Cours Epistemologie Histoire 2 PDF
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INTRODUCTION À L'ÉPISTÉMOLOGIE
DES SCIENCES HISTORIQUES
Cours de Guillaume Sibertin-Blanc
Bibliographie générale
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JAUSS Hans Robert, Pour une esthétique de la réception (1972), tr. fr. Paris, Gallimard, « Tel »,
1978 (chap. II « Histoire et histoire de l'art », et chap. IV « La “modernité” dans la tradition
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LE GOFF Jacques (dir.), La Nouvelle histoire, Paris, Retz, 1978, 3 vol.
LEVI-STRAUSS Claude, Anthropologie structurale II (1973), Paris, Plon, coll. « Agora-
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histoire, Gallimard, coll. « Folio-Essais », 1987).
– La Pensée sauvage (1962), Paris, Plon, coll. « Agora-Pocket », 1990, ch. IX (« Histoire et
dialectique »).
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VERNANTJean-Pierre, VIDAL-NAQUET Pierre, La Grèce ancienne, t. I, Du mythe à la
raison, Paris, Seuil, « Points », 1990.
VEYNE Paul, Comment on écrit l'histoire, Paris, Seuil, 1978.
2
WEBER Max, Essais sur la théorie de la science, tr. fr. Paris, Plon, coll. « Agora-Pocket »,
1992.
Journal de Psychologie, 1956, n° 3 : La Construction du temps humain (en particulier les
articles de Ignace MEYERSON, « Le temps, la mémoire, l'histoire », p. 333-354 ; François
CHÂTELET, « Le temps de l'histoire et l'évolution de la fonction historienne », p. 355-378 ;
Louis GERNET, « Le temps dans les formes archaïques du droit », p. 379-406)
La lecture, au moins partielle, d'ouvrages d'historiens, est vivement recommandée pour donner corps aux
considérations d'ordre épistémologique, donc par définition réflexives, développées dans le cours. On trouvera un
certain nombre d'ouvrages mentionnés en note de bas de page, parmi lesquels on peut par exemple retenir :
– THUCYDIDE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, Paris, Belles Lettres.
– MICHELET, Jules, Le Peuple (1846).
– BRAUDEL, Fernand, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Paris, Flammarion,
coll. « Champs ».
– WEBER, Max, L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme, tr. fr. I. Kalinowski, Paris, Champs Flammarion,
2000.
PLAN DU COURS
PREMIERE PARTIE
L'histoire comme pratique, comme institution, comme représentation
(Eléments d'anthropologie historique de la conscience historienne)
DEUXIEME PARTIE
Dans la fabrique des historiens
PREMIERE PARTIE
L'histoire comme pratique, comme institution, comme représentation
(Eléments d'anthropologie historique de la conscience historienne)
1
Voir G. BACHELARD, La Formation de l'esprit scientifique, Paris, Vrin, 1938, rééd. 1993 ; ainsi que
Le Rationalisme appliqué, Paris, PUF, 1949, chap. VI.
2
G. BACHELARD, La Formation de l'esprit scientifique, op. cit., p. 14.
3
L'expression de « science » de l'histoire a elle-même une histoire, celle des controverses sur la
scientificité du savoir historien, controverses évidemment indissociables à chaque époque de la
représentation que l'on suppose de ce qu'est ou doit être une science, ou du type de rationalité impliquée
par son concept. Pour une version mordante, caricaturale mais stimulante, de la contestation par un
historien du statut de « science » de l'historiographie, on pourra consulter l'ouvrage de Paul VEYNE,
Comment on écrit l'histoire, Paris, Seuil, 1978, 1ère partie.
5
ancienne ; et dès ses premières pratiques, s'est posé à elle le problème du rapport qu'elle
entretient avec d'autres modes de connaissance du passé. Aussitôt elle a identifié les
conditions de son savoir propre, de sa rigueur ou de sa véracité, à une critique de ces
autres modes. Nous le verrons ici en examinant certains arguments avancés par
HERODOTE, THUCYDIDE, et TITE-LIVE. L'histoire ne s'instaure comme mode de
connaissance spécifique, qu'à partir du moment où elle entre dans un rapport critique
avec d'autre modes de conservation, de mise en forme et de transmission d'une réalité
passée. Nous en connaissons au moins trois : la mémoire, la tradition, le mythe – qui
sont trois manières d'inscrire un passé, trois manières de le mettre en « discours », c'est-
à-dire trois formes capables de supporter une visée ou une prétention de savoir (au sens
large) concernant un passé.
Que l'historiographie ne puisse naître que dans son rapport critique à ces trois
formes non-historiographiques de savoir du passé, cela doit s'interpréter à la fois
positivement et négativement. D'un côté, ce rapport critique ne prend sens que sur fond
d'une certaine parenté : si l'historiographie doit nécessairement prendre position par
rapport à, ou contre ces trois autres formes de savoir, c'est bien qu'elle se place d'une
certaine manière sur leur terrain, soit parce qu'elle en reprend certaines fonctions
(conserver, transmettre, expliquer, donner du sens au passé), soit parce qu'elle y trouve
la matière de sa propre activité (les témoignages rapportés par la mémoire, les récits
hérités de la tradition). Mais cela implique, en retour, que l'histoire ne peut se constituer
comme discipline en prétendant simplement s'instaurer hors de ces formes de savoir,
comme si elle pouvait définir une fois pour toutes une position en surplomb par rapport
à elles. Sa posture critique en fait au contraire une discipline intrinsèquement critique,
au sens où elle ne se pose que par un travail incessant de distanciation vis-à-vis de ses
propres conditions de possibilité. C'est ce que nous préciserons dans cette première
partie, en examinant tour à tour ces trois « autres » de l'historiographie – les mémoires,
les traditions, les mythes. Trois « autres », dont on verra qu'ils sont à la fois nécessaires
et « impossibles », en ce sens que l'altérité que l'historiographie doit conquérir par
rapport à eux pour se constituer en discipline scientifique, ne cesse de faire retour dans
cette discipline sous formes de problèmes épistémologiques, mais aussi philosophiques
et politiques (nous le verrons chap. II), qui appellent des questionnements chaque fois
spécifiques. C'est dire en somme que les difficultés que rencontre une discipline
lorsqu'elle cherche à tracer les frontières de sa rationalité, de son discours et de sa
rigueur, ne sont pas moins instructives pour déterminer la positivité de ses opérations et
la spécificité des connaissances qu'elle produit, que ce qu'elle peut en dire de l'intérieur
de ces frontières supposées définitivement acquises, à l'abri d'une rationalité supposée
acquise une fois toute à une scientificité « pure ».
1) Histoire et Mémoire
qui touche à la manière dont le passé est restitué au présent, est re-présenté. Cette
suspicion est donc nécessairement double : elle porte sur la façon dont les choses
passées ont été « enregistrées » (notifiées, décrites, expliquées) dans le passé auquel
elles appartiennent (ce passé qui était leur présent) ; elle porte tout autant sur les choses
présentes, qui motivent le rappel et l'étude du passé, en risquant de projeter sur lui des
idées, des intérêts et des significations qui lui étaient étrangers. Le soupçon de
l'historien porte ainsi sur les deux aspects de la mémoire : comme mémorisation (d'un
présent qui deviendra un passé), et comme remémoration (d'un passé qui fut présent).
Concernant la première, Thucydide observe que « les hommes engagés dans la
guerre jugent toujours la guerre qu'ils font la plus importante » : c'est d'elle qu'ils
jugeront nécessaire de se souvenir ; c'est elle qu'ils s'emploieront à mettre en discours, à
fixer dans des récits, à en construire la mémoire qu'hériteront les générations à venir. Le
soupçon critique de Thucydide vient alors de l'observation que la fonction de
mémorisation n'est pas une fonction indépendante de l'engagement vécu dans le présent
qu'il s'agit de mémoriser. Elle n'est pas une opération analogue à celle d'un entendement
désintéressé, qui objectiverait la situation comme pour la considérer de l'extérieur. Elle
est au contraire prise dans, et partie prenante de cette situation. Elle est donc soumise
aux urgences, aux intensités, aux polarités et aux partialités qui structurent l'ensemble
d'une position au sein d'une situation vécue. Elle est tributaire des aveuglements et des
méconnaissances nécessairement attachées à une telle position. Parce qu'on est engagé
dans un certain moment historique, on lui prête spontanément plus d'importance qu'aux
événements plus lointains, et qu'aux événements contemporains mais auxquels on ne
participe pas soi-même directement 4.
A cet égard, le situation concrète que Thucydide entend prend en charge en tant
qu'historien (une situation de guerre) est davantage qu'un cas d'exemple parmi d'autres :
elle a une valeur emblématique. On prêtera attention dans la formule susmentionnée –
« les hommes engagés dans la guerre jugent toujours la guerre qu'ils font la plus
importante » –, à l'écart qui se glisse discrètement entre les deux occurrences de « la
guerre », comme s'il y avait, dans toute guerre, au moins deux guerres ! Celle dans
laquelle on est pris, et celle qu'on fait, l'une et l'autre ne coïncidant qu'imparfaitement.
Thucydide articule ici la fonction mémorielle à une logique des points de vue. Si toute
guerre se fait toujours à deux (au moins), elle se fait surtout selon deux points de vue
(au moins) que son antagonisme même rend incompatibles. Son antagonisme n'est rien
d'autre que le processus par lequel elle se divise en elle-même en deux guerres : chacun
des deux camps mène contre l'autre une guerre, qui évidemment rencontre la guerre que
l'autre lui mène en retour, mais qui ne s'identifie pas simplement à elle. Toute mémoire
est donc mémoire d'un point de vue, et l'exemple de la situation de guerre a ceci
d'emblématique qu'elle donne à voir la façon dont une situation, vécue suivant plusieurs
points de vue résolument conflictuels, s'intériorisera nécessairement sous la forme d'une
pluralité de mémoires contradictoires entre elles.
Le problème de la fiabilité de la mémoire, et de la vigilance critique qu'elle doit
motiver chez l'historien qui s'appuie sur elle pour reconstruire une séquence historique
passée, apparaît alors lui-même double. Il est d'abord le problème du caractère
inévitablement partiel de toute construction mémorielle (le point de vue sur lequel cette
construction repose n'équivaut pas ce que les autres points de vue pourraient nous
apprendre sur la situation). Mais le problème touche également à son caractère tout
4
N. MACHIAVEL s'en souviendra : voir ses Discours sur la Première Décade de Tite-Live, Livre II,
Avant-Propos.
7
aussi inévitablement partial (son point de vue exclut les autres points de vue
coexistants, en les déformant ou en les falsifiant, et en s'érigeant comme le seul point de
vue juste et d'information fiable sur la situation). L'historien se trouve donc face à une
tâche complexe. Celle d'abord de départager le vrai du faux dans les informations qu'il
collecte, par leur authentification, en fonction de la valeur de leurs sources, selon qu'il
s'agit de témoins directs, ou selon l'« antiquité » des témoignages qui leur confère selon
Thucydide une « certitude suffisante », analogue à l'impartialité que l'on peut prêter à
des informateurs qui n'étaient pas directement engagés dans les événements. Mais cette
première tâche renvoie à une seconde, peut-être plus profonde, qui touche moins au
problème du partage du vrai et du faux, qu'à celui de l'évaluation de l'importance des
faits relatés par les témoins – y compris par l'historien lui-même :
Quant aux événements de la guerre, je n'ai pas jugé bon de les rapporter sur la foi du premier
venu, ni d'après mon opinion ; je n'ai écrit que ce dont j'avais été témoin ou pour le reste ce que
je savais par des informations aussi exactes que possible. Cette recherche n'allait pas sans peine,
parce que ceux qui ont assisté aux événements ne les rapportaient pas de la même manière et
parlaient selon les intérêts de leur parti ou selon leurs souvenirs variables. 5
Un témoin direct peut rapporter des faits qui, sans être faux à proprement parler,
seront toutefois relatés de façon biaisée, tendancieuse, donnant beaucoup d'importance à
des faits que l'historien découvrira être peu signifiants, ou à l'inverse, prêtant peu de
poids ou omettant certains éléments qui s'avèreront au contraire décisifs pour le cours
des événements. Problème, donc, non pas du partage du vrai du faux par une frontière
univoque, mais de l'évaluation graduelle du plus ou moins important, du plus ou moins
pertinent pour l'explication, du plus ou moins signifiant pour comprendre
l'enchaînement des faits. S'ouvrent ainsi deux problèmes qu'ils nous faudra examiner
pour eux-mêmes ultérieurement (voir infra. IIe partie) : le problème de l'examen
critique des sources, témoignages ou archives, dont le traitement (authentification,
datation, repérage des falsifications volontaires ou des déformations involontaires...) a
lui-même une histoire ; et le problème de l'interprétation des données sélectionnées, qui
pose la question de savoir quelles opérations permettent d'apprécier leur pertinence
explicative, et plus fondamentalement, de leur conférer un sens.
Observons plutôt ici que, dans cette réduction critique que l'historien s'astreint à
réaliser sur les constructions mémorielles qui entrent dans la matière même de son
travail, l'objectif visé n'en reste pas moins apparenté à celui que réalise la mémoire.
Avant Thucydide, un autre auteur également considéré comme l'un des fondateurs de la
discipline – et chronologiquement comme le premier –, HERODOTE, en avait même
fait la motivation principielle de son entreprise. Ecrivant l'histoire, l'historien lutte
contre l'oubli, sauve le passé de sa pure et simple disparition. S'il ne se borne pas à
répéter la mémoire, ce n'est pas tant parce qu'il l'exclut que parce qu'il s'y substitue, et
prend son relais en la continuant par d'autres moyens plus fiables et plus rationnels.
C'est pourquoi l'histoire se heurte à la mémoire : elle n'en prend pas le relais sans en
modifier la nature, en procédant à une rationalisation d'une séquence historique passée
5
THUCYDIDE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, Livre I, XXII.
8
qui ne coïncide pas avec les formes que cette séquence a prise dans la mémoire
collective. Au seuil de ses Histoires ou Enquêtes, Hérodote définit ainsi son projet :
Hérodote d'Halicarnasse présente ici les résultats de son Enquête (istoriès) afin que le temps
n'abolisse pas le souvenir des actions des hommes, et que les grands exploits accomplis tant par
les Grecs que par les Barbares ne tombent pas dans l'oubli ; il donne aussi la raison qui porta ces
deux peuples au conflit.6
Né à Halicarnasse vers 480 (ville d'Asie Mineure alors soumise aux Perses où
Grecs et Cariens se mêlaient), s'exilant à Samos, séjournant au Moyen-Orient, sur les
rives de la mer Noire, en Grèce, en Italie du Sud, à Athènes, Hérodote fut un voyageur
inépuisable. Guy Bourdé et Henry Martin notent : « c'est un exilé, un non-citoyen, ce
qui lui ménage une certaine distance relativement à ceux qui sont plongés dans le feu de
l'action »7. On a pu pour cette raison le considérer comme le fondateur d'une « ethno-
histoire », soucieux non seulement de relater les événements marquants et les actions
décisives des collectivités, mais de décrire leurs moeurs, les us et coutumes,
s'intéressant aux aménagements du territoire et des espaces urbains, à l'architecture, aux
faunes et aux flores8. On a pu également souligner la moindre importance
(contrairement à Thucydide, qui en fera justement le reproche à Hérodote) qu'il accorde
à l'authentification de ses sources, bien qu'il témoigne d'une vive conscience de la
relativité des informations de ses interlocuteurs (car « tous sont convaincus, remarque-t-
il, que leurs propres coutumes sont les meilleures et de beaucoup ») et privilégie
l'observation directe et les sources de première main.
Le projet formulé en ouverture de ses Histoires comporte trois aspects : une
fonction mémorielle (sauver de l'oubli les actions des hommes), une fonction
apologétique (célébrer les grands exploits), une fonction explicative (exposer les raisons
qui conduisirent aux Guerres Médiques où Grecs et Perses s'affrontèrent pendant les
cinquante premières années du Ve siècle av. J.-C.). Attachons-nous pour l'instant au
premier de ces trois aspects. En « préserv[ant] de l'oubli ce qu'on fait les hommes », le
récit d'Hérodote se destine à une fonction de mémoire et de transmission. Il viserait
ainsi à relayer une mémoire défaillante, livrée à l'oubli. L'histoire serait une
continuation de cette faculté psychologique par d'autres moyens non psychologiques,
moyens combinant le ressources hérodotiennes de « l'enquête » – le voyage,
l'observation, la compilation de sources écrites (bien que de moindre importance dans
un monde de « culture écrite restreinte » où « le discours oral n'est pas encore dévalué
par rapport au discours écrit »9) –, le recueil surtout de témoignages et leurs
confrontations, et bien sûr l'écriture10. La chose pourrait sembler aller de soi ; cela cesse
d'être le cas dès lors que l'on considère la mémoire, non comme une faculté
psychologique supposée « naturellement » donnée, mais comme une opération
culturelle, socialement construite, supportée par des institutions, des productions
6
Sur les Histoires d'Hérodote, on consultera avec profit le bel ouvrage de François HARTOG, Le Miroir
d'Hérodote, Paris, Gallimard, 1980.
7
G. BOURDE, H. MARTIN, Les Ecoles historiques, Paris, Seuil, coll. « Points-Histoire », 1997, p. 21.
8
Sur cette dimension ethnographique avant la lettre d'Hérodote, voir G. BOURDE, H. MARTIN, Les
Ecoles historiques, op. cit., p. 20-25.
9
voir F. HARTOG, Le Miroir d'Hérodote, op. cit., p. 283-284 et suiv.
10
« J'ai dit jusqu'ici ce que j'ai vu, ce que j'ai su par moi-même, ou ce que j'ai appris par mes recherches.
Je vais maintenant parler de ces pays selon ce que m'en ont dit les Egyptiens ; j'ajouterai aussi à mon récit
quelque chose que j'ai vu par moi-même » (HERODOTE, Histoires).
9
Le poème babylonien de la Création, l'Enuma elis, était ainsi chanté tous les ans au quatrième
jour de la fête royale de Création de la Nouvelle Année, au mois Nisan, à Babylone. A cette date,
le temps était censé avoir achevé son cycle : le monde revenait à son point de départ. Moment
critique où l'ordre tout entier se trouvait remis en question. Au cours de la fête le roi mimait,
contre un dragon, un combat rituel. Il répétait, par là, chaque année, l'exploit accompli par
Marduk contre Tiamat à l'origine du monde. L'épreuve et la victoire royales avaient une double
signification : en même temps qu'elles confirmaient la puissance de souveraineté du monarque,
elles prenaient valeur d'une recréation de l'ordre cosmique, saisonnier, social. Par la vertu
religieuse du roi l'organisation de l'univers, après une période de crise, se voyait renouvelée et
11
Sur l'institution du mnèmôn, voir Louis GERNET, « Le temps dans les formes archaïques du droit », in
Journal de Psychologie, 1956, n° 3, rééd. in Droits et institutions en Grèce antique, Paris, Maspero, 1972,
rééd. Garnier Flammarion, 1982 : définissant le statut d'une « personnage qui garde le souvenir du passé
en vue d'une décision de justice », cette institution « repose, tant que n'existe pas encore l'écrit, sur la
confiance en la mémoire individuelle d'un “record” vivant. C'est plus tard seulement que le terme pourra
désigner des magistrats affectés à la conservation d'écrits. Au reste le rôle du mnèmôn n'est pas limité au
plan juridique ». Mais Gernet signale qu'il est transposé d'une pratique d'abord religieuse. « Dans la
légende, le mnèmôn figure comme serviteur de héros : à son maître il doit rappeler sans cesse en mémoire
une consigne divine dont l'oubli entraîne la mort (Plutarque, Questions grecques, 28). Le mnèmôn peut
avoir aussi bien une fonction technique (Odyssée, VIII, 163), politico-religieuse (Plutarque, Questions
grecques, 4), d'organisation du calendrier religieux (Aristophane, Nuées, 615-26). La remarque de M. L.
Genet apparaît valable sur tous les plans : “On peut se demander si, au stade de l'écrit, la fonction de la
mémoire n'est pas quelque peu en régression” » (J.-P. VERNANT, Mythe et pensée chez les Grecs, Paris,
Maspero, 1965, t. I, p. 81). Une telle interrogation nous place évidemment de plein pied sur le terrain du
problème de l'émergence de l'historiographie.
12
J.-P. VERNANT, P. VIDAL-NAQUET, La Grèce ancienne, t. I, Du mythe à la raison, Paris, Seuil,
« Points », 1990, p. 115.
10
16
Cf. F. HARTOG, G. LENCLUD, « Régimes d’historicité », in Alexandre Dutu et Norbert Dodille (dir.),
L’Etat des lieux en sciences sociales, Paris, L’Harmattan, 1993, p. 18-38 ; et F. HARTOG, Régimes
d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil/La librairie du XXIe siècle, 2003.
17
Ibid., p. 81.
12
Jusqu'à Simonide, la mémoire était un outil fondamental pour le poète ; c'était une fonction de
caractère religieux qui lui permettait de connaître le passé, le présent, le futur. D'un coup, par une
vision immédiate, par la mémoire, le poète entrait dans l'au-delà, il accédait à l'invisible.
Fonction religieuse, la mémoire était le fondement de la parole poétique et du statut privilégié du
poète. Avec Simonide, la mémoire devient une technique laïcisée, une faculté psychologique que
chacun exerce plus ou moins selon des règles définies, des règles mises à la portée de tous. Ce
n'est plus une forme de connaissance privilégiée, ce n'est pas non plus, comme la mémoire des
pythagoriciens, un exercice de salut : c'est un instrument qui concourt à l'apprentissage d'un
métier. L'invention de la mnémotechnique répond à la même intention qu'un autre
perfectionnement technique, attribué à Simonide : l'invention de lettres de l'alphabet qui devaient
permettre une meilleure notation écrite. Il est notable, en effet, que les poètes lyriques recourent
à l'écriture, et non plus à la seule récitation, pour faire connaître leurs oeuvres. Dès le VIIe siècle,
l'écriture est la forme nécessaire de la publication : elle n'est plus, comme dans le monde
mycénien, liée à des structures économico-sociales d'accumulation, elle ne vise plus
18
La naissance de la sophistique et de la rhétorique, comme art de l'argumentation et maîtrise de ses
ressorts logiques (donc de ses puissances de conviction et de ses possibilités d'erreur ou de tromperie),
trouve ici sa condition matérielle d'émergence. Les attaques que PLATON mènera contre elles dans
nombre de ses dialogues, de même que sa réflexion sur l'écriture (voir en particulier le Phèdre), sont des
effets indirects de cette mutation des rapports entre oralité et écriture et de leurs nouvelles fonctions dans
les activités intellectuelles, sociales et politiques dans la cité de la Grèce classique.
13
essentiellement à renforcer le pouvoir des dirigeants, elle est un instrument de publicité. Mais
chez Simonide la nouvelle fonction de la mémoire est aussi inséparable d'une attitude nouvelle à
l'égard du temps, attitude qui place le poète de Céos aux antipodes des sectes religieuses et des
milieux philosophico-religieux. Alors que pour le Pythagoriciens Paron le temps est une
puissance d'oubli, à laquelle seule la mémoire, comme ascèse et comme exercice spirituel,
permet d'échapper, pour Simonide, au contraire, le temps est “la chose la plus sage”, non pas
parce qu'il est le Chronos tout-puissant qui jamais ne veillit, mais parce que “c'est en lui qu'on
aprend et qu'on mémorise”. En faisant de la mémoire une technique positive, en considérant le
temps comme le cadre d'une activité profane, Simonide se coupe de toute la tradition religieuse,
celle des poètes inspirés, comme celle des sectes et des milieux philosophico-religieux. Ici
encore, dans l'innovation technique, on reconnaît le même projet de séculariser la poésie. 19
2) Histoire et tradition
19
Marcel DETIENNE, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Paris, Maspero, 1967, rééd. Seuil,
1980 coll. « Agora-Pocket », p. 164-166. On pourra comparer cette analyse avec la thèse aristotélicienne
plus tardive selon laquelle, par la parole poétique comme par le discours historien, les hommes « imitent »
leurs actions (Aristote, Poétique, I, 1447 a 16 et suiv. ; 51 b). Voir également les pages 168-174 des
Maîtres de vérité, sur les nouvelles valeurs conceptuelles prises par la notion de doxa, dans ce procès de
laïcisation qui lui confère le sens d'une parole propre au monde de la contingence, à ce « monde
sublunaire » auquel Aristote rattachera la temporalité propre à l'histoire humaine : « la doxa est de l'ordre
du kairos : le “temps de l'action humaine possible”, le temps de la contingence et de l'ambiguïté. […] La
doxa est la forme de connaissance qui convient au monde du changement, du mouvement, au monde de
l'ambiguïté, de la contingence. “Savoir inexact. Mais savoir inexact de l'inexact” (Aubenque) »
(M. DETIENNE, Les Maître de vérité dans la Grèce archaïque, op. cit., p. 169-170).
14
rapport critique vis-à-vis de cela même sur quoi elle repose : faire de l'histoire consiste
en un travail permanent de mise à distance de ce qui est transmis, transmission sans
laquelle pourtant le travail historien ne serait pas possible.
En quel sens peut-on dire que l'historiographie présuppose la tradition, et
s'appuie sur elle, voire s'inscrit inévitablement dans son « langage » – et ce quels que
soient les réquisits critiques qu'elle réclame ? En ce sens, d'abord, que l'entreprise même
de chercher à connaître le passé serait proprement impossible si ne lui était supposée
une forme de continuité entre le passé étudié et le présent de l'acte de connaissance. Ce
qui est requis ici, c'est le postulat d'une certaine homogénéité du temps capable de
rendre commensurables ce passé et ce présent, et, partant, capable de soutenir la
prétention à construire au présent une intelligibilité de ce qui est advenu par le passé. Or
une telle homogénéité du temps, une telle postulation de continuité entre un passé et un
présent – comme si l'un et l'autre baignaient pour ainsi dire dans un même élément, ou
étaient sous-tendus par les mêmes identités fondamentales –, est précisément ce qui
définit dans une culture la tradition. Cette homogénéité est précisément ce que le travail
de la tradition à la fois suppose et reproduit en permanence.
Cependant, il est clair que l'entreprise historiographique serait tout aussi
inconcevable si cette continuité et cette homogénéité des temps étaient parfaitement
garanties : une tradition sans faille ne laisserait pas même place à la question « qu'est-ce
qui s'est passé ? ». La mise en question d'un passé, le fait même que ce passé – ce qu'il a
été, ce qu'il peut signifier pour le présent – n'aille pas de soi, est déjà l'indice d'une crise
de la tradition, donc de quelque chose comme une « brèche entre le passé et l'avenir »,
suivant l'heureuse expression qu'utilisait Hannah ARENDT pour penser la situation
produite par une telle crise, qu'elle illustrait de l'aphorisme de René Char « Notre
héritage n'est précédé d'aucun testament »20 :
[Un testament] dit à l’héritier ce qui sera légitimement sien, assigne un passé à l’avenir. Sans
testament ou, pour élucider la métaphore, sans tradition – qui choisit et nomme, qui transmet et
conserve, qui indique où les trésors se trouvent et quelle est leur valeur – il semble qu’aucune
continuité dans le temps ne soit assignée et qu’il n’y ait, par conséquent, humainement parlant, ni
passé ni futur, mais seulement le devenir éternel du monde et en lui le cycle biologique des êtres
vivants. Ainsi le trésor n’a pas été perdu à cause des circonstances historiques et de la
malchance, mais parce qu’aucune tradition n’avait prévu sa venue ou sa réalité, parce qu’aucun
testament ne l’avait légué à l’avenir. 21
20
Aphorisme faisant écho à l’expérience de liberté (« le trésor ») qui a vu le jour dans les groupes de
résistants maquisards durant la seconde guerre mondiale – expérience sui generis d'une liberté définie par
l'avènement d'un monde commun de paroles et d'actes soustraits aux rôles factices que prédétermine en
temps normal le jeu des rapports socio-idéologiques. Seulement cette expérience a surgi dans des
conditions qui devaient inévitablement la rendre si fugitive, et si aveugle aux acteurs mêmes qui la
vivaient, qu’au lendemain de la guerre elle sera perdue, et retombera dans « l’“épaisseur triste” d’une vie
privée axée sur rien sinon sur elle-même ». Alors en effet, commente Arendt, « ils ne pouvaient que
retourner au vieil affrontement vide des idéologies antagonistes qui, après la défaite de l’ennemi commun,
occupaient une fois de plus l’arène politique et divisaient les anciens compagnons d’armes en
d’innombrables cliques qui n’étaient même pas des factions et les engageaient dans les polémiques et les
intrigues sans fin d’une guerre sur le papier » (H. ARENDT, La Crise de la culture, tr. fr., Paris,
Gallimard, « Folio-Essais », p. 12).
21
Ibid., p. 14.
15
antinomique. L'historien Michel DE CERTEAU a fort bien analysé cette antinomie 22.
D'un premier point de vue, la connaissance historienne peut apparaître comme une
manière de surmonter une telle crise, c'est-à-dire de réparer la « brèche » qui sépare le
passé et l'avenir en restaurant une continuité entre ce passé et le présent d'où on peut à
nouveau se le représenter23. Le travail de la connaissance apparaît donc ici comme une
manière de reconstruire les conditions d'une conservation du temps, là où des
événements les ont perturbées ou détruites, en bouleversant plus ou moins
profondément les coordonnées culturelles, imaginaires et symboliques dans lesquelles
une communauté définit et reproduit (« traditionnalise ») son identité collective. (On se
rappellera ici que les récits « patrimonialisés » comme les premières oeuvres
historiographiques – ceux d'Hérodote, Polybe, Thucydide – émergèrent sur fond de crise
politique et de guerre). Certes, cette continuité reconstruite par la connaissance
historienne est alors une continuité seconde. Cette continuité n'est plus simplement
reçue ou imposée, mais conquise par un effort d'intelligibilité spécifique : c'est une
continuité réfléchie et connue, et non plus seulement héritée et vécue. Mais c'est une
continuité malgré tout, qui témoignerait de ce que l'historiographie, même lorsqu'elle
s'oppose ou critique les héritages de la tradition, s'en distinguerait seulement par la
détermination méthodique de ses procédures. Elle opposerait à la réception passive des
récits transmis l'inventaire et l'examen critiques de leurs matériaux, leur authentification
et leur sélection selon des méthodes d'examen explicitables, leur mise en forme réglée
par des procédures d'exposition (formes narratives, tableaux etc.), d'explication (par
décomposition en séries et en hiérarchies causales), et de destination (finalités
scientifiques internes à la communauté des savants, finalités externes, didactiques ou
sociales...). Mais en tout ceci, l'historiographie serait la tradition devenue réfléchie,
révisée, la tradition devenue consciente d'elle-même, de ses opérations et de ses fins.
Elle en serait le prolongement, la manière d'accomplir la tradition là où la tradition
échoue à accomplir son office : surmonter les brèches du temps, combler la distance qui
sépare un présent de son passé, restaurer la continuité et l'identité à soi du temps.
Mais ce premier point de vue ne peut se soutenir qu'en renvoyant aussitôt à un
second, pourtant contradictoire avec le premier (c'est en ce sens que le rapport de
l'histoire à la tradition peut-être dit, au sens kantien du terme, antinomique). D'abord en
effet, on l'a dit, l'entreprise de connaître une certaine séquence passée, ne pourrait avoir
lieu si elle ne supposait qu'une radicale discontinuité entre ce passé et le présent, leur
pure hétérogénéité, leur altérité incommensurable. Elle suppose au contraire que cette
altérité soit prélevée sur une identité ou une homogénéité des temps plus profonde, qui
rende possible, entre le présent et le passé, un rapport de connaissance, comme le
rapport entre un sujet et son objet. Tel est le premier aspect de l'antinomie, du côté des
conditions de l'historiographie : celle-ci suppose à la fois la continuité et la discontinuité
des temps ; elle s'inscrit à la fois dans la tradition et dans la crise de la tradition ; elle est
à la fois la manière d'en reprendre le « geste » et le signe de la faillite de ce geste. Mais
22
On regardera sur ce point M. DE CERTEAU, Histoire et psychanalyse, entre science et fiction (1987),
Paris, Gallimard, coll. « Folio-Histoire », 2002, chap. VII. Nous reparlerons plus loin d'autres analyses
menées par De Certeau dans beau livre.
23
On ne confondra pas cette altérité entre présent et passé, que métaphorise l'image de la « brèche », avec
une simple distance temporelle représentable sur une échelle chronologique. Ce qui est visé ici est, non
pas un plus ou moins grand éloignement « dans » un cours du temps, mais une rupture de ce cours lui-
même, une discontinuité du temps comme tel, par quoi un présent ne peut plus se rapporter à un passé qui
lui est devenu incommensurable, donc impensable (en ce sens la « brèche » peut séparer d'un présent un
passé très « proche » du point de vue d'une chronologie empirique).
16
L'histoire a pour rôle d'être l'une des manières de définir un nouveau présent. […] Elle permet à
un présent de se poser comme différent de ce qui jusque-là lui était immanent sous la forme de la
tradition. Elle le fait dans le langage même de la tradition, mais en le « traitant » […] comme
passé. Disons que répartir un « continuum » culturel entre un présent et un passé est un acte qui
constitue simultanément un présent et son histoire. C'est un acte de dissuasion. Il opère un tri
dans le présent où un certain nombre d'éléments sont désormais considérés comme « passés ».25
26
Voir H. R. JAUSS, Pour une esthétique de la réception, tr. fr., Paris, Gallimard, « Tel », p. 178 sq. et
192 sq.
27
Sur ces épisodes précurseurs de la Querelle, voir Antoine ADAM, Histoire de la littérature française au
XVIIe siècle, Paris, Editions Mondiales, 1962, t. III, p. 125 et suiv. (sur Marolles, Louis Le Laboureur et
le cercle de Habert), et p. 143-148. Sur les enjeux de cette controverse, et sur ce qu'ils révèlent d'une
mutation de la « conscience historique » dans le champ de la culture, ou de la perception de l'historicité
des normes dans les arts et les sciences, voir Hans JAUSS, Pour une esthétique de la réception, op. cit.,
p. 192-198 ; et le livre de la sociologue et historienne de l'art Nathalie HEINICH, Du peintre à l’artiste,
Paris, Minuit, 1993, chap. V (notamment les p. 158-161 et suiv.).
18
opposition à quoi se définit une position des « Modernes », sans doute moins homogène
que cette auto-nomination, dans le feu de la polémique, ne le laisse entendre, mais qui
s'accorde à tout le moins sur l'observation des progrès effectués dans tous les domaines,
exemplairement dans les sciences, sous les figures tutélaires de Copernic, Galilée et
Descartes28, progrès qui devaient rendre proprement insupportable que les arts restent le
seul domaine d'activité astreint à se conformer à l'autorité de canons esthétiques hérités
de l'antiquité.
Développant ses idées dans un long Parallèle des Anciens et des Modernes
(1688-1697), Perrault s’élève contre le « préjugé » selon lequel le rapport des temps
présents à l’Antiquité serait celui de l’élève au maître, et reprend l’inversion des
rapports qu'imageait une métaphore déjà introduite au siècle précédent par Francis
Bacon, René Descartes et Blaise Pascal. C’est à tort, explique-t-il en substance, que l’on
nomme « Anciens » les Grecs et les Romains, puisque c’est bien plutôt nous qui venons
recueillir, non seulement l’héritage de leurs connaissances, mais en outre tous les
progrès accumulés depuis eux. Il faut conclure : « c’est nous qui sommes les Anciens ».
Voici par exemple la façon dont PASCAL formulait cette inversion, qui touche à la fois
à la représentation de l'histoire et à « l'autorité » de la tradition, en établissant une
analogie entre l’histoire de l’humanité et le développement d’un unique individu, et où
s'avère une nouvelle conception de la temporalité historique où se combinent un double
caractère, cumulatif et progressif :
De la vient que par une prérogative particulière, non seulement chacun des hommes s’avance de
jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès à
mesure que l’univers vieillit, parce que la même chose arrive dans la succession des hommes que
dans les âges différents d’un particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours
de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui
apprend continuellement […]. Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux
en toutes choses, et formaient l’enfance des hommes proprement ; et comme nous avons joint à
leurs connaissances l’expérience des siècles qui les ont suivis, c’est en nous que l’on peut trouver
cette antiquité que nous révérons dans les autres. 29
28
Cette idée de progrès et cette relativisation du modèle des Anciens seront reprises par exemple par
d’Alembert dans son Discours préliminaire à l’Encyclopédie, GF, t. I, p. 128-129 et 134 (contre la
scolastique). Voir également FONTENELLE, De l’origine des fables (1724), et déjà Pierre BAYLE,
Pensées diverses sur la comète (1682).
29
B. PASCAL, Préface pour le Traité du vide (1651), in De l’Esprit géométrique, Ecrits sur la grâce et
autres textes, Paris, Garnier-Flammarion, p. 62.
19
moindre que celle prévalant à présent. Au schème du progrès répond alors, comme en
contrepoint – en s'appuyant sur les mêmes présupposés, ou sur le même geste
d'historicisation que le schème du progrès, mais pour tirer la thèse inverse –, l'idée d'un
relativisme des époques culturelles, qui affirme leur différence et qui loge la raison de
cette différence dans un principe immanent à chacune d'elles (principe que l'on
commence à appeler au tournant du XVIIe et du XVIIIe siècle le « génie » d'un peuple,
et quelques années plus tard « l'esprit d'un peuple »). Chaque époque culturelle
comprenant en elle-même le principe de ses valeurs, ou étant à elle-même sa propre
source normative, il devient possible de comparer les cultures de différentes époques,
mais non d'hypostasier le système de valeurs de l'une d'entre elles pour hiérarchiser à
son aune toutes les autres.
Un porte-parole des Modernes, Saint-Evremond, témoigne de l'équilibre instable
qui, à travers l'évolution la Querelle, va se dessiner entre ces deux manières de penser le
temps présent, le sens de sa « modernité », sa place dans l'histoire et son rapport aux
périodes passées :
La vérité n’était pas du goût des premiers siècles : un mensonge utile, une fausseté heureuse,
faisait l’intérêt des imposteurs, et le plaisir des crédules. C’était le secret des grands et des sages,
pour gouverner les peuples et les simples. Le vulgaire, qui respectait des erreurs mystérieuses,
eût été méprisé des vérités toutes nues : la sagesse était de l’abuser. Le discours s’accommodait à
un usage si avantageux : ce n’étaient que fictions, allégories, paraboles ; rien ne paraissait
comme il est en soi : des dehors spécieux et figurés couvraient le fond de toutes choses ; de
vaines images cachaient les réalités, et des comparaisons trop fréquentes détournaient les
hommes de l’application aux vrais objets, par l’amusement des ressemblances.
Le génie de notre siècle est tout opposé à cet esprit de fables, et de faux mystères. Nous aimons
les vérités déclarées : le bon sens prévaut aux illusions de la fantaisie, rien ne nous contente
aujourd’hui, que la solidité et la raison. Ajoutez à ce changement de goût, celui de la
connaissance. Nous envisageons la nature, autrement que les anciens ne l’ont regardée. Les
cieux, cette demeure éternelle de tant de divinités, ne sont qu’un espace immense et fluide. Le
même soleil nous luit encore ; mais nous lui donnons un autre cours : au lieu de s’aller coucher
dans la mer, il va éclairer un autre monde. La terre immobile autrefois, dans l’opinion des
hommes, tourne aujourd’hui, dans la nôtre, et rien n’est égal à la rapidité de son mouvement.
Tout est changé : les dieux, la nature, la politique, les mœurs, le goût, les manières. Tant de
changements n’en produiront-ils point, dans nos ouvrages ?
Si Homère vivait présentement, il ferait des poèmes admirables, accommodés au siècle où il
écrirait. Nos poètes en font de mauvais, ajustés à ceux des anciens, et conduits par des règles, qui
sont tombées, avec des choses que le temps a fait tomber.
Je sais qu’il y a de certaines règles éternelles, pour être fondées sur un bon sens, sur une raison
ferme et solide, qui subsistera toujours ; mais il en est peu qui portent le caractère de cette raison
incorruptible. Celles qui regardaient les mœurs, les affaires, les coutumes des vieux Grecs, ne
nous touchent guère aujourd’hui. On en peut dire ce qu’a dit Horace des mots. Elles sont leur âge
et leur durée. Les unes meurent de vieillesse : ita verborum interit aetas [Ainsi meurt l’âge
ancien des mots, Horace, Art poétique] ; les autres périssent avec leur nation, aussi bien que les
maximes du gouvernement, lesquelles ne subsistent pas, après l’empire. Il n’y en a donc que bien
peu, qui aient droit de diriger nos esprits, dans tous les temps ; et il serait ridicule de vouloir
toujours régler des ouvrages nouveaux, par des lois éteintes. La poésie aurait tort d’exiger de
nous ce que la religion et la justice n’en obtiennent pas.
C’est à une imitation servile et trop affectée, qu’est due la disgrâce de tous nos poèmes. Nos
poètes n’ont pas eu la force de quitter les dieux, ni l’adresse de bien employer ce que notre
religion leur pouvait fournir. Attachés au goût de l’antiquité, et nécessités à nos sentiments, ils
donnent l’air de Mercure, à nos anges, et celui des merveilles fabuleuses des anciens, à nos
miracles. Ce mélange de l’antique et du moderne leur a fort mal réussi : et on peut dire qu’ils
n’ont su tirer aucun avantage de leurs fictions, ni faire un bon usage de nos vérités.
Concluons que les poèmes d’Homère seront toujours des chefs-d’œuvre : non pas en tout des
modèles. Ils formeront notre jugement ; et le jugement règlera la disposition des choses
22
présentent.32
32
SAINT-EVREMOND, Sur les poèmes des Anciens (1686).
33
« Dès 1685, [Saint-Evremond] formule l’exigence à laquelle Montesquieu plus tard devait satisfaire : le
caractère propre au temps des Anciens et à celui des Modernes, leur “génie du siècle”, doit être recherché
non seulement dans l’art mais aussi dans la différence des religions, les formes des formes de
gouvernement, des mœurs et des autres manifestations de la vie. Jetant un regard neuf sur l’Antiquité, on
se fait aussi désormais une autre idée de sa propre modernité dans l’histoire. Déjà pendant la “Querelle”,
en plus grand nombre bientôt après la fin, des témoignages montrent que l’on a conscience d’être entré, à
la lumière d’une raison libérée de tous les préjugés, dans une époque importante et différente de toutes les
autres. Devant le rapide essor des sciences de la nature à partir des années 1680 et l’apparition de la
critique historique issue du protestantisme, Pierre Bayle parle, dans ses Nouvelles de la République des
Lettres (1685), d’un “siècle philosophe” et reprend à son propos une image qui jusqu’alors n’était guère
employée qu’au sujet des vérités de la foi chrétienne : “C’est à nous qui vivons dans un siècle plus éclairé
de séparer le bon grain d’avec la paille […] On se pique dans ce siècle d’être extrêmement éclairé”. On
commence alors à voir apparaître, face à la “lumière du ciel”, les “lumières de la raison”. Le XVIII e siècle
se considérera de plus en plus lui-même comme « le siècle éclairé ». » (Hans Jauss, op. cit., p. 195-196).
34
H. R. JAUSS, op. cit., p. 195.
23
3) Histoire et mythe
39
G. BOURDE, H. MARTIN, Les Ecoles historiques, op. cit., p. 42-43.
40
Sur ce point, on se rapportera aux analyses fameuses de J.-P. VERNANT consacrées à l'émergence de
l'opposition muthos/logos dans la Grèce classique : voir notamment Mythe et société en Grèce ancienne,
rééd. Paris, Editions La Découverte, chap. « Raisons du mythe ».
41
On se référera en particulier à la série d'études consacrées par J.-P. VERNANT à la Théogonie de
Hésiode dans a/ Les Origines de la pensée grecque, Paris, PUF, 1962, rééd. 1995, chap. VII
(« Cosmogonies et mythes de souveraineté ») ; b/ Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, Maspero, 1974,
tome I, chap. I et II (« Structures du mythe », « Aspects mythiques de la mémoire et du temps ») ; c/ J.-P.
VERNANT et P. VIDAL-NAQUET, La Grèce ancienne, t. 1 : Du mythe à la raison, Paris, Maspero,
1965, rééd. Seuil, « Point », 1990, chap. IV (« Cosmogonies et mythes de souveraineté »).
25
mythe énonce bien une « réalité », mais suivant une dimension référentielle complexe.
C'est bien un récit relatant que « ceci a eu lieu », « tel événement s'est produit », « il
s'est passé cela ». Seulement la « réalité » visée par ce récit n'est pas soumise aux
mêmes critères de « véridiction » que la « réalité » passée visée par le discours
historien. (Nous retrouverons ici la question de la continuité et de la discontinuité entre
présent et passé, mais autrement formulée). Le mythe n'est pas le récit d'un passé irréel,
mais, ce qui est très différent, d'un passé dont la réalité est autre que la réalité du temps
social dont l'histoire fera son objet. C'est un passé dont on peut dire qu'il n'a pas eu lieu,
mais seulement au sens précis où son « lieu » ne se trouve pas « dans » l'histoire au sein
de laquelle on narre le passé, mais plutôt « avant » l'histoire, dans un lieu autre que le
lieu d'où le mythe est raconté et transmis (la récitation du mythe fait précisément le lien
entre ces deux « lieux » à la fois reliés et séparés, et entre ces deux temporalités – ce
pour quoi cette récitation est toujours ritualisée, et doit être périodiquement répétée).
b/ Cet écart, cette hétérogénéité entre le temps du récit et le temps des
événements relatés par le récit, s'exprime dans la structure singulière de la temporalité
mythique : le temps mythique n'est pas un temps chronologique, c'est un temps
généalogique. Il ne définit pas un cadre homogène et linéaire à l'intérieur duquel
s'ordonnent successivement des événements ; il constitue la temporalité génétique d'un
ordre (cosmique, théologique, social et politique) à partir duquel seulement une histoire
humaine est devenue possible. Si l'histoire chronologique peut établir des
commencements relatifs (pour une civilisation, pour un règne, pour une guerre), le
temps mythique définit un temps d'« avant » tout commencement : un temps de
l'origine. « Chez Hésiode, cette recherche des origines prend un sens proprement
religieux et confère à l'oeuvre du poète le caractère d'un message sacré »42. Nous
retrouvons ici, dans la parole mythique d'Hésiode, les valeurs magico-religieuses de la
parole poétique et de la Mémoire évoquées précédemment. Au début de la Théogonie, le
poète dit que les Muses, filles de Mnémosunè, qui lui ont offert le skeptron, bâton de
sagesse, lui ont enseigné « la Vérité » (v. 28) en lui apprenant le « beau chant » qui dit
l'origine radicale : « Les Muses chantent en effet, en commançant par le début – ex
archès (v. 20 et 115) –, l'apparition du monde, la genèse des dieux, la naissance de
l'humanité. Le passé ainsi dévoilé est beaucoup plus que l'antécédent du présent : il en
est la source. En remontant jusqu'à lui, la remémoration cherche non à situer les
événements dans un cadre temporel, mais à atteindre le fond de l'être, à découvrir
l'originel, la réalité primordiale dont est issu le cosmos et qui permet de comprendre le
devenir dans son ensemble »43.
Le temps du mythe n'est donc pas une « préhistoire » au sens chronologique du
terme ; il n'est pas périodisable comme une « histoire d'avant l'histoire ». Il faut plutôt
concevoir deux dimensions du temps, coexistantes mais hétérogènes : le temps
primordial, originaire, et cependant coextensif avec l'intégralité du temps humain ; et ce
temps humain lui-même, temps historique de la « race » (génos) humaine dont le mythe
aura précisément raconté la venue au jour, au sein d'un ordre cosmique et théodique
dont il aura lui-même relaté au préalable la constitution. A propos du mythe des quatre
races dans la Théogonie d'Hésiode, Vernant explique en ce sens :
Cette genèse du monde dont les Muses racontent le cours comporte de l'avant et de l'après, mais
elle ne se déroule pas dans une durée homogène, dans un temps unique. Il n'y a pas, rythmant ce
passé, une chronologie, mais des généalogies. Le temps est comme inclus dans les rapports de
42
J.-P. VERNANT, Mythe et pensée chez les Grecs, op. cit., p. 85.
43
Ibid., p. 85-86.
26
filiation. Chaque génération, comme “race”, génos, a son temps propre, son “âge”, dont la durée,
le flux et même l'orientation peuvent différer du tout au tout 44. Le passé se stratifie en une
succession de “races”. Ces races forment l'“ancien temps”, mais elles ne laissent pas d'exister
encore et, pour certaines, d'avoir beaucoup plus de réalité que n'en possèdent la vie présente, et la
race actuelle des humains. Contemporaines du temps originel, les réalités primordiales comme
Gaia et Ouranos demeurent l'inébranlable fondement du monde d'aujourd'hui. Les puissances de
désordre, les Titans, engendrés par Ouranos, et les monstres vaincus par Zeus continuent à vivre
et à l'agiter au delà de la terre, dans la nuit du monde infernal. Toutes les anciennes races
d'hommes qui ont donné leur nom aux temps révolus, à l'âge d'or, sous le règne de Cronos, puis à
l'âge d'argent et de bronze, enfin à l'âge héroïque, sont encore présentes, pour qui sait les voir,
génies voltigeant à la surface de la terre, démons souterrains, hôtes, aux confins de l'Océan, de
l'île des Bienheureux. Toujours présents, toujours vivants aussi, comme leur nom l'indique [Les
dieux forment le genos de ceux qui sont toujours, aien eontôn], ceux qui ont succédé à Cronos et
établi avec leur règne l'ordre du monde, les Olympiens. Depuis leur naissance ils vivent dans un
temps qui ne connaît ni la vieillesse ni la mort. La vitalité de leur race s'étend et s'étendra à
travers tous les âges, dans l'élan d'une jeunesse inaltérable. 45
Les théogonies et les cosmogonies grecques comportement, comme les cosmologies qui leur ont
succédé, des récits de genèse racontant l'émergence progressive d'un monde ordonné. Mais elles
sont aussi, elles sont d'abord autre chose : des mythes de souveraineté. Elles exaltent la puissance
d'un dieu qui règne sur tout l'univers ; elles disent sa naissance, ses luttes, son triomphe. Dans
tous les domaines – naturel, social, rituel –, l'ordre est le produit de cette victoire du dieu
souverain. Si le monde n'est plus livré à l'instabilité et à la confusion, c'est qu'au terme des
combats que le dieu a dû soutenir contre des rivaux et contre des monstres, sa suprématie
apparaît définitivement assurée sans que rien puisse désormais la remettre en cause. La
Théogonie d'Hésiode se présente ainsi comme un hymne à la gloire de Zeus roi. La défaite des
Titans et celle de Typhée, également vaincus par le fils de Cronos, ne viennent pas seulement
couronner, comme sa conclusion, l'édifice du poème. Chaque épisode reprend et résume toute
l'architecture du mythe cosmogonique. La victoire de Zeus, à chaque fois, est une création de
monde. La récit de la bataille qui jette l'une contre l'autre les deux générations rivales des Titans
et des Olypiens, évoque explicitement le retour de l'univers à un état originel d'indistinction et de
désordre. Ebranlées par le combat, les puissances primordiales, Gaia, Ouranos, Pontos,
Okéanos, Tartaros, qui s'étaient auparavant distinguées et situées, se trouvent de nouveau mêlées.
Gaia et Ouranos, dont Hésiode avait raconté la séparation, semblent se rejoindre et s'unir à
nouveau comme s'ils s'écroulaient l'un sur l'autre. On croirait que le monde souterrain a fait
irruption à la lumière : l'univers visible, au lieu d'inscrire son décor stable et ordonné entre les
deux assises fixes qui le limitent, la terre en bas, séjour des hommes, le ciel en haut où siègent les
dieux, à repris son aspect primitif de chaos [cf. Hésiode, Théogonie, v. 700-740] : un abîme
obscur et vertigineux, une ouverture sans fond, le gouffre d'un espace sans directions que
parcourent au hasard des tourbillons de vent soufflant dans tous les sens. La victoire de Zeus
remet tout en place. Les Titans, ces chtoniens, sont dépêchés chargés de chaînes au fond du
Tartare venteux. Désormais, dans l'abîme souterrain où la Terre, le Ciel et le Mer enfoncent leurs
communes racines, les bourrasques pourront sans fin s'agiter en désordre. Poseidon a scellé sur
les Titans les portes qui ferment à jamais les demeures de la Nuit. Chaos ne risque plus de
44
« La race d'or vit toujours jeune et meurt subitement ; celle d'argent reste dans l'enfance pendant cent
ans et vieillit d'un seul coup, franchit le seuil de l'adolescence » (ibid., p. 86 n.) ; la race de bronze et les
héros n'ont pas d'enfance, et n'ont pas le temps de vieillir, mourrant en plein combat, dans la force de l'âge
(ibid., p. 35) ; quant à la race de fer, avant d'être détruite, elle « naît vieille, avec les cheveux blancs », « la
vie s'y use dans un vieillissement continu » (en référence aux Travaux et les Jours, v. 109 et suiv.).
45
J.-P. VERNANT, Mythe et pensée chez les Grecs, op. cit., p. 86.
27
C'est sans doute là le point essentiel de la structure des mythes anciens analysés
par l'helléniste. Ce sont des récits de l'origine ; mais dans l'origine se nouent en réalité
deux genèses emboîtées l'une dans l'autre : la genèse d'un ordre du monde, mais aussi,
plus profondément, l'émergence d'une suprématie souveraine au sein d'une hiérarchie de
puissances conflictuelles, suprématie d'un pouvoir que l'ordre cosmique lui-même
suppose et exprime. Nous retrouvons là le lien entre le discours mythique et la structure
politique déjà évoquée qui prévalait dans la Grèce ancienne, à Mycène et en Crètes, et
qui trouvait dans ces « mythes de souveraineté » une expression transposée sur le plan
cosmique et théodique, expression elle-même indissociable des institutions politico-
religieuses auquelles ces mythes étaient rituellement attachés. Vernant rappelle que les
théogonies et cosmogonies grecques, même relativement tardives comme celle
d'Hésiode, héritaient ici de nombreux éléments des théogonies moyen-orientales,
notamment (dans le cas d'Hésiode), de la mythologie babylonienne de la Création 47 :
Dans ces théogonies orientales, comme dans celles de Grèce auquelles elles ont pu fournir des
modèles, les thèmes de genèse restent intégrés à une vaste épopée royale qui fait s'affronter, pour
la domination du monde, les générations successives de dieux et diverses puissances sacrées.
L'établissement du pouvoir souverain et la fondation de l'ordre apparaissent comme les deux
aspects, indissociables, du même drame divin, l'enjeu d'une même lutte, le fruit d'une même
victoire. Ce trait général marque la dépendance du récit mythique par rapport à des rituels royaux
dont il constitue au départ un élément, dont il forme l'accompagne oral. […] A travers rite et
mythe babyloniens s'exprime une conception particulière des rapports de la souveraineté et de
l'ordre. Le roi ne domine pas seulement la hiérarchie sociale ; il intervient aussi dans la marche
des phénomènes naturels. L'ordonnancement de l'espace, la création du temps, la régulation du
cycle saisonnier apparaissent intégrés à l'activité royale ; ce sont des aspects de la fonction de
souveraineté. Nature et société demeurant confondus, l'ordre, sous toutes ses formes et dans tous
les domaines, est placé sous la dépendance du Souverain. Ni dans le groupe humain, ni dans
l'univers, il n'est encore conçu de façon abstraite en lui-même et pour lui-même. Il a besoin pour
exister d'être établi, pour durer d'être maintenu ; toujours il suppose un agent ordonnateur, une
puissance créatrice susceptible de le promouvoir. Dans le cadre de cette pensée mythique on ne
saurait imaginer un domaine autonome de la nature ni une loi d'organisation immanente à
l'univers.48
1. – L'univers est une hiérarchie de puissances ; analogue dans sa structure à une société
humaine, il ne saurait être correctement figuré par un schéma purement spatial, ni décrit en
46
J.-P. VERNANT, Les Origines de la pensée grecque, op. cit., p. 107-108.
47
Voir par exemple, sur les analogies entre la lutte de Zeus contre Typhée, représentant les puissances de
confusion et de désordre, le retour à l'informe, le chaos, et la combat de Marduk contre Tiamat dans le
mythe babylonien, Les Origines de la pensée grecque, op. cit., p. 107-109 (« Les Titans défaits, Typhée
foudroyé, Zeus, pressé par les Dieux, prend pour lui la souveraineté et s'assied sur le trône des
Immortels ; puis il répartit entre les Olypiens les charges et les honneurs (limai). De la même façon,
proclamé roi des dieux, Marduk tuait Tiamat, coupait en deux son cadavre, en jetait en l'air une moitié qui
formait le ciel ; il réglait alors la place et le mouvement des astres, fixait l'année et les mois, ordonnait le
temps et l'espace, créait la race humaine, répartissait les privilèges et les destins... »).
48
J.-P. VERNANT, Les Origines de la pensée grecque, op. cit., p. 109-111.
28
termes de position, de distance, de mouvement. Son ordre, complexe et rigoureux, exprime des
relations entre agents ; il est constitué par des rapports de force, des échelles de préséance,
d'autorité, de dignité, des liens de domination et de soumission. Ses aspects spatiaux – niveaux
cosmiques et directions de l'espace – expriment moins des propriétés géométriques que des
différences de fonction, de valeur et de rang.
2. – Cet ordre ne s'est pas dégagé de façon nécessaire par le jeu dynamique des éléments
constituant l'univers ; il a été institué de façon dramatique par l'exploit d'un agent.
3. – Le monde est dominé par la puissance exceptionnelle de cet agent qui apparaît unique et
privilégié, sur un plan supérieur aux autres dieux : le mythe le projette en souverain au sommet
de l'édifice cosmique ; c'est sa monarchia qui maintient l'équilibre entre les Puissances
constituant l'univers, qui fixe pour chacune sa place dans la hiérarchie, délimite ses attributions,
ses prérogatives, sa part d'honneur.
Ces trois traits sont solidaires ; ils donnent au récit mythique sa cohérence, sa logique propre. Ils
marquent aussi son lien, en Grèce comme en Orient, avec cette conception de la souveraineté qui
place sous la dépendance du roi l'ordre des saisons, les phénomènes atmosphériques, la fécondité
de la terre, des troupeaux et des femmes. L'image du roi maître du Temps, faiseur de pluie,
dispensateur des richesses naturelles – image qui a pu à l'époque mycénienne traduire des réalités
sociales et répondre à des pratiques rituelles –, transparaît encore dans certains passages
d'Homère et d'Hésiode, dans des légendes comme celle de Salmoneux ou d'Eaque. Mais il ne
peut plus s'agir, dans le monde grec, que de survivances. Après l'écroulement de la royauté
mycénienne, quand le système palatial et le personnage de l'anax ont disparu, il ne subsiste plus
des anciens rituels royaux que des vestiges dont le sens s'est perdu. Le souvenir s'est effacé du
roi recréant périodiquement l'ordre du monde ; le lien n'apparaît plus aussi clairement entre les
exploits mythiques attribués à un souverain et l'organisation des phénomènes naturels.
L'éclatement de la souveraineté, la limitation de la puissance royale ont ainsi contribué à
détacher le mythe du rituel où il s'enracinait à l'origine. Libéré de la pratique cultuelle dont il
constituait d'abord le commentaire oral, le récit peut acquérir un caractère plus désintéressé, plus
autonome. Il peut, à certains égards, préparer et préfigurer l'oeuvre du philosophe. 49
3.2. Mythe, histoire, progrès. - Existe-t-il des « sociétés sans histoire » ? (Lévi-
Strauss)
Entre le récit mythique et le récit historique, il y aurait donc pas tant un rapport
d'exclusion réciproque (le mythe raconterait des événements passés fabuleux, l'histoire
raconterait des événements passés réels), qu'un rapport d'inversion : la mythologie
renvoie à un temps originaire au sein duquel une série d'actions et de transformations
conduisent à l'établissement d'un ordre définitif (cosmologique, théologique, et
sociopolitique), ordre au sein duquel le temps de l'histoire devient possible, mais temps
historique qui paradoxalement ne pourra introduire aucune transformation de cet ordre ;
l'historiographie renvoie à des événements passés au contraire pour expliquer le
bouleversement de l'ordre actuel, les transformations du présent (ainsi chez Hérodote,
pensée appréhende le même phénomène, par exemple la séparation de la terre et des eaux, simultanément
comme fait naturel dans le monde visible et comme enfantement divin dans un temps primordial. Pour
rompre avec le vocabulaire et avec la logique du mythe, il aurait fallu à Hésiode une conception
d'ensemble capable de se substituer au schéma mythique d'une hiérarchie de Puissances dominée par un
Souverain. Ce qui lui a manqué, c'est de pouvoir se représenter un univers soumis au règne de la loi, un
cosmos qui s'organiserait en imposant à toutes ses parties un même ordre d'isonomia fait d'équilibre, de
réciprocité, de symétrie »).
30
théorie de la transformation des mythes, la façon dont un mythe donné (défini comme
l'ensemble des transformations que peut subir un système de cellules narratives
déterminées – « mythèmes » – à travers l'espace de différentes sociétés) peut muter en
récit historique52. Mais il montre aussi, en retour, comment le récit historique conserve
certains caractères du récit mythologique. De sorte que « l’histoire ne serait pas tant
opposée au mythe, puisque le mythe est une façon de raconter un ensemble de faits
historiques, mais en revanche on pourrait dire que l’Histoire est une façon mythique
parmi d’autres de faire ce récit »53. Ses analyses ouvrent ainsi la possibilité de penser la
façon dont la pratique historienne assume simultanément deux fonctions contradictoires.
L'essentiel ici est de bien comprendre que le problème du rapport à la « réalité » devient
relativement secondaire : un discours parfaitement authentifié quant à la réalité de son
référent n'a jamais empêché que ce discours puisse remplir d'autres valeurs que de pure
connaissance – valeurs de sens, valeurs imaginaires et symboliques, qui concourent à
déterminer ce qui vaut pour une société donnée comme « réalité » ou « irréalité »54.
52
Sur ce dernier point, que l'on ne développera pas pour lui-même ici, on pourra consulter tout
particulièrement l'article de 1971 « Comment meurent les mythes », rééd. in C. LEVI-STRAUSS,
Anthropologie Structurale II, Paris, Plon, « Agora-Pocket », 1976, p. 301-315.
53
F. KECK, Claude Lévi-Strauss, une introduction, Paris, Pocket/La Découverte, coll. « Agora », 2005,
p. 145-146 (voir également les p. 151-162, consacrée notamment aux analyses de la conférence Race et
histoire).
54
Sur cet aspect de la question, on pourra consulter également M. DE CERTEAU, Ecrire l'histoire, Paris,
Gallimard, chap. « Mythe et histoire ».
55
« Bien des contestataires du progrès, désormais compromis par son apologie dans la société dite de
32
évolutionniste du progrès, mais tout autant de verser dans la tentation rétrograde des
discours nihilistes de la décadence de la civilisation. Examinons donc les arguments de
Lévi-Strauss dans ce texte, qui nous permettra de préciser les problèmes que soulève
cette notion de progrès56.
Le premier postulat de l'idée de progrès, qui a pu soutenir la frontière tracée par
certains ethnologues, entre « histoire stationnaire » et « histoire cumulative », réside
dans la possibilité d'étalonner l'intégralité des sociétés humaines, dans leur diversité à la
fois géographique et historique, sur une seule et même ligne d’évolution, ligne à la fois
homogène, continue et orientée. Cette conception évolutionniste de l’histoire des
sociétés et des cultures, observe Lévi-Strauss, remplit très souvent une fonction de
hiérarchisation des sociétés. Hiérarchisation double en réalité : des sociétés éloignées
dans le temps, mais aussi et surtout des sociétés contemporaines les unes des autres. Les
différences périodisables sur un axe temporel, sont alors spatialisées en synchronie dans
l'espace géographique : en plaquant sur une représentation spatiale les différences
préalablement distribuées sur cette ligne d’évolution générale et unitaire, cette
représentation spatiale cesse de figurer une commune contemporanéité et devient au
contraire un espace de répartition de « degrés de développement », de « retards », de
« blocages », d'anachronismes ou d'archaïsmes, en fonction d'une norme implicite de
développement qui localise géographiquement ce qui est réellement « actuel » dans le
présent (l'Europe, l'Occident, les pays « civilisés » ou « développés »).
Pour critiquer un tel présupposé, Lévi-Strauss n'adopte pas une solution de
facilité : il ouvre son argumentation en considérant un aspect de l’histoire de la
civilisation pour lequel la notion de « progrès » semble être la moins sujette à caution :
le processus d’hominisation au point où la paléontologie préhistorique laisse place à
l’histoire de la civilisation à proprement parler. Suivant un schéma simple longtemps
adopté par les paléontologues, nous pourrions suivre une série d’étapes nous conduisant
de l’âge de la pierre taillée à l’âge de la pierre polie, aux âges du cuivre, du bronze, et
du fer. Suivant un procédé de périodisation usuellement adopté, on pourrait alors
distinguer schématiquement le Paléolithique, âge de la pierre taillée (paléolithique
inférieur – moyen – supérieur) ; le Néolithique, âge de la pierre polie et de la naissance
de la poterie en céramique, et plus largement période de profonde mutation socio-
anthropologique (ce que l'archéologue Gordon CHILDE appellera la « révolution
néolithique »), marquée par la sédentarisation et le passage d’une économie de
prédation (chasse, cueillette) à une économie de production, impliquant le
développement des techniques agraires, de sélection des plants et semis, de
domestication des animaux, des formes d’habitat fixe (sans doute corrélée à une forte
augmentation démographique), et des premières structures sociales centralisées,
politico-religieuses. De ce point de vue, la néolithisation apparaît à des dates fort
différentes selon les foyers civilisationnels (indépendamment même du problème des
consommation, croient avoir opéré une conversion janséniste en retrouvant un thème romantique cher à la
pensée allemande : la nostalgie de la Réserve originelle d’authenticité où les êtres reposent à l’abri de
l’altération, de la dégénération. La Réserve où tout est préservé. Ce thème, l’histoire l’a montré, dissimule
souvent, sous le charme de l’archaïsme, le vertige du nihilisme » (G. CANGUILHEM, « La décadence de
l’idée de Progrès », in Revue de métaphysique et de morale, 1987, n° 4, p. 450-451). (Rappelons que le
texte de C. Lévi-Strauss Race et histoire est issu d'une conférence prononcée à l’UNESCO en 1951 dans
le cadre d’un colloque sur « La question raciale devant la science moderne »).
56
Outre C. LEVI-STRAUSS, Race et histoire, op. cit., le chap. 5, on pourra également consulter pour ce
point les Entretiens avec Claude Lévi-Strauss édité par G. CHARBONNIER, Paris, Gallimard « Folio »,
ch. 2 et 3, qui fournissent une introduction didactique aux thèses de l’ethnologue.
33
57
C. LEVI-STRAUSS, Race et histoire, op. cit., p. 36
58
Ibid., p. 38.
59
Ibid., p. 38.
60
Ibid., p. 38-39. Sur la métaphore utilisée ici, voir supra. la section sur la Querelle des Anciens et des
Modernes.
34
Le caractère cumultatif du temps, impliqué par l'idée de progrès, est reconduit ici
aux champs civilisationnels qui le conditionnent, et qui sont toujours des champs de
multiplicités : multiplicités de secteurs d'activités, de pratiques, de représentations et
d'institutions, dont les rapports sont relativement autonomes, qui peuvent connaître des
progrès locaux, mais dont les effets de conjonction ou de conjugaison restent
relativement aléatoires. Dès lors le « progrès », dans la connotation globale du terme,
n'est rien d’autre qu’une probabilité cumultative réalisée, ce qui empêche de privilégier
une civilisation ou une période de l’histoire comme norme d'évolution de toutes les
autres. Lévi-Strauss donne pour exemple l’Amérique précolombienne, cumulative en
effet pendant une longue période de son histoire : « En vingt ou vingt-cinq mille ans,
ces hommes réussissent une des plus étonnantes démonstrations d’histoire cumulative
qui soient au monde : explorant de fond en comble les ressources d’un milieu naturel
nouveau, y domestiquant (à côté de certaines espèces animales) les espèces végétales les
plus variées pour leur nourriture, leurs remèdes et leurs poisons, et – fait inégalé par
ailleurs – promouvant des substances vénéneuses comme le manioc au rôle d’aliment de
base, ou d’autres à celui de stimulants ou d’anesthésiques ; […] poussant certaines
industries comme le tissage, la céramique et le travail des métaux précieux au plus haut
point de perfection », inventant (chez les Mayas) le « zéro, base de l’arithmétique et,
indirectement, des mathématiques modernes », près d'un demi-millénaire avant sa
découverte par les savants indiens dont l'Europe l'héritera par l'intermédiaire des Arabes,
etc. C’est un cas exemplaire du cumulation locale (le « local » pouvant durer
longtemps !), qui empêche de considérer le progrès comme une catégorie adéquate à la
représentation de la totalité de l’histoire, et qui oblige de considérer plutôt des
séquences progressives autonomes, qui ne s'accumulent qu'exceptionnellement, et dont
les effets de continuité évolutive restent exposés à une irrémiscible contigence.
c/ Troisièmement, même redéfinie comme une donnée contingente et non
comme un caractère nécessaire de l’histoire, la représentation « cumulative » du temps
historique supposée par la notion de progrès, enveloppe inévitablement une dimension
normative implicite qui doit être soumise à examen. Si l’Amérique précolombienne
nous apparaît comme un remarquable exemple d’histoire cumulative, c’est non
seulement parce que nous lui reconnaissons la paternité d’un certain nombre de
contributions que nous lui avons empruntées, mais parce que nous reconnaissons dans
cette histoire un développement qui correspond à notre propre système de valeurs. Il est
probable en revanche qu’en présence d’une civilisation qui serait attachée à développer
des valeurs propres, dont aucune ne serait susceptible d’intéresser la civilisation de
l’observateur, cette civilisation paraîtrait à ce dernier prise dans une histoire purement
« stationnaire ». C’est précisément l’attitude qu’ont toujours adoptée, rappelle Lévi-
Strauss, ceux qui s'autoproclamaient les « civilisés » vis-à-vis des sociétés dites
« primitives », pour épingler leur « stagnation », pour les qualifier de « sans histoire »,
ou les diagnostiquer comme étant « bloquées » à un faible niveau de développement. En
somme, la notion de progrès, lorsqu’on veut l’appliquer à la confrontation de différentes
sociétés, est inextricablement liée à une posture ethnocentriste :
nécessairement parce qu’elles le sont, mais parce que leur ligne de développement ne signifie
rien pour nous, n’est pas mesurable dans les termes du système de référence que nous utilisons.
[…]
Chaque fois que nous sommes portés à qualifier une culture humaine d’inerte ou de
stationnaire, nous devons donc nous demander si cet immobilisme apparent ne résulte pas de
l’ignorance où nous sommes de ses intérêts véritables, conscients ou inconscients, et si, ayant
des critères différents des nôtres, cette culture n’est pas, à notre égard, victime de la même
illusion. Autrement dit, nous nous apparaîtrions l’un à l’autre comme dépourvus d’intérêt, tout
simplement parce que nous ne nous ressemblons pas. 61
[Cette adhésion] résulte moins d’une décision libre que d’une absence de choix. La civilisation
occidentale a établi ses soldats, ses comptoirs, ses plantations et ses missionnaires dans le
monde entier ; elle est, directement ou indirectement, intervenue dans la vie des populations de
couleur ; elle a bouleversé de fond en compte leur mode traditionnel d’existence, soit en
imposant le sien, soit en instaurant des conditions qui engendraient l’effondrement des cadres
existants sans les remplacer par autre chose. Les peuples subjugués ou désorganisés ne
pouvaient donc qu’accepter les solutions de remplacement qu’on leur offrait, ou, s’ils n’y
étaient pas disposés, espérer s’en rapprocher suffisamment pour être en mesure de les
combattre sur le même terrain. 64
prises par l’ensemble du groupe réuni en conseil ou par quelques notables, chefs de
clans ou chefs religieux, n’y sont jamais prises qu'au sein de mécanismes institutionnels
qui leur assurent une adhésion unanime. Pour le faire concevoir sur un exemple
particulier, Lévi-Strauss explique un mécanisme institutionnel que l’on retrouve dans
différentes sociétés amérindiennes :
lorsqu’une décision importante doit être prise, d’abord – la vieille ou l’avant vieille – on organise
une sorte de combat rituel, au cours duquel toutes les vieilles querelles sont liquidées dans des
combats plus ou moins simulés, où quelquefois d’ailleurs il y a des blessés – bien qu’on s’efforce
de limiter les risques. La société commence donc par se purger de tous ses motifs de dissension,
et c’est seulement après, que le groupe, rafraîchi, rajeuni, ayant éliminé ses dissentiments, est en
position de prendre une décision qui pourra être unanime et de manifester ainsi la bonne volonté
commune.
une protection contre le risque de clivage, contre le risque qu’une hiérarchie subreptice ne
s’introduise dans le groupe social, entre ceux qui seraient du bon côté et ceux qui seraient du
mauvais côté. Autrement dit, pas de minorité ; la société essaie de se perpétuer comme une
horloge où tous les rouages participent harmonieusement à la même activité, et non comme ces
machines qui semblent receler dans leur sein un antagonisme latent. 67
67
Ibid., p. 40-42.
38
être inscrits dans le régime d'historicité privilégié par ces sociétés. Définissant la
« culture » par l'ensemble des relations qu'un groupe entretient avec le monde, et
définissant plus spécifiquement la « société » par l'ensemble des rapports que les
hommes entretiennent entre eux au sein d'un même groupe, Lévi-Strauss observe :
Les primitifs fabriquent peu d’ordre par leur culture. Nous les appelons aujourd’hui des
peuples sous-développés. Mais ils fabriquent très peu d’entropie dans leur société. En gros, ces
sociétés sont égalitaires, de type mécanique, régies par la règle d’unanimité dont nous parlions
il y a un instant. Au contraire, les civilisés fabriquent beaucoup d’ordre dans leur culture,
comme le montrent le machinisme et les grandes œuvres de la civilisation, mais ils fabriquent
aussi beaucoup d’entropie dans leur société : conflits sociaux, luttes politiques, toutes choses
contre lesquelles nous avons vu que les primitifs se prémunissent, de façon peut-être plus
consciente et systématique que nous ne l’aurions supposé.
Le grand problème de la civilisation a donc été de maintenir un écart. Nous avons vu cet écart
s’établir avec l’esclavage, puis avec le servage, ensuite par la formation d’un prolétariat.
Mais, comme la lutte ouvrière tend, dans une certaine mesure, à égaliser le niveau, notre
société a dû partir à la découverte de nouveaux écarts différentiels, avec le colonialisme, avec
les politiques dites impérialistes, c’est-à-dire chercher constamment, au sein même de la
société, ou par l’assujettissement de peuples conquis, à réaliser un écart entre un groupe
dominant et un groupe dominé ; mais cet écart est toujours provisoire, comme dans une
machine à vapeur qui tend à l’immobilité, parce que la source froide se réchauffe et que la
source chaude voit sa température s’abaisser.
Les écarts différentiels tendent donc à s’égaliser et chaque fois, il a fallu créer de nouveaux
écarts différentiels : quand cela est devenu plus difficile au sein même du groupe social, en
réalisant des combinaisons plus complexes, comme celles dont on donné l’exemple les empires
coloniaux68.
On remarquera en passant que Lévi-Strauss reprend ici l'idée énoncée par Marx,
mais qu'avaient déjà mise en circulation des penseurs libéraux et saint-simoniens dans
les années 1820-1830, suivant laquelle l'histoire de la « civilisation » serait l'histoire des
« luttes des classes » qui en dressent à chaque époque la scène et en constituent la
dynamique immanente69. A cette différence près cependant : alors que, chez Marx, la
lutte des classes est « moteur » de l'histoire (ce que Lévi-Strauss désigne ici comme
« l'écart » formant une source d'« entropie »), Lévi-Strauss semble soutenir ici que c'est
68
Ibid., p. 46-48.
69
Voir la célèbre ouverture du Manifeste du parti communiste (1847) de K. MARX et F. ENGELS. Et
déjà dans le courant saint-simonien : « Au sein des sociétés modernes, l’empire de la force physique se
témoigne encore, d’une manière évidente, dans les formes gouvernementales, dans la législation, et
surtout dans les relations établies entre les sexes, relations dans lesquelles la femme reste frappée de
l’anathème porté contre elle autrefois par le guerrier, et se présente comme devant être soumise à une
tutelle éternelle. Enfin, l’exploitation de l’homme par l’homme, que nous avons montrée dans le passé
sous sa forme la plus directe, la plus grossière, l’esclavage, se continue à un très haut degré dans les
relations des propriétaires et des travailleurs, des maîtres et des salariés : il y a loin, sans doute, de la
condition respective où ces classes sont placées aujourd’hui, à celle où se trouvaient dans le passé les
maîtres et les esclaves, les patriciens et les plébéiens, les seigneurs et les serfs. Il semble même, au
premier aperçu, que l’on ne saurait faire entre elles aucun rapprochement ; cependant on doit reconnaître
que les unes ne sont que la prolongation des autres. Le rapport du maître avec le salarié est la dernière
transformation qu’a subie l’esclavage. Si l’exploitation de l’homme par l’homme n’a plus ce caractère
brutal qu’elle revêtait dans l’antiquité ; si elle ne s’offre plus à nos yeux, aujourd’hui, que sous des formes
adoucies, elle n’en est pas moins réelle. L’ouvrier n’est pas, comme l’esclave, une propriété directe de son
maître ; sa condition, toujours temporaire, est fixée par une transaction passée entre eux : mais cette
transaction est-elle libre de la part de l’ouvrier ? Elle ne l’est pas, puisqu’il est obligé de l’accepter sous
peine de la vie, réduit, comme il l’est, à l’attendre sa nourriture de chaque jour que de son travail de la
veille... » (S.-A. BAZARD et P. ENFANTIN, Doctrine de Saint-Simon. Exposition Ière année, 1828-1829,
3è édition, Paris, Bureau du Globe et de l’Organisateur, 1835, 6 ème Séance, p. 174 et suiv.).
39
le type d'historicité dans lequel une société s'est engagée qui la conduit inévitablement à
engendrer et à reproduire constamment en elle-même ces écarts internes conflictuels.
Retenons surtout cette conséquence : les deux types de société sont dans l’histoire, et
sont cumulatives à leur manière ; mais les unes sont cumulatives sans grande création de
désordre, suivant un modèle de cycle et de retour à l’équilibre, tandis que les autres ne
« fonctionnent », ne créent un ordre qu’à la condition d’un haut niveau de désordre et
d’inégalité, dont elles se nourrissent et, circulairement, qu’elles amplifient en retour à
mesure qu'elles complexifient leur ordre social et culturel – sociétés « chaudes ».
Si on peut leur appliquer [aux sociétés qu'étudient respectivement ethnologues et historiens] les
mêmes méthodes, y saisir des faits du même ordre, les placer dans la même perspective, quelle
différence de nature subsiste entre les sociétés lointaines qu'étudient, seuls ou presque, les
ethnologues, et celles toutes proches, dont les ethnologues et les historiens découvrent qu'ils
peuvent avec profit les étudier ensemble ? J'ai jadis proposé de les distinguer en respectivement
« froides » et « chaudes » – distinction qui a entraîné toutes sortes de malentendus. Car je ne
prétendais pas définir des catégories réelles, mais seulement, dans un but heuristique, deux
états qui, pour paraphraser Rousseau, « n'existent pas, qui n'ont pas existé, n'existeront jamais,
et dont il est pourtant nécessaire d'avoir des notions justes », en l'occurrence pour comprendre
que des sociétés qui semblent relever de types irréductibles, diffèrent moins les unes des autres
par des caractères objectifs que par l'image subjective qu'elles se font d'elles-mêmes. Toutes les
sociétés sont historiques au même titre, mais certaines l'admettent franchement, tandis que
d'autres y répugnent et préfèrent l'ignorer. Si donc on peut à bon droit ranger les sociétés sur
une échelle idéale en fonction, non de leur degré d'historicité qui est pareil pour toutes, mais de
la manière dont elles le ressentent, il importe de repérer et d'analyser des cas limites : dans
quelles conditions et sous quelles formes la pensée collective et les individus s'ouvrent-ils à
l'histoire ? Quand et comment, au lieu de la regarder comme un désordre et une menace,
voient-ils en elle un outil pour agir sur le présent et le transformer ?70
Nous pouvons alors retrouver ici notre question initiale du rapport entre récit
mythique et récit historique. On peut sans doute, à un certain niveau, distinguer le
mythe et l’histoire, le récit mythique et le récit historique, en renvoyant le premier à
l’invraisemblable, l’extravaguant, l’incohérent, et en réservant au second l’apanage
d’une visée rationnelle de faits réels. Mais cette distinction est superficielle, ou
secondaire par rapport à ce qui fait leur point d’ancrage commun : le problème, pour
une communauté, de donner un sens à son passé, ou de donner un sens au rapport
qu’elle entretient avec un passé qu’elle cherche à s’approprier comme son passé, c’est-
à-dire comme élément entrant dans sa perception de son identité commune, consciente
ou inconsciente. Suivant Lévi-Strauss, le mythe permet de donner sens à un événement
en l’intégrant dans une structure où viennent s'articuler tout le système des rapports
sociaux fondamentaux du groupe (rapports entre lignages, entre clans, entre hommes et
femmes, rapports de chefferie, rapports entre chef et sorcier, etc.) : c’est un modèle
d’équilibre où l’histoire n’intervient pas comme une dimension immanente de
transformation, d’évolution ou de dégradation, mais sous la forme de l'accident. Ces
accidents, les grilles herméneutiques que sont les mythes permettent de les interpréter,
c'est-à-dire de les résorber au sein d'un récit qui, en relatant les origines du groupe, lui
assure réitérativement le caractère signifiant de son ordre social. L’histoire, au sens où
70
C. LEVI-STRAUSS, « Histoire et ethnologie », in Annales. Economies, Sociétés, Civilisations, 38è
année, n° 6, 1983, p. 1217-1231 (p. 1218 pour la citation) (cet article est accessible en ligne).
40
l’entend la conscience européenne depuis les XVIIe et XVIIIe siècles, se définit par un
autre traitement de l’événement, c’est-à-dire une autre manière de lui donner sens, à
savoir : en l’inscrivant dans une chaîne d’autres événements qui l’expliqueraient ou que
lui-même éclaire rétroactivement : c’est un modèle de déséquilibre et non plus
d’équilibre, de transformation et de nouveauté et non plus de stabilité.
Il ne faudrait pas distinguer des sociétés « sans histoire » et des sociétés « à histoire ». En fait,
toutes les sociétés humaines ont une histoire également longue pour chacune, puisque cette
histoire remonte jusqu’aux origines de l’espèce. Mais tandis que les sociétés primitives
baignent dans un fluide historique auquel elles s’efforcent de demeurer imperméables, nos
sociétés intériorisent, si l’on peut dire, l’histoire pour en faire le moteur de leur
développement.71
Ce qui est surprenant n'est pas que cette histoire particulière [Furet vient d'évoquer les problèmes
spécifiques que pose l'historiographie de la Révolution française], comme toute histoire,
comporte des présupposés intellectuels. Il n'y a pas d'interprétation historique innocente, et
l'histoire qui s'écrit est encore dans l'histoire, de l'histoire, produit d'un rapport par définition
instable entre le présent et le passé, croisement entre les particularités d'un esprit et l'immense
champ de ses enracinements possibles dans le passé. Mais si toute histoire implique un choix,
une préférence, dans l'ordre de la curiosité, il ne s'ensuit pas qu'elle suppose une opinion sur le
sujet traité. Pour que tel soit le cas, il faut que ce sujet mobilise chez l'historien et dans son
public une capacité d'identification politique ou religieuse qui ait survécu au temps qui passe.
Or c'est cette identification que le temps passé peut effacer, ou au contraire conserver, même
renforcer, selon que le sujet traité par l'historien continue, ou non, à épuiser le sens de son
présent, de ses valeurs, et de ses choix. Le thème de Clovis et des invasions franques était brûlant
au XVIIIe siècle, parce que les historiens de l'époque y cherchaient la clé de la structure de la
société de cette époque. Ils pensaient que les invasions franques étaient à l'origine de la division
entre noblesse et roture, les conquérants étant la souche originelle des nobles, les conquis celle
des roturiers. Aujourd'hui, les invasions franques ont perdu toute référence au présent puisque
nous vivons dans une société où la noblesse n'existe plus comme principe social ; en cessant
d'être le miroir imaginaire d'un monde, elles ont perdu l'éminence historiographique dont ce
monde les avait revêtues et sont passées du champ de la polémique sociale à celui de la
discussion savante.
C'est qu'à partir de 1789, la hantise des origines, dont est tissée toute histoire nationale, s'investit
précisément sur la rupture révolutionnaire. Comme les grandes invasions avaient constitué le
mythe de la société nobiliaire, le grand récit de ses origines, 1789 est la date de naissance,
l'année zéro du monde nouveau... 76
76
F. FURET, Penser la révolution française, Paris, Gallimard, 1978, p. 14. Sur cette question, voir ci-
dessus Ière partie, chapitre 2.
77
Voir infra. IIe partie, chap. II.1.
42
43
Repartons du simple constat que les historiens, de longue date, furent souvent
contrôlés (parfois enrôlés) par les instances du pouvoir politique. Bourdé et Martin
rappellent : « Les rapports des historiens avec le pouvoir, assez lâches dans le monde
grec, furent plus contraignants à Rome où quiconque déplaisait pouvait encourir l'exil
ou pire. Ce fut surtout le régime impérial qui surveilla de près les historiens et leur
imposa une sorte de ligne officielle. Sous Tibère, on brûla même les oeuvres du
Sénateur Cremutius Cordus, qui fut poussé au suicide. D'où les précautions prises par un
Flavius Josèphe, faisant authentifier par l'empereur ses livres sur la guerre juive, et par
un Sozomène, soumettant son oeuvre à Théodose II, en le laissant libre “d'y ajouter et
d'y retrancher à discrétion” »78. Ces auteurs soulignent pourtant que, hormis les comptes
rendus des campagnes militaires, ces servitudes imposées par le pouvoir ne permettent
pas de parler d'« historiens officiels », qui seraient expressément diligentés par le
pouvoir pour construire, à des fins apologétiques, le récit de telle séquence du règne, de
telle expédition militaire glorieuse, etc. Cette observation générale impose un double
parcours. Il s'agira d'analyser d'abord dans quelles conditions et sous quelles formes
(elles-mêmes historiquement multiples) a pu s'opérer un tel nouage du récit
historiographique et du pouvoir, de l'exercice du pouvoir, et de sa légitimation. Mais
cette observation devra aussi conduire, pour aborder dans toute son extension le
problème du rapport entre l'histoire et le pouvoir, à poser ce problème non pas
seulement là où des historiens sont explicitement enrôlés par un pouvoir établi, mais
aussi là où ils jouissent d'une autonomie par rapport à lui. Non pas seulement là où le
savoir historien est ouvertement instrumentalisé, se voyant imposés des falsifications ou
des « forçages » de ses procédures de connaissances, mais au contraire là où il peut
justifier la rigueur de ses procédures, de sa méthode, de sa « rationalité » et de son esprit
critique. Pour la période contemporaine, la question se pose ainsi de savoir si
l'institutionnalisation de la production du savoir historique, au sein d'institutions
spécialisées garantissant l'autonomie de la recherche scientifique, suffit à dissiper ces
servitudes imposées, ou si celles-ci prennent d'autres formes, plus indirectes, plus
« médiatisées », autrement conflictuelles. Autrement dit, la question de fond est de
savoir si la « rationalisation » de ce champ de connaissance scientifique suffit à le
mettre à l'écart des rapports de forces sociopolitiques de l'espace social, où si elle est
encore une autre manière pour cette connaissance d'appartenir à cet espace conflictuel,
et donc d'être prise dans la dialectique des pouvoirs et des contre-pouvoirs qui s'y
opposent. Nous examinerons dans ce chapitre la façon dont ce problème a été pris en
charge par des historiens et des épistémologues de l'historiographie, amené à le traiter,
non comme un problème intéressant seulement une sociologie de la connaissance
historique, mais comme un problème concernant cette connaissance, pour ainsi dire, de
l'intérieur.
78
G. BOURDE, H. MARTIN, Les Ecoles historiques, op. cit., qui s'appuient ici sur l'ouvrage d'Arnaldo
MOMIGLIANO, Essays in Ancient and Modern Historiography (1977), tr fr., Problèmes
d'historiographie ancienne et moderne, Paris, Gallimard, 1983.
44
Je crois que c'est le premier discours historio-politique sur la société, et qui s'est trouvé très
différent du discours philosophico-juridique que l'on avait l'habitude de tenir jusque-là. Et ce
discours historico-politique qui apparaît à ce moment-là est en même temps un discours sur la
guerre entendue comme relation sociale permanente, comme fond ineffaçable de tous les
rapports et de toutes les institutions de pouvoir. […] Ce discours historico-politique […] est déjà,
sinon constitué, du moins clairement formulé au début des grandes luttes politiques anglaises du
XVIIe siècle, au moment de la révolution bourgeoise anglaise. Et on le verra ensuite apparaître
en France, à la fin du XVIIe siècle, à la fin du règne de Louis XIV, dans d'autres luttes politiques
– disons, les luttes d'arrière-garde de l'artistocratie française contre l'établissement de la grande
monarchie absolue et administrative. Discours, donc, vous le voyez, immédiatement ambigu,
puisque d'un côté, en Angleterre, il a été l'un des instruments de lutte, de polémique et
d'organisation politique des groupes politiques bourgeois, petit-bourgeois et éventuellement
populaire même, contre la monarchie absolue. Il a été aussi [en France] un discours
aristocratique contre cette même monarchie. 80
A partir de là, on peut comprendre pourquoi [ce discours] est important : parce qu'il est, me
semble-t-il, le premier discours dans la société occidentale depuis le Moyen Âge que l'on peut
dire rigoureusement historico-politique. D'abord à cause de ceci : le sujet qui parle en ce
discours, qui dit « je » ou qui dit « nous », ne peut pas, et ne cherche d'ailleurs pas à occuper la
position du juriste ou du philosophe, c'est-à-dire la position du sujet universel, totalisant ou
neutre. Dans cette lutte générale dont il parle, celui qui parle, celui qui dit la vérité, celui qui
raconte l'histoire, celui qui retrouve la mémoire et conjure les oublis, eh bien, celui-là, il est
forcément d'un côté ou de l'autre : il est dans la bataille, il a des adversaires, il travaille pour une
victoire particulière. Bien sûr, il tient le discours du droit, il fait valoir le droit, il le réclame.
Mais ce qu'il réclame et ce qu'il fait valoir, ce sont « ses » droits – « c'est nos droits », dit-il :
droits singuliers, fortement marqués par un rapport de propriété, de conquête, de victoire, de
nature. Ce sera le droit de sa famille ou de sa race, le droit de sa supériorité ou le droit de
l'antériorité, le droit des invasions triomphantes ou le droit des occupations millénaires. De toute
façon, c'est un droit à la fois ancré dans une histoire et décentré par rapport à une universalité
juridique. […] On a un discours historique et politique – et c'est en ceci qu'il est historiquement
ancré et politiquement décentré – qui prétend à la vérité et au bon droit, à partir d'un rapport de
force, pour le développement même de ce rapport de force, en excluant, par conséquent, le sujet
qui parle – le sujet qui parle du droit et qui cherche la vérité – de l'universalité juridico-
philosophique. Le rôle de celui qui parle, ce n'est donc pas le rôle du législateur ou du
philosophe, entre les camps, personnage de la paix et de l'armistice, en cette position qu'avaient
rêvée déjà Solon et encore Kant. S'établir entre les adversaires, au centre et au-dessus, imposer
une loi générale à chacun et fonder un ordre qui réconcilie : ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit. Il
s'agit, plutôt, de poser un droit frappé de dissymétrie, de fonder une vérité liée à un rapport de
force, une vérité-arme et un droit singulier. Le sujet qui parle est un sujet – je ne dirai même pas
polémique – guerroyant. C'est là un des premiers points par lesquels ce type-là de discours est
important, et introduit une déchirure sans doute dans le discours de la vérité et de la loi tel qu'il
était tenu depuis des millénaires, depuis plus d'un millénaire. 81
81
Ibid., p. 44-46.
46
82
Cf. Ibid., p. 47 (sur le « renversement de l'axe explicatif de la loi et de l'histoire »).
83
Ibid., p. 48.
47
Rome était perçue comme divisée en mille canaux qui traversaient l'Europe, mais tous ces
canaux étaient censés remonter à Rome. Il ne faut pas oublier que toutes les histoires politiques,
nationales (ou pré-nationales) qui s'écrivaient à ce moment-là, se donnaient toujours comme
point de départ un certain mythe troyen. Toutes les nations d'Europe revendiquaient d'être nées
de la chute de Troie. Être nées de la chute de Troie voulait dire que toutes les nations, tous les
Etats, toutes les monarchies d'Europe revendiquaient d'être les soeurs de Rome. C'est ainsi que la
monarchie française était censée dériver de Francus, la monarchie anglaise d'un certain Brutus.
Chacune des grandes dynasties se donnait, dans les fils de Priam, des ancêtres qui assuraient un
lien de parenté généalogique avec la Rome antique. 87
aristocratique française contre le pouvoir de Louis XIV. Au début du XIXe siècle, il a été lié, à coup sûr,
au projet post-révolutionnaire d'écrire enfin une histoire dont le sujet vrai serait le peuple. Mais, quelques
années après, vous le voyez servir à la disqualification des sous-races colonisées. Donc mobilité,
polyvalence de ce discours : son origine, à la fin du Moyen Âge, ne l'a pas suffisamment marqué pour
qu'il ne fonctionne politiquement que dans un sens »).
92
Ibid., p. 61.
93
Ibid., p. 61 et 68.
94
Ibid., p. 125-126.
50
une troisième valeur tactique, qui tient à une transformation de la fonction mémorielle
de l'historiographie. Celle-ci n'aura plus ici pour fonction de préserver de l'oubli « la loi
et la majoration perpétuelle de l'éclat du pouvoir à mesure qu'il dure » ; elle n'aura plus
pour but de garantir la continuité du pouvoir souverain en rappelant inlassablement la
continuité de ses ascendances et l'ancestralité de ses origines. Elle aura tout au contraire
la fonction de « déterrer quelque chose qui a été caché, et qui a été caché non seulement
parce que négligé, mais aussi parce que soigneusement, délibérément, méchamment,
travesti et masqué. Au fond, ce que la nouvelle histoire veut montrer, c'est que le
pouvoir, les puissants, les rois, les lois, ont caché qu'ils étaient nés dans le hasard et dans
l'injustice des batailles. […] Donc, le rôle de l'histoire sera de montrer que les lois
trompent, que les rois se masquent, que le pouvoir fait illusion et que les historiens
[monarchistes] mentent. Ce ne sera donc pas une histoire de la continuité, mais une
histoire du déchiffrement, de la détection du secret, du retournement de la ruse, de la
réappropriation d'un savoir détourné ou enfoui. Ce sera le déchiffrement d'une vérité
scellée »95.
Enfin, retenons un dernier trait particulièrement saillant de cette nouvelle
structure du discours historiographique qui apparaît dans cette séquence historique : ce
que Foucault formule comme l'émergence, dans cette structure discursive, d'un nouveau
« sujet » de l'histoire, qui va corréler l'ouverture du travail historiographique sur des
champs d'objets et d'investigations d'une ampleur inédite. En même temps que cette
historiographique démembrait ce discours historique préalable qui avait été jusque-là
une discours intérieur à l'Etat – ce discours « qui avait eu pour fonction de manifester le
droit de l'Etat, de fonder sa souveraineté, de raconter sa généalogie ininterrompue et
d'illustrer, par des héros, des exploits, des dynasties, le bien-fondé du droit public »96 –,
en même temps qu'elle démantelait donc cette historiographie monarchique qui avait été
fondamentalement un discours de l'Etat sur lui-même, une histoire dont le souverain
était à la fois l'objet et le sujet, les historiographes soutenant la réaction nobiliaire
« inventèrent » la nation comme nouvel objet, et plus encore comme nouveau sujet de
l'histoire – « ou plutôt “les” nations, c'est-à-dire les ensembles, les sociétés, les
groupements de gens, d'individus qui ont en commun statut des moeurs, des usages, une
certaine loi particulière – mais loi entendue bien plutôt comme régularité statutaire que
comme loi étatique ».
Jusqu'à présent, l'histoire n'avait jamais été que l'histoire que le pouvoir se racontait sur lui-
même, l'histoire que le pouvoir faisait raconter sur soi : c'était l'histoire du pouvoir par le
pouvoir. Maintenant, l'histoire que la noblesse commence à raconter contre le discours de l'Etat
sur l'Etat, du pouvoir sur le pouvoir, c'est un discours qui va faire, je crois, éclater le
fonctionnement même du discours historique. C'est là que se défait, je crois – et la chose est
importante – l'appartenance entre, d'une part, le récit de l'histoire et, de l'autre, l'exercice du
pouvoir, son renforcement rituel, la formulation imagée du droit public. Avec Boulainvilliers,
avec ce discours de la noblesse réactionnaire de la fin du XVIIe siècle, apparaît un nouveau sujet
de l'histoire. Cela veut dire deux choses. D'une part, un nouveau sujet parlant : c'est quelqu'un
d'autre qui va prendre la parole dans l'histoire, qui va raconter l'histoire ; quelqu'un d'autre va
dire « je » et « nous » quand il racontra l'histoire ; quelqu'un d'autre va faire le récit de sa propre
histoire ; quelqu'un d'autre va réorienter le passé, les événements, les droits, les injustices, les
défaites et les victoires, autour de lui-même et de son propre destin. Déplacement, par
95
Ibid., p. 63. Sur l'ensemble des points évoqués ici, on se rapportera à l'analyse que Foucault fait, dans
les cours des 11 et 18 février et du 3 mars 1976, de l'oeuvre de Boulainvillier, emblématique des enjeux
« stratégiques » et « tactiques » de l'historiographie liée à la réaction nobiliaire contre la monarchie
absolue.
96
Ibid., p. 125.
51
conséquent, du sujet parlant dans l'histoire, mais déplacement du sujet de l'histoire aussi dans ce
sens, qu'il y a une modification dans l'objet même du récit, dans son sujet entendu comme thème,
objet, si vous voulez : c'est-à-dire modification de l'élément premier, antérieur, plus profond, qui
va permettre de définir par rapport à lui les droits, les institutions, la monarchie et la terre elle-
même. Bref, ce dont on parlera, ce sera des péripéties de quelque chose qui passe sous l'Etat, qui
traverse le droit, qui est à la fois plus ancien et plus profond que les institutions 97.
caractères :
Désormais, ce n'est pas au nom d'un droit passé, établi soit par un consensus, soit par une
victoire, soit par une invasion, que va s'articuler la revendication. La revendication va pouvoir
s'articuler sur une virtualité, sur un avenir, un avenir qui est imminent, qui est déjà présent dans
le présent, puisqu'il s'agit d'une certaine fonction d'universalité étatique, déjà assurée par « une »
nation dans le corps social, et qui, au nom de cela, demande que son statut de nation unique soit
effectivement reconnu, et reconnu dans la forme juridique de l'Etat. 105
D'où cette conséquence théorique selon Foucault : ce qui définira dès lors la
nation sera, non pas sa distinction d'avec d'autres nations – suivant « un rapport
horizontal avec d'autres groupes (qui seraient des nations autres, des nations adverses,
oposées ou juxtaposées) » –, ni « son archaïsme, son ancestralité, son rapport au
passé », mais, avant tout, « son rapport à l'Etat », cet Etat dont elle constitue le principe,
et donc qu'elle appelle comme ce qu'elle seule peut fonder : « Ce qui va caractériser la
nation, c'est un rapport, au contraire, vertical, allant de ce corps d'individus, susceptibles
de constituer un Etat, jusqu'à l'existence effective de l'Etat lui-même. C'est le long de cet
axe vertical nation/Etat, ou virtualité étatique/réalisation étatique, que la nation va être
caractérisée et située »106.
Pour préciser toutefois les fonctions que l'historiographie va venir remplir sur cet
« axe nation/Etat », notons que Sieyès ne congédie pas purement et simplement
l'argument de l'ancestralité des ascendances généalogiques issues du droit de conquête,
qu'invoquait la noblesse pour justifier ses privilèges et ressourcer la légitimité de son
pouvoir contre la monarchie absolue. Sur la base de sa redéfinition de ce qui fait qu'une
nation est une nation, il en montre plutôt le caractère subsidiaire, et, partant, non pas sa
suppression, mais son possible retournement contre la noblesse elle-même :
[…] le Tiers ne doit pas craindre de remonter dans les temps passés. Il se rapportera à l’année qui
a précédé la conquête ; et puisqu’il est aujourd’hui assez fort pour ne pas se laisser conquérir, sa
résistance sans doute sera plus efficace. Pourquoi ne renverrait-il pas dans les forêts de la
Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d’être issues de la race des
104
Ibid., p. 199.
105
Ibid., p. 199.
106
Ibid., p. 199-200
54
Conquérants, et d’avoir succédé à des droits de conquête ? La Nation, alors épurée, pourra se
consoler, je pense, d’être réduite à ne se plus croire composée que des descendants des Gaulois et
des Romains. En vérité, si l’on tient à vouloir distinguer naissance et naissance, ne pourrait-on
pas révéler à nos pauvres Concitoyens que celle qu’on tire des Gaulois et des Romains, vaut au
moins autant que celle qui viendrait des Sicambres, des Welches, et autres sauvages sortis des
bois et des marais de l’ancienne Germanie ?107
107
SIEYES, Qu'est-ce que le Tiers Etat, 1788, chapitre II.
55
« L'histoire des nations, à commencer par la nôtre, nous est toujours déjà présentée dans la
forme d'un récit qui leur attribue la continuité d'un sujet. La formation de la nation apparaît
ainsi comme l'accomplissement d'un « projet » séculaire, marqué d'étapes et de prises de
conscience que les partis pris des historiens feront apparaître comme plus ou moins décisives
(où placer les origines de la France ? Aux ancêtres gaulois ? À la monarchie capétienne ? À
la révolution de 89 ? etc.) mais qui de toute façon s'inscrivent dans un schéma identique :
celui de la manifestation de soi de la personnalité nationale. Une telle représentation
constitue certes une illusion rétrospective, mais elle traduit aussi des réalité institutionnelles
contraignantes. L'illusion est double. Elle consiste à croire que les générations qui se
succèdent pendant des siècles sur un territoire approximativement stable, sous une
désignation approximativement univoque, se sont transmis une substance invariante. Et elle
consiste à croire que l'évolution, dont nous sélectionnons rétrospectivement les aspects de
façon à nous percevoir nous-mêmes comme son aboutissement, était la seule possible,
qu'elle représentait un destin. Projet et destin sont les deux figures symétriques de l'illusion
d'identité nationale. Les « Français » de 1988 – dont un sur trois a au moins un aïeul
« étranger » – ne sont collectivement reliés aux sujets du roi Louis XIV (pour ne pas parler
des Gaulois) que par une succession d'événements contingents dont les causes n'ont rien à
voir avec le destin de « la France », le projet de « ses rois » ni les aspirations de « son
peuple ».
Mais cette critique ne doit pas nous masquer l'effectivité des mythes de l'origine nationale,
telle qu'elle se fait sentir dans l'actualité. Un seul exemple parfaitement probant : la
Révolution française, en raison même des appropriations contradictoires dont elle ne cesse
de faire l'objet. Il est possible de suggérer (avec Hegel et Marx) que, dans l'histoire de
chaque nation moderne, il n'y a jamais – lorsque c'est le cas – qu'un seul événement
révolutionnaire fondateur (ce qui expliquerait à la fois la tentation permanente d'en répéter
les formes, d'en imiter les épisodes et les personnages, et la tentation de l'annuler, propre aux
partis « extrêmes » : soit en prouvant que l'identité nationale vient d'avant la révolution, soit
en attendant sa réalité d'une nouvelle révolution qui serait l'achèvement de la première). Le
mythe des origines et de la continuité nationales, dont on voit aisément la mise en place dans
l'histoire contemporaine des « jeunes » nations issues de la décolonisation (comme l'Inde ou
l'Algérie), mais dont on a tendance à oublier qu'il a été fabriqué aussi pour les « vieilles »
nations au cours des derniers siècles, est donc une forme idéologique effective, dans laquelle
se construit quotidiennement la singularité imaginaire des formations nationales, en
remontant du présent vers le passé. »109
E. PISIER, in F. Châtelet, E. Pisier, Histoire des idées politiques, rééd. Paris, PUF, 2004, p. 336.
108
109
E. BALIBAR, « La forme nation : histoire et idéologie », in E. Balibar, I. Wallerstein, Race, classe,
nation, 1988, rééd. Paris, La Découverte, 1997, p. 117-118.
56
Michelet). Mais elle atteint son faîte sous la Troisième République, chez les historiens
républicains de « l’Ecole méthodique » et les animateurs de La Revue historique, tel
Gabriel MONOD, et emblématiquement chez Ernest LAVISSE (1842-1932), maître
d’œuvre d’une monumentale Histoire de la France, dont la publication se déroule au
long des deux premières décennies du XXe siècle, et dont le manuel abrégé se donne
pour mission de « forger des générations de jeunes patriotes », programme
profondément marqué par l’ « humiliation » de la défaite française de 1870-1871 et par
la perspective revancharde contre « l’ennemi héréditaire » allemand. Revenons ici sur le
sens de cette entreprise historiographique, qui a marqué durablement, politiquement et
idéologiquement, l'inscription des savoirs historiques dans les représentations
collectives, mais aussi dans des institutions spéciales (pensons à l'institution scolaire), et
ce bien après même que les présupposés de « l'école méthodique », sur le plan
épistémologiquement, aient été remis en cause, et disqualifiés dans les institutions de
recherche et de production de la connaissance historienne.
Eléments biographiques sur Ernest LAVISSE 110. Né en 1842, il suit ses études à l’Ecole Normale
Supérieure, lit les auteurs républicains avec enthousiasme (Victor Hugo, Jules Michelet), est nommé
professeur au lycée Henri IV, puis est remarqué par Victor Duruy alors Ministre de l’Instruction Public
qui en fait son chef de cabinet officieux, et le recommande comme précepteur du prince impérial. En
1868, à vingt-six ans, il est déjà installé dans les allées du pouvoir et peut rêver d’accéder aux plus hautes
responsabilité. Il devra cependant attendre encore quelques années : le désastre de Sedan en 1870 et la
chute de l’Empire ruine provisoirement les ambitions de l’éventuel « conseiller du prince ». Il part en
Allemagne où il séjourne dans les universités pendant trois ans – il publiera différentes études sur le
passé germanique, et tirera surtout de son séjour l’expérience de l’organisation universitaire allemande.
Dans le dernier quart du XIXe siècle, au temps où les politiciens « opportunistes » gèrent les affaires de
la République française111, Lavisse gravit avec éclat les échelons d’une carrière universitaire : maître de
conférences en 1878, professeur en Sorbonne en 1888, directeur de l’E.N.S. en 1904, son rayonnement
s’étend rapidement hors des salles de cours : élu membre de l’Académie française en 1893, puis
rédacteur en chef de La Revue de Paris en 1894, il est accueilli dans les salons les plus renommés et fait
courir le Tout-Paris à ses conférences, enfin, son influence gagne la rue de Grenelle où siège le Conseil
supérieur de l’Instruction publique, mais aussi les plus puissantes maisons d’édition du Quartier Latin,
Hachette, Armand Colin, dans les éditions spécialisées comme dans les éditions scolaires. Un tel prestige
lui permet de prendre part à des mesures concrètes : il est l’un des rédacteurs, en 1896, de la loi Poincaré
qui réforme l’enseignement supérieur, en réglementant les cours pour les étudiants, en créant le diplôme
d’Etudes supérieurs, en aménageant le concours de l’agrégation et en consolidant le réseau des
universités provinciales. En 1904, à son poste de directeur, il modifie le fonctionnement de l’E.N.S. Il
prend rang, avec les animateurs de La Revue historique, parmi les chefs de file de l’Ecole méthodique
bien que, à la différence de Gabriel Monod et de ses amis libéraux et républicains, Lavisse garde des
sympathies bonapartistes et ne s’engage pas dans les grands batailles pour la République (crise
boulangiste, Affaire Dreyfus…). En réalité, il est moins républicain que nationaliste, profondément
humilié par l’effondrement français de 1870-1871, au point d’aller chercher chez l’adversaire allemand
des modèles pour mieux l’imiter, afin de mieux le vaincre. Ainsi, lorsque ce conseiller au ministère de
l’Instruction publique suggère une réforme de l’enseignement secondaire, rédige une série de manuels
destinée à l’école primaire, c’est qu’il entend « forger des générations de jeunes patriotes ». Si ce familier
des salons bonapartistes donne son adhésion aux institutions républicaines, c’est qu’il estime que
« fortifier la démocratie est un moyen d’armer la France ». C’est dans cette perspective qu’au début des
années 1890, s'impose pour Lavisse le projet d’une vaste reconstitution du passé national et, recrutant une
équipe d’historiens fameux, presque tous pourvu de chaires dans les universités, il ouvre le chantier
110
D'après G. BOURDE et H. MARTIN, Les Ecoles historiques, op. cit, auxquels on empruntera les
principaux éléments descriptifs qui suivent.
111
« Opportunisme » : nom donné à la politique républicaine dans les années 1870, entre la défaite de
Sedan provoquant la journée révolutionnaire du 4 septembre 1870 et la proclamation de la IIIe
République, et la chute de Mac-Mahon en 1879, qui fait osciller ses alliances dans un spectre large allant
de la gauche radicale et le centre pour lutter contre la coalition monarchiste de l’Ordre moral (1873).
57
d’une collection monumentale de neuf tomes, dont la parution s’étalera sur toute la première décennie du
XXe siècle : Histoire de France de l’époque gallo-romaine à la Révolution, Lavisse se chargeant lui-
même des deux volumes du t. VII : Louis XIV : la Fronde, le Roi, Colbert (1643-1685) et Louis XIV, la
Religion, les Lettres et les Arts, la Guerre (1643-1685), parus en 1905 et 1906. L’œuvre sera complétée
par une seconde série de neuf tomes intitulé Histoire de la France contemporaine, de la Révolution à la
Paix de 1919 (publiés entre 1920 à 1922).
Dans leur œuvre scolaire, les dirigeants « opportunistes » (Jules Ferry, Léon
Gambetta, Charles de Freycinet, Léon Say) sont encouragés et guidés par les
responsables du ministère de l’Instruction publique (Paul Bert, ministre de l’Instruction
publique en 1881-1882 dans le cabinet de Gambetta ; Ferdinand Buisson, Inspecteur
112
Nous verrons plus loin la façon dont les historiens de l'Ecole des Annales prétenderont rompre point
par point avec les postulats de l'« école méthodique » (IIè partie, chap. 2).
58
Si l’écolier n’emporte pas avec lui le vivant souvenir de nos gloires nationales, s’il ne sait pas
que ses ancêtres ont combattu sur mille champs de batailles pour de nobles causes ; s’il n’a pas
appris ce qu’il a coûté de sang et d’efforts pour faire l’unité de notre patrie et dégager ensuite, du
chaos de nos institutions vieillies, les lois qui nous ont fait libres ; s’il ne devient pas un citoyen
pénétré de ses devoirs et un soldat qui aime son fusil, l’instituteur aura perdu son temps.
113
Jean Macé est pédagogue et publiciste, rédacteur du journal Le Républicain (1848) ; il doit abandonner
ses activités et quitter la capitale après le coup d’Etat du 2 décembre 1851, devient instituteur en Alsace et
à Monthiers, fonde la Ligue française de l’enseignement en 1866 et ne cessera de lutter pour l’école
publique, laïque et obligatoire. Il meurt en 1894.
59
d’histoire, il doit former des républicains convaincus et de vaillants soldats. A cette fin,
tous ces manuels prennent fonds dans les mêmes postulats fondamentaux :
a/ Le premier est celui d’une « France éternelle », de « nos ancêtres les Gaulois »
jusqu’aux citoyens de la Troisième République. Les habitants de ce beau pays
appartiennent à une collectivité qui devient progressivement nationale, ou plutôt, à une
nation éternelle qui prend progressivement conscience d’elle-même. Dès lors, les
particularismes régionaux sont effacés ; les inégalités sociales sont estompées ; les
« autres », individus différents, sont identifiés aux étrangers, aux ennemis, aux
agresseurs. La longue marche vers la formation de l’Etat-Nation se déroule comme une
succession d’événements exceptionnels où s’illustrent des héros vertueux. Le manuel
d’histoire prend l’aspect d’une galerie de tableaux : Vercingétorix à Alésia, Clovis
brisant le vase de Soissons, Charlemagne face aux écoliers, Philippe Auguste à
Bouvines, Saint Louis sous le chêne de Vincennes, Jeanne d’Arc au bûcher, François Ier
à Marignan, le peuple de Paris à la Bastille… Une ligne de partage sépare les « bons »
qui ont renforcé l’autorité de l’Etat et rassemblé les provinces (Du Guesclin, Louis XI
ou Richelieu), et les « mauvais » qui se sont lancés dans des guerres ruineuses et ont
laissé perdre des provinces ou des colonies (Charles XVIII, Louis XII, Louis XV…).
b/ Le second choix idéologique manifeste consiste à faire l’apologie du régime
républicain. L’héritage de la Révolution française est récupéré pour la période 1789-
1792, privilégiant les épisodes modérés et mettant en avant la réunion des états
généraux, la déclaration des Droits de l’Homme, la Fête de la Fédération, glissant en
revanche très allusivement sur les affrontements de la Convention, les brutalités de la
Terreur habilement dissimulés sous les exploits des soldats de l’An II. La Révolution
apparaît ainsi comme une rupture radicale qui fait émerger la souveraineté de la Nation,
instaure le respect de la Loi, introduit la liberté de conscience et la liberté du travail.
L’histoire du XIXe siècle est présentée comme une série de victoire et de défaite entre la
République et ses adversaires (Restauration, Monarchie de Juillet, Second Empire),
avant la victoire définitive de la IIIe République : « Elle a établi la France à son rang de
grande nation ; imposé le service militaire égal pour tous ; restauré les libertés publiques
– presse, réunion, association ; séparé l’Eglise de l’Etat ; et constitué un empire
colonial » (Manuel de Gautier et Deschamps). Bref, la IIIème République garantit une
organisation sociale harmonieuse qui ne saurait être dépassée ; la Commune est décrite
comme un accès de folie, presque incompréhensible ; et la perspective d’un régime
socialiste n’est jamais évoquée.
c/ La troisième option est une exaltation permanente et belliqueuse de la Mère-
Patrie. A la première génération, de 1880 à 1898, la propagande nationaliste est
effrénée, en proportion de l’humiliation ressentie après la défaite de 1870-1871. Dans ce
climat, les manuels d’histoire sélectionnent les faits d’armes illustrant la défense du
territoire contre l’envahisseur, de la révolte de la Gaule jusqu’à la bataille de Valmy.
Jeanne d’Arc devient l’héroïne nationale, le symbole de la résistance : « Jeanne d’Arc,
c’est la figure la plus touchante qui ait jamais paru sur terre. Aucun peuple n’a dans son
histoire une Jeanne d’Arc » (manuel Gautier-Deschamps). Le journal L’Ecole, en mai
1882, recommande les dictées patriotiques, les récits héroïques et les chants martiaux,
comme celui de L’Ecolier-Soldat, enseigné au niveau de l’école maternelle et du cours
élémentaire :
moyens méthodologiques et théoriques qui lui sont propres. Ces lois sont dès lors
propices, tant par les revendications et les objectifs qui les inspirent que par les
oppositions qu'elles soulèvent, à éclairer le rapport irréductiblement ambigu entre le
travail relevant du savoir historien, à la construction idéologico-politique d’une
conscience historique, entre lesquels il y a à la fois une différence de nature et
cependant des communications poreuses. Propices également à éclairer la nature et la
portée de la vigilance continue – puisqu'il ne peut trouver de solution par une simple
décision institutionnelle – dont ce rapport doit faire l’objet de la part des historiens eux-
mêmes. Ainsi par exemple la création en 2005 du Comité de vigilance face aux usages
publics de l’histoire, à l’initiative des trois historiens Gérard Noiriel, Michèle Riot-
Sarcey, et Nicolas Offenstadt, dans un contexte marqué par les débats autour de la loi
Mekachera à propos de l'enseignement de l'histoire coloniale, loi qualifiée par le CVUH
d'« antidémocratique »117. Ce Comité se donne pour tâche, non seulement d'épingler les
falsifications ou les mystifications auxquelles peuvent donner lieu les « usages publics
de l'histoire », mais de comprendre les logiques et légitimités des questionnements des
groupes mémoriels, d’analyser l'articulation de l'histoire au politique, enfin de dénoncer
la spectacularisation et l’instrumentalisation gouvernementale de l’histoire tout comme
sa confiscation partisane par des groupes « entrepreneurs de mémoire ».
Il est cependant symptomatique que ce comité se conçoive sur le modèle du
« Comité de vigilance des intellectuels antifascistes » qui s'était constitué dans l'entre-
deux-guerre face à un adversaire qui déclarait résolument son anti-républicanisme. La
référence à ce précédent tend à occulter le fait que l'instrumentalisation politique de
l'histoire, certes particulièrement vigoureusement actuellement, est plus profondément
une donnée historiquement constitutive du paradigme républicain français ; il tend par
là-même à occulter la contradiction interne à l'institution historienne comme institution
sociale. Il est symptomatique encore que le Manifeste du CVUH appelle à œuvrer dans
le sens d’un décloisonnement des mondes universitaires et scolaires afin de travailler à
la pénétration des avancées de la recherche universitaire dans les contenus des
programmes scolaires : par quoi il s'agit de faire de l’institution historienne universitaire
un contrepouvoir vis-à-vis des instrumentalisations dont l’institution scolaire est l'objet,
mais en reprenant exactement le moyen mis en oeuvre sous la Troisième République
pour ériger le savoir historien entre instrument idéologico-politique.
Certes, on ne connaît pas d’État qui ne se soutienne à quelque degré par un tel
usage mythologique de l’histoire, comme ciment idéologique fondamentale d’une
« identité nationale » : tous les États sont tentés par leur Guy Môquet. Cependant, si les
tentatives d’immixtion du pouvoir politique dans le discours historien constituent
chaque fois en France de points de cristallisation du débat public et de réaction du corps
historien, c’est qu'elles touchent directement au rapport ambivalent que l'institution
historienne entretient à l’État républicain, au sein duquel cette institution a trouvé
historiquement à se développer en assumant cette fonction idéologique centrale 118.
117
Inutile de dire que ce Comité n’a pas manqué de travail depuis deux ans, en montant des dossiers de
réflexion critique relatifs par exemple à l’utilisation (en mai 2007) par Nicolas Sarkozy de la dernière
lettre de Guy Môquet, ou encore en février 2008 au projet présidentiel sur la mémoire de la Shoah à
l’école primaire, ou encore à la pseudo-opposition entre « fierté nationale » et « repentance », opposition
nationaliste qui, à en suivre la logique jusqu'au bout, confine à celle du négationnisme.
118
Des problèmes analogues se posent, mais en fonction d'autres configurations historiques et politico-
institutionnelles, et d'autres contextes tant intérieurs qu'extérieurs, concernant le rapport de l'Allemagne
contemporaine à la période national-socialiste, le rapport des Etats-Unis à l'histoire de la conquête et au
génocide indien, ou encore d'Israël à l'histoire de la création de son Etat.
63
Qu'elle s'en soit relativement affranchie depuis plusieurs décennies maintenant, ne laisse
pourtant le politique revenir à la charge pour la rappeler à cette fonction. Qu'en tout état
de cause la communauté historienne dans sa majorité se refuse à une telle
instrumentalisation, ne doit pas conduire à occulter les contradictions internes qui la
traversent en raison de sa propre histoire. En dernière analyse, ces contradictions
viennent du rôle que l'historiographie a été historiquement déterminée à occuper dans
les modes de construction de l’identité collective promue par le modèle républicain-
national français. Comme nous l'avons vu en examinant quelques traits de l'oeuvre de
Lavisse, ce modèle, tel qu’il a été forgé au XIXe siècle et a cristallisé sous la Troisième
République, fait reposer pour une grande part l’identité collective sur l’identité d’une
histoire nationale commune, de sorte que la République, prétendant également intégrer
des individus d’autres cultures, se trouve dans l'alternative, soit de devoir nier que ces
autres cultures ont une histoire, donc de nier qu'elles sont véritablement des cultures –
suivant une conception largement promue dans la légitimation idéologique de
l'impérialisme coloniale 119 –, soit de devoir s’assimiler d’une manière ou d’une autre des
fragments de ces cultures et de leur histoire propre. Ce qu’elle fait bien sûr très
inégalement, et, inévitablement, dans des conditions particulièrement conflictuelles
lorsque ces histoires recoupent l’histoire coloniale française qui concentre toutes les
contradictions de la construction républicaine-nationale de l'identité collective, entre
universalisme et particularisme, entre intégration « civilisatrice » dans la citoyenneté, et
conquête impérialiste et oppression des peuples non-européens. Indépendamment de la
question de la légitimité à accorder aux revendications de telle ou telle communauté
spécifique réclamant la reconnaissance symbolique, l’important, du point de vue d'une
analyse des sources de ces débats, est de voir qu'elles marquent un « retour de bâton »
d'une telle construction. Celui-ci faisant de l’histoire l’un des principaux facteurs de la
reconnaissance nationale, et le registre symbolique privilégié de l’appartenance à la
communauté de la République, il est inévitable que les crises de l'idéal
« intégrationniste » républicain, les luttes pour la reconnaissance qui en résultent, les
jeux d'inclusion différentielle et d'exclusion que subissent certaines parties de la
population, viennent se loger et se formuler dans ce même langage, et s'exprimer dans la
forme de réclamations de « lieux de mémoire », dont aussi de « conflits d'historicité »,
ou encore – si l'on veut souligner la dimension identitairement vécue du phénomène –
de « conflits de mémoire ». C'est dire simplement que c’est dans le discours historien,
en son complexe scientifico-idéologique, que viennent s’inscrire, se réfléchir et
s’articuler les tensions résultant de la politique coloniale française, et plus généralement
aujourd’hui, les tensions résultant des difficultés du modèle républicain à maintenir
119
On ne croira pas cependant que cette conception apparatient à un passé révolu : elle fut réactivée tout
récemment, par exemple, dans le discours halluciné du président français à l'université Cheikh Anta Diop
de Dakar en juillet 2007 : « Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans
l'histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être
en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition
sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y
a de place ni pour l'aventure humaine, ni pour l'idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande
tout, l'homme échappe à l'angoisse de l'histoire qui tenaille l'homme moderne mais l'homme reste
immobile au milieu d'un ordre immuable où tout semble être écrit d'avance. Jamais l'homme ne s'élance
vers l'avenir. Jamais il ne lui vient à l'idée de sortir de la répétition pour s'inventer un destin. […]. Le
problème de l'Afrique, c'est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de
l'éternel retour, c'est de prendre conscience que l'âge d'or qu'elle ne cesse de regretter, ne reviendra pas
pour la raison qu'il n'a jamais existé. Le problème de l'Afrique, c'est qu'elle vit trop le présent dans la
nostalgie du paradis perdu de l'enfance… » (N. Sarkozy, Discours de Dakar, 26 juillet 2007).
64
Les analyses précédentes ont permis de souligner la façon dont les récits
produits par les historiens, en tant qu'ils s'intégraient dans le système des représentations
collectives, contribuaient à la production des identités collectives. La
professionnalisation de la discipline historienne au sein des institutions publiques de
recherche et de formation, les différentes procédures de rationalisation et de réflexion
critique de la pratique historiographique sur ses propres conditions et ses propres
présupposés, n'annulent pas cette « efficacité idéologique » de l'histoire. Elles peuvent
la contrebalancer, elles peuvent aussi l'accompagner voire la renforcer (comme on l'a vu
en examinant le rôle de l'institution historienne dans la vie politique française sous la
IIIe République). Elles n'exemptent donc pas le savoir historique de son propre
« pouvoir » : celui de produire des récits capables de susciter l'adhésion collective à des
valeurs, des représentations, érigeant le passé en réservoir de symboles et d'idéaux
autour desquels se scelle l'imaginaire d'une identité commune.
Tel est le pouvoir de ce discours prétendant, pour reprendre une expression de
Michel DE CERTEAU, énoncer « le réel », ou parler « au nom du réel »120. Et sans la
prise en compte de ce pouvoir du discours historien, on ne comprendrait certes pas
pourquoi d'autres pouvoirs, pouvoirs sociaux et politiques, se préoccuperaient de se
l'assujettir, de le contrôler au moins partiellement, voire de l'instrumentaliser purement
et simplement. Mais cette remarque doit être aussitôt complétée par un corrolaire : le
discours historien entretient un rapport ambivalent avec le « réel » qu'il prétend
instruire, comme avec l'identité commune dont il peut contribuer à forger l'imaginaire.
Michel de Certeau sera ici, à nouveau, un fil conducteur utile, en nous donnant
pour point de départ l'observation suivante : définir l'histoire comme connaissance du
passé, c'est supposer que le passé comme tel peut être objectivé, constitué en objet, ou
en un réservoir, si l'on peut dire, d'une infinité d'objets possibles. Mais c'est préjuger en
réalité ce qui est en question : quel type de réalité est cette dimension temporelle qu'on
appelle le passé ? Pour De Certeau, lecteur de l'historiographie romantique d'un Jules
MICHELET non moins que des écrits du père de la psychanalyse Sigmund FREUD, le
passé ne peut se réduire à une dimension de l'objectivité, ou à un point de réalité que
l'on pourrait viser comme tel. Il est aussi, contradictoirement, ce qui, parce qu'il n'est
plus, ne peut être représenté que dans la dimension de l'absence, du manque, d'une
altérité qu'aucun « savoir » (aucun discours, aucune représentation) ne saurait prétendre
120
Voir M. DE CERTEAU, Histoire et psychanalyse, op. cit., p. 53-57. Cf. également R. BARTHES, « Le
discours de l'histoire », in Le Bruissement de la langue, Paris, Seuil, « Points-Essais », 1984, p. 163-177.
65
[La représentation historienne] assure un « sens » qui surmonte les violences et les divisions du
temps. Elle crée un théâtre de références et de valeurs communes qui garantissent au groupe une
unité et une communication symboliques. En somme, comme disait Michelet, elle est le travail
des vivants pour « calmer les morts » et rassembler toutes les sortes de séparés en un semblant de
présence qui est la représentation même. C'est un discours de la conjonction, qui lutte contre les
disjonctions produites par la compétition, le labeur, le temps et la mort. 121
Cette tâche sociale appelle précisément l'occultation de ce qui particularise la représentation. Elle
amène à éviter le retour de la division présente sur la scène symbolisante. Le texte substitue donc
la représentation d'un passé à l'élucidation de l'opération institutionnelle qui le fabrique. Il donne
un semblant de réel (passé) au lieu de la praxis (présente) qui le produit : l'un est mis à la place
de l'autre.
121
M. DE CERTEAU, Histoire et psychanalyse, op. cit., p. 60.
66
[…] Sous cet angle, le discours savant ne se distingue plus de la narrativité prolixe et
fondamentale qu'est notre historiographie quotidienne. Il participe au système qui organise par
des « histoires » la communication sociale et l'habitabilité du présent. Le livre ou l'article
professionnel, d'une part, et d'autre part, le journal imprimé ou télévisé ne se différencient qu'à
l'intérieur du même champ historiographique, constitué par l'innombrable des récits qui racontent
et interprètent les événements. L'historien « spécialisé » s'acharne, bien sûr, à récuser cette
solidarité compromettante. Vaine dénégation. La part savante de cette historiographie y forme
seulement une espèce particulière, qui n'est pas plus « technique » que les espèces voisines, mais
a seulement d'autres techniques. Elle relève aussi d'un genre qui prolifère : les récits qui
expliquent ce-qui-se-passe.
[…] Naguère le « réel » avait la figure d'un Secret divin autorisant l'interminable narrativité de sa
révélation. Aujourd'hui le « réel » continue à permettre indéfiniment du récit, mais il a la forme
de l'événement, lointain ou étrange, qui sert de postulat nécessaire à la production de nos
discours de révélations. Ce dieu fragmenté ne cesse de faire parler. Il bavarde. Partout des
nouvelles, des informations, des statistiques, des sondages, des documents, qui compensent par
de la conjonction narrative la disjonction croissante créée par la division du travail, par
l'atomisation sociale et par la spécialisation professionnelle. Ces discours fournissent à tous les
séparés un référentiel commun. Ils instituent, au nom du « réel », le langage symbolisateur qui
fait croire à la communication et qui forme la toile d'araignée de « notre » histoire.122
Comme le note De Certeau par ailleurs, l'historiographie est toujours dans un rapport
ambivalent au partage du passé et du présent : elle doit le présupposer comme la
condition même de son discours ; et cependant elle en fait l'objet et l'effet de ce même
discours124. C'est dire que ce partage ne va jamais de soi, et ne cesse d'être remanié, à la
fois refait et déplacé. Le texte historiographique est à la fois l'espace de ce partage
constamment à refaire et à déplacer, et le lieu où le passé trouve non seulement un
semblant de présence (ou de re-présentation) mais aussi une certaine distance vis-à-vis
du présent. Ce problème de trouver une juste distance entre le passé et le présent, ne se
réduit pas l'alternative entre continuité et discontinuité entre l'un et l'autre. Il exprime
plutôt dans la métaphore topique un problème analogue à celui de l'oubli et du deuil sur
le plan métapsychologique, problème auquel De Certeau fait allusion dans le passage
cité précédemment en évoquant Hamlet hanté par le spectre de son père assassiné. C'est
le point qu'il s'agit d'éclairer à présent. On l'introduira par un bref détour nieztschéen.
Avant Freud lui-même, Friedrich NIETZSCHE avait en effet développé une
réflexion sur l'histoire qui n'est pas sans rapport avec la question abordée ici. Au début
de la Seconde Considération intempestive125, intitulée « De l’utilité et de l’inconvénient
des études historiques pour la vie », on peut lire ce passage magnifique :
Certes, nous avons besoin de l’histoire, mais autrement qu’en a besoin l’oisif promeneur dans le
jardin de la science, quel que soit le dédain que celui-ci jette, du haut de sa grandeur, sur nos
nécessités et nos besoins rudes et sans grâce. Cela signifie que nous avons besoin de l’histoire
pour vivre et pour agir, et non point pour nous détourner nonchalamment de la vie et de l’action,
ou encore pour enjoliver la vie égoïste et l’action lâche et mauvaise. Nous voulons servir
l’histoire seulement en tant qu’elle sert la vie. Mais il y a une façon d’envisager l’histoire et de
faire de l’histoire par laquelle la vie s’étiole et dégénère. [...]
Il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit à l’être vivant et finit par
l’anéantir, qu’il s’agisse d’un homme, d’un peuple ou d’une civilisation. Pour pouvoir
déterminer ce degré et, par celui-ci, les limites où le passé doit être oublié sous peine de devenir
le fossoyeur du présent, il faudrait connaître exactement la force plastique d’un homme, d’un
peuple, d’une civilisation, je veux dire cette force qui permet de se développer hors de soi-même,
d’une façon qui vous est propre, de transformer et d’incorporer les choses du passé, de guérir et
de cicatriser des blessures, de remplacer ce qui est perdu, de refaire par soi-même des formes
brisées. Il y a des hommes qui possèdent cette force à un degré si minime qu’un seul événement,
une seule douleur, parfois même une seule légère petite injustice les fait périr irrémédiablement,
comme si tout leur sang s’écoulait par une petite blessure. Il y en a, d’autre part, que les
accidents les plus sauvages et les plus épouvantables de la vie touchent si peu […] qu’au milieu
de la crise la plus violente, ou aussitôt après cette crise, ils parviennent à un bien-être passable, à
une façon de conscience tranquille. 126
Dans cet opuscule, Nietzsche distingue trois types d'histoire, ou plutôt trois
usages de l'histoire pour la vie, terme qu'il faut entendre ici dans sa triple dénotation,
comme vie bio-psychique, vie spirituelle et symbolique, et vie culturelle ou collective :
L’histoire appartient au vivant sous trois rapports : elle lui appartient parce qu’il est actif et qu’il
aspire ; parce qu’il conserve et qu’il vénère ; parce qu’il souffre et qu’il a besoin de délivrance. A
cette trinité de rapports correspondent trois espèces d’histoire, s’il est permis de distinguer, dans
l’étude de l’histoire, un point de vue monumental, un point de vue antiquaire, et un point de vue
124
Voir supra. chap. I, section « Histoire et tradition ».
125
La série des Considérations intempestives (traduite parfois sous le titre Considérations inactuelles)
comporte quatre essais, publiés par Nietzsche entre 1873 et 1876.
126
F. NIETZSCHE, Considérations intempestives, tr. fr. H. Albert, Paris, Garnier Flammarion, p. 71-72
et p. 78.
69
critique.127
d’une « force », c’est au contraire pointer ce qui s'y trouve de positif et d’actif. Au lieu
de réserver l'activité à la seule fonction de conservation de la mémoire, pour renvoyer
l’oubli à la passivité d'un relâchement ou de la perte d'une aptitude (perte de l’aptitude à
mémoriser des expériences présentes, ou perte de l'aptitude à se remémorer les
souvenirs d'expériences passées), il faut considérer l’oubli lui-même comme une activité
psychique spécifique, inconsciente sans doute, et absolument vitale. Pourquoi cela ? On
peut considérer que Nietzsche anticipe ici, à sa manière, une conception de l'activité
psychique que reformulera Freud dans une conceptualité à la fois proche et distincte,
lorsqu'il proposera une représentation « topique » d'un « appareil psychique » dans
lequel les événements qui nous affectent s’inscrivent ou « s’enregistrent » en certains
lieux d’un espace psychique. Que se passe-t-il dans le phénomène de la mémorisation ?
Il y a d’abord des traces psychiques (des « traces mnésiques », qui peuvent être aussi
bien des traces verbales que des représentations de choses, morceaux de choses et
fragments de mots) enregistrées dans le système psychique dit de la Perception-
Conscience. Mais cela ne suffit pas : il faut que ces traces fassent l’objet d’un
investissement psychique ; il faut que ces tracent soient investies par une énergie
psychique. Or, voilà qui nous ramène à l'idée de Nietzsche, même s’il ne la formule pas
tout à fait dans ces termes. Que se passe-t-il si toute l’énergie psychique est investie sur
ces traces mnésiques ? Il se produit que tout le système perception-conscience sera
occupé par ces traces mnésiques, que tout le champ de conscience et toute l’activité de
la conscience seront, pour ainsi dire, obnubilés par ces traces mnésiques, de sorte que
plus rien de nouveau ne pourra venir pénétrer dans ce champ de conscience. La
tendance à l’oubli s'apparente alors à une force inconsciente de désinvestissement de ces
traces mnésiques : et cette force est précisément ce qui rend la conscience disponible
pour du nouveau, c’est-à-dire ce qui, en préservant la conscience de toute l'activité
inconsciente de traitement, d'assimilation et de métabolisalisation de nos expériences
passées, rend tout simplement possible une expérience. La force d'oubli opère ainsi
comme une
sorte de portier veillant au maintien de l’ordre psychique, du calme […] : ce qui indique
d’emblée à quel point il ne saurait y avoir de bonheur, de gaieté d’esprit, d’espérance, d’orgueil,
de présent sans tendance à l’oubli. L’homme chez qui cet appareil d’entrave est détérioré et hors
d’usage est comparable à un dyspeptique, il ne vient « à bout » de rien…133
généralement une condition de vie (dégradation), le pays natal (exil), une idée ou un
idéal (désillusion) –, et qui se livrent à ce travail psychique qui ne peut manquer de
s'effectuer, mais qui reste soumis aux contingences de la complexion psychique
individuelle, et dont les mécanismes caractéristiques apparaissent en toute lumière dans
les cas pathogènes de son échec : le « travail du deuil ». Que se passe-t-il dans un tel
« travail » psychique ? Et en quoi peut-il nous éclairer pour comprendre, suivant De
Certeau, le rôle de l'historiographie dans le travail symbolique des sociétés et des
cultures ?
Commençons d’abord par la description de quelques symptômes, telle que
l’établit Freud dans son article de 1915 intitulé « Deuil et mélancolie » :
Le deuil sévère, la réaction à la perte d’une personne aimée, comporte [un] état d’âme
douloureux, la perte de l’intérêt pour le monde extérieur — pour autant qu’il ne rappelle pas le
défunt —, la perte de la capacité de choisir quelque nouvel objet d’amour que ce soit — ce qui
voudrait dire qu’on remplace celui dont on est en deuil —, l’abandon de toute activité qui n’est
pas en relation avec le souvenir du défunt. Nous concevons facilement que cette inhibition et
cette limitation du moi expriment le fait que l’individu s’adonne exclusivement à son deuil, de
sorte que rien ne reste pour d’autres projets et d’autres intérêts. 134
L’épreuve de réalité a montré que l’objet aimé n’existe plus et édicte l’exigence de retirer toute la
libido des liens qui la retiennent à cet objet. Là-contre s’élève une rébellion compréhensible, – on
peut observer d’une façon générale que l’homme n’abandonne pas volontiers une position
libidinale même lorsqu’un substitut lui fait déjà signe. Cette rébellion peut être si intense qu’on
en vienne à se détourner de la réalité et à maintenir l’objet par une psychose hallucinatoire de
désir […]. Ce qui est normal c’est que le respect de la réalité l’emporte. Mais la tâche qu’elle
impose ne peut être aussitôt remplie. En fait, elle est accomplie en détail, avec une grande
dépense de temps et d’énergie d’investissement, et, pendant ce temps, l’existence de l’objet
perdu se poursuit psychiquement. Chacun des souvenirs, chacun des espoirs par lesquels la libido
était liée à l’objet est mis sur le métier, surinvesti et le détachement de la libido est accompli sur
lui (…). Le fait est que le moi après avoir achevé le travail du deuil redevient libre et sans
inhibitions.135
134
S. FREUD, « Deuil et mélancolie », in Métapsychologie, 1915, tr. fr., Paris, Gallimard, Folio-Essais, p.
147.
135
Ibid.
72
de l'objet disparu, c'est-à-dire la projection, dans la réalité d'une perception externe, des
désirs inconscients attachés aux souvenirs de l'objet, est une manière de résoudre cette
contradiction. Le travail du deuil « normal » en est une autre : ce qui absorbe alors le
sujet, au point de le couper, de façon plus ou moins profonde et durant un temps plus ou
moins long, de la réalité extérieure présente, c'est précisément cette dépense
considérable d’énergie psychique qu'il doit employer inconsciemment pour « détacher »
celle qui demeure associée aux représentations inconscientes du mort. Cette inhibition
du moi, par laquelle il se coupe du monde extérieur et semble renoncer à vivre « avec
son temps », c’est-à-dire dans le présent des relations et du monde environnant soumis
au principe de réalité, loin d'être pathologique en lui-même, est un moment
psychiquement nécessaire de ce travail psychique par lequel le sujet cherche à regagner
cette vie au présent, en désinvestissant progressivement « son lien avec l'objet anéanti »
mais qui continue à exister psychiquement, c’est-à-dire à absorber l’énergie psychique
du sujet. Il s’agit donc d’un travail par lequel « le moi peut libérer sa libido de l’objet
perdu », « accomplir le retrait général des investissements »136, ce qui, s’il y parvient, lui
permettra d’ « opérer de nouveaux investissements d’objet », de créer de nouvelles
relations affectives, etc., en un mot, de recouvrer un présent dans lequel pouvoir
continuer à vivre137.
Sur chacun des souvenirs et des situations d’attente qui montrent que la libido est rattachée à
l’objet perdu, la réalité prononce son verdict : l’objet n’existe plus ; et le moi, quasiment placé
devant la question de savoir s’il veut partager ce destin, se laisse décider par la somme des
satisfactions narcissiques à rester en vie et à rompre sa liaison avec l’objet anéanti. On peut peut-
être se représenter cette rupture comme si lente et si progressive qu’à la fin du travail l’énergie
qu’il fallait dépenser pour l’effectuer se trouve dissipée. […] Le deuil amène le moi à renoncer à
l’objet en déclarant l’objet mort, et (…) il offre au moi la prime de rester en vie. 138
A aucun moment la remontée le long du temps ne nous fait quitter les réalités actuelles. En nous
éloignant du présent c'est seulement par rapport au monde visible que nous prenons de la
distance : nous sortons de notre univers humain, pour découvrir derrière lui d'autres régions de
l'être, d'autres niveaux cosmiques, normalement inaccessibles : au-dessous, le monde infernal et
tout ce qui le peuple, au-dessus le monde des dieux olympiens. 139
Elle ne renconstruit pas le temps ; elle ne l'abolit pas non plus. En faisant tomber la barrière qui
sépare le présent du passé, elle jette un pont entre le monde des vivants et cet au-delà auquel
retourne tout ce qui a quitté la lumière du soleil. Elle réalise pour le passé une “évocation”
comparable à celle qu'effectue pour les morts le rituel homérique de l'ekklèsis [Homère, Odyssée,
X, 515 sq., et XI, 23 sq.] : l'appel chez les vivants et la venue au jour, pour un bref moment, d'un
défunt remonté du monde infernal ; comparable aussi au voyage qui se mime dans certaines
consultations oraculaires : la descente d'un vivant au pays des morts pour y apprendre – pour y
voir – ce qu'il veut connaître. Le privilège que Mnèmosunè confère à l'aède est celui d'un contact
avec l'autre monde, la possibilité d'y entrer et d'en revenir librement. Le passé apparaît comme
une dimension de l'au-delà140.
Pour moi, lorsque j'entrai la première fois dans ces catacombes manuscrites, dans cette nécropole
des monuments nationaux, j'aurais dit volontiers, comme cet Allemand entrant au monastère de
Saint-Vannes : Voici l'habitation que j'ai choisie et mon repos aux siècles des siècles !
Toutefois je ne tardai pas à m'apercevoir dans le silence apparent de ces galeries, qu'il y avait un
mouvement, un murmure qui n'était pas de la mort. Ces papiers, ces parchemins laissés là depuis
longtemps ne demandaient pas mieux que de revenir au jour. Ces papiers ne sont pas des papiers,
mais des vies d'hommes, de provinces, de peuples. D'abord, les familles et les fiefs, blasonnés
dans leur poussière, réclamaient contre l'oubli. Les provinces se soulevaient, alléguant qu'à tort la
centralisation avait cru les anéantir. Les ordonnances de nos rois prétendaient ne pas avoir été
effacées par la multitudes des lois modernes. Si on eût voulu les écouter tous, comme disait ce
fossoyeur au champ de bataille, il n'y en aurait pas eu un de mort. Tous vivaient et parlaient, ils
entouraient l'auteur d'une armée à cent langues que faisait taire rudement la grande voix de la
République et de l'Empire.
Doucement, messieurs les morts, procédons par ordre, s'il vous plaît. Tous vous avez droit sur
l'histoire. L'individuel est beau comme individuel, le général comme général. Le Fief a raison, la
Monarchie davantage, encore plus la République !... La province doit revivre ; l'ancienne
139
J.-P. VERNANT, Mythe et pensée chez les Grecs, op. cit., p. 87.
140
Ibid.
74
diversité de la France sera caractérisée par une forte géographie. Elle doit reparaître, mais à
condition de permettre que, la diversité s'effaçant peu à peu, l'identification du pays succède à
son tour. Revive la monarchie, revive la France ! Qu'un grand essai de classification serve une
fois de fil en ce chaos. Une telle systématisation servira, quoique imparfaite. Dût la tête
s'emboîter mal aux épaules, la jambe s'agencer mal à la cuisse, c'est quelque chose de revivre.
Et à mesure que je soufflais sur leur poussière, je les voyais se soulever. Ils tiraient du sépulcre
qui la main, qui la tête, comme dans le Jugement dernier de Michel-Ange, ou dans la Danse des
morts. Cette danse galvanique qu'ils menaient autour de moi, j'ai essayé de la reproduire en ce
livre.141
A l'exemple de saint Louis, qui réclamait dans sa prière le « don des larmes », et de Jeanne d'Arc,
bouleversée par « la grande pritié qui est au royaume de France », il assume, en tant qu'historien,
le ministère de la « compassion ». Il prête ainsi l'oreille à la plainte assourdie des humiliati de
tous les siècles, tisserands des Flandres médiévales, Vaudois massacrés, sorcières brûlées vives.
Mais, de proche en proche, ce sont tous les morts qui sollicitent l'attention accaparée par les
divers propriétaires de la parole. A l'historien revient l'honneur de leur prêter une voix, la
sienne.143
Il leur faut un Oedipe qui leur explique leurs propres énigmes, dont ils n'ont eu le sens, qui leur
apprenne ce qu'ils voulaient dans leurs actes, qu'ils n'ont pas compris. Il leut faut un Prométhée et
qu'au feu qu'il a dérobé les voix qui flottaient glacées, dans les airs se résolvent, rendent un son,
se remettent à parler. Il faut plus : il faut entendre les mots qui ne furent dits jamais, qui restaient
141
J. MICHELET, Histoire de France, Livre IV, in Oeuvres complètes, Paris, Lacroix et Cie Editeurs,
t. IV, p. 613-614. Sur la question de la mort chez Michelet, on pourra également consulter avec profit les
articles de M. CROUZET, « Michelet, les morts et l'année 1842. Misère de l'histoire : l'historien aux
prises avec l'historicisme », in Annales. Economies, Sociétés, Civilisations, 31è année, n° 1, 1976, p. 182-
196 ; P. VIALLANEIX, « Michelet : le magistère de l'historien », in Cahiers de l'Association
internationale des études francaises, 1995, n°47. p. 247-264 ; ainsi que M. DE CERTEAU, Ecrire
l'histoire, Paris, Gallimard.
142
« Ce cœur exubérant, si facile et si bon, si charmant de la France, il faudrait bien le dire tout au long,
ce que je n'ai pu. Ces justices dues à nos pères pour une foule d'héroïsmes obscurs, il faudrait, tôt ou tard,
qu'on les rendît enfin. On dit que Camoëns eut aux Indes un emploi, fut l'administrateur du bien des
décédés. Ce titre, cette charge, sont ceux de l'historien. Je n'en resterai pas indigne, j'acquitterai ces dettes
et ne mourrai pas insolvable. » (J. MICHELET, Préface à Histoire de France, parue dans le tome XIX :
Histoire de France 1758-1789, éd. augm., Paris, Lacroix et Cie Editeurs, 1876).
143
P. VIALLANEIX, « Michelet : le magistère de l'historien », art. cit., p. 258, citant la Préface de 1869.
75
au fond des coeur. Il faut faire parler les silences de l'histoire, ces terribles points d'orgue où elle
ne dit plus rien et qui sont justement ses accents les plus tragiques. 144
144
J. MICHELET, Journal, 30 janvier 1842, Paris, Gallimard, 1959, t. I, p. 378.
145
Sur cette symbolique de « Michelet en manducateur, prêtre et propriétaire de l'Histoire », voir les
analyses de Roland BARTHES, Michelet (sur) – Michelet, Paris, Seuil, « Points-Littérature », 1988. Ce
motif de la mandication rituelle n'est pas sans faire écho à la métaphore digestive que nous avons
rencontrée précédemment dans la Généalogie de la morale de Nietzsche (« toutes nos expériences, tout ce
que nous ne faisons que vivre, qu’absorber, ne devient pas plus conscient, pendant que nous le digérons
(ce qu’on pourrait appeler assimilation psychique) (Einverseelung) que le processus multiple de la
nutrition physique qui est une assimilation par le corps (Einverleibung)... »).
76
DEUXIEME PARTIE
Dans la fabrique des historiens
Comme le remarque Marc BLOCH, l'un des fondateurs de l'Ecole dites des
Annales (du nom de la revue qu’il crée en 1929 avec Lucien Febvre, les Annales
d’histoire économique et sociale),
les faits qu’il étudie, l’historien, nous dit-on, est, par définition, dans l’impossibilité absolue de
les constater lui-même. Aucun égyptologue n’a vu Ramsès ; aucun spécialiste des guerres
napoléoniennes n’a entendu le canon d’Austerlitz. Des âges qui nous ont précédé, nous ne
saurions donc parler que d’après témoins. 147
146
Pour un aperçu synthétique sur les techniques interprétatives mises en oeuvre dans le Traité
théologico-politique, et sur ses enjeux à la fois historiographique, philosophique, et politique, voir P.-
F. MOREAU, Spinoza et le Spinozisme, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », p. 60-65.
147
M. BLOCH, Apologie pour l'histoire, ou Métier d'historien, rééd. in L’Histoire, la guerre, la
77
L’historien ne peut s'autoriser, en dernière analyse, que des sources – ces écrits-
témoins qui constituent la matière première de son savoir, et par conséquent aussi sa
limite. En ce sens, l’histoire est essentiellement un « connaissance par trace », qui n’est
possible qu’à la condition de soumettre les traces et témoignages qu’elle examine à une
mise à l’épreuve systématique. Celle-ci touche d'abord la véracité des faits relatés par la
source ; elle peut prendre la forme d'une chasse à l'imposture volontaire. Mais les
« témoignages volontaires » (du type « mémoires », chroniques explicitement écrites
pour être transmises comme une information du temps présent) ne sont pas épargnés par
un semblable travail de révision systématique, critique et méthodique. Car tout
volontaires et explicitement destinés à la postérité soient-ils, l’inscription de l’auteur
dans son présent vivant l’expose inévitablement aux erreurs, illusions, intérêts
particuliers, à des manières de poser les problèmes qui sont ceux de son temps.
En réalité, le caractère volontaire ou involontaire du témoignage est secondaire,
par rapport au problème plus profond que soulève l'histoire comme « connaissance par
traces ». Ce problème n'est pas tant celui de la fiabilité de l'information délivrée par les
sources, que celui de sa significativité à l'intérieur du système social complexe où, à
l'époque à laquelle elle appartient, cette source fut émise ou produite. De ce point de
vue, la connaissance par trace, loin d'être une faiblesse de la connaissance historienne,
est au contraire ce qui en fait l'intérêt spécifique : même lorsque l'auteur de cette source
se méprend sur ce qu'il dit de la société de son temps (ou falsifie volontairement les faits
s'y rapportant), il est encore susceptible d'apprendre malgré lui quelque chose sur cette
société. Bloch prend comme exemple les Mémoires de Saint-Simon. Ceux-ci sont à
l'évidence, observe Bloch, tout entachés de « préjugés », de « fausses prudences », de
« myopie » dont est victime l’individu pris dans son temps. Mais par là même, ils sont
des plus instructifs, non pas tant pour les informations que Saint-Simon prétend léguer à
la postérité sur le règne de Louis XIV (sauf à être recoupées avec d’autres sources) que
pour ce qu'il révèle à son insu de lui-même et du milieu auquel il appartient, c’est-à-dire
pour « l’étonnante lumière que les Mémoires nous ouvrent sur la mentalité d’un grand
seigneur à la cour du Roi Soleil ». Bloch conclut ingénieusement :
Dans notre inévitable subordination envers le passé nous nous sommes donc affranchis du moins
en ceci que, condamnés toujours à le connaître exclusivement par ses traces, nous parvenons
toutefois à en savoir sur lui beaucoup plus qu’il n’avait cru bon de nous en faire connaître 148.
Résistance, Paris, Gallimard, 2006 ; nous citons le texte dans l'édition Armand Colin, coll. « Cahiers des
Annales », 1949.
148
M. BLOCH, Apologie pour l'histoire, ou Métier d'historien, op. cit., p. 25.
78
creux documentaire... »149. Plus précisément, cela implique, non seulement des
problèmes d'interprétation, mais des difficultés proprement épistémologiques et
philosophiques. Tâchons de préciser ici de quoi il retourne.
Tout d'abord, cela suppose de pouvoir construire la « significativité » de tel ou
tel document. Un document, pris en lui-même, considéré isolément, ne signifie rien. Il
ne devient signifiant que si on parvient à le replacer au sein d'un système interprétatif
par rapport auquel il prend sens et peut dire en effet, comme le soutient Bloch, plus (ou
autre chose) que ce qu'il prétendait dire. De ce point de vue, toute trace ne vaut comme
comme telle (comme trace signifiante) qu'à l'articulation de deux procédures : la mise
en série de ce document avec d'autres ; la problématique à laquelle l'historien soumet
son champ documentaire. Mais ces deux procédures elles-mêmes se heurtent à une
difficulté qui tient plus profondément aux conditions sous lesquelles une « trace »
discursive est produite (qu'il s'agisse d'un ouvrage, d'une correspondance privée, d'un
traité diplomatique ou un contrat marchand, une circulaire administrative ou un tableau
statistique, un article de presse ou un rapport de police, ...). Il faut considérer en effet
que toute source, en tant que production discursive déterminée, est toujours
« informée » par des normes et des forces qui régissent le monde social présidant à cette
production à une époque déterminée, et à sa transmission à travers différentes époques.
Pour une source quelconque, comme le note bien un épistémologue de l'historiographie
contemporaine, Andrea CAVAZZINI,
le trajet de son existence sociale détermine les formes de sa lisibilité, et le genre de lumière jetée
par elle sur le passé. Cela implique qu’une source ne puisse pas reconnaître le refoulé du
processus social dont elle relève. Or, le savoir de l’historien est entièrement conditionné par des
sources déjà formatées, donc limité par ce que les conditions de sa production ont établi comme
visible ou invisible.150
On voit que le problème initial de la « connaissance par trace » s'est déplacé ici
sensiblement, et transforme le sens du projet de Michelet de faire parler les « silences de
l'histoire ». Ce problème n'est plus simplement celui du « manque » de sources, que l'on
se contenterait de constater empiriquement (de fait, tout ce qui se passe dans une société
ne fait pas l'objet d'une inscription, n'est pas « enregistré »). Ce problème n'est plus
seulement de faire dire aux sources autre chose que ce qu'elles prétendaient dire au
moment de leur émission (ce qu'on dit à un moment donné dans une société, révèle ou
signifie quelque chose de cette société, mais qui correspond rarement à ce qu'on en dit).
Le problème est à présent d'interpréter et d'expliquer ces silences ou ces non-dits
positivement, c'est-à-dire à partir des conditions effectives de production des discours
dans une société. Plutôt que de se borner au constat superficiel d'une simple déficience
empirique des traces, il convient de reconduire celles-ci aux conditions de la production
discursive qui, dans un espace société déterminé, sont toujours des conditions
normatives, donc à la fois sélectives et (à des degrés variables) répressives. Ces
conditions déterminent la production des énoncés, leur mode inscription, leurs
possibilités d'interprétation, de circulation, d'utilisation ou de réactivation, en excluant
d'autres possibilités énonciatives, en refoulant d'autres inscriptions possibles. En un
149
G. BOURDE, H. MARTIN, Les Ecoles historiques, op. cit., p. 268-269.
150
A. CAVAZZINI, « L'archive, la trace, le symptôme. Remarque sur la lecture des archives », L'Atelier
du Centre de recherches historiques, mai 2009, accessible en ligne : URL :
http://acrh.revues.org/index1635.html (On ne saurait trop recommander la lecture directe de l'ensemble de
cet article, sur lequel s'appuient les considérations qui suivent).
79
mot, ces conditions matérialisent un rapport de forces dans un énoncé. Mais en retour,
la seule considération de cet énoncé ne délivre pas de manière transparente les
conditions normatives et les rapports de forces qui le soutiennent. C'est pourquoi, dans
la citation précédente, Cavazzini utilise la notion freudienne de refoulement : les nons-
dits ne sont pas le contraire de ce qui est dit, les silences ne sont pas ailleurs que dans
les énoncés enregistrés par le passé et que l'historien entend prendre en charge : ils en
sont au contraire le revers, une dimension intrinsèque – comme si les discours
enregistrés n'étaient qu'une manière de dissimuler, de « déguiser » ou de « déplacer »
(Freud), une impossibilité première à dire (des répressions, des oppressions et des
refoulements, en un mot des rapports de forces qui font parler, qui entrent donc dans la
constitution matérielle même des discours inscrits (« traces »), mais toujours en
excluant d'autres possibilités de discours).
Il s'ensuit cette difficulté fondamentale pour la possibilité même du travail
historien, au regard des limites, qui sont plus profondément des aveuglements ou des
méconnaissances, que lui impose la matière première de son activité d'interprétation et
d'explication :
Il faudrait en effet, pour saisir ce refoulé – enveloppant toujours des potentialités de la vie sociale
effacées par des rapports de force – pouvoir faire dire à la source ce qu’elle ne dit pas, et surtout
ce qu’elle ne peut pas dire. L’invention par l’historien de pratiques de déchiffrage capables
d’arracher aux sources ce qu’elles ne peuvent pas exhiber en pleine lumière dépend d’un rapport
aux instances qui pré-codent toute source historique : nous appelons ces instances,
conformément à l’usage d’auteurs tels que Michel Foucault, Arlette Farge et Jacques Derrida,
l’archive. L’archive n’est pas un dépôt matériel de documents mais un dispositif abstrait, bien
que producteur d’effets matériels – il s’agit d’un agencement de conditions et de règles
permettant la connaissance d’époques révolues. Cet agencement relie les uns aux autres les
éléments suivants : les sources ; les méthodes d’interprétation, déchiffrage et critique ; une
certaine idée de la façon dont une source peut signifier le passé ; et des contenus supposés
appartenir à la période étudiée. 151
invisibilité, leur pure et simple inexistence). Citons un autre passage de l'analyse déjà
citée que Andrea Cavazzini consacre à ce concept d'archive. On y verra l'effort pour
comprendre la condition de possibilité même du travail historien, mais en tant que cette
condition confronte immédiatement ce travail à un problème de pouvoir, ou plus
exactement, en tant que cette condition expose inévitablement ce travail au risque de
méconnaître les jeux de pouvoirs qui ont présidé à la constitution même de ses
« objets », à leur transmission, à leur mode de « lisibilité » et de « visibilité » :
Par exemple, du point de vue de l’archive qui gouverne l’histoire politique du XIX e siècle et des
premières décennies du XXe, les sources validées sont celles produites et conservées par les
archives des États nationaux européens ; les méthodes sont celles définies au cours de ce premier
essor d’une histoire universitaire ; la relation de signification entre la source et le passé est
référentielle et représentative ; enfin, tout ce système d’archivage engendre presque
automatiquement une approche des réalités agissant dans le passé (et peut-être dans toute histoire
humaine) : l’histoire sera histoire politique, histoire-bataille, et/ou roman de l’épopée nationale.
En outre, l’histoire érudite tend à ne pas « voir » pas les séries quantitatives, et la valeur d’une
lecture sérielle (et non référentielle) de ces sources lui est difficilement accessible. Finalement,
pour elle, les mouvements sociaux « d’en bas », souvent anonymes, n’existent pas comme
acteurs historiques pleinement « visibles », Or, toute archive est ancrée dans des institutions, des
idéologies, des savoirs différents et des relations de pouvoir. Une archive ne donnera à voir – du
passé, des sources possibles, des façons de les lire – que ce qui sera transmis par l’articulation
des procédés d’archivage au sein d’un ensemble de pratiques sociales. Dès lors, on est renvoyé
au problème d’une source qui occulterait le processus de son avènement.
Le concept d’archive que nous venons d’esquisser est la condition inconsciente de la discipline
historique. Un historien parle toujours à partir du lieu ouvert par une archive lui permettant de
prendre sa place à l’intérieur d’un agencement entre documents, méthodes, sémiologies et objets.
Le savoir des historiens dépend de l’archive qui soutient leur parole. Reconstruire les critères
d’archivage, changer d’archive – et par ce même changement accéder à l’intelligence de ce que
l’archive initiale laissait invisible – tous ces gestes ne peuvent être accomplis qu’à l’intérieur
d’un régime donné de savoir. Afin de saisir ce qu’une société n’arrive pas à rendre visible,
l’historien doit arracher les traces de l’effacé au savoir que cette société produit sur elle-même.
Son savoir n’a d’autre fondement que l’archive dont il dispose, et qui est le résultat de tout ce qui
a obtenu, au cours des âges, un statut de visibilité effaçant ou déformant les possibilités restées
invisibles. Ainsi, l’archive livrera une image du passé qui est plutôt celle des rapports de forces
ayant refoulé d’autres réalités jadis vivantes. 153
A. CAVAZZINI, « L'archive, la trace, le symptôme. Remarque sur la lecture des archives », art. cit.
153
154
Voir W. BENJAMIN, « Sur le concept d'histoire » (1940), in Oeuvres, t. III, Paris, Gallimard, Folio-
Essai, p. 427-443, en particulier les thèses IV, VI et VII.
81
sous le titre Aux marges de l'histoire (Histoire des groupes sociaux subalternes). Il y a
ébauche sous une forme programmatique (sa mort prématurée en 1937 laissera ce
programme sans suite) un champ d'étude dont il montre à la fois l'importance et les
difficultés inhérentes : celui d'une reconstruction des modes de vie de groupes qui,
précisément dans la mesure où ils ont toujours été historiquements dominés, n'ont pu
conquérir les conditions élémentaires d'autonomie leur permettant d'énoncer dans leur
propre langage quelque chose en quoi ils pourraient reconnaître « leur » histoire (a
fortiori l'histoire de « leurs » luttes). Dans la note 2 de ce 25ème cahier, intitulée
« Critères méthodologiques », Gramsci explique que « l'histoire des groupes sociaux
subalternes est nécessairement fragmentée et épisodique […] elle est continuellement
brisée par l'initiative des groupes dominants ». Le travail de l'historien s'en trouve dès
lors inévitablement compliqué, en raison de la difficulté à identifier cet objet d'étude
constamment brisé par les assaut des groupes dominants. De là, ce rapport de
domination produit comme effet une raréfaction du champ documentaire qui seul
pourrait rendre possible le travail de reconstruction historiographique. Cette raréfaction
ne doit pas seulement s'entendre au sens où les groupes dominants détruiraient les traces
discursives par lesquelles les groupes subalternes tenteraient d'énoncer leurs propres
luttes, mais au sens où l'assujettissement de ces derniers les empêchent à la limite
d'avoir l'idée même qu'ils ont une histoire, et une histoire qui leur est propre, c'est-à-dire
qui ne se confond pas avec l'histoire des groupes hégémoniques. Gramsci écrit en ce
sens dans le Cahier 3 :
On peut dire que l'élément de spontanéité est ainsi caractéristique de « l'histoire des classes
subalternes » et même des éléments les plus marginaux et périphériques de ces classes, ceux qui
n'ont pas rejoint la conscience de la classe « pour soi » et qui donc ne soupçonnent même pas
que leur histoire puisse avoir une importance quelconque et que cela ait une valeur quelconque
d'en laisser des traces documentaires.
cette tradition [des Subaltern Studies] souligne en effet la « prise de parole politique » des
subalternes, dans ce cas des paysans indiens, au moyen de formes d'agir social qui à nos yeux
peuvent ne pas sembler directement politiques, mais plutôt appartenir à un contexte pré-
moderne : les révoltes agraires, les rituels magiques, le banditisme (Guha, 1983). Les subaltern
studies ont ainsi lancé un défi aux récits narratifs linéaires et progressifs, autant bourgeois que
communistes, en soulignant comment la portée politique d'un acte ne réside pas seulement à
l'intérieur des coordonnées du rationalisme occidental, c'est à dire celle du sujet porteur des
droits au sein du cadre de la citoyenneté, mais est aussi exprimée par des sujets qui sont en
dehors de ce cadre, ignorés et exclus par la force, et qui s'inscrivent dans une temporalité
différente. Dans notre monde globalisé, des métropoles européennes jusqu'aux pays asiatiques,
cette donne est de plus en plus évidente. Nous nous trouvons véritablement en présence de ce
que Dipesh Chakrabarty a appelé (sur les traces de Ernst Bloch et Reinhart Koselleck) la
« contemporanéité du non-contemporain » (Chakrabarty, 2000).157
→ Compléments/Exercice d'entraînement
Voici un extrait de l'introduction générale de M. PERROT à son livre Les Femmes ou
les silences de l'histoire, où l'on pourra repérer les difficultés que pose ce champ à
l'étude historiographique :
L'irruption d'une présence et d'une parole féminines en des lieux qui leur étaient jusque-là
interdites, ou peu familiers, est une innovation du dernier demi-siècle qui change l'horizon
sonore. Il subsiste pourtant bien des zones muettes et, en ce qui concerne le passé, un océan
de silence, lié au partage inégal des traces, de la mémoire et, plus encore, de l'Histoire, ce
récit qui, si longtemps, a « oublié » les femmes, comme si, vouées à l'obscurité de la
reproduction inénarrable, elles étaient hors du temps, du moins hors événement.
Au commencement était le Verbe, mais le Verbe était Dieu, et Homme. Le silence est
l'ordinaire des femmes. Il convient à leur position seconde et subordonnée. Il sied à leur
visage lisse, souriant à peine, non déformé par l'impertinence du rire bruyant et viril. Bouche
fermée, lèvres closes, paupières baissées, les femmes ne peuvent que pleurer, laisser les
larmes couler comme l'eau d'une inépuisable douleur dont, selon Michelet, elles « ont le
sacerdoce ».
Le silence est un commandement réitéré à travers les siècles par les religions, les systèmes
politiques et les manuels de savoir-vivre. Silence des femmes à l'église ou au temple, plus
encore à la synagogue, ou à la mosquée où elles ne peuvent pas même pénétrer à l'heure de la
prière. Silence dans les assemblées politiques peuplées d'hommes qui font assaut d'une mâle
éloquence. Silence dans l'espace public où leur intervention collective est assimilée à
l'hystérie du cri et une attitude torp bruyante à la « mauvaise vie ». Silence, même, dans le
privé qu'il s'agisse du salon du XIXe siècle où s'est tue la conversation plus égalitaire de
l'élite des Lumières, refoulée par les obligations mondaines qui ordonnent aux femmes
d'éviter les sujets brûlants – la politique au premier chef – susceptibles de troubler la
convivialité, et de se limiter aux convenances de la politesse. « Sois belle et tais-toi »,
conseille-t-on aux jeunes filles à marier, pour leur éviter de dire des sottises ou de commettre
des impairs.
Certes, les femmes n'ont guère respecté ces injonctions. Leurs chuchotements et leurs
murmures courent dans la maison, s'insinuent dans les villages, faiseurs de bonnes et
mauvaises réputations, circulent dans la ville, mêlés aux bruits du marché et de la boutique,
enflés parfois dans ces troubles et insidieuses rumeurs qui glottent aux marges de l'opinion.
On redoute leurs caquets et leurs bavardages, forme pourtant dévaluée de la parole. Les
dominés peuvent toujours se dérober, tourner les interdits, remplir les vides du pouvoir, les
blancs de l'Histoire. Les femmes, on l'imagine, on le sait, n'y ont pas manqué. Souvent, aussi,
elles ont fait de leur silence une arme.
Pourtant, leur posture normale est l'écoute, l'attente, le repli des mots au fond d'elles-mêmes.
Accepter, se conformer, obéir, se soumettre et se taire. Car ce silence, imposé par l'ordre
symbolique, n'est pas seulement celui de la parole, mais aussi celui de l'expression, gestuelle
ou scripturaire. Le corps des femmes, leur tête, leur visage parfois doivent être couverts, et
même voilés. « Les femmes sont faites pour cacher leur vie » dans l'ombre du gynécée, du
couvent ou de la maison. Et l'accès au livre et à l'écriture, mode de communication distanciée
et serpentine, susceptible de déjouer les clôtures et de pénétrer dans l'intimité la mieux
gardée, de troubler un imaginaire toujours prêt aux tentations du rêve, leur fut longtemps
refusé, ou parcimonieusement accordé, comme une porte entr'ouverte vers l'infini du désir.
158
Voir la monumentale Histoire des femmes en Occident, en 5 volumes, qu'elle a coordonnée avec
Georges DUBY aux éditions Plon (Paris, 1990-1991), et surtout (plus aisément praticable), la série
d'études regroupées dans M. PERROT, Les Femmes ou les silences de l'histoire, Paris, Champs-
Flammarion, 1998.
84
Car le silence était à la fois discipline du monde, des familles et des corps, règle politique,
sociale, familiale – les murs de la maison étouffent les cris des femmes et des enfants battus
– personnelle. Une femme convenable ne se plaint pas, ne se confie pas, excepté chez les
catholiques à son confesseur, ne se livre pas. La pudeur est sa vertu, le silence, son honneur,
au point de devenir une seconde nature, l'impossibilité de parler d'elle finissant par abolir son
être même, du moins ce qu'on en peut savoir. Toutes ces vieilles femmes murées dans un
mutisme d'outre-tombe, dont on ne discerne plus s'il est volonté de se taire, incapacité à
communiquer ou absence d'une pensée dissoute à force de ne pouvoir s'exprimer.
Ce silence profond, les femmes n'y sont pas seules. Il n'enveloppe le continent des vies
englouties dans l'oubli où s'abolit la masse de l'humanité. Mais il pèse plus lourdement
encore sur elles, en raison de l'inégalité des sexes, cette « valence différentielle » (François
Héritier) qui structure le passé des sociétés. Il est la donnée première où s'enracine la
seconde : la déficience des traces relatives aux femmes et qui rend si difficile, quoique très
différemment selon les époques, leur appréhension dans le temps. Parce qu'elles apparaissent
moins dans l'espace public, objet majeur de l'observation et du récit, on parle peu d'elles, et
ce, d'autant moins que le récitant est un homme qui s'accommode d'une coutumière absence,
use d'un masculin universel, de stéréotypes globaisants ou de l'unicité supposée d'un genre :
LA FEMME. Le manque d'informations concrètes et circonstanciées contraste avec l'abondance
des discours et la prolifération des images. Les femmes sont imaginées beaucoup plus que
décrites ou racontées, et faire leur histoire, c'est d'abord, inévitablement, se heurter à ce bloc
de représentations qui les recouvrent et qu'il faut nécessairement analyser, sans savoir
comment elles-mêmes les voyaient et les vivaient, comme l'on fait surtout, en l'occurrence,
les historiens de l'Antiquité tel François Lissarague, déployant la bande dessinée des vases
grecs, ou du Moyen Âge. On verra les perplexités d'un Georges Duby, scrutant les images
médiévales, ou d'un Paul Veyne, disséquant les fresques de la Villa des Mystères. L'un et
l'autre concluent au caractère mâle des oeuvres et du regard et s'interrogent sur le degré
d'adhésion des femmes à cette figuration d'elles-mêmes.159
Concluant son analyse des déficiences des sources sur les femmes (et plus
encore des sources des femmes elles-mêmes), Perrot retrouve la thèse que nous avons
introduite précédemment : « la manière dont les sources sont constituées intègre
l'inégalité sexeuelle et la marginalisation ou dévalorisation des activités féminines […].
Ainsi, loin d'être le fruit du hasard, la constitution de l'Archive, comme celle, plus
subtile encore de la Mémoire, est le résultat d'une sédimentation sélective produite par
les rapports de forces et les systèmes de valeurs »160. Mais précisément, ces systèmes de
valeurs ne sont pas absolument invariants, ces rapports de forces ne sont pas également
figés. Il faut plutôt souligner le fait que tant le volume et que la nature des sources sur et
des femmes, varient selon les époques, par quoi « ils sont eux-mêmes indices de leur
présence et signe d'une prise de parole qui s'amplifie, et fait reculer le silence », c'est-à-
dire corrèle une modification des rapports de forces matérialisés dans le dispositif de
l'archive. « Ce qui implique un autre usage des sources qu'il faut traquer, lire
différemment... »161. Quel usage, donc ? Par quelles traces, ou par quel usage des traces,
l'historiographie peut-elle parvenir à reconstruire, fût-ce sur un mode inévitablement
partiel et « indiciaire », les modes de vie des groupes sociaux « subalternisés » ou
« minorisés », leurs pratiques pourtant exclues des formes de visibilité établies, leurs
voix pourtant recluses aux marges des régimes d'énonciation dominants, et jusqu'aux
soubressauts de leurs rébellions sous-terraines162 ?
159
M. PERROT, Les Femmes ou les silences de l'histoire, op. cit., Introduction générale, p. I-III.
160
Ibid., p. IV-V.
161
Ibid., p. V.
162
A. GRAMSCI, Cahiers de prison, 25è cahier, note 3 : « Toute trace d'initiative autonome de la part de
85
Les réalités effacées ou déformées redeviennent visibles au travers des impasses du processus
que nous avons appelé « formatage » – impasses qui sont autant de limites des normes
gouvernant ce processus. Chaque fois que la réalité hors-norme rencontre la norme et les
instruments qui visent son imposition, la possibilité est ouverte que l’anomalie, l’a-norm-al, ne
groupes subalternes devrait donc être d'une valeur inestimable pour l'historien intégral ; il résulte de cela
qu'une telle histoire ne peut être traitée que par monographies et que chaque monographie demande une
somme considérable de matériaux souvent difficiles à rassembler ».
163
M. PERROT, Les femmes ou les silences de l'histoire, op. cit., p. IV.
164
« L’intérêt pour les archives judiciaires, leur position centrale au sein de plusieurs démarches
historiques contemporaines, marquent l’avènement, au cœur des intérêts des historiens, des archives du
crime, de la déviance, de l’hérésie, et de la répression. Ces archives ont été utilisées comme des sources
capables de restituer tant le réel et la violence des rapports de pouvoir que l’épaisseur de formes de vie
sociale exclues de la “visibilité” institutionnelle. De ce point de vue, une histoire pour laquelle le travail
sur ces archives est devenu paradigmatique marque un tournant par rapport à l’histoire du XIXème siècle
qui, tant dans sa phase “romantique” que dans sa phase “érudite”, avait bâti sa légitimité sur l’utilisation
privilégiée des archives “officielles” » ( A. CAVAZZINI, « L'archive, la trace, le symptôme. Remarque
sur la lecture des archives », art. cit.)
86
soit pas complètement effacée, mais parvienne au contraire à faire entendre son timbre singulier
à travers les failles du dispositif de normation. La volonté, voire la nécessité pour l’historien de
saisir ce que cache l’archive entraîne des conséquences épistémologiques majeures : 1) le rôle
stratégique qu’assument des archives immédiatement engagées dans des tâches
gouvernementales ; 2) la construction de procédures de lecture en mesure de reconnaître dans ces
archives les allures d’un rapport de forces et les limites des normes dominantes. 165
165
A. CAVAZZINI, « L'archive, la trace, le symptôme. Remarque sur la lecture des archives », art. cit.
166
« Le rôle crucial des archives judiciaires peut être le pivot permettant d’occuper cette position d’où une
pratique théorique et discursive montre son enracinement dans des actes constituants et des conditions qui
lui échappent » (A. CAVAZZINI, « L'archive, la trace, le symptôme. Remarque sur la lecture des
archives », art. cit.).
87
S'il est vrai que l'écriture de l'histoire requiert de passer du désordre à l'ordre (désordre des
sources, des hypothèses, des documents ; ordre raisonné de la narration), il faut savoir qu'il n'y a
pas d'histoire sans reconnaissance de ce qui fait désordre, énigme, écart, irrégularité, silence ou
murmure, discorde dans le lien entre les choses et les faits, les êtres et les situations sociales ou
politiques167.
La contemporanéité du temps, ou catégorie du présent historique […] nous livre la pensée la plus
profonde de Hegel. Si le temps historique est l'existence de la totalité sociale, il faut préciser
quelle est la structure de cette existence. Que le rapport de la totalité sociale à son existence
historique soit le rapport à une existence immédiate implique que ce rapport soit lui-même
immédiat. En d'autres termes : la structure de l'existence historique est telle que tous les éléments
du tout coexistent toujours dans le même temps, dans le même présent, et sont donc
contemporains les uns aux autres dans le même présent. Cela veut dire que la structure de
l'existence historique de la totalité sociale hégélienne permet ce que je propose d'appeler une
« coupe d'essence », c'est-à-dire cette opération intellectuelle par laquelle on opère à n'importe
quel moment du temps historique une coupure verticale, une coupure du présent telle que tous
les éléments du tout révélés par cette coupe soient entre eux dans un rapport immédiat, qui
exprime immédiatement leur essence interne. […] Cette coupe n'est possible que par la nature
propre de l'unité de cette totalité, une unité « spirituelle », si l'on veut bien définir par là le type
d'unité d'une totalité expressive, c'est-à-dire d'une totalité dont toutes les parties soient autant de
« parties totales », expressives les unes des autres, et expressives chacune de la totalité sociale
qui les contient, parce que contenant chacune en soi, sous la forme immédiate de son expression,
l'essence même de la totalité. 169
Pour évoquer ici un premier lieu de ces débats récurrents autour de la catégorie
historiographique d'événement, un lieu à la fois général et emblématique, mentionnons
le problème de savoir ce qui distingue un fait passé et un événement historique. Sans
doute un « fait » quelconque ne suffit-il pas à déterminer un événement ; mais il se
pourrait que n'importe quel « fait » puisse, en fonction de la perspective adoptée (c'est-
à-dire en fonction du problème posé et de l'horizon de totalisation théorique qu'il
implique), constituer un événement. Cela revient à dire que l'événement est à la fois un
présupposé de la démarche historiographique et un résultat de son opération. Un
présupposé, car il n'y aurait pas d'histoire sans des faits qui événementialisent le cours
du temps en lui imposant un ordre (c'est-à-dire en y démarquant un « avant » et un
« après », donc une irréversibilité du temps historique), et témoignant d'une
classification des causes historiques (car tous les faits peuvent entrer dans les liens de
causalité avec d'autres faits, mais tous les événements historiques ne sont pas causes de
la manière manière ou au même « niveau »). Mais aussi un résultat : car la question de
savoir quels faits ont valeur d'événement historique, renvoie en dernière instance au
problème des critères de pertinence que met en oeuvre l'historien, pour élire certains
épisodes du passé comme significatifs ou comme explicatifs du point de vue de la
séquence historique et de la problématique qu'il adopte (c'est dire qu'il ne s'agit pas
nécessairement d'événements particulièrement visibles ou bruyants : ce qui fait
événement pour l'historien ne correspond pas nécessairement à ce qui fait événement
pour les hommes du passé que l'historien étudie).
Ces deux points de vue sur l'événement, comme présupposé et comme résultat
du travail historien, ne peuvent sans doute jamais aller complètement l'un sans l'autre.
170
Nous retrouvons ici, par une autre biais, ce que Michel DE CERTEAU nous avait permis d'articuler
précédemment (Iè partie, chap. 2) : l'incomplétude du présent, ou l'altérité qui le travaille irréductiblement
et qui l'empêche de coïncider avec lui-même (l'historiographie comme leçon d'hétérologie).
92
Mais ce n'est pas dire qu'ils puissent s'unifier purement et simplement. Au contraire,
l'oscillation entre l'un et l'autre, selon les historiens et selon les écoles
historiographiques, expliquent la position toujours ambivalente de l'historiographie vis-
à-vis de la catégorie d'événement : une catégorie à la fois principielle et sans cesse
sujette à caution, à la fois incontournable et sans cesse remise en question. Nous le
verrons ci-dessous dans un courant majeur de l'historiographie contemporaine ; mais
notons que cette position ambivalente est aussi ancienne de l'historiographie elle-même.
Comme le rappelle l'historien Michel BERTRAND :
Dès les origines de l'écriture de l'histoire, chez Hérodote comme chez Thucydide, le travail de
l'histoire a d'abord consisté à relier les événements entre eux afin de reconstituer « le fil de
l'histoire », autrement dit la chronologie des faits et donc des événements. Mais dans le même
temps, ces pères-fondateurs affirmaient leur méfiance à l'égard de ces mêmes événements dont
l'abondance, l'imbrication et le caractère touffu risquaient de masquer ce qui, à leurs yeux,
constituait l'« ordre des choses » au profit d'un chaos difficilement lisible. C'est dire la relation
profondément contradictoire et toujours ambiguë entretenue par l'histoire avec l'événement qui
s'exprime autant en termes de dépendance que de rejet. Cette ambiguïté initiale n'a cessé de se
maintenir jusqu'au XIXe siècle. Il suffirait ici de rappeler l'assimilation de l'événement à la
superficialité proposée par les Lumières, à l'image de ce qu'écrit Voltaire :
« On a grand soin de dire quel jour s'est donnée une bataille, et on a raison. On imprime les
traités, on décrit la pompe d'un couronnement, la cérémonie de la réception d'une barette et
même l'entrée d'un ambassadeur […]. Mais après avoir lu trois ou quatre mille descriptions de
batailles, et la teneur de quelque centaines de traités, j'ai trouvé que je n'étais pas plus instruit au
fond. Je n'apprenais là que des événements ».171
Ce que Voltaire discrédite ici, ce n'est pas tant le concept d'événement comme
tel, qu'une démarche visant la pure singularité des événements abstraite de toute
recherche sur les configurations d'ensemble au sein desquels ces faits singuliers
pourraient prendre un sens et une valeur explicative. Pure poussière disséminée, pure
dispersion de faits sans ordre, sans principe de totalisation, la notion d'événement ne sert
qu'à l'érudition vaine et stérile des collectionneurs d'anecdotes. Mais à l'inverse, la
restitution d'une cohérence d'ensemble, l'introduction d'un ordre dans la multiplicité
éparse des faits passés, ne peut sans doute faire l'économie d'une opération
discriminante ou sélective au sein de ces faits, c'est-à-dire d'une opération – plus ou
moins contrôlée méthologiquement – d'événementialisation de certains faits. Plus
profondément, l'opération de datation elle-même, que Voltaire réduit à l'exercice d'une
érudition scrupuleuse, certes nécessaire mais finalement tatillonne et en elle-même bien
pauvre d'enseignement, présuppose cette opération sélective, et donc un principe de
totalisation en fonction duquel cette sélection est opérée. Claude LEVI-STRAUSS,
réfléchissant sur l'opération de datation, a fait une analyse profonde de la tension qu'elle
enveloppe entre totalisation et singularisation (ou détotalisation). Nous en citerons ici
un extrait, en renvoyant à la lecture personnelle du texte pour le contexte de
l'argumentation (en l'occurrence, celui d'un débat avec l'ouvrage de SARTRE, Critique
de la raison dialectique, 1960).
« Le fait historique n'est pas plus donné que les autres ; c'est l'histoire, ou l'agent du devenir
historique, qui le constitue par abstraction, et comme sous la menace d'une régression à
l'infini. Or ce qui est vrai de la constitution du fait historique ne l'est pas moins de sa
sélection. De ce point de vue aussi, l'historien et l'agent historique choisissent, tranchent et
découpent, car l'histoire vraiment totale les confronterait au chaos. […] Pour autant que
l'histoire aspire à la signification, elle se condamne à choisir des régions, des époques, des
groupes d'hommes et des individus dans ces groupes, et à la faire ressortir, comme des
figures discontinues, sur un continu tout juste bon à servir de toile de fond. Une histoire
vraiment totale se neutraliserait elle-même : son produit serait égal à zéro. Ce qui rend
l'histoire possible, c'est qu'un sous-ensemble d'événements se trouve, pour une période
donnée, avoir approximativement la même signification pour un contingent d'individus qui
n'ont pas nécessairement vécu ces événements, et qui peuvent même les considérer à
plusieurs siècles de distance. L'histoire n'est donc jamais l'histoire, mais l'histoire-pour.
Partiale même si elle se défend de l'être, elle demeure inévitablement partielle, ce qui est
encore un mode de la partialité. Dès qu'on se propose d'écrire l'histoire de la Révolution
française, on sait (ou on devrait savoir) que ce ne pourra pas être simultanément et au même
titre, celle du jacobin et celle de l'aristocrate. Par hypothèse, leurs totalisations respectives
(dont chacune est antisymétrique avec l'autre) sont également vraies. Il faut donc choisir
entre deux partis : soit retenir principalement l'une d'elles ou une troisième (car il y en a une
infinité), et renoncer à chercher dans l'histoire une totalisation d'ensemble de totalisations
partielles ; soit reconnaître à toutes une égale réalité : mais seulement pour découvrir que la
Révolution française telle qu'on en parle n'a pas existé.
L'histoire n'échappe donc pas à cette obligation commune à toute connaissance, d'utiliser un
code pour analyser son objet, même (et surtout) si l'on attribue à cet objet une réalité
continue. Les caractères distinctifs de la connaissance historique ne tiennent pas à l'absence
de code, qui est illusoire, mais à sa nature particulière : ce code consiste en une chronologie.
Il n'y a pas d'histoire sans dates […]. Or, le codage chronologique dissimule une nature
beaucoup plus complexe qu'on ne l'imagine, quand on conçoit les dates de l'histoire sous la
forme d'une simple série linéaire. En premier lieu, une date dénote un moment dans une
succession : d2 est après d1, avant d3 ; de ce point de vue, la date fait seulement fonction de
nombre ordinal. Mais chaque date est aussi un nombre cardinal, et, en tant que tel, elle
exprime une distance par rapport aux dates les plus voisines. Pour coder certaines périodes
de l'histoire, nous utilisons beaucoup de dates ; et moins pour d'autres. Cette quantité
variable de dates, appliquées sur des périodes d'égale durée, mesure ce qu'on pourrait appeler
la pression de l'histoire : il y a des chronologies « chaudes », qui sont celles des époques où
de nombreux événements offrent, aux yeux de l'historien, le caractère d'éléments
différentiels. D'autres, au contraire, où pour lui (sinon, bien sûr, pour les hommes qui les ont
vécues) il s'est passé fort peu de choses, et parfois rien. En troisième lieu et surtout, une date
est un membre d'une classe. Ces classes de dates se définissent par le caractère signifiant que
chaque date possède, au sein de la classe, par rapport aux autres dates qui en font également
partie, et par l'absence de ce caractère signifiant au regard des dates qui relèvent d'une classe
différente. Ainsi, la date 1685 appartient à une classe dont sont également membres les dates
1610, 1648, 1715 ; mais elle ne signifie rien par rapport à la classe formée des dates : 1er, 2e,
3e, 4è millénaire, et rien non plus par rapport à la classe de dates : 23 janvier, 17 août, 30
septembre, etc.
Cela posé, en quoi consiste le code de l'historien ? Certainement pas en dates, puisque celles-
ci ne sont pas récurrentes. On peut coder les changements de température à l'aide de chiffres,
parce que la lecture d'un chiffre sur l'échelle thermodynamique évoque le retour d'une
situation antérieure : chaque fois que je lis 0°, je sais qu'il gèle, et je mets mon plus chaud
pardessus. Mais prise en elle-même, une date historique n'aurait pas de sens puisqu'elle ne
renverrait pas à autre chose que soi : si j'ignore tout des temps modernes, la date 1643 ne
m'apprend rien. Le code ne peut donc consister qu'en classes de dates, où chaque date
94
signifie pour autant qu'elle entretient avec les autres dates des rapports complexes de
corrélation et d'opposition. Chaque classe se définit par une fréquence, et relève de ce qu'on
pourrait appeler un corps, ou un domaine d'histoire. […] L'histoire est un ensemble
discontinu formé de domaines d'hitoire, dont chacun est défini par une fréquence propre, et
par un codage différentiel de l'avant et de l'après. Entre les dates qui les composent les uns et
les autres, le passage n'est pas plus possible qu'il ne l'est entre nombres naturels et nombres
irrationnels. Plus exactement : les dates propres à chaque classe sont irrationnelles par
rapport à toutes celles des autres classes […] ».172
174
Cf. A. COMTE, Discours sur l’ensemble du positivisme (1848), Paris, Garnier Flammarion, 1998.
175
Voir Cahiers du GRM, n° 1, articles de A. Cavazzini et G. Sibertin-Blanc.
96
Le signe qu’une révolution est réussie, c’est qu’elle n’aura pas eu lieu ; c'est le
temps du futur antérieur auquel on pourra la conjuguer après coup, une fois qu'elle aura,
par son déroulement même, résorbé dans une continuité rétrospective l’effet de
discontinuité en quoi elle consiste au présent car son caractère foncièrement négatif ou
dissolutif (c'est le sens que Comte donne souvent à l’adjectif « révolutionnaire »). La
révolution a lieu, mais elle n’aura pas eu lieu. L’événement révolutionnaire n’apparaît
donc que dans une sorte d’entre deux. Ni tout à fait passé (puisqu’on n’est encore
dedans, on n’en fini pas d’échouer à y mettre un terme), ni à proprement parler à venir
(puisque dans son avenir son événementialité se sera dissipée), il est ce temps d’un
présent qui n’est que d’instabilité. Ajoutons : l'événement révolutionnaire est un
moment qui n’est pas non plus tout à fait présent, pour autant qu’il ne trouve pas à
s’inscrire subjectivement autrement que sous la forme négative d’une désorganisation
des structures intellectuelles, pratiques et affectives des individus et des groupes
sociaux. De ce point de vue subjectif encore, la révolution n’aura eu « lieu » qu’à la
condition que soit annulé son effet de discontinuité, qu’en soit « effacée » sa localisation
événementielle et traumatique.
Nous pouvons revenir maintenant sur l'analyse produite par François FURET
des problèmes rencontrés par l'historiographie de la Révolution française. Ces
problèmes témoignent de cette temporalité spéciale d'un tel événement, et de ses effets
sur les tentatives qui ont été faites pour l'analyser et le penser. C'est que dans cet
événement, la société française contemporaine s'est donnée, non pas un moment parmi
d'autres de son histoire, mais proprement un mythe de l'origine, analogue à celui
qu'avaient constituées pour l'Ancien Régime les invasions franques, où les historiens
avaient cherché « la clé de la structure de la société de cette époque » :
Ils pensaient que les invasions franques étaient à l'origine de la division entre noblesse et roture,
les conquérants étant la souche originelle des nobles, les conquis celle des roturiers. Aujourd'hui,
les invasions franques ont perdu toute référence au présent puisque nous vivons dans une société
où la noblesse n'existe plus comme principe social ; en cessant d'être le miroir imaginaire d'un
monde, elles ont perdu l'éminence historiographique dont ce monde les avait revêtues et son
passées du champ de la polémique sociale à celui de la discussion savante.
C'est qu'à partir de 1789, la hantise des origines, dont est tissée toute histoire nationale, s'investit
précisément sur la rupture révolutionnaire. Comme les grandes invasions avaient constitué le
mythe de la société nobiliaire, le grand récit de ses origines, 1789 est la date de naissance,
l'année zéro du monde nouveau... 176
Qu'on regarde par exemple le découpage académique des études historiques en France : l'histoire
« moderne » se termine en 1789, avec ce que la Révolution a baptisé l'« Ancien Régime », qui se
trouve ainsi avoir, à défaut d'un acte de naissance clair, un constat de décès en bonne et due
forme. A partir de là, la Révolution et l'Empire forment un champ d'études séparé et autonome,
qui possède ses chairs, ses étudiants, ses sociétés savantes, ses revues ; le quart de siècle qui
sépare la prise de la Bastille de la bataille de Waterloo est revêtu d'une dignité particulière : fin
176
F. FURET, Penser la révolution française, Paris, Gallimard, 1978, p. 14. Sur cette question, voir ci-
dessus Ière partie, chapitre 2.
97
Selon le sens que l'historien attribue aux principaux événements, il peut l'enfermer dans l'aréne
1789, année où l'essentiel du bilan terminal est acquis, la page de l'Ancien Régime tournée – ou
l'étendre jusqu'à 1794, jusqu'à l'exécution de Robespierre, en mettant l'accent sur la dictature des
comités et des sections, l'épopée jacobine, la croisade égalitaire de l'an II. Ou aller jusqu'au 18
Brumaire 1799, s'il veut respecter ce que les thermidoriens conservent de jacobins, le
gouvernement des régicides et la guerre avec l'Europe des rois. Ou encore intégrer à la
Révolution l'aventure napoéonienne […]. [On peut encore considérer] une histoire de la
Révolution infiniment plus longue, beaucoup plus étirée vers l'aval, et dont le terme n'intervient
pas avant la fin du XIXe siècle ou le début du XXe siècle. Car l'histoire du XIXe siècle français
tout entier peut être considérée comme l'histoire d'une lutte entre la Révolution et la
Restauration, à travers des épisodes qui seraient 1815, 1830, 1848, 1851, 1870, la Commune, le
16 mai 1977.178
François Furet entend ainsi épingler la façon dont le socialisme français, comme
idéologie politique, a pu venir se loger dans le récit de l'origine inauguré avec la
Révolution française, et s'appuyer sur lui tout en en inversant les termes, par un jeu de
symétrie passant de l'origine de l'histoire contemporaine à la fin de l'histoire universelle,
de la promesse infinie portée inauguralement par 1789 (« une annonciation que n'épuise
aucun événement »), à la promesse messianique de la Révolution de l'avenir. Sans entrer
dans l'équilibre lui-même instable entre la finesse des remarques de Furet sur les
présupposés de l'historiographie marxiste de la révolution française, et les partis pris
idéologiques qui le conduisent lui-même à identifier la problématique sociopolitique de
la révolution et la construction de sa représentation idéologique comme origine ou
comme fin de l'histoire, on soulignera plutôt que, bien que F. Furet se garde de se
réclamer, loin s'en faut, de tout héritage de la philosophie positiviste d'Auguste
COMTE, il retrouve de ce dernier l'idée que l'événement révolutionnaire ne peut être
pensé et connu qu'à la condition d'être rétroactivement annulé comme événement, c'est-
à-dire à la condition que l'effet de discontinuité et de bouleversement dont il a produit
l'impression sur ses contemporains (et sur les générations suivantes qui en restaient en
réalité elles aussi les contemporains tant qu'elles se rapportaient à cet événement comme
à cette origine absolue porteuse d'une promesse infinie) soit rétrospectivement résorbé
et effacé au profit d'une continuité du temps historique. Sans doute Aguste Comte était
toutefois plus conséquent, en considérant que cet effacement ne pouvait s'opérer dans la
représentation (y compris dans la représentation scientifique) qu'à la condition d'une
transformation en profondeur de la société, et donc des formes de subjectivité et de
conscience des individus qui lui appartiennent. C'est pourquoi la tâche de la pensée
positiviste était pour Comte indissociablement épistémique (transformation des modes
de connaissance), sociopolitique (réorganisation du corps social et de ses institutions), et
« morale » (transformations des formes de subjectivité) : elle devait viser à une
« rénovation » intégrale du corps social dans ses dimensions objectives et subjectives.
François Furet, ne prétendant se réclamer que d'un souci d'objectivité historiographique,
ne se risque pas explicitement à en appeler à une telle visée. Mais les arguments qu'il
avance au niveau épistémologique converge avec les analyses comtiennes, en en
181
Ibid., p. 18-19.
99
Vous pensez que la Révolution française est une rupture brutale dans notre histoire nationale ?
dit-il à ses contemporains. En réalité, elle est l'épanouissement de notre passé. Elle parachève
l'oeuvre de la monarchie. Loin de constituer une rupture, elle ne se peut comprendre que dans et
par la continuité historique. Elle accomplit cette continuité dans les faits, alors qu'elle apparaît
comme une rupture dans les consciences.
Tocqueville a donc élaboré une critique radicale de toute histoire de la Révolution fondée sur le
vécu des révolutionnaires. Cette critique est d'autant plus aiguë qu'elle rsete à l'intérieur du
champ politique – les rapports entre les Français et le pouvoir –, celui précisément qui semble
avoir été le plus transformé par la Révolution 184. Le problème de Tocqueville est celui de la
domination des communautés et de la société civile par le pouvoir administratif, à la suite de
l'extension de l'Etat centralisé ; cette mainmise de l'administration sur le corps social n'est pas
seulement le trait permanent qui joint le « nouveau » régime à l'« ancien », Bonaparte à Louis
XIV. C'est aussi ce qui explique, à travers une série de médiations, la pénétration de l'idéologie
« démocratique » (c'est-à-dire égalitaire) dans l'ancienne société française : en d'autres termes, la
« Révolution », dans ce qu'elle a de constitutif, à ses yeux (Etat administratif régnant sur une
société à idéologie égalitaire), et très largement accomplie par la monarchie, avant d'être
terminée par les jacobins et par l'Empire. Et ce qu'on appelle la « Révolution française », cet
événement répertorié, daté, magnifié comme une aurore, n'est qu'une accélération de l'évolution
politique et sociale antérieure. En détruisant non pas l'aristocratie, mais le principe aristocratique
dans la société, il a supprimé la légitimité de la résistance sociale à l'Etat central. Mais c'est
Richelieu qui avait montré l'exemple, et Louis XIV. 185
182
Ibid., p. 27 et suiv. (« ce “refroidissement” de l'objet “Révolution française”, pour parler en termes
lévi-straussiens, il n'est pas suffisant de l'attendre du temps qui passe. On peut en définir les conditions, et
même en repérer les premiers éléments, dans la trame de notre présent. Je ne dis pas que ces conditions,
ces éléments vont constituer enfin l'objectivité historique ; je pense qu'ils sont en train d'opérer une
modification essentielle dans le rapport entre l'historien de la Révolution française et son objet d'étude :
ils rendent moins spontanée, donc moins contraignante, l'identification aux acteurs, la célébration des
fondateurs ou l'exécration des déviants »).
183
Ibid., p. 31.
184
Furet fait allusion ici à différentes traditions historiographiques, d'inspiration tant marxistes que
sociologiques, qui avaient déjà mis à mal l'idée d'événement révolutionnaire comme rupture absolue, et
avaient souligné, sous la rupture politique et institutionnelle, les mutations antécédentes et de plus longue
durée des structures sociales et économiques, dont la révolution politique était la résultante et la
cristallisation sur le plan des institutions étatiques. L'originalité de Tocqueville consisterait à relativiser
l'idée de rupture historique sur le plan des institutions politiques elles-mêmes. En réalité l'idée est déjà
présente aussi bien que chez Marx (Le Dix-Huit Brumaire de Louis Bonaparte, ch. VII) que chez Comte ;
on en trouve des sources aussi bien dans l'historiographie contre-révolutionnaire, que dans
l'historiographie libérale ou encore saint-simonienne des premières décennies du XIXe siècle.
185
F. FURET, op. cit., p. 33-34.
100
Il peut sembler curieux que Furet attribue cette idée à Tocqueville, alors qu'elle
constitue en fait un leitmotiv de l'historiographie contre-révolutionnaire dès les années
1790 ; c'est même à cette dernière qu'Auguste Comte l'empruntera, pour la mettre au
service de son républicanisme sui generis186. Dans tout ce courant, on retrouve cette idée
nodale : il faut neutraliser ce qu'il y a de « révolutionnaire » dans l'événement, pour
pouvoir faire enfin une historiographie rigoureuse de l'événement révolutionnaire...
Mais Furet est ici l'héritier hétérodoxe d'un autre héritage plus récent, plus précisément
ancré dans les débats historiographiques de l'entre-deux-guerres où, au-delà du seul
événement révolutionnaire, fut mise en question la catégorie d'événement comme telle :
ce fut tout particulièrement l'oeuvre de l'important courant de « l'histoire sociale » au
sein de l'Ecole des Annales, sur laquelle il faut à présent revenir. Nous verrons alors que
les enjeux critiques de la notion d'événement historique, ne se réduisent nullement à
l'alternative binaire continuité/discontinuité – ou à l'alternative entre la saine rationalité
historiographique restituant les continuités temporelles, et la représentation idéologique
des avènements absolus faisant illusoirement rupture dans la continuité de l'histoire –,
mais qu'ils touchent plus profondément la conception du temps historique lui-même, et
de sa multiplicité ou complexité interne.
188
Ch.-V. LANGLOIS, Ch. SEIGNOBOS, Introduction aux études historiques, Paris, Hachette, 1898,
p. 275
189
« Ce que les fondateurs de l'école des Annales avaient voulu combattre, c'était d'abord la fascination
par l'événement unique, non répétable, ensuite l'identification de l'histoire à une chronique améliorée de
l'Etat, enfin – peut-être surtout – l'absence de critère de choix, donc de problématique dans l'élaboration
de ce qui compte comme “faits” en histoire. Les faits, ces historiens ne cessent de le répéter, ne sont pas
donnés dans les documents, mais les documents sont sélectionnés en fonction d'une problématique. Les
documents eux-mêmes ne sont pas donnés : les archives officielles sont des institutions qui reflètent un
choix implicite en faveur de l'histoire conçue comme recueil d'événements et comme chronique de l'Etat.
Ce choix n'étant pas déclaré, le fait historique a pu paraître régi par le document et l'historien recevoir ses
problèmes de ces données » (P. RICOEUR, Temps et récit, t. I, Paris, Point-Seuil, p. 193).
102
C'est en effet dans l'histoire politique, militaire, diplomatique, ecclésiastique, que les individus –
chefs d'Etats, chefs de guerre, ministres, diplomates, prélats – sont censés faire l'histoire. C'est là
aussi que règne l'événement assimilable à une explosion. « Histoire de batailles » et « histoire
événementielle » […] vont de pair. Primat de l'individu et primat de l'événement ponctuel sont
les deux corollaires obligés de la prééminence de l'histoire politique. 192
Ce sont ces trois présupposés que concentre le concept d'événement critiqué par
les tenants des Annales, critique dont F. SIMIAND avait posé les premières bases dès
1903193, et que formulera après guerre en toute clarté Fernand Braudel dans sa préface à
l'un de ses grands ouvrages, La Méditerranée et le Monde méditerranée à l'époque de
Philippe II (1949), puis l'année suivante dans sa « Leçon inaugurale » au Collège de
France194. L'enjeu en sera alors indissociablement épistémologique et stratégique.
Epistémologique d'abord : à la focalisation sur l'histoire politique dans sa dimension
individuelle, il s'agira de substituer une nouvelle structure d'objet pour l'historiographie,
apparentée au concept de « fait social total » forgé par l'anthropologue et sociologue
Marcel MAUSS, c'est-à-dire un « fait » passé entrecroisant toutes les dimensions
collectives de la vie sociale : économique, politique, sociologique, culturelle... Aussi les
« agents » du processus historique ne seront-ils plus prioritairement des individus
exemplaires, tels les « grands hommes » de l'« Histoire de France », mais des
ensembles sociologiques, économiques, culturels : « groupes, catégories et classes
sociales, villes et campagnes, bourgeois, artisans, paysans et ouvriers... Avec Braudel,
l'histoire devient même une géo-histoire, dont le héros est la Méditerranée et le monde
méditerranée, avant que lui succède, avec Huguette et Pierre Chaunu, l'Altlantique entre
Séville et le Nouveau Monde »195. Corrélativement, contre la focalisation de
l'historiographie « méthodique » sur les événements saisis dans leur connotation de
hauts faits, de mutations brusques et d'actions décisives, il s'agira de faire valoir une
temporalité sociale dont les principales catégories (structure, conjoncture, cycle,
tendance, croissance, crise) seront empruntées aux autres sciences sociales, l'économie,
la démographie et la sociologie. D'où aussi l'enjeu stratégique : la critique de la
catégorie d'événement prend sens dans le cadre d'une entreprise plus large qui tient à la
190
P. RICOEUR, Temps et récit, t. I, op. cit., p. 183.
191
Voir supra. Ie partie, chap. 2.
192
P. RICOEUR, Temps et récit, t. I, op. cit., p. 184-185.
193
F. SIMIAND, « Méthode historique et sciences sociales. Etude critique d'après les ouvrages récents de
M. Lacombe et de M. Seignobos. 2e partie », Revue de Synthèse Historique, 1903, p. 129-157.
194
F. BRAUDEL, « Positions de l'histoire en 1950 », rééd. in Ecrits sur l'histoire, Paris, Champs-
Flammarion, 1969, p. 16-38.
195
P. RICOEUR, Temps et récit, t. I, op. cit., p. 185 (Ricoeur fait allusion ici à la somme de Huguette et
Pierre CHAUNU, Séville et l’Atlantique (1504-1650), Paris, S.E.V.P.E.N., 1955-1960, 12 vol. ; il y fera à
nouveau référence plus loin.
103
Il faut d'abord aborder, en elles-mêmes et pour elles-mêmes, les réalités sociales. J'entends par là
toutes les formes larges de la vie collective, les économies, les institutions, les architectures
sociales, les civilisations enfin, elles surtout – toutes réalités que les historiens d'hier, certes, n'ont
pas ignorées, mais que, sauf d'étonnants précurseurs, ils ont trop souvent vues comme une toile
de fond, disposée seulement pour expliquer, ou comme si l'on voulait expliquer les actions
d'individus exceptionnels autour desquels l'historien s'attarde avec complaisance.
Immenses erreurs de perspective et de raisonnement, car ce que l'on cherche ainsi à accorder, à
inscrire dans le même cadre, ce sont des mouvements qui n'ont ni la même durée, ni la même
direction, les uns qui s'intègrent dans le temps des hommes, celui de notre vie brève et fugitive,
les autres dans ce temps des sociétés pour qui une journée, une année ne signifient pas grand-
chose, pour qui, parfois, un siècle entier n'est qu'un instant de la durée. Entendons-nous : il n'y a
pas un temps social d'une seule et simple coulée, mais un temps social à mille vitesses, à mille
lenteurs qui n'ont presque rien à voir avec le temps journalistique de la chronique et de l'histoire
traditionnelle. Je crois ainsi à la réalité d'une histoire particulièrement lente des civilisations, dans
leurs profondeurs abyssales, dans leurs traits structuraux et géographiques. Certes, les
civilisations sont mortelles dans leurs floraisons les plus précieuses ; certes, elles brillent, puis
elles s'éteignent, pour refleurir sous d'autres formes. Mais ces ruptures sont plus rares, plus
espacées qu'on ne le pense. Et surtout, elles ne détruisent pas tout également. Je veux dire que,
dans telle ou telle aire de civilisation, le contenu social peut se renouveler deux ou trois fois
presque entièrement sans atteindre certains traits profonds de structure qui continueront à la
distinguer fortement des civilisation voisines.
D'ailleurs, il y a, plus lente encore que l'histoire des civilisations, presque immobile, une histoire
des hommes dans leurs rapports serrés avec la terre qui les porte et les nourrit ; c'est un dialogue
qui ne cesse de se répéter, qui se répète pour durer, qui peut changer et change en surface, mais
se poursuit, tenace, comme s'il était hors de l'atteinte et de la morsure du temps. 196
198
Ibid.
105
Réintroduisons en effet la durée. J'ai dit que les modèles étaient de durée variable : ils valent le
temps que vaut la réalité qu'ils enregistrent. Et ce temps pour l'observateur du social, est
primordial, car plus significatifs encore que les structures profondes de la vie sont leurs points de
rupture, leur brusque ou lente détérioration sous l'effet de pressions contradictoires. […] En fait,
l'historien ne sort jamais du temps de l'histoire : le temps colle à sa pensée comme la terre à la
bêche du jardinier.201
Ce qui conduit Braudel a soulever le problème, sans toute fois le thématiser pour
lui-même, de l'articulation des temporalités différentes, de la façon dont elles
s'intercallent les unes dans les autres, ou dont elles peuvent entrer en conjonction :
comment l'histoire peut-elle « retrouver le jeu multiple de la vie, tous ses mouvements,
toutes ses durées, toutes ses ruptures, toutes ses variations » ? Il arrive à Braudel de
parler d'une « dialectique des durées » : qu'est-ce à dire ?
de l'historien).
Michel FOUCAULT en a fait l'observation détaillée dans un article de 1970
intitulé « Revenir à l’histoire »204, où, à rebours des antiennes sur le structuralisme
souvent critiqué pour avoir nié la temporalité des changements et des mutations
diachroniques, il montre au contraire la façon dont l'historiographie renouvelée par les
procédés structuralistes a conduit à replacer au centre de l'épistémologie des sciences
sociales les concepts de changement et d'événement.
Ce renouvellement épistémologique, qui déplace le concept d'événement mais
ne l'abolit pas, s'inscrit d'abord à ses yeux dans le cadre d'un déplacement théorique et
idéologique plus large, affranchissant la méthodologie historienne contemporaine des
présupposés généraux qui grevaient l'historiographie du XIXe siècle. Cette dernière était
profondément inscrite dans la lutte idéologique d'une nouvelle classe sociale en plein
essor, qui devait chercher à « fond[er] son droit à occuper le pouvoir ». Pour ce faire,
elle appelait, à l'instar de Michelet, à « la tâche de rendre vivante la totalité du passé
national », soulignait par suite les continuités historiques, cherchait à montrer le patient
essor, à travers l'obscurité des siècles, d'une entité transcendante donnée de tout temps
(la Nation éternelle, le Peuple, la République, etc.). Dans ce contexte idéologico-
politique, résume Foucault en reprenant ici une observation familière à l'historiographie
marxiste,
L’histoire était alors utilisée pour donner une pseudo-éternité à l'état de la société
actuelle. En faisant de celle-ci le point terminal d'évolutions historiques plongeant leurs
racines dans le lointain des siècles, elle visait à leur donner une nécessité intangible.
L'historiographie avait pour fonction de montrer que le règne de la bourgeoisie « n’était
que le résultat, le produit, le fruit d’une lente maturation et que dans cette mesure là ce
règne était parfaitement fondé ». Elle apprenait en somme que, s'il y avait eu de
l'histoire, désormais il n'y en aurait plus. En sanctifiant le présent, elle l'éternisait.
L'histoire servait à déshistoriciser l'état actuel des choses.
Contre quoi la pratique contemporaine de l’histoire se montrerait attachée
désormais à « l’analyse des transformations dont sont effectivement susceptibles les
sociétés »206. D’où une modification des catégories fondamentales de l’historiographie,
qui substitue aux concepts de « temps » et de « passé » ceux de changement et
d’événement. La critique menée par l’Ecole des Annales contre la notion traditionnelle
d’événement, indexée sur les hauts faits de l’histoire politique, militaire ou
diplomatique, a rendu possible un nouveau concept d'événement qui soutient un
nouveau rapport de l'histoire aux documents constituant son matériau de travail.
Foucault se réfère particulièrement à un méthode historiographique appelée « l’histoire
sérielle », qui fait apparaître des procédés de production d’une événementialité multiple
et variable en fonction de constructions de séries207. La mise en série consiste à établir
204
Il s’agit de la conférence prononcée par Michel Foucault à l’université de Keio en 1970, publiée sous
le titre « Revenir à l’histoire », in M. FOUCAULT, Dits et écrits, Paris, Gallimard, 1994, t. II, n° 103,
p. 268-281.
205
Ibid., p. 272.
206
Ibid., p. 272.
207
L'expression d'« histoire sérielle » est forgée par Pierre CHAUNU, pour qualifier la méthode qu'il met
d'abord en oeuvre avec Huguette CHAUNU dans Séville et l’Atlantique (1504-1650), Paris, S.E.V.P.E.N.,
107
« L'histoire sérielle ne se donne pas des objets généraux et constitués d'avance, comme la
féodalité ou le développement industriel. L'histoire sérielle définit son objet à partir d'un
ensemble de documents dont elle dispose. C'est ainsi qu'on a étudié, il y a une dizaine
d'années, les archives commerciales du port de Séville au cours du XVIe siècle : tout ce qui
concerne l'entrée et la sortie des bateaux, leur nombre, leur cargaison, le prix de vente de
leurs marchandises, leur nationalité, l'endroit d'où ils venaient, l'endroit où ils allaient. Ce
sont toutes ces données, mais ce sont ces seules données qui constituent l'objet de l'étude.
Autrement dit, l'objet de l'histoire n'est plus donné par une sorte de catégorisation préalable
en périodes, époques, nations, continents, formes de culture... On n'étudie plus l'Espagne ou
l'Amérique pendant la Renaissance, on étudie, et c'est là le seul objet, tous les documents qui
concernent la vie du port de Séville de telle date à telle date. La conséquence, et c'est le
deuxième trait de cette histoire sérielle, c'est que cette histoire n'a pas du tout pour rôle de
déchiffrer aussitôt à travers ces documents quelque chose comme le développement
économique de l'Espagne ; l'objet de la recherche historique, c'est d'établir à partir de ces
211
Ibid., p. 279.
109
212
M. FOUCAULT, « Revenir à l'histoire », op. cit., p. 276-279.