Averroès Et L'averroïsme
Averroès Et L'averroïsme
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Édition imprimée
ISBN : 9782729707699
Nombre de pages : 352
Référence électronique
BAZZANA, André (dir.) ; BÉRIOU, Nicole (dir.) ; et GUICHARD, Pierre (dir.). Averroès et l’averroïsme : Un
itinéraire historique du Haut Atlas à Paris et à Padoue. Nouvelle édition [en ligne]. Lyon : Presses
universitaires de Lyon, 2005 (généré le 20 novembre 2019). Disponible sur Internet : <http://
books.openedition.org/pul/19465>. ISBN : 9782729710910. DOI : ERREUR PDO dans /localdata/www-
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La vaste production intellectuelle du cadi de Cordoue Abû l-Walîd Ibn Rushd, l'Averroès des
Latins, touche à la plupart des sciences religieuses et profanes (droit, médecine, philosophie...)
connues à l'époque almohade, dans laquelle s'insère totalement sa carrière professionnelle et
intellectuelle (vers 1150-1198). L'amitié des califes, qui apprécient la puissance de sa pensée, ne
lui évite pas la brève disgrâce qui, à la fin de sa vie, sanctionne son intérêt pour les « sciences des
anciens », non plus que l'oubli relatif de son œuvre, dans un monde musulman qui s'oriente alors
vers d'autres perspectives. Ses écrits auront au contraire chez les Latins, chez lesquels il
commence à être connu un quart de siècle après sa mort, un immense retentissement, à tel point
que certains veulent voir en lui le « père » de la pensée laïque occidentale.
2
Présentation
Pierre Guichard
1 En 1153, Abu-l-Walid ibn Rushd, membre d’une honorable famille de juristes cordouans
(son grand-père était cadi de Cordoue), âgé alors de vingt-sept ans, commençait sa
carrière intellectuelle connue par un séjour à Marrakech. Quelques années plus tôt, le
puissant empire almohade s’était imposé au Maroc (1147), d’où il était en train de
s’étendre à l’Espagne. Ibn Rushd se trouvait-il dans la capitale du nouvel empire à
l’occasion d’un rassemblement d’intellectuels favorables à un régime fondé sur une
idéologie puissamment originale ? Il est en tout cas plausible de placer à ce moment la
rédaction de ses premiers écrits proalmohades, actuellement perdus. La même date
de 1153 est généralement retenue comme celle de la construction, par le premier calife
almohade Abd al-Mu’min, au cœur du Haut Atlas, de l’étonnante mosquée de Tinmal,
sur le site de laquelle Ibn Rushd s’est peut-être rendu. Elevé en commémoration de la
naissance du mouvement almohade dans cette vallée montagnarde, un quart de siècle
plus tôt, l’édifice est l’un des plus remarquables témoignages artistiques de l’originalité
idéologique propre à ce mouvement révolutionnaire d’une grande efficacité, qui devait
dominer pendant un siècle tout l’Occident musulman.
2 En 1198, disparaissait à Marrakech aussi le même Ibn Rushd, plus connu dans la culture
occidentale sous le nom d’Averroès. Cadi de Cordoue, très lié au grand calife al-Mansûr
dont il était le conseiller et le médecin, il était devenu, pendant le demi-siècle qui a vu
se développer sa production intellectuelle, intense et diversifiée, l’un des plus grands
philosophes de l’Islam, au sein de ce même empire almohade qui venait de remporter
sur les chrétiens, en 1194, la grande victoire d’Alarcos. Il avait connu à la fois les
honneurs officiels, et, à la fin de sa vie, une disgrâce inattendue et encore mal
expliquée. Celle-ci préfigure, en quelque sorte, le peu d’écho que sa pensée devait
finalement connaître dans le monde musulman. Au contraire, trois quarts de siècle
après sa mort, ses idées – ou celles qu’on lui attribuait – étaient passionnément
discutées à Paris, et “l’averroïsme latin” de certains maîtres ès arts de l’Université
sévèrement condamné par l’évêque Etienne Tempier, en 1277. C’est au milieu de ces
controverses parisiennes sur l’averroïsme qu’Alain de Libera voit naître
“l’intellectualité” occidentale. Deux siècles plus tard, l’impact de l’oeuvre d’Averroès,
3
Abu 1-Qasim b. Rushd, père de ce dernier, cadi de Cordoue. Il est chassé par la révolte
1137-1145
des Cordouans contre le régime almoravide.
1151 Les Cordouans envoient une délégation au calife almohade Ἁbd al-Mu’min à Marrakech.
1158-1169 Cordoue exposée aux attaques de l’émir de Murcie et Valence Ibn Mardanish.
Mort de Ἁbd al-Mu’min ; Abu Ya‘qub Yusuf lui succède (il ne prend le titre de calife
1163
qu’en 1168.).
Ibn Rushd, avec d’autres docteurs, accompagne le calife lors de la campagne de Huete,
1172
contre la Castille, après la soumission d’Ibn Mardanish la même année.
1182 Ibn Rushd remplace Ibn Tufayl, démissionnaire, dans sa charge de médecin du calife.
1184 Mort de Yusuf lors de la campagne contre Santarem ; Abu Yusuf Ya‘qub calife.
Ibn Rushd, grâcié, rappelé à Marrakech, mais non rétabli dans ses fonctions, meurt en
1198
décembre.
Avant-propos : l’actualité
d’Averroès
Roger Arnaldez
1 Quand on célèbre l’œuvre d’un penseur du passé, une question se pose normalement :
quelle est aujourd’hui son actualité ? Cette question est d’autant plus brûlante, dans le
cas d’Averroès, qu’il n’a pas eu de successeurs dans le monde islamique et que son
influence ne s’est exercée que parmi les philosophes chrétiens, ainsi que l’a montré E.
Renan. Il ne s’agit pas de chercher le profit que les musulmans actuels pourraient tirer
de sa pensée et de son exemple, relativement aux problèmes qui se posent à eux de nos
jours : c’est à eux de le dire. Quoi qu’il en soit, il n’est pas sans intérêt de tenter de voir
ce que peuvent représenter Averroès et l’averroïsme pour un penseur contemporain,
qu’il soit ou non musulman.
2 Le passé, en tant que tel, retient toujours l’attention de l’historien et, de ce point de
vue, la personne et l’œuvre d’Averroès sont des témoins de la vie politique et culturelle
en Espagne musulmane sous les Almohades. En outre, les raisons et la nature de son
influence dans l’Occident chrétien sont importantes pour l’histoire de la philosophie,
mais ce n’est pas là ce qui peut constituer l’actualité d’Averroès.
3 Sans doute dira-t-on qu’un grand penseur est toujours actuel car, ainsi qu’on l’a fait
remarquer, l’histoire de la philosophie diffère de l’histoire des sciences en ce que, pour
elle, le présent ne se construit pas sur une renonciation au passé. En ce sens, Aristote
comme philosophe garde une valeur qu’il a perdue comme auteur de la Physique. On en
dira autant d’Averroès, qui fut son commentateur et son disciple. C’est que la pensée
philosophique pose des problèmes qui sont constants, bien que les solutions proposées
varient avec les doctrines, et il est en tout temps utile de voir comment on a tenté de
les résoudre. Mais ne peut-on aller plus loin dans la recherche de l’actualité
d’Averroès ?
4 Il nous semble d’abord que, dans la mesure où il a été convaincu par l’œuvre d’Aristote,
il représente un type de pensée qui n’est pas mort, ou en tout cas que l’on peut désirer
faire revivre. Il s’agit d’une conception de la métaphysique qui s’oppose directement,
en Islam, à celle d’Avicenne. Mais cette opposition se retrouve à travers toute l’histoire
7
avec les conclusions des preuves démonstratives, ou interpréter les autres. D’ailleurs
Dieu lui-même recommande l’interprétation (ta’wîl) à ceux qui en sont capables.
7 Ainsi, la doctrine d’Averroès, prise sous tous ses aspects, présente une remarquable
cohérence. Elle est fondée sur une solide conviction de l’unité de la nature humaine et,
par suite, de l’harmonie possible de la vie des hommes dans une société bien organisée,
telle la Communauté musulmane groupée sous la Loi coranique convenablement
comprise. On voit alors que cette doctrine ainsi considérée se présente comme
l’expression de la personnalité même d’Averroès qui l’inspire par son unité profonde.
Car ce serait une erreur de croire, comme l’ont fait à tort certains historiens, que le
philosophe, le médecin, le juriste et le Grand Cadi de Cordoue ne sont que des
personnages joués par un homme qui se préoccupait peu de les accorder. L’accord de la
raison et du dogme n’est pas une mise en scène secondaire : il est réellement vécu avant
d’être pensé par Averroès en qui la croyance en la philosophie et en la science d’une
part, la foi religieuse et le sérieux de ses activités de juge religieux d’autre part, ne se
séparent pas et ne s’enferment pas dans des tiroirs sans aucune véritable
communication entre eux. On chercherait en vain la moindre trace d’hypocrisie dans
ses écrits et dans son comportement personnel.
8 Dans ces conditions, en dépit du fait incontestable que telles ou telles de ses thèses nous
apparaissent aujourd’hui comme relevant d’un autre âge et comme, à la lettre,
dépassées, Averroès reste un maître à penser, un modèle de franchise et de sérieux
dans la façon d’aborder les problèmes les plus complexes et d’y réfléchir. C’est en ce
sens qu’il demeure actuel et que sa pensée peut être utilement enseignée aux hommes
de notre temps.
AUTEUR
ROGER ARNALDEZ
Membre de l’Institut
9
Asbāġ et des Banū Ḥamdīn. La jeunesse d’Averroès se déroule dans une grande ville
dont l’histoire politique plutôt agitée n’est connue que dans ses grandes lignes.
6 L’alternance à la magistrature est elle-même à plusieurs reprises liée à des vicissitudes
politiques. Abū 1-Walīd b. Rušd « le grand-père » avait, en 1120, pris le parti des
Cordouans révoltés pendant plusieurs mois contre le pouvoir almoravide à l’occasion
d’un incident qui avait opposé une femme de la ville à un milicien du régime. Il avait
alors démissionné ou été démissionné pour être remplacé par un Ibn Hamdīn. Le père
d’Averroès, Abū 1-Qāsim b. Rušd, a à son tour occupé la magistrature suprême après
1137 ; mais il est peu populaire, et en 1145, lors de la crise du régime almoravide, les
Cordouans le remplacent par un membre de la famille des Banū Ḥamdīn. L’ancienne
capitale du califat connaît deux ou trois années extrêmement agitées.
7 Alors que la dynastie almoravide s’effondre, et que s’impose au Maroc le pouvoir des
Almohades, ce cadi Ibn Hamdīn, est porté à la direction de la ville (ri‘āsa) par les
habitants pendant quelques mois. La ville se trouve disputée entre ce gouvernant
éphémère et d’autres forces politico-militaires, dont les derniers contingents
almoravides qui se réfugient finalement à Grenade, mais aussi le roi de Castille, qui
profite de l’affaiblissement militaire provoqué par la crise pour attaquer l’ancienne
capitale du califat. En 1149 les Cordouans ainsi menacés envoient leur adhésion au
souverain almohade qui s’est installé deux ans plus tôt à Marrakech. L’année suivante,
des jeunes gens des meilleures familles de Cordoue et de Séville sont envoyés dans la
capitale pour y recevoir une éducation conforme aux idéaux du nouveau régime. Après
quelques années de tranquillité au cours desquelles l’autorité almohade parvient à
s’imposer dans le centre d’al-Andalus (Grenade est finalement tombée en 1155), la ville
est à nouveau menacée par les incursions que l’émir indépendant et anti-almohade de
Murcie Ibn Mardanīš mène à partir de 1158 contre les villes d’Andalousie qui ont
reconnu l’autorité du pouvoir de Marrakech.
8 Pour affirmer et consolider la présence almohade, le calife ‘Abd al-Mu’min ordonne
en 1161 de transférer de Séville à Cordoue le gouvernement de la province. Le
secrétaire et chroniqueur Ibn Sàhib al-Salà, qui assista à ce transfert, dit que les
familles nobles de la ville sortirent pour accueillir les chefs almohades, membres de la
dynastie, qui venaient s’y installer, et que les habitants étaient alors au nombre de 82
hommes tant la cité avait souffert du dépeuplement provoqué par les vicissitudes
politico-militaires. Le même auteur fait état d’importantes mesures de restauration et
de reconstruction de Cordoue au cours des mois qui suivirent. Mais la mort du premier
calife almohade et l’avènement de son fils, très attaché à Séville, où il avait passé six
ans, mirent un terme à cette tentative de réinstaller l’administration centrale d’al-
Andalus à Cordoue.
9 Dans ce contexte, on ne sait pratiquement rien de la vie d’Averroès de sa naissance au
début de l’époque almohade. Il a reçu, à Cordoue, et peut-être aussi à Séville compte
tenu des difficultés que connut la première ville, l’éducation qui était celle des lettrés
musulmans de son temps et qui associait aux sciences juridico-religieuses une bonne
connaissance des lettres arabes. Le niveau en fut particulièrement relevé, comme il
convenait à une importante famille de juristes de l’époque. On ne sait pas bien à quel
moment il commença à étudier aussi la médecine et la philosophie. Ses maîtres dans ce
domaine semblent avoir été Ibn Harün (médecin du gouverneur almohade de Séville
après 1149) et surtout Ibn Tufayl (que l’on trouve en 1154 secrétaire du gouverneur
almohade de Ceuta et Tanger). Les biographes insistent bien davantage sur sa
12
de l’époque almoravide grâce aux lettres de la Geniza du Caire. On ne sait pas s’il y avait
une classe de marchands musulmans du même niveau, formant dans les villes une sorte
de “bourgeoisie d’affaires”. L’élite urbaine ne semble guère avoir cherché à s’emparer
du pouvoir local. Elle ne le fait temporairement – comme les Cordouans, qui confient
l’administration de leur ville au cadi Ibn Hamdîn en 1145-1146-qu’en cas de nécessité,
durant les périodes de crise accusée du pouvoir central.
d’informations sur la carrière d’Ibn Rušd, ni sur ses rapports avec le pouvoir politique.
On connaît mieux la chronologie de certaines de ses œuvres. Toujours aux environs
de 1170, il est présenté, pour ses compétences philosophiques, au second calife
almohade Abu Ya‘qūb Yūsuf (1163-1184) par son maître, Ibn Tufayl, qui était médecin
du calife. En 1182, il devient à son tour médecin du calife à la place d’Ibn Tufayl, mort
peu après. Il est aussi cadi de Cordoue, comme l’avaient été son père et son grand-père.
Bien que très proche des deux califes Abū Ya‘qūb et Abu Yūsuf Ya‘qūb al-Mansūr
(1184-1199), il est disgracié pendant deux ou trois ans vers la fin de sa vie, pour des
raisons assez obscures (1195-1198), puis rappelé auprès du calife très peu de temps
avant sa mort survenue à la fin de la même année (et un an avant celle du calife lui
même).
L’ash‘arisme
21 L’Islam orthodoxe se rallie finalement au XIe siècle à la doctrine dite “acharite” (du
nom d’al-Aš‘arī, docteur du Xe siècle), sorte de “voie moyenne” entre l’excès de
rationalisme des mutazilites et l’excès de formalisme de l’orthodoxie (cette doctrine
maintient jusqu’à un certain point les idées de responsabilité humaine et de
connaissance rationnelle de Dieu ; n’admet que des attributs divins incorporels ; admet
que le Coran est bien la parole éternelle de Dieu, mais comme “idée pure”, dont
l’expression créée est le Coran. Quant à la matérialité de celui-ci, son encre et ses
lettres par exemple, ils sont une création de l’homme...). On a dit que c’était davantage
un accommodement qu’une conciliation. L’ash‘arisme ne s’affirme véritablement en
Orient qu’à partir de la fin du XIe siècle sous les Turcs Seldjoukides, grâce à l’appui du
grand vizir Niẓām al-Mulk, qui gouverne le califat oriental sous les sultans seldjoukides
Alp Arslan et Malik Shah, de 1064 à 1095. C’est alors qu’il s’impose comme une sorte de
doctrine quasi officielle dans le cadre des madrasas (institutions d’enseignement
chargées de former les cadres du régime) créées sous son gouvernement. Selon G. Wiet :
« C’est dans ces établissements que furent formés les esprits qui contribueront à la
résistance contre les Croisés et contre les Mongols : politiquement la madrasa a sauvé
l’Islam ».
22 Le plus grand docteur acharite dont la pensée se soit développée dans le milieu
constitué autour de Niẓām al-Mulk, où dominent les Iraniens, est al-Ġaẓalī, mort
en 1011. Originaire du nord de l’Iran, formé à Nichapour, c’est d’abord un jurisconsulte
chaféite, ensuite un “théologien dogmatique” (mutakallim) acharite, c’est-à-dire un
adepte de la “théologie dogmatique” ou apologie défensive (kalam), qui met l’usage de la
raison au service du dogme révélé, enfin un soufi (mystique), mais respectueux de la loi
16
(il rejette fortement l’idée, défendue par certains soufis, que l’amour de Dieu peut
conduire à une dispense de la loi). Il a étudié à fond les philosophes (falāsifa) et, ayant
en quelque sorte repéré leurs limites pour la connaissance de la vérité, il rédige son
célèbre Tahāfut al-falāsifa (“L’incohérence des philosophes”). Il fait prévaloir une
doctrine syncrétique de tendances diverses, qui cherche à réconcilier l’observation de
la loi et l’amour de Dieu à orientation mystique. Son succès considérable et son
influence très rapide et très profonde entraînent dans l’Orient seldjoukide le discrédit
de l’aristotélisme, qu’avaient cherché à mettre à l’honneur les falasīfa (al-Farabī, mort
en 950, et Ibn Sinā, mort en 1037). On a comparé l’ampleur de son effort intellectuel et
le caractère décisif de son apport en matière de conciliation de la religion et de la
réflexion philosophique à ceux de saint Thomas d’Aquin dans l’Occident chrétien.
pouvoir, par les deux grands noms d’Ibn Ṭufayl et d’Ibn Rušd, ne sont pas aisément
explicables. Les califes mu’minides – le premier souverain ‘Abd al-Mu’min, qui a
succédé à Ibn Tūmart à la direction du mouvement en 1130, et règne à Marrakech
de 1147 à 1163, et surtout ses successeurs Ier et Yacqūb al-Mansūr – sont eux-mêmes des
“intellectuels” très ouverts à ce secteur de la culture arabe. Ibn Tufayl était, on l’a vu, le
médecin personnel du calife. C’est à l’initiative de celui-ci qu’il demande à son disciple
Ibn Rušd de rédiger un commentaire d’Aristote, qui dans la perspective envisagée ici
est son œuvre la plus significative. Le même Ibn Rušd, dans son Tahāfut al-tahafūt –
“L’Incohérence de l’incohérence” – défend la philosophie contre al-Ġazālī et son
“Incohérence des philosophes” ; il exprime ouvertement son mépris de la dialectique
des gens du kalām (apologie défensive, ou théologie dogmatique), des « esprits malades
qui ne font que mettre en pièces la loi de la religion ».
26 Mais ces textes fondamentaux de la falsafa andalouse sont élaborés à l’ombre du
pouvoir, et la majorité des docteurs malikites andalous restent hostiles. C’est cette
hostilité qui expliquerait la disgrâce temporaire d’Ibn Rušd en 1197 : le calife Abū
Ya‘qūb al-Mansūr aurait alors besoin du concours des fuqahā’ (docteurs de l’Islam)
malikites pour engager toutes les forces de l’empire almohade dans les grandes
expéditions victorieuses qu’il entreprend contre les chrétiens en Espagne, et il aurait
cédé à la pression des milieux religieux. L’épisode reste cependant insuffisamment
expliqué.
27 La fin de la vie d’Ibn Rušd, sa disgrâce et ses quelques mois de retour à Marrakech
auprès du calife, avant sa mort en 1198, un an avant le calife lui-même mort en 1199, se
situent en effet au moment de l’apogée de l’empire almohade. Dans les premières
années du tout jeune al-Nāsir, le successeur et fils d’al-Mansūr, les succès semblent
d’abord se confirmer avec l’occupation des Baléares, où s’était maintenu un émirat
almoravide hostile, en 1202-1203, et une grande campagne victorieuse en Ifrīqiya pour
y rétablir l’autorité du califat menacée (1205-1206). Mais les succès almohades en
Espagne (grande victoire d’Alarcos sur les chrétiens, en 1195) n’ont fait en réalité que
contenir la puissance croissante des royaumes chrétiens du nord de l’Espagne. Ceux-ci
réussissent à faire taire leurs divisions pour organiser une grande “croisade”, appuyée
par la papauté, dont l’âme est l’archevêque de Tolède, Rodrigo Jiménez de Rada. La
bataille décisive a lieu à Las Navas de Tolosa, dans le centre de la péninsule, dans
l’actuelle région de la Manche, le 16 juillet 1212. La grande défaite qu’y subissent les
musulmans, due en partie à l’énergie et au courage personnels du roi de Castille
Alphonse VIII, contrastant avec la personnalité moins forte de son adversaire al-Nasīr,
semblent avoir comme brisé les ressorts trop tendus du vaste empire almohade. Les
chrétiens ne peuvent exploiter immédiatement leur avantage (mort des deux
vainqueurs de Las Navas, Pierre II d’Aragon en 1213 à Muret et Alphonse VIII en 1214),
mais la progression chrétienne reprend avec vigueur à partir de 1229-1230, coïncidant
avec l’effondrement du pouvoir almohade dans la péninsule.
BIBLIOGRAPHIE
LE GOFF Jacques, Les Intellectuels au Moyen Âge, Paris (“Le Temps qui court”), 1957.
MASSE Henri, L’Islam, Paris (Armand Colin) ; plusieurs éditions depuis 1930.
RENUCCI Paul, L’Aventure de l'humanisme européen au Moyen Age ( IVe- XIVe siècle), Paris (“Les Belles
Lettres”), 1953.
URVOY Dominique, Pensers d’al-Andalus. La vie intellectuelle à Cordone et Séville au temps des empires
berbères (fin XIIe siècle – début XIIIe siècle), Toulouse (Presses Universitaires du Mirail/CNRS), 1990.
ID., Averroès : les ambitions d’un intellectuel musulman, Paris (Flammarion), 1998.
20
Mértola
Société et vie matérielle à l’époque almohade dans le Gharb al-andalus
Santiago Macias
5 Grâce au site exceptionnel de l’éperon rocheux qui sépare le cours du Guadiana de celui
d’un affluent (fig. 1), la ville ancienne de Mértola était célèbre chez les géographes de
l’Antiquité par l’importance de ses fortifications. À l’époque pré-romaine, Mértola était
déjà un important foyer commercial, car il s’agissait du port intérieur le plus
septentrional sur le cours du grand fleuve. C’est ici qu’arrivaient et s’installaient les
gens et que circulaient les produits provenant des contrées les plus lointaines du
monde méditerranéen antique. C’est également ici que se croisaient le fleuve et les
routes qui amenaient le pain et l’huile d’olive des terrains argileux de Beja et les
minéraux d’Aljustrel et de São Domingos. La combinaison de tous ces facteurs a valu à
Mértola dans le passé une importance historique que Ton peut à peine deviner dans le
petit bourg actuel, oublieux des statuts jadis affichés de ville romaine et pré-romaine,
de capitale d’un royaume musulman et de siège des chevaliers de l’Ordre de Saint
Jacques. Toutefois, les monuments et d’autres témoins de ce passé sont parsemés un
peu partout dans la ville, toujours ceinturée par l’ancienne muraille, longue d’un
kilomètre. La topographie islamique de Mértola commence à être connue. Nous nous
concentrerons sur trois points principaux : le quartier de la alcáçova, la mosquée et la
nécropole, ou maqbara (fig. 2).
Le quartier islamique
6 L’un des plus importants vestiges de la Mértola almohade est, certainement, le quartier
bâti pendant le XIIe siècle (dans sa seconde moitié, plus vraisemblablement) et qui est
devenu l’objet principal des travaux archéologiques en cours dans la ville. Ce quartier
islamique s’est développé sur une plateforme délimitée par un ensemble de structures
d’époque byzantine, qui se superposent et qui ont été, en grande partie, réutilisées. Son
réseau de voies publiques s’organisait, dans la zone connue jusqu’à ce moment, selon
un schéma orthogonal défini d’une façon assez grossière mais où les axes
24
perpendiculaires sont encore parfaitement visibles (fig. 3). Le pavement des rues était
fait selon un seul modèle (toujours en terre battue), qu’il s’agisse d’une rue principale
ou d’un petit darb. Un point est à noter dans le cas de ce quartier : le système si bien
organisé de conduites, de fosses, de rues et d’habitations n’aurait pas existé sans un
pouvoir capable d’imposer de façon rigoureuse ce qu’il voulait. L’implantation des
maisons n’a pas été faite au hasard et ne se conforme pas à l’habitude qui était plutôt de
placer des habitations en profitant les espaces vides. Les faibles variations modulaires
qui existent, çà et là, n’effacent pas l’image d’un modèle commun – présent aussi dans
d’autres sites andalous – correspondant à des maisons appartenant à des personnes de
la même couche sociale. Abandonné après la “Reconquête”, le quartier a été remplacé
par le cimetière chrétien, nécropole qui a, de manière paradoxale, à la fois détruit mais
aussi permis de conserver ce quartier.
7 Le schéma d’organisation des maisons est bien connu et je n’entrerai pas dans le détail.
Toutes les maisons étaient des espaces fermés sur eux mêmes, tournés vers l’intérieur
et avec de rares ouvertures à l’extérieur, de façon à préserver l’intimité des habitants
(fig. 4). Les entrées des maisons étaient presque toujours ornées de fragments de fûts et
de frises romaines, réutilisés comme seuils de portes ou comme jambages. Les patios
intérieurs étaient, à la fois, le cœur de la maison et sa pièce principale. Ils en occupaient
la plus grande surface et ils permettaient l’éclairage et la ventilation. Étant donné les
caractéristiques climatiques de la région, il est probable que le patio jouait un rôle
important dans le quotidien de la population, en particulier comme lieu de travail des
femmes de la maison et comme espace pour la préparation des repas. Cet espace avait,
dans les maisons méditerranéennes, le rôle qui était réservé aux foyers dans les
habitations du Nord. La zone centrale des patios a pu être utilisée, dans certains cas,
comme petit carré de jardin où la menthe, le persil, la coriandre, étaient plantés.
25
8 Les maisons avaient une salle principale, qui était la zone la plus utilisée. Les salons
étaient généralement enduits avec du mortier et peints avec de l’almagre (oxyde de fer).
Ils avaient, au moins sur une extrémité, une petite alcôve, toujours surélevée par
rapport au pavement. C’était dans ces salons que l'on vivait, que les repas étaient pris
et que les travaux de tissage étaient réalisés, vue la quantité de tones de roca, cossoiros et
aiguilles qui ont été trouvées. La zone réservée au stockage et à la conservation de la
nourriture était un espace d’une grande importance dans les maisons méridionales.
Cette zone était toujours en liaison directe avec le patio et permettait probablement de
garder les récipients destinés à la conservation. Sans moyens de garder les aliments
frais, les populations ont développé des méthodes sophistiquées – les salaisons, le
fumage, la préparation de conserves dans le vinaigre ou dans le miel, les séchages, ainsi
que les différentes façons d’enterrer les fruits secs – qui prolongeaient la période de
conservation des denrées pendant plusieurs mois après leur préparation 8. Les
procédures à suivre pour conserver un grand nombre de produits, mis en jarres ou
accrochés aux murs ou à des solives du plafond, sont assez fréquentes dans les Traités
d’agriculture de l’époque 9. La protection des aliments était aussi faite par des
fumigations ou par le recours à la magie.
9 Dans la plupart de ces maisons, la cuisine était un espace indépendant dont l'utilisation
était exclusive. Cette tradition a perduré jusqu’à la Reconquête, sauf dans les maisons
plus riches, où la cuisine est toujours restée un espace spécifique, relativement petit, où
l’on trouve parfois une nette séparation entre les espaces de stockage et la zone du
foyer. La zone intérieure des cuisines était réservée aux foyers, normalement posés sur
le sol ou creusés et délimités par des alignements de pierre bien organisés. Ces
structures de combustion sont un dispositif assez archaïque, rencontré sur plusieurs
sites ruraux andalous et encore attesté à l’époque contemporaine, dans la “Serra
Algarvia” et, au début du siècle dernier, chez les tribus berbères du Maroc. La présence
de ces éléments sur des sites urbains (Charles Redman a signalé une structure identique
26
à Qsar es-Seghir, dans le Nord du Maroc) peut indiquer la présence d’une population
d’origine rurale encore attachée à ses coutumes ancestrales10. Je signalerai aussi une
certaine préoccupation de propreté urbaine, qui commençait dès l’intérieur de la
maison : chacune disposait d’une latrine, reliée à un réseau d’égouts ou, plus
fréquemment, à une fosse ouverte dans la rue, à côté de la maison. Le sens nord-sud
donné aux trous allongés pratiqués dans le sol des latrines respecte apparemment le
hadith bien connu qui défendait l’usage de cet espace en regardant la qibla 11.
10 Les techniques constructives utilisées sont identiques dans toutes les maisons. Les
parois extérieures ont une base en maçonnerie sur laquelle sont érigés des murs en pisé
(taipa) d’un demi-mètre d’épaisseur. Des cloisons étroites en adobe séparent parfois les
espaces intérieurs. L’époque de la “Reconquête” et le nouveau système d’organisation
sociale associé semblent avoir mis un terme à ce modèle de maison. Dans le Sud du
Portugal, certains palais du XVe et du XVIe siècles se sont nettement inspirés des
modèles palatins andalous. Mais, d’une façon générale le modèle de la maison
méditerranéenne a été remplacé par un nouveau modèle, reflétant une structure
familiale de type nucléaire.
La mosquée
11 À côté du quartier islamique se situait la mosquée, qui est à présent l’église de la ville.
Bien qu’il existe des vestiges d’une occupation d’époque romaine, ce sont les éléments
almohades de la construction qui sont les plus importants. On peut avoir une idée de
l’aspect de la mosquée du XIIe siècle à partir d’un dessin fait 350 ans plus tard, avant la
reconstruction qui l’a ensuite transformée radicalement. Nous devons une part
importante de notre connaissance du monument aux études de Lepolodo Torres
Balbás12 et, surtout, de Christian Ewert, qui ont établi les origines du monument et les
parallèles existant dans l’Andalus. Car il est évident que Mértola a eu Tinmal comme
modèle ; cela répond à la logique d’une diffusion de l’art almohade à partir du moment
où cette dynastie s’est affirmée comme détentrice du pouvoir. La plan et l’organisation
internes de la mosquée de Mértola suivent les canons de la mosquée marocaine, à une
échelle beaucoup plus modeste. La construction est postérieure à 1153-1154, date de
l’édification de Tinmal. La reconstitution du plan de la mosquée de Mértola a été
achevée très récemment, après la publication d’un important ensemble de textes de
l’Ordre de Saint Jacques, réalisée par Joaquim Boiça. Contrairement à ce que l’on a cru
pendant longtemps, le plan de l’église actuelle ne suit pas la distribution spatiale de la
mosquée. Le texte de la visite de 1515 ne laisse aucun doute : « l’église a cinq nefs
reposant sur des arcs et des colonnes en pierre et chaque nef a six arcs 13. » Cette
description a été confirmée par d’autres textes de la décennie suivante.
12 Un petit ensemble de vingt colonnes donnait à l’intérieur un aspect assez différent de
celui que nous voyons actuellement, avec seulement douze colonnes (fig. 5). Chaque nef
était couverte par un toit à deux versants, bien visible sur le dessin du XVI e siècle.
L’existence de deux nefs de plus grandes dimensions (la transversale et la centrale)
créait une zone nettement marquée à l’intérieur de l’édifice, bien identifiable par son
plan “en T”. Cette conception de l’espace se retrouve aussi à Kairouan, Alger, Cordoue,
Tinmal et Marrakech, ce qui place le monument de Mértola dans le contexte de l’art
islamique occidental. Les modifications du plan de l’édifice ainsi que de sa structure
sont le résultat de son état de ruine. La reconstruction, faite dans les années 30 du XVI e
27
siècle, a remplacé l’ancienne toiture, dont la charpente était en bois, par un système de
voûtes qui a changé l’aspect intérieur de cette mosquée-église et qui a, en même temps,
obligé à remonter les murs de huit empans (environ 1,60 m). Cela est confirmé par un
texte de 1535 et encore vérifiable sur place. La construction des voûtes a obligé à un
renforcement général des murs : les anciens contreforts almohades ont presque
disparu, enveloppés par d’autres plus puissants, capables de soutenir les lourdes voûtes
manuélines.
13 Le minaret était encore parfaitement visible au moment où Duarte Darmas a réalisé son
dessin. C’était une tour extérieure à l’édifice, dont la structure et l’organisation
internes nous sont inconnues. Le minaret était au centre de la nef centrale, comme par
exemple dans la mosquée Hassan. Même si aucun vestige n’en a été retrouvé jusqu’à ce
jour, la justification de l’emplacement s’appuie sur le dessin de Duarte Darmas et sur les
vestiges d’une chapelle qui, par ses dimensions, ses proportions et sa logique
d’insertion dans l’église, semble avoir repris la base du minaret (cette chapelle a
disparu pendant la restauration des années 50). Le mihrab, bien conservé jusqu’à
aujourd’hui, est un travail en stuc avec des motifs caractéristiques de l’époque
almohade. Les portes ont aussi été mises en valeur par la restauration des années 50.
La nécropole
14 Pour terminer, ajoutons une brève référence à la maqbara de Mértola, qui était située
entre les murs de la ville et la zone, abandonnée entre temps, de la basilique et du
cimetière de l’Antiquité tardive. Cette nécropole occupait la pente à côté de la route de
Béja et la plateforme rocheuse du Rossio do Carmo, soit une surface
d’approximativement deux hectares. Les résultats de notre recherche ont été limités
28
NOTES
1. D. LOPES, Os árabes nas obras de Alexandre Herculano, sép. de Boletim da Segunda Classe da Academia
das Sciencias de Lisboa, vols. III et IV, Lisbonne, 1911 (Imprensa National).
2. A.B. COELHO (org. et introd.), Portugal na Espanha Árabe , Lisbonne, 1972-1975 (Imprensa
National), 4 vols.
29
3. A.R. NYKL, « Algunas inscripciones árabes de Portugal », Al-Andalus, V, 1940, p. 399-411 ; ID.,
« Inscriçôes arabes existentes no Museu Arqueológico do Carmo », Trabalhos da Associação dos
Arqueólogos Portugueses, 7e série, V, 1941, p. 11-12 ; ID., « As inscriçôes arabes no Museu Etnológico
do Dr. José Leite de Vasconcelos », Ethnos, II, 1942, p. 2331 ; ID., « Arabic inscriptions in Portugal »,
Ars Islamica, XI, 1946, p. 167-187.
4. Chr. EWERT, « La mezquita de Mértola (Portugal) », Cuadernos de la Alhambra, 9, 1973.
5. Chr. PICARD, L’océan Atlantique musulman. De la conquête arabe à l’époque almohade, Paris, 1997
(Maisonneuve et Larose/Éditions Unesco) ; St. BOISSELLIER, Naissance d’une identité portugaise. La vie
rurale entre Tage et Guadiana de l’Islam à la Reconquête (X e-XVe siècles), Lisbonne (Imprensa Nacional-
Casa da Moeda), 1998.
6. P. GUICHARD, « La société d’al-Andalus à l’époque de la Reconquête », Arqueologia medieval, 7,
Porto (Ediçōes Afrontamento), 2001, p. 15-22.
7. Le Centre Archéologique de Mértola a réalisé des fouilles de façon continue depuis 1979. Ces
travaux ont été en partie publiés ; voir S. MACÍAS, Mértola islâmica. Estudo histómoarqueológico do
baino da alcàçova (séculos XII-XIII), Mértola (Campo Arqueológico de Mértola), 1996.
8. Ma J. A. SANTOS, « O mais antigo livro de cozinha português. Eeceitas e sabores », Revista
Portuguesa de História (Coimbra), XXVII, 1992, p. 63-101 (p. 87-88).
9. Abu 1-Jayr, Tratado de agricultura (trad. introd. et notes par Julia Carabaza), Madrid (Instituto
de Cooperacion con el Mundo Árabe), 1991 ; Ibn al-Awwam, Libro de apicultura (trad. par Josef
Antonio Banqueri), 2 vols. Madrid (Imprenta Real), 1802 ; Ibn Luyun, Tratado de apicultura (trad. et
notes par Joaquina Eguaras Ibañez), Grenade (Patronato de la Alhambra y Generalife), 1988.
10. Ch. REDMAN, Qsar es-Seghir. An archaeological view of medieval life, Orlando, Academic Press Inc.
1986, p. 87 et fig. 3.31.
11. EL-BOKHARI, Les traditions islamiques (trad. et index par O. Houdas et W. Marçais), Paris (Librairie
d’Amérique et d’Orient), 1984, I, p. 69.
12. L. TORRES BALBÁS, « El mihrab almohade de Mértola », Al-Andalus, XX, 1955, p. 188-195 ; Chr.
EWERT, « La mezquita... ».
13. Joaquim (Barros, Maria de Fátima et Gabriel, Celeste) BOIÇA, As comendas de Mértola e Alcaria
Ruiva. As visitações e os tombes da Ordem de Santiago (1482-1607), Mértola (Campo Arqueológico de
Mértola), 1996, p. 68.
14. I. FERNÁNDEZ GUIRADO, 1995, « La necropolis musulmana de Yabal Faruh (Málaga). Nuevas
aportaciones »,Ma P. Torres Palomo & M. Acién Almansa (éds.), Estudios sobre cementerios islámicos
andalusíes, Malaga (Universidad de Málaga), p. 37-68 (p. 46-48).
30
1 La ville almohade apparaît de plus en plus originale dans les recherches récentes (en
particulier archéologiques). Originale par sa structuration, donc par l’organisation de
l’espace que cela suppose, par son urbanisme et par la présence d’éléments de qualité
de vie qui l’accompagnent (accès à l’eau, évacuations, axes de circulation), enfin par les
caractères désormais modélisables que nous offre la maison urbaine et ses
aménagements. À l’exemple de Mértola1 je voudrais en ajouter deux autres, davantage
marqués par des caractères économiques qui en font de véritables villes – madîna – et
des centres urbains de plusieurs milliers d’habitants : il s’agit de Siyâsa, à Murcie, et de
Saltés, à Huelva. Siyâsa, fouillée par Julio Navarro et le Centre Ibn Arabí de Murcie, est
un hisn, un gros bourg castral de fondation remontant sans doute au XI e siècle, dans le
cadre d’un vaste territoire organisé sur la moyenne vallée du Rio Segura (fig. 1),
contrôlée jusque-là par le château de Riqût (Ricote) attesté déjà dans la documentation
arabe au IXe siècle. Bien que situé sur les côtes atlantiques, l’exemple de la ville
médiévale de Saltés, dans al-Andalus, ne nous éloigne pas du domaine méditerranéen.
Saltés est une ville originale, apparemment isolée dans le contexte difficile des marais
des Rios Tinto et Odiel (fig. 1 et 2) mais, en réalité – et particulièrement pour l’époque
almohade qui nous intéresse ici –, bien intégrée dans les circuits maritimo-terrestres de
l’armée ou de la métallurgie.
géophysiques2, un fossé. Pour les auteurs arabes, le caractère urbain du site ne fait pas
de doute et tous le qualifient de madîna. Ainsi al-Idrîsî dit clairement : « Quant à la ville
de Shaltîsh, elle n’est pas entourée de murailles3. », « De la ville de Shaltîsh à la
presqu’île de Cadix, on compte cent milles4. » Pour sa part, al-Himyarî souligne
l’absence de murs défensifs, mais insiste sur la densité de l’habitat (ville et faubourgs),
sur la présence d’un port et d’une activité métallurgique qui font vivre la ville 5.
3 L’histoire rappelle l’existence d’une ville dès le haut Moyen Âge, ville dont on sait peu
de choses mais qui était assez importante pour avoir intéressé, par deux fois, les
Normands : al-’Udhrî mentionne qu’en 844 (219 de l’Hégire) ils « descendent le fleuve
Wabrû jusqu’à Pile de Saltés » et al-Idrîsî précise que « les Madjous se sont emparés à
plusieurs reprises de cette île ; et les habitants, chaque fois qu’ils entendaient dire que
les Madjous revenaient, s’empressaient de prendre la fuite et de quitter l’île 6 ». Un peu
32
plus tard, on connaît l’existence, à Saltés, de grandes familles, dont certaines, bien que
chrétiennes, paraissent étroitement liées au pouvoir cordouan : c’est ce qui ressort de
l’aventure de ce curieux personnage de Dunala, mort en 955 ou 956 dans les prisons
égyptiennes7, dont on a voulu faire un martyr de la foi chrétienne mais qui se révèle
être plutôt un envoyé du calife auprès de Rome et de Byzance (où il rencontre
Constantin VII) : est-il le messager d’une nouvelle politique contre les autorités
fatimides ? Puis, au XIe siècle, Saltés devient la capitale d’un des muluk al-tawaif, ces
chefs de royaumes trop hâtivement qualifiés de “petits”, “éphémères”, “impuissants”,
et dont tout prouve aujourd’hui qu’ils ne correspondent pas à une inévitable phase de
déclin suivant l’éclatement de l’État centralisé omeyyade, mais à une période d’essor et
de richesse malgré – ou, peut-être, à cause de – la disparition d’un pouvoir central et
éloigné8. C’est dans la première moitié du XIe siècle qu’émerge le petit royaume de
Saltés, que dirige la famille des Banû Bakrî et qui s’étend jusqu’aux confins sévillans en
englobant la ville voisine de Niebla. Quand, sinon en cette période, serait née la
puissance affirmée de la ville du XIIe siècle, qu’attestent les fouilles réalisées depuis
19889 ? Cette puissance se maintient jusqu’à la conquête chrétienne du milieu du XIII e
siècle, mais sans doute déjà affaiblie par le choc de la prise punitive par les Portugais,
en 1179.
4 La ville apparaît favorisée par la présence des deux fleuves et du littoral atlantique,
mais pénalisée par trois facteurs concomitants : c’est une île, qui est au milieu des
marais et à l’écart des communications (fig. 3). La morphologie des estuaires indique
qu’ils se sont établis dans des dépressions profondes qui suivent les systèmes de failles
et qu’ils ont été colmatés par les alluvions et les apports éoliens ; l'île proprement dite
montre l’existence d’une série de bancs sableux plus ou moins consolidés, séparés par
les marais qui en rendent l’accès difficile ; si la Ría de Punta Umbría peut être assez
aisément franchie10, en revanche, les marais et les bras, larges et difficilement
traversables, de l’estuaire des Ríos Tinto et Odiel font que Saltés se trouve, en
définitive, loin de Huelva. Dans l’Antiquité, une présence protohistorique puis romaine
est attestée à Saltés11, mais on ne peut accorder grand poids à la ressemblance
phonétique Saltés – saltus, qui soulignerait la présence romaine ; de facto le site est à
l’écart des principaux courants de circulation et les axes terrestres des voies et des
chemins antiques passent beaucoup plus au nord, laissant de côté les zones
marécageuses. Quant aux relations maritimes, elles sont en théorie facilitées par
l’influence des marées, l’ouverture vers le Golfe de Cadix et les deux rives du détroit de
Gibraltar, donc vers la Méditerranée. Cependant, parmi ces atouts, peu sont décisifs et
expliqueraient, à eux seuls, l’implantation de la ville médiévale. S’agissant de la
défense, la présence des marais pourrait être un élément important et, de ce fait,
expliquerait que les géographes arabes insistent – et ils en sont très fortement étonnés
– pour dire que la ville ne dispose pas de murailles 12 ; car une madîna véritable se définit
d’abord, et se délimite sur le terrain par une barrière juridique autant que militaire :
par son rempart. La protection des marais est dissuasive sans doute, mais en fin de
compte illusoire, car on sait que la ville fut prise deux fois par les Normands, une fois
par les Portugais puis, sans combat (qu’attesteraient les textes ou l’archéologie), par les
conquérants chrétiens en 1250 ou 1251.
33
Figure 3. Dans les marécages des embouchures du Tinto et de Odiel, la ville médiévale est située au nord (El
Almendral) de l’île de Saltés
5 Le site de Saltés permet à la ville d’être un port actif, dont l’importance se trouve
sensiblement accrue en époque almohade avec la construction d’un arsenal (fig. 4). La
localisation du port fait problème ; on peut cependant en rechercher les traces, soit
vers la citadelle défendant la ville, soit au nord-est du site, où les traces de produits
importés (matériaux de construction, minerais divers) sont nombreuses.
Figure 4. Au nord-ouest du site, vestiges du “château” et, à sa gauche, emplacement supposé des chantiers
navals de Saltés
34
6 Ce port de Saltés « est pourvu d’un chantier où l’on construit des navires 13 » ; certes,
cette information provient d’une chronique postérieure à l’époque de pleine activité de
la ville, mais qui recueille des informations bien plus anciennes 14. De cet arsenal, il ne
reste rien ; une recherche a cependant été engagée, en vue de tenter d’en localiser les
vestiges. L’hypothèse d’une localisation au nord-ouest de la citadelle partait de
l’observation, faite au sol et sur photographie aérienne, d’anomalies micro-
topographiques révélant, dans la marisma actuelle, la présence de structures dont on ne
pouvait guère envisager la fouille ; c’est l’expérimentation de nouveaux procédés de
prospection géophysique en milieu humide, mis au point par A. Kermorvant et
l’Université de la Rábida (Huelva), qui fut l’occasion d’un essai de repérage de ce qui
nous semblait alors être le port de Saltés. A l’examen – encore partiel mais complété
par une nouvelle observation au sol – des résultats obtenus, il convient, certes, d’être
prudent, en raison d’une part du caractère expérimental de cette prospection, d’autre
part de l’aspect ténu des informations recueillies ; il semble néanmoins possible de tirer
deux conclusions.
7 Il faut, d’une part, renoncer à retrouver les vestiges d’un port dans le secteur de la
qasaba. L’examen des canaux naturels de drainage du marais, celui aussi des
circulations maritimes possibles au moment des marées, celui enfin de l’origine des
vents dominants (de secteur ouest/nord-ouest ou ouest/sud-ouest), desquels, selon les
auteurs arabes15, le port est protégé, inciteraient plutôt à en rechercher la présence sur
les rives orientales du site, par exemple là où l’accumulation de vestiges métallurgiques
non traités ou en cours de traitement initial suggère un point de débarquement. Il
semble, d’autre part, que les traces repérées, en pleine marisma mais en limite de la
ville, correspondent à l’emplacement des anciens arsenaux almohades. Où trouver des
éléments de comparaison ? Les arsenaux les plus proches sont ceux de Séville, d’Alcácer
do Sal et de Malaga. L’arsenal de Séville fut édifié en 1252 par Alphonse X sur le site et
le modèle des atarazanas musulmanes, mais dans des dimensions très supérieures 16,
encore que Rodrigo Caro puisse dire qu’ils en « conservaient la forme antique ». Au
Portugal tout proche, l’arsenal d’Alcácer do Sal est bien antérieur, puisqu’il fut
construit en époque califale afin, d’une part, de lutter contre les Normands, d’autre
part, de servir de base aux attaques projetées vers la Galice. Les atarazanas de Malaga,
étudiées par L. Torres Balbâs et G. Robles17, présentent six nefs parallèles à arcs et
voûtes de briques. Or, une projection des dimensions et des proportions des arsenaux
de Malaga sur le site de Saltés, précisément là où nous disposons des données de la
prospection géophysique en milieu humide, suggère l’existence d’un grand bâtiment à
nefs parallèles dont la fouille devra, un jour, confirmer l’existence (voir fig. 4).
8 C’est donc une madîna active et dynamique que l’on découvre au milieu des marais de
l’Odiel et, si l’on en croit les géographes arabes, les bases – et les points forts – de la vie
économique de Saltés sont l’agriculture, la mer et le travail du métal.
mise en place d’axes rectilignes ; cependant, une étude attentive du plan du quartier
fouillé par les chercheurs de Murcie (fig. 5) montre la présence d’une organisation sub-
orthogonale qui structure l’habitat. À Saltés, ce caractère est, en revanche, bien visible :
une sorte de quadrillage des espaces situés au nord de l’île apparaît, constitué à la fois
de rues et ruelles au tracé rectiligne, et de blocs de quatre à six maisons de plan proche
du carré (fig. 6). Rappelons que c’est cette disposition des vestiges repérés par la
prospection géophysique qui avait fait penser initialement à la présence, sous les sables
de l’Odiel, d’une ville antique, romaine peut-être, avait-on imaginé, et qui pouvait faire
suite à la mythique Tartessos... Assez régulier vers l’ouest, l’alignement des rues affecte
un tracé légèrement courbe dans le secteur est de la ville, dans la mesure où il s’attache
sans doute à suivre la ligne du rivage.
10 Ce qui est seulement suggéré avec les exemples de Siyâsa et de Saltés nous est confirmé
par une ville comme Rabat-Salé. Une recherche, en effet, est en cours, menée par
Mohammed El-Semmar, qui en a présenté les premiers résultats au colloque de Rabat,
en 1997, mais dont l’état encore inachevé n’a pas permis de les publier dans les actes de
cette rencontre18. Ce travail pionnier, qui s’attache à reconstituer le tissu urbain
almohade de Ribat el-Fath, au XIIe siècle, éclaire heureusement nos réflexions sur
l’urbanisme almohade. De quoi s’agit-il ? On connaît la description qu’en donne Ibn
Khallikan : « C’est une immense ville (...) qui, dans son espace, pour sa distribution ainsi
que pour la beauté et la solidité de ses constructions, a la même apparence
qu’Alexandrie. Elle a été bâtie sur le littoral atlantique, à l’estuaire de la rivière de Salé
19
.»
Figure 5. Tracés sub-orthogonaux et distribution des parcelles édifiées, à Siyâsa (Murcie). Fouilles de Julio
Navarro Palazón
36
Figure 6. L'urbanisme saltésien : rues et ruelles, et blocs de quatre à six maisons d’époque almohade, de plan
proche du carré, dans la partie nord de l’île de Saltés
11 Or, le recours aux plans anciens et à la prospection de terrain montre d’une part une
organisation géométrique de l’agglomération de Rabat, d’autre part une distribution
régulière – donc raisonnée – de l’espace. Que constate-t-on ? D’abord, la présence
d’axes structurants (fig. 7) ; ensuite la disposition des portes aux points stratégiques de
la ville, qui sont :
• la qasba de Mahdiya (dite aujourd’hui des Oudaya) qui, elle-même, respecte un plan
orthogonal (fig. 7, no 1) ;
• le port, situé près de Bâb al-Bâhr, la bien nommée “Porte de la mer” (fig. 7, n o 2) ;
• la mosquée Hassan, restée inachevée (fig. 7, no 3) ;
• le pont vers Salé, construit par ‘Abd al-Moumîn et reconstruit par son fils Yusûf, implanté au
pied d’une rampe naturelle d’accès au fleuve (emplacement incertain).
37
Figure 7. Schéma d’organisation de Rabat al-Fath, l’almohade, conçu semble-t-il pour englober dans un
même espace urbain la ville voisine (sur l’autre rive du Bou Regreg) de Salé
12 Ces constatations posent un certain nombre de problèmes. Quelle est, d’abord, la réalité
du schéma ainsi établi ? Les travaux sont en cours et on peut espérer disposer bientôt
des premiers éléments de conclusion. Certes, dans l’attente des données d’une enquête
qui concernerait Salé, ces propositions impliquant le recours à une sorte de “schéma
directeur” de l’urbanisme de Rabat doivent, pour l’instant, être accueillies comme des
hypothèses de travail. Mais, pourquoi constate-t-on l’absence de toute trace de muraille
sur le Bou Regreg ? Bien sûr, le dénivelé de la côtière est notable, mais est-il suffisant
pour assurer la sécurité de la ville ? Pourquoi enfin la grande mosquée almohade est-
elle complètement excentrée et se trouve située en limite du schéma ? Le retour aux
sources écrites fournit une réponse. En effet, les sources contemporaines de
l’édification de la ville, qu’il s’agisse de Ibn Sahib al-Sala ou de al-Maraqushî, présentent
toujours la “cité impériale nouvelle”, qu’ils nomment Ribat el-Fath, comme un
ensemble couvrant – mais dépassant largement – deux entités existant déjà
auparavant : Madînat Salé sur la rive droite du Bou Regreg, et Ribat Mehdiya sur la rive
gauche. Ribat el-Fath est une seule agglomération, dont la grande mosquée est
volontairement placée au centre géographique des deux éléments constitutifs.
13 Rien de semblable à Saltés, bien sûr, mais cependant une organisation prenant comme
axe la longue rue centrale qui structure tout l’espace avec, à l’ouest, les bâtiments du
pouvoir – qasaba et chantiers navals –, à l’est, sans doute le port commercial, au nord,
les ateliers du métal.
38
Le bâti
2F 5,50 x 13,00 72
5N 8,50 x 9,65 78
2A 7,00 x 12,00 84
polyvalente (4) avec une porte, plus au moins centrale, donnant sur le patio et par des
latrines qui s’inscrivent dans l’angle sud-est de la maison (6) et étaient accessibles par
un étroit couloir dallé de petites pierres, qui servait en même temps d’antichambre.
18 Partout, dans l’état final d’occupation de la ville – almoravide puis almohade –, ces
maisons à plan centré, proche du carré, s’organisent ainsi autour d’un patio sur lequel
s’ouvrent au moins deux grandes pièces rectangulaires à alcôve(s), proches de modèles
orientaux ; apparaît aussi une tendance à la spécialisation des espaces (cuisines,
réserves, latrines) ; pavements de briques, puits d’eau douce et canalisations
d’évacuation des eaux usées complètent les aménagements. Dans les matériaux de
construction, c’est la terre, montée en coffrage sur solins de pierre, qui domine, mais
l’examen du bâti montre d’innombrables reprises en matériaux de remploi dont
certaines correspondent aux lendemains du raid désastreux perpétré en 1179 par les
Portugais.
19 Comme sa désignation en langue arabe l’indique bien, le wast al-dâr est situé au cœur de
la maison et constitue un espace de vie et de circulation important puisqu’on ne peut
pénétrer dans les pièces alentour (voir fig. 8) qu’à partir du patio, qui leur procure aussi
lumière et aération ; bien que la hauteur des murs conservés, à Saltés, ne dépasse pas
un mètre, aucun indice ne permet d’envisager l’existence d’autres ouvertures sur
l’extérieur ou sur le patio, ce qui correspond à la logique de ce type d’habitation,
fermée sur l’extérieur. Central ou latéral, c’est un espace commun, d’usage collectif,
bien isolé du monde extérieur : « les pièces sont disposées autour de [ce wast al-dâr] et
débouchent toutes sur lui. Cour ouverte sur le ciel, parfois agrémentée d’un jet d’eau,
41
L’eau et le jardin
20 Espace de vie, le wast al-dâr est aussi un jardin ; c’est une cour, certes, mais comprenant
un espace planté ou, pour le moins, « agrémentée d’un jet d’eau, d’arbres et de
fleurs »... : l’eau et le jardin font partie intégrante de l’espace domestique. Le stéréotype
est bien connu qui souligne, dès le XVIe siècle, la présence du patio, du puits
domestique, d’un pavement soigné, de plantes diverses qui « forment, au printemps,
avec leurs mille sortes d’herbes odorantes et de fleurs, un jardin fleuri 26 ». C’était, déjà,
ce qui faisait l’admiration des conquérants chrétiens entrant dans Séville au XIII e
siècle ; de même, pour le géographe arabe al-Himyarî, l’arbre et l’eau sont
indissociables du paysage urbain : pour lui, la ville de Saltés, qui dispose des plus beaux
pins qui existent, possède, dans ses vastes faubourgs, « des puits d’eau douce, desquels
on peut extraire de l’eau sans descendre beaucoup, et aussi de beaux jardins ». Dans cet
habitat médiéval, l’eau est maîtrisée par des puits domestiques ou des machines
hydrauliques (signalées par la présence de fragments céramiques de godets de noria)
rendent possibles, même en ville, des irrigations de jardinage intensif. Si le wast al-dâr
est un jardin, c’est que ses dimensions le permettent :
Tableau 2. Patio et “salons” à Saltés : superficies comparées de quelques maisons montrant que la “cour”
occupe un espace de peu inférieur à celui de l’ensemble des “salons"
21 La cour-jardin peut consister en un simple espace non bâti, rempli de terre et servant
de jardin intérieur : c’est ce qu’indiquent les vastes proportions du patio de la maison 3
L, qui atteint une superficie de 55,25 m2 ; plus raisonnables, celles de la maison 1 A
devaient, à l’origine, atteindre 17 m2 puis quelque 21 m 2 ; mais, avec la construction de
circulations latérales en gros blocs romains (utilisés en remploi), le jardin se trouve
réduit à une surface de seulement 3,50 m sur 3,35 m, soit un peu moins de 12 m 2. Ceci
correspond à ce que disent les textes arabes qui suggèrent la présence, dans plusieurs
maisons de Saltés, de jardins où poussaient plantes et arbustes, donnant ainsi à toute la
ville un aspect verdoyant (fig. 10) ; c’est ce que l’on constate aussi dans les maisons de
la même époque fouillées en d’autres régions, comme à Sebta, Siyâsa, Mértola 27. Quand,
dans les plus petites maisons, un jardinet central en pleine terre n’est pas possible sur
un sol entièrement carrelé de briques ou de lauzes (c’est le cas du patio de la maison 1
B), les “zones vertes” se réduisent à quelques pots en terre cuite, voire au remploi de
vases brisés – col de cántaro de la maison 5 N, par exemple – dans lesquels on faisait
pousser plantes grimpantes (parra) ou aromatiques et arbustes florifères ou fructifères.
23 L’océan tout proche (environ 4 km) et accessible par la Ria de Punta Umbria malgré la
difficulté que représentait le franchissement de la “barre”, fournit à la ville une partie
notable de son alimentation en coquillages et poissons. Les “fruits de mer”, bien sûr,
sont exploités et depuis longtemps : les analyses réalisées sur les couches
protohistoriques, qui constituent le soubassement de l’habitat médiéval, montrent une
accumulation de niveaux coquilliers d’origine anthropique – séparés par des couches
quasi stériles de sables marins – datables de la fin du II e millénaire et du début du I er a.
C.29, d’autres dépôts manifestant une poursuite de ce type d’exploitation jusque vers le
IVe siècle a. C., comme le montre la céramique retrouvée 30. Cette activité, ancienne et
intense, se poursuit à l’époque médiévale : de nombreux et épais dépôts apparaissent
en fouille, surtout sous la forme de fosses ou de poches ; les coquilles marines qu’on y
trouve proviennent d’un milieu océanique relativement proche et portent les traces
d’ouvertures faites de main d’homme. L’accumulation de coquilles et de fragments à
proximité de certaines maisons, mais hors des dépotoirs d’origine domestique, rappelle
le double usage que l’on faisait jadis des rejets coquilliers : comme engrais agricole
d’abord, comme fondant dans l’artisanat du métal d’autre part 31.
24 L’exploitation du poisson est aussi, à Saltés, une activité ancienne, comme l’attestent
les bassins de salaisons, dont l’origine est à l’évidence romaine ; ils ne sont pas isolés
dans le contexte de la marisma puisque des travaux récents ont permis la mise au jour,
sur la rive ouest de la Ria de Punta Umbria, d’une importante fabrique de salaison du
poisson. La découverte de poids de filets de pêcheurs confirme l’importance de la
pêche : ces poids de terre cuite (fig. 11) sont difficiles à dater car ils présentent une
morphologie peu susceptible d’évolution, de sorte que certains ont parfois été datés de
l’époque romaine32 ; en fait, si les trouvailles faites en surface lors de prospections
restent d’une datation aléatoire, il n’y a plus de doute à avoir lorsque ces mêmes
artefacts sont trouvés en fouille, ce qui est le cas. La production est destinée à une
consommation locale, mais aussi à l’exportation : les analyses de vertèbres provenant
de sites de l’intérieur d’al-Andalus – ainsi, le site de Calatrava la Vieja 33 – montrent que
les espèces pêchées dans la région océanique de Saltés sont transportées assez loin ;
mais Séville, la capitale toute proche, reçoit, elle aussi, les produits de Saltés, comme
l’indique la courte mention d’al-Maqqarî : « sur ses côtes [il s’agit de Saltés], la pêche
est abondante et le poisson, une fois salé, est envoyé jusqu’à Séville 34. » Les analyses de
déchets et de vertèbres effectuées par Ann Lentacker distinguent une variété de 24
espèces pêchées et montrent que l’on pratiquait, à Saltés, trois sortes de pêche : une
pêche côtière de poissons divers de dimensions moyennes, pêchés toute l’année – c’est
le cas du pagellus , dont les adultes se trouvent en eau profonde et sont donc plus
difficiles à atteindre —, une pêche d’estuaire, saisonnière, pratiquée d’avril à août, enfin
45
une pêche hauturière, effectuée au filet et destinée à ramener le scomber, “thon bleu”
ou thon de l’Atlantique, thunnus thynnus35.
Figure 11. Poids de terre cuite pour filets de pêcheur retrouvés dans lesfouilles de Suites
25 Quelles sont les possibilités agricoles ? Le sable pourrait être un élément répulsif ; en
fait, alimentées par une eau, peut-être saumâtre mais partout présente, ont pu se
développer de belles forêts de pins et ont pu se mettre en place un élevage notable et
une agriculture dense de jardins. Sur tous ces points, les textes médiévaux sont clairs :
il suffit de se référer une fois de plus à al-Himyarî, qui précise, après avoir signalé la
présence de puits – et, pour lui, il y a là une relation directe –, qu’on trouve à Saltés « de
beaux jardins (...), les plus belles sortes de pins, de gras pâturages toujours verts (...) ;
laitage et légumineuses y sont excellents36 ». Les jardins n’ont pas laissé de traces
archéologiques évidentes ; néanmoins, l’archéologie suggère leur présence, sans doute
à la périphérie de l’agglomération, mais aussi à l’intérieur des grands patios des
maisons mises au jour (voir fig. 10) : dans la plupart des maisons, en effet, une partie
non négligeable du patio central est conservée sans revêtement “en dur” et les
sondages démontrent que des niveaux de terre arable y sont conservés ; dans le cas de
la maison 1 A, la surface “en herbe” est de 14 m2, soit 10 % de la superficie totale de la
bâtisse37 ; la grande maison 3 L possède un patio de 57 m2 dont plus des 2/3 restent en
terre alors que tout le secteur nord-ouest est bordé d’une terrasse de fort béton
bordant le mur d’un “salon” ; dans un autre secteur de fouille, il en est de même de la
maison 2 A. Dans le patio de la maison 1 A, on a pu mettre en évidence la présence, dans
l’angle sud-ouest, d’une adduction d’eau : ce n’est en aucun cas une évacuation, bien au
contraire la pente des deux installations superposées qui ont été retrouvées indique
que l’on cherchait à amener l’eau vers la partie centrale du patio ; l’eau devait provenir
46
d’un puits – sans doute équipé d’un système élévatoire – situé à l’extérieur de la maison
proprement dite.
Tableau 3. Teneurs moyennes d’une scorie provenant du site de Saltés, d’après N. Trauth
28 Sur place, la localisation des ateliers de Saltés a été réalisée grâce à une prospection
géophysique développée par Alain Kermorvant sur environ 2000 m2, entre la qasaba
(citadelle) et les marais, au nord et au nord-est des fouilles actuelles (fig. 13) ; il
s’agissait de détecter les traces de métal et, surtout, les éventuelles concentrations
métalliques pouvant signaler l’emplacement des structures de production. Parmi les
résultats obtenus41, trois sont à souligner :
• sur l’ensemble de la zone prospectée, qui couvre aussi les quartiers nord de la ville, un
“bruit” régulier marque la dispersion de fragments métalliques (métaux ou scories) qui
confirme peut-être un éclatement spatial de la production (dans ses phases finales) ;
• en bordure de la marisma, des anomalies magnétiques (très visibles malgré leur relative
faiblesse) apparaissent, qui s’étendent sur une longueur de 130 m environ et une largeur
moyenne de 40 m ;
• ces anomalies ne sont pas distribuées au hasard mais s’organisent au contraire selon une
disposition orthogonale qui suggère l’existence de structures enfouies ; prospection et
sondages confirment la présence d’un “quartier des métaux” dont la localisation est sans
doute à mettre en relation avec l’orientation des vents dominants.
49
Figure 13. Résultats de la prospection géophysique et indices de localisation des ateliers du métal, au nord
de l’île d’El Almendral
Figure 14. Plan d’un atelier de grillage, fouillé à une trentaine de mètres au nord-est des derniers vestiges de
la ville médiévale
30 – Un grillage préliminaire des minerais sulfurés est nécessaire ; il était pratiqué dans de
petits ateliers, dont la fouille a montré l’existence (fig. 14) : le long d’un mur de pisé
d’assez mauvaise qualité et formant des compartiments juxtaposés, se distribuent de
nombreuses zones semi-circulaires comportant cendres et charbons de bois ; de petites
51
pierres marquent parfois la périphérie de ces foyers qui ont un diamètre de 0,40 à
0,70 m environ ; c’est là le premier maillon saltésien de la chaîne de transformation.
31 – Les “scories complexes” que l’on retrouve en abondance dans la fouille ne sont pas
des rejets inutilisables ; elles sont au contraire des produits intermédiaires, témoins de
la succession de phases multiples d’élaboration du métal, à l’aide de procédés répétitifs
de concentration : procédés simples, mobilisant des techniques peu coûteuses en
moyens mais cependant sophistiquées dans la mesure où elles impliquent une
connaissance précise du comportement au feu des pierres-minerais 42. Les résultats
d’une analyse de “scories” – résultats ramenés à la tonne – (voir le tableau, ci-dessus)
montrent la présence de métaux divers, qui offrent tous des valeurs correctes
d’exploitabilité ; ils sont donc isolables à des températures non supérieures à 1100°C.
32 Il est bien clair que la situation géographique de File facilitait à la fois la concentration
de minerais bruts et l’exportation de produits semi-finis : à la lumière des fouilles en
cours et de l’étude minéralurgique qui les accompagne, on peut penser que l’essentiel
de l’activité saltésienne consistait, à partir de minerais débarrassés de leur gangue et
concassés – sans doute sur les lieux même de production –, à obtenir des métaux
quasiment purs ou des alliages simples qui étaient ensuite commercialisés, à l’aide de
ces « grands et lourds bâtiments de transport » dont parle al-Idrîsî 43.
***
34 Initiée sans doute dès le XIe siècle, la véritable prospérité de Saltés – tout comme celle
de Siyâsa mais, dans ce cas sur les bases d’une riche agriculture irriguée, que
complètent les productions minières et l’exploitation du sel – correspond au “temps
d’Averroès”. Base militaire de l’expansion almohade dans al-Andalus, elle est un centre
économique assurant une partie de l’alimentation en produits de la mer dans la
Péninsule, aidée en cela par le port proche de Silvés ou par ceux d’Alméria, Denia... Elle
contribue surtout à l’approvisionnement en métaux (le fer principalement, livré en
lingots ou sous forme d’ancres de marine) de la Méditerranée et du Nord du Maghreb.
Saltés est donc un pôle de la puissance almohade. La ruine de la “ville des marais” suit
de peu la disparition de la dynastie almohade : si Las Navas de Tolosa a été, à terme, une
bataille décisive, ses effets ne se font pas sentir immédiatement, tant la guerre laisse les
deux combattants exsangues (on sait que les chrétiens ne peuvent réellement profiter
de leur victoire par manque d’hommes et par insuffisances logistiques). La vie
économique de Saltés se prolonge donc jusque vers le milieu du XIII e siècle, et elle est
abandonnée sans combat à une date qui reste imprécise : peut-être en 1248 ou 1249, pas
au-delà, en tout cas, de 1252. Dès la fin du XIIIe siècle, la documentation confirme
indirectement la destruction de Saltés, noyée sous ses propres décombres, en décrivant
le paysage de l'île comme celui d’un terroir agricole dont émergent à peine les ruines
de la citadelle : c’est ce qui apparaît dans le document de 1283, par lequel Alphonse X
donne à sa fille Beatriz de Guzman « ...la villa de Niebla con todo su regnado que es
Gibraleón, Huelva, Saltés, Ayamonte... », confirmé en 1280 par le texte de Johan Alonso,
représentant d’Isabel de Cerdá, comtesse de Medinaceli, qui décrit à Saltés un paysage
rural, une terre de blé mêlée de vigne, de pins, d’oliviers et d’amandiers 44.
NOTES
1. Dont l’étude nous a été présentée ci-dessus par Santiago Macías, p. 29-38.
2. A. KERMORVANT & M. PONSICH, « Prospection géophysique à Saltés (Huelva) », Mélanges de la Casa
de Velászquez, XX, 1984, p. 497501.
3. Al-Idrîsî, Description de l’Afrique et de l’Espagne (Nuzhat al-Muåtâq), éd., trad. et notes par R. DOZY &
M.J. DE GOEJE, Leyde, 1866 (réimpression anastatique, Amsterdam, 1968), p. 178179.
4. Ibid.
5. Al-Himyarî, Kitâb al-rawd al-mi’târ, éd. E. LÉVI-PROVENÇAL, Leyde, 1938, p. 135-136 (texte arabe,
p. 110-111).
6. Al-’Udhrî. Tarsî alakhbâr. Fragmentes geográfico-históricos de al-Masâlik ilâ djami’a al-mamâlik, éd.
‘Abd al-’Azîz al-Ahwânî, Madrid, 1965, p. 100 et 175 ; al-Idrîsî, Description..., p. 179.
53
7. F. FITA, « San Dúnala : prócer y mârtir mozarabe del siglo X », Boletín de la Real Academia de la
Historia, LV, 1909, p. 433-442. Le texte relatant l’épopée de ce personnage provient du codex
parisien Fb, rédigé au XIIe siècle ; voir Acta Sanctorum, Synaxarium Ecclesiae Constantinolopitanae, éd.
H. DELEHAYE, Bruxelles, 1902, p. 318-319.
8. Voir la thèse de F. CLÉMENT, Pouvoir et légitimité dans l'Espagne musulmane à l’époque des taifas (Ve/
XIe siècle), thèse de doctorat, Université de Toulouse-Le Mirail, 1991.
9. Les fouilles de Saltés sont une opération conjointe du Musée provincial de Huelva, du Parque
Natural de las Marismas del Odiel, de l’association belge Archaeologia Medievalis, de la Casa de
Velâzquez (Madrid) et de l’U.M.R. 5648 (Lyon).
10. Et bien qu’on ne puisse accepter l’information venue d’al-Idrîsî, selon laquelle un demijet de
pierre (ce qui représente environ 30 à 40 m) sépare Huelva de l’île de Saltés.
11. Voir A. GARCÍA Y BELLIDO, « Tartessos pudo estar donde ahora la isla de Saltés, en el estuario de
Huelva », Archivo Espanol de Arqueología, XVII, 1944, p. 191-195 ; F. WATTENBERG, « Saltés, la isla de la
Atlântida y Tartessos », Boletín del Seminario de Arte y Arqueología, XXXII, 1966, ρ. 125-209 ; J.M.
LUZON, « Romanización. Notas para una carta arqueológica de yacimientos romanos », Huelva.
Prehistoria y Antigüedad, Madrid, 1974, p. 303-320.
12. Al-Idrîsî, Description..., p. 179 ; alHimyarî, Kitâb..., p. 135.
13. Al-Himyarî, Kitâb..., p. 136 de la traduction.
14. Voir L. TORRES BALBÁS, « Atarazanas hispano-musulmans », Al-Andalus, XI, 1946, p. 175-209
(p. 186).
15. Al-Himyarî, Kitâb..., p. 136 de la traduction.
16. L. TORRES BALBÁS, « Atarazanas... », p. 196.
17. Ibid., p. 193-194 ; G. ROBLES, Màlaga musulmana, Malaga, 1880, p. 531.
18. Voir cependant la communication présentée à ce même colloque de Rabat par M. EL-MGHARI,
« Réflexions sur les matériaux de construction des munuments almohades de Rabat », dans M.
Hammam (éd.), L’architecture de terre en Méditerranée, Rabat, 1999, p. 155-167.
19. Ibn Khaltikan, Wafayât al-Ai’yân, trad. de Slane, modifiée.
20. E. FENTRESS, Fouilles de Sétif, 1977-1984, Bulletin d’archéologie algérienne, supplément n o 5, Alger,
1991 ; ID., « Social relations and domestic space in the Maghreb », dans A. Bazzana & M.-Ch.
Delaigue (éds), Ethno-archéologie méditerranéenne. Finalités, démarches et résultats, Madrid (Casa de
Velázquez), 1995, p. 15-26.
21. A. KERMORVANT & M. PONSICH, « Prospection géophysique à Saltés (Huelva) », Mélanges de la Casa
de Velázquez, XX, 1984, p. 497-501.
22. A. BAZZANA, « Maison-bloc, maison-enclos et maison agglutinante : caractères de l’habitat rural
dans alAndalus (IXe -XIIIe siècles) », dans L. Feller, P. Mane & F. Piponnier (éds), Le village médiéval et
son environnement. Études offertes à Jean-Marie Pese, Paris, 1998, p. 43-66.
23. J.P. VAN STAEVEL, Les usages de la ville. Discours normatif, habitat et construction urbaine dans
l’Occident musulman médiéval (Xe-XIVe siècles), thèse de doctorat (nouveau régime), Université Lyon 2,
2000, 3 vol., I, p. 109-110 [Kitâb alQadâ’, A 13 bis r°].
24. M. BOUGHALI, La représentation de l’espace chez le Marocain illettré, Casablanca, 1974, p. 58.
25. En revanche, on n’a pas trouvé à Saltés d’éléments attestant d’activités de tissage dans cet
espace comme c’est le cas à Mértola (S. MACIAS, Mértola islâmica..., p. 87-91). Celles-ci auraient
plutôt lieu dans les salons voire, comme cela se produit dans la maison 1 B, dans l’entrée. Il est
curieux de noter qu’au milieu du XIXe siècle, dans les régions morisques, le filage de la soie avait
lieu dans les naguelas, sortes de cabanes situées à l’entrée des maisons. Par exemple, dans le livre
d’Apeos de Los Berchules, dans l’Alpujarra, sont mentionnées plusieurs “naguela(s) de hilar seda a
la puerta”, Archivo de la Real Cancillería de Granada, planta 5, estante a-1, pieza 33, 1° 15, 19.
26. A. DE MORGADO, Bistorta de Sevilla, Séville, 1587 (nouvelle édition 1887), p. 144.
54
27. J.M. HITA RUIZ & F. VILLADA PAREDES, « Unas casas meriníes en el Arrabai de Enmedio de Ceuta »,
Caetaria, n o 1, novembre 1996, p. 67-91 ; J. NAVARRO & P. JIMÉNEZ, NAVARRO PALAZÓN & P. JIMÉNEZ
CASTILLO, 1996, « Estudio sobre once casas andalusíes de Siyasa », Memorias de Arqueologia, 5,
p. 526-595 (maisons 6 et 9) ; S. MACIAS, Mértola islâmica. Estudio histórico-arqueológico do Bairro da
Alcáçova (séculos XII-XIII), Mértola, 1996.
28. A. BAZZANA & J. DE MEULEMEESTER, « Irrigation systems of Islamic origin in the Valle de Ricote
(Murcia, Spain) », Ruralia II, Památky archeologiche, Supplementum 11, Prague, 1998, p. 152-160.
29. Fouilles et prises d’échantillons d’Anton Erwinck, analyses de Mark Strydonck, dans le cadre
de la collaboration franco-belgo-espagnole ; information inédite.
30. A. BAZZANA & J. BEDIA GARCÍA, Las excavaciones de Saltés (Huelva), 1983-1993. Memoria científica,
Madrid-Lyon, 1994, 3 vol., I, p. 84-88.
31. N. TRAUTH, « Les produits métallurgiques du site médiéval de Saltés (Huelva-Andalousie) »,
Archéologie islamique, 6, 1996, p. 77-88 (p. 88).
32. M. PONSICH, Aceite de oliva..., p. 86.
33. E. ROSELLO & A. MORALES, Calatrava la Vieja : Primer informe sobre la fauna de vertebrados
recuperados en el yacimiento almohade, 3e partie : Peces, sous presse.
34. Al-Maqqarî, Annalectes sur l’Histoire des Arabes d’Espagne, éd. R. Dozy, Leyde, 1955-1867, rééd.
Amsterdam Oriental Press, 1967, I.
35. A. LENTACKER, « Archaeozoology. Preliminary analysis of the fish remains from the medieval
Moorish town of Saltés (Huelva, Spain) », dans Las excavaciones de Saltés (Huelva), 1983-1993.
Memoria científica..., I, p. 156-161.
36. Al-Himyari, Kitâb..., p. 136.
37. Celle-ci est de 142 m 2 ; la partie du patio (surface totale de 37,50 m2) traitée en jardin était
initialement plus vaste et couvrait environ 18 m2
38. . La fouille signale, à l’intérieur de plusieurs maisons, la présence de “scories” diverses et,
parfois de traces de foyers à usage artisanal.
39. J.-L. L’AFRICAIN, Description de l’Afrique, trad. A. Épaulard, Paris, 1956, p. 293.
40. N. TRAUTH, « Les produits métallurgiques du site médiéval de Saltés (Huelva Andalousie) »,
Archéologie islamique, 6, 1996, p. 77-88.
41. Voir, en première approche, A. BAZZANA & N. TRAUTH, « L’île de Saltés (Huelva) : la ville
islamique, centre d’une métallurgie de concentration au Moyen Âge », Comptes-rendus de
l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres, 1998, p. 47-74 ; ID., « Mines et métallurgie dans la ville
islamique de Shaltîsh (Huelva, Espagne) », L’innovation technique au Moyen Âge, VI e Congrès
international de la Société française d’archéologie médiévale (Dijon, 1996), Paris, 1998, p. 51-56 ;
N. TRAUTH, « Les procédés métallurgiques », dans Saltés. Una ciudad islámica en la Ría de Huelva, sous
la dir. de A. Bazzana et J. Bedia Garcia, en préparation.
42. Voir A. BAZZANA & N. TRAUTH, « Mines et métallurgie... ».
43. Al-Idrîsî, Description..., p. 179.
44. R. AMADOR DE LOS RÍOS, Huelva, Barcelone, 1983 (1 ère éd. 1933), p. 775-776 ; M a L. PARDO RODRIGUEZ,
Huelva y Gibraleón (1282-1495). Documentas para su historia, Huelva, 1980, p. 143-144.
55
4 Dans la mosquée al-Aqṣā, après la formation du transept à l’avant de la qibla, les arcades
se croisent. Si ce schéma s’explique à Jérusalem peut-être surtout par une contrainte
constructive, celle de recueillir les poussées de la coupole qui précède le miḥrāb, il
59
5 À ce goût typiquement musulman pour les intersections compliquées qui invitent à une
analyse plus profonde, s’oppose déjà très tôt le désir d’affecter aux deux orientations
rivales du plan des domaines clairement délimités, et celui d’introduire l’intersection –
éventuelle – uniquement comme un moyen suprême de mise en valeur. Ce n’est pas un
hasard, semble-t-il, si en Occident ces structures n’ont pas été mises en évidence dans
un Andalus épris du décor, mais au contraire dans l’atmosphère sévère, souvent
presque monacale, de l’Ifrīqiya. La mentalité berbère, qui marqua aussi l’art des
Almohades, influença-t-elle les Aglabides ? Nous percevons cette même tendance en
Orient, à la même époque, à Sāmarrā. Ce qui est commun aux ‘Abbāssides et aux
Almohades est leur volonté de réformes religieuses, de programmes éclairés pouvant
mener à des types d’édifices proches. Les maîtres d’œuvre de la grande mosquée
60
Figure 13. Tinmal, mosquée, coupole du miḥrāb, dessin de l’élévation (en haut) etplan (en bas)
66
Figure 14. Tinmal, mosquée, coupole est, dessin de l’élévation (en haut) et plan (en bas)
structure régulière en plan, dans laquelle on retrouve l’unité de la coudée (e) sous la
forme d’un multiple entier. Dans le miḥrāb (fig. 13), le diamètre de l’octogone de base
mesure 3 e ; dans la coupole de Test (fig. 14), la diagonale du carré de base est de 10 e.
Le motif central constitutif est commun aux deux voûtes. Une étoile à huit branches est
le résultat de deux carrés égaux qui ont pivoté l’un sur l’autre de 45° ; dans la coupole
du mihrab, leurs côtés reproduisent l’unité de la coudée (e) non multipliée et dans la
coupole orientale, large de plus du double, ils atteignent la dimension de 2 e, mesure
presque proportionelle à cet agrandissement. Dans la coupole est, l’étoile de la petite
coupole zénithale et ses douze satellites forgent de façon très expressive l’image du ciel
étoilé. Mais les figures d’étoiles prédominent aussi dans la coupole du miḥrāb. Dans la
structure à muqarnas des deux coupoles, on devine clairement sept strates successives :
l’eschatologie islamique parle de sept sphères célestes. Dans la grande mosquée de
Cordoue, au sommet de la coupole à l’avant du miḥrāb la sphère céleste est
indéniablement matérialisée par une demi-sphère suspendue. Détermine-t-elle ici, à
Tinmal, la forme de la coupole déjà en tant que figure enveloppante invisible ?
Annonce-t-on là, tout à fait dans l’esprit du réformateur almohade, une représentation
sublimée de la divinité parfaite, perceptible seulement dans le recueillement de la
pensée ?
NOTES
1. Quelques éléments bibliographiques (par ordre chronologique) : H. BASSET & H. TERRASSE,
« Sanctuaires et forteresses almohades. I - Tinmel », Hespéris, IV, 1924, p. 9-91 ; G. MARÇAIS, Manuel
d'art musulman. L'architecure. Tunisie, Algérie, Maroc, Espagne, Sicile, Paris, 1926, “L’architecture
religieuse”, p. 15-39, 106117, 212-241, et 305-338 ; H. BASSET & H. TERRASSE, « Sanctuaires et
forteresses almohades. VI - La mosquée de la Qasba », Hespéris, VI, 1926, p. 208-270 et « La
tradition almohade à Marrakech », Hespéris, VII, 1927, p. 287-345 ; K.A.C. CRESWELL, Compendio de
arquitectura paleoislámica, Séville, 1979 (Anales de la Universidad Hispalense, série “Arquitecture”,
no 4) ; Chr. EWERT & J.-P. WLSSHAK, « La mosquée de Tunmal et la Kutubiyya de Marrakech dans
l’architecture almohade : précurseurs et parallèles », Actes des 1 ères Journées nationales d'archéologie
et du patrimoine, Rabat, 2001, III-Archéologie islamique.
68
La mosquée de Tinmal
André Bazzana et Yves Montmessin
1 C’est en hommage à Ibn Tumart, fondateur du mouvement almohade, que fut édifiée,
dès 1153-1154, dans une vallée du Haut Atlas la mosquée de Tinmal (fig. 1).
Figure 1. Les ruines de la mosquée de Tinmal (Sud marocain), avant la restauration de l’édifice
2 Le plan montre une symétrie parfaite de l’édifice par rapport à l’axe que forment
l’entrée nord (une seule porte), le centre de la cour, la nef centrale (légèrement plus
large que les autres) et le mihrāb (fig. 2). L’ensemble dessine un carré presque parfait,
qui couvre 1800 m2 ; dans un espace modeste et sur un bâtiment qui se veut sans
prétention à la “grande” architecture, sont réunis tous les éléments qui trahissent les
influences lointaines de Kairouan (Tunisie) ou de Cordoue (Espagne), et conditionnent
l’évolution de l’art islamique d’Occident. Modèle de la mosquée “occidentale”, la
mosquée de Tinmal propose une organisation équilibrée des volumes ; la nef axiale
forme avec la travée de qibla – richement et soigneusement décorée – un “T” qui
renforce la symbolique du double axe signalant l’orientation sacrée vers La Mecque.
69
Figure 4. Tinmal, décor de l’intrados des arcs ; les mêmes motifs apparaissent à Séville et sont
caractéristiques de l’époque almohade
BIBLIOGRAPHIE
Bibliographie : P. RICARD, « Notes sur la mosquée de Tinmal », Hespéris, 1923, p. 524-532 ; J.
BENSLIMANE, CH. EWERT, A. TOURI & J. P. WISSHAK, « Tinmel. Fouilles de la mosquée almohade », Bulletin
d’Archéologie Marocaine, XIV, 1981-1982, p. 277-312 ; H. TRIKI, J. HASSAR BENSLIMANE & A. TOURI,
photos de Ch. LIGNON, Tinmel, l’épopée almohade, Milan (Fondation ONA), 1992.
73
Chapiteaux almohades
Patrice Cressier
1 Les témoignages architecturaux sont suffisamment nombreux pour que ne puisse être
mise en doute la volonté des premiers Almohades d’élaborer un vocabulaire
ornemental propre, apte à soutenir et diffuser le message spirituel et politique du
Mahdi.
2 Ainsi, le chapiteau, point-clef, en toute époque, de l’organisation architectonique des
monuments, ne pouvait que constituer l’un des éléments forts de ce nouveau discours
et ce rôle lui fut imparti selon deux modalités : les modes d’utilisation, d’une part
(sélection des types et distribution de ceux-ci dans l’édifice), le style et la composition,
d’autre part.
3 La signification de la distribution des chapiteaux est particulièrement claire dans le cas
des pièces de remploi : dans leurs principaux monuments religieux, les Almohades ont
eu à cœur de réutiliser des chapiteaux omeyyades, émiraux et califaux (fig. 1). Ils l’ont
fait, de plus, en des emplacements très spécifiques : le minaret (Giralda de Séville,
mosquée de Hassan à Rabat), le mirḥāb ou la zone avant- mirḥāb (Kutubïya et mosquée
de la Qasaba à Marrakech), axe du mihrâb et axe de la travée avant-qibla (grande
mosquée de Salé, respectivement à la anaza’et aux fénêtres latérales). Il s’agissait, selon
toute probabilité, de manifester la légitimité du mouvement almohade par des
références explicites et précisément localisées au moment du premier califat
d’Occident.
4 Dans le domaine de la sculpture proprement dite, les artisans almohades ont procédé à
une stricte sélection des types morphologiques (chapiteaux de palmes composites et
dérivés du corinthien, à l’exclusion du corinthien lui-même) et des éléments végétaux
de la corbeille (acanthe lisse à nervure axiale incisée en couronne, formule inaugurée à
l’époque almoravide, ou en méandres, innovation qui se fait au détriment presque total
de l’acanthe sculptée) et du bloc d’abaque (pommes de pin, fleurons et, surtout, palmes
lisses omniprésentes). Les infinies variations possibles à partir de ces quelques
éléments incluent un petit nombre de références ponctuelles à l’Antiquité (certains,
composites, sont pratiquement identiques aux modèles romains, en fort contraste en
revanche avec les antécédents directs, omeyyades ou post-omeyyades) ; ces véritables
citations se font parallèlement à d’autres qui renvoient, elles, à l’Orient abbasside, en
74
BIBLIOGRAPHIE
Bibliographie : Patrice CRESSIER & Magdalena CANTERO SOSA, « Diffusion et remploi des chapiteaux
omeyyades après la chute du califat de Cordoue. Politique architecturale et architecture
politique », L’Afrique du Nord antique et médiévale (VIe colloque international). productions et
exportations africaines. Actualités archéologiques, Paris (C.T.H.S.), 1995, p. 159-187 ; Patrice CRESSIER &
Purificacíon MARINETTO SANCHEZ, « Les chapiteaux islamiques de la péninsule Ibérique et du Maroc,
de la renaissance émirale aux Almohades », L'acanthe dans la sculpture monumentale de l’Antiquité à
la Renaissance, Paris, 1993, p. 211-246. ; Christian EWERT, Forschungen zur almohadischen Moschee. IV –
Die Kapitelle der Kutubiya-Moschee in Marrakesch und die Mosquee von Tinmal, Mayence, 1991.
76
3 L’archéologie murcienne, très active, s’est attachée depuis une vingtaine d’années à
l’étude des vestiges très intéressants des palais de l’époque d’Ibn Mardanîsh qui
subsistent dans la huerta et dans la ville même. Dans l’actuel couvent de Santa Clara,
ancien “Petit Palais” (Qsar Saghîr) des souverains murciens, ont été retrouvés des
fragments d’une coupole ou d’un plafond à muqarnas , dont la destruction remonte
vraisemblablement à l’entrée des Almohades dans la ville en 1172. On peut penser en
effet que les peintures figuratives qui l’ornaient étaient susceptibles de choquer le
rigorisme du régime almohade. Cette décoration, qui doit donc dater du troisième
quart du siècle, paraît très proche des peintures qui avaient été réalisées quelques
décennies plus tôt (vers 1140) par des artistes musulmans pour les rois normands au
plafond à muqarnas de la chapelle palatine de Palerme. Ces arts relèvent de l’aire de
civilisation fatimide, et l’on trouve aussi au Caire des vestiges de peintures à
personnages du XIe ou du XIIe siècle qui constituent peut-être les prototypes, et en tout
cas les parallèles de celles de Palerme, mais aussi de Murcie. Ces prolongements
murciens “anti-almohades” de l’art figuratif musulman du XII e siècle constituent un
chapitre tout juste entrouvert de l’histoire de l’art de l’Occident islamique.
78
5 Expression aussi d’un rejet des thèses almohades, certains objets, comme le coffret
actuellement conservé dans le Trésor de la cathédrale de Tortosa, en Nouvelle
Catalogne (fig. 5) reprennent une thématique de nette tradition musulmane, proche de
celle des coffrets d’ivoire sculpté du califat de Cordoue (lions affrontés, fauconniers,
etc.). La technique, cependant, est très différente. Sur le coffret de Tortosa, considéré
comme d’époque almohade (fin du XIIe ou début du XIII e siècle). Les motifs humains et
animaliers sont pratiquement inconnus par ailleurs dans le domaine almohade, qui
semble avoir été particulièrement rigoriste du point de vue de ce type de
représentations figurées. Par celles-ci et par son fermoir de bronze, ce coffret est
proche d’un exemplaire semblable disparu pendant la guerre civile, qui se trouvait dans
le même trésor, et de deux autres conservés l’un à la Collégiale de León, l’autre au
Musée archéologique national de Madrid (mais initialement à León, comme le
précédent). Le fait que les quatre pièces aient été conservées en Espagne, et que l’on
n’en connaisse pas ailleurs du même type, est un argument majeur en faveur d’une
origine andalouse de ce type d’objet (les coffrets d’ivoire siciliens des XII e-XIIIe siècles
sont très différents, et ne comportent pas d’incrustations). L’allusion à la “Maison du
Calife” dans l’inscription, et la qualité même de celle-ci, évoquent un atelier lié à un
pouvoir politique musulman de niveau califien, donc vraisemblablement situé dans la
sphère almohade, seul pouvoir califal à cette époque dans l’Occident musulman
81
exemple, une image déformée des Almoravides, frustes, intransigeants et soumis aux
juristes mālikites2, ou face aux sources chrétiennes, qui présentent l’expansion
militaire hispanique comme une légitime “reconquête” de territoires perdus quelques
siècles auparavant, l’historien tente d’atteindre une certaine vérité, que ce soit sur les
mentalités, par l’analyse de la “propagande almohade” ou par l’étude des éléments
constitutifs de l’idéologie de la Reconquista, ou bien sur l’époque et la société
almoravides, ou enfin sur l’expansion occidentale. Pour écrire cette (ces) histoire(s), il
faut, d’une part relire les textes et trouver un biais pour lever le voile qu’ils jettent sur
la réalité, d’autre part les confronter à d’autres sources.
3 À travers le thème de l’apogée politico-militaire de l’Empire, je me propose de replacer
un événement militaire majeur dans une évolution à plus long terme, de décrire le
contexte politique de la collaboration entre Averroès et le pouvoir almohade, et
finalement de m’interroger sur l’organisation de ce dernier au tournant des XII e et XIIIe
siècles. J’ai exclu du débat les éléments matériels, culturels, philosophiques, artistiques
ou architecturaux de l’apogée3, pour m’en tenir exclusivement au domaine politique, et
même plus précisément au domaine de la “politique extérieure”, comme m’y invitent la
nature et l’origine des protagonistes d’Alarcos, Alphonse VIII, roi de Castille et al-
Manṣür, amīr al-mu’minīn, “Prince des Croyants” almohade.
4 Plusieurs remarques préliminaires s’imposent. Pour traiter convenablement de
l’apogée almohade, il aurait été bon de décrire l’expansion de l’Empire, de montrer que
la victoire d’Alarcos est le terme de cette expansion – ce qui suppose que l’on décrive la
décadence censée lui être immédiatement postérieure – et de chercher enfin dans la
période d’expansion les indices annonciateurs et les raisons de la crise. C’est en fait ce
que j’ai essayé de faire avant de me rendre compte finalement que bien peu d’éléments
venaient à l’appui de la thèse de la “décadence brutale” traditionnellement admise. Au
contraire, une impression de grande puissance de l’Empire se dégage de l’étude des
sources, pendant la première décennie du XIIIe siècle. Bien que la défaite de Las Navas
de Tolosa, sur laquelle je vais revenir, constitue une inflexion fondamentale puisqu’il
s’agit de la première défaite almohade d’une telle ampleur, elle est pourtant très loin
d’agenouiller l’Empire. Je m’arrêterai donc sur le contexte historique de la fin du XII e
siècle, qui débouche sur la victoire du souverain almohade Abu Yūsuf Ya’qūb à Alarcos
face aux armées castillanes d’Alphonse VIII. Et je tenterai de montrer comment la
bataille d’Alarcos, qui fait suite à une série de victoires militaires sur le Portugal, clôt
une période d’interventionnisme des royaumes chrétiens en Andalus, qu’elle n’est donc
pas le début de la décadence, mais plutôt une étape supplémentaire dans l’expansion
almohade. La description des éléments de puissance et de faiblesse de l’Empire
almohade jusqu’au premier quart du XIIIe siècle contribuera à nuancer l’image que
nous renvoient les sources d’un Empire complètement effondré après 1212.
conquis et qu’il avait réussi à garder pendant une décennie, au terme de laquelle les
Almohades l’avaient chassé, repoussant la frontière avec son royaume jusqu’à la Sierra
Morena. Ensuite l’activité guerrière du roi de Portugal, qui s’empare de Lisbonne
en 1147, puis de Beja et Santarem, concentra tous les efforts almohades 4. Après la
minorité d’Alphonse VIII, la Castille profita de la diversion portugaise pour s’étendre
vers le Levant murcien en s’emparant de Cuenca en 1177, d’Alarcón en 1184, puis
d’Iniesta en 1186 sur la vallée du Júcar. Pendant la même période, les rois castillans,
aragonais, léonais ou portugais envoyaient régulièrement des expéditions destinées à
prendre du butin au cœur même de l’Andalousie, jusqu’aux alentours de Cordoue, de
Séville ou de Jaén.
Navarre12, l’Aragon et le Portugal. Cette division politique n’était pas en soi une
faiblesse comme devait le prouver quelques années plus tard la victoire chrétienne de
Las Navas de Tolosa ; elle l’était seulement en raison de l’état de conflit permanent
entre la Navarre et la Castille, entre la Navarre et l’Aragon, entre la Castille et le Léon et
entre le Portugal et le Léon13. À cette date, toutes les frontières étaient contestées, selon
la règle très simple que tout voisin était un ennemi potentiel. Or l’Empire almohade sut
parfaitement jouer des alliances avec les chrétiens. Il soutint régulièrement la Navarre,
avec laquelle, il est vrai, il n’avait aucune frontière commune, et le royaume de Léon 14,
tous deux violemment opposés à la politique expansionniste de la Castille 15.
10 Les conséquences de la victoire musulmane furent nombreuses. Le souverain almohade
décida de profiter de l’avantage militaire conféré par la victoire pour lancer de grandes
expéditions en territoire ennemi au cours des deux années suivantes. Les chrétiens
restèrent impuissants face à ces expéditions de grande envergure qui permirent au
Prince des Croyants de récupérer de nombreuses places fortes, comme Calatrava, Santa
Cruz, Montánchez, Trujillo, puis Plasencia, et de piller le territoire des villes de
Talavera, Santa Olalla, Escalona, Maqueda, Tolède, Oreja, Alcala, Guadalajara, Madrid,
Huete, Uclès, Cuenca, Alarcón... Les vignes, les oliviers, les vergers et les autres cultures
furent systématiquement détruits.
11 Par ailleurs, Pedro Fernandez de Castro arrangea une alliance formelle entre les
Almohades et le royaume de Léon. Celui-ci comptait bien profiter de la défaite
castillane pour récupérer les terres frontalières dont il avait été spolié, malgré le traité
de Tordehumos. En effet, ce traité n’avait pas résolu le différend castellano-léonais à
propos de l’Infantazgo16. Cette alliance avec le Léon permit, en 1196, l’intervention d’un
corps d’armée almohade dans la Tierra de Campos, très au nord de leur zone
d’intervention habituelle17. À la fin du XIIe siècle, le roi de Navarre, Sanche le Fort,
défait et menacé par Alphonse VIII de Castille, trouva refuge à la cour du souverain
almohade qui devint un interlocuteur notable et notoire des pouvoirs chrétiens
méditerranéens. À une autre échelle, cette victoire almohade fit écho en Occident à la
victoire de Ḥattīn et à la chute de Jérusalem en Orient. Al-Manṣūr, malgré son
hétérodoxie, en tira dans le monde musulman une image de champion du ğihād, et de
défenseur du dār al-islām. Cette réputation avait commencé dès le début des
années 1190 comme en témoigne la demande d’aide adressée par Saladin au calife
almohade à la suite de la prise de Jérusalem, alors même que Saladin soutenait les Banū
Ġāniya légitimistes18.
des Almohades jaloux de leur pouvoir (on les accusait d’accointance avec les Banü
Ġānīya, les descendants des souverains almoravides réfugiés aux Baléares) ; mais
auparavant Ibn'Aṭīyya avait accédé aux plus hautes fonctions : vizir et proche conseiller
de ‘Abd al-Mu’min, il était devenu l’homme le plus important de l’Empire après le calife
lui-même. Un autre vizir almohade, Yintân b.’Umar, avait d’abord été à la tête des
troupes almoravides lors de la première bataille victorieuse contre Ibn Tūmart. Il avait
ensuite été épargné parce qu’il avait pris la défense d’Ibn Tümart lors de l’entrevue de
celui-ci avec ‘Alī b. Yūsuf b. Tašfīn. Si l’on peut assez facilement comprendre cette
mesure de clémence, sa nomination ultérieure au poste de vizir manifeste la confiance
qu’il avait su inspirer au souverain almohade, malgré ses anciennes responsabilités au
sein du régime almoravide.
21 Dans l’administration, des personnalités de second rang trouvèrent aussi leur place
parmi les nouvelles instances dirigeantes. Le secrétaire Abū 1-Ḥasan ‘Abd al-Malik
b.’Ayyāš b. Farrāğ b.’Abd al-Malik b. Harün al-Azdī al-Zāhid fut d’abord secrétaire d’Ibn
Ḥamdīn à Cordoue. Puis il fut engagé contre son gré par le général almohade Barrāz, et
entra enfin au service de ‘Abd al-Mu’min, auprès duquel il mena une vie mondaine
malgré son ascétisme. Les familles de secrétaires semblent, au premier abord,
conserver leur pouvoir malgré le changement de dynastie : Abū 1-Ḥakam ‘Alī b.
Muhammad b. ‘Abd al-Malik ‘Abd al-’Azīz al-Laḥmī al-Murḥī fut secrétaire de ‘Abd al-
Mu’min alors que son père l’avait été de ‘Alī b. Yüsuf b. Tašfīn. Dans le domaine
juridique, on observe le même phénomène ; le cas des Banü Rušd est emblématique : le
grand-père (m. 1126) fut qādī de Cordoue sous les Almoravides, et son petit-fils, le
célèbre Averroès, fut qāḍī 1-ğamā’a de la même ville sous les Almohades. Ce processus
touche aussi le secteur militaire, qui nous intéresse particulièrement ici. Ibn Mardanīš,
le rey Lobo des chrétiens, fut probablement le plus tenace ennemi de la dynastie
almohade jusqu’en 1172, date de sa mort. Il contrôlait la région murcienne. Sur ses
conseils, ses fils, qui menaient la lutte à ses côtés, firent allégeance et reconnurent le
dogme almohade. Ils reçurent des fonctions importantes. Une des filles d’Ibn MardanïS
épousa même le calife Abū Ya’qüb et une autre son fils Abū Yüsuf 33. Le qâ’id Abū ‘Uṯmān
Sa’īd b.’Isa, qui avait été le chef militaire le plus important à la fin du régime d’Ibn
Mardanïs, aurait conservé sous les Almohades le poste de gouverneur de la marche
(ṯaġr) de Chinchilla qu’il occupait antérieurement 34. Les ennemis chrétiens ne sont pas
en reste : Giraldo Sempavor, le “Cid portugais”, entra au service des musulmans en 1173
lors de la signature des trêves entre Portugal et Castille d’un côté, Almohades de
l’autre, comme le fit aussi.
22 Pedro Fernandez de Castro, dont nous avons parlé plus haut 35. Ce phénomène concerne
non seulement des individus, mais encore des groupes entiers : les guzz de Qaraqüš, des
Turcs réputés dans le maniement de l’arc dont nous avons vu le rôle à Alarcos, et les
Arabes hilâliens, après avoir été vaincus par les Almohades en Ifrīqiya, passèrent en al-
Andalus sous leurs ordres36. Il ne faudrait pas croire que cette intégration se soit limitée
aux premiers temps de l’expansion mu’minide, car les sources citent un certain nombre
d’exemples sous le califat d’al-Nāṣir : le Mu’ğib d’al-Marrākušī et le Bayân d’Ibn’Idârï
évoquent le cas de šayh-s arabes d’Ifrīqiya exilés en Andalus pour des motifs de sécurité,
comme l’avaient été auparavant les groupes de Zuġba, Riyāḥ ou Ǧušam 37. Par ailleurs,
au début du XIIIe siècle, les prisonniers faits à Palma de Majorque lors de la prise des
Baléares furent incorporés dans l’armée régulière.
91
***
23 Le processus décrit semble jouer un rôle non négligeable, tant dans la force et
l’expansion de l’Empire almohade que dans son échec final. Les questions de légitimité
du pouvoir sont moins la cause directe de cet échec que l’expression d’une difficulté à
satisfaire les intérêts divergents de groupes et de personnes d’horizons divers 38.
L’illégitimité des dirigeants n’est pas l’origine unique, ni principale, de leur chute. La
remise en question de leur droit à gouverner se manifeste dans des mouvements
(révoltes, coup d’État, pamphlets...) dont la diversité est liée aux référents politico-
religieux et aux idéaux de l’époque. Ils reflètent une crise de la société dont nous avons
toujours du mal à décrire les modalités, faute de sources.
NOTES
1. Cette historienne affirme à propos d’al-Manṣūr : « Puede considerarsele, en conjunto, como el
más destacado de su dinastía pero tras él abruptamente se inició la decadencia » : on trouvera
cette citation dans le volume VIII/2 de l’Historia de España ‘Ménendez Pidal’, intitulé El retroceso
territorial de al-Andalus, Madrid, 1997, p. 96.
2. N. BARBOUR, « La guerra psicològica de los almohades contra los almoravides », Boletín de la
Asoriación de los Orientalistas Españoles (Madrid), 2, 1966, p. 117-130.
3. Il en est question dans d’autres contributions de ce volume. L’expérience montre d’ailleurs
qu’ils ne sont pas toujours en synchronie avec l’évolution politique. En témoigne la période des
taifas, qui se caractérise par une grande faiblesse politique et militaire face aux royaumes
chrétiens septentrionaux, mais, en même temps, par une éclosion artistique et culturelle
impressionnante.
4. On peut rappeler la mort en 1184 du calife Abu Ya’qūb Yūsuf, à la suite d’une expédition lancée
pour reprendre Santarem.
5. Alarcos se trouve près de la ville de Calatrava (Qak’at Rabāḥ ), ancienne ville musulmane
conquise en 1147 par Alphonse VII et donnée dans un premier temps aux chevaliers de l’Ordre du
Temple, puis au moine cistercien Raymond de Fitero, qui y fonda l’Ordre militaire hispanique de
Calatrava (1158), soumis à la règle de Cîteaux.
6. Ibn’I dârī, al-Bayān, III, éd. A. HUICI MIRANDA, Tétouan, 1963, p. 194, trad. A. HUICI MIRANDA,
Tétouan, 1953, p. 186-188.
7. Las grandes batallas de la reconquista durante las invasiones africanas, Madrid, 1956, p. 137-216 ou
bien son Historiapolítica del imperio almohade, 2 vols. Tétouan, 1956-1959, p. 363-381.
8. Les guerres entre les Lara et les Castro avaient occupé une part importante de l’histoire
politique de la Castille au moment de la mort d’Alphonse VII : ces deux familles étaient en
concurrence pour la régence du royaume pendant la minorité du jeune Alphonse VIII. Nuño
Pérez de Lara avait finalement remporté la course au pouvoir, ce qui avait provoqué l’exil au
Léon des Castro et de leurs alliés ; certains pour continuer la lutte contre les Lara s’étaient
engagés sous la bannière almohade.
9. Abd Allah LAROUI, Histoire du Maghreb, Casablanca (Centre Culturel Arabe), 1995 p. 172-179.
10. Les fouilles archéologiques confirment le récit des sources chrétiennes qui rapportent
l’efficacité des archers de l’armée musulmane : on trouve en effet au pied des murailles du site
92
d’Alarcos une grande quantité de pointes de flèches de formes variées (A. CABALLERO KLINK, M.
FERNANDEZ RODRÍGUEZ, J. de JUAN GARCÍA, « Alarcos : Diez años de investigation arqueológica », Alarcos
1195. Actas del congreso internacional conmemorativo del VIII Centenario de la Batalla de Alarcos, Cuenca,
1996, p. 225-248.
11. La Chronique latine des rois de Castille affirme que la fortification de la place était en cours au
moment de l’intervention almohade, ce que confirment les fouilles archéologiques : une sorte de
fosse commune apparue au niveau du soubassement des murailles, sur les restes du mortier
utilisé pour la construction de la muraille, témoigne de l’inachèvement des travaux et confirme
la violence de la rencontre : de très nombreux corps y auraient été jetés, vraisemblablement à la
suite de la bataille (Crónica latina de los reyes de Castilla, éd. L. CHARLOS BREA, Cadix, Presses
Universitaires, 1984, p. 12).
12. Même si le titre royal de la Navarre ne fut reconnu par le pape qu’en 1197.
13. En 1151 et 1157, la Castille et l’Aragon avaient signé des traités pour se partager la Navarre.
La mort de Sanche III de Castille en 1158, celle de Raymond Bérenger IV d’Aragon laissèrent un
répit à Sanche VI le Sage de Navarre. Entre la Castille et le Léon, le litige frontalier porte sur la
Tierra de Campos. Par ailleurs, les velléités expansives du Portugal opposaient souvent ce jeune
et petit royaume à son voisin léonais. Pour plus de détails sur les questions frontalières entre
royaumes chrétiens, consulter M. TUÑÓN DE LARA (ss. dir.), Historia de España, IV, Feudalismo y
consolidación de los pueblos hispánicos (siglos XI-XV), Barcelone, 1994.
14. On peut rappeler le célèbre épisode du siège de Badajoz, comme exemple de solidarité entre
le Léon et les Almohades. Le roi de Portugal et son allié Giraldo Sempavor s’emparèrent en 1179
de la ville andalusī de Badajoz, qui faisait partie de l’aire théorique d’expansion du roi de Léon sur
les terres d’Islam ; pour protéger ses droits, ce dernier vint à la rescousse de la garnison
almohade, réfugiée dans la citadelle, et la libéra, capturant par la même occasion le roi portugais
et son vassal. Les troupes almohades envoyées de Séville prirent la relève des Léonais dans la ville
extremeña.
15. À l’automne 1194, dans la ville de Tordehumos, sous la pression des légats pontificaux, les
Castillans et les Léonais étaient arrivés à un accord pour faire face à l’intervention prévisible de
l’armée africaine dans la Péninsule. Le monarque navarrais s était joint à cet accord, mais le
rapide déplacement des troupes almohades ayant surpris Alphonse VIII, celui-ci dut sortir
rapidement de Tolède avant l’arrivée de ses nouveaux alliés. La victoire musulmane changea
rapidement la donne : le Léon et la Navarre se retournèrent contre leur nouvel allié (La
Reconquista y el proceso de diferenciación política (1035-1217), tome IX de Historia de Espana – Menéndez
Pidal, Madrid, 1998, p. 646).
16. C’est le nom donné à la région revendiquée par les deux royaumes, au nord du Duero, entre le
Cea à l’ouest et le Pisuerga à l’est, autour de Medina de Rioseco.
17. Les Cantigas de Santa Maria rapportent que des soldats musulmans pillèrent l’église Santa
Maria de Villasirga.
18. Al-Maqqarï, Nafḥ al-ṭīb min ġuṣn alAndalus al-raṭīb wa ḏikr wazïri-hā Lisān al-Dïn b. al-Ḥaṭīb, éd. M.
QA SIM ṬAWIL & Y.’A. ṬAWIL, 10 vols., Beyrouth, Dar al-Kutub al-’Ilmiyya, 1995, I, p. 424. M. GAUDEFROY-
DEMOMBYNES, « Une lettre de Saladin au calife almohade », Mélanges René Basset, II, Paris, 1925,
p. 279-304. D. URVOY (Averroès. Les ambitions d’un intellectuel musulman, Paris, 1998, p. 171) évoque le
témoignage d’Ibn Óubayr qui déclare en 1185 que le pouvoir almohade, qui a conquis tout le
Maghreb, va prolonger sa mission jusqu’en Orient. Seul Saladin échappe à la condamnation
formulée par cet auteur de la fin du XIIe siècle contre tous les souverains du monde musulman.
Ibn Ġubayr utilise ailleurs des croyances égyptiennes qui prédisaient la domination des
Almohades sur l’Égypte et sur les pays occidentaux. La victoire d’Alarcos ne put qu’accroître la
réputation du prince maghrébin.
93
19. Les chroniqueurs musulmans ont une perspective quelque peu différente. La chronique du
XIIIe siècle intitulée al-Ḥulal al-mawšīya (“Les Tuniques brodées”) affirme ainsi que c’est le règne
d’al-Mustanṣir bi-llāh qui marque la fin de la grandeur de la dynastie almohade.
20. Rappelons qu’al-Manṣūr marchait contre eux lorsqu’il détourna ses troupes pour intervenir
en Andalus.
21. Mağmū’rasâ’il muwaḥḥidiyya min inšā’kuttāb aldawla al-mu’miniyya, éd. É. LÉVI PROVENÇAL, Rabat,
1941, p. 247 ; « Un recueil de lettres officielles almohades. Étude diplomatique et historique »,
Hespéris, 28, 1941, p. 1-80, p. 68, lettre no 36.
22. Ma J. VIGUERA MOLÍNS, Retroceso..., p. 100.
23. En 1211, durant les trois mois de siège, ce furent 400 chevaliers et quelques milliers de
fantassins, selon les sources, qui défendirent le château avec acharnement.
24. C’est le nom que les sources de langue arabe donnent à cette bataille.
25. Je remercie Martin Alvira Cabrer, qui a découvert l'utilisation de ce poème par la Primera
Crónica General, de m’avoir fait part des résultats de son travail, avant qu’il ait été publié.
26. D. MANSILLA, La documentación pontificia hasta Inocencio III (965-1216), Madrid-Rome 1955 n o 491,
p. 522523.
27. Rex quidam Sarracenos qui dicebatur Mummilinus, quod linguâ eorum sonat : “Regum Rex
’’(Guillaume le Breton). On trouvera les références des exemples cités dans l’article de M. ALVIRA
CABRER, « La imagen del miromamolín al-Nāṣir (1199-1213) en las fuentes crisdanas del siglo XIII »,
Anuario de Estudios medievales, 26/2, Barcelone, 1996, p. 10031028.
28. Le Mu’ğib d’al-Marrākušī attribue la défaite au retard de paiement des troupes, le Rawḍ al-Qiṭās
d’Ibn Abī Zar’, à la révolte des Andalusīs choqués de l’exécution d’Ibn Qādis qui, chargé de la
défense de Calatrava, avait négocié après seulement trois jours de siège la reddition de la ville
contre la vie sauve pour la garnison. On pourrait discuter, dans la continuité des sources
musulmanes, les qualités comparées des différents souverains almohades et comme dans les
chroniques dresser le bilan de chaque règne ; cela serait fastidieux. Mais il convient toutefois de
noter que les textes utilisent des lieux communs : les “bons souverains” regrettent en général les
exécutions qu’ils ont ordonnées, sur l'avis de conseillers malveillants dans le pire des cas (comme
pour l’exécution des frères Ibn ‘Aṭīya par ‘Abd al-Mu’min) ; dans le meilleur, leur fermeté
s’imposait pour la défense et l’expansion de la communauté des Croyants. Les souverains défaits,
en revanche, dont la mémoire est à bannir, sont décrits comme aveugles, arbitraires et
incapables. Ce sont des topiques. Les exécutions, les exils, les épurations furent pratiques
coutumières des dirigeants almohades dès l’origine. Sans remonter au tamyīz d’Ibn Tūmart ou à
l’i’tirāf de ‘Abd al-Mu’min (cf. R. LE TOURNEAU, The Almohad Movement in North Africa in the Twelfth &
Thirteenth Centuries, Princeton University Press, New Jersey, 1969, p. 38), qu’il suffise de rappeler
que les mesures prises par al-Manṣūr à la fin de sa vie contre les philosophes n ont pas nui à sa
réputation. Si l’on s’intéresse rapidement à l’histoire militaire de la rencontre de Las Navas, on
comprend l’importance de la place forte de Calatrava dans la stratégie d’al-Nāṣir : la ville était
destinée à retenir le plus longtemps possible les très nombreuses troupes chrétiennes coalisées
dans une région où l’approvisionnement était difficile, afin qu’elles s’affaiblissent avant d’arriver
là où les attendait l’Almohade avec des troupes fraîches, reposées, stationnées à Jaén et dans sa
région ; c’est dans ce dessein qu’il avait donné l’ordre de garnir abondamment cette forteresse en
armes et en aliments, en prévision d’un siège long. Les sources chrétiennes confirment d’ailleurs
l’importance du butin qu’Alphonse VIII trouva dans la place et qu’il distribua aux Aragonais et
aux Ultramontains. Ces derniers se plaignaient de la chaleur et de ce que les vivres
commençaient déjà à manquer. La reddition prématurée d’Ibn Qādis ruinait le plan du souverain
almohade et pouvait s’apparenter à une trahison. Vue de cette manière, l’exécution du
gouverneur de Calatrava apparaît beaucoup moins “arbitraire”. Comment et pourquoi aurait-elle
mécontenté les Andalusī-s pour qui les Almohades demeuraient toujours à cette date un rempart
contre les chrétiens ? Il faut incontestablement chercher ailleurs que dans cette reconstruction
94
Les musulmans de Valence et la reconquête ( XIe - ΧIIIe siècle), Damas (IFEAD) 1990-1991, 2 vols., 1,
p. 126
35. Ibn’Idārī le qualifie tantôt de mawlā (“allié”) tantôt de la'īn (“maudit”) dans le Bayân, III, éd. A.
HUICI MIRANDA, Tétouan, 1963, p. 195, trad. A. HUICI MIRANDA, Tétouan, 1953, p. 188.
36. Les Ġuzz obtinrent ainsi des qurā en al-Andalus (Bayān V, p. 232 et le Mu’ǧib, p. 412-415).
37. Mu’ǧib, p. 328-331 ; Bayān V, p. 242-243.
38. On dispose ainsi d’une lettre du calife alMustanṣir aux gouverneurs des provinces frontalières
de Badajoz leur enjoignant de respecter les trêves et de cesser le harcèlement des régions
chrétiennes voisines. Cette lettre est très intéressante pour la compréhension des relations entre
le pouvoir central et les régions frontalières, car elle manifeste la marge d’autonomie de celles-ci
par rapport à un pouvoir aux prétentions hégémoniques, et parce qu’elle révèle la permanence
de tensions entre al-Andalus et les royaumes chrétiens septentrionaux malgré les trêves
périodiquement renouvelées (Rasâ’il muwaḥḥidiyya. Mağmūa gadida, Nouvelles lettres almohades, éd.
annotée et commentée de nouvelles lettres almohades par A. AZZAOUI, Université Ibn Tofayl,
Kénitra, 1996, I, p. 303, lettre no 83).
95
1 Le 19 juillet 1195, l’armée du calife almohade Abü Yüsuf Ya'qūb, commandée par le
souverain en personne, remporte sur les Castillans et quelques contingents portugais
dirigés par le roi Alphonse VIII de Castille la grande victoire d’Alarcos, dans la zone
frontière de la Castille avec l’Empire almohade. Cette région située au sud de Tolède
avait été occupée par les chrétiens au milieu du XIIe siècle (1147), lors de
l’effondrement du régime almoravide qui avait permis de notables avancées
chrétiennes (c’est à ce moment que sont prises Lisbonne et Tortosa). Le centre principal
en était la ville fortifiée de Calatrava (Qal'at Rabāh), localité d’une certaine importance
existant depuis les premiers temps de la conquête sur la rive sud du Guadiana. La
pression almohade avait amené le roi de Castille à en confier la défense à un ordre
militaire nouvellement créé, qui prit le nom de la cité. Après Alarcos, les musulmans
reprennent Calatrava, qui redevient almohade jusqu’à la bataille de Las Navas de Tolosa
(1212), qui dix-sept ans plus tard renverse définitivement l’équilibre des forces en
faveur des chrétiens.
2 L’archéologie de la région est particulièrement riche. Sur le site de Calatrava,
abandonné après 1212, subsiste l’enceinte urbaine, renforcée de 37 tours, qui enserre
une superficie de 5 ha environ, sur une hauteur de faible importance (5 à 10 m)
renforcée par un fossé dont l’eau était prise directement dans le Guadiana. Cet espace
était celui de la madīna musulmane, c’està-dire de la ville, qui comprenait sa qasāba ou
citadelle. Tout autour on relève des traces d’habitats constituant des faubourgs, qui
semblent avoir été actifs et plutôt en expansion durant cette période d’occupation
almohade. Il existait une seule porte d’entrée coudée, et une importante tour albarrana
en avancée jusqu’au cours du fleuve. D’importantes campagnes de fouilles ont été
réalisées, qui ont fourni un abondant matériel archéologique de toute nature
(céramiques, outillage et armes de métal), particulièrement intéressant pour la
connaissance de la civilisation matérielle durant l’occupation almohade de la cité.
3 À quelque 8 km au sud-ouest de Calatrava, sur une hauteur où l’archéologie a retrouvé
des vestiges importants d’un peuplement d’époque ibérique, mais où il ne semble pas y
avoir eu ensuite d’établissement jusqu’au Moyen Âge central, il existait depuis le XI e
siècle au moins un petit ensemble fortifié, peut-être assorti d’un peuplement rural, qui
96
5 Entre temps, et dans l’incertitude où l’on était après Las Navas de l’évolution du
rapport des forces – les souverains vainqueurs sont morts quelques mois plus tard
laissant une situation de crise aussi bien en Aragon qu’en Castille, et Ton ne peut
prévoir l’effondrement prochain de l’Empire almohade – les chevaliers de Calatrava
réinstallés dans la région décident d’édifier, sur une hauteur assez fortement défendue
où se trouvait déjà semble-t-il une petite fortification, un très puissant château, l’actuel
Calatrava la Nueva. Celui-ci est impressionnant par sa situation et son ampleur – 4,5 ha
au total et trois enceintes concentriques – plus que par sa construction en pierre de
médiocre appareil, qui semble témoigner d’une certaine hâte ou de moyens peu en
accord avec l’ambition apparente du projet.
98
Les miniatures les plus connues sont celles des “Cantigas de Santa Maria”, du roi Alphonse X de
Castille. On y trouve de nombreuses images d’armées musulmanes et chrétiennes, d’où ressort le
caractère plus léger de l’armement musulman.
Dans les scènes de bataille, apparaît le même contraste entre l’armement lourd des chevaliers
chrétiens, complètement protégés, et celui, plus léger, des guerriers montés musulmans, dont la
tactique habituelle était le “torna-fuye”, fait d’attaques rapides et tournoyantes suivies de retraites
aussi rapides ; on cherchait à entraîner les cavaliers chrétiens plus lourds à la poursuite de leurs
adversaires de façon à les attirer dans des embuscades.
100
1 La question que pose le titre de cette communication1, sous son apparente simplicité,
est en fait très complexe. Tout d’abord elle a un double aspect indissociable. Un aspect
historique, qui est de savoir comment une instance politique peut utiliser un
intellectuel. Un aspect philosophique, qui est de comprendre pourquoi un intellectuel
accepte d’être ainsi utilisé. Chacun de ces aspects se dédouble à son tour. Le rapport à
l’instance politique recouvre d’une part des relations personnelles, de l’autre des tâches
attribuées, voire des fonctions et même des grades conférés. Parallèlement
l’intellectuel peut être amené, soit par ses origines sociales, soit par le hasard de ses
fréquentations, soit encore par ambition personnelle, à se rapprocher individuellement
de tel ou tel détenteur d’autorité, et à jouer un rôle social au bénéfice du pouvoir. Enfin,
dernière distinction, l’attitude de l’autorité peut être bienveillante et engageante, mais
elle peut être aussi contraignante. Et, du côté de l’intellectuel cela signifie qu’il peut
soit agir librement parce qu’il estime qu’il y a adéquation entre ses propres buts et ceux
du pouvoir, soit au contraire être limité, voire sanctionné, si la liberté qu’il s’octroie est
jugée dangereuse.
2 Par ailleurs, le caractère spécifique de l’empire almohade donne à tout ceci une
coloration particulière. En effet, jusqu’à la période des indépendances post-coloniales,
les pays arabes, s’ils ont connu un très grand nombre de révolutions aboutissant à un
changement de personnel politique, ont par contre peu expérimenté les
bouleversements idéologiques. À la différence des autres régimes qu’a connus et que
connaîtra jusqu’au XXe siècle le Maghreb al-Aqṣā, le mouvement almohade ne se veut
pas seulement un renouvellement des têtes dirigeantes, ni même une simple
purification des mœurs, mais il entend soumettre toute la société à une reprise radicale
qu’il qualifie de véritable “unitarisme” (d’où le nom “d’unitariens”, al-muwaḥḥidūn) et
qu’il réalise par l’apprentissage forcé de professions de foi graduées selon la capacité
intellectuelle de chacun. À ce titre, si on prend comme point de départ la définition que
donne M. Weber du pouvoir (Macht) comme « toute chance de faire triompher au sein
d’une relation sociale sa propre volonté, même contre des résistances 2 », on voit que
dans l’empire almohade la volonté en question est, bien plus qu’une volonté de
puissance, une véritable volonté “constitutive” et que, par conséquent, les résistances
102
ne relèvent pas seulement du déplaisir, mais portent sur ce que Tocqueville désignait
comme des « passions dominantes ». C’est cela seul qui peut expliquer la violence de
l’opposition qu’a pu éprouver un homme comme Ibn Rushd, dont un adversaire
idéologique reconnaissait pourtant qu’il s’était toujours montré « un homme excellent,
discret (qalīl al-fudūl), équitable et conscient de sa faiblesse 3 ».
Yahyā Zakariyya, qui avait été gouverneur de Cordoue et que son frère al-Mansür avait
condamné à mort plusieurs années auparavant.
7 De même les chroniqueurs ont mis en avant une certaine familiarité de notre penseur
avec le troisième calife, familiarité qui aurait pu sembler excessive à certains. On ne
peut se prononcer avec certitude sur ce dernier point. Pas plus qu’on ne peut
interpréter de façon indubitable le fait que, après le rappel de l’exil, le sultan ait fait
venir Ibn Rushd auprès de lui à Marrakech : retour en grâce ou surveillance
rapprochée ?
Platon (substitut de la Politique d’Aristote, non traduite en arabe), Ibn Rushd fustige les
second et troisième sultans almoravides ainsi que leurs partisans attardés, pour exalter
le régime qui les a remplacés – c’est à dire évidemment l’empire almohade – qui est
celui qui « ressemble au régime basé sur la Loi8 ». Là aussi on peut penser que, si ces
passages nous sont parvenus malgré la censure anti-almohade des Mérinides, c’est
parce que l’ouvrage n’est connu qu’en traduction hébraïque. Il est possible que
l’original arabe ait été détruit ou du moins occulté précisément à cause de son
engagement.
15 À cette proclamation “politique”, s’ajoute une proclamation “culturelle”. À la fin du
célèbre Traité décisif, destiné à montrer le caractère licite et même obligatoire de la
philosophie, notre auteur magnifie « ce pouvoir vainqueur » pour avoir libéré les
musulmans de tous les fauteurs de trouble intellectuel et spirituel, pour avoir ainsi
laissé le champ libre à « cette classe de personnes qui s’est engagée dans la voie de
l’examen rationnel et aspire à connaître la vérité », et enfin pour avoir « appelé la foule
à la connaissance de Dieu (...) par une voie moyenne qui se situe au-delà du bas niveau
du conformisme imitatif, mais en deçà de l’éristique des théologiens dialectiques ; et
(...) signalé à l’élite la nécessité de s’engager radicalement dans l’examen rationnel de la
Source de la Révélation9 ».
17 Comment ne pas conclure par l’adhésion ? Pourtant, il y avait aussi des difficultés. Les
plus évidentes étaient dues à la politique culturelle dirigiste des Almohades. Cependant,
comme nous l’avons vu, Ibn Rushd ne semble en avoir souffert que dans sa fonction de
médecin. Sur le plan doctrinal, en revanche, les choses sont plus nuancées. Nous
n’avons pas de réaction précise de la part du pouvoir à ses écrits. Le second calife ne
semble pas avoir contrôlé l’orthodoxie de ce qu’il avait demandé, peut-être parce que
cela ne concernait qu’un public très réduit, et relevait, à ses yeux, de l’exercice d’école.
Quant à al-Mansūr, il promulgue seulement une condamnation générale de la
philosophie, qui ne vise pas uniquement notre auteur, et dont le caractère
circonstanciel est évident.
18 La question de l’attitude envers Ghazālī est autre. Bien que le pouvoir n’ait pas réagi
aux textes les plus anti-ghazāliens, et ait même promu leur auteur, certains ont senti
qu’il y avait là une difficulté majeure. Ibn Rushd honore en Ghazālī le juriste, il respecte
en lui certains points religieux (par exemple il reprend exactement ses règles
d’interprétation allégorique des textes sacrés ambigus), mais il n’admet pas son
adhésion au kalām et au soufisme. Quant à sa critique de la philosophie, il en accepte
ponctuellement certaines réfutations des falāsifa orientaux, mais refuse l’amalgame
avec l’Aristote authentique qu’il veut restaurer. Il lui est donc impossible de prendre
Ghazālī comme référence absolue. Or pour le mouvement almohade, les choses ne se
présentent pas du tout de la même façon. Il n’envisage pas le docteur oriental de façon
106
Rushd n’apparaît tenté ni par l’un ni par l’autre rôle. Même pas sous la forme “adaptée”
au contexte almohade qui est celle d’Ibn Ṭufayl, proche des premiers personnages de
l’empire, et à même de leur présenter des recrues de choix.
22 La participation d’un philosophe important à un système totalitaire n’est plus une
nouveauté pour nous, après un siècle qui a connu les cas de G. Lukacs dans la Hongrie
communiste, de M. Heidegger dans l’Allemagne nazie et de G. Gentile dans l’Italie
fasciste. Mutatis mutandis pour ne pas tomber dans l’anachronisme, c’est du premier des
trois que se rapprocherait le plus le cas d’Ibn Rushd – les deux autres étant trop liés au
système universitaire, qui n’a aucun correspondant dans l’Espagne musulmane du XII e
siècle –, et même plus particulièrement d’un Lukacs influencé par Hegel. De même que
son modèle l’a fait pour l’État libéral qu’il voyait partiellement réalisé dans la Grande-
Bretagne parlementaire, la France napoléonienne et la Prusse centralisée, et dont il
voulait exprimer “l’esprit”, de même Lukacs a vu dans le gouvernement de Bela Kun
en 1919 et dans le premier gouvernement Nagy de 1956 la possibilité d’atteindre « la
réalité en acte de l’Idée morale objective14 ». Or n’est-ce pas ce qu’expriment les
citations faites plus haut du commentaire à la République et du Traité décisif ? À la
différence essentielle cependant que Lukacs voulait agir auprès de tous de la même
façon en acceptant les postes de Commissaire à la culture populaire puis de Ministre de
la culture, alors qu’Ibn Rushd, s’il était aussi à l’aise – comme le disent les chroniqueurs
– avec les grands qu’avec les gens du peuple, réservait l’action sur la foule au fiqh et
l’enseignement philosophique à l’élite.
23 Sur un autre point, par contre, les deux auteurs se rejoignent : la disgrâce. Dans les
deux cas, elle touche des intellectuels âgés, qui ont bien servi l’idéologie officielle, mais
qui ne se sont pas arrêtés à temps aux yeux de l’autorité, et dont la liberté excessive
apparaît comme dangereuse.
***
NOTES
1. Pour l’ensemble de l’argumentation de ce qui suit je me permets de renvoyer à mon étude :
Averroès, les ambitions d’un intellectuel musulman, Paris, 1998. La documentation brute est
rassemblée par M. BENCHERIFA, Ibn Rushd al-hafīd. Sīra wathā’iqiyya, Rabat, 1419/1999.
2. M. WEBER, Économie et société, trad. fr., Paris, 1971, I, p. 56.
3. Ibn Sab‘īn, Budd al-‘ārif, éd. J. Kattūra, Beyrouth, 1978, p. 143.
4. Cf A. ELAMRANI-JAMAL, « Éléments nouveaux pour l’étude de l’Introduction à l’Art de la Logique d’Ibn
Ṭumlûs (m. 620 H./1223) », dans A. Hasnaoui, A. Elamrani-Jamal & M. Aouad (éds.), Perspectives
arabes et médiévales sur la tradition scientifique et philosophique grecque, Louvain-Paris, 1997,
p. 465-483 (p. 467-468). Texte dans M. BENCHERIFA, Ibn Rushd al-hafīd..., p. 308-310.
5. Al-Ansārī, Al-dhayl wa-l-takmila..., éd. I. ‘Abbās, tome VI, Beyrouth, 1973, p. 26.
6. Cf supra, note 4.
7. Contrairement à l’idée reçue qui fait d’Ibn Tûmart un ash'arite, héritier de Ghazālī. Sur ce
point cf. D. URVOY, « Les divergences théologiques entre Ibn Tûmart et Ghazālī », Mélanges offerts à
Mohammed Talbi à l’occasion de son 70e anniversaire, Tunis, 1993, p. 203-212.
8. F. ROSENTHAL, Averroes’s Commentaruy on Plato’s Republic, Cambridge, 1956, p. 92 héb./227 trad.
9. Averroès, Traité décisif, éd. et trad. M. Geoffroy, Paris, 1996, p. 171.
10. Cf supra, note 7.
11. Cf supra, note 4.
12. E. LÉVI-PROVENÇAL, Documents inédits d’histoire almohade, Paris, 1928, p. 139-140.
13. Lettre VII, 330 c, trad. L. Robin, Platon, Œuvres complètes, Paris (Coll. Pléiade), tome II,
p. 1192-1193.
14. HEGEL, Principes de la philosophie du Droit, trad. fr. A. Kaan, Paris, 1940, § 257. De Lukacs, on verra
en particulier les textes “Tactique et éthique” en 1919, l’interview à Szabad Nép et la proclamation
à la jeunesse hongroise en 1956 (trad. allemande dans G. LUKACS, Schriften zur Ideologie und Politik,
Darmstadt-Neuwied, 1973, p. 1-40 et 633-642).
15. Cf G. DE LAGARDE, Ta naissance de l’esprit laïque au déclin du Moyen Age, II : Marsile de Padoue ou le
premier théoricien de l’État laïque, Saint-Paul-Trois-Châteaux, 1934, p. 105-117.
109
La valeur épistémologique du
témoignage selon Averroès
Maroun Aouad
Le texte
I. Averroës’Three Short Commentaries, p. 189, 12-194, 64
3 (1) Ces [procédés] constituent donc l’ensemble des procédés persuasifs extérieurs (al-
muqni'āt aliati min ḥāriğ). Pour beaucoup d’entre eux, il est, dès le début, évident qu’ils
ne procurent que la persuasion. Pour certains, cela est parfois quelque peu caché. Nous
allons parler de ces derniers.
4 (2) Parmi les plus forts d’entre eux quant au rang (martaba) , il y a le témoignage
(šahāda). Le témoignage est en général une certaine information (ẖabar). Ceux qui
rapportent l’information sont ou bien un seul ou plus d’un. Ceux qui sont plus d’un sont
parfois un groupe qu’il est possible de cerner et parfois un groupe qu’il n’est pas
possible de cerner.
110
5 (3) Les choses dont on est informé sont soit sensibles, soit intelligibles. Ceux qui
informent des choses sensibles ou bien sont eux-mêmes ceux qui les ont senties ou bien
informent sur d’autres qui sont soit pareils à eux, soit moins, soit plus nombreux
qu’eux. Les choses sensibles dont on informe ou bien sont des événements passés que
nous n’avons pas sentis nous-mêmes, ou bien sont dans le temps présent, mais absentes
pour nous. Quant aux choses que nous avons senties, il n’y a aucun intérêt et aucun
avantage à ce que l’on en soit informé.
6 (4) Il semble qu’il en aille de même des intelligibles auprès des connaisseurs des
différents arts, car il est naturel que ces intelligibles soient découverts dans leur art.
Quant au peuple, il est possible que le témoignage relatif à ces intelligibles produise une
persuasion en lui. Pour cette raison, tu trouveras que, parmi les membres de notre
communauté religieuse5 (milla), le groupe de gens connu comme mutakallims 6 ne s’est
pas borné, pour ce qui est de la connaissance de la naissance (ḥudūṯ) du monde, de
l’existence du Créateur (al-Bāri’) et d’autres choses, au témoignage du Législateur 7 (al-
Šāri’) seulement, mais qu’il a utilisé, pour la connaissance de cela, les syllogismes (al-
maqāyīs). Quant au groupe de gens connu comme les ḥašwiyya 8, ils ont rejeté cela.
7 (5) La conviction (taṣdīq) concernant les témoignages et les informations relatives aux
choses sensibles dont nous n’avons pas été témoins devient plus forte ou plus faible
suivant le nombre des informateurs et les autres circonstances probantes 9 (qarā’in) qui
les accompagnent. En effet, la plus forte des convictions provenant des informations est
ce qu’un groupe, qu’il n’est pas possible de cerner, raconte qu’il a senti ou ce qu’un
groupe, qu’il n’est pas possible de cerner, raconte qu’un autre groupe, qu’il n’est pas
possible de cerner, a senti, sur la foi de ce dernier. Il en va de même, quel que soit
l’accroissement du nombre de ces groupes, lorsque le premier d’entre eux, celui qui est
au milieu et le dernier sont à égalité pour ce qui est du fait qu’il n’est pas possible ou
qu’il est difficile de les cerner. Cette sorte d’informations est ce qui est appelé la
tradition ininterrompue (al-mutawātir). Il arrive que, par cette sorte, se produise la
certitude (yaqīn) dans certaines choses, comme la mission du Prophète (ba’t al-Nabī),
l’existence de la Mecque et de Médine, etc. Il faut que nous examinions le mode selon
lequel cela se produit.
8 (6) Le vrai est, en effet, tantôt par essence, tantôt par accident. Il est évident que la
conviction relative aux choses sensibles ne se produit en premier par essence que par le
sens. C’est pourquoi, celui qui perd un certain sens perd un certain senti. Ce n’est pas
seulement l’existence des choses sensibles qui arrive par essence par le sens, mais ce
dernier fait aussi qu’on les imagine10 telles qu’elles sont. La certitude relative à
l’existence des choses sensibles se produit aussi parfois par essence à partir du
syllogisme. Par exemple : ceci est un mur construit ; il a donc un constructeur.
Toutefois, la forme du constructeur propre [à cette construction] n’est pas produite par
essence par le syllogisme. Quant aux choses sensibles, qui n’ont jamais été senties et
pour lesquelles nous n’avons pas le moyen de percevoir leur existence par syllogisme,
la certitude de leur existence se produit parfois, mais le moins souvent, de même qu’il
arrive parfois, le moins souvent, que nous nous les représentions telles qu’elles sont.
Cependant, bien que les individus constitutifs de pareilles choses ne traversent pas le
sens, il est inévitable que le traversent leurs noms ou ce qui les indique. L’agent de cette
conviction vient chez la plupart des gens de la tradition ininterrompue (al-tawātur) et
des informations répandues11 (al-ahbār al-mustafīḍa). Mais il est évident que cet acte leur
appartient par accident parce que la vérité que l’on rencontre en elles suit ce qui, selon
111
l’opinion, est sa cause, à savoir les informations, le moins souvent, de la même façon
que les effets suivent leurs causes accidentelles. Quant à la cause de l’obtention de cette
certitude qui est accidentelle et comment elle est obtenue, on n’est pas tenu de
connaître cela dans cette science, car cela a été traité dans le Livre du sens et du senti.
9 (7) Comme certains (qawm) ont eu conscience de cela, ils ont cherché à poser comme
condition, pour les informations, un nombre [de gens] dont découlerait la certitude par
essence. Comme ils n’y sont pas parvenus, ils ont dit : « Il est déterminé en soi, bien
qu’il ne le soit pas pour nous ». Cela est une tromperie manifeste. En effet, s’il y avait un
certain nombre par essence dont découlerait la certitude, les choses rapportées selon
une tradition ininterrompue ne seraient pas plus ou moins bonnes suivant le nombre
des informateurs et il serait possible de sentir et de connaître ce nombre. Or la
multiplicité et la paucité sont une circonstance probante12 parmi d’autres. C’est
pourquoi lorsque certains parmi ces gens (ba’ḍuhum) ont voulu poser, pour la tradition
ininterrompue, des conditions dont découlerait la certitude et qu’il n’y sont pas
parvenus, ils ont dit : « Parmi ses conditions, il y a le fait que la certitude en découle ».
Puisqu’il en est ainsi, il n’y a pas du tout, pour la [tradition ininterrompue], de
condition, ni de mode dont découlerait, par essence, la certitude et cet art [rhétorique]
n’utilise les informations et les témoignages que selon la manière dont on apprend
d’eux dans la plupart des cas – c’est l’opinion. En effet, ce qui est pris pour une chose 13
dans la minorité des cas n’est utilisé par aucun art.
10 Ces [procédés] que nous avons énumérés et qui appartiennent aux choses extérieures
sont ceux au sujet desquels on a l’opinion que la certitude en provient. Quant aux
autres, leur [caractère] persuasif est évident par soi.
11 Les enthymèmes ne sont pas plus éminents que [les choses persuasives extérieures aux
arguments] et n’ont la priorité que parce qu’ils sont parfois utilisés pour établir ce qui,
de ces choses, n’est pas d’une existence évidente ou d’une persuasion évidente. Ainsi,
par exemple, lorsque l’excellence du locuteur n’est ni évidente ni notoire, on utilise les
enthymèmes pour mettre cela en évidence ; de même, lorsque quelqu’un a l’opinion
que ce que l’on a prétendu être un miracle, n’est pas un miracle, on utilise, en
s’adressant à cet [interlocuteur], les enthymèmes pour mettre en évidence que c’est un
miracle. Il en va de même pour les témoignages, les lois et le reste lorsque l’adversaire
les conteste.
Témoignage et certitude
12 Averroès traite, dans ces deux extraits, de la valeur épistémologique du témoignage,
plus exactement de ses rapports avec la certitude et avec le raisonnement.
13 Le problème qu’il affronte, dans l’extrait I, est exposé d’emblée (1). Pour la plupart des
procédés rhétoriques extérieurs, leur caractère persuasif est manifeste, pour d’autres,
il est caché. Il importe donc de mettre en évidence ce caractère persuasif caché. Comme
on le verra, en évoquant ici le caractère persuasif caché de certains procédés, Averroès
ne veut pas dire qu’ils ne sont pas du tout convaincants, mais qu’on leur attribue une
capacité de produire une conviction certaine, alors qu’il ne s’agit que d’une conviction
de l’ordre du persuasif. Or, la persuasion est une opinion d’ordre rhétorique. L’opinion
112
choses intelligibles. Il n’y a recours au témoignage que pour les choses intelligibles à
communiquer au peuple, mais alors son caractère doxique est reconnu de tous, et pour
informer de certaines choses sensibles des personnes qui n’ont pas eu l’occasion de les
sentir. C’est le seul cas où il y a un risque de considérer l’information transmise par le
témoignage comme certaine. Aussi, Averroès entreprend-il une deuxième approche des
choses sensibles, limitée cette fois-ci aux conditions générales du témoignage relatif
aux choses sensibles que nous n’avons pas senties.
17 La conviction induite par le témoignage peut être plus ou moins forte (5) en fonction
d’un certains nombre de conditions, comme le nombre des témoins. Averroès
concentre l’attention sur le témoignage le plus fort : celui de témoins dont le nombre
est non cernable, car cette sorte de témoignage semble produire parfois la certitude. Il
lui donne le nom qu’emploient les traditionistes et les juristes de l’Islam : al-mutawātir
(la tradition ininterrompue). Je reviendrai sur cette convergence. On retiendra, pour le
moment, que l’on est parvenu, par élimination successive, au seul cas où la question de
la certitude du témoignage peut se poser : celui du témoignage le plus fort, mutawātir, à
propos de choses sensibles que nous n’avons pas senties. Pour souligner sans doute
l’importance des enjeux de l’analyse qui va suivre, Averroès donne des exemples se
rapportant aux principes mêmes de la religion musulmane : mission du Prophète ;
existence de la Mecque... La thèse d’Averroès va être que la certitude induite par la
tradition ininterrompue est une certitude accidentelle (6).
18 L’argument établissant que la certitude induite par la tradition ininterrompue est une
certitude accidentelle, non essentielle, est que les informations constitutives du
témoignage sont, le moins souvent, suivies de certitude. Mais s’agit-il encore de
certitude ? Averroès semble penser que non. Il soutient, en effet, que la tradition
ininterrompue n’est productive de certitude qu’aux yeux de l’opinion. Il s’agit sans
doute d’apparence : « Cet acte appartient par accident [aux informations répandues]
parce que la vérité que l’on rencontre en elles suit ce qui, selon l’opinion, est sa cause, à
savoir les informations, le moins souvent. » La causalité par accident n’est en réalité
pas une causalité, mais un effet d’opinion. Et si l’on se trompe sur la source de la
certitude envisagée ici, on risque fortement de se tromper sur sa nature même de
certitude. Ce qui corrobore cela, c’est que juste après avoir affirmé le caractère douteux
du lien entre la tradition ininterrompue et la certitude, Averroès évoque une cause qui,
elle, n’est pas du tout présentée comme une opinion. On la trouverait dans le Livre du
sens et du senti, c’est-à-dire les Parva Naturalia. Il s’agit probablement du phénomène
suivant décrit dans le commentaire d’Averroès au Parva Naturalia 16 : les facultés de
l’imagination, du discernement et de la mémoire sont en mesure, lorsqu’elles se
réunissent, de composer, à partir de qualités éparses, un être dont l’homme a entendu
parler mais qu’il n’a jamais vu, par exemple un éléphant. On a ici l’idée d’information
orale et de représentation d’un être non senti, mais rien n’est dit d’une éventuelle
certitude qui en découlerait. Celle-ci n’existe pas : elle n’est qu’illusion. Donc, non
seulement la tradition ininterrompue n’est pas la cause de la certitude qui peut
l’accompagner, mais la considération de la vraie cause de cette dernière, un processus
purement psychologique, montre qu’il ne s’agit pas, en réalité, d’une certitude.
19 Ayant établi la thèse de l’accidentalité de la certitude induite par la tradition
ininterrompue, Averroès en tire deux conséquences (7) :
• Première conséquence. Les trois tentatives de poser un nombre de témoins dont découlerait
une certitude sont vouées à l’échec : (a) celle qui a consisté à trouver un nombre fixe
114
déterminable par nous ; (b) celle selon laquelle ce nombre serait déterminable en soi, mais
pas par nous ; (c) celle enfin selon laquelle le nombre des témoins requis n’est pas
déterminable a priori et une fois pour toutes, mais varierait suivant les circonstances. Dans
ce dernier cas, il faudrait attendre que l’événement se produise et qu’un témoignage
engendrant la certitude à son sujet le suive, pour enregistrer le nombre de témoins
nécessaires dans cette situation particulière. Je reviendrai plus bas sur ces tentatives lorsque
j’essaierai d’identifier leurs auteurs.
• Deuxième conséquence. Aucun art et a fortiori aucune science ne s’occupent de ce qui se
produit le moins souvent. Aucun art ne traitera donc du témoignage certain ou, plus
exactement, du témoignage qui se présente comme tel. La rhétorique, étant un art, ne
s’occupera pas du témoignage dit certain. Elle ne s’intéressera qu’à ce qui suit
habituellement la tradition ininterrompue, à savoir l’opinion.
Témoignage et syllogisme
20 L’extrait II conclut d’abord la partie sur les procédés extérieurs dont on pourrait croire
qu’ils sont certains, c’est-à-dire en premier les témoignages, mais aussi les lois écrites,
le consensus et le défi (dont relèvent les miracles) : ces procédés ne sont pas certains,
mais on a seulement l’opinion qu’ils sont certains ; ils ne sont en fait que persuasifs.
21 Puis Averroès résout un autre problème : celui du rang de ces procédés extérieurs par
rapport à l’enthymème. Rappelons que celui-ci est un syllogisme rhétorique dont les
prémisses et la structure sont réglées sur ce qui est admis par tous ou la plupart des
gens dans le point de vue immédiat. Il s’agirait, selon l’Abrégé de la rhétorique, de
raisonnements, mais de raisonnements fondés sur une sorte de témoignage non soumis
à examen. Ce témoignage se distingue de celui étudié ci-dessus par son immédiateté et
par le fait qu’il est soutenu par tous les hommes ou la plupart d’entre eux et n’est pas
limité à un homme ou à un groupe d’hommes, fût-il non cernable 17. Dans l’extrait qui
nous intéresse ici, Averroès soutient que les procédés extérieurs sont inférieurs aux
arguments parce que l’on recourt à l’enthymème pour établir l’existence ou le
caractère persuasif de tel ou tel des procédés extérieurs. En d’autres termes,
l’enthymème sert à montrer que telle ou telle situation qui relève de ces procédés s’est
bien produite ou que l’usage de ceux-ci est en soi légitime. Ainsi, si le contenu d’un
témoignage est l’affirmation d’un individu, la légitimité du recours au témoignage,
l’établissement de la fiabilité du témoin, etc. ont besoin du raisonnement pour être
établis.
22 Cette thèse a une implication inévitable. Le fait que le témoignage n’a pas en lui-même
de quoi le fonder, mais qu’il a besoin pour cela de l’enthymème, ne peut être utilisé
comme preuve de l’infériorité du témoignage par rapport à l’enthymème qu’à la
condition que l’inverse ne soit pas possible. En d’autres termes, l’enthymème et donc le
raisonnement ne peuvent pas être étayés sur un témoignage, fût-il celui d’un prophète.
preuves : les preuves techniques – produites par l’art rhétorique – et les preuves
“atechniques”, qu’utilise le rhéteur, mais qu’il ne produit pas lui-même. Les preuves
techniques sont les preuves objectives, la vertu de l’orateur, les passions de l’auditeur.
Les preuves atechniques sont : les lois, le témoignage, le contrat, la torture et le
serment. Aristote n’examine pas systématiquement la question du rang des preuves
rhétoriques. Le Commentateur, lui, s’est préoccupé de redistribuer les différents
procédés rhétoriques, d’en allonger la liste et surtout de poser un certain nombre de
questions sur leur rang. Deux d’entre elles ont retenu notre attention dans les pages qui
précèdent : celle du rang du témoignage par rapport à l’enthymème et celle de son rang
par rapport à la certitude.
24 Je ne reviendrai pas sur le premier de ces rapports hiérarchiques. J’ai montré ailleurs
qu’il a sa source dans al-Fārābī (m. 339/950) et surtout Avicenne 19 (370-428/980-1037).
Je m’attarderai, en revanche, sur les origines de la thèse du caractère non certain du
témoignage. Elles sont manifestement polémiques, car cette thèse prend le contre-pied
de doctrines célèbres à ce sujet. Ainsi, la valeur de certitude de certains témoignages a
été soutenue dans les ouvrages sur la méthodologie juridique, comme le remarque W.
Heinrichs à propos du tawātur20 :
« Dans la méthodologie du ḥadīth [·..] et du droit, ce terme [tawâtur] est l’opposé de
kẖabar al-wāḥid [...] et s’applique à une tradition prophétique (ou, en général, à
toute tradition) pourvue de plusieurs chaînes de transmission... Sur le nombre de
chaînes concurrentes requises pour qu’une tradition soit mutawâtir , il n’y a pas
unanimité ; on suppose que ce nombre doit être suffisant pour exclure toute
possibilité d’accord sur une erreur ou de collusion pour une forgerie. Le Ḳur’ān, par
exemple, a été clairement transmis par tawātur. Les ouvrages relatifs à la
méthodologie du ḥadīth ne prêtent guère attention à cette notion, alors que
beaucoup d’abrégés sur les uṣūl al-fiḳh (méthodologie juridique) contiennent des
chapitres, parfois longs, sur cette question, dans la section traitant des a khbār
(traditions) ; c’est tout à fait naturel, parce que la notion de mutawātir est née des
discussions sur la ḥudjdjiyya (possibilité de preuve, caractère déterminant) d’une
tradition prophétique pour fixer le statut juridique d’une action, ce qui était un
souci majeur des théoriciens du droit. En fait, une tradition mutawâtir était
considérée par la majorité des autorités comme apportant une connaissance (ïlm) et
une certitude (yaḳīn) plutôt qu’une présomption (ẓann) [...]. Dans l’épistémologie du
kalām – et, dans une certaine mesure, de la philosophie (voir, par exemple, Ibn Sīnā,
Nadjāt, Le Caire 1357/1938, 61) – l’idée de tawātur a été étendue à tout ce que l’on dit
d’époques et de lieux éloignés, et à des propositions telles que “Il y a une ville
nommée La Mekke” et “il a existé un roi nommé Alexandre”. La plupart des auteurs
considèrent que la connaissance fondée sur une donnée mutawātir est “immédiate”
(ḍarūrī), comme la perception des sens, et non “acquise” (muktasab) par le
raisonnement21. »
25 On notera le contraste suivant : pour la définition du tawâtur, Averroès et les
théologiens juristes de l’Islam recourent aux mêmes notions ; pour la détermination de
son statut épistémologique, ils ont des points de vue radicalement opposés. Yaqīn
(théologiens)/ẓann (Averroès). Assimilation à la perception sensible (théologiens)/nette
distinction de ce qui été senti (Averroès). Toutefois, comme me le rappelle A. Hasnawi,
le tawātur a été considéré comme conduisant à la certitude non seulement par les
théologiens juristes, mais aussi par Avicenne. En effet, celui-ci compte, dans ses Išārat,
les mutawātirāt parmi les propositions dont l’acceptation s’impose nécessairement (al-
wāğib qubūluhā) tout comme les propositions premières (awwaliyyāt). De plus, il rejette
la tentative (a) de déterminer le nombre des témoins nécessaires à produire la certitude
et semble soutenir la tentative (c)22 (voir ci-dessous). Toutefois, je ne pense pas
116
qu’Avicenne soit ici visé en priorité par Averroès. De fait, on l’a vu plus haut évoquer
les mutakallims. De plus, les mots qu’il emploie indique qu’il ne vise pas un individu
seulement, mais un certain ensemble d’individus (qawm) ayant les mêmes positions
doctrinales de base et ne divergeant que sur des points dérivés. Par ailleurs, non
seulement les tentatives (a) et (c) sont attestées chez les mutakallims, mais aussi la
tentative (b). Enfin, les thèses (a) et (b) sont évoquées presque dans les mêmes termes
et également attribuées à certains (qawm) par Averroès dans son traité de uṣūl al-fiḳh, le
Commentaire du Mustaṣfā d’al-Ġazālī 23 (450-505/1058-1111). Je me concentrerai donc,
dans la suite de cette contribution, sur la position de deux mutakallims, qu’Averroès
aime bien citer dans son Abrégé de la rhétorique 24, al-Ğuwaynī (419-478/1028-1085) et al-
Ġazālī, réservant à un autre travail l’examen de la position d’Avicenne et de ses
épigones.
26 La question de la certitude produite par le tawātur est, de fait, traitée dans Al-Burhān
d’al-Ğuwaynī25 et Al-Mustaṣfā d’al-Ġazālī26. Ainsi, on trouve, dans ces deux ouvrages, une
revue critique des auteurs ayant essayé de déterminer un nombre fixe de témoins pour
constituer une tradition ininterrompue. C’est la première des thèses rejetée par
Averroès (a). La position personnelle d’al- Ġazālī est, elle, la suivante : « Le plus petit
nombre par lequel on obtient la science nécessaire est su de Dieu le Très-Haut et n’est
pas su de nous27. » On reconnaît la thèse (b) critiquée par Averroès, selon laquelle un
nombre déterminé de témoins existe en soi, bien qu’il soit inconnu de nous. Quant à al-
Ğuwaynī, il semble avoir pour point de vue que le nombre des témoins dans la tradition
ininterrompue varie suivant les circonstances, qu’il n’est pas déterminable a priori et
que donc il faut attendre, à chaque fois, que la science se produise pour le percevoir. Al-
Ğuwaynī écrit par exemple : « Si ces circonstances probantes (al-qarā'in) sont établies,
des sciences évidentes (badīhiyya) se trouvent ordonnées sur elles [...] et si celui qui
découvre les sciences cherche à maîtriser les circonstances probantes et à les décrire au
moyen de ce qui les distingue d’autres circonstances probantes, il ne réussira pas, car
ils sont pour ainsi dire au-delà de l’expression (taduqq ‘an al-’ibārā) et refusent de se
soumettre à celui qui essaye de les maîtriser28. » Ce point de vue rejoint la troisième des
thèses critiquées par Averroès (c). Bref, lorsque Averroès discute de la question de la
certitude nécessaire ou accidentelle du témoignage, il se situe dans le cadre d’un débat
qui ne remonte pas aux anciens, mais aux uṣūlī et aux mutakallims 29. Le passage qui en
traite peut être utilisé comme clé de lecture des autres ouvrages d’Averroès sur le droit
ou sur les rapports de la religion, de la théologie et de la philosophie.
***
dans un cadre aristotélicien des problèmes propres à son temps de façon à les exprimer
en termes abstraits et universels, bref à leur conférer un statut philosophique.
ANNEXES
Annexe
Sur le contexte politique de l’audacieuse prise de position d’Averroès, Pierre Guichard
me fait part de la remarque suivante que, dans sa modestie, il qualifie
« d’effroyablement schématique », mais que je trouve si stimulante qu’il serait
dommage de ne pas la faire connaître :
« On ne peut qu’être frappé par la grande force et la grande cohérence du “projet
almohade”, qui n’a rien à voir avec l’esprit du régime almoravide, ou de la plupart des
régimes musulmans traditionnels, qui vivent beaucoup plus “au jour le jour”. Ce
“projet” se constate par exemple dans l’ordre architectural, où les Almohades
développent de véritables programmes d’ensemble (à Rabat, à Séville, dans la
fortification et parfois le repeuplement des villes de la frontière). Mais il se révèle aussi
dans l’originalité de plusieurs institutions (sans même parler des conseils initiaux, les
projets originels d’une sorte “d’école de cadres”, l’organisation des ṭalaba, etc).
« Les Almohades sont, en dehors des Fāṭimides, le seul régime musulman d’Occident à
fonder l’indépendance et la souveraineté totales de leur pouvoir sur des bases
idéologiques qui frisent l’hétérodoxie, mais c’est justement cela qui permet la
séparation complète d’avec le califat ‘abbāsside, alors que les régimes politiques
éphémères qui apparaissent en al-Andalus avant et après les Almohades, lors des crises
de 1145-1148 et de 1228 à 1240 environ, ainsi que le pouvoir mardanišī entre 1148 et
1172, et les Banū Ġāniya, entretiennent constamment et de plus en plus nettement
l’idée d’une union avec les ‘Abbāssides, ou d’une réintégration au califat ‘abbâsside
(c’est surtout le cas d’Ibn Hüd al-Mutawakkil, de 1228 à 1238). Je crois que cette
indépendance de principe est l’un des facteurs déterminants de la force du régime (et
que la fiction pro-’abbāsside est l’un des facteurs de faiblesse des autres régimes).
« Il me semble que, dans la mesure où les Almohades prennent d’incontestables
distances par rapport au malikisme andalou, il y a une cohérence d’ensemble entre
l’adhésion aux ‘Abbāssides et l’orthodoxie sunnite (sous sa forme mālikite évidemment,
puisqu’on est dans l’Occident musulman). Idéologiquement, je ne suis cependant pas
sûr que la coïncidence soit toujours aussi rigoureuse qu’on pourrait le penser au
premier abord, puisque le régime hūdide, très violemment anti-almohade, me paraît se
développer sur un fond de mysticisme murcien, éventuellement extrémiste, assez
éloigné de l’esprit des docteurs mālikites les plus orthodoxes (j’ai essayé de parler un
peu de cela dans ma thèse, sans doute bien trop superficiellement).
118
« Il me semble que l’un des effets les plus apparents de la domination almohade est le
tarissement presque total de la production jurisprudentielle. Dans les nawāzil andalous
et maghrébins, il n’y a à première vue que très peu, pour ainsi dire pas, de fatwas
d’époque almohade. Je suppose que les docteurs andalous et maghrébins devaient bien
continuer de donner des consultations, mais elles n’ont pas été conservées, ou très peu,
contrairement aux époques antérieure et postérieure.
« Du point de vue de la production de littérature juridique conservée en tout cas,
l’époque almohade ne ressemble pas du tout aux autres époques, et représente une
parenthèse très nette. On peut se demander si dans le premier almohadisme il n’y a pas
eu l’idée, sous-jacente sinon explicitement formulée, d’une remise en cause du système
juridique traditionnel (au fond très libéral, fondé sur l’action indépendante des juristes)
qui laissait peu de latitude aux initiatives gouvernementales d’un régime assez
“totalitaire” en définitive. Dans ces conditions, un juriste-philosophe très impliqué
dans le régime et aussi proche du califat que l’était Ibn Rušd (et D. Urvoy a montré les
liens doctrinaux qui le rapprochent de la pensée d’Ibn Tūmart) avait une certaine
latitude pour développer des points de vue qui, s’ils ne vont sans doute pas aussi loin
que “viser à une réforme globale du droit” (pour reprendre votre expression) qui n’a
pas vraiment vu le jour sous les Almohades, traduisent peut-être une sorte de méfiance
à l’égard du système juridique antérieur, pas seulement en ce qui concerne la diversité
des interprétations, mais aussi dans ses fondements mêmes, en particulier en matière
de transmission de la tradition.
« Si tel est le cas, cela me paraîtrait s’apparenter à la démarche mu’tazilite, s’il est vrai,
comme cela a été dit, je crois, qu’à côté de son contenu idéologique, elle n’était pas
absente, lorsqu’elle est récupérée par le califat (dans une idée de refondation de
l’État ?), d’un souci au moins virtuel de libérer le politique des normes trop
contraignantes du droit, en particulier en matière de fiscalité. »
NOTES
1. Ce traité, intitulé Al-Qawl fī al-aqāwīl al-ḥuṭābiyya [Des arguments rhétoriques], appartient en fait à
l’Abrégé de la logique, qui porte sur toutes les parties de l’Organon (au sens large), ainsi que sur l’
Isagoge de Porphyre. Seules les parties sur la dialectique, la rhétorique et la poétique ont été
éditées : Averroès’Three Short Commentaries on Aristotle’s ‘Topics’’, “Rhetoric”, and “Poetics”, éd. et
trad. en anglais Ch. E. Butterworth (Albany N.Y., 1977). Ma traduction s’appuie sur cette édition.
Je signale, lorsque je les adopte, les émendations proposées par les comptes-rendus de celle-ci. En
revanche, je ne mentionne pas, dans mes notes, les cas où je ne retiens pas les additions de
l’éditeur, ni ceux où je suis l’une des leçons signalée dans son apparat, plutôt que celle figurant
dans son texte. Je dois à l’amabilité de Ch. E. Butterworth d’avoir pu consulter le texte arabe des
parties non publiées de l’Abrégé de la logique, parties dont il prépare l’édition et la traduction. En
attendant cette publication, on se reportera, pour le plan de l’Abrégé de la logique, à Averroës’Three
Short Commentaries..., p. 7-15. Il est généralement admis que L’Abrégé de la logique est une œuvre de
jeunesse [références dans G. SCHOELER, « Averroes’ Rückwendung zu Aristoteles. Die ‘Kurzen’ und
die ‘Mittleren’ Kommentare zum Organon », Bibliotheca Orientalis, 37, 1980, p. 295]. Mais, à moins
d’une déclaration explicite de la part d’Averroès, il n’y a pas de raison de penser qu’il a révoqué
ultérieurement les doctrines qu’il professe dans son Abrégé de la rhétorique. La différence entre
celui-ci et d’autres ouvrages est surtout de point de vue ; voir M. AOUAD, « Manāhiğ Ibn Rušd fī Al-
Qawl fī al-aqāwīl al-ḥuṭabiyya wa-Talḥīšt Al-Ḥiṭāba », dans Symposium international. Actualité
119
d’Averroès. Ibn Rušd, faylasūf al- Šarq wa-al-Ġarb fī al-ḏikrā al-mi’awiyya al-ṯāmina li-wafātihi, éd.
M.’Arfa Mansia, 2 vol., Tunis, 1999, vol. II, p. 41-55).
2. Dans son Commentaire moyen à la Rhétorique, Averroès consacre, à la suite d’Aristote et en
tenant compte du droit musulman, de longues pages au témoignage : Averroès, Commentaire
moyen à la Rhétorique d’Aristote, texte établi, traduit et commenté par M. Aouad, 3 vol., Union
Académique Internationale, Corpus Philosophorum Medii Aevi, Series A : Averroes Arabicus,
Paris, 2002, vol. I, p. 144 ; vol. II, p. 128131 ; vol. III, p. 209-218 ; 224. Mais il traite, dans ce
commentaire continu, des conditions de validité du témoignage dans les procès surtout et non de
sa valeur épistémologique, à savoir de son rang par rapport à la certitude, au raisonnement et à
l’opinion.
3. Sur le Commentaire..., voir ci-dessous. Dans son autre ouvrage de droit, la Bidāya, Averroès se
contente d’envisager les règles de validité du témoignage suivant les différentes écoles juridiques
musulmanes : al-Imām Muhammad b. Rušd, Bidāyat al-muğtahid wa-nihāyat al-muqtaṣid, Dār al-
ma’rifa, al-ṭab’a al-tāsi’a, 2 vol., Beyrouth, 1409/1988, vol. II, p. 462-465 ; Ibn Rushd, The
Distinguished Jurist’s Primer, a translation of Bidāyat al-Mujtahid, trad. Imran Ahsan Khan Nyazee et
Muhammad Abdul Rauf, 2 vol., Lebanon, 1996, vol. II, p. 556-560.
4. Je donne, à chaque paragraphe de cet extrait, un numéro en chiffre arabe pour faciliter les
renvois dans l’analyse qui suit.
5. Selon F. BUHL- [C. E. Bosworth], « Milla », EI 2, vol. VII, p. 61, ce mot signifie « religion, secte ».
« Dans le Kur’an, où il signifie toujours “religion”, il figure quinze fois, dont trois pour les
religions païennes [...], une fois pour celle des Chrétiens et des Juifs [...] et deux pour celle des
Prophètes antérieurs [...]. Le terme a acquis un sens spécial durant la période médinoise, au cours
de laquelle le Kur’an ne parle pas moins de huit fois de la “religion d’Abraham” » (ibid).
6. « La discipline qui met au service des croyances religieuses (‘aḳā'id) les arguments discursifs ;
qui reconnaît ainsi un rôle à la réflexion, et donc à la raison dans l’élucidation et la défense du
contenu de la foi. Elle s’affirme d’abord contre “les douteurs et négateurs”, et l’on ne saurait trop
souligner sa fonction “d’apologie” défensive » (L. GARDET, « ’Ilm al-kalām », EI 2, vol. III, p. 1170).
7. « Lorsque le Prophète est qualifié de législateur (shāri’) c’est un emploi métaphorique (ma djāz
an
) ; en réalité, c’est Dieu qui est le shāri’ » (N. CALDER, « Sharī'a 1. 2. 3. 4. 5. 6. », EI 2, vol. IX, p. 332).
8. Terme injurieux [...]. Assez voisin de Nâbita [...] et de Mudjbira [...], il s’applique, dans un sens
plus restreint, aux Aṣhāb al-Ḥa dīth [...] qui, sans esprit critique et même avec une certaine
prédilection, reconnaissent pour exactes et interprètent littéralement les traditions
grossièrement anthropomorphiques.
9. W.B. HALLAQ, « Notes on the Term qarīna in Islamic Legal Discourse », journal of the American
Oriental Society, 108, 1988, p. 475-480.
10. Yuḫayyil : en suivant l’apparat de Averroès’Three Short Commentaries..., p. 192, 4, mais en
ajoutant un point diacritique.
11. Sur ce concept, très voisin de celui d’almutawātir, voir J. ROBSON, « Ḥadīth », E.I. 2, vol. III, p. 26.
12. Averroès’Three Short Commentaries..., p. 193, 10 : qarība. J’adopte la lecture proposée dans le
compte-rendu de L. V. Berman, J AOS, 102, 1982, p. 562 : qarina.
13. Averroës’Three Short Commentaries..., p. 194, 5 : fa-innamā. J’adopte la lecture proposée dans le
compte-rendu de ‘A. BADAWĪ, Revista del Instituto egipcio de estudios islámicos en Madrid 20, 1979-1980,
p. 186 : fa-inna mā.
14. M. AOUAD, « Les fondements de la Rhétorique d’Aristote reconsidérés par Averroès dans l’Abrégé
de la rhétorique, ou le développement du concept de “point de vue immédiat” », dans Peripatetic
Rhetoric After Aristotle, R.U.S.C.H. VI, éd. W.W. Fortenbaugh et D.C. Mirhady, New Brunswick –
Londres, 1994, p. 267268 ; 281.
15. Revue des procédés extérieurs dans Averroës’Three Short Commentaries..., p. 187, 7-189, 8 ; trad.
73, 6-74, 7. Averroès annonce l’examen de treize choses persuasives qui ne sont pas des
120
arguments, mais la liste qui suit n’en comporte que onze. Selon Ch. E. BUTTERWORTH (Averroës’Three
Short Commentaries..., p. 125, §33, n. 1), les deux procédés manquants seraient l’enthymème et
l’exemple. G.SCHOELER, « Averroes’ Rückwendung... », p. 298, remarque cependant que la liste ne
concerne pas les arguments ; ce qui manquerait – à la suite sans doute d’un accident de la
transmission – ce serait les lois (dont il sera question dans Averroès’Three Short Commentaries,
p. 194, 8-11 ; trad. 76, 24-29) et peut-être l’expression du visage et les gestes. Mais ne s’agit-il pas
plutôt, dans le deuxième cas, des contrats ? Lois et contrats sont, en effet, des preuves extra-
techniques selon Aristote (voir ci-dessous).
16. Averrois, Cordubensis Compendia librorum Aristotelis qui Parva naturalia vocantur, éd. H.
Blumberg, Cambridge Mass., 1972, p. 45.
17. Pour une analyse approfondie du concept caractéristique de « notoire selon le point de vue
immédiat » dans L’Abrégé de la rhétorique, voir M. AOUAD, « Les fondements... », p. 266-311.
18. Ibid.
19. M. AOUAD, « Les fondements... », p. 306 ; 308-311.
20. Je m’en tiendrai dans la suite de mon article au tawātur. Pour une présentation générale de la
preuve par témoignage et de son évolution en Islam, on se reportera à E.TYAN, Histoire de
l’organisation judiciaire en pays d’Islam, 2e éd., Leyde, 1960 ; R. BRUNSCHVIG, « Le système de la preuve
en droit musulman », dans Etudes d'islamologie, 2 vol., Paris, 1976, vol. II, p. 201-218 : R. PETERS, « Sh
āhid », EI 2, vol. IX, p. 213-214 ; B. JOHANSEN, « Vérité et torture : ius commune et droit musulman
entre le Xe et le XIII e siècle », dans le séminaire de Fr. HÉRITIER De la violence, Paris, 1996,
p. 123-168 ; id., « La découverte des choses qui parlent. La légalisation de la torture judiciaire en
droit musulman (XIIIe-XIVe siècles) », Enquête, VII, 1998, p. 175-202 ; J.-P. VAN STAËVEL, « Savoir voir
et le faire savoir : l’expertise judiciaire en matière de construction, d’après un auteur tunisois du
8e/XIVe siècle », Les Annales islamologiques, XXXV, 2001, p. 627-662.
21. W. HEINRICHS, « Mutawātir » p. 783. Voir aussi A. ZYSOW, The Economy of Certainty : an Introduction
to the Typology of Islamic Legal Theory, Department of Near Eastern Languages and Civilizations,
Harvard University, Cambridge Mass., 1984.
22. On trouvera les références dans les éditions et les traductions des Išârât, dans M. AOUAD, « Les
prémisses rhétoriques selon les Išârât d’Avicenne », dans Ph. Büttgen, St. Diebler & M.Rashed
(éds), Théories de la phrase et de la proposition de Platon à Averroès, Paris, 1999, p. 282 ; 288-289, qui
propose, par ailleurs, un tableau général de la classification des prémisses selon Avicenne.
23. Abu el-Walid Ibn Rochd, Talkhīs Al-Mostasfa, éd. J.E. Alaoui, Dar al-Gharb al-Islami, Beyrouth
1994, p. 68, 9-18.
24. Voir, Averroès’Three Short Commentaries, index, p. 136.
25. Imām al-Ḥaramayn Abu al-Ma’āli ‘Abd al-Malik b. ‘Abd Allāh al-Ğuwaynī, Al-Burhān fī uṣūl al-
fiqh, éd. ‘Abd al-’Azīm al-Dīb, 2 vol., 2e édition, al-Qāhira, 1400/1980, vol. I, p. 370, 1-376, 17.
26. Al-Imām al-Ġazālī, Al-Mustaṣfā min ‘ilm aluṣūl, éd. M. S. al-Ašqar, 2 vol., Beyrouth, 1417/1997,
vol. I, p. 255, 9-262, 17.
27. Al- Ġazālī, Al-Mustaṣfā, vol. I, p. 259,15-16. Voir aussi, Abu Ḥāmid al- Ġazālī, Asās al-qiyās, éd.
F.b.M.al-Sirḥān, al-Riyāḍ, 1413/1993, p. 64, 2-11 (du texte).
28. Al-Ğuwaynī, Al-Burhān, vol. I, p. 370, 10-13.
29. Voir en annexe
121
2 Or on ne peut, lorsqu’on étudie la pensée d’Ibn Rushd et que l’on veut en comprendre le
cheminement méthodologique, dissocier ses diverses manifestations, tant il est vrai que
sa pensée constitue un tout homogène dans lequel philosophie et médecine sont
intimement liées. On discerne aisément, derrière l’attitude qui consiste à privilégier le
philosophe, une approche erronée de l’histoire de la pensée arabo musulmane en ce
qu’elle projette sur des savoirs produits à l’époque classique notre conception moderne
de la science, fondée sur le concept de spécialité. Il s’ensuit qu’Ibn Sīnā est perçu
comme un philosophe, alors que son œuvre dépasse largement le seul domaine de la
philosophie, et al-Rāzī comme un médecin, bien que sa pensée ne se limitât point à l’art
médical. Nous considérons, pour notre part, que la médecine s’inscrit pleinement dans
le système rushdien dont l’objet était de couvrir le champ entier de la pensée humaine
et cela à l’instar de son maître Aristote6.
3 La médecine fut pleinement associée à la formation et à l’environnement intellectuel
d’Ibn Rushd. Son seul maître connu fut, d’après Ibn Abī Uṣaybi’a, le philosophe et
médecin Abū Dja’far ibn Hārūn de Trujillo qui était le médecin du futur prince
almohade Abū Ya’qūb Yüsuf (558-580/1163-1184) lorsque ce dernier était encore
gouverneur de Séville. Il décrit ce maître comme féru de sciences philosophiques et
incomparable dans l’art médical dont il maîtrisait les fondements théoriques comme les
applications ; il ajoute qu’il possédait, en outre, l’oculistique 7. D’autre part, Ibn Rushd
eut des échanges épistolaires avec Ibn Ṭufayl auquel il succéda, en 578/1192, comme
médecin particulier du sultan Abü Ya’qüb Yüsuf. Il avait connu Ibn Tufayl, qui exerçait
les fonctions de vizir et de médecin auprès de ce souverain, dès avant 564/1169, et c’est
lui qui l’introduisit à la cour almohade, à Marrakech, lors d’une des visites d’Ibn Rushd
dans cette ville8. D’autre part, Ibn Rushd se lia d’amitié avec Abü Marwān b. Zuhr (m.
558/1162), célèbre médecin andalou et auteur du Kitāb al-Taysīr lil-mudāwāt wal-tadbīr
qu’il composa à la demande de son ami comme traité complémentaire au Kitāb al-
Kulliyyāt sur les ğuz’iyyāt, et ce afin que les deux ouvrages constituassent une somme
majeure en science médicale9.
4 Ibn Rushd s’en explique dans l’épilogue du Kitāb al-Kulliyyāt :
« Cette science est celle qui se prête le mieux à ce que l’on y aborde, autant que
faire se peut, les questions particulières (al-umūr al-ğuz’iyya). Quant à nous, nous
remettrons ceci à une date ultérieure où nous serons plus disponible car nous
sommes, à ce jour, occupé par d’autres tâches. Or donc, que celui qui consultera ce
présent livre sans la seconde partie se reporte aux compendiums (al-kanānīš). Le
meilleur de ces compendiums complémentaires est le livre intitulé al-Taysīr lil-
mudāwāt wal-tadbīr qu’a composé, à notre époque, Abu Marwān b. Zuhr. Nous lui
avons nous-même commandé ce livre et nous l’avons recopié » 10.
5 On notera enfin que l’un des fils d’Ibn Rushd, Abu Muhammad ibn Rušd, étudia la
médecine et devint l’un des médecins du sultan al-Nāṣir 11.
6 À la lumière de ces éléments, nous pouvons affirmer que la médecine occupa une place
centrale dans l’environnement intellectuel d’Ibn Rushd, et cela dès les premières
années de sa formation. Sur le plan de la production, on sait que les commentaires
d’Aristote représentent une grande partie de son œuvre philosophique, même si deux
livres originaux viennent la compléter : le Tahāfut al-tahāfut et le Faṣl al-maqāl 12. En ce
qui concerne la médecine, la plupart des écrits d’Ibn Rushd, hormis quelques
commentaires sur l’œuvre de Galien, sont originaux : Kitāb al-Kulliyyāt, Maqāla fīl-tiryāq,
Maqāla fīl-mizāg, Maqāla fīl-mizāg al-mu’tadil, Maqāla fīl-buzūr wal-zar' 13. Le Kitāb al-
Kulliyyāt, qui nous intéresse tout particulièrement ici, fut écrit dans la période initiale
123
de production, antérieure à 571/1175, durant laquelle Ibn Rushd composa ses abrégés
(ğāmi’) et ses commentaires moyens (taīhṣ) ainsi que le Traité sur la thériaque 14. Il
s’agissait de travaux d’introduction à la physique, à la logique et aux sciences
rationnelles, qui visaient à mettre en place les bases d’une oeuvre scientifique élaborée
et complète. Cette première période, consacrée à une réflexion sur la logique et la
science, prépara la phase suivante durant laquelle s’élabora l’averroïsme et sa réflexion
sur l'aristotélisme et le statut de l’intellect. Le Kitāb al-Kuliyyāt, qui compte 518 pages
dans l’édition Besteiros-Morales, constitue un travail scientifique de premier plan. Il est
l’expression d’une réflexion aboutie fondée, comme nous allons le voir, sur une
véritable approche logique, à visée universelle, et sur une véritable pratique de l’art
médical. Il constitue donc un cadre global censé fournir à l’élève les fondements
complexes de l’art médical et organiser les principes de ce savoir de façon
systématique.
7 Ce souci de systématisation du savoir, si caractéristique d’Ibn Rushd, lui venait peut-
être d’Ibn Wāfid/Abenghefith (c. 398/1007-467/1074) qui avait été le maître d’Ibn
Ğurayyul, lui-même mentor d’Ibn Rushd. On sait qu’Ibn Wāfid, quoique médecin, est
surtout connu pour son traité général d’agriculture (Traité d’agriculture) dans lequel il
étudie les plantes selon une perspective non plus pharmacologique – il avait déjà traité
de cet aspect dans son Livre des médicaments simples/Kitāb al-adwiya al-mufrada –, mais
strictement botanique15. L’impression générale que nous donne l’ouvrage est celui d’un
ordonnancement systématique et d’une grande rigueur, souvent absents des livres
écrits par les botanistes et les agronomes de l’Antiquité. À cet objectif de
systématisaton du savoir s’ajoute l’aspiration à l’universalité que le titre al-Kuliyyāt
exprime bien et que la traduction latine par Colliget rend aussi. Le Kitāb al-Kulliyyāt vise
à rassembler les doctrines médicales élaborées tant par les médecins orientaux que par
ceux de l’Occident musulman. Bien que le Kitāb al-Kulliyyāt n’ait pas, loin s’en faut, la
dimension du Qānūn fīl-ṭibb d’Ibn Sīnā 16 (1500 pages dans l’édition Būlāq), il n’en est pas
moins une somme constituant la base théorique fondamentale de cette branche de la
connaissance17. Mais comment se situe le savoir théorique par rapport au savoir
pratique et quel est le statut et la fonction de la raison dans l’élaboration de ce savoir ?
8 Conformément aux lois établies par Aristote, Ibn Rushd affirme que le savoir médical
concerne des objets particuliers, relevant des seuls sens, et des lois universelles
relevant, elles, de la seule raison. La médecine se subdivise par conséquent, en
théorique (Sinā’at al-ṭibb al-na.ariyya) et pratique (Sinā’at al-tibb al-naẓariyya). La
médecine théorique relève directement de la physique et vise à établir les objets et les
principes qui la fondent, qu’ils soient évidents ou non. Ces principes ne sont pas
propres à la science médicale (par exemple, les causes prochaines ou lointaines de la
maladie ou de la santé), mais à l’ensemble de la philosophie naturelle. Cette partie
concerne la détermination des lois physiques universelles et entre, partant, dans le
champ de la raison. La médecine pratique comprend la médecine “expérimentale” (al-
tağ ribiyya) qui s’intéresse à la détermination des propriétés des remèdes simples ou
composés et à l’anatomie (al-tašrīḥ, mot ambigu car désignant aussi la dissection).
9 Non seulement la maîtrise de la médecine théorique s’avère indispensable à l’exercice
de cet art, mais elle est sa condition sine qua non, car si l’on ne se fondait que sur
l’observation empirique, une vie ne suffirait pas à l’homme – comme l’écrit Ibn Rushd –
pour déduire, de chacune de ses observations, les lois régissant cet art (dans le domaine
de la détermination des propriétés des simples par exemple), sans compter les risques
124
qu’est la fiṭra pour les prophètes. Il existe donc une dichotomie entre la connaissance
acquise par la démonstration et celle acquise par l’intuition.
13 On retrouve dans le Kitāb al-Kulliyyāt ce type de discrimination entre savoir-faire, savoir
empirique (observation), induction, démonstration, inspiration, qui constituent les
fondements d’une théorie de la connaissance. Le raisonnement par analogie (muqāyasa)
intervient également dans le domaine de la thérapeutique lorsqu’il faut adapter l’effet
des médicaments à la complexion du corps humain25. Dans ce contexte, la connaissance
de la logique s’avère déterminante pour le médecin (ou l’élève) s’il veut prétendre
accéder aux trois parties de la science médicale : la connaissance des objets de la
médecine, la connaissance des fins dernières de cet art, la connaissance des moyens
d’atteindre ces fins26. Ibn Rushd affirme avec force, dans le Kitāb al-Kulliyyāt, comme
dans le Faṣl al-maqāl, la place éminente de la logique dans le processus cognitif car elle
permet d’établir les principes de l’argumentation et les formes d’assentiment qui en
découlent27. Or, tous les hommes ne sont pas en mesure de maîtriser les différentes
formes de démonstration : les uns donnent leur assentiment aux arguments
démonstratifs probants, d’autres aux arguments dialectiques seulement. Deux niveaux
se dégagent, par conséquent, dont le premier est propre à la philosophie (et à la
médecine théorique) et concerne une catégorie d’hommes qui sont aptes au
raisonnement logique, ici en l’occurrence les véritables médecins. Puis viennent ceux
qui sont capables de percevoir les difficultés de cette science mais sont impuissants à
en comprendre la véritable interprétation. Après avoir vilipendé les médecins qui se
contentent, en matière de physiologie humaine, d’arguments dialectiques (aqāwīl
ğadaliyya), Ibn Rushd souligne que « le degré le plus élevé d’argumentation est la
démonstration logique28 ».
14 De tels propos ne manquent pas de soulever le problème du rationalisme d’Ibn Rushd.
Mais ce n’est pas le lieu ici de traiter cette vaste question qui fut débattue par un grand
nombre de chercheurs depuis le siècle dernier. Tous ont essayé, depuis E. Renan 29,
d’interpréter l’attitude d’Ibn Rushd concernant le rapport de la foi et de la raison,
certains décelant une tendance rationaliste clairement exprimée (L. Gauthier 30),
d’autres au contraire une tendance plus nettement religieuse et soumise aux canons de
la foi (M. Asín-Palacios).
15 Ce débat est sous-tendu par la “théorie de la double vérité” (condamnée par l’évêque de
Paris Etienne Tempier, en 1277), qui est en réalité une construction des averroïstes
médiévaux, comme cela a été démontré récemment encore par A. de Libera 31. En effet,
Ibn Rushd considère que si la loi religieuse est vraie et qu’elle incite les hommes à la
spéculation rationnelle, on ne peut concevoir que la spéculation démonstrative
conduise à contredire les fondements de la loi divine ; par conséquent il s’ensuit que la
vérité ne saurait être contraire à la vérité. S’il y a contradiction, entre la religion et la
philosophie, il faut admettre qu’il existe des vérités qui dépassent la raison, que tout ne
se réduit pas à l’intelligible et que la révélation enseigne des vérités que la raison ne
peut atteindre32. Toutefois, les niveaux d’interprétation divergent selon qu’il s’agit du
commun des mortels, qui se contente des aspects symboliques de la révélation et de ses
manifestations extérieures, ou des philosophes capables d’intelliger et de s’élever au
niveau de la raison pure. Par ce biais, nous retrouvons la médecine puisque la
recherche de la vérité suppose aussi l’usage de la raison. Toutefois, le débat sur le
rationalisme d’Ibn Rushd nous semble sans objet car il est fondé sur l’assimilation
ethnocentrique du rationalisme à la raison philosophique grecque ; or, la pluralité des
126
rationalités est une réalité puisqu’il y a une rationalité philosophique, une rationalité
médicale, une rationalité théologique etc. Le Kitāb al-kulliyyāt représente donc la mise
en œuvre d’une réflexion sur la médecine ou, plus largement, sur le savoir médico-
philosophique au sein d’une forme de rationalité discursive. Cette réflexion s’inscrit
dans un contexte culturel – celui de l’almohadisme – favorable à l’exercice de la raison
dans les cercles intellectuels.
***
16 Avec le Kitāb al-Kulliyyāt, nous avons l’expression d’une théorie médicale sous-tendue
par la philosophie dans le droit fil d’une tradition inaugurée par des médecins
philosophes tels qu’Abū Zakariyyā’al-Rāzī ou Ibn Sïna. Ce livre est aussi, d’une certaine
manière, le chant du cygne de cette forme de pensée médicale médiévale construite sur
la rationalité.
17 Viendra ensuite la génération des théologiens se piquant d’art médical à l’image d’Ibn
Qayyim al-Ġawziyya ou d’al-Suyūṭī, tous deux auteurs de traités de médecine
prophétique.
NOTES
1. Ibn Rushd, Kitâb al-Kulliyyāt fīl-Tibb, Larache, 1939. Le ms. n o 1 du Sacromonte de Grenade (227
folios), est daté de 583/1187 ; il fut donc copié du vivant d’Ibn Rushd qui, selon une mention
figurant sur le ms., le révisa lui-même et le collationna avec l’original. Il faut aussi signaler
l’édition réalisée à partir du même ms., en 1984, à New-Delhi (éd. K. al-Takmīlī & A. al-Shams).
2. Ibn Rushd, Kitāb al-Kulliyyāt fīl-Ṭibb, éd. J. M. Forneas Besteiro & C. Alvarez de Morales, Madrid
(Consejo Superior de Investigaciones Cientificas, Escuela de Estudios Arabes de Grenade), 1987, 2
vol. Il existe une édition plus récente de meilleure qualité, quoique non dénuée de coquilles : S. Š
ībān & U. al-Ṭālibī, Al-Kulliyyāt fīl-tibb li-Ibn Rushd, al-Mağm u‘a’al-A‘lā lil-Ṯaqāfa/al-Ittiḥād al-A’lā
lil-Akādīmīyāt, Le Caire, 1989.
3. R. ARNALDEZ, EI 2, III, p. 934-944, s.v. “Ibn Rushd”. Sur la pensée d’Averroès, voir R. Arnaldez,
Averroès, un rationaliste en Islam, Balland, Paris, 1998 ; D. URVOY, Averroès. Les ambitions d'un
intellectuel musulman, Paris, 1998 ; J. JOLIVET, Multiple Averroès, Actes du colloque organisé à
l’occasion du 850e anniversaire de la naissance d’Averroès, Paris, 1978.
4. Les études sérieuses sur la médecine rushdienne sont peu nombreuses. Voir E. TORRES, Averroes
y la ciencia medica. La doctrina anatomofuncional de el “Colliget”, Madrid, 1974 ; J.-C. BURGEL,
« Averroes contra Galenum », Nachrichten d. Akademie d. Wissenschaft in Göttingen, I, 9, 1967,
p. 263-270 ; F. X. RODRIGUEZ MOLERO, « Originalidad y estudio de la anatomia de Averroes », Al-
Andalus, XV, 1950, p. 47-67 ; H. GÀTJE, « Probleme der Colliget-Forschung », Z D M G, 130, 1979, p
278-303 ; H. GÀTJE, « Zur Lehre von den Temperamenten bei Averroes », Z D M G, 132, 1982.
5. Thomas d’Aquin, Contre Averroès, trad. A. de Libera, Paris, 1994 ; SIGER DE BRABANT, Ecrits de
logique, de morale et de physique, éd. critique B. Bazán, in Philosophes médiévaux, XIV, Louvain-Paris
(Publications universitaires Béatrice-Nauwelaerts), 1974 ; A. DE LIBERA, Penser au Moyen Âge, Paris,
1996 ; O. LEAMAN, Averroes and his Philosophy, Oxford, 1988 ; H.A. DAVIDSON, Alfarabi, Avicenna and
127
Averroes on Intellect. Their Cosmologies, Theories of the Active Intellect and Theories of Human Intellect,
Oxford-New-York (Oxford University Press) 1992.
6. On pourrait aussi citer Ibn Maymūn/Maïmonide (m. 600/1204) ou al-Kindī (m. ca 156/873) et se
demander pourquoi la médecine constituait un volet important de leur production. Ainsi, d’après
le Fihrist d’Ibn al-Nadīm (éd. Flügel, Leipzig, 1871, p. 255-261), al-Kindī écrivit autant d’ouvrages
médicaux que philosophiques, soit 22 titres. On peut avancer, pour expliquer ce fait, que la
médecine fut, pour ces intellectuels, une profession lucrative leur assurant des revenus
appréciables que le métier de philosophe n’autorisait pas ; mais je reste persuadé que la science
médicale, qui présentait une partie théorique et une partie pratique, et relevait de la philosophie
naturelle, demeurait un champ privilégié de mise en œuvre de la logique et de la raison.
7. Wa huwa šayh Abī al-Walīd b. Rušd fīl-ta‘ālīm wal-ṭibb... wa kāna ‘āliman fī ṣinācat al-kuḥl. Ibn
al-‘Abbār cite un autre de ses maîtres qui excellait dans l’art médical, Abu Marwān b. Ğurayyul :
al-Takmila li-Kitāb al- ṣila, éd. I.A. Ḥusaynī, Le Caire, 1955-1956, II, p. 542, 554, 934 ; R. ARNALDEZ, EI2,
III, p. 934 ; Ibn Abī Uṣaybi’a, ‘abaqāt al-aṭibbā’, Dar Maktabat al-Ḥayāt, Beyrouth, 1965, p. 530-533.
Sur le contexte intellectuel, voir D. URVOY, Le monde des ulémas andalous du Ve /XIe au VIIe /ΧIIIe siècle,
Genève, 1978, p. 178-181.
8. La date de la rencontre entre les deux savants n’est pas connue ; mais comme Ibn Tufayl était
le médecin du fils du sultan almohade ‘Abd al-Mu’min, à Ceuta et Tanger entre 1147 et 1163, et
qu’Ibn Rushd se rendait souvent à Marrakech, notamment en 548/1153, il n’est pas exclu que
leurs relations aient daté de cette époque ; voir A. BADAWI, Histoire de la philosophie en Islam, Paris,
1972, II, p. 739 ; R. ARNALDEZ, EI2, III, p. 934.
9. Ibn Zuhr, Kitāb al-taysīr, éd. M. al- Ḫūrī, al-Munaẓẓama al-‘Arabiyya lil-Tarbiya wal-Ṯaqāfa
wal-’Ulūm, Damas, 1983 ; Ibn Abī Uṣaybica, Tabaqāt al-atibbā..., p. 75-76.
10. Ibn Rushd, Kitâb al-Kulliyyāt..., II, p. 517-518 ; ibid., éd. S. Shïbān & A. al-Ṭālibī, p. 422.
11. Ibn Abī Uṣaybi‘a, Tabaqât al-atibbâ’..., II, p. 78.
12. Averroès, Tahâfut altahâfut (L’incohérence de l'incohérence), éd. M. Bouyges, Beyrouth, 1992 ;
Averroès, Le livre du discours décisif, éd. et trad. M. Geoffroy, préf. A. de Libera, Paris, 1996 ; G.F.
HOURANI, Ibn Rushd (Averroes), Kitâb Faṣl al-maqâl, Leyde, 1959.
13. G. ANAWATI & S. ZAYED, Rasa’il Ibn Rushd al-ṭibbiyya, Le Caire, 1987 ; A. BADAWI, Histoire de la
philosophie..., II, p. 758-759 ; Ibn Rushd, Commentaria Averrois in Galenum, trad. M.C. Vázquez de
Benito, Madrid, 1984.
14. En 589/1193, Ibn Rushd rédigea une nouvelle version du Kitâb al-Kulliyyât. Nous disposons
donc de deux versions, dont la seconde nous est connue par la traduction latine. Cette dernière
présente des différences notables avec la version arabe ; elle comporte notamment un prologue
indiquant que le Kitâb al-Kulliyyāt était une commande du sultan ; voir Averroès, Colliget, trad.
Bonacosa, Venise, 1553.
15. Liber Abenguefiti medicinarum simplicium et ciborum, Strasbourg, 1531 ; Libre de les medicines
particulares, éd. L. Faraudo, Barcelone, 1943 ; J.M. MILLAS, « Un manuscrito árabe de la obra de
agricultura de Ibn Wāfid », Tamuda, II, 1954, p. 87-96, 339-344.
16. Ed. Bülâq, 3 vols., Le Caire, 1877.
17. Al-ġaraḍ min hāḏa al-qawl fi an yuṭbita... ğumla kāfiya... takūnu kal-mudhal li-man aḥabba an
yataqaṣṣā ağzā’alṣinā’a (Kitāb al-Kulliyyât..., I, p. 1). Sur la méthode systématique d’Ibn Rushd, voir
ibid., p. 13. Malgré le fait qu’Ibn Rushd ne souhaite pas déroger à la règle de concision qu’il s’est
fixée, il qualifie le Kitâb al-Kulliyyât de dustūr (code) et de qânün (règle), deux mots qui renvoient à
l’idée de somme contenant les fondements d’une science (ibid., p. 188).
18. Ibid., p. 3-4. On notera, à propos du terme tašrīḥ, qu’il désigne aussi la dissection, comme le
montre le passage suivant : « Bien que n’apparaisse pas l’esprit (vital, rūḥ) lors de la dissection du
foie, il n’en sourd pas moins, par les vaisseaux, vers toutes les parties du corps » (ibid., p. 67).
128
19. Ibid., p. 4-5. Cependant, cette complémentarité nécessaire entre théorie et pratique affirmée
dans le prologue semble contredite par l’épilogue où Ibn Rushd considère que le Kitāb al-Kulliyyāt
se suffit à lui-même et qu’il n’est nul besoin d’y associer une partie pratique sur les modalités du
traitement des maladies particulières, jugeant que tout cela s’y trouve implicitement, en
puissance. Wa lā ḥāğa liman yaqra'u kitābana hāḏā ilā ḏālika (i.e. le Taysīr d’Ibn Zuhr), ibid.,
p. 517-518.
20. Ibid., p. 4. Sur les rapports entre observation empirique et savoir-faire, voir ibid., p. 392-393.
21. Ibid., p. 423-424.
22. Dans le Faṣl al-maqâl, Ibn Rushd définit la philosophie (ḥikma, i.e. sagesse, philosophie
générale) par « la connaissance approfondie par la démonstration », mot qu’il définit par « la
forme la plus parfaite de spéculation, usant du plus parfait des syllogismes ». Voir L. GAUTHIER,
Traité décisif (Faṣl al-maqāl) sur l'accord entre la religion et la philosophie, Alger, 1948, p. 2,16 ; M.
ALLARD, « Le rationalisme d’Averroès », BEO, XIV, IFEAD, 1952-1954, p. 9-10.
23. Kitāb al-Kulliyyāt..., p. 190.
24. Ibid., p. 23. Voir D. GUTAS, Avicenna and the Aristotelian Tradition, Leyde, 1988, p. 159-176 ; Abu
Ḥayyān al-Tawḥīdī, al-Muqābasāt, éd. H. al-Sandūbī, Le Caire, 1929, p. 238-239 ; Kitāb al-imtā'wal-
mu'ānasa, éd. A. Amin & A. alZayn, Le Caire, 1932-1944, I, p. 106 ; J. KRAEMER, Philosophy and the
Renaissance of Islam, Leyde, 1986, p. 148-150.
25. Kitāb al-Kulliyyāt... p. 283.
26. Ibid., p. 1-2.
27. L. GAUTHIER, Traité décisif…, p. 7-8.
28. Kitāb al-Kulliyyāt..., p. 38. Dans ses traités philosophiques, Ibn Rushd distingue une autre
catégorie d’hommes appartenant au vulgaire, les hommes d’arguments oratoires – ou autrement
dit les hommes d’exhortation – incapables de suivre une démonstradon rationnelle car ils sont
littéralistes et prennent au pied de la lettre la symbolique des textes ; voir A. BADAWI, Histoire de la
philosophie..., p. 769-772.
29. E. RENAN, Averroès et l’averroïsme, Paris, 1866 ; rééd. A. de Libera, Paris, 1997.
30. L. GAUTHIER, La théorie d’Ibn Rushd (Averroès) sur les rapports de la religion et de la philosophie, Paris,
1909.
31. Averroès, Traité décisif, trad. M. Geoffroy, intro. A. de Libera, Paris, 1996, p. 6-83 ; D. URVOY, Ibn
Rushd..., p. 100-101.
32. Voir Ibn Rushd, Tahāfut al-tahāfut, éd. M. Bouyges, rééd. Beyrouth, 1992, p. 126-129.
129
Le problème de la disgrâce
d’Averroès
Émile Fricaud
1 À la fin de son livre récent sur Averroès, Mohamed Bencherifa énumère onze points sur
lesquels il espère avoir enrichi nos connaissances touchant à la biographie d’Averroès 1.
Le point no 7 (p. 324) est ainsi formulé : « Les documents rassemblés dans ce livre
permettent une élucidation minutieuse (tafsīr tafshīlī) des circonstances de la disgrâce
(mihna), élucidation rendue possible grâce à des apports textuels divers qui en dissipent
le (soi-disant) mystère (tubayyinu khafiyya-hā) et en limitent le volume historique (wa
tuhaddidu hajma-hā) ». Pour lui, en effet, les textes nous montrent que la disgrâce
d’Averroès fut, historiquement, une “affaire fortuite” (‘amr zarfī) (p. 66), une mise à
l’épreuve conjoncturelle, et absolument pas la condamnation, en la personne du qādī
philosophe de Cordoue, de la philosophie par l’Islam. Il pense (p. 67) que les chercheurs
européens, depuis Ernest Renan2, ont eu tort d’imaginer Averroès victime, chez lui,
d’une persécution et d’un procès du genre de ceux menés en chrétienté par
l’Inquisition contre des victimes aussi emblématiques que Giordano Bruno ou Galilée. À
ses yeux, la disgrâce subie par Averroès fut, socialement, d’une autre nature. La
semonce dont il fut l’objet était une pratique des sociétés musulmanes du Mashriq et du
Maghrib qu’il faut remettre dans son contexte. Dans les textes, cette disgrâce est le plus
souvent désignée par le mot mihna, “mise à l’épreuve”, “sanction”, avec utilisation
assez fréquente du passif verbal umtuhina “il fut mis à l’épreuve”. Est aussi attesté le
mot nakba, assez bien traduit par le mot français “disgrâce”.
2 La mihna infligée par un souverain en pays musulman pouvait frapper quiconque se
rendait coupable d’un abus socialement reconnu ou qui, accusé par des plaignants, était
traduit et confondu devant un aréopage adéquat. Son aboutissement extrême pouvait,
certes, être la mort, mais, le plus souvent, la peine était moins lourde, se limitant à la
disgrâce temporaire. Mostafa Benouis a fait le relevé d’une série de ces mihna/s de
gravité diverse qu’eurent à subir des savants d’époque almohade de toutes disciplines 3.
Parmi ces mihna/s figure celle d’Averroès, restée plus que d’autres dans les mémoires et
qui n’en doit pas moins être considérée comme survenue de la même façon,
circonstancielle, que toutes les autres.
130
qādī-lqudāt ou qādi des qādī/s) ou qādi subalterne chargé d’un quartier ou d’une localité
secondaire. Le grand qādī était le premier magistrat de la ville, réglant les conflits et
supervisant l’administration ; c’est ce que fut Averroès, successivement à Séville et à
Cordoue.
6 De la structure dichotomique de la société almohade, Ibn Rushd al-Hafīd (Averroès) eut
une vive conscience. N’est-ce pas en observant cette société-là, la sienne, et en
méditant sur la situation des musulmans qui la composaient, qu’il en vint à concevoir,
pour eux et pour tous les hommes, deux façons d’atteindre la même Vérité : par la foi
ou par la raison ? Conception qui fut, on le sait, totalement déformée par les
adversaires de l’averroïsme dans l’Europe chrétienne, lesquels imputèrent à Averroès
l’absurde théorie de la “double vérité”. Chez lui, Ibn Rushd eut pour adversaires ceux,
précisément, qui n’envisageaient la possibilité pour le croyant d’atteindre la Vérité que
par un seul chemin : celui de la foi, et qui, donc, refusaient que fût accordé « un statut
social à la philosophie (falsafa), garanti par le pouvoir politique 4 ». Ce sont eux qui
demandèrent qu’Averroès fût mis en accusation et obtinrent sa mihna.
médecin de son père ? L’avenir devait montrer que le comportement d’Abū Yahyā
s’avérerait gravement compromettant pour le qādī de Cordoue.
9 À Cordoue, quelque peu délaissée par la dynastie au profit de Séville, Abū Yahyā décida
d’instaurer une vie de cour digne du passé de la cité. Il fit entreprendre la construction
d’un superbe palais dont les historiographes ont gardé le souvenir 9. Averroès y avait ses
entrées. Mais, bien qu’il fūt ainsi l’ami du wālī qui lui devait son poste, le grand qādī se
comportait « comme le plus humble des hommes et de la façon la moins ostentatoire
possible » (cashaddu n-nās tawād‘can wa ‘akhfaduhum janāhan), selon ce que dit Ibn al-Abbār
dans sa Takmila. On sait aussi, d’après le témoignage d’Ab Marwân al-Bājī 10, qu’il tenait à
se vêtir simplement, allant jusqu’à porter des habits élimés (raththu lbazzat). C’est
l’époque de sa rencontre avec le très jeune çūfī Ibn Arabi 11. Reste que ce cadi-philosophe
détestait l’hypocrisie. Faut-il rappeler le petit morceau de poésie (le seul retrouvé de
lui) où il évoque l’homme de plus de soixante ans qu’il était alors, séduit par une jeune
beauté12 ?
10 En l’année 580 h. (1184), le calife Abū Ya‘qūb entreprit dans al-Andalus sa campagne
vers Santarem. Il avait quarante-deux ans. Il emmena avec lui son fils aîné Abū Yūsuf
Ya‘qūb. Plusieurs médecins l’accompagnaient, dont Abū Bakr Ibn Zuhr (soixante-seize
ans). On remarque qu’Averroès n’était pas de l’expédition. C’est au retour de celle-ci
que le souverain fut à nouveau frappé par sa maladie et bientôt terrassé par elle. Son
cadavre fut rapporté à Marrakech par Abū Yūsuf Ya‘qūb qui fut reconnu pour son
successeur. À Cordoue, Abū Yahyā hésita mais finit par envoyer sa bay’a (serment
d’allégeance) à son frère, « avec bien de la peine (‘alā madad) » écrit M. Bencherifa. Les
années suivantes, de 580 h. (1184) à 587 h. (1191), virent le nouveau calife, Abū Yūsuf
Ya‘qüb “al-Mançür”, s’engager dans d’importantes expéditions, d’abord en Ifrïqiya puis
en al-Andalus. Ces années semblent avoir été pour Averroès, à Cordoue, un temps de
travail intense, tant dans sa fonction de qādī que dans ses tâches d’écriture et
d’enseignement. En l’année 586 h. (1190), entre deux campagnes, Abū Yūsuf Ya‘qūb fit
une halte à Cordoue. Dans les lignes du Bayān qui relatent l’événement, aucune allusion
n’est faite à Ibn Rushd ; il est pourtant difficile d’exclure la présence du grand qādī de la
ville lors de la réception du calife. Quant au wālī Abū Yahyā, frère d’al-Mançūr, le texte
laisse plutôt entendre, de façon indirecte, qu’il n’était plus là. On lit en effet : « Al-
Mançür, le Commandeur-des-croyants, fit halte dans le palais que le frère Abū Yahyā
avait pris plaisir (ta’annaqa) à construire. » La tournure laisse penser qu’à cette date,
Abū Yahyā, l’ami d’Averroès, était déjà à Séville, la métropole, où l’on sait que son aîné
l’avait habilement muté13, n’ignorant rien de ses ambitions.
11 La suite du même texte nous informe d’un petit événement – remarqué à juste titre par
E. Lévi-Provençal14. Il renseigne sinon sur les sentiments profonds du calife, du moins
sur le besoin qu’il ressentit alors – en période de jihād – d’extérioriser un certain
rigorisme : « Après cela, lisonsnous, il marcha jusqu’à (Madīnat) al-Zahrā’, cette
construction qui donne à réfléchir sur les siècles écoulés et les nations antérieures, où il
donna l’ordre de faire arracher (qala’a) la statue (çūra) qui se trouvait à la porte de la
ville. » Que pensa le cordouan Averroès de ce geste ?
12 Entre le calife Abū Yūsuf Ya‘qūb et son frère le sayyid gouverneur Abū Yahyā, les choses
ne tardèrent pas à se précipiter. Rentré à Marrākech en 587 h. (1191), Abū Yūsuf y
tomba malade. À Séville, Abū Yahyā se montra fébrile et se fit tenir au courant de la
maladie de son aîné. Il était manifestement pressé de recueillir le pouvoir suprême. Le
calife fut informé de son attitude. Guéri, il le convoqua. La rencontre tragique eut Heu à
133
Salé : Abū Yahyā fut exécuté15. À Cordoue, Ibn Rushd apprit le drame et dut se sentir
seul.
14 Ibn Rushd al-Hafīd, partisan d’un perpétuel renouvellement de la réflexion, avait pour
contradicteurs déclarés les traditionalistes de l’époque qui se trouvaient être surtout
des savants de rite mālikite, casuistes se référant exclusivement aux traités de furū’,
c’est-à-dire à des catalogues de “cas d’espèce” supposés donner les réponses à tous les
problèmes de la vie des musulmans. Or, en l’année 584 h. (1188), alors qu’il exerçait le
pouvoir depuis quatre ans, le calife Abū Yūsuf Ya‘qūb avait solennellement exigé que
l’on s’abstînt désormais de recourir à ces manuels de furū’ et que l’on osât une réflexion
éthique intelligente à partir des ‘uçūl (“fondements” de la pensée islamique) : texte du
Qur’ān, connaissance des hadīth/s avec recours au travail consensuel (‘ijmā’). Il avait
aussi ordonné que fussent brûlés (‘ihrāq) les plus usités de ces ouvrages de furū’ , à
commencer par la fameuse Mudawwana de l’ifrīqiyen Sahnūn 16. Les habitués des furū’,
très nombreux, se trouvèrent ainsi frappés d’une sévère disgrâce (mihna) dont
l’application fut confiée à l’un des conseillers les plus écoutés du calife, le médecin Abu
Bakr Ibn Zuhr17. Parmi les savants convaincus de la nécessité du retour aux ‘uçūl se
trouvait le qādī de Cordoue, Averroès. Il en fit le sujet de plusieurs de ses écrits, et en
particulier de sa Bidâyat al-mujtahid... Or, nous fait remarquer M. Bencherifa, le dernier
chapitre de cet ouvrage, qui traite du Pèlerinage (hajj), est précisément daté de
l’année 584 h. (1188), ce qui peut laisser entendre qu’Averroès avait été officiellement
invité à s’engager dans la campagne contre les partisans des furū' 18. On comprend dès
lors que ceux-ci, dans les années suivantes, se soient acharnés à sa perte.
16 Son fils, Abū ‘Âmir Yahyā b. AbīlHusayn b. Rabï’al-Ash’arī, prit la relève dans
l’opposition active à Ibn Rushd. Agé de quarante ans à peine, il était bien plus jeune que
son adversaire, le qādī de Cordoue 21. Il se fit son contradicteur en écrivant plusieurs
ouvrages qui étaient des répliques à ceux d’Ibn Rushd al-Hafīd. Ainsi en fut-il de son
Tahqīq al-’adillat fi ‘aqā’id al-millat – ou “Vérification des preuves dans les professions de
foi religieuses” –, qui se voulait une réponse aux Manāhij al-’adillat fī ‘aqâ’id al-millat
(“Μéthodes de preuves dans les professions de foi religieuses”) d’Averroès 22.
17 À côté de la famille des Ash’arī/s, d’autres intellectuels cordouans s’en prirent à Ibn
Rushd. Ce fut le cas d’Ibn Zarqün fils (Abū-l-Husayn Muhammad) qui raconta que le qādī
de Cordoue lui avait emprunté un livre qu’il ne lui avait jamais rendu 23 et prétendit
qu’Averroès s’était contenté d’ajouter à cet ouvrage des considérations prises aux deux
grands juristes andalous Abū ‘Umar Ibn ‘Abd al-Barr et Abū Muhammad Ibn Hazm pour
en faire sa Bidāyat al-mujtahid... L’accusation semble bien n’avoir été qu’une grossière
calomnie, selon M. Bencherifa, tant la Bidāya, dans sa forme, apparaît comme de pur
style rushdien. Autre adversaire d’Averroès : ‘Abd ar-Rahmān b. Zakariyā ar-Rajrājī,
successeur d’Abū 1-Husayn al-Ash’arī comme qādī de la modeste Ecija, à propos duquel
Ibn al-Abbār écrit24 que « survint entre lui et le qādī Abū-l-Walīd Ibn Rushd ce qui
entraîna la disgrâce (nakba) de ce dernier et de ses partisans », sans que l’on sache quel
fut, entre les deux hommes, ce différend dont les conséquences furent si funestes à
Averroès.
ce vent, mais en considérant les choses du seul point de vue de la nature (tabla) et
en évoquant les influences des astres ! J’étais là, présent ; j’intervins dans leur
conversation : “Si la rumeur de ce vent se réalise, ce sera, depuis le vent par lequel
Dieu – exalté soit-Il ! – extermina le peuple des ‘Âd27, la seconde intervention divine
exterminatrice par le vent ! En effet, depuis le vent des ‘Âd, il n’y a pas eu d’autre
vent exterminateur des hommes !” Alors, Ibn Rushd m’interrompit et ne put
s’empêcher de dire : “Par Dieu ! l’existence du peuple des ‘Âd n’étant pas (selon
moi) une vérité historique, que peut-il en être de la cause de leur anéantissement ?”
Les assistants en furent frappés de stupeur et trouvèrent fort grave ce dérapage qui
ne pouvait avoir pour origine que de la pure mécréance (kufr) et qui était la
dénégation (takdhīb) formelle de ce que nous apprennent les versets du Qur’ān qui
pourtant ne peut rien véhiculer de faux (bātil) ni pour ce qui fut avant lui ni pour ce
qui viendrait après ! »
20 L’attitude de cet ‘Abd al-Kabīr al-Ghāfiqī, reconnu plus tard comme un savant mâlikite
de grand talent, spécialiste du fiqh et du hadīth mais qui avait aussi (auprès
d’Averroès ?) étudié la médecine28, n’a rien de très surprenant. Élève admiratif
d’Averroès dont il constatait le grand savoir dans les matières islamiques “classiques”,
il fut, au moins un temps, un de ses collaborateurs dans son travail d’explication des
textes d’Aristote. Ses positions personnelles étaient pourtant radicalement
traditionnelles. Peu à peu, il douta que le philosophe qu’était son maître pût rester un
excellent musulman et se mit, comme on l’a vu, à épier ses faits et gestes sans rien
remarquer de révélateur jusqu’à la déclaration sur les ‘Âd ! On ne sait quelle fut sa
réaction immédiate. Rentré à Séville, sa ville natale, on le retrouve, en l’année 584 h.,
parmi les faqīh/s inquiétés par la mihna anti-furū’, période durant laquelle il se cacha et
trouva refuge – pense M. Bencherifa – auprès d’Averroès29 avec lequel, donc, il n’avait
pas rompu. Nos textes ne nous disent rien de ce que fut son attitude quand le balancier
de la disgrâce frappa, cette fois, celui qui avait été son maître. Ce n’est
vraisemblablement que plus tard, après la mort de ce dernier, qu’il révéla à ses propres
élèves, dont ar Ru’aynī, la “scandaleuse” déclaration faite jadis par le philosophe de
Cordoue concernant le peuple des ‘Âd. Le fait qu’Averroès ait ainsi pu considérer que le
message divin du Qur’ān pouvait s’accommoder d’allusions à un peuple mythique an-
historique montre qu’il étendait, fut-ce dangereusement, l’application de sa méthode
réflexive jusqu’au domaine de l’exégèse du texte sacré30.
19 rajab (7e mois) au mardi 2333, mais c’est dans le temps de ce bref séjour que se situe la
scène racontée par le qādī Abū Marwān al-Bājī34 :
« À Cordoue, en l’an 591 h., alors qu’al-Mançūr se déplaçait pour aller mener
l’expédition contre Alphonse... (campagne d’Alarcos), il convoqua Abū-l-Walīd Ibn
Rushd35, et, lorsque celui-ci fut présent, il lui manifesta son respect et lui offrit de
s’asseoir à la place réservée... (aux plus intimes favoris...). Une fois Ibn Rushd
installé à ses côtés, al-Mançür eut avec lui une (longue) conversation. Aussi,
lorsqu’il sortit de chez le souverain avec le groupe des tālib/s et nombre de ses
pairs, tous ceux-ci l’attendaient pour le féliciter de la place qu’il venait d’occuper
auprès d’al Mançûr et de l’empressement que celui-ci avait manifesté à son égard. Il
leur répondit : “Par Dieu ! Cela ne justifie pas de félicitations ! Il est vrai que le
Commandeur-des-croyants, en m’installant ainsi, spontanément, à ses côtés, m’a
honoré au-delà de ce à quoi je pouvais m’attendre et bien plus que je ne pouvais
espérer.” C’est qu’en réalité, l’ensemble de ses adversaires s’étaient
(précédemment) laissé dire que le Commandeur-des-croyants avait donné l’ordre
de le faire mettre à mort. »
23 Il semble bien que ce soit tout à fait délibérément que le calife ait ainsi refusé d’ouvrir
“l’affaire Averroès” à ce moment-là. Son projet de jihād nécessitait l’union sacrée :
« Lorsque le calife était arrivé en al-Andalus, on s’était trouvé tout occupé aux choses
concernant la stratégie, et, du coup, le “marché des dénonciations” (sūq as-si’ āyāt) avait
périclité et l’on s’était détourné de toutes les histoires de requérant, de requête et
d’adversaires – il n’y en avait plus et ils ne s’ennuyaient plus à attendre et à guetter les
occasions de nuisance36 ! »
24 Deux semaines plus tard, le 18 juillet 1195, c’était Alarcos. Ibn Rushd ne participa pas à
l’expédition ; il avait soixante et onze ans. À Cordoue, il joua son rôle de grand cadi de
la cité. Un de ses élèves, Abū-l-Qāsim Ibn at-Taylasān 37, s’est souvenu38 :
« J’ai entendu les propos tenus par lui dans la Grande Mosquée de Cordoue alors
qu’il conviait les fidèles au jihād et les exhortait à prendre part à l’expédition “dans
le chemin de Dieu”. Il proposait les citations de son choix prises tant au Livre de
Dieu – exalté soit-Il ! – qu’à la Vie du Messager de Dieu – sur lui bénédiction et
salut ! –, s’exprimant aisément et développant adroitement son argumentation. Le
jour où parvint à Cordoue la nouvelle de la défaite des Rūm/ s en la forteresse
d’Alarcos, nous sortîmes avec lui à la rencontre des messagers porteurs des
étendards du tyran Alphonse. Lorsque nous les eûmes rejoints et que nous vîmes
ces emblèmes ennemis retournés, le qādī se prosterna pour rendre grâce et tous,
l’imitant, nous nous prosternâmes pour remercier Dieu – exalté soit-Il ! – Il nous fit
alors citation du hadīth, rapporté par Abu Dawūd dans son ouvrage 39, selon lequel le
Prophète – sur lui bénédiction et salut ! –, lorsque lui parvenait l’annonce d’un
événement heureux ou d’une bonne nouvelle, s’empressait de se prosterner pour en
remercier Dieu – exalté soit-Il ! – ».
25 Durant les années 592-593 h. (11961197), le calife entreprit de grandes expéditions
victorieuses contre la région de Talavera et de Tolède. En 593 h. (1197), à Séville, dans
l’ambiance enthousiaste de ces campagnes répétées qui nécessitaient de gros
préparatifs matériels et des efforts de recrutement constants encouragés par un appel
soutenu au jihād, al-Mançūr se donna pour wazīr l’intransigeant Abu Zayd Ibn Yuwajjān
à qui il conféra les pleins pouvoirs. Même si aucun texte retrouvé ne nous parle
137
explicitement de rapports quelconques entre Averroès et cet Ibn Yuwajjān 40, il est
manifeste que la nomination de celui-ci au poste de wazīr était un gage donné par le
calife aux rigoristes de tout rang : il se reconnaissait ainsi redevable de ses exploits de
sainte guerre à leur ardeur. Dans le Bayān 41, il se trouve que la notification de la
désignation du nouveau wazīr est suivie de celle de la nomination du secrétaire-
historiographe (al-kātib al-mu’arrikh) Yūsuf “Ibn Ghamr” 42 aux fonctions complexes
d’« administrateur du patrimoine du souverain (mustakhlas) dans l’Aljarafe et Niebla,
charge à laquelle est ajoutée celle des sihām enlevés à leurs titulaires, avec le contrôle
de leur bonne utilisation ultérieure43 ». Si la spécificité de ces fonctions confiées à Ibn
Ghamr ne nous importe pas ici, il nous paraît par contre fort intéressant de noter la
présence, cette année-là, à Séville, de ce haut fonctionnaire, historiographe du procès
d’Averroès.
26 D’après le Bayān, al-Mançūr quitta Séville « le lundi 24 du mois de [...] 44 – nous sommes
dans les premiers mois de 593 h. (1197) – pour se rendre à Cordoue, avec l’intention d’y
séjourner (li-l-istitān) ». C’est lors de ce séjour qu’allait se dérouler le procès d’Ibn Rushd
al-Hafīd, après lequel le calife organisa encore en al-Andalus une troisième et dernière
expédition, qui le ramena vers Talavera, la région de Tolède et la forteresse de Majrīt
(Madrid) ; après celle-ci, il revint à Cordoue en ramadan (9 e mois) pour son Te Deum
d’action de grâces dans la Grande Mosquée durant la nuit du 27 – la nuit du Destin
(laylat al-qadr) – de ce saint mois45.
27 Le récit du procès figurait dans un Ta’rīkh composé par Abū-l-Hajjāj Yūsuf Ibn Ghamr,
secrétaire fonctionnaire. L’ouvrage était sans doute une chronique du règne d’al-
Mançūr et, vraisemblablement, d’une partie de celui d’An-Nāçir. Le livre, comme tant
d’écrits almohades, ne nous est pas parvenu et ne nous est connu que grâce à des
écrivains postérieurs qui y font référence ; c’est le cas, en particulier, des deux “al-
Marrākushī/s” contemporains, Ibn ‘Abd-al-Malik auteur du Dhayl wa-t-Takmila et Ibn
‘Idhārī auteur du Bayān al-mughrib, qui vécurent un siècle après Ibn Ghamr et Averroès,
alors qu’avaient disparu les Almohades, au début de l’époque mérinide. Leurs deux
ouvrages, le Dhayl et le Bayān, appartiennent à des catégories différentes : le Dhayl est
un dictionnaire biographique tandis que le Bayān est une chronique. Le récit du procès
de Cordoue par le témoin Ibn Ghamr figure, chez Ibn Abd al-Malik dans la notice
consacrée à Averroès46, et chez Ibn ‘Idhārī dans la chronique de l’année 593 h. 47. Notre
chance, ici, est donc d’avoir, sous les yeux, deux utilisations d’une même source par
deux contemporains48.
28 Ibn ‘Abd al-Malik, dans sa notice sur Averroès, indique à la fois sa source, la
“Chronique” (Ta’rīkh), d’Abū-l-Hajjāj Ibn Ghamr, et le climat dramatique de l’épisode en
disant que cet auteur avait souffert (‘alima) en faisant l’exposé de ces faits. Ibn ‘Idhārī
après avoir mentionné le retour du calife à Cordoue indique que « cette année-là, le qādī
Abū-l-Walīd Ibn Rushd petitfils fut frappé de disgrâce ». Puis il fait, sans citer de source,
un récit plus bref (une quinzaine de lignes) sur le sujet, qui, à quelques mots près, est le
même que la première partie de celui donné par Ibn ‘Abd al-Malik citant Ibn Ghamr. À
qui l’auteur du Bayān a-t-il emprunté ce texte ? J’ai personnellement la conviction
qu’Ibn ‘Idhārī a pris directement ce texte dans le Ta’rīkh d’Ibn Ghamr, ce « livre de
Yūsuf le secrétaire », qui figure dans la bibliographie de son Introduction du Bayān 49et
138
qu’il “utilise”, à mon sens, pour traiter du règne d’al-Mançūr et de la plus grande partie
de celui d’An-Nāçir50. Nous disposons donc aujourd’hui de deux “reprises” du récit du
procès d’Averroès écrit par le témoin Ibn Ghamr : celle d’Ibn ‘Abd-al-Malik et celle
d’Ibn ‘Idhārī. À leur époque, la consigne était de “désalmohadiser” 51 le plus possible les
textes almohades utilisés. On peut donc penser que, sous leurs plumes, certaines
formulations ont disparu, comme, par exemple, l’appellation de al-’Amr al-azīz pour
désigner le calife. Ceci dit, nous allons considérer le texte d’Ibn ‘Abd al-Malik comme un
reflet fidèle de celui d’Ibn Ghamr et constater, en conséquence, qu’Ibn ‘Idhārī, sans
trahir le récit de sa source, l’a réduit et mis à son goût pour lui faire sa place dans le
Bayān.
29 Des mots très appropriés sont d’abord utilisés (§ 1) pour décrire la rupture qui s’était
produite entre Averroès et une partie de la population de Cordoue travaillée par ses
adversaires. Entre lui et eux était apparue une “inimitié” (wahsha) déclarée qui avait
pour cause la “jalousie” (muhāsada) et la “rivalité” (munāfasa) avivées par le long temps
de leur vie ensemble (tūl al-mujāwara) : allusion vraisemblable aux trois générations des
Ibn Rushd comme cadis de Cordoue. Puis (§ 2-3) est dénoncée la manipulation des
textes d’Averroès par ses adversaires et l’insistance que mirent ceux-ci à l’accuser de
vouloir donner aux raisonnements de tabī’a 52 priorité sur les arguments de sharia, non
sans jouer sur l’assonance des deux mots dont le plus fort leur paraissait, de toute
évidence, être le second. Ces récriminations à l’encontre d’Averroès auraient surgi (§ 6)
au moment de la reprise, devenue possible autour du calife dans le palais de Cordoue,
des débats de mudhākara. Un mot crève alors le texte, celui des “erreurs” (hafawāt)
mises en évidence par les adversaires d’Averroès (§ 7-8). On apprend (§ 9) que
« l’unanimité du plenum » (ijtimā’al-mal’i) obligea le calife à condamner Averroès, mais
qu’il écarta la peine de mort (§ 10), attitude que l’on peut rapprocher de celle qu’il avait
eue un an et demi plus tôt en honorant le cadi-philosophe alors qu’on s’attendait à ce
qu’il le fît exécuter. Ensuite est décrite la seconde séance tenue dans « la Grande
Mosquée des musulmans » (§ 11), dite encore « l’illustrissime Grande Mosquée à
Cordoue » (§ 13). Cette séance a été organisée par les tālib/s et les faqīh/s sans que soit
signalée la présence du calife. Aux côtés d’Ibn Rushd figure un second accusé (§ 12), le
qādī Abū ‘Abd Allāh b. Ibrāhīm al-’Uçūlī auquel on reproche des opinions hétérodoxes
exprimées sans gêne. Ces deux hommes – sera-t-il dit plus loin (§18) – « étaient des
savants au savoir inégalé en leur temps ». Intervient (§ 14) un avocat modéré, le qādī
Abū Abd Allāh Ibn Marwān, pour exposer que la falsafa est comme le feu dont on peut se
servir à bon et à mauvais escient. Puis le khatīb Abū ‘Alī.
30 (Préambule)54
31 « 1. Quant à Abū-l-Walīd Ibn Rushd, entre lui et les Cordouans, s’était anciennement
développée une inimitié qu’avaient entraînée (jarrat-hā) 55 des motifs de jalousie 56,
ainsi que la rivalité née d’une longue convivialité.
32 2. Les requérants s’étaient activés pour lui reprocher (li-na’yi) 57 certaines choses
dans ses compositions (muçannafāt), établissant qu’il s’y écartait des normes de la
139
36 (Préambule)
37 « 1. Cela se produisit parce que59, entre lui et les Cordouans, s’était anciennement
développée une inimitié qu’avaient suscitée (‘ahdathat-hā)60 des motifs de jalousie.
38 2. Les requérants s’étaient activés pour échafauder (li-s-sa’yi) des choses contre lui
(prises) dans ses ouvrages (tawālīf), établissant qu’il s’y écartait des normes de la shari’a
[la Loi religieuse] et y donnait sa préférence à l’arbitrage de la tabī’a [la Nature].
39 3. Ils en rassemblèrent de nombreuses expressions et des passages entiers qui souvent
d’ailleurs étaient inexacts mais qui furent regroupés sur des feuillets dont on prétendit
que certains avaient été écrits de sa main.
40 4……………………
41 5. [Paragraphe omis]
48 6. Lorsque donc [en l’année 693 h.] survint cet attardement d’al-Mançūr à Cordoue,
qu’il y prolongea longuement son séjour et que les gens se complurent (anisa) en des
140
n’atteignait leur perfection ni ne pouvait prétendre tisser avec le métier à tisser qui
était le leur !
62 19. Les disciples d’Abū-l-Walīd s’éparpillèrent un peu partout. »
68 Si le récit du Bayān est deux fois plus court que celui du Dhayl, c’est avant tout parce
qu’Ibn ‘Idhārī a fait tenir le procès en une unique séance, dans un majlis califal. En
éliminant donc la seconde séance, l’auteur du Bayān a très délibérément évité
d’entériner la mise en scène de la condamnation d’Averroès proclamée dans la Grande
Mosquée de Cordoue, “saint des saints” de l’Islām en al-Andalus et mosquée-symbole
du Bayān. Faut-il aller jusqu’à penser qu’il refusa ainsi qu’on pût lire dans sa chronique
que la Mosquée avait chassé le philosophe ? Sur les motifs de la condamnation, Ibn
‘Idhārī a gardé l’essentiel du texte d’Ibn Ghamr et en particulier (§ 2) l’accusation
portée contre Averroès « de s’être écarté des normes de la sharia en donnant sa
préférence à l’arbitrage de la tabla ”. De même, non seulement il a consigné les allusions
(§ 7 et 8) aux “erreurs” (hafawāt) de l’accusé, mais il a ajouté, de sa plume, à leur sujet,
« qu’elles révélèrent la nocivité de tout ce qui est système61 » (wa ‘a’rabat ‘an sū’i kull
manhaj), laissant peut-être ainsi apparaître sa désapprobation personnelle pour une
méthode rationnelle totalement livrée à elle-même et érigée en système.
69 Il est remarquable que l’historien maghribin Ibn ‘Idhārī, au moment de notifier ce qui
avait obligé le calife à laisser condamner Averroès (§ 9), remplaça la formule d’Ibn
Ghamr « étant donné l’unanimité du plenum » (‘inda ijtimā’al-mal’i) par une autre de
même facture : « étant donné le plein accord des tālib/s » (‘inda ittifāq at-talaba). Je pense
qu’ici l’auteur du Bayān se refusa à propager l’information selon laquelle la
condamnation avait été prononcée du fait de l’ijtimā’ (ce mot connote celui d’ijmā’),
c’est-à-dire en vertu du consensus communautaire, ne voulant pas qu’Ibn Rushd, dans
l’histoire, fût considéré comme un exclu. Sa source lui offrit un subterfuge : les tâlib/s –
dont on comprend, sans que cela soit dit, qu’ils avaient fait partie du plenum
accusateur – étant désignés (§ 11) comme chargés d’organiser la seconde séance, il alla
les chercher là pour les faire intervenir, dans son texte, à la fin de l’unique séance dont
il parle, dans la formule « étant donné le plein accord des tālib/s ». Ainsi, Ibn ‘Idhārī se
142
70 Les autres auteurs, bien connus, sont antérieurs aux deux précédents. Ils partagent une
singularité qui n’a peut-être pas été assez prise en considération : après avoir vécu dans
le Maghrib et l’Andalus des califes almohades mu’minides, c’est « à l’étranger », hors de
l'aire mu’minide, qu’ils ont rédigé les ouvrages où ils nous parlent de l’affaire
Averroès63. Tel est le cas de ‘Abd alWāhid al-Marrākushī, exilé au Mashriq où il rédigea
son Mu’jib ; d’Ibn al-’Abbār le valencien établi dans la Tunis hafçide où il composa sa
Takmila ; d’Ibn Sa’īd al-Maghribī qui termina son familial Mughrib et écrivit ses Ghuçūn
dans l’Égypte ayyoubide ; et aussi du qādī sévillan Abū Marwân al-B ājī 64 exilé à Damas
où il fut l’informateur d’Ibn Abī ‘Uçaybi’a auteur des ‘Uyūn.
71 Un caractère commun constaté chez ces maghribī/s et andalusī/s s’exprimant hors de
leur terre mu’minide sur l’affaire Averroès me paraît être la grande modération de leur
propos. Soucieux qu’ils étaient, semble-t-il, du regard porté par les hommes du
Mashriq, berceau de l’IsIàm, sur leur “Occident” (Maghrib) almohade, ces auteurs ont
peu insisté sur la nature idéologique de la mihna d’Ibn Rushd. L’accusation majeure
d’avoir préféré l’arbitrage de la tabla au respect des normes de la sharia n’est reprise par
aucun d’entre eux. On évoque seulement la trop grande passion d’Averroès et de ses
partisans pour la falsafa. « Abū-l-Walīd Ibn Rushd le cordouan – écrit Abū Sa’īd al-
Maghribï65 – fut l’imām de la falsafa en notre siècle. Beaucoup d’ouvrages ont été écrits
par lui sur le sujet, ouvrages qu’il désavoua (jahada-ha) lorsqu’il vit qu’al-Mançūr, le
souverain mu’minide, se détournait (inhirāf) de cette science. C’est d’ailleurs à cause
d’elle qu’il l’emprisonna (sajana-hu). » De son côté, renseigné par le qādī Abū Marwān al-
Bājī, l’auteur des ‘Uyūn, évoquant les partisans d’Averroès qui furent inquiétés avec lui,
écrit qu’on se vengea d’eux « parce qu’on les avait convaincus de trop s’occuper de
“sagesse rationnelle” (hikma) et de sciences des Anciens (‘ulūm al-’awā’il) 66 ».
72 Avant que ne soit accessible le récit d’Ibn Ghamr grâce aux éditions du 6 e sifr du Dhayl et
du Bayān almohade, le seul texte cohérent dont on disposait sur la disgrâce d’Averroès
était le passage que lui a consacré Abd al-Wāhid al-Marrākushī dans le Mu’jib, à la fin de
son long chapitre sur le calife al-Mançūr67. En deux pages68, pour ses lecteurs
mashriquins, l’auteur raconte que cette « dure épreuve » (mihna shadīda) eut deux
causes : l’une « mal élucidée » (khafiyy) et l’autre « parfaitement claire » (jaliyy). La
cause mal élucidée (khafiyy), la plus ancienne – ’akbar ( ?) –, fut l’utilisation qu’avait
faite Averroès, dans son commentaire du livre des animaux d’Aristote, de l’appellation
143
de « roi des berbères » (malik albarbar) pour désigner le calife almohade chez lequel il
avait pu examiner une girafe69. Ici, dans le Mu’jib, il est expliqué qu’Averroès se disculpa
en montrant qu’il n’y avait rien là d’injurieux ; d’autres auteurs (ceux du Mughrib et des
‘Uyūn) (voir ci-après) avanceront qu’il affirma avoir écrit non pas malik al-barbar mais
malik al-barrayn70 « roi des deux terres » (Maghrib et Andalus). Vient alors, dans le
texte, cette phrase : « Ensuite, un groupe de ceux qui, à Cordoue, étaient ses adversaires
et prétendaient se rattacher à des ascendances familiales aussi nobles que la sienne,
intriguèrent contre lui auprès d’al-Mançūr et trouvèrent pour le faire condamner » la
cause claire (jaliyy) que fut la découverte, dans des feuillets lui appartenant, d’un
passage écrit de sa propre main où, à propos des opinions d’anciens philosophes, il
parlait de Vénus (Az-Zuharat) comme étant « l’une des divinités ! » Ce passage ayant été
montré au calife al-Mançūr, ce dernier aurait vivement reproché cette assertion à
Averroès et prononcé sur le champ la condamnation des sciences concernées (falsafa et
sciences anciennes, sauf médecine, calcul et science des astres) et fait envoyer dans
tout l’empire des lettres ordonnant de les abandonner.
73 On peut penser que dans ce récit, rédigé trois décennies environ après celui du témoin
Ibn Ghamr, ‘Abd al-Wāhid al-Marrākushī, tenant probablement compte de récits qui
avaient circulé postérieurement à l’événement, décida de construire sa relation à partir
de deux de ces anecdotes dont il fit les deux causes de la disgrâce d’Abūl-Walīd Ibn
Rushd. Aux mashriquins, il préféra raconter le mauvais effet produit par l’expression
“roi des berbères”, et l’allusion écrite à Vénus “divinité” que d’évoquer, comme l’avait
fait Ibn Ghamr, les “erreurs” (hafawāt) d’Averroès. Au centre du récit une évocation se
fait remarquer par son réalisme, c’est celle des adversaires cordouans d’Ibn Rushd « qui
prétendaient se rattacher à des ascendances familiales aussi nobles que la sienne ». Les
Ash’arī/s et autres envieux sont ici plus clairement désignés qu’ils ne l’étaient par Ibn
Ghamr (§ 1) parlant seulement d’hommes mus par la “jalousie” et la “rivalité”.
74 Dans les sources de peu postérieures au Mu’jib que sont la Takmila d’Ibn al-Abbār, le
Mughrib d’Ibn Sa’īd et les ‘Uyūn d’Ibn Abī Uçaybi’a – tous ouvrages composés au Mashriq
– il n’est pas question de comparution devant un tribunal mais seulement “d’épreuve”
(mihna et umtuhina), de “disgrâce” (nakba), de “vengeance” (verbe “n.q.m.”),
“d’humiliation” (verbe ‘ahāna), de “fâcherie” (verbe “s.kh.t.”) et de bannissement (nafy).
Comme dans le Mu’jib, les accusations portées contre Averroès sont anecdotiques. C’est
d’abord celle, reprise par le Mughrib et les ‘Uyūn , d’avoir manqué de respect à al-
Mançür dans le Commentaire du Livre des animaux en l’appelant “roi des berbères”
(malik albarbar). Dans les deux sources, il est dit – ce n’était pas dit dans le Mu’jib –
qu’Ibn Rushd se disculpa en affirmant qu’il n’avait pas écrit malik al-barbar mais malik
al-barrayn, ou roi des deux terres 71. Vient aussi l’accusation, donnée par les seuls ‘Uyün,
d’avoir traité trop familièrement ce même calife al-Mançür. Ibn Abï ‘Uçaybi’a a fait
raconter l’anecdote72 par son informateur, « le qādī Abū Marwān » ; « Une des choses
qui détourna (qalb min) al-Mançūr d’Ibn Rushd, c’est que celui-ci, lors d’un majlis d’al-
Mançūr73 auquel il assistait et pendant lequel il avait à lui parler ou à le faire participer
au débat, s’adressa (chaque fois) à al-Mançür en lui disant : « Tu entends, mon frère !
(tasma’yā ‘akhī !) » Cet incident, non daté, se produisit peut-être peu de temps avant le
procès d’Averroès, lors d’une des séances de mudhākara qui furent organisées en ces
jours-là comme l’a rapporté Ibn Ghamr (voir § 6). Remise dans ce contexte,
l’information prend toute son importance.
144
condamnés ensemble. Dans les ‘Uyūn84 juste après avoir indiqué qu’Averroès fut assigné
à résidence à Lucena, Ibn Abī TJçaybi’a parle d’un “groupe” (jamā’a) de dignitaires dont
on se vengea alors (nuqima ‘alay-him), qui furent exilés en d’autres lieux pour s’être
occupés de hikma et de sciences des anciens : « Le groupe de ces hommes, donc,
comprenait Abū-l-Walīd Ibn Rushd, Abū Ja’far adh-Dhahabï, le faqīh Abū ‘Abd Allah
Muhammad b. Ibrāhīm qādī de Bejaïa (Bijāya), Abū-r-Rabï’“al-Kafīf” (l’aveugle) et le
poète et “anthologue” (hāfiz) Abū-l-’Abbās al-“Qurâ’ï” (déformation de al-Jarāwī). » Le
troisième personnage est le co-condamné du récit d’Ibn Ghamr. Les deux informations,
celle donnée par le Dhayl et celle donnée par les ‘Uyūn, apparaissent comme tout à fait
conciliables.
79 On peut penser en définitive qu’au procès de Cordoue ils furent bien deux à être
condamnés ensemble, Averroès et Abū ‘Abd Allah Muhammad b. Ibrāhīm, de son nom
de famille “al-Mahrī”, surnommé “al-’Uçūlī”, et que d’autres furent contraints à l’exil
ou mis sous surveillance, dont les trois désignés ici : le médecin-philosophe Abū Ja’far
adh-Dhahabï, le dévot Abū-r-Rabī’al-Kafïf et le poète Abū-l-’Abbās al-Jarāwī ; l’ensemble
de cette “répression” fut historiquement retenu sous l’appellation de mihna d’Ibn
Rushd.
80 D’après le Dhayl85, ce Sévillan, après des études à Alexandrie d’où un de ses maîtres le fit
expulser à cause de ses idées jugées dangereuses, s’installa au Maghrib central et
enseigna, comme spécialiste des ‘uçūl (d’où son surnom), successivement à Alger (Jazā'ir
Bani Mazghanna) et à Bejaïa (Bijāya) où il occupa à deux reprises la charge de qādī.
Introduit à la cour du calife al-Mançūr à Marrakech, il s’y fit remarquer – dans le récit
du procès par Ibn Ghamr – par ses prises de position hétérodoxes. Cela, ajoute Ibn ‘Abd
al-Malik, irrita le calife et fut la principale des causes qui obligèrent celui-ci à le
condamner à être exposé en public pour subir les malédictions des gens et à se tenir
debout pendant qu’on lui crachait au visage86. Ainsi, dans le même procès, fut-il associé
à Ibn Rushd “le jeune” (aç-çaghīr) pour avoir adhéré à la même haïssable école (bi-tilka-t-
tarīqat al-mashnū’a). Interrogé par le calife, il confirma qu’il s’adonnait à la même
science ; al-Mançūr et tous les assistants « s’étonnèrent de l’entendre répondre ainsi en
toute vérité à la question qui lui avait été posée, se révélant de la sorte tel qu’il était.
Cette épreuve (mihna) révéla chez lui une fermeté, une égalité d’humeur et une force de
caractère qui firent l’admiration des témoins. Ensuite, il fut déporté à Aghmât et
contraint d’y résider ». Nous avons là, sous la plume de l’auteur du Dhayl, inspiré très
vraisemblablement encore par le Ta’rīkh d’Ibn Ghamr, un excellent complément au récit
du procès. Nous apprenons comment se comporta celui qui partagea au plus près
l’épreuve d’Averroès.
81 Les trois autres personnages désignés par Ibn Abī ‘Uçaybi’a dans les ‘Uyūn n’étaient pas
présents au procès de Cordoue, mais furent « recherchés lors de la mihna d’Abū-l-Walīd
Ibn Rushd » (mim-man tuliba ‘inda mihna Abīl-WalīdIbn Rushd), selon la formule utilisée
par Ibn Sa’īd al-Maghribī87.
146
82 Il est surtout connu pour le rôle, abondamment mentionné par les sources, que le calife
voulut lui faire jouer après son retour en grâce88. Les qualités que lui reconnurent ses
contemporains furent si exceptionnelles que le critique AshShaqundī déclara un jour :
« Si quelques hommes ont réalisé en eux l’idéal de la perfection humaine (al-kamāl al-
insānī), je pense qu’on peut en nommer trois : Aristote, Ibn Sīnā (Avicenne) et Abu Ja’far
adh-Dhahabi89. » Ce jeune médecin-philosophe avait été appelé de Valence à Marrakech
par al-Mançür dès le début de son règne et nommé premier médecin à la cour. D’après
Ibn ‘Abd al-Malik, après la condamnation de Abū ‘Abd Allah Ibn Ibrāhīm et d’Ibn Rushd,
« il rejoignit “Qashrüh” (localité non identifiée) et s’y tint caché pour ne pas être inclus
avec eux dans cette mihna... ». Cette information du Dhayl est complétée par celle que
donne Ibn Sa’īd al-Maghribī dans ses Ghuçūn 90 en précisant qu’il la prend au Ta’rīkh
d’Ibn Ghamr : « Il fut de ceux qui furent recherchés lors de la mihna d’Abūd-Walīd Ibn
Rushd, au temps d’al-Mançūr, parce que considéré comme homme de falsafa. Il resta
(d’abord) introuvable. Ensuite, lorsque al-Mançūr apprit qu’il était à Grenade au service
du (gouverneur) le sayyid Abū-l-Hasan ‘Alī b. Abī Hafç b. ‘Abū al-Mu’min, il écrivit à ce
sayyid pour lui demander de tenir une réunion publique lors de laquelle Abū Ja’far adh-
Dhahabī, debout, devrait subir les malédictions de tous. »
83 L’exigence califale de malédiction publique pour Abū Ja’far quand on l’eut retrouvé – la
même qui avait été imposée aux deux condamnés de Cordoue – révèle l’aspect formel
de peines “canoniques” en usage dans les sociétés de ce temps, la société almohade en
l’occurrence. Cela devient plus clair encore quand on prend connaissance de la suite du
texte des Ghuçūn : ayant lu la lettre du calife, le sayyid gouverneur expliqua à Abū Ja’far
qu’il fallait obéir et organisa, avec la connivence de dignitaires de son entourage, un
simulacre de séance où fut maudit par eux Abū Ja’far. Celui-ci, à ce moment-là,
emprunta au saint livre une prière de conclusion : « Notre Seigneur ! Ne dévie pas nos
cœurs après nous avoir guidés ; donne-nous une miséricorde venant de Toi. Tu es le
Suprême Donateur » (Qur’ān, III, 8)
Abū-l-’Abbās “al-Jarāwï”
84 Sur Abū-r-Rabï’al-Kafīf, donné comme membre du groupe de ceux qu’on exila parce
qu’accusés de « s’occuper de hikma et de sciences des anciens », nous n’avons aucun
autre renseignement, bien qu’Ibn Sharīfa l’assimile avec vraisemblance au sūfī Abū-l-
Rabī’b. Tāzkawārt al-Qabā’ilī91. Il n’en va pas de même d’al-Jarāwī, le « poète du califat
almohade92 », aujourd’hui sorti de l’oubli. On a de la peine à le reconnaître derrière une
nisba déformée, selon les éditions des ‘Uyūn, en al-Karāwī, al-Kurā’iyy, al-Qurā’ī, al-Kawārī,
al-Qawārī, ou al-Qarrābī. Mais sa vie peut être reconstituée grâce aux allusions trouvées
dans les ouvrages des biographistes93. Né vers 530 h. (1136), et mort octogénaire en 609
h. (1212), originaire de la région de Fès, and-conformiste impénitent qui traversa son
siècle la tête haute, il fut le familier des quatre premiers califes almohades. ‘Abd al-
Mu’min lui demanda très tôt de rivaliser avec les Andalous. Son anthologie poétique
non retrouvée (la Çafwat al-’adab ou “Raffinement de littérature”) devint la Hamāsa 94 des
Maghribins. Désigné comme homme de compagnie d’Ibn Munqidh (envoyé spécial de
Saladin au Maroc de 586 h. à 588 h.), il chanta les victoires d’al-Mançūr et en particulier
celle d’Alarcos. Comme poète, il fut décrié par les Andalous et moqué par Ash-Shaqundī
dans sa fameuse Risāla 95. Figurant donc parmi ceux qui furent inquiétés après le procès
147
d’Averroès parce qu’on les accusait de « s’occuper de hikma et de sciences des anciens »,
il est qualifié dans les ‘Uyūn non seulement de “poète” mais aussi de hāfiz, mot que j’ai
traduit par “anthologue”96 après avoir constaté qu’Ibn al-Abbār dans la Takmila fait de
lui un hāfiz ash-shi’r (mémorisateur de poèmes) et qu’Ibn Khallikān dans les Wafāyāt dit
qu’il atteignit « le summum » en cette matière, allusions évidentes à sa qualité d’auteur
de la Çafwat al-’adab.
85 Bien que les textes ne le mettent pas en rapport avec Averroès, la chronologie et la
localisation de leurs activités respectives nous montrent que les deux hommes ont pu à
maintes reprises se rencontrer. Il est toutefois difficile d’imaginer en quels termes ils
étaient l’un avec l’autre quand on connaît l’attitude de leur contemporain le sévillan
Ibn Çāhib açÇalāt qui a exclu al-Jarāwī de son Ta’rīkh al-mann 97, en raison seulement,
semble-t-il, de ses origines maghribines. Comment se comporta le cordouan Averroès
avec le maghribin al-Jarâwï ? Peut-être doit-on voir un indice de leurs bonnes relations
dans le fait que leur très jeune contemporain, le murcien Abū Bahr Çafwān at-Tujībī,
élève d’Averroès, a exalté leur souvenir à tous deux dans ses écrits 98.
86 Ibn Sa’īd al-Maghribī dans les Ghuçūn99, met aux prises al-Jarāwī et le rigoriste Abū Zayd
Ibn Yuwajjān désigné comme wazīr en 593 h. (1197) : « Lorsque Abū Zayd Ibn Yuwajjān
eut été pourvu, comme wazīr, de pouvoirs énormes, il excita (le calife) al-Mançūr contre
al-Kūrā’iyy (al-Jarāwī) en lui disant : “c’est un homme de poésie et d’amusement ! Ce
dont les majlis/s du califat ont besoin, c’est de la présence d’hommes de savoir et de
sérieux !”. Et il fut écarté. » Le poète fut donc la première victime de celui qui
encouragea et probablement organisa en sous-main toute la répression qui atteignit
son apogée avec le procès de Cordoue. Dans ce poète taxé de légèreté, se cachait aussi
un faylasūf qui avait très certainement pris connaissance des idées dont débattaient les
partisans d’Averroès.
87 Bien renseigné par son informateur le qādī sévillan Abū Marwān al-Bājī, Ibn Abī
‘Uçaybi’a, dans ses ‘Uyūn – qui sont une Histoire des médecins – a de la sorte
intelligemment montré qu’à la suite de la condamnation, à Cordoue, des deux
passionnés de falsafa qu’étaient Abūl-Walīd Ibn Rushd et Abū ‘Abd Allah al’Uçūlī, la
mihna orchestrée par le wazīr Ibn Yuwajjān avait eu pour principales autres victimes
trois hommes, faylasūf/s à leurs heures : le médecin Abū Ja’far adh-Dhahabī, le mystique
Abū-r-Rabī’al-Kafīf et le poète Abū-l-’Abbās al-Jarāwī.
le lâchèrent, il semble bien que la plupart lui restèrent fidèles 101. Le plus représentatif
de ceux qui affichèrent ouvertement leur désaccord avec leur ancien maître est peut-
être Abū Muhammad Abd Allah Ibn Hawt Allah al-Mālaqī. Elève dAverroès en sciences
islamiques, il se fit remarquer par son grand savoir en matière de hadīth et de fiqh,
écrivit des ouvrages sur ces sujets et devint, à Marrakech, l’un des professeurs des fils
d’al-Mançūr. Quand donc survint le procès de Cordoue, il rompit avec Abū-l-Walīd Ibn
Rushd et décida de l’éliminer de la liste de ses maîtres 102.
89 Fidèle à Averroès fut au contraire le murcien Abū-l-Qāsim Muhammad at-Tujībī, oncle
du sus-dit Çafwàn. On sait que, « lors de la mihna d’Abū-l-Walīd » (‘inda mihna Abī-l-
Walīd), il fut déposé de son poste de qâdi de Jâtiva (Shātiba) et « suivit (dans l’exil [ ?]) les
partisans du maître » (wa tatabba’a !'ash’hāba-hu)103, mais on ignore où il passa ces mois
difficiles. Fidèle aussi fut Ibn Tumlüs – Abū-l-Hajjāj Yūsuf Ibn Tumlūs ash-Shaqrī, le
“Alhagiag Bin Thalmus” des Latins – dont certains écrits sont arrivés jusqu’à nous 104. De
la même génération que Çafwàn at-Tujībī, il avait 33 ans au moment de la mihna. On ne
peut dire ce qu’il fit pendant ce temps d’épreuve.
90 Pour M. Bencherifa, les écrits anti-Averroès qui accompagnèrent ou suivirent de peu le
procès de Cordoue relèvent de ce que nous appellerions aujourd’hui une “campagne
publicitaire”105 (hamla ‘i’lāmiyya). Le calife avait décidé la condamnation, il fallut
l’orchestrer. D’après le récit d’Ibn Abd al-Malik (annexe, § 15), le procès lui-même
donna heu à un réquisitoire du Khatīb Abū ‘Alī Ibn Hajjāj, qui fit savoir aux musulmans
de Cordoue que les deux condamnés et leurs partisans « s’étaient montrés transfuges de
l’orthodoxie religieuse et transgresseurs des professions de foi des croyants ». La lettre
califale officielle de condamnation, rédigée par le secrétaire Abū Abd Allah Ibn
Ayyāsh106, fut expédiée de Cordoue vers Marrakech et toutes les métropoles des
provinces. Les écrits des accusés y sont taxés de dissimulation et d’hypocrisie. Une
khutba (prêche) anti-falsafa fut rédigée à cette époque par le qādī Abū Hafç ‘Umar as-
Sulamī al-’Aghmātī107 et intitulée : « Exhortation (faite aux croyants) à s’en tenir au
Livre et à la Sunna et à éviter la falsafa et les sciences des anciens ». Le leitmotiv de cet
écrit est simple : « Le Livre a été révélé ; toute la science s’y trouve et toute la sagesse. »
De ce qādī maghribin (en poste à Fès, à Tlemcen, a Aghmāt et aussi à Séville), on sait que
« le poète al-Jarāwī (al-Qūrā’ī), usant de sa verdeur proverbiale s’était montré agressif à
son égard et s’en était pris à sa réputation108 ». L’affaire Averroès se déroula dans une
société où, verbalement, les adversaires ne s’épargnaient guère.
91 A la campagne contre Averroès se joignit le fameux voyageur Ibn Jubayr qui s’y tailla
« la part du lion109 » (nashīb al-’asad). Dans les 27 vers des sept citations données par Ibn
‘Abd al-Malik dans le Dhayl à la fin de la notice d’Averroès 110, il s’en prend directement à
la personne de celui-ci et à sa qualité de faylasüf. On connaît l’apostrophe par laquelle il
reproche à Ibn Rushd (= “Fils de Droiture”) d’avoir trahi son appellation patronymique.
Cette hostilité pour Ibn Rushd peut mieux se comprendre une fois rappelés certains
événements de la vie d’Ibn Jubayr. Secrétaire à la cour du sayyid Abū Sa’īd à Grenade, il
y avait subi ce que l’on pourrait appeler son “épreuve par le vin” : on avait surpris sa
vigilance et on l’avait fait boire ! Humilié mais aussi irrité contre cette khaçça de cour
qui trahissait l’éthique tümartienne, il s’était repenti et avait décidé de faire le
Pèlerinage ; ce fut sa première rihla, de shawwâl 578 h. (février 1183) à muharram 581 h.
(avril-mai 1185)111, qui le mena en Égypte, à La Mecque, à Médine, en Irak et en Syrie.
Exaspéré en Orient par certains abus, il avait proclamé à qui voulait l’entendre que
seuls les Almohades du Maghrib pourraient faire triompher l’Islam authentique sur sa
149
terre d’origine112 ! Un dirigeant pourtant avait trouvé grâce à ses yeux : Çalāh ad-Dīn
(Saladin). Revenu à Grenade quelques mois après la mort du calife Abū Ya‘qüb et
l’accession au pouvoir à Marrakech de son fils Abū Yūsuf Ya‘qūb al-Mançūr, il avait sans
doute espéré que le nouveau souverain, à partir du Maghrib, ferait cause commune
avec Saladin pour le triomphe de l’Islām intègre et conquérant, c’estàdire de l’IsIàm
almohade. Quand il apprit, en 583 h. (1187), que Çalāh ad-Dīn avait repris Jérusalem aux
Croisés et l’avait rendue à l’Islām, sa joie fut si grande qu’il décida d’entreprendre un
nouveau voyage pour remercier Dieu. Ce fut sa deuxième rihla, effectuée en un an et
demi (années 585 h. (1189) – 587 h. (1191) et qu’il résuma ensuite en ces mots :
« Dieu, dans sa miséricorde, m’a donné de pouvoir réunir dans le même voyage la
visite du sanctuaire d’Ibrähīm (Abraham) – sur lui soit le salut ! – à Hébron (al-
Khalīl), la visite (du tombeau) de l’Élu (al-Mushtafä) – que Dieu lui accorde
bénédiction et salut ! – à Médine, et la visite des Trois Mosquées 113, cela en une seule
année à l’aller, et en un seul mois au retour114 ! »
92 On peut deviner dans quel état de ferveur était notre pèlerin lorsqu’il rentra à Grenade
en 587 h. (1191). Il décida alors de vivre « en se consacrant exclusivement à
l’enseignement du hadīth et de la mystique (tasha wwuf) et à la transmission de ce qu’il
avait acquis. En même temps, il veilla à une plus grande pratique de la vertu, pratiqua
une austérité plus authentique et multiplia les œuvres pies115 ». En 591 h. (1195), il fêta,
à Grenade, la victoire d’Alarcos, enthousiaste en constatant qu’al-Mançūr faisait en al-
Andalus ce que là-bas faisait Saladin. Son séjour de jadis à la cour du gouverneur Abū
Sa’īd avait pu le convaincre que la khāshsha de son pays pratiquait un Islam douteux et
que le salut était dans la foi simple des hommes du jihād Quand eut heu le procès de
Cordoue, il prit naturellement parti contre la falsafa et insulta le champion de cette
discipline, Averroès116. Il semble donc que l’inimitié d’Ibn Jubayr à l’égard d’Averroès
fut engendrée par les circonstances mêmes de sa vie plutôt que nourrie par une
argumentation idéologique.
son fils an-Nāçir, les autres “accusés” furent rendus à leurs emplois : Abū Abd Allāh
al-’Uçūlī, le co-condamné de Cordoue, quitta son exil d’Aghmāt et retrouva son poste de
grand-qādī à Bejaïa 123 ; le poète al-Jarāwī retrouva les faveurs de la cour et reprit son
rôle de chantre du califat auprès d’an-Nāçir le nouveau souverain 124, malgré le maintien
à son poste du wazīr Abu Zayd Ibn Yuwajjān qui ne serait écarté que plus tard,
accompagné des sarcasmes du poète125 ; le qādi Abū-l-Qāsim Muhammad at-Tujībī qui
avait été dépossédé de son poste à Jativa (Shātiba) fut nommé à Denia (Dāniya) 126 ; Ibn
Tumlūs, disciple fidèle d’Averroès, ne tarda pas à être appelé à Marrakech pour faire
partie du corps des médecins d’an-Nāçir127. Quant à Ibn Jubayr, nous le trouvons
assistant, respectueux, aux côtés du mystique Ibn ‘Arabī, au départ de la dépouille du
philosophe pour Cordoue128.
96 Il y a 150 ans, connaissant très peu de chose de la bibliothèque arabe andalouse et
maghribine postérieure au XIIe siècle, Ernest Renan écrivait que celui qui fut « le plus
célèbre des Arabes aux yeux des Latins » (...) « ne fit point école chez ses compatriotes »
et demeura « tout à fait ignoré de ses coreligionnaires129 ». On ne peut aujourd’hui
retenir cette position. M. Bencherifa, dans ses pages consacrées à l’après-Averroès 130,
énumère un certain nombre d’intellectuels andalous ou maghribins qui, dans les XIII e et
XIVe siècles, prêtèrent intérêt aux mêmes catégories de sciences qu’Averroès. Cela va
d’Ibn ‘Amīra al-Makhzūmī131 à Ibn Khaldün en passant par Hāzim al-Qartājannī 132,
al-’Abili et bien d’autres. Le cas d’al-’Âbilī (Abu ‘Abd Allah Muhammad b.Ibrāhīm) est
particulièrement intéressant133. Né à Tlemcen vers 680 h. (1280), passionné très jeune
par les mathématiques, élève à Fès du savant juif Khallūf al-Maghīlī, puis à Marrakech
du grand Ibn al-Bannā’, il fit partie, au milieu du 8 e /XIV e siècle, de l’expédition
organisée depuis le Maroc par le souverain mérinide Abū-l-Hasan vers Tunis où il eut
pour élève Ibn Khaldün. Celui-ci nous dit avoir été par lui initié aux sciences
rationnelles (al-’ulūm al-’aqliyya) et signale que parmi les ouvrages que les étudiants
avaient entre les mains en ce temps figuraient les “Commentaires moyens (talākhīç) des
livres d’Aristote par Ibn Rushd134 ”. Rien d’étonnant donc qu’Ibn al-Khatīb, dans son
Ihāta, mentionne, à propos de son ami Ibn Khaldūn, qu’il « résuma beaucoup d’ouvrages
d’Ibn Rushd (lakhkhasha kathīr min kutub Ibn Rushd)135 ».
97 À bien regarder vivre, dans les textes, donc dans l’histoire, les pays d’Islam, et en
particulier le Maghrib, on s’aperçoit que si le plus grand nombre des croyants s’en sont
tenus à la méthode confiante de l’adhésion à la Vérité par la foi 136, il y eut toujours,
minoritaires certes, ceux que les études entraînaient sur les chemins de la réflexion et
du raisonnement, encouragés qu’ils y étaient par les nombreux passages du Livre
prônant le recours à la “sagesse” (hikma). L’Islām, dans son essence, c’est-à-dire dans
son acte de totale soumission au Créateur de tout, ne fut pas plus offensé par les idées
d’Averroès qu’il ne l’avait été précédemment par celles des Mu’tazilites, d’al-Farābī,
d’Ibn Sīnā (Avicenne) ou des Frères de la Pureté (Ikhwān aç-çafā).
***
que “l’affaire Averroès” ne fut que fortuite (‘amr zarfī) et que notre faylasūf et ses pairs
ne furent pas en conflit avec l’Islām mais avec certains de leurs contemporains,
majoritaires, partisans exclusifs de la seule appréhension de la Vérité par la foi. Quant
au second point, s’il a pu être traité aussi magistralement par Renan, c’est en raison de
l’excellente connaissance qu’avait celui-ci de l’histoire religieuse de la chrétienté du
Moyen Âge et de la Renaissance, mais aussi en raison de sa remise en question
personnelle de la foi de ses ancêtres. Pour Renan, la plus sévère “disgrâce” (mihna et
nakba) historique et la plus forte condamnation des idées que l’on prêtait à Averroès
furent déclenchées dans la chrétienté par l’école dominicaine et thomiste pour tenter
d’éteindre l’enthousiasme dangereux soulevé dans certains milieux intellectuels
chrétiens. Les causes de cette “disgrâce”-là sont évidemment à chercher dans la société
chrétienne et, en particulier, dans “l’épaisseur” des dogmes christiques accumulés
depuis Jésus (Isā) par les Pères, les conciles et les Docteurs. Ce n’est pas en Islam, mais
dans la chrétienté, que les idées d’Averroès ont suscité la plus grande peur, et, du point
de vue religieux, l’histoire montre que les thomistes avaient raison d’avoir peur.
L’averroïsme n’at-il pas été, en terre chrétienne, à l’origine d’une scission progressive
entre foi et raison et de l’apparition de la pensée laïque indépendante ?
99 En terre d’IsIàm, les tenants de la foi et du légalisme (sharī’a) côtoient, aujourd’hui
comme hier, les partisans de la réflexion active et de l’observation attentive des lois de
la nature (tabī’a). Tous se veulent bons musulmans et se réfèrent au même Livre.
NOTES
1. M. BENCHERIFA, Ibn Rushd... alhafīd. Sīra wathā’iqiyya (ibn Rushd le petit-fils. Biographie et documents),
Rabat 1999 ; la présente contribution doit beaucoup à cet ouvrage, qui s’appuie surtout sur les
dictionnaires bio-bibliographiques. Auparavant, j’avais déjà abordé la question de la disgrâce et
du procès d’Averroès dans E. FRICAUD, « Les talaba dans la société almohade (Le temps
d’Averroès) », Al-Qantara, XVIII, 1997, p. 379-383.
2. Mohammed Bencherifa se réfère à la thèse d’Ernest RENAN, Averroès et l’averroïsme, dans sa
traduction arabe : Ibn Rushd wa-r-rushdiyya, ‘Adil Zu’aytar, Le Caire, Dâr ‘ihyā’l-Kutūb al ‘arabiyya,
1957.
3. Voir Estudios onomastico-biográficos de al-Andalus, IX, Madrid, 1999.
4. La formule est d’Alain de Libera ; voir Averroès, Discours décisif, trad. Marc Geoffroy, Paris
(Flammarion), 1996, introduction, p. 73.
5. Dans la première partie de la vie d’Averroès se situent, après sa naissance en 520 h. (1126), ses
études étonnamment diversifiées sous l’égide se son père, qui fut, comme son grand-père, un
temps, qādī de sa ville, et son engagement enthousiaste dans les années “40” (entre ses vingt et
ses trente ans) au service du tawhīd : séjour à Marrakech au moment où ‘Abd-al-Mu’min
organisait le recrutement des tālib(s) et la formation des hâfiz(s), et présence probable à Salé en
546 h. dans la délégation des Cordouans et des Sévillans venus reconnaître ‘Abd-al-Mu’min ; ses
premiers écrits pro-almohades : le Sharh al-’aqīdat al-humrāniyya, commentaire d’une ‘aqīda
(“profession de foi”) d'Ibn Tūmart, dont M. Bencherifa a présenté une page inédite retrouvée (Ibn
153
Rushd..., p. 48), et la Maqāla fī kayfiyya dukhūli-hi fi l-’Amr al-'azīz... (“Épitre pour expliquer comment
il entra au service de l’Autorité toute-puissante”, c’est-à-dire le pouvoir almohade).
6. Ses rencontres avec le calife Abū Ya‘qüb datent de cette période, lors du long séjour que fit
celui-ci à Séville de 566 h. (1171) à 571 h. (1175) : introduit par Ibn Tufayl, il fut invité à
entreprendre le commentaire des livres d’Aristote (Cf. Mu'jib, éd. Casablanca, 1978, p. 353-354 ; M.
BENCHERIFA p. 150-152). De cette période sévillane datent aussi sa participation à l’expédition de
Huete (Wabda) en 567 h. (1172) attestée par le témoin sévillan, Ibn Çāhib aç-Çalāt (Al-Mann,
p. 495), son déplacement à Marrakech en 578 h. (1182), en compagnie d’autres médecins d’Al-
Andalus, à la demande du calife Abu Ya‘qūb malade (Bayān almohade p. 152), sa désignation
comme premier médecin de la cour, encore sur intervention d’Ibn Tufayl, sa présence à Tinmal,
en la même année 578 h. aux côtés du calife guéri et sa visite des tombes d’Ibn Tümart et de ‘Abd
al-Mu’min, en compagnie de son collègue Abü Bakr Ibn az-Zuhr et du narrateur Ibn Çahib aç-
Çalât (Bayān almohade, p. 148 ; M. BENCHERIFA, p. 213, note 7).
7. Les recherches de M. BENCHERIFA, Ibn Rushd..., p. 206-208, permettent d’établir qu’après avoir
accédé à ce poste, où il remplaçait Ibn aç-Çaffār, il resta en bons termes avec ce dernier, dont le
petit-neveu épousa une fille d’Averroès.
8. Bayān almohade, p. 156 ; M. BENCHERIFA, Ibn Rushd..., p. 21.
9. Al-Maqqarī, Nafh attīb, I, p. 470. J’ignore si l’archéologie a trouvé trace de ce palais.
10. Rapporté par Ibn Abī ‘Uçaybi’a dans ses ‘Uyūn, éd. Beyrouth (Dār maktabat al-hayāt), p. 531.
11. M. BENCHERIFA, Ibn Rushd..., p. 202-203, citant les Futūhāt d’Ibn ‘Arabi.
12. Témoignage de Ash-Shaqundī cité par Ibn Said al-Maghribī, Mughrib, éd. Dayf, I, p. 105 ; M.
BENCHERIFA, Ibn Rushd..., p. 16 et 284.
13. Cette mutation du sayyid Abü Yahyā de Cordoue à Séville nous est connue, sans précision de
date, par un passage du Nafh at-tib d’al-Maqqarī, I, p. 462.
14. Histoire de l’Espagne musulmane, II, p. 136.
15. Mu’jib, éd. Casablanca, 1978, p. 403-404 ; M. BENCHERIFA, Ibn Rushd..., p. 64.
16. Mu’jib, p. 400401 ; M. BENCHERIFA, Ibn Rushd..., p. 72.
17. M. BENCHERIFA, Ibn Rushd..., p. 72-73.
18. Ibid., p. 73, l’auteur pense que, dans cette campagne contre les partisans des furu, fut aussi
mobilisé le jeune Abu 1-Hasan ‘Alī Ibn al-Qattān (âgé de moins de trente ans), qui composa alors
son Al-’iqnā’fī masā’il al’ijmā’, et renvoie à la notice du Dhayl consacrée à cet Ibn al-Qattān père : sifr
8, p. 165-195. Trad. française de cette notice dans Estudios onomastico-biograficos..., IX, Madrid,
1999.
19. M. BENCHERIFA , Ibn Rushd..., p. 180, note 3.
20. Ibid., p. 69-70 et 181.
21. Cet Abū ‘Âmir Yahyâ al-Ash’arī occupe plus tard le poste de grand qādī de Cordoue qu’avait,
en vain, brigué son père ; il y est nommé en 633 h. (1236) : c’est le dernier qādīde la Cordoue
musulmane (M. BENCHERIFA, Ibn Rushd..., p. 182).
22. Ibid., p. 181-182.
23. L’anecdote est racontée au début de la longue notice consacrée à Averroès dans le Dhayl (sifr
6, p. 22) (M. BENCHERIFA , Ibn Rushd..., p. 70). Ce livre, lit-on, traitait des Asbâb al-khilāf al-wāqi’bayna
‘a’immat al-’amçār min wad’i badi fuqahā’Khurâsân « Des causes de la divergence constatée chez les
sommités de diverses régions par rapport à la position de certains juristes du Khurâsân ».
24. Takmila, notice 1653 (M. BENCHERIFA, Ibn Rushd..., p. 71).
25. Pour un curriculum vitœ de ‘Abd-al-Kabīr al-Ghāfiqī, voir ibid., p. 237-239.
26. Ces phrases forment l’intégralité du témoignage fourni par l’auteur du Dhayl d’une part dans
la notice consacrée à ‘Abd-al-Kabïr (sifr 4, notice 407, p. 233-234) et d’autre part dans celle
consacrée à Averroès (sifr 6, notice 51, p. 28-29) dans laquelle (p. 29) se poursuit tout le reste du
récit (M. BENCHERIFA, Ibn Rushd..., p. 37-38).
154
27. Voici la liste des allusions au peuple des ‘A d dans le Qur’ān : VII, 65-74 ; IX, 70 ; XI, 50-59-60 ;
XIV, 9 ; XXII, 42 ; XXV, 38 ; XXVI, 123 ; XXIX, 38 ; XXXVIII, 12 ; XL, 31 ; XLI, 13, 15 ; XLVI, 21 ; L, 13 ;
LI, 41 ; LUI 50 ; LIV, 18 ; LXIX, 4,6 ; LXXXIX, 6.
28. Voir sa notice dans la Takmila d’Ibn al-’Abbār.
29. M. BENCHERIFA, Ibn Rushd..., p. 238, note 36 se référant au Barnāmajshuyūkh ar-Ru’aynī.
30. Pour le même auteur (p. 74 et 176), il n’est pas raisonnable (ghayr ma’qūl) d’admettre
qu’Averroès ait pu tenir le propos que ‘Abd-al-Kabīr lui prête sur les ‘Ad, et aucun homme
intelligent ('āqil) ne peut imaginer qu’à cette époque, « un grand qâdi de Cordoue, gardien du Livre
et de la Sunna », ait proféré une telle dénégation. Selon lui, nous sommes en présence d’un
mensonge calomnieux sur les lèvres d’un élève devenu l’adversaire de son maître.
31. En 591 h. pour le Bayān.
32. Dhayl, sifr 6, p. 25,1. 11-14 et Bayān almohade, p.226, 1. 10-12.
33. Bayān almohade, p. 218.
34. Sur Abü Marwân al-Bâjï informateur d’Ibn Abī’Uçaybi’a pour sa notice d’Averroès, voir M.
BENCHERIFA, p. 156-164 ; Uyūn al-anbā’, éd. de Beyrouth (sans date), p. 531.
35. On peut penser que cette rencontre, comme celle de 586 h., eut lieu dans le palais construit
par le sayyid Abü Yahyâ, frère d’Al-Mançūr, exécuté depuis par ordre de celui-ci.
36. Ces lignes sont données par Ibn ‘Abd-al-Malik, dans le Dhayl, juste avant le récit du procès ;
elles sont vraisemblablement empruntées à Ibn Ghamr.
37. Sur Ibn at-Taylasān, voir M. BENCHERIFA, Ibn Rushd..., p. 241 (élève n o 27), et, dans le Dhayl, sifrS,
notice 1090, p. 557-566.
38. Ce témoignage d’Ibn at-Taylasān est rapporté par Ibn ‘Abd al-Malik al-Marrākushī dans la
notice d’Averroès : Dhayl, sifr 6, p. 24 ; voir M. BENCHERIFA, Ibn Rushd..., p. 33 et 241-242.
39. Il s’agit de Abü Dāwūd asSijistānī, traditionniste iraqien du 3e/ IXe siècle, auteur du Kitāb as-
sunan.
40. Nous savons par contre qu’il tenta d’empoisonner le médecin Abü Bakr Ibn Zuhr. Voir dans
‘Uyūn, Beyrouth, éd. récente (sans date), dans la notice d’Abū Bakr Ibn Zuhr, p. 524.
41. Bayān almohade, p. 225.
42. Cet historiographe almohade, Abū-l-Hajjāj Yüsuf Ibn Ghamr al-Ishbīlī, était jusqu’à présent
nommé Ibn ‘Umar (un seul point diacritique distingue les deux appellations) dans tous les textes
édités qui évoquent son nom : le Bayān, le Dhayl, etc. On a démontré – M. BENCHERIFA, Revue de
l’Académie Royale Marocaine (Majallat al-’Akādimiyya), 10, p. 83-107 – que l’on faisait erreur et qu’il
fallait l’appeler “Ibn Ghamr”.
43. Telle est la traduction du texte arabe donnée par V. LAGARDÈRE, Campagnes et paysans d’Al-
Andalus, Paris (Maisonneuve et Larose), 1993, p. 49, pour exprimer les nouvelles fonctions
confiées alors à Ibn Ghamr.
44. Bayān almohade, p. 226, 1ère ligne.
45. Ibid., p. 227, 1. 21-22 ; M. BENCHERIFA, Ibn Rushd..., p. 65.
46. Dhayl, sifr 6, notice 51, p. 21-31 (récit du procès, p. 25, 1. 4, à p. 26, 1. 15).
47. Bayān almohade, p. 224-228 (récit du procès, p. 226,1. 6-20).
48. Ibn ‘Idhārī était plus jeune, d’une trentaine d’années, qu’Ibn ‘Abd al-Malik et était son
disciple. Pour l’auteur du Bayān, Ibn ‘Abd al-Malik fait partie des « shaykh(s) auprès desquels il a
pris des informations ponctuelles avec vérification » (Bayān, I, Introduction, p. 3, ligne 5), et nous
constatons en effet qu’à sept reprises, dans le Bayān almohade, Ibn ‘Idhârī donne une précision
qu’il a obtenue, vraisemblablement de vive voix, d’Ibn ‘Abd al-Malik : p. 36 (ligne 20), p. 57 (1. 17),
p. 59 (1. 7-8), p. 79 (1. 20), p. 81 (1. 12), p. 134 (l. 21), p. 135 (l. 5) ; une huitième fois enfin (p. 348, l.
15), il se réfère à l’ouvrage de son aîné qu’il désigne sous le titre de At-Takmila wa-dh-Dhayl.
49. Bayān, I, Introduction, p. 3, ligne 2.
155
50. J’ai traité de la question des sources du Bayān dans ma thèse (non publiée), Bilan d’un siècle et
demi de recherches sur l’Al-Bayān al-mughrib, Université Lumière-Lyon 2, 1994. Faute de place, je
ne peux que renvoyer, ici, à ce travail. Le titre de l’ouvrage d’Ibn Ghamr ne nous est pas connu ;
Ibn ‘Idhārī parle, une fois, de Ta’rīkh (p. 239, 1. 7) et, une autre fois, dit que ce livre contenait les
faits de bien (mahâsin) d’al-Mançür : indices qui peuvent faire penser que les mots ta’rīkh et
mahâsin figuraient dans son titre.
51. Sur la désalmohadisation, voir mon article « Les talaba dans la société almohade », Al-Qantara,
XVIII, fasc. 2, 1997, p. 331.
52. Voir, plus haut, comment ‘Abd-al-Kabīr al-Ghāfiqī s’était montré scandalisé en entendant son
maître Ibn Rushd n’aborder la question de la menace d’un vent destructeur que du seul point de
vue de la “nature” (tabi‘a).
53. Cf. Dhayl, sifr 6, p. 25, 1. 7 à p. 26, 1. 15. M. Bencherifat : p. 34, 1. 3 à p. 35, 1. 11 et p. 143, 1. 6 à
p. 144,1. 14.
54. Sous-titres (entre parenthèses) et numéro de paragraphe ont été ajoutés.
55. Lorsque je donne le mot arabe, c’est qu’il sera différent chez Ibn-’Idhârî.
56. Sont en caractères gras les parties reprises par Ibn-’Idhârî.
57. Je lis ici le mot donné par M. Bencherifat en (p. 34) ; en (p. 143) on a li-naqdi et en Dhayl, p. 25
on a li-nafyi !
58. Bayān almohade, p. 226 lignes 6 à 20.
59. Ici, les textes en caractères gras sont ajoutés ou modifiés par Ibn-’Idhârî.
60. Je donne le mot arabe lorsqu’il n’est pas le même que chez Ibn-’Abd-al-Malik.
61. Bayān almohade, p. 226, l. 16-17.
62. Ibid., 1. 18.
63. Sur les circonstances de composition du Mu’jib, de la Takmila, du Mughrib et des Ghuçün, voir E.
FRICAUD, « Les talaba... », p. 335-336.
64. M. BENCHERIFA, Ibn Rushd..., p. 156 et 164.
65. Cité par AlMaqqarī dans son Nafh at-tïb, III, p. 185-186.
66. ’Uyûn, éd. de Beyrouth, p. 532.
67. C’est à ce passage que se sont surtout référés jusqu’à présent tous ceux qui se sont intéressés
à la disgrâce d’Averroès, depuis E. RENAN (Œuvres complètes, Paris (Calmann-Lévy), 1949, III, p. 36 et
38), jusqu’au professeur R. ARNALDEZ dans l’article « Ibn Rushd » de l’Encyclopédie de l’Islam ; une
traduction française du Mu’jib est donnée par E. FAGNAN, Histoire des Almohades, Alger, 1893.
68. Mu’jib, 7e éd., Casablanca, 1978, p. 435 et 437.
69. Cette girafe avait été offerte en cadeau au calife Abū Ya‘qūb Yūsuf par le souverain de Ghāna
(M. BENCHERIFA, Ibn Rushd..., p. 150, note 13).
70. En écriture arabe, les deux expressions sont très proches l’une de l’autre.
71. Mughrib, éd. Shawqī Dayf, I, p. 105, l. 8 ; ‘Uyūn éd. de Beyrouth, p. 532, l. 15.
72. ’Uyūn, éd. de Beyrouth, p. 532, l. 10-11 ; E. RENAN, Œuvres complètes, III, texte arabe, p. 341, l. 12
et 14.
73. Dans la phrase, le nom “Al-Mançür” est, de la sorte, répété trois fois.
74. Voir sa notice en Dhayl, sifr 8, p. 154 et 159 avec (p. 154, note 1) renvoi aux autres références le
concernant.
75. Dhayl, sifr 6, p. 26, lignes 11-12.
76. Au milieu de notre XVIe siècle, Léon l’Africain, né al-Hasan b. Muhammad al-Wazzān, accrédite
l’anecdote (« la fable » écrit Renan) selon laquelle Averroès avait trouvé refuge auprès du
philosophe juif Moïse Maimonide (Ibn Maymūn). On sait que Maimonide, né à Cordoue une
dizaine d’années après Averroès, quitta sa ville natale vers l’âge de quinze ans avec sa famille
pour vivre au Maroc (Fès) avant de gagner l’Égypte, où il arriva alors qu’il avait dépassé la
156
trentaine ; il s’y trouvait toujours au moment de la disgrâce d’Averroès et y mourut en 1204, cinq
ans après la mort d’Averroès.
77. Mu’jib, 7e éd., Casablanca, 1978, p. 437, l. 6.
78. Mughrib, éd. Shawqī Dayf, I, p. 105, l. 9.
79. L’édition égyptienne porte fautivement Bayāna !
80. ’Uyūn, éd. de Beyrouth, p. 532, l. 1-2.
81. Au Mashriq, l’historien damascène Shams-ad-Dīn adh-Dhahabï (mort en 673 h. (1348), dans
son Ta’rīkh al·Islām, consacre pour l’année 595 h. une notice à Averroès et une autre à Al-Mançūr,
dans lesquelles, pour rendre compte de la disgrâce du philosophe et de son exil à Lucena, il
reprend textuellement les informations données par les auteurs du Mu’jib et des ‘Uyūn ; E. RENAN,
Œuvres complètes, III, p. 348-349.
82. ’Ibar, Beyrouth,6e mujallad, p. 512, l. 18-19.
83. Istiqçâ’, Casablanca, 1954, 2e juz', p. 186-187.
84. ’Uyûn, éd. de Beyrouth, p. 532, l. 4-5.
85. Dhayl, 8e sifr, notice 73, p. 271-272.
86. Même humiliation que celle infligée à Averroès selon Ibn Sa’īd al-Maghribī.
87. Ghuçūn, p. 39, 1. 10.
88. Sur ce sujet, voir E. FRICAUD, « Les talaba... », p. 379 et 382.
89. Cité par Ibn Sa’īd al-Maghribī en Ghuçūn, p. 36.
90. Ghuçūn, p. 39-40.
91. Istiqçā’, p. 126, note 26.
92. C’est ainsi que l’a appellé le professeur Muhammad AL-FASI dans l’étude qu’il lui a consacrée :
Shâ’ir al-khilāfat ai-muwahhidiyya Abū-l-'Abbās alJarāwī ; cité par M. BENCHERIFAT, Ibn Rushd..., p. 161,
note 23. L’appellation de shâ’ir ai-khilāfa, « poète du califat », est empruntée à Abū Bahr Çafwān
atTujībī, cf. le Zād al-musāfir, p. 49.
93. Voir ces allusions dans le Zâd ai-musâfir d’Abū Bahr Çafwân at-Tujībī, Beyrouth, 1970, notice
no 3, p. 49 et 51 ; Ibn al-Abbār, Takmila, Beyrouth, 1989, notice n o 323, p. 167 ; Ibn Khallikān,
Wafāyāt, éd. Ihsān ‘Abbâs, VII, p. 12 et p. 136-137 ; Ibn Sa’īd al-Maghribī, Mughrib, éd. Shawqī Dayf,
Le Caire, 1964, II, p. 269 ; du même Ibn Sa’īd, Ghuçün, Le Caire, 1945, p. 98 et 103 (notices) et p. 44,
46 et 94 (allusions) ; Ibn ‘Idhārī, Bayān almohade (il contient plus de 300 vers d’Al-Jarāwī) ; Ibn
‘Abd alMalik al-Marrākushī, Adh-Dhayl watTakmila, notice dans le 7 e sifr ( ?) non retrouvé) ; Ibn al-
Khatīb, Ihāta. Le Caire, IV, p. 419 ; al-Maqqarī, Nafh-at-Tïb, Beyrouth, 1988, II, p. 502, III, p. 186, 222
(copie de la Risàia d’Ash-Shaqundī, avec allusion à Al-Jarâwï, p. 209) et 238, IV, p. 87 ; al-Maqqarī
encore, Azhār ar-riyād, Le Caire, 1939, II, p. 364-365.
94. Par comparaison avec la Hamāsa du syrien Abü Tammâm, poète très apprécié par Averroès.
95. La Risāla fut composée peu de temps avant la mort d’al-Jarāwī (609 h.) ou peu de temps après.
96. Le mot hâfiz n’aurait donc ici ni son sens almohade (voir E. FRICAUD, « Les talaba... », p. 346 et
348), ni son sens habituel de mémorisateur du Qur'ān et des hadith(s).
97. Cette absence d’al-Jarāwī dans le Ta’rikh al-mann a été remarquée et soulignée par ‘Abd-al-
Hādī at-Tāzī, éditeur de la partie retrouvée de cet ouvrage traitant du règne d’Abü Ya‘qūb Yüsuf
(1ère éd., p. 383 note 3). Quant à Ibn ‘Idhārī, utilisant le Tarīkh al-mann pour rendre compte de
cette période, il réintégra al-Jarâwï à sa place dans l’histoire du 6 e/ XII e siècle en le citant
abondamment au point que le Bayān almohade, avec plus de 300 vers reproduits, devient la
vitrine de la poésie du poète maghribin du califat almohade.
98. Çafwân at-Tujïbï, dans son Zâd al-musāfir, composé du vivant même d’Al-Jarāwī, a consacré à
celui-ci sa notice no 3 (éd. de Beyrouth, p. 49 et 51) en le qualifiant de « poète du califat ».
D’Averroès, son maître, c’est peu de temps après son procès, sa réhabilitation et sa mort, que
Çafwān a chanté les louanges dans des écrits jusqu’alors inédits (une Risāla, une Qaçīda et une
Maqāla) dont les textes nous sont présentés par M. BENCHERIFA, Ibn Rushd..., p. 89-139).
157
familles des Banū RuSd et des Banü alṢaffār, qui alternèrent à la fonction de cadi
de Cordoue durant le XIIe siècle, s’étant également unies par le mariage.
Le fait en soi que des musulmans, fussent-ils des savants, capturés par les
chrétiens, puis libérés, aient choisi de rester, pour une raison ou pour une autre,
en terre des infidèles, n’est pas fait pour nous étonner : car c’est ainsi, pensons-
nous, que se sont formées les communautés mudéjares, au moins castillanes, de la
fin du Moyen Âge. Le fait digne d’être remarqué pour notre question est que ces
deux personnages figurent dans les dictionnaires biographiques arabes et
musulmans (kutub al-(abaqāt), qu’ils étaient donc reconnus comme des savants
musulmans (‘ulama’) à l’intérieur du dār al Islām, malgré le choix qu’ils avaient fait
de ne pas revenir en terre d’Islam, certes pour le bon motif d’enseigner aux autres
mudéjars.
La notice concernant Ibn al-Ṣaffār nous paraît également importante par la
mention qu’elle fait d’un quartier, ou d’un faubourg, des musulmans (rabaḏ al-
muslimīn) à Tolède au milieu du XIIIe siècle. Elle ne nous semble pas néanmoins
suffisante à elle seule pour infirmer ce que nous avons écrit jusqu’à présent sur
l’inexistence d’une morería, au sens d’un quartier séparé, à Tolède, jusqu’à la fin du
mudéjarisme castillan, en 15024. La présence d’une communauté musulmane à
Tolède à hauteur des années 1240, attestée par ces deux personnages 5, n’exclut pas
qu’elle se soit en bonne partie formée à partir des captifs ramenés de l’Andalousie
occidentale, déjà en partie conquise à cette date, avec notamment la chute de
Cordoue en 1236, comme c’est vraisemblablement le cas pour Faḍīl et Mugīṯ.
2 Du point de vue de l’histoire sociale on pourrait peut-être se demander si, compte tenu
de la prédominance de la parenté patrilinéaire dans les systèmes arabes, il est tout à
fait approprié de considérer cet Ibn al-Saffār, petit-fils d’Averroès par les femmes,
comme appartenant véritablement à la “famille” du grand philosophe. Probablement
oui compte tenu des pratiques sociales et matrimoniales de la classe très urbanisée des
ulémas ou docteurs en al-Andalus, où il semble fréquent par exemple qu’un disciple
épouse la fille de son maître, et qu’en tout cas s’établissent des réseaux complexes
d’alliances entre les diverses familles de juristes6 ; de telles alliances entre groupes
familiaux nominalement patrilinéaires y sont fréquentes et souvent notées par les
biographes ; elles doivent bien conformer des “familles” aux contours bien moins
rigides que le classique lignage patrilinéaire de la tradition arabe.
3 Une question de plus grande portée est soulevée par la référence à cette présence
volontaire dans la Tolède chrétienne du XIIIe siècle de deux savants musulmans, dont
l’un fait non seulement partie du milieu des ulémas, mais est même issu d’une alliance
matrimoniale entre deux des plus importantes familles issues de ce milieu. Cet état de
fait est, en effet, contradictoire avec les prescriptions habituelles du droit musulman,
énoncées particulièrement par les juristes malikites andalous, quant au séjour des
musulmans en terre chrétienne. Et ce qui retient particulièrement l’attention dans les
deux cas cités, c’est qu’après avoir été emmenés comme prisonniers dans la capitale
chrétienne, il s’y établissent ensuite de leur plein gré, en contradiction avec l’opinion la
plus couramment exprimée par les docteurs qui réprouvent les séjours durables hors
du Dâr al-Islâm. Un texte souvent cité sur ce sujet est une très longue consultation
juridique (fatwâ), correspondant à un véritable opuscule de plusieurs pages, émise par
le grand docteur maghrébin du XIVe siècle al-Wansharîsî. On la connaît sous le nom d’
Asnâ l-matâdjir. Souvent considérée comme l’expression du traditionalisme borné des
161
La polémique islamo-chrétienne
4 Il est en premier lieu évident que tout musulman d’al-Andalus, du fait de la présence
des dhimmî/s à l’intérieur même de cette partie du Dâr al-lslâm, et de la constante
pression chrétienne venue des royaumes du nord, avait une certaine connaissance du
christianisme et des chrétiens, tout le problème étant de savoir ce que l’on entend par
“connaissance”, simplement conscience de leur existence, ou perception plus
approfondie des caractéristiques de leur religion et, éventuellement, de leur culture. Ali
al-Azmeh a bien montré que les Andalous s’étaient en fait très peu souciés de connaître
les chrétiens du nord qui représentent pourtant pour eux un péril de plus en plus
pressant dès le milieu du XIe siècle8. On peut penser par ailleurs que le constant
amenuisement démographique des mozarabes – qui semblent cependant n’avoir jamais
complètement disparu du paysage religieux d’al-Andalus9 – dut les rendre de moins en
moins “visibles” dans ce pays, du VIIIe au XIIIe siècle.
5 On sait cependant que, même dans les élites intellectuelles, cette connaissance reste
structurée, non pas par une appréhension objective des caractéristiques du
christianisme, mais par la vision qu’en donne l’Islam. Il ne pouvait sans doute en être
autrement. D'ailleurs, la vision de l’Islam qu’avaient les chrétiens de cette époque peut,
sans doute, être considérée comme bien plus “fausse” et bien plus orientée par des
préjugés nés de leur certitude de détenir la vérité religieuse, que l’idée que pouvaient
se faire les musulmans du chrisüanisme. Il reste qu’à plus long terme, l’interprétation
toute faite du christianisme que fournit la loi islamique sera sans doute moins favorable
à une évolution vers une connaissance plus exacte et moins a priori de cette religion par
les musulmans que l’ignorance totale des premiers temps ne le sera à une progression
des Occidentaux héritiers de la tradition chrétienne vers une meilleure compréhension
de l’Islam. L’Occident laïcisé élaborera une “islamologie” dont les prodromes se
perçoivent peut-être, non sans détours, dès la fin du Moyen Âge 10, alors que l’on ne voit
pas se constituer de “christianologie” dans le monde musulman. Ce qui se
rapprocherait le plus d’une telle science du christianisme pourrait être la célèbre
œuvre d’Ibn Hazm intitulée Kitâb al-fisâl wa l-nihal, importante “Histoire critique des
religions”, selon la traduction qu’en a donnée Miguel Asín Palacios 11. Cette œuvre est
très en avance sur son temps (le XI e siècle) par l’effort de connaissance des autres
religions et en particulier du christianisme qu’elle représente, mais, comme plus tard la
philosophie de l’histoire d’Ibn Khaldûn, elle restera un monument assez exceptionnel
et isolé de la pensée arabo-musulmane, sans véritable influence sur le développement
de cette dernière. Le propos du livre reste toutefois essentiellement apologétique, et il
ne pouvait guère en être autrement. La vérité de l’Islam est donnée comme une
162
prémisse, et la falsification de leurs écritures par les chrétiens en découle 12.Il saisit
cependant bien certains points essentiels, comme le fait que ce monothéisme n’est pas
une loi, de quoi il tire la conclusion que le christianisme constitue une branche de la loi
qu’il n’a pas abolie, c’est-à-dire du judaïsme13.
6 De la même époque qu’Ibn Hazm, son adversaire et contradicteur le grand malikite
alBâdjdjî, a probablement rédigé la “Réponse au moine de France”, texte de polémique
anti-chrétienne censé répondre à une missive émanant d’un clerc chrétien anonyme,
qui critiquait la religion musulmane et visait la conversion de l’émir de la taifa de
Saragosse. L’origine et la signification exactes de ces deux textes ne sont pas
entièrement éclaircies, bien que l’ensemble qu’ils constituent ait été au total assez
abondamment cité et étudié14. On tend à penser que la lettre du moine, à laquelle aurait
répondu al-Bâdjdji, est une invention destinée à favoriser l’argumentation contraire.
Abdelmajid Charfi observe que, des trente trois textes de polémique anti-chrétienne qui
lui sont connus dans la littérature religieuse musulmane médiévale d’Orient et
d’Occident, seuls ceux d’origine andalouse – et en premier lieu celui-ci – se présentent
comme des réponses à des critiques venues des milieux chrétiens 15. On pourrait ajouter
que les textes occidentaux, sensiblement moins nombreux que les orientaux, sont tous
tardifs. Faute d’un bagage intellectuel suffisant ou, compte tenu de la supériorité
manifeste de l’Islam dans la péninsule, faute d'en avoir ressenti la nécessité, ce n’est
qu’à partir du milieu du XIe siècle que des réponses du genre de la lettre d’al-Bâdjdjî
sont attestées sous la plume des musulmans.
7 Au siècle suivant, un autre texte andalou de polémique antichrétienne, le Maqâmi al-
sulbân, que Ton peut traduire par “marteau (destiné à frapper) les croix”, rédigé
en 1186 par un auteur du nom d’al-Khazrâdjî, se présente aussi comme une réponse à
une lettre d’un prêtre tolédan critiquant l’Islam. Son auteur est, de la même façon que
le précédent, quelque peu suspecté d’avoir lui-même rédigé la lettre lui donnant une
occasion de réponse. Un rapprochement avec le cas du petit-fils d’Averroès est
intéressant : l’auteur de la lettre aurait été, lui aussi, mais au milieu du XII e siècle,
quelque temps captif à Tolède – à moins qu’il ne s’y soit réfugié au moment des troubles
politiques qui affectent alors l’Andalus16 – et c’est là qu’il aurait été amené à rédiger une
réfutation des arguments présentés par les clercs chrétiens pour inciter ses
coreligionnaires à la conversion au christianisme. Dans son traité, il tourne en dérision
les faux miracles allégués par les prêtres chrétiens à l’appui de la vérité de leur foi 17.
hisba du sévillan Ibn ‘Abdûn qui, dès le début du XII e siècle, avertit les musulmans de ne
pas vendre aux chrétiens les livres traitant de matières scientifiques : « En effet ils
traduisent les livres de science et en attribuent la paternité à leurs coreligionnaires et à
leurs évêques, alors qu’ils sont l’œuvre des musulmans26. »
12 Il me paraît très probable que la situation originale de cet Abd Allâh b. Sahl s’explique,
tout comme celle d’al-Riqûtî à Murcie, par des circonstances historiques bien
particulières et, au total, assez rarement réalisées lors d’une Reconquête généralement
plus brutale. La situation particulière de Baeza, ville de frontière tout spécialement
exposée aux entreprises des chrétiens, et passée à diverses reprises sous leur contrôle,
sans que la population musulmane ait été contrainte de l’abandonner, est un peu
comparable à celle de Murcie. Dans sa thèse, Pascal Buresi a bien exposé ces vicissitudes
de l’histoire de cette petite cité du nord de l’Andalousie orientale : Baeza est conquise
par Alphonse VII en 1147, et reprise par les Almohades dix ans plus tard, en 1157, alors
que la seule date connue de l’activité du savant musulman en question est celle
de 1158-1159. On peut supposer que c’est antérieurement à la réoccupation de la ville
par le pouvoir musulman que les chrétiens eurent surtout l’occasion d’y venir. On a la
preuve de l’intensité des relations entre Tolède et une ville de Baeza dont les structures
n’étaient pas très affectées par la tutelle politique chrétienne qui s’y exerçait par
l’existence dans cette ville, à l’époque de sa sujétion à la Castille, d’un monnayage d’or
assez abondant, de type almoravide, à légendes musulmanes mais sans nom de
souverain, dont la circulation à Tolède est bien attestée par les documents écrits
mozarabes à partir de 1152. L’économie castillane ayant besoin de monnaies d’or, et le
roi n’en frappant pas encore en Castille, c’est certainement dans le cadre de la politique
castillane que ces monnaies furent émises27.
***
13 On ne sait pas si lors de son séjour à Tolède, tardif par rapport à la grande époque des
traductions, le petit-fils d’Averroès contribua lui aussi à la transmission d’une science
tenue de son grand-père maternel dont il avait, on l’a vu, suivi l’enseignement 28. Il reste
que de tels contacts scientifiques entre intellectuels chrétiens et musulmans furent,
autant que la documentation disponible permette d’en connaître quelques uns, d’une
grande rareté. Ces situations furent d’autre part éminemment transitoires. Ainsi le
murcien al-Riqûtî, sur lequel on est relativement renseignés, ne finit-il pas sa vie chez
les chrétiens mais à Grenade, auprès des premiers nasrides 29. Il semble bien que l’on
puisse considérer, pour conclure, qu’il exista en réalité bien peu d’occasions de
rencontre entre docteurs chrétiens et intellectuels musulmans d’al-Andalus au temps
d’Averroès.
165
NOTES
1. J.-P. MOLÉNAT, « La question de l’élite mudéjare dans la péninsule Ibérique médiévale », dans F.
Themudo BARATA (éd.), Elites e Redes Clientelares na Idade Média. Problemas metodológicos, Lisbonne-
Évora (Ed. Colibri- CIDEHUS), 2001, p. 45-53.
2. Communication à la réunion des doctorants et professeurs en histoire islamique, tenue à
Poitiers les 8, 9 et 10 juin 2000. Pascal Buresi nous a également fourni les références complètes
(éd. ‘Abd al-Salām al-Harrās et Saīd al-A‘rāb, Mohammedia (Ministère des Waqf/s du royaume du
Maroc), 1993-1994, t. 4, no 371, p. 187 et t. 3, no 83, p. 68-69).
3. Rawā ‘an abī-hi wa‘an ğaddi-hi li-ummi-hi Abī l-Walīd bn Rušd al-ḥafīd, ṣāḥīb al-Nihāya... Voir aussi
M. BENCHERIFA, Ibn Rušd al-ḥafīd. Sīra watā’iqiyya, Casablanca, 1999, p. 206-208. Le texte a été lu un
peu rapidement par P.S. VAN KONINGSVELD et G.A. WIEGERS, « Islam in Spain during the early
sixteenth century. The views of the four chief judges in Cairo », dans O. ZWARTJES et alii (éds),
Poetry, politics and polemics. Cultural transfer between the Iberian Peninsula and North Africa,
Amsterdam, 1996, p. 133152 ; spécifiquement p. 133, où les auteurs parlent de : « a certain Ibn al-
Saffār from Córdoba who had studied with the famous Ibn Rushd, grandfather of Averroes ». AL-
ḎAHABĪ donne une version abrégée de la notice d’Ibn al-Zubayr, où il ne mentionne pas le séjour à
Tolède et déclare ignorer la date du décès (Ta’rīhal-Islām, éd. Beyrouth, Mu’assasat al-Risāla,
1407/1977, années 630-641, no 718, p. 440-441), information dont nous sommes redevable à notre
collègue de l’Institut de recherche et d’histoire des textes (IRHT), M. GEOFFROY.
4. J.-P. MOLÉNAT, « Les mudéjars de Tolède : occupations professionnelles et localisation dans
l’espace », dans VI Simposio International de Mudejarismo (Teruel, 16-18 septembre 1993), Teruel
(Centro de Estudios Mudéjares), 1996, p. 429-435.
5. M. MARIN & R. EL HOUR observent que la présence de Muġīṭ « speaks clearly for the presence [in
Toledo] of a Mudéjar community in the 13th century » (« Captives, children and conversion : a
case from late nasrid Granada », journal of the Economic and Social History of the Orient, 41/4, 1998,
p. 453-473, spécialement p. 458459, et note 26).
6. On pourra se reporter à cet égard à l’ouvrage de M. MARIN, Mujeres en al-Andalus, Madrid (CSIC),
2000 (ainsi, p. 424 : « Las prácticas matrimoniales usuales entre los ulemas tendían a establecer
alianzas entre familias, formando un sólido entramado de parentesco real y filiación científica y
profesional »).
7. Voir en particulier Fr. VIDAL CASTRO, « Las obras de Ahmad al-Wansharîsî (m. 914/1508).
Inventario analítico », Anaquel de estudios arabes, III, 1992, p. 79. J.P. MOLÉNAT a aussi fait le point
sur cette question dans « Le problème de la permanence des musulmans dans les territoires
conquis par les chrétiens du point de vue de la loi islamique », Arabica, XLVIII/3, 2001, p. 392-400.
8. A. AL-AZMEH, « Mortal Enemies, Invisible Neighbours : Northerners in Andalusi Eyes », dans : The
Legacy of Muslim Spain, éd. par Salma Khadra Jayyusi, Leyde (Brill), 1992, p. 259-272.
9. Ainsi trouve-t-on encore des mozarabes à Séville en plein XIII e siècle, d’après le chroniqueur
chrétien Lucas de Túy (voir P. HENRIET, « Xénophobie et intégration à León au XIII e siècle : le
discours de Lucas de Túy sur les étrangers », dans : L'étranger au Moyen Age, XXX e Congrès de la
S.H.M.E.S., (Gottingen, juin 1999), Paris (Publications de la Sorbonne), p. 37-58 ; voir par exemple
les p. 51-52
10. L’ouvrage fondamental sur la vision de l’Islam par l’Occident est celui de Norman DANIEL, Islam
et Occident, dont il faut consulter l’édition révisée de 1993 (Paris, Cerf).
11. M. ASÍN PALACIOS, Abenhazám de Córdoba y su historia critica de las ideas religiosas, Madrid,
1927-1932, 5 vol.
166
12. Voir, par exemple, le résumé de la vision du christianisme contenue dans le Fisâl que donne
Anwar G. CHEJNE dans son Historia de España musulmana, Madrid, 1974, p. 273-274, et cette
appréciation de Roger Arnaldez : « En présence des religions non musulmanes, Ibn Hazm ne
cherche pas à les comprendre en elles-mêmes ; il ne s’y intéresse que relativement à des dogmes
ou à des problèmes qui permettent de les mettre en comparaison avec l’Islam » (dans l’article
“Ibn Hazm” de l’Encyclopédie de l’Islam, 2nde éd., vol. III, p. 819).
13. J’emprunte cette observation à Ph. GOURDIN & G. MARTINEZ-GROS (ss. dir.), Pays d’Islam et monde
latin 950-1250, Paris (Atlande), 2001, p. 338.
14. A. TURKI, « La lettre du ‘Moine de France’ à Al-Muqtadir billâh, roi de Saragosse, et la réponse
d’al-Bâyi, le faqih andalou », Al-Andalus, XXXI, 1966, p. 73-153 (reproduit dans A. TURKI, Théologiens
et juristes de l’Espagne musulmane. Aspects polémiques, Paris, 1982).
15. A. CHARFI, « Polémiques islamo-chrétiennes à l’époque médiévale », dans J. Waardenburg (éd.),
Scholarly approaches to religion, interreligious perceptions, and Islam, Berne (“Studia religiosa
Helvetica”, 95), 1995, p. 263.
16. Hypothèse émise par M. FIERRO, dans « Christian success and Muslim fear in Andalusi writings
during the Almoravid and Almohad period », publié dans Israel Oriental Studies, XVII, 1997, et
reproduit dans Les relations des pays d’Islam avec le monde latin du milieu du Xe au milieu du XIIIe siècle,
articles réunis par Fr. Micheau, Paris (Éditions Jacques Marseille), 2000, р. 237 et note 72. Al-
Khazrâdji réside en effet à Tolède en 1145-1147, c’est-à-dire exactement au moment de la grave
crise post-almoravide, qui provoque d’intenses perturbations à Cordoue et dans les autres villes
d’al-Andalus.
17. Ce texte a fait l’objet d’au moins deux éditions, par Abdelmajid Charfi et Muhammad Shamah.
La partie prétendument chrétienne (ou “Lettre du Goth”) est utilisée par Th. E. BURMAN, Religious
Polemic and the Intellectual History of the Mozarabs, с. 1050-1200, Leyde (Brill), 1994 (p. 62 sq.). Voir
aussi F. DE LA GRANJA, « Milagros españoles en una obra polémica musulmana », Al-Andalus, XXXIII,
1968, p. 311-365.
18. J. LE GOFF, Les intellectuels au Moyen Âge, Paris, 1957, p. 24.
19. Je renverrai sur ces faits à mon ouvrage sur les Musulmans de Valence et la Reconquête (X e - XIII e
siècles), Damas, 1990-1991, 2 vol., I, p. 161-162, II, p. 439, et passim.
20. En dehors du cas des docteurs musulmans contraints d’abandonner les villes colonisées par
les chrétiens – ainsi à Valence – on trouve fréquemment des savants dont les biographes
indiquent qu’ils quittèrent leur ville, comme un Abû ‘Abd Allâh Muhammad b. Ahmad al-Ansarî,
traditioniste et poète, qui quitta Murcie l’année même de l’instauration du protectorat castillan
(M. GASPAR REMIRO, Historia de Murcia musulmana, Saragosse, 1905, p. 306).
21. M. MARIN, Mujeres, p. 407.
22. Sur cette révolte, voir P. GUICHARD, Les musulmans de Valence..., II, p. 439-443.
23. M. GASPAR REMIRO, Historia..., p. 309-310.
24. M. BENOUIS a publié une analyse de cette biographie, d’après le tome III, p. 404-405 de l’Ihâta
d’Ibn al-Khatîb, dans Pays d’Islam et monde latin, (Χ e -ΧIII e siècles). Textes et documents, Lyon (Presses
Universitaires de Lyon), 2000, p. 121 (notice no 2).
25. Sur les seconds, voir J.-P. MOLÉNAT, « Note sur les traducteurs de Tolède (XII e - XIII e siècles) »,
Cahiers d’études arabes (INALCO), 2, 1988, p. 109-144.
26. Trad. E. LÉVI-PROVENÇAL, dans Séville musulmane au début du XIIe siècle (le traité d’Ibn ‘Abdûn sur la
vie urbaine et les corps de métiers, Paris, 1947, p. 128. Ce passage inciterait à ne pas situer trop tôt la
rédaction de ce texte, souvent considéré comme datant des environs de 1100 : tout ce que l’on
sait en effet sur le mouvement des traductions semble indiquer qu’il ne commence guère avant la
seconde décennie du XIIe siècle.
167
27. P. BURESI, Une frontière entre Chrétienté et Islam : la région entre Tage et Sierra Morena (fin XI e milieu
XIIIe siècles), Lyon, décembre 2001, vol. 1, p. 172-173. Voir aussi, sur ces monnaies : A. MEDINA
GÓMEZ, Monedas hispano-musulmanas, Tolède, 1992, no 111, p. 384.
28. Voir, ci-dessus, la contribution d’Émile Fricaud.
29. M. GASPAR REMIRO, Historia..., p. 310.
168
3. La transmission de l'œuvre
d'Averroès
169
1 L’Abrégé de l’Almageste ne nous a été transmis que dans sa version hébraïque 1. À notre
connaissance, il est perdu en arabe2 et n’a pas été traduit en latin 3. Sans l’appui
financier de l’empereur Frédéric II, sa traduction en hébreu par Jacob Anatoli et la
transmission de celle-ci, le Mukhtaṣar al-Majisṭī, ne serait plus qu’un titre dans des listes
des œuvres d’Averroès4. Notre objectif est de contribuer à faire connaître ce texte resté
jusqu’à présent inédit, peu étudié5 et, donc, très mal connu.
2 Issu de la culture scientifique arabe d’al-Andalus au XII e siècle, le Mukhtaṣar n’a eu,
semble-t-il, que peu d’échos dans son milieu d’origine. Par contre, sa traduction en
hébreu, effectuée moins de quarante ans après la mort de son auteur, a été accueillie
avec un réel intérêt et même parfois avec enthousiasme par des intellectuels juifs.
Avant de donner un aperçu du contenu du texte, nous allons suivre les étapes de son
histoire : sa rédaction, sa traduction en hébreu, la transmission manuscrite de celle-ci
et sa diffusion.
3 L’historien de l’astronomie médiévale arabe dispose, avec l’Abrégé, d’un témoignage
direct de l’un des artisans du mouvement de contestation et de réforme de l’astronomie
ptoléméenne, animé, au XIIe siècle, par des penseurs andalous : Ibn Bājja (fin XI e -l
138/1139), Jābir b. Aflaḥ (première moitié du XIIe), Ibn Ṭufayl (vers 1105-1185),
Averroès (1126-1198), Maimonide (1138-1204) et alBiṭrūjī (seconde moitié du XII e)6.
Hormis Jābir, mathématicien, dont la contestation ne portait pas sur la composition des
modèles, les autres membres du mouvement, philosophes aristotéliciens de “l’École”
andalouse fondée par Ibn Bājja, en exigeant que les principes de la physique d’Aristote
soient rigoureusement respectés, développaient une critique plus radicale, rejetant
l’épicycle et l’excentrique ou l’épicycle seul (Ibn Bājja). Remarquons qu’aucun d’entre
eux n’était astronome. Leur entreprise a abouti à l’élaboration de l’œuvre d’al-Bitrüjl,
Sur les principes de l’astronomie7, qui propose une nouvelle théorie fondée sur un
dispositif de pôles en mouvement sur des sphères homocentriques et présentée comme
étant conforme aux principes de la physique du Stagirite.
170
Histoire du texte
5 On exposera successivement ce que l’on sait de la date de rédaction du texte, puis on
rapportera les conditions de la traduction en hébreu de l’Abrégé et, enfin, les modalités
de la transmission de cette traduction.
« ...cette [recherche] est impossible en raison des événements qui ont ruiné notre
province, c’est-à-dire la province d’Andalousie, et qui ont restreint nos moyens de
subsistance. »
8 Nous avons confirmation de cette pénurie alimentaire qui a frappé Cordoue autour
de 1159, dans la chronique, al-Mann bi-l-imāma d’Ibn Ṣāḥib al-Salā, fonctionnaire (kâtib)
andalou au service du pouvoir almohade au moment des faits qui nous intéressent.
Pendant les années 1159-1162, se situe la phase offensive de la révolte de Muhammad
ibn Mardanīsh contre les Almohades. Seigneur du Levant (Murcie, Valence) et puissant
chef d’armée, il prend l’initiative d’une attaque contre Séville et Cordoue dont il fait
ravager la campagne environnante. Son entreprise guerrière est interrompue, en juillet
1162, par sa défaite devant les armées de ‘Abd al-Mu’min 17. Nous connaissons donc les
événements qui, de l’aveu d’Averroès, ont exercé sur lui une forte pression allant
jusqu’à perturber son activité intellectuelle au moment où il écrit ses premières
œuvres. La métaphore de l’homme dont la maison est en feu et qui tente de sauver « ce
qui a le plus de valeur à ses yeux parmi les choses nécessaires à la vie » (fin de la
conclusion de la première partie), déjà remarquée par S. Munk 18, témoigne du
sentiment de gravité créé par cette révolte.
9 – Titre : Qiṣṣur al-Magisṭi. Les témoignages divergents des manuscrits ne permettent pas
de reconstituer le titre (s’il a existé) que le traducteur aurait donné à notre texte. Celui
que nous lui attribuons, après Steinschneider, Qiṣṣur al-Magisti, traduit celui qui figure
dans le Barnāmaj.
10 – Traducteur : Jacob Anatoli (fl. : 1230-1250) 19. Jacob Anatoli est le gendre et le disciple de
Samuel ibn Tibbon, connu surtout pour sa traduction du Guide des égarés de Maïmonide.
Samuel est aussi l’auteur de la traduction (sans doute la première) d’une œuvre
d’Averroès : trois petits traités sur la conjonction de l’intellect séparé avec l’homme 20.
On peut, semble-t-il, lui attribuer la traduction du commentaire de ‘Ali ibn Ridhwān sur
le Tegni de Galien, terminée le 3 septembre 1199 à Béziers 21. Samuel b. Tibbon serait
donc le premier traducteur en hébreu d’un texte dû à un auteur arabo-musulman.
Samuel b. Tibbon est aussi le premier à élaborer, en hébreu, une terminologie
philosophique, à caractère scientifique et à créer, dans cette langue, un authentique
glossaire de termes techniques, pour faciliter la lecture du Guide. Enfin, on lui doit la
première traduction en hébreu (1210) d’une œuvre d’Aristote, les Météorologiques , à
partir de sa version arabe due à Yahya ibn al-Biṭrīq (d. ± 830) 22. C’est porteur de cet
héritage que Jacob Anatoli quitta Marseille, où résidait son beau-père, pour s’installer à
Naples vers 1230. Son activité de traducteur officiel à la cour de Frédéric II a permis à
Jacob de favoriser la diffusion et l’approfondissement des doctrines philosophiques du
Guide23. Jacob Anatoli dit lui-même dans son Malmad ha-Talmidim (L’aiguillon des
disciples)24 avoir été “associé” à Michel Scot 25, mais il ne nous renseigne pas sur les
modalités exactes de cette association. Ils furent, en tout cas, les premiers, au XIII e
siècle, à traduire les commentaires d’Averroès, Jacob Anatoli en hébreu et Michel Scot
en latin, contribuant ainsi à transmettre à l’Occident la pensée du cordouan et une
meilleure connaissance de l’œuvre d’Aristote. Michel Scot a traduit également Sur les
principes de l’astronomie d’al-Biṭrūjī. Par cette traduction, jointe à celle du Grand
Commentaire [G. C.] d’Averroès au De caelo, il a été le premier à introduire dans le
172
monde latin les thèses anti-ptoléméennes des deux auteurs andalous. Outre l’Abrégé de
l’Almageste, Jacob Anatoli a traduit l'Almageste de Ptolémée et les éléments d’astronomie
d’al-Farghānī, à la cour de Frédéric II (à Naples), entre 1231 et 1235 26. À la demande
d’amis provençaux, il a procédé à la traduction du Commentaire Moyen [C. M.]
d’Averroès sur l’Isagoge de Porphyre et des quatre premiers livres de l’ Organon,
terminée à Naples en 1232. La qualité de la traduction de l’Abrégé révèle ainsi une bonne
connaissance de l’astronomie et de l’arabe, que corrobore l’ensemble de l’activité de
Jacob Anatoli en ce domaine.
11 – Date : 1231 ou 1235. Les colophons des manuscrits proposent, les uns 4991 (1231), les
autres 4995 (1235). Les investigations préalables à l’édition permettent d’affimer qu’il
ne s’agit pas de deux versions successives de la traduction et que la date est l’une des
variantes séparant deux familles de témoins. Cependant ces investigations ne nous
permettent pas, ici, de reconnaître la leçon authentique.
15 À cette liste, il faut ajouter deux noms : Samuel b. Judah de Marseille et Lévi b.
Gershom. Samuel b. Judah (1294 - après 1340)35 nous fait part des efforts qu’il a déployés
pour s’initier à l’astronomie, dans l’épilogue à sa révision de la traduction par Jacob b.
Makhir de l’Iṣlāh al-Majisṭī de Jābir b. Aflaḥ. Parmi les ouvrages qu’il a
consciencieusement étudiés, outre l’Almageste, il nomme l’Abrégé et l’Iṣlāḥ. Le jugement
qu’il porte sur l’Abrégé est sévère. Ayant lu les deux textes et étant devenu un homme
mûr et averti, il estime que ce qu’il y a de bon dans l’Abrégé a été glané dans le livre
d’Ibn Aflah et que le meilleur en a été exclu. Samuel est connu pour ses réflexions peu
amènes à 1’égard des autres auteurs. Nous devons toutefois lui donner raison sur un
point : l’Abrégé contient de nombreux emprunts à l’ Iṣlāḥ. Quant au meilleur qui en
aurait été exclu, nous pensons qu’il s’agit du choix, justifié, fait au début de la seconde
partie (R 129a : 18-24) en faveur de la méthode des Anciens en matière de trigonométrie
sphérique (théorème de Ménélaüs) et rejetant la méthode des Modernes (règle des
quatre quantités). Averroès attribue l’achèvement de celle-ci à Ibn Mu’âdh et Jābir.
Samuel qui cherchait à élargir ses connaissances mathématiques et améliorer sa
pratique de l’astronomie, a dû être déçu par ce choix dont il a voulu ignorer les raisons,
rendant ses critiques subjectives. Lévi b. Gershom (1288-1344) connaissait l’Abrégé. Sur
les indications de B. R. Goldstein et de G. Freudenthal, nous avons relevé dans les
Guerres du Seigneur (livre V, première partie) deux passages où Gersonide se réfère à l’
Abrégé (nous en avons remarqué d’autres qui feront l’objet de recherches ultérieures).
L’un d’eux, portant sur la relation, par Averroès, de l’observation de taches noires sur le
soleil, a été traduit et commenté par B. R. Goldstein36. Dans le second, Gersonide
critique Ptolémée qui donne la même longueur aux rayons du déférent et de l’équant,
ce qui a pour conséquence qu’ils se coupent. Ceci est absurde, « comme le dit Ben
Roshd, dans son livre Almageste, parce qu’il n’est pas possible de se représenter
(yedummeh) que deux parties d’un même corps se meuvent sur deux cercles qui se
coupent37 ». Lévi cite assez fidèlement l’Abrégé (R 119a : 17-18).
16 Non traduit en latin, l’Abrégé est resté pratiquement inconnu de l’Occident latin. Les
quelques auteurs qui, à notre connaissance, sont des exceptions à cette règle méritent
notre attention :
• Pic de la Mirandole (1463-1494), qui en possédait une copie dans sa bibliothèque 38, s’y réfère
dans ses Disputationes adversus astrologiam divinatricem [X, 4]. C’est probablement aux
Disputationes que N. Copernic emprunte sa citation de l’Abrégé dans le De revolutionibus [I,
10]39.
• Isaac Vossius (1618-1689) en aurait eu connaissance 40.
• Ch. Clavius (1537-1612), dans son In Sphaeram Ioannis de Sacro Bosco Commentarius, laisse
entendre qu’il connaît l’Abrégé puisqu’il écrit : « Averroès aussi, dans ses commentaires sur l’
Almageste de Ptolémée, affirme qu’il y a des orbes excentriques et des épicycles dans les
sphères célestes41. » (Averroes quoque in commentants in Almagestum Ptolemaei assent, dan
Eccentricos orbes et Epicycles in sphaeris coelestibus)
• Georges de Trébizonde (1396-1486) : J. Monfasani avait remarqué, dans le ms. autographe
contenant le commentaire sur l’Almageste de cet auteur, « une Uste, attribuée à Averroès, de
vingt-deux corrections de Ptolémée par Geber42 ». Ces “corrections” ne figurent pas dans l’
Abrégé. En revanche, une série de critiques contre Ptolémée dues à Jābir et répertoriées selon
les neuf livres de l’Iṣlāḥ a été établie par Efodi et présentée à la fin de son Commentaire de
l’Abrégé (ms. E, P. 29r-31r). La source de la liste de G. de Trébizonde devrait donc se trouver
dans le Commentaire d’Efodi. La comparaison des deux textes permet de confirmer cette
hypothèse43. Il ne s’agit pas d’une traduction, ni même d’une paraphrase. Toutefois, le
174
contenu est en gros restitué. Reste à découvrir qui a procédé à cette nouvelle élaboration et
comment l’humaniste a eu accès à cette “version” latine de l’inventaire d’Efodi.
17 Sur la diffusion de l’original arabe, on ne dispose, à notre connaissance, que de deux
témoignages. Il existe dans un traité de mathématiques, Tuḥfat al-Ṭullāb , dû à Ibn
Haydür, un auteur maghrébin du XIVe siècle, commentateur d’Ibn Bannâ’, un passage
qui reproduit textuellement l’Abrégé44. Ce ne serait pas la première fois qu’Ibn Haydür
citerait Averroès sans le nommer. En effet, M. Aballagh, qui précise que cet auteur
« allie une formation mathématique solide à une large culture scientifique », a relevé,
dans le même texte, un emprunt textuel au Grand commentaire de la Métaphysique 45.
Ibn Khaldūn, dans le livre I, Muqaddima, de son Livre des Exemples (traduction,
présentation et annotations de A. Cheddadi, Paris, 2002, p. 957) nous informe qu’Ibn
Rushd avait écrit un abrégé de l’Almageste. On peut donc penser que l’Abrégé, dans sa
langue d’origine, était encore connu au Maghreb au XIVe siècle, mais nous ignorons
quelle était son audience.
Le texte
18 L’Abrégé de l’Almageste est un traité purement théorique, ne contenant aucune table, où
les données numériques sont rares. Averroès dit lui-même « Notre but n’est pas la
pratique (ma’aseh) mais la théorie (limmud) » (R 148b : 9). Le titre reflète assez bien le
contenu de l’ouvrage du point de vue quantitatif. En effet, environ 90 % du texte
consiste essentiellement en un résumé de la Syntaxe mathématique 46, dont la substance
est redistribuée non en treize livres mais en deux parties. Dans le prologue, l’auteur
s’explique sur cette bipartition (nous y reviendrons, section 3 “Prologue”). Il réserve à
la première partie « ce qui, en science de l’astronomie, semble nécessaire à la
perfection humaine » (R 104a : 7-8). « La seconde pénètre [plus avant] dans la théorie »
(R 105a : 8). La table des matières47 va nous donner un premier aperçu du contenu de l’
Abrégé et nous permettre d’entrevoir ce qu’Averroès considère comme « nécessaire à la
perfection humaine ».
Prologue (Chapitre P)
1. But de l’ouvrage : rassembler ce qui, en astronomie, paraît nécessaire à la
perfection humaine. Le traité aura l’étendue d’un abrégé et adoptera ce qui est
communément admis.
2. L’astronomie : sa finalité, ses sujets d’étude (les corps sphériques dont les astres
font partie), son mode d’investigation, son utilité et son rang.
3. Résumé du contenu des deux parties.
Première partie
Chapitre I - Introduction [Alm., I, 3-8].
Chapitre S - “Mouvement du soleil”.
1. Modèle géométrique [Alm., III, 3].
2. Sphères du soleil [Configuration chap. 9].
3. Instrument permettant de voir “l’inégalité du mouvement du soleil” (armilles
méridiennes) [Alm., I, 12].
Chapitre L - “Mouvement de la lune”.
175
***
176
23 Dans l’Épitomé du De caelo (peu avant 1159) 51, Averroès faisait déjà état de quelques-
unes des difficultés “physiques”, créées par Ptolémée et par “des auteurs
contemporains”, qui sont relevées également dans l’Abrégé (peu après 1159) 52. Plus tard,
vers la fin de sa vie (v. 1190), dans les G. C. du De caelo et de la Métaphysique , il
développera ses objections d’ordre épistémologique et physique 53. Par conséquent,
force est de constater qu’il n’a pas changé d’avis entre temps. Une question alors se
pose : pouquoi s’être donné la peine de composer un abrégé d’une astronomie que l’on
rejette ? La réponse est donnée par Averroès lui-même dans le Prologue (voir ci-
dessous, section 3 [40]).
24 Averroès cite volontiers ses sources. Il n’y a donc pas de difficulté à les identifier :
• Aristote n’est que rarement cité. Son enseignement supposé connu, essentiellement dans les
domaines des sciences de la nature (De caelo, Physique) et de la logique (Seconds analytiques),
n’est invoqué que dans le Prologue et la première partie, pour fonder ses critiques de
l’astronomie (exemple : Prologue, [39] - ci-dessous, section 3).
• Euclide, Les éléments ; Théodose, Les Sphériques ; Ménélaüs, Les Sphériques : Averroès semble
bien connaître ces ouvrages et les manipuler comme des outils qu’il aurait sous la main. Il
fait appel à eux quand il juge utile de rassurer son lecteur (sans doute pour provoquer son
178
assentiment) : telle étape du raisonnement est fondée sur une démonstration antérieure
qu’il peut aller vérifier. Le recours à ces textes témoigne du sérieux de sa formation
mathématique.
• Ptolémée, L’Almageste : la rédaction de l’Abrégé se fonde sur une bonne connaissance de
l'Almageste, de tout l’Almageste. La seconde partie du traité révèle à quel point Averroès
avait mené scrupuleusement son entreprise d’appropriation et d’explication de la Syntaxe.
Du même auteur, Averroès se réfère aux Hypothèses des planètes (sefer ha-Sippur) 54 : pour
répondre aux attaques de Jābir b. Aflah contre l’ordre des planètes adopté par Ptolémée au
début du livre IX. Il oppose habilement à l’argumentation de l’Almageste, reprise et critiquée
par Jābir, où Ptolémée est en contradiction avec sa propre théorie des latitudes, ce qu’il dit
être la pensée profonde de Ptolémée, exprimée dans les Hypothèses, mais qui représentait
probablement une révision de cette pensée faisant disparaître la difficulté.
• Jābir b. Aflah55, Iṣlāḥ al-Majisṭī (Correction de l’Almageste) : nous avons constaté qu’Averroès
avait fait des emprunts textuels importants à l'Iṣlāḥ. Jābir dénonce, dans son introduction, la
difficulté que présente l’étude de l’Almageste en raison, notamment, du fait que son auteur y
mélange la théorie (theoria) et la pratique (operatio). C’est pourquoi Ptolémée est contraint de
multiplier, diviser des nombres entre eux, d’extraire des racines carrées et d’établir des
tables56. Jābir dit avoir, dans son traité, isolé la théorie de la pratique. Selon lui, à son
époque, le livre de Ptolémée n’a d’intérêt que pour la théorie, car il ne peut plus servir à la
pratique pour de multiples raisons (qu’il ne précise pas) 57. Comme Jābir, Averroès veut que
son traité soit uniquement théorique. Il a donc pu tirer parti du travail d’épuration et de
recomposition accompli par son prédécesseur. Il le suit pas à pas lorsque celui-ci substitue
des démonstrations théoriques aux démonstrations élaborées par Ptolémée à partir de
données numériques fournies par des observations58. Averroès, comme son prédécesseur,
consacre un chapitre à part aux mathématiques nécessaires à la compréhension de l’
Almageste, mais, tandis que Jābir en fait les deux premiers livres de son traité, Averroès les
relègue en tête de la seconde partie. Conscient des progrès accomplis depuis Ptolémée dans
le domaine de la trigonométrie (en particulier par deux savants andalous contemporains,
Ibn Mu’ādh et Jābir), il décide cependant d’adopter la méthode des Anciens (celle de l’
Almageste, c’est-à-dire le théorème de Ménélaüs ou “la figure sécante”), car celle-ci est
« bonne et, si l’autre [celle des Modernes] est plus simple, celle-ci est plus directement liée à
la théorie59 ». Son objectif serait donc de faire comprendre l’Almageste en exploitant les
mêmes outils mathématiques.
25 Dans l’introduction de l’Iṣlāḥ, Jābir dresse l’inventaire des erreurs commises, selon lui,
par Ptolémée et qu’il se propose d’analyser et de rectifier dans son traité 60. La plupart
de ses critiques sont le fait d’un mathématicien rigoureux. Elles ne portent que sur des
points de détail et ne remettent pas en cause la composition des modèles. En
particulier, on n’y découvre aucune remarque à l’encontre de l’épicycle et de
l’excentrique. Au regard de la cosmologie, une seule critique est importante : Vénus et
Mercure ne peuvent pas se trouver sous le soleil. Aux attaques du Sévillan contre
Ptolémée, Averroès réagit de façon nuancée, à la fois en fonction de l’enjeu et selon
qu’il partage ou non son avis. Ainsi, les arguments de Jābir contre la position de Vénus
et Mercure donnent-ils heu à un exposé critique formant un chapitre à part, tandis que
les objections sur un point particulier sont, soit résumées brièvement, soit contestées
en quelques phrases sévères lorsque Averroès estime que Jābir est dans son tort.
26 – Ibn al-Haytham61, Traité sur la configuration du monde : les passages inspirés de la
Configuration n’apparaissent que dans la première partie et n’en représentent qu’une
179
part très faible (environ 5 %). Cette présence quantitativement discrète ne doit pas
nous laisser oublier les similitudes entre l’Abrégé et la Configuration que nous avons
relevées plus haut et qui ont justifié de considérer notre texte comme un “Abrégé
d’astronomie”. On rencontre la première mention d’Ibn al-Haytham dès le début du
prologue :
Cette quantité (Ši’ur) [d’astronomie, dans ce traité,] c’est ce qu’en ont écrit les
auteurs d’abrégés dans cette science, comme Ibn al-Haytham et d’autres.
Cependant, ce qu’ils ont écrit est dénué de jugement (‘immut - taṣdīq) et ne relève
pas de la méthode démonstrative (derekh mofti). De fait, ils n’avaient en vue que la
représentation (ṣiyyur - [taṣawwur]). Quant à nous, nous avons l’intention d’évoquer
la méthode permettant la vérification (ha’amata)62.
27 En effet, la Configuration décrit l’agencement des sphères matérielles et le mouvement
de chacune d’elles sans que soient justifiés le pourquoi de la présence de telle ou telle ni
le pourquoi du sens donné à son mouvement. Averroès, quant à lui, tient à ce que son
lecteur puisse avoir de l’astronomie telle qu’elle est à son époque une compréhension
aussi parfaite que possible, seule susceptible d’entraîner son assentiment (taṣdīq) en lui
permettant de se représenter la configuration des sphères et leurs mouvements, mais
aussi d’accéder à la connaissance du pourquoi, c’est-à-dire les raisons pour lesquelles
les astronomes ont introduit ici un épicycle, là un excentrique. De fait, on observe que
dans les chapitres L, Μ, V, PS de la première partie, la description (taṣawwur) du modèle
cosmologique, inspirée de la Configuration, sert de conclusion à l’exposé beaucoup plus
développé, consacré à l’élaboration argumentée (taṣdīq) du modèle géométrique
emprunté à l’Almageste63.
28 Si l’existence de chaque sphère matérielle de la Configuration trouve sa justification
dans un mouvement circulaire uniforme de l’Almageste, à l’inverse tous les mouvements
qui sont prévus dans la Syntaxe ne sont pas représentés par un corps sphérique dans la
Configuration. Cette discordance, passée sous silence par l’auteur de la Configuration, n’a
pas échappé à Averroès, puisque sa description des sphères de Vénus est encadrée par
les deux réflexions suivantes :
Si, pour cette planète, il en est bien ainsi, les sphères dont l’existence supposée [par
Ptolémée] n’a pas donné lieu à une objection (safeq) dans l’esprit d’Ibn al-Haytham
peuvent être décrites comme suit : [...]
Ces sphères sont celles, dont selon lui [Ibn al-Haytham], il n’est pas absurde de
supposer l’existence. Quant aux autres mouvements, ils présentent des difficultés
(safeq)64.
29 Averroès s’étonne devant le silence sur ces difficultés de l’auteur de la Configuration qui
est aussi, pour lui, celui des Shukūk.
30 – Ibn al-Haytham, Al-Shukūk ‘alā Baṭlamyūs (Les doutes concernant Ptolémée) 65. Dans ce
traité, Ibn al-Haytham se livre à une critique sévère de trois œuvres de Ptolémée :
YAlmageste, les Hypothèses des planètes et l'Optique. En ce qui concerne plus précisément
YAlmageste, il remet notamment en question, comme le fera plus succinctement
Averroès dans l'Abrégé 66 : la prosneuse (muḥādhāt) du diamètre de l'épicycle de la lune ;
Téquant ; l’inclinaison variable du déférent de Mercure et de Vénus, dans leur
mouvement en latitude. Par contre, les hypothèses de l’excentrique et de l’épicycle ne
font pas l’objet de critiques et sont donc tacitement admises. Ses critiques amènent Ibn
al-Haytham à la conclusion que la configuration (hay’a) établie par Ptolémée pour les
mouvements des cinq planètes est fausse (bātila) et qu’il existe une configuration vraie
(ṣāḥiḥa), comportant des corps mus d’un mouvement uniforme, permanent et continu,
180
[3] Ainsi, il advient que les pôles du corps sphérique des fixes vont tantôt vers le sud
en s’élevant et tantôt vers le nord en descendant, tantôt selon et tantôt contre
l’ordre des signes.
[4] Malgré toutes les observations des Ismaéliens, qui cherchaient à comprendre
pleinement ce mouvement, celui-ci présentait des difficultés, à tel point qu’ils
étaient à son sujet dans le doute, jusqu’au jour où l’homme renommé pour nous
dans cet art, qui y surpassait tous ceux qui l’avaient précédé et connu sous le nom
d’al-Zarqala, fit porter ses efforts sur les observations et joignit, à celles-ci, d’autres
qu’il avait recueillies. [5] Parce qu’il avait, en outre, déterminé le mouvement du
soleil et l’avait confirmé à l’aide de ses observations et de celles des Anciens, il fut,
alors, en mesure d’en tirer l’équation de ce mouvement77.
33 Les Ismaéliens ou “nouveaux savants” (seconde partie) désignent les premiers
astronomes arabes (IXe siècle), en particulier Thâbit ibn Qurra à qui renvoie
l’observation de Regulus, puisque c’est à lui qu’on attribuait, au Moyen Âge, le Livre sur
l’année solaire78. Dans l’hypothèse sommairement décrite dans la phrase [2], on peut
reconnaître la théorie de la trépidation d’Azarquiel exposée dans son traité sur le
mouvement des étoiles fixes79. L’établissement d’un modèle pour ce mouvement lui est
d’ailleurs explicitement attribué [4]. L’énoncé [5] fait probablement allusion au second
traité, sur le soleil. En effet, l’observation de la longitude d’une étoile fixe, à l’aide d’une
sphère armillaire, parce qu’elle utilise les longitudes de la lune et du soleil, suppose
l’existence préalable d’une théorie du soleil.
34 Dans la seconde partie, au chapitre “Équation du soleil”, Averroès évoque à nouveau le
mouvement d’accès et recès qu’il attribue, comme ci-dessus, aux Modernes, mais cette
fois il suggère à qui aurait le loisir d’approfondir ses investigations en astronomie, de
s’assurer par l’observation de la véracité de l’existence de ce mouvement et de
contrôler en particulier sa périodicité80. Toujours dans le même chapitre, après avoir
montré comment Ptolémée avait procédé pour déterminer la position de l’apogée,
supposée fixe81, il ajoute :
Quant aux nouveaux [astronomes], ils ont trouvé que l’apogée était mobile et que
l’excentricité [du soleil] était inférieure à celle qu’avait trouvée Ptolémée. Nos
contemporains [c’est-à-dire Azarquiel], eux, ont pensé que le centre [de
l’excentrique] tournait sur un petit cercle, créant, pour l’apogée, un [mouvement
de] va-et-vient (halokh washov)82.
35 Après l’exposé de la première partie, plutôt favorable à la théorie de la trépidation
d’Azarquiel, on peut s’étonner des réserves émises dans la seconde. En fait, Averroès ne
croit pas à l’existence du mouvement d’accès et recès. On remarque également que la
solution apportée par l’astronome andalou aux problèmes posés à propos du soleil par
les découvertes de ses prédécesseurs est évoquée dans une phrase où Averroès ne peut
s’empêcher de mettre l’accent sur le mouvement de va-et-vient de l’apogée. Nous
pensons qu’Averroès laisse ici apparaître sa préoccupation devant les progrès
accomplis par les astronomes arabes, et surtout Azarquiel qu’il tient en haute estime.
En effet, ces progrès ont pu lui sembler devoir s’accompagner de l’introduction, dans
des modèles de plus en plus élaborés, de mouvements visiblement incompatibles avec
la physique d’Aristote : des mouvements de va-et-vient. De tels mouvements avaient
déjà été introduits par Ptolémée et sévèrement contestés par Ibn al-Haytham. Azarquiel
persévère dans cette voie, provoquant une aggravation brutale du contentieux entre
l’astronomie et la physique.
36 – Enfin, il faut remarquer que les noms d’Ibn Bājja et d’Ibn Ṭufayl n’apparaissent pas.
182
3. Prologue
37 Ce qu’Averroès sait de l’histoire de l’astronomie l’a rendu attentif au fait qu’elle n’avait
pas cessé d’évoluer et de se corriger. D’un point de vue technique, elle avait fait des
progrès constants, mais au prix, à ses yeux, d’un divorce de plus en plus profond avec la
physique d’Aristote, et donc avec le réel. Sur certains points importants, il constate la
coexistence de théories divergentes : la précession de Ptolémée et la trépidation
d’Azarquiel, l’ordre des planètes de Ptolémée et celui de Jābir b. Aflaḥ. Parmi les
auteurs qui ont critiqué l’astronomie ptoléméenne avant lui, Averroès ne retient que
Jābir et Ibn al-Haytham. Leurs critiques sont de nature très différente, mais elles ont en
commun d’être dues à des savants en astronomie et donc d’être ressenties comme
internes à la discipline. L’astronomie dont Averroès a connaissance est donc perçue par
lui comme imparfaite et, sur certains points, encore objet de discussion. En outre, elle
lui est transmise avec les problèmes aigus dénoncés par Ibn al-Haytham. Le souhait de
ce dernier que soient trouvées d’autres configurations que celles de Ptolémée n’a pas
été exaucé. La lecture d’extraits du prologue va nous permettre d’observer comment
Averroès entend appréhender cette science problématique83.
[1] Il a été démontré ailleurs que les sciences spéculatives sont de deux espèces 84 :
l’une est directement liée à la perfection humaine (ha-shelemut ha-’enoshi) et l’autre
est destinée à préparer à l’étude et à la pratique de l’étude de la première. [2] Cette
[seconde] espèce est connue sous le nom de mathématiques. [3] Elle-même
comprend des [sciences] qui sont proches de ce qui est directement lié à la
perfection humaine, mais également [des sciences] qui en sont plus éloignées. [4]
Ainsi, les sciences mathématiques dans lesquelles la matière est appréhendée,
comme l’optique et l’astronomie, sont-elles plus proches de celles qui sont
directement liées à la perfection humaine en raison de leur plus grande similitude
avec la science naturelle que la géométrie et l’arithmétique. [5] Mais, l’écart entre
elles, à ce propos, est compris sous un seul et même genre et non sous des genres
différents. [6] C’est pourquoi nous avons jugé bon de rassembler, ici, ce qui, en
science de l’astronomie, semble nécessaire à la perfection humaine.
[7] Cette quantité [d’astronomie] c’est ce qu’en ont écrit les auteurs d’abrégés dans
cette science, comme Ibn al-Haytham et d’autres. [8] Cependant, ce qu’ils ont écrit
est dénué de jugement ('immut - [taṣdīq]) et ne relève pas de la méthode
démonstrative (derekh mofti). [9] De fait, ils n’avaient en vue que la représentation
(ṣiyyur - [taṣawwur])85. [10] Quant à nous, nous avons l’intention d’indiquer la
méthode permettant la vérification (ha’amata) et nous aurons soin d’être bref dans
nos propos et compréhensible dans nos démonstrations [...].
[25] Parmi les prémisses en usage dans cet art (mela’kha), certaines sont évidentes
par elles-mêmes. [26] Dans cette espèce de prémisses, les unes sont accessibles aux
sens et les autres sont rendues sensibles grâce à des instruments. [27] Pour la
plupart d’entre elles, la durée d’une vie humaine ne suffit pas pour que les données
des sens relatives à ces [sujets]86 pris individuellement se répètent, de sorte que la
vérité sur la dimension de leurs cercles ne survient que s’ils disposent d’une longue
durée. [28] Cependant, la méthode adoptée par ceux qui, à plus d’un, s’efforcent
d’observer [ces sujets], chacun ajoutant ce que ses sens ont perçu, jusqu’au jour où
cette connaissance est achevée par le dernier d’entre eux, relève de ce qui est
communément admis (ha-pirsum) et non de la [connaissance] vraie (‘emet). [29] Cette
espèce de prémisses est donc telle que, dans cette science, on ne fait pas usage de la
démonstration, mais de ce qui est communément admis (mefursam - [mashhūr]) 87
[...].
[32] En ce qui concerne les objets de recherche (mevuqqashot), dans cette science, il
s’agit la plupart du temps de l’existence des causes. [33] C’est pourquoi les
démonstrations (moftim) élaborées ici ne sont que des signes (re’ayot) 88. [34] En effet,
183
nous allons vers la détermination des états antérieurs des deux à partir des choses
postérieures89 pour nous, c’est-à-dire les mouvements. [35] Il est bon que tu saches
que les méthodes suivies par les mathématiciens dont les traités nous sont
parvenus, relativement à la compréhension des configurations des corps célestes et
de leur nombre à partir des données postérieures, ne présentent en général ni
signes (re’ayot) ni démonstrations (moftim). [36] En effet, ils ne sont pas allés du
postérieur vers l’antérieur comme c’est le cas pour les signes, ni de l’antérieur vers
le postérieur comme c’est le cas pour les démonstrations. [37] Il en est ainsi parce
que l’antérieur dont ils partent pour aller vers le postérieur n’est pas connu par lui-
même et ne peut être découvert par un signe90. [38] Bien plus, la plupart [des
choses] qu’ils leur ont attribuées ne sont pas possibles ; à plus forte raison, elles ne
sont pas nécessaires, comme c’est le cas de l’épicycle. [39] En effet, il a été démontré
en science naturelle qu’un mouvement circulaire simple ne peut exister que pour
un corps [qui n’est] ni lourd ni léger et qui se meut circulairement autour du milieu.
[40] Nous avons jugé bon, cependant, de suivre dans cet abrégé ce qui est
communément admis (mefursam) et, si Dieu prolonge la durée de notre vie, nous
entreprendrons des recherches sur ces choses, dans la mesure de nos possibilités
[...].
[57] A ce livre, nous donnerons deux parties. [58] Dans le premier traité, il sera
question des orbes, de leurs positions, de leur nombre et des raisons qui ont conduit
à cela. [59] Dans le second traité, il sera question d’une partie de la détermination
de leurs mouvements, des valeurs de leurs inégalités et des rapports de leurs
parties les unes avec les autres. [60] La première partie, elle, est nécessaire [à la
perfection humaine], conformément à notre but ; la seconde pénètre [plus avant]
dans la théorie. [61] Voici ce que nous avons voulu dire en introduction à notre
traité sur cette science. [62] [Maintenant], nous nous proposons d’aborder chacune
des parties de ce traité.
38 L’ensemble du prologue consiste en une étude épistémologique de l’astronomie, fondée
sur l’analyse de cinq points capitaux (kephalaïa) : son but, ses sujets, son mode
d’investigation, son utilité, son rang parmi les autres sciences théorétiques. Les extraits
que nous avons sélectionnés portent plus particulièrement, les uns, sur les intentiones
auctoris, prenant en compte les conclusions de son étude (P 1 - P6, P10, P40, P57 - P62) et les
autres, sur les passages (P25 - P29, P32 - P39) où il stigmatise les faiblesses de la discipline
étudiée.
39 – P1 -P6. Ce n’est qu’à la fin du prologue (P57 - P60) qu’Averroès annonce explicitement la
division de l’Abrégé en deux parties. P 60 nous indique que P 6, conclusion du
raisonnement qui la précède, ne concerne que la première partie. Ce raisonnement
établit une hiérarchie des sciences théorétiques, à l’intérieur de laquelle Averroès
introduit une première bipartition : métaphysique, physique/mathématiques ; puis une
deuxième, parmi les sciences mathématiques : optique, astronomie/géométrie,
arithmétique. Dans les deux cas, le premier groupe de sciences l’emporte sur le second
parce que la connaissance qu’elles procurent contribue davantage à la perfection
humaine. Dans le deuxième cas, une plus grande proximité de la perfection est due à
une plus grande “similitude” avec la physique. Averroès suppose implicitement une
troisième bipartition, fondée sur le même critère de hiérarchisation que dans la
deuxième, à l’intérieur même de l’astronomie. Cette dernière bipartition se traduit
dans la division en deux parties de l’Abrégé. La quantité d’astronomie « nécessaire à la
perfection humaine » fera l’objet de la première partie et rassemblera ce qui, dans cette
science, est plus voisin de la physique, donc plus cosmologique. La seconde partie
pénétrera plus avant dans la théorie (P60) ; hiérarchiquement inférieure, elle sera plus
mathématique. Ce sont donc des considérations épistémologiques qui sont à l’origine
184
42 – P25-P 29 . Averroès introduit une distinction entre les observations que l’on peut
entreprendre seul et celles pour lesquelles on a besoin des résultats d’observations
faites auparavant par d’autres et pour lesquelles on doit donc faire confiance à un ou
plusieurs prédécesseurs. C’est précisément parce qu’il est conscient de leur importance
dans l’élaboration des théories astronomiques et dans la vérification de la véracité de
celles-ci qu’Averroès est attentif à tout risque d’erreur dans l’exploitation des données
fournies par les observations.
43 – P32-P39 Averroès reproche fondamentalement aux astronomes de ne proposer, au
mieux94, que des démonstrations par signe qui ne permettent pas une connaissance
“scientifique”, c’est-à-dire de connaître par les causes. La mise en œuvre de
l’épistémologie aristotélicienne a deux conséquences : l’astronomie se trouve déchue de
son statut de “science” à part entière (en cas d’incompatibilité avec une autre
185
“science”, c’est l’astronomie qui doit être contestée)95, les causes qu’elle fournit ne sont
pas nécessaires. Dans le texte même de l’Abrégé ("remarques critiques" du chapitre
M)96, Averroès reprend et poursuit l’analyse commencée dans le prologue et justifie la
seconde étape de son programme : puisque les causes dont on dispose ne sont pas
nécessaires, il en existe d’autres, conformes à la physique, qu’il s’agit de trouver.
44 Averroès rejoint l’auteur des Shukūk en souhaitant que de nouvelles configurations
soient recherchées au nom d’une conception réaliste de l’astronomie. Mais, alors que ce
souhait, chez Ibn al-Haytham était la conséquence d’une critique de l’astronomie de
Ptolémée (Almageste et Hypothèses) dénonçant ses incohérences internes (notamment le
non-respect de principes de la physique aristotélicienne que Ptolémée s’était imposé :
circularité et uniformité des mouvements), il est, chez Averroès l’aboutissement d’une
contestation, à la fois plus vaste et plus incisive, animée par une exigence de cohésion
étendue à l’ensemble des sciences théorétiques. Cette cohésion est implicitement
supposée dans le rappel de la hiérarchie des sciences spéculatives (P 1-P6). En effet,
l’homme ne peut espérer atteindre la perfection (de l’âme rationnelle) qu’au terme
d’une longue et patiente acquisition de connaissances vraies, que chaque science est
censée lui apporter tout en contribuant à lui permettre d’accéder au savoir dispensé
par la science supérieure. L’exigence d’Averroès pour une cohérence à l’intérieur de ces
sciences est à la mesure de l’enjeu. Dès lors, il soumet l’une d’elle, l’astronomie, à une
analyse épistémologique sans complaisance fondée sur les Seconds Analytiques. Cette
analyse le conduit à dénoncer le caractère peu “scientifique” de l’astronomie qui lui a
été transmise. En outre, il ne tolère plus aucune incompatibilité entre la physique et
l’astronomie. Ainsi, celle-ci se voit-elle imposer un principe passé sous silence
notamment par Ptolémée et Ibn al-Haytham, celui de l’homocentricité (critique de
l’épicycle, critique de l’excentrique et projet de recherche de nouvelles configurations
fondées sur une composition de mouvements circulaires et uniformes, mais aussi
“homocentrés”). Par conséquent, l’intransigeance qui caractérise la critique d’Averroès
dans l’Abrégé et, plus tard, dans les Grands commentaires (De caelo, Métaphysique) nous
paraît motivée par sa conception de l’activité spéculative chez l’homme, tendue vers
cette perfection à atteindre.
Conclusion
45 L’Abrégé de l’Almageste est l’œuvre d’un philosophe qui se propose, en initiant son
lecteur à l’astronomie (mathématique et physique), de le mettre sur la voie de
l’acquisition des sciences théorétiques et de lui permettre d’accéder, au terme de ce
long et minutieux effort spéculatif, à la “perfection humaine”. Cette finalité assignée à
l’astronomie suppose une parfaite cohérence de l’ensemble de ces sciences et de
chacune d’elles en particulier. Or, l’astronomie dont Averroès hérite lui a été transmise
par l’intermédiaire d’une littérature pour une part critique vis-à-vis de la méthode et
des résultats de Ptolémée. Dans l’attente d’une astronomie idéale qu’il veut contribuer
à créer dans un avenir qu’il pressent lointain, il se résout dans l’immédiat à
transmettre, dans l’Abrégé, la connaissance qu’il a acquise de ce qu’il considère comme
le moins incertain dans l’astronomie de son temps : « ce qui est communément admis »,
c’est-à-dire ce sur quoi les astronomes ne sont pas en désaccord. Nous assistons donc à
l’effort mis en œuvre par un philosophe, soucieux d’éviter tout risque d’erreur pour lui
et pour son lecteur, afin de s’approprier une science qu’il sait imparfaite (et dénonce
186
comme telle) et pour orienter les recherches en vue de l’élaboration d’une science
nouvelle. Sans être un astronome professionnel, Averroès disposait d’une formation
mathématique sérieuse et d’une solide culture. Les sources exploitées dans la rédaction
de l’Abrégé témoignent de l’étendue de ses lectures. Les auteurs consultés sont aussi
bien orientaux qu’occidentaux, anciens que modernes. Il était donc réellement en
mesure de « suivre ce qui est communément admis », c’est-à-dire de se faire
l’interprète fidèle des astronomes (on lui pardonnera quelques erreurs sans gravité).
46 Écrit entre 1159 et 1162, l’Abrégé est contemporain des premières oeuvres de son
auteur. Des critiques contre l’astronomie de Ptolémée y sont déjà présentes. Certaines
d’entre elles seront reprises et plus explicitement formulées dans des textes ultérieurs,
en particulier dans les Grands commentaires du De caelo et de la Métaphysique. L’Abrégé
permet de confirmer que les Shukūk d’Ibn al-Haytham étaient bien parvenus en Espagne
au début du XIIe siècle au plus tard. Le texte le plus représentatif pour le Moyen Âge
arabe d’une critique sévère de l’astronomie ptoléméenne (Almageste et Hypothèses)
fondée sur une conception réaliste était, en effet, connu d’Ibn Bājja et d’Averroès. Les
convergences entre les Shukūk et l’Abrégé montrent qu’Averroès a su tirer profit des
investigations de son prédécesseur. Quand on sait, en outre, grâce aux travaux récents
de G. Sabba97, qu’un auteur andalou anonyme du XIe siècle avait écrit un ouvrage
intitulé Al-Istidrāk alā Baṭlamyūs (Évaluation critique de Ptolémée) , on ne peut qu’en
déduire qu’avant même Ibn Bâjja et Jābir b. Aflaḥ, le mouvement de critique contre
l’astronomie de Ptolémée était déjà amorcé. Par conséquent, la démarche d’Averroès
dans l’Abrégé et dans les textes ultérieurs, tout en étant spécifique par l’intransigeance
de sa critique n’épargnant ni l’épicycle ni l’excentrique, s’inscrit aussi dans la
continuité d’une tradition antérieure, orientale d’origine.
47 Il n’est sans doute pas excessif de dire que l’Abrégé de l’Almageste renouvelle notre
connaissance de la pensée d’Averroès dans le domaine de l’astronomie et pas seulement
en détruisant quelques idées reçues qui contribuaient à la rendre obscure. Consacré à
l’astronomie et élaboré à un moment privilégié, celui où le philosophe la reçoit et veut
se l’approprier, l’Abrégé est destiné à devenir un témoin indispensable. On ne pourra
plus désormais se contenter des commentaires du De caelo et de la Métaphysique
d’Aristote.
NOTES
1. L’Abrégé n’est pas le seul texte d’Averroès sauvegardé grâce à sa traduction en hébreu. Autre
exemple : sept des neuf “Questions” de Physique. Voir H. TUNIK GOLSTEIN, Averroes’Questions in
Physics, Dordrecht-Boston-Londres, 1991.
2. Les trois pages, aux f o 26v-27v du manuscrit de la Bibliothèque Nationale de France [BnF],
manuscrit [ms.] arabe 24586, ne contiennent pas un extrait de l’original arabe de l’Abrégé,
contrairement à ce qui a été affirmé, notamment, par F. SEZGIN, Geschichte des arabischen
Schriftums, VI, Leyde, 1978, p. 93.
187
8. A. I. SABRA, « The Andalusian revolt against Ptolemaic astronomy ; Averroes and al-Biṭrūjī »,
dans Everett Mendelsohn (éd.), Transformation and Tradition in the Sciences (Cambridge, 1984),
p. 133-153, repris dans Optics, Astronomy and Logic. Studies in Arabic Science and Philosophy ,
Variorum CSS 444, Londres, 1994, sous le no XIV.
9. Grâce à S. Pinès, nous savons qu’Ibn Bâjja, lui aussi, connaissait les Shukūk, mais n’éprouvait
que du mépris à l’égard de leur auteur. Cf. S. PINÈS, « Ibn al-Haytham’s critique of Ptolemy », Actes
du Xe congrès international d’histoire des sciences, Paris, 1964, p. 547-550.
10. M. ALONSO, Theologίa de Averroes, Madrid - Grenade, 1947, p. 51-98.
11. Nous ne suivons plus M. Alonso quand il donne à cet ensemble la date de 1159 et le titre de al-
Jawāmi‘ al-ṣiġār. Rien dans son argumentation n’interdit d’écarter l’hypothèse que les deux
derniers épitomés ne sont pas de 1159. Quant au titre qu’il lui attribue, dont l’origine se trouve
dans les Mélanges de S. Munk (p. 432), il nous semble que lorsqu’Averroès renvoie, dans son
Commentaire moyen au De meteoris, à ses Jawāmi’al-ṣiġār, il ne vise pas l’ensemble des six épitomés
mais plutôt les quatre premiers et peut-être même seulement le quatrième (il s’agit, en effet, de
deux thèmes déjà abordés dans cet épitomé : le halo et les zones habitables sur la terre).
12. J. AL’A LAWI, Al-Matn al-Rushdī : Madkhal li-qirā’a jadīda, Casablanca, 1986, p. 51.
13. Ibn Rushd, Kol mele’khet ha-Higayyon (Riva di Trento, 1559), fol. 2r : 10-12 ; édition de la
traduction hébraïque (Jacob b. Makhir, 1289) de l’Abrégé de logique. Le titre à donner à cette œuvre
fait encore l’objet de discussion parmi les spécialistes. Cf C.E. BUTTERWORTH (éd. et trad.), Averroes’
three short Commentaries on Aristotle’s “Topics’’, “Rhetorics”, and ‘Poetics”, Albany, 1977, p. 5-10. Nous
adoptons l’intitulé proposé par J. AL-'A LAW I, Al-Matn..., p. 49-52 et A. ELAMRANI-JAMAL, « Averroès, le
commentateur d’Aristote ? », dans M. A. Sinaceur (éd.), Penser avec Aristote, Paris, 1991, p. 643-651.
14. Aristotelis opera cum Averrois commentariis (Venise, 1562-1574 ; réimp. Frankfurt a M., 1962), I
2a, fol. 36C : 25. C’est à cette édition que nous renverrons chaque fois que nous citerons une
traduction latine d’une œuvre d’Averroès.
15. Dans le prologue de cet épitomé, Averroès recommande de s’initier à la logique avant
d’aborder la Physique, « soit dans le livre d’Abû Naṣr [al-Farābī], soit plus brièvement dans notre
“abrégé” ».
16. J. AL-’ALAWI, Al-Matn..., p. 53.
17. P. GUICHARD, L’Espagne et la Sicile musulmanes aux XI e et XIII e siècles, Lyon, 1990, p. 183-188 ; Ibn
Sâhib al-Sala, Al-Mann bi-l-imâma, éd. Abd al-Hādī al-Tāzī (Beyrouth, 1964) ; traduction espagnole
de A. Huici-Miranda (Valence, 1969), voir p. 17, 38. Nous ne possédons de cette chronique que le
deuxième volume, celui qui couvre les années 1159-1173. Elle ne peut donc nous informer sur les
années qui précèdent immédiatement 1159. A. HUICI-MIRANDA, dans son Historia politica del imperio
Almohade, Tetouan, 1956, p. 196 précise (nous ignorons à partir de quelle source) que lors des étés
553, 554, 555 (1158, 1159, 1160), Ibn Hamushk, beau-père d’Ibn Mardanlsh dévaste les champs qui
environnent Cordoue et provoque l’exode de la population. Si nous adoptons cette chronologie, l’
Abrégé pourrait avoir été écrit, en même temps que l’Epitomé du De anima, en 1160 et après l’
Abrégé de logique, à situer en 1158.
18. S. MUNK, Mélanges..., p. 423.
19. Μ. ZONTA, La filosofia antica nel medioevo ebraico, Brescia, 1996, p. 182.
20. M. STEINSCHNEIDER, H. Ü., p. 198-200. Le troisième traité est dû, en fait, à Abu Mu‘ammad
‘Abdāllah, un fils d’Averroès. Sur ce texte, voir l’étude récente de Ch. BURNETT, « The “sons of
Averroes with the Emperor Frederick” and the transmission of the Philosophical Works by Ibn
Rushd », dans G. Endress & J.A. Aertsen (éds), Averroes and the Aristotelian Tradition, Leyde - Boston
- Cologne, 1999, p. 259299.
21. M. STEINSCHNEIDER, H.Ü., § 471-472.
189
22. Ibid., § 61 ; ce texte est désormais accessible : Otot ha-Shamayim : Samuel Ibn Tibbon’s Hebrew
version of Aristotle's Meteorology, critical edition with introduction, translation and index by
Resianne Fontaine, Leyde - New York - Cologne, 1995 (Aristoteles Semitico Latinus, 8).
23. G. SERMONETA, Un glossariofilosofico ebraico-italiano del XIII secolo, Rome, 1969, p. 34.
24. Malmad ha-talmidim, éd. Mekiṣ ey Nirdamim, Lyck, 1866 : recueil d’homélies sabbatiques,
mettant en pratique la méthode exégétique de Maïmonide dans le Guide. Jacob s’y livre à quelques
confidences.
25. Sans le nommer, il désigne Michel Scot en ces termes : « le savant avec qui j’ai été associé ».
Concernant les relations de Jacob avec Frédéric II et Michel Scot, voir C. SIRAT, « Les traducteurs
juifs à la cour des rois de Sicile et de Naples », dans Traduction et traducteurs au Moyen Âge, Paris,
1989, p. 169-191. L’auteur donne, en annexe, la traduction des exégèses bibliques de M. Scot que
Jacob rapporte respectueusement dans le Malmad.
26. M. STEINSCHNEIDER, « Verzeichniss der hebraeischen Handschriften », dans Die Handschriften-
Verzeichnisse der Königlichen Bibliothek zu Berlin, II 1, Berlin, 1878, p. 97 (n. 3) ; ID., HÜ, § 323, p. 523.
On ignore les raisons de l’interruption de cette activité de traducteur après 1235, mais la mort de
Michel Scot vers 1236 n’y est peut-être pas étrangère.
27. A : Berlin, Staatsbibliothek, fol. 1197 (M. Steinschneider, 228) ; B : Oxford, Bodleian Library,
Mich. 242 (01.45)1 (Neubauer 20121) ; G : Saint-Petersbourg, Bibliothèque Saltykov-Shchédrin,
Firk. 347 ; D : Paris, BnF, Hébreu 10182 ; H : Paris, BnF, Hébreu 6962 ; V : Vienne, Österreichische
Nationalbibliothek, Cod. heb. 661 (Schwarz 1951) ; K : Naples, Biblioteca Nazionale, III F, 121 ; L :
Munich, Bayerische Staatsbibliothek 314 R : Oxford, Bodleian Library, Op. add., fol. 172 (Neubauer
20112) - c’est à ce ms. R que nous renverrons ; S : Mantoue, Biblioteca Comunale, IV 2 ; T : Paris,
BnF, ms. hébreu 9033. Un douzième ms., Turin, Biblioteca Nazionale, Codex LXXVIII (A. III. 29) a
été détruit dans l’incendie de 1904. Nous disposons, cependant, de quelques indications à son
sujet : B. PEYRON, Codices hebraici exarati Regiae Bibliothecae quae in Taurinensi Athenaeo asservatur,
Rome - Turin – Florence, 1880, p. 75-76. Cette liste, déjà donnée par M. Steinschneider (H.ü.,
p. 547, XXIX), a été confirmée par les fichiers de l’Institut des microfilms à la Bibliothèque
nationale et universitaire de Jérusalem, que Mme C. Sirat a eu l’amabilité de consulter pour nous.
Mis à part D et A que l’on peut dater du XIVe siècle, la majorité des ms. conservés ont été copiés
entre la fin du XIVe et le début du XV e ou au XV e (G, H, Turin, K = 1492). Les copies V (1557), L
(XVIe) et B (XVIe, peut-être même XVIIe) témoignent de l’intérêt que l’on portait encore à l’Abrégé
au-delà du Moyen Âge. Seulement sept ms. sur douze portent un titre et ils en donnent un énoncé
variable, même si “l’Almageste” y figure toujours. Ces titres sont donc vraisemblablement dus à
l’initiative des scribes.
Incipit : « Puisqu’il a été démontré ailleurs que les sciences spéculatives sont de deux espèces... »
Explicit : « Tel est l’ensemble de ce dont nous voulions traiter, dans cette [cette] seconde partie, à
propos du contenu du livre de Ptolémée en fait de démonstrations mathématiques »
Colophon : « A composé [ce livre] le philosophe Ibn Rushd, à partir d’un choix d’énoncés du livre
de Ptolémée en astronomie, sous la forme d’un abrégé clair comme il en a l’heureuse habitude.
L’a traduit, le savant maître Jacob b. Abba Mari b. Shimshon b Anatoli (Turin, V, T, K) [ou Anatolio
(B, D, H, S)], dans la ville de Naples, en l’an 5991 (Turin, B, D, H, V) [ou 5995 (K, S, T)], après la
création du monde [1231 ou 1235] »
28. Acronyme de Ani Profìat Duran, nom provençal d’Isaac b. Moïse ha-Levi (vers 1340-après
1414). Sur cet auteur, médecin, philosophe, astronome, philologue, polémiste anti-chrétien et
familier de Ḥasday Crescas dont les fils étaient ses élèves, voir C. SIRAT, La philosophie juive au
Moyen Âge, Paris, 1983, p. 394-398, et « Duran, Profiat », Encyclopaedia Judaica (Jérusalem), 6, 1971,
col. 299-301. Le Commentaire d’Efodi est digne d’intérêt pour l’intelligence de ses remarques et
pour la culture en astronomie qui y est opportunément exploitée. L’auteur cite notamment Jābir
b. Aflaḥ (il sait faire bénéficier son lecteur de sa connaissance de l’Iṣlaḥ al-Majisṭī, en particulier
lorsqu’il restitue la totalité d’un raisonnement de Jābir qu’Averroès se contente de résumer en
190
une phrase sibylline). Il cite encore Gersonide, dans les Guerres du Seigneur, et Abū al-Ṣalt Umayya
(orthographié al-Ṣalt), « dans son livre Haspaqa limmudit » (Ms E, fol. 10 r).
29. Cf. M. STEINSCHNEIDER, H.Ü., p. 547.
30. Dans son Ya’ir Nativ, écrit probablement vers le milieu du XIII e siècle, en Espagne, Jehuda b.
Samuel b. Abbas recommande l’étude de l’Abrégé pour comprendre les théories générales de l’
Almageste. Cf. M. STEINSCHNEIDER, H.Ü., p. 35-36.
31. C. SIRAT, La philosophie juive..., p. 309, 378-379. M. STEINSCHNEIDER, « Jehudah Mosconi », Magazin
fir die Wissenschaft des Judenthums [MW]], III 1876, p. 4151, 94-100, 140-153, 190, 206. Jehudah
(Leon) ben Moshe Mosconi (milieu du XIVe siècle) est connu surtout pour son commentaire du
commentaire biblique d’Abraham b. Ezra (à ce sujet voir l’ensemble des articles dans MW]). Dans
ce volumineux commentaire (387 fo), il cite de nombreux auteurs tant juifs qu’arabo-musulmans
(traduits en hébreu). D’Averroès, il connaît notamment le “commentaire” sur l’Almageste de
Ptolémée. On lui doit aussi une édition du Josippon, cf D. FLUSSER, « Moskoni », Encyclopaedia
Judaica, 12, 1971, col. 438-439.
32. Berhard R. Goldstein a consacré plusieurs études à Abraham Zacut (1452-1515 ; Espagne, puis
Portugal et, enfin, Jérusalem), dont certaines en collaboration avec José Chabas ; comme
couronnement de ces travaux, voir : B. R. GOLDSTEIN & J. CHABAS, Astronomy in the Iberian Peninsula,
Philadelphie, 2000. Nous y apprenons (p. 192) que l’astronome, dans le ms. hébreu de la
Bodléienne Op. add. 8° 42 de sa Grande Composition (fol. 40a : 8), reprend la valeur de la parallaxe
de Vénus donnée, dans le “al-magisti qaṣar” (l’Almageste court), c’est-à-dire l’Abrégé de
l’Almageste d’Averroès (celui-ci emprunte tacitement cette valeur à Jābir b. Aflaḥ, au début du
livre 7). Ceci nous semble indiquer que Abraham Zacut accordait un certain crédit à Averroès.
33. Joseph b. Nahmias (Tolède, milieu du XIV e siècle), qui connaissait peut-être l’original arabe de
l’Abrégé, a écrit un traité astronomique en arabe intitulé La lumière du monde, dont il ne subsiste
qu’un Ms. en caractères hébreux (Rome, Vatican, ms. 392) et une copie d’une traduction
hébraïque anonyme (Oxford, Bodleian Library, ms. Canon Misc. 334). Son système était destiné à
améliorer celui d’al-Biṭrūjī. Dans le ms. d’Oxford, le traité de Joseph est suivi d’un commentaire
d’Efodi où celui-ci cite “l’Almageste” d’Averroès. Cf M. STEINSCHNEIDER, HÜ, p. 597-598 ; ID.,
Mathematik bei den Juden, Hildesheim, 1964, p. 114, 181 ; B. R. GOLDSTEIN, « The survival of Arabic
astronomy in Hebrew », Journal for the History of Arabic Science, 3,1979, 31-69 (voir p. 33).
34. Cet auteur a écrit une courte introduction (24 f o) aux sciences (ou un avant-projet
d’introduction), Me’assef le-khol-ha-maḥanot, qui a paru à Constantinople vers 1530-1532. Il y cite la
fin de la première partie de l’ Abrégé. Cf. M. STEINSCHNEIDER, HÜ, § 9, p. 30-33
35. L. V. BERMAN, « Greek into Hebrew : Samuel ben Judah of Marseilles, fourteenth century
philosopher and translator », dans A. Altmann (éd.), Jewish Medieval and Renaissance Studies,
Cambridge, 1967, p. 289-319. Voir, en particulier, l’appendice D.
36. B. R. GOLDSTEIN, « Some medieval reports of Venus and Mercury transits », Centaurus, 14, 1969,
p. 49-59 (voir p. 54-55) ; repris dans l’ouvrage du même auteur, Theory and Observation in Ancient
and Medieval Astronomy, Londres (Variorum Reprints), 1985, sous le n o XV.
37. Paris, BnF, ms. héb. 725, fol. 60r :10.
38. Cf. P. KIBRE, The library of Pico della Mirandola, New York, 1966 (2nd printing), p. 203-204.
39. B. R. GOLDSTEIN, « Some medieval reports... », p. 58 (n. 17) et 53-54 (résumé et analyse du récit
d’Averroès destiné à défendre, contre Jābir, l’ordre des planètes de Ptolémée). En effet, dans
l’Abrégé (ms. R, fol. 124v : 17-19), Averroès rapporte que le neveu d’Ibn Mu'ādh aurait vu, du
temps d’Ibn Mu’âdh, deux taches noires sur le soleil et que lui-même avait trouvé, après calculs,
qu’à ce moment-là Vénus et Mercure étaient en conjonction avec le soleil. Quand ils traitent de la
question de l’ordre des planètes, J. Pic de la Mirandole et N. Copernic exploitent, en le déformant,
le récit d’Averroès.
40. Cf. E. RENAN, Averroès et l’averroïsme, p. 74.
191
41. Nous citons le Commentaire sur la Sphère de Sacrobosco, dû à Ch. Clavius, d’après l’édition de
Lyon, 1618, p. 586. Nous remercions E. Knobloch, qui nous a aimablement signalé cette citation.
Nous avons retenu ce passage parce qu’il témoigne du fait que Ch. Clavius connaissait l'Abrégé.
Ailleurs, dans son commentaire, il fait état de l’attitude critique d’Averroès contre les épicycles et
les excentriques. Seule une lecture approfondie des passages où Clavius parle d’Averroès
permettrait de comprendre comment il explique ces contradictions.
42. Cf. dans J. Monfasani (éd.), Collectanea Trapezuntiana. Texts, Documents, and Bibliographies of
George of Trebizond, Binghamton/New York, 1984, p. 52, 677-678.
43. Ms. Torino, Biblioteca Nazionale e Universitaria, ms. G II 36, f o 27r-28r. L’ensemble du texte
est précédé par le nom “Averrois” et accompagné, dans les marges, par une numérotation de 1 à
22. La division en neuf livres y est présente mais elle n’y est pas mise en évidence. Dans les deux
versions, il y a un blanc pour les livres 2 et 6 (à hauteur des numéros 2 et 14, dans le texte latin),
pour la bonne raison que Jābir n’y critique pas Ptolémée. Nous n’avons procédé qu’à des
comparaisons ponctuelles. Le ms. de Turin est détérioré (humidité ?) et l’écriture est malaisée à
lire. Nous aimerions remercier H. Hugonnard-Roche qui nous a aidée à déchiffrer certains mots.
De plus, il a aimablement relu l’ensemble de notre texte et nous a suggéré quelques corrections
dont nous avons tiré profit.
44. Les passages correspondants sont, dans la Tuhfat : Roma, Biblioteca Vaticana, ms. Or. 1403, f o
123r : 16-22 et, dans l’Abrégé : ms. R, fol. 129r : 18-24. Nous devons de connaître cet extrait à la
générosité de A. Djebbar ; qu’il en soit remercié.
45. M. ABALLAGH, « Les fondements des mathématiques à travers le Raf'al-Ḥijāb d’Ibn
Bannâ’(12561321) », dans Histoire des mathématiques arabes, Premier colloque international sur
l’histoire des mathématiques arabes, Alger, 1988, p. 133-156 (voir p. 141, 153 et n. 31).
46. Nous lisons la Syntaxe mathématique, plus connue sous son titre d’origine arabe “Almageste”,
dans la traduction anglaise de G. J. Toomer, Ptolemy’s Almagest, Londres, 1984.
47. Dans la table des matières analytique, telle que nous l’avons établie, nous avons respecté le
découpage du texte proposé par les ms. Nous avons, cependant, isolé quelques chapitres et nous
leur avons attribué un titre. Dans ce cas, celui-ci n’est pas entre guillemets. Nous indiquons entre
crochets droits les passages correspondants dans les textes-sources. Parmis les œuvres
consultées, à côté de l’Almageste, les plus importantes sont, Jābir b. Aflaḥ, Iṣlāḥ al-Majisṭī, et Ibn al-
Haytham, La configuration du monde. Iṣlāḥ : voir ci-dessous, section 2, “Les sources de l’Abrégé”.
Configuration : Ibn al-Haytham, On the Configuration of the World, Y. Tzvi Langerman (éd., trad.,
introd. et notes), New York-Londres, 1990. Dans la première partie (chapitres L, M, PS), les
emprunts à l'Almageste sont souvent indirects. Dans ce cas, ils sont tirés de l’ Iṣlāḥ. Ils
n’apparaissent pas dans la table des matières où nous avons privilégié la possibilité de mettre en
correspondance l’Abrégé et l’Almageste.
48. Pour ne pas alourdir la table des matières, nous n’avons détaillé les sujets traités dans l’
Almageste et dans l’Abrégé (seconde partie) que pour ce chapitre.
49. C’est l’astronomie dont il hérite qui fait l’objet des attaques d’Averroès. Ptolémée n’est visé
que parce qu’il constitue une part importante de cet héritage.
50. Sur cette méthode de Jābir, voir N. M. SWERDLOW, « Jabir ibn Aflah’s interesting method for
finding the eccentricities and direction of the apsidal line of a superior planet », dans D. King & G.
Saliba (éd.), From Deferent to Equant, New York (Annals of the New York Academy of Sciences, 500),
1987, p. 501-512.
51. Cf. H. HUGONNARD - ROCHE, « L’Épitomé du De caelo d’Aristote par Averroès. Questions de
méthode et de doctrine », Archives d’histoire doctrinale et littéraire du Moyen Âge, année 1984 (1985),
p. 7-39 (voir p. 19-20).
52. La remise en cause du mouvement d’accès et de recès, attribué à des “auteurs
contemporains”, présente dans l’Épitomé du De caelo, apparaît dans la seconde partie. Dans la
192
première partie (fin du chap. EF), ce mouvement est décrit et attribué à Azarquiel, sans soulever
d’objection.
53. On peut retrouver les textes de certaines de ces objections, traduits en français (d’après les
versions latines), dans P. DUHEM, Le système du monde, vol. 2, Paris, 1914 (réimp. 1974), p. 134-139.
54. Cf. B. R. GOLDSTEIN, « The Arabic version of Ptolemy’s planetary hypotheses », Transactions of
the American Philosophical Society, n elle s., 57,1967, p 3-55. Nous disposons depuis peu, pour le
premier traité (ou “livre”), d’une édition critique du texte arabe et d’une traduction française : R.
Morelon, « La version arabe du Livre des Hypothèses de Ptolémée », Mélanges de l’Institut
dominicain d’Études orientales du Caire, 21, 1993, p. 7-85. Le titre hébreu Sefer ha-Sippur correspond
au titre arabe Kitāl aliqtiṣāṣ que R. Morelon (p. 8) traduit par “Livre de l’exposition”.
55. Sur cet auteur (première moitié du XII e siècle) et sur l’Iṣlāḥ, voir R. LORCH, « Jābir ibn Aflah »,
Dictionary of Scientific Biography [DSB], vol. VII (1973), p. 37-39 ; ID., « The astronomy of Jābir ibn
Aflah », Centaurus, 19, 1975, p. 87-107. Les versions arabes et hébraïques étant inédites, nous
renvoyons à la traduction latine [Geber] due à Gérard de Crémone, éditée par P. Apianus, Gibri filii
affla Hispalensis, de astronomia libri IX in quibus Ptolemaeum... emendavit (Nuremberg, 1534). Nous
avons consulté l’Iṣlāḥ dans la traduction hébraïque de Moïse b. Tibbon (Oxford, Bodleian Library,
ms. Op. Add. fo 171, fo 1-100) et dans l’édition critique du texte arabe, encore inédite, de H.
Hugonnard-Roche qui a eu l’amabilité de nous la communiquer.
56. Geber, p. 1 :12-14.
57. Ibid., p. 2 : 34-37.
58. Il faut donc garder en mémoire qu’Averroès, dans la première parue en tout cas, reproduit
des démonstrations entières de l’Iṣlāḥ. On est alors tenté de surestimer ses compétences en
mathématiques. Gersonide déjà avait « fort peu d’estime pour ses connaissances
mathématiques » (cf. Ch. TOUATI, La pensée philosophique et théologique de Gersonide, Paris, 1973,
p. 91. Il nous semble que ce ne sont pas ses connaissances mathématiques qu’il convient de
dénigrer, mais plutôt sa mise en pratique de celles-ci, souvent malhabile et lourde.
59. Ms. R, fo 129r : 23-24.
60. Geber, p. 2 : 49-3, 25.
61. Sur Ibn al-Haytham (965-vers 1040), voir la notice de A. I. Sabra dans le DSB, vol. VI, 1972,
p. 189210. Rappelons que c’est M. Steinschneider qui a découvert la Configuration·, cf. M.
STEINSCHNEIDER, « Notice sur un ouvrage inédit d’Ibn Haitham », Bullettino di bibliografia e di storia
delle scienze matematiche e fisiche, 14, 1881, p. 721736 et “Supplément,” ibid., 16, 1883, p. 505-513.
Dans la “notice” (p. 728), M. Steinschneider nous informe qu’Averroès, dans l’Abrégé de
l’Almageste, cite plusieurs fois Ibn al-Haytham, en particulier, à propos du mouvement en
inclinaison de la lune. Comme nous le verrons plus loin, Averroès se réfère en fait, en l’occurence,
aux Shukūk ‘alā Ba‘ṭlamyūs et non à la Configuration. Récemment, R. Rashed s’est interrogé sur
l’attribution de la Configuration à al-Ḥasan ibn al-Haytham et pense l’attribuer plutôt à
Muhammad ibn al-Haytham, cf. R. Rashed, Les mathématiques infinitésimales du IX e au XI e siècle,
vol. II : Ibn al-Haytham, Londres, 1993, p. 13-14, 490-491. Quoiqu’il en soit, pour Averroès, l’auteur
des Shukūk est aussi celui de la Configuration.
62. Ms. R, f o 104r : p. 8-10. Les notions traduites en hébreu par ‘immut et ṣiyyur ont un rôle
important dans l’élaboration de l’Abrégé (voir les quelques lignes de commentaire qui suivent cet
extrait et celles que nous consacrons au même passage, [7] - [10], dans notre analyse du Prologue,
ci-dessous section 3). C’est pourquoi, dans le but de faciliter les comparaisons, autour de ces deux
termes, entre l’Abrégé et d’autres textes d’Averroès (en particulier l’Abrégé de logique), nous avons
ajouté, dans l’extrait traduit, à côté du terme hébreu des manuscrits, son équivalent arabe entre
crochets droits. Les équivalences Ṣiyyur-taṣawwur et ‘immut-taṣdīq chez Averroès et chez d’autres
auteurs arabes sont établies depuis longtemps ; voir, par exemple : M. STEINSCHNEIDER, Al-Farabi,
SaintPétersbourg, 1869, p. 147 ; H. A. WOLFSON, « The terms taṣawwur and taṣdīq in Arabic
193
philosophy and their Greek, Latin and Hebrew equivalents », The Moslem World , 33, 1943,
p. 114-128 (tableau récapitulatif, p. 126).
63. En outre, on constate que, parmi ces descriptions d’agencements de sphères matérielles, les
plus détaillées (chapitres Let M) sont entrecoupées de remarques comme celle-ci : « Il a été
démontré plus haut pour quelle raison il était nécessaire de supposer l’existence de cette
sphère ». Par ailleurs, le modèle cosmologique commun aux planètes supérieures est annoncé
par : « Description (Ṣlyyur [taṣawwur]) de ces corps sphériques ». Une fois le modèle cosmologique
décrit, le chapitre consacré à ces planètes se termine sur : « Telle est la part de la représentation
(Ṣiyyur-[taṣawwur]) et du jugement (immur - [taṢdīq]), en usage dans cette science, dont nous avons
voulu traiter dans cette première partie ».
64. Ms. R, fo 120v : 24-121r : 2. Safeq traduit l’arabe Shakk (pl. Shukūk).
65. Sur les Shukūk, voir l’édition du texte par A. I. Sabra et N. Shehaby, Al-Shukūk ‘alā Baṭlamyūs, Le
Caire, 1971, et les travaux de S. Pinès et A. I. Sabra : S. PINÈS, « Ibn al-Haytham’s critique of
Ptolemy », Actes du Xe congrès international d’histoire des sciences , (Ithaque, 1962), Paris, 1964,
p. 547-550 ; A. I. SABRA, « An eleventh-century refutation of Ptolemy’s planetary theory », dans
Science and History : Studies in Honor of Edward Rosen, Studia Copernicana (Wroclaw), 16, 1978,
p. 117-131, repris dans Optics, Astronomy and Logic, sous le n o XIII.
66. Nous ne mentionnons que les difficultés qui figurent, à la fois, dans les Shukūk (première
partie : Atmageste) et dans l’Abrégé. Les mouvements d’oscillation des épicycles dans le
mouvement en latitude des cinq planètes (Shukūk, deuxième partie, Hypothèses) sont décrits dans
l’Abrégé sans donner lieu à aucune remarque, alors qu’ils sont considérés comme l’une des
difficultés de l’astronomie ptoléméenne dans l’Épitomé du De caelo (cf. H. HUGONNARDROCHE,
« L’Épitomé... », p. 20) et dans le G. C. de la Métaphysique, livre XII, comm. 44 (cf. Averroès, Tafsīr
Mā ba’d aṭ-Ṭabī’at, éd. M. Bouyges, Beyrouth, 19381952, 4 vol., III, p. 1657 : 3 - Ibn Rushd’s
Metaphysics. A Translation with Introduction of Ibn Rushd’s Commentary on Aristotle’s
Metaphysics, Book Lām, by Ch. Genequand, Leyde, 1984, p. 176 ; Aristotelis opera cum Averrois
commentants, VIII 328 L, M - le texte de la version latine est corrompu).
67. Shukūk, p. 34 : 5-8.
68. S. PINÈS, « Ibn al-Haytham’s critique... », p. 550 (n. 10). Dans une lettre à son ami Abu Ja’far
Yüsuf (Oxford, Bodl. Libr., ms. Pococke 206, fo 208v), Ibn Bâjja mentionne les Shukūk mais en les
dénigrant. S. Pinès résume ainsi ses propos : « In his opinion, Ibn alHaytham, who, according to
him was not a professional astronomer, his knowledge of the science being confined to its easier
parts, was prone to reject astronomical theories whose correctness was not immediately evident
to him ». Le texte de cette lettre a été récemment publié : Jamāl al-Dīn al-’Alawī (éd.), Rasā'il
falsafiyya li-Abī Bakr b. Bâjja, Beyrouth, 1983, p. 77-81.
69. Les quatre premiers mouvements sont : la lune sur l’épicycle, le centre de l’épicycle sur le
déférent, les nœuds, le centre de l’épicycle par rapport au centre du déférent.
70. Ms. R, f o 11lv : 16-23 (le découpage en phrases est de notre fait). On remarquera qu’Averroès
ne partage pas l’opinion dévalorisante d’Ibn Bājja. Les Shukūk avaient le mérite de dénoncer les
difficultés passées sous silence dans la Configuration.
71. Shukūk, p. 15-19 ; traduction de A. I. SABRA, « An eleventh-century refutation... », p. 124-127.
72. « C’est ainsi que Ptolémée a établi, pour la lune et les autres astres [errants], plusieurs
mouvements qui ne l’avaient pas été avant lui, comme le mouvement, pour la lune, qu’il appelle
mouvement de prosneuse et le mouvement des diamètres des épicycles qu’il a posé pour les
planètes. Cet homme n’était pas capable d’attribuer une configuration [de sphères matérielles] à
ces mouvements. Il en est de même pour son idée selon laquelle les mouvements uniformes des
planètes, dans leurs orbes excentriques, s’effectuaient autour d’autres centres que ceux des orbes
excentriques [déférents] : il n’était pas capable d’attribuer à cela [i. e. hypothèse de l’équant] une
configuration qui fût conforme aux principes sur lesquels il se fondait et qui [s’appliquaient] aux
orbes épicycles et excentriques. Tout ceci est évident pour celui qui a une faible pratique de
194
l’astronomie » (G. C. de la Métaphysique, livre XII, comm. 44, éd. M. Bouyges, p. 1657, p. 1-9). Nous
observons qu’Averroès établit une hiérarchie parmi les difficultés créées par les innovations de
Ptolémée : les mouvements de va-et-vient, l’hypothèse de l’équant (le problème que cette
dernière pose est bien plus clairement énoncé ici que dans l’Abrégé) d’une part, l’épicycle et
l’excentrique d’autre part. Pour ces derniers, Ptolémée n’a eu aucune difficulté, dans les
Hypothèses, à leur associer un corps sphérique mû d’un mouvement circulaire uniforme,
mouvement conforme aux principes qu’il avait lui-même posés (Alm., IX, 2). Notons que Ptolémée
s’était tacitement libéré du requisit d’homocentricité que l’épicycle et l’excentrique ne
respectaient pas.
73. Sur al-Zarqāllu (fl. 1075 ; Tolède, puis Cordoue, où il meurt en 1100), voir la notice de J. VERNET
dans le DSB, vol. XIV (1976), p. 592-595.
74. Cf. la publication (fac-similé) de la traduction hébraïque de Samuel b. Judah, avec traduction
en castillan, par J. M. MILLÁS-VALLICROSA, Estudios sobre Azarquiel, Madrid - Grenade, 1943-1950,
p. 250-343.
75. OEuvre perdue dont on a tenté de reconstituer le contenu : G. J. TOOMER, « The solar theory of
az-Zarqal. A theory of errors », Centaurus, 14, 1969, p. 306-336.
76. On le savait déjà pour le premier traité : J. M. MILLÁS-VALLICROSA, Estudios..., p. 347) avait relevé
une allusion à ce traité dans l’Épitomé de la Métaphysique. Cf. RODRIGUEZ, Averroès, Compendio de
metafisica, p. 134, § 15 (texte arabe), p. 213-214 (trad, espagnole). Averroès y attribue,
nommément à Azarquiel et à ceux qui l’ont suivi, l’élaboration d’une configuration dont découle
nécessairement le mouvement d’accès et de recès.
77. Ms. R, fo 124r : 18-27.
78. Cette attribution a été remise en cause et l’on a montré que ce texte avait dû être élaboré
dans l’entourage des Banū Musa : R. MORELON, Thābit ibn Qurra. Œuvres d’astronomie, Paris, 1987,
p. XLVIII-LIII.
79. Sur la théorie de la trépidation d’Azarquiel et ce qui la différencie de celle du De motu octavae
spherae (attribué, au Moyen Âge, à Thābit ibn Qurra), voir B. R. GOLDSTEIN, « On the theory of
trepidation », Centaurus, 10, 1964, p. 232-247 (en particulier ρ. 238-246). On ne rencontre, dans l’
Abrégé, aucune allusion à la théorie de la trépidation du De motu, ni à son auteur présumé. Ceci
confirme l’observation de H. Hugonnard-Roche : l’attribution de la théorie de la trépidation au
seul Azarquiel est un trait commun à toute la tradition astronomique arabe d’Espagne. Cf. H.
HUGONNARD-ROCHE, « L’Épitomé... », p. 22-23.
80. Ms. R, fo 145r : 15-26.
81. Alm., III, 4.
82. Ms. R, fo 145v : 27 – 146r : 1. Ce mouvement du centre de l’excentrique sur un petit cercle lui-
même excentré, pour rendre compte de la diminution de l’excentricité solaire depuis Ptolémée
jusqu’à son époque, a été introduit par Azarquiel dans son traité sur le soleil. La trépidation de
l’apogée n’est qu’une conséquence du nouveau modèle, ignorée d’Azarquiel lui-même. Cf. G. J.
TOOMER, « The solar theory... », p. 327.
83. Le découpage en phrases et la numérotation ont été introduits par nous. Certaines phrases
hébraïques très longues ont été fragmentées. Nous désignons une phrase du prologue par le sigle
P suivi de son numéro d’ordre. Texte de l’ensemble du prologue (phrases P 1-P62) : ms·fo 104r :
1 105r : 10.
84. On retrouve la même hiérarchie des sciences théorétiques (métaphysique/physique/
mathématiques), où seules les deux premières sont “destinées” (mekhuwwanot) à la perfection
humaine, dans le Commentaire de la République de Platon. Entre 1159 et 1162, Averroès n’a pas
encore écrit ce commentaire. On peut toutefois penser que c’est à l’oeuvre de Platon qu’il renvoie
ou plus exactement au sens qu’il lui donne et dont il fera état plus tard dans son commentaire.
Celuici permet d’éclairer le texte de l’Abrégé, un peu succinct. Nous y renvoyons le lecteur, soit
195
dans la traduction de E. I.J. Rosenthal (éd. et trad.), qui accompagne son édition de la version
hébraïque : Averroes’Commentary on Plato’s Republic, Cambridge, 1969, p. 199-200 (trad.), p. 75-76
(texte hébreu), soit dans la traduction de R. Lerner, Averroes on Plato’s Republic, Ithaque Londres,
1974, p. 96-97. Il y apparaît clairement que ces sciences sont classées selon deux modes, c’est-à-
dire en fonction du niveau ontologique des sujets qui y sont étudiés : « les choses qui existent
vraiment » (métaphysique, physique) et « les apparences des choses qui existent »
(mathématiques) et, dans l’ordre inverse, selon la difficulté croissante de leur apprentissage.
Ainsi, commencera-t-on par l’arithmétique qui est la science mathématique la plus facile en
raison de son plus grand détachement (neqiyyut) par rapport à la matière. Al-Fārābī, dans
l'Iḥṣā’al-’ulūm (Enumération des sciences), propose la même hiérarchie des sciences :
mathématiques/physique/métaphysique qu’Averroès le fait dans l’Abrégé et, comme lui, il traite
des deux dernières ensemble. Cf. Iḥṣā’al-’ulūm, éd. O. Amine, Le Caire, 1968 (3 e éd.), Prologue,
p. 53. Il ne justifie pas sa classification. Averroès a pu être influencé par al-Fārābī, mais ce n’est
probablement pas à l’iḥṣā’qu’il renvoie en [1].
85. La traduction que nous proposons de ‘immut - taṣdīq et de ṣiyyur - taṣawwur, “jugement” et
“représentation”, s’inspire de celles que donnaient J. Van Ess, Die Erkenntnislehre des Adudaddin al-
Ici, Wiesbaden, 1966, p. 95 (“Urteil” et “Vorstellung”), et G. VAJDA, « Autour de la théorie de la
connaissance chez Saadia », Revue des études juives, 126, 1967, p. 375-397 (voir p. 390) : “jugement”
(prédication d’un attribut relativement à un sujet) ou “assentiment” (tenir pour vrai), selon que
le contexte est logique ou psychologique, d’une part, “concept,” d’autre part. Averroès lui-même,
à l’époque de la rédaction de l’Abrégé, donne de ce couple de notions deux définitions qui
s’éclairent l’une l’autre, dans le prologue de l’Abrégé de logique et dans celui de l’ Abrégé de
l'Almageste (P13, P14) :
1 - « La conception (ṣiyyur) est la saisie (havana) de la chose par ce qui en établit l’essence [...] ; elle
répond, la plupart du temps et en premier lieu, à la question : qu’est-ce ? [...] Le jugement
(‛immut) est l’affirmation ou la négation de la chose [...] ; il répond à la question : est-ce que ? ».
Cf. Ibn Rushd, Kol mele’khet ha-Higayyon, f o 2r : 19-21 (éd. de la trad. hébraïque de lAbrégé de logique.
Cf. n. 13).
2 - « Les questions qui relèvent du jugement (she’elot ‘immutiyyot) explicitent en le démontrant
quels sont les prédicats [convenant] à ces sujets [de l’astronomie, c’est-à-dire les corps dont les
astres sont la partie visible] et ce, en fonction des espèces de démonstrations (moftim) en usage
dans cette science. Les questions qui relèvent de la représentation (she’elot ṣiyyuriyyot) ont pour
but de décrire (siyyur) les différentes espèces de sujets et leurs propriétés et ce, également, en
fonction [du mode] de représentation (ṣiyyur) en usage dans cette science ». Cf. ms. R, f o 104r :
14-17. On notera que, d’après cet extrait, Averroès attribue à l’astronomie un ‘immut – taṣdīq et
un ṣiyyur – taṣawwur qui lui sont propres.
86. Les “sujets” de l’astronomie sont les corps sphériques dont les astres sont la partie visible (cf.
P17).
87. Un extrait de l’Épitomé de la Métaphysique (livre IV) confirme la critique portée dans l’Abrégé
contre les observations nécessitant la collaboration de plusieurs générations d’observateurs et
donne la définition des prémisses communément admises : « Quant à l’évaluation du nombre de
ces mouvements et des corps qui se meuvent par leur moyen, cela doit être reçu de l’art de
l’astronomie mathématique. Admettons à ce sujet ce qui, ici et à notre époque, est le plus
communément admis, c’est-à-dire ce sur quoi les experts de cet art ne sont pas en désaccord
depuis Ptolémée jusqu’à nos jours, et laissons ce qui est objet de désaccord aux experts de cet art.
En outre, une part importante des choses qui concernent ces mouvements ne peut être
déterminée sans que l’on fasse usage de prémisses communément admises (muqaddimāt mashhūra
- haqdamot mefursamot). En effet, pour déterminer une part importante de ce qui concerne ces
mouvements, on a besoin d’une longue durée épuisant plusieurs vies humaines. Or les prémisses
communément admises, dans un art donné, sont celles pour lesquelles il n’y a pas de désaccord
196
parmi ses experts. Aussi, allons-nous utiliser ici de telles prémisses. » Cf. Talkhīṣ Mā ba’d al-ṭabī’a,
éd. ‛Uthmān Amīn, Le Caire, 1958, p. 130, § 13 et Paris, BNF, ms. hébreu 918, f o 140v -141 r. Bien
qu’il soit intitulé talkhīṣ, il s’agit d’un épitomé, le dernier des Jawāmi’fī al-falsafa. Ici, dans
l’Épitomé de la Métaphysique, comme plus loin dans le Prologue de l’Abrégé (P 40), le lecteur est
averti : le texte qui suit est censé rendre compte des théories des astronomes pour lesquelles il
n’y a pas de divergence entre eux ; il n’est donc pas l’expression de l’opinion personnelle
d’Averroès.
88. Mofet (pl. moftim) que nous traduisons systématiquement par “démonstration” (P 33, P35, P36)
désigne tantôt une démonstration sans autre précision (P33), mais incluant le signe, tantôt une
démonstration que l’on pourrait qualifier de “scientifique” (P 35, P36) parce qu’elle permet de
détenir la science, c’est-à-dire de connaître par les causes (cf. Aristote, Seconds Analytiques, I, 2,
71b 9-12). Cette démonstration “scientifique” (démonstration propter quid ou démonstration
absolue) s’oppose à la démonstration à partir du signe (re’aya ou mofet re’aya) qui ne donne pas
accès à cette connaissance. En effet, la démonstration par signe ne fait pas connaître la cause en
tant que telle, c’estàdire en tant que produisant nécessairement l’effet. Sur le terme mofet re’aya
et sur son équivalent latin demonstratio per signum (ou demonstratio quid), voir H. TUNIK GOLDSTEIN,
Averroes’Questions in Physics, Dordrecht - Boston - Londres, 1991, p. 60, 118. Rappelons que la
distinction entre démonstration quia et démonstration propter quid remonte à Aristote dans les
Seconds Analytiques, I, 13.
89. Les termes “antérieurs” et “postérieurs” renvoient à une antériorité et une postériorité quant
à l’existence et non quant à la connaissance : « ... il n’y a pas identité entre ce qui est antérieur
par nature et ce qui est antérieur pour nous, ni entre ce qui est plus connu par nature et plus
connu pour nous ». Cf. Aristote, Seconds Analytiques, I, 2 ; trad. de J. Tricot, Paris, 1970, p. 9. Ici, en
astronomie, ce qui est postérieur ontologiquement, c’est-à-dire les mouvements observés (ou
phénomènes), est antérieur pour nous parce que mieux connu.
90. La même objection (P32 - P37) sera reprise dans le G. C du De caelo, Aristotelis opera cum Averrois
commentants V 118 K-L. Ce passage a été traduit et commenté par P. DUHEM, Le système du monde...,
II, p. 136-137.
91. H. HUGONNARD-ROCHE, « L’Épitomé... », p. 11.
92. Ainsi, à la fin des “remarques critiques” du chapitre L, il précise sur quoi porteront ses
recherches : « Nous rechercherons donc comment peut être créé un mouvement en dehors du
centre ou un mouvement tantôt direct et tantôt rétrograde, à partir d’une composition de
mouvements circulaires autour du centre. De plus, nous avons trouvé que sans [cette
composition], il n’était pas possible d’accéder à la perfection car ce n’est que par cette voie que
l’on peut connaître les causes qui peuvent être vraies pour les corps célestes ». Cf. ms. R, f o 115r :
1-4. Si Averroès envisage de rechercher une composition de mouvements circulaires uniformes
“homocentrés,” en prévoyant d’y investir un temps qui risque d’être long, c’est que cette
composition n’existe pas encore. Il ne s’agit donc pas, pour lui, à ce moment là, d’un retour à
l’astronomie du temps d’Aristote.
93. Dans le G. C. de la Métaphysique, Averroès, qui n’a pas réussi à réformer l’astronomie, se
trouve donc devant la même situation qu’à l’époque de l’Abrégé : « À cause de la difficulté de ces
choses [i. e. le nombre des mouvements proposés par les astronomes], on ne peut utiliser des
prémisses certaines (yaqīniyya). Ce sont des [prémisses] communément admises (mashhūrāt) qui
sont utilisées à ce sujet à la place de [prémisses] certaines, seulement s’il n’y a pas de désaccord à
leur propos. S’il y a désaccord, il n’y a pas de chose à laquelle se fier et on ne peut fonder son
opinion que sur ce qui est inclus dans le désaccord » (éd. M. Bouyges, p. 1659 : 7-11). Averroès,
très préoccupé par les cas de désaccord qui sont autant de points faibles parce que la certitude y
est encore moindre, consacrera un chapitre à part à chacun des deux sujets importants de
controverse : l’ordre des planètes (chapitre OP) et le mouvement des étoiles fixes (chapitre EF). Il
197
livrera à son lecteur « ce qui est inclus dans le désaccord », c’est-à-dire qu’il exposera les théories
concurrentes.
94. En fait, Averroès estime que les démonstrations des astronomes n’ont, des démonstrations
par signe, que la forme. Ne disposant que des données de leurs observations, les astronomes ne
peuvent accéder aux causes qui sont inconnues et inconnaissables à partir de ces seules données.
En outre, il leur arrive fréquemment de proposer des causes qui sont impossibles parce qu’elles
violent les principes de la physique. L’épicycle est donné comme exemple de cause de ce type. En
dehors du prologue, l’épicycle ne donne lieu à aucune remarque ; il fait partie de ce qui est
“communément admis” (mashhūr).
95. La confrontation du Prologue de l’ Abrégé où Averroès se résigne à adopter « ce qui est
communément admis » avec le prologue aux Jawāmi’fī al-falsafa (cf. H. HUGONNARD-ROCHE,
“L’Epitomé... »,” p. 10) où il se propose simplement d’extraire des traités d’Aristote les “exposés
scientifiques” révèle l’inégalité criante entre la physique et l’astronomie quant au degré de
certitude qu’Averroès attribue à l’une et à l’autre.
96. « Telles sont les considérations qui ont conduit Ptolémée à [concevoir] ce modèle [de
Mercure] qui n’est pas conforme aux corps en mouvement et encore moins aux propriétés de ces
corps telles qu’elles sont explicitées en physique. En outre, ces considérations ne sont pas
nécessaires, ainsi que nous l’avons dit précédemment dans notre traité [Prologue, P 32-P37]. En
effet, ce n’est pas parce qu’existe le postérieur en même temps que l’antérieur [dont l’existence a
été] supposée par hypothèse, que l’existence de l’antérieur découle nécessairement du
postérieur, puisqu’est possible l’existence de ce postérieur en même temps que celle d’un
antérieur qui soit autre que celui qui a été supposé. Ceci est évident d’après le livre des Seconds
Analytiques [I, 13]. À cause de cela, ces choses ne font pas partie de ce qui conduit à révoquer en
doute ce qui [par ailleurs] est évident en physique et à plus forte raison si [cette évidence résulte]
de démonstrations. Il faudrait donc que lui soit trouvé un autre modèle que celui-ci ». Cf. ms. R, f o
119r : 16.
97. G. SALIBA, « The astronomical tradition of Maragha : An historical survey and prospects for
future research », Arabic Sciences and Philosophy, 1, 1991, p. 67-99 (voir p. 88).
NOTES DE FIN
*. Le texte de cette communication est une version revue et corrigée de Juliane LAY, « L’Abrégé de
l’Almageste : un inédit d’Averroès en version hébraïque », Arabic Sciences and Philosophy, 6, 1996,
p. 23-61. Cette révision a porté notamment sur la traduction du prologue. À cette occasion, nous
avons bénéficié des remarques et suggestions très précieuses de Mme Sara Klein-Braslavy que
nous ne remercierons jamais assez.
198
1 Le destin d’une œuvre dans une société – quelle que soit l’œuvre et quelle que soit la
société – dépend de l’état de celle-ci et de sa capacité à tirer profit de l’apport de
l’œuvre en question.
2 En réfléchissant sur le devenir de l’œuvre d’Ibn Rushd dans la civilisation arabo-
musulmane, qui en a été le berceau, j’étais frappé par le nombre de similitudes qu’il
présente avec celui de l’œuvre de son maître Aristote qu’il plaçait au plus haut degré de
la perfection en disant : « Nous adressons des louanges sans fin à Celui qui a distingué
cet homme (Aristote) par la perfection et qui l’a placé seul au plus haut degré de la
supériorité humaine, auquel aucun homme dans aucun siècle n’a pu arriver ; c’est à lui
que Dieu a fait allusion en disant : “Cette supériorité, Dieu l’accorde à qui Il veut...” 1 »
Cet hommage exceptionnel a été utilisé contre le philosophe de Cordoue par ses
détracteurs aussi bien en Occident que dans le monde arabe. Malebranche, dans
Recherche de la vérité, se moque de la vénération qu’Ibn Rushd vouait au Stagirite en
disant : « En vérité, ne faut-il pas être fou pour parler ainsi ; et ne fautil pas que
l’entêtement de cet auteur soit dégénéré en extravagance et en folie2 ? » Dans le monde
musulman, on y a vu une forme de servilité et d’égarement. Le rapport entre ces deux
grandes figures de la philosophie dans le bassin méditerranéen fut à l’origine de
raccourcis générateurs de nombreux malentendus. Ibn Rushd a consacré plus de
quarante ans de sa vie et une grande partie de son œuvre au commentaire de la
philosophie du Stagirite. Cela a conduit à l’assimilation de l’œuvre du premier à un
simple commentaire de l’œuvre du second. Celui-ci n’étant pas un musulman, Ibn
Rushd sera réduit au statut d’un nostalgique de l’antique paganisme grec, d’un penseur
complètement étranger à l’Islam et à la culture arabe, voir d’un « auteur hébreu et latin
naturalisé », selon l’expression de Wolfson.
199
L’image de ses écrits faisant contre-poids à son cercueil sur un âne – ou un mulet, selon
le témoignage d’Ibn ‘Arabi et d’Ibn Djubayr – le ramenant de Marrakech vers une
Espagne en train de se séparer définitivement du monde arabo-musulman, est le
symbole du devenir de l’œuvre de notre philosophe dans la culture qui en était le
berceau.
6 Un dernier parallèle entre le destin de la philosophie, après l’effondrement des cités
grecques, et son devenir dans le monde arabo-musulman sombrant dans une longue
nuit de décadence, s’impose pour comprendre le sort connu par l’œuvre d’Ibn Rushd au
Sud et à l’Est de la Méditerranée. Analysant l’impact du déclin des cités grecques sur le
devenir de l’activité philosophique, Pierre Aubenque met en évidence les différences
entre la pensée philosophique à l’âge classique et la pensée hellénistique en disant que
celle-ci était « moins soucieuse de dire l’Être que de consoler ou tranquilliser les
hommes5 ». Il insiste sur le recul de l’activité pleinement philosophique au profit de la
recherche d’une « réponse immédiate aux problèmes d’adaptation posés à l’individu
par les transformations sociales ». Les formes de pensée générées par cette quête
« auront, dit-il, un caractère et une fonction “idéologiques” plus marqués que les
philosophies classiques6 ». Ne peut-on pas dire la même chose de ce qui s’est passé dans
le monde arabo-musulman après le crépuscule de la civilisation qui a donné la tradition
philosophique dont Ibn Rushd donna l’ultime expression ? Ne peut-on pas comparer le
recul de la philosophie dans le monde hellénistique au profit d’une pensée ayant « une
fonction et un caractères idéologiques », pour donner des « réponses immédiates
destinées à consoler et tranquilliser les hommes », avec l’effacement de la philosophie
dans le monde arabe au profit de la mystique, de la théologie et du juridisme qui ont
permis aux musulmans de traverser tranquillement leur longue nuit de décadence, « en
prenant les choses avec philosophie », selon l’expression de Pierre Aubenque, mais sans
la philosophie ?
8 Par ailleurs, certains ouvrages d’Ibn Rushd longtemps ignorés par « l’averroïsme
latin », comme L’exposé des méthodes relatives à la démonstration des croyances de la
communauté, L’incohérence de l’incohérence (Tahâfut al-tahâfut), le célèbre Traité décisif
quant aux rapport entre la philosophie et la religion (Façl al-maqâlfi mâ bayna al-hikma wa al-
sharî‘a mina al-’ittiçâl) et son précis de droit (Bidâyatu al-mudjtahid wa nihâyatu al-
muqtaçid), ont continué à circuler dans les milieux instruits en Egypte, en Iran et dans
les provinces de l’Empire ottoman. Ses conceptions juridiques auraient inspiré la
théorie des finalités (maqâçid), qu’il faut faire prévaloir sur la lettre de la norme
religieuse, développée particulièrement par l’andalou Al-Shâtibî (m. 1391) dans ses
fameuses Concordances (Al-muwâfaqâtfi’uçûl al-sharî‘a). Cette théorie a inspiré les
réformistes des deux derniers siècles et elle se trouve aujourd’hui au cœur du débat
avec ceux qui revendiquent une application à la lettre de ce qu’Ibn Rushd appelle la loi
islamique. Cependant, les œuvres des philosophes, dont celle du philosophe cordouan,
en même temps qu'elles disparaissaient de l’enseignement des grands centres
universitaires, y ont été ignorées pendant toute la période allant de la disgrâce d’Ibn
Rushd à la fin du XIXe siècle.
10 Les deux lectures ont en commun – outre le postulat selon lequel le rationalisme d’Ibn
Rushd ayant éclairé l’Occident et le Nord de la Méditerranée ne peut que produire le
même effet en Orient et au Sud de la même Méditerranée – les visées suivantes :
• la justification de l’ouverture sur les autres civilisations, et en particulier sur l’Occident, par
l’ouverture qu’incarne l’œuvre d’Ibn Rushd sur l’héritage grec,
• l’utilisation du rationalisme d’Ibn Rushd, de ses conceptions philosophiques et juridiques, et
de son ouverture comme une arme contre l’obscurantisme, la xénophobie et l’intolérance
des mouvements islamistes intégristes.
11 La découverte récente du commentaire d’Ibn Rushd de La République de Platon par les
lecteurs arabes a permis de mobiliser son œuvre en faveur du combat pour
l’émancipation des femmes et pour leur droit à l’égalité avec les hommes. Les colloques
organisés dans les différents pays arabes pour célébrer le huit centième anniversaire de
la disparition d’Ibn Rushd ont mis en relief ces préoccupations des averroïstes arabes.
L’universitaire syrien ‘Abd al-Hamîd Al-Sâlih, dans son intervention au colloque de
Tunis en 1998, résume à sa manière ces préoccupations en parlant d’une « lecture
rigoriste de l’Islam, une interprétation qui pense que nous avons une solution à tous les
problèmes et que nous n’avons nul besoin d’importer des idées de l’Occident souvent
décrit comme étant croisé et impie ». Il oppose cette lecture à une autre qu’il juge
« plus raisonnable » et qui dit : « La civilisation arabo-musulmane n’a jamais refusé, à
aucune de ses étapes, l’ouverture sur l’autre. » Il en conclut qu’il « n’est pas de la
sagesse de s’instituer ennemi de l’autre qui nous est supérieur. Il faut plutôt œuvrer
pour le convaincre que nous avons un rôle civilisationnel à jouer et qui nous permet
d’apporter notre contribution comme en témoigne notre histoire. Dans ce cadre, Ibn
Rushd apparaît, non seulement comme un représentant de la modernité de son époque,
mais comme le point d’interaction et de continuité entre les deux cultures. Il
représente la plus importante référence dans la pensée européenne à partir du XIII e
siècle11... ». L’universitaire égyptien Murâd Wahba, de son côté, constate : « La
philosophie d’Ibn Rushd a contribué à l’enfantement des Lumières en Occident alors
qu’elle n’a pas réussi à donner le même résultat en Orient », avant de s’interroger :
« Les pays en développement ont-ils besoin des Lumières ? Et dans quelle mesure
l’esprit de la philosophie d’Ibn Rushd est-il capable de générer les Lumières dans les
pays en développement ? » Il précise que ces deux questions ont une importance
capitale, « en ces jours où les fondamentalismes religieux se répandent partout 12 ». Un
autre universitaire égyptien, ‘Âtif al-‘Irâqî insiste, comme bien d’autres, sur le rapport
entre la pensée d’Ibn Rushd, les Lumières et le progrès de l’Europe pour appeler les
Arabes à rompre avec l’irrationalisme de Ghazâlî et d’Ibn Taymiyya et à adopter le
rationalisme d’Ibn Rushd, « ce philosophe auquel l’Europe s’est intéressée pour
accomplir des progrès grâce à ses idées, et qui fut délaissé par la nation arabe qui a
régressé parce qu’elle est restée prisonnière de la pensée irrationnelle d’Al-’Ash‘arî, de
la pensée de Ghazâlî l’ennemi des philosophes, des idées d’Ibn Taymiyya et de ses
conceptions obscurantistes et réactionnaires13... ».
12 La même préoccupation exprimée par ces voix représentatives des héritiers de Farah
Antûn se retrouve chez les héritiers de M. ‘Abduh. Le point de vue de ceux-ci peut être
illustré, entre autres, par l’intervention de ‘Abd al-Fattâh Ahmad Fu’âd au colloque de
Tunis : il considère que la philosophie d’Ibn Rushd représente la culture religieuse
éclairée qu’il faut enseigner aux jeunes du monde arabe pour contrer l’extrémisme
religieux qui n’est qu’un appel à l’ignorance, selon ses propres termes. Ces
203
NOTES
1. Traduction de S. Munk, citée dans M. R. HAYOUN & A. DE LIBÉRA, Averroès et l’averroïsme, Paris,
1991, p. 12.
2. A. DE LIBÉRA, La philosophie médiévale, Paris, 1993, p. 164.
3. Dans F. CHATELET (ss dir.), La philosophie, Verviers (Marabout/Histoire), 1979, tome 1, p. 94.
4. Ibid., p. 88.
5. Ibid, p. 138.
6. Ibid.
7. Muwâfaqatu çarîh al-ma‘qûl li çahîh al-manqûl, publié en marge de Minhâj alsunna, (4 tomes en 2
volumes), édit. Dâr al-fikr, Beyrouth, 1980.
8. Ibn Khaldoun, Al-muqaddima, Dâr al-qalam, Beyrouth, 1981, p. 450-451, 481, 488, 491-492, 495,
518.
9. Dans les articles qu’il consacra à la philosophie d’Ibn Rushd dans sa revue Al-djâmi‘a, qui furent
réunis et publiés à Alexandrie en 1903 sous le titre Ibn Rushd wa falsafatuhu. Depuis d’autres
éditions de cet ouvrage ont vu le jour.
10. Publiées d’abord comme articles dans Αl-Manâr et repris par la suite sous la forme d’un livre
édité par Rashîd Ridhâ et intitulé Al-’islâm wa al-naçrâniyya ma'a al- ‘ilm wa al-madaniyya.
11. Voir ‘Abd al-Hamîd AL-SÂLIH, « Al-muthâqafa wa ta’wîl ta’wîl Ibn Rushd (L’acculturation et
l’interprétation de l’interprétation d’Ibn Rushd) », dans les actes du colloque qui a eu lieu à Tunis
du 16 au 21 fevrier 1998, publiés par l’ALECSO et Dâr al-Gharb al-’Islâmî, Beyrouth, 1999.
12. Cf. son intervention dans Ibn Rushd wa al-tanwîr (Ibn Rushd et les Lumières) reprenant les
actes du colloque organisé au Caire par l’association afro-asiatique de philosophie, Dâr al-Thaqâfa
al Djadîda, le Caire, 1997, p. 21-22.
13. ‘Âtif al-‘Irâqî a participé à la plupart des colloques concernant Ibn Rushd dont il est l’un des
spécialistes arabes. Il a réuni ses différentes interventions dans un ouvrage : A. AL-‘IRÂQÎ, Al-
faylasûf Ibn Rushd wa mustaqbal al-thaqâfa al-‘arabiyya, le Caire, 1999 ; la citation vient de
l’introduction de ce livre, p. 14. Cette idée revient dans toutes ses interventions pratiquement
dans les mêmes termes (cf. p. 24-25, 198, 235, 245, etc.).
14. M. FAKHRÎ, Ibn Rushd, faylasûf Qurtuba (Ibn Rushd, philosophe de Cordoue), Beyrouth, 1960.
15. ID., Târîkh al-falsafa al-‘arabiyya (Histoire de la philosophie arabe), Beyrouth, 1981, p. 122.
16. A. BADAWÎ, Târîkh al-falsafa fî al-’islâm (Histoire de la philosophie en islam), le Caire, 1972.
17. Cité par ‘Abd al-Halîm al-Sâlih, dans son intervention au colloque de Tunis, op. cit.
18. Voir ses écrits sur ce qu’il appelle la raison arabe et en particulier son Bunyatu al-‘aql al-‘arabî
(Structure de la raison arabe), et Takwîn al-‘aql al-‘arabi (Constitution de la raison arabe), éd.
Markaz Dirâsât alWihda al-‘arabiyya, Beyrouth, 1986 et 1984.
19. M. ‘A. AL-DJABIRI, Ibn Rushd, sîra wa fikr (Ibn Rushd, biographie et pensée), Markaz Dirâsât al-
Wihda al-‘arabiyya, Beyrouth, 1998, p. 11.
20. ID., Al-dîn wa al-dawla wa tatbîq al-sharî‘a, Markaz Dirâsât al-Wihda al-‘arabiyya, Beyrouth, 1996,
p. 108 sq.
206
1 Nous pouvons à juste titre nous étonner du destin qui fut celui d’Averroès durant sa vie
et des cheminements que connurent sa postérité et son influence après sa mort. Né
en 1128 à Cordoue, il mourut en 1198 après avoir connu, à la fin de sa vie, une disgrâce
temporaire. Mais il avait eu une activité intellectuelle remarquable, dans tous les
domaines du savoir, que ce soit en médecine avec les Kulliyât , en sciences, en
philosophie, en droit avec la Bidâya, ou en théologie. Il avait occupé, en outre, des
charges considérables. Et pourtant, moins de quarante ans après sa mort, en 1236,
Cordoue où il avait exercé son activité philosophique, scientifique et juridique, tombait
aux mains des chrétiens de la “Reconquista”. Douze ans plus tard, en 1248, ce fut le tour
de Séville. Il y avait exercé les fonctions de grand qâdî. La vie intellectuelle, scientifique
et culturelle d’al-Andalus se limita alors au royaume de Grenade qui se maintint encore
pendant près de deux siècles et demi, mais sans avoir le même rayonnement que les
deux métropoles précédemment évoquées. De l’autre côté du détroit de Gibraltar, la
dynastie almohade auprès de laquelle Averroès avait été introduit par Ibn Tufayl et
dont les souverains firent beaucoup pour encourager le développement de son activité
philosophique, ne devait pas survivre bien longtemps ; elle reçut le coup de grâce avec
la prise de Marrakech par les Mérinides en 1269. Entre-temps, en Orient, Bagdad n’avait
pas résisté au siège du sultan mongol Hûlâgû et le calife fut mis à mort le 10 février
1258. Bagdad redevint une petite bourgade. C’était la fin d’une métropole dont le
rayonnement culturel et scientifique avait été immense. Soixante ans à peine s’étaient
écoulés depuis la mort d’Averroès.
2 Nous ne pouvons manquer de noter la contemporanéité de ces deux déclins et nous
pouvons nous demander pourquoi Averroès a été oublié des Arabes durant de longs
siècles, jusqu’à l’époque moderne, pourquoi son influence a été, très rapidement,
circonscrite au monde latin et associée à la philosophie aristotélicienne, avant de
retrouver sa pleine stature intellectuelle à partir du XIXe siècle. Les circonstances
207
politiques et les événements que nous venons d’évoquer permettent d’expliquer qu’en
Orient et dans al-Andalus les préoccupations majeures des Arabes n’aient pas concerné
la science et la philosophie durant ces périodes troublées. Mais cela tient peut-être
aussi à la nature de son œuvre et à sa transmission, dont nous allons tenter de retracer
certains aspects.
esprits. Dès lors, le mouvement ne fera que s’amplifier ; les textes d’Aristote ne seront
jamais révisés ou expurgés, comme le laisse entendre l’interdiction du 22 septembre
1245 faite à l’Université de Toulouse et reprenant la formule du pape Grégoire IX,
« jusqu’à ce que les livres soient expurgés des erreurs qu’ils contiennent 8 ». Cependant,
les condamnations sont sans doute responsables du fait que jusque vers les années 1240
les ouvrages de métaphysique et de physique d’Aristote ne furent que peu étudiés et
que dans les écoles l’enseignement d’Aristote porta surtout sur les œuvres de logique et
l’éthique. Mais le mouvement était lancé et l’aristotélisme progressait. Au début de
l’année 1252, le groupement corporatif de la nation des anglais, à Paris, promulgua ses
nouveaux règlements où il imposait, en plus de l’étude de la logique aristotélicienne,
celle du De anima, la psychologie d’Aristote. Et surtout, le 19 mars 1255, le nouveau
statut réorganisant les études de la Faculté des Arts tout entière inscrivait au
programme toutes les œuvres connues d’Aristote, y compris la physique et la
métaphysique. Ces mesures doivent sans doute être considérées comme la consécration
officielle d’un état de fait qui durait probablement depuis de nombreuses années, plus
ou moins ouvertement.
9 Les grandes condamnations de 1270 et de 1277 ne firent pas davantage obstacle à la
pénétration de l’aristotélisme dans la pensée latine du Moyen Âge occidental. Elles
marquent cependant une évolution très importante : l’apparition, dans les thèses qui
seront condamnées, des théories averroïstes. En effet, la condamnation du 10 décembre
1270 vise treize propositions tirées de l’aristotélisme de Siger de Brabant influencé par
Averroès. Cette condamnation avait été précédée par l’opuscule de Thomas d’Aquin sur
l’unité de l’intellect, intitulé De unitate intellectus contra Averroistas, et dirigé également
contre l’averroïsme de Siger de Brabant. C’est aussi l’époque probable de la
composition du Tractatus de erroribus philosophorum Aristotelis, Avicennæ, Algazelis, Alkindi
et Rabbi Moysis de Gilles de Rome, qui visait explicitement la philosophie arabe en même
temps que l’aristotélisme. Mais l’accalmie fut de courte durée : dès l’année suivante, les
conflits reprirent et l’enseignement de l’averroïsme, ou du moins de l’aristotélisme
hétérodoxe, continua de se développer. C’est alors qu’intervint la grande condamnation
du 7 mars 1277, trois ans jour pour jour après la mort de Thomas d’Aquin. Les 219
erreurs condamnées par Etienne Tempier, évêque de Paris, visaient non seulement
l’aristotélisme hétérodoxe et les thèses averroïstes, mais également des propositions
thomistes. Elle interrompit la carrière de Siger de Brabant, ralentit pour quelques
années celle de Gilles de Rome et de bien d’autres, et elle retarda pour un temps les
progrès du thomisme, au profit des courants de pensée en faveur chez les franciscains.
Mais elle allait trop à contre-courant et ne put endiguer les idées aristotéliciennes :
dernière condamnation promulguée au cours de ce XIIIe siècle qui avait été une période
d’innovation intellectuelle très riche, elle finit par tomber en désuétude.
10 L’influence postérieure de la philosophie d’Averroès sur le monde latin a été
considérable. En effet, tandis qu’Aristote s’imposait à travers Thomas d’Aquin dans la
pensée catholique, Averroès éclipsait peu à peu tous ses prédécesseurs arabes et, tout
en étant combattu pour ses idées hétérodoxes, il était largement utilisé pour tout ce
qu’il apportait dans ses commentaires philosophiques à la compréhension d’Aristote,
sans laquelle on ne peut accéder à la synthèse philosophico-théologique de Thomas
d’Aquin lui-même. Mais il y eut également une influence purement philosophique
d’Averroès avec un véritable averroïsme au XIVe siècle et dans les siècles suivants, non
seulement en France mais aussi en Italie et dans d’autres pays. Un indice de cette
influence durable et répandue en Europe nous est fourni par la très belle édition latine
210
des œuvres d’Aristote qui fut imprimée en 1483 à Venise9 : le texte des œuvres du
Stagirite y est accompagné de celui des commentaires d’Averroès. Les éditions ou
rééditions en seront très nombreuses tout au long du XVIe siècle. On peut voir là
combien le maître et son commentateur étaient devenus inséparables pour les penseurs
du monde latin.
divine24. » La distinction faite par Averroès consiste à dire que l’action créatrice et
providente de Dieu ne s’exerce pas dans le détail de la vie de l’individu mais plutôt à
travers les espèces25. Tout cela découle de la conception que se fait Averroès de la
création : « Dieu ne crée pas les choses à partir de rien, mais il est plutôt celui qui fait
passer de la puissance à l’acte, du non-être à l’être. La création n’est donc pas un passe-
temps que Dieu aurait imaginé pour se distraire ou pour donner libre cours à sa
fantaisie, mais bien plutôt une sorte d’explicitation, de mise au jour de ce qui
n’attendait que cette action divine pour être26. » Si certaines choses semblent échapper
à la providence, c’est qu’elles sont soumises à la matière et à son déterminisme. Il n’y a
pas là échec de la providence car la matière et son déterminisme ont besoin de Dieu
pour exister et elles nous renvoient encore à l’action créatrice de Dieu.
19 Ce sont là quelques remarques qui manifestent la présence d’une préoccupation
religieuse chez Averroès. Sur de nombreux points, sa réflexion philosophique, tout en
restant très libre, prend en considération les données de la foi islamique ; et, lorsqu’il
commente Aristote, il lui arrive parfois d’élargir le débat pour aborder les aspects
religieux soulevés par l’argumentation du Stagirite.
***
24 Il est bien clair que ces différentes facettes que nous avons successivement évoquées ne
constituent pas trois personnalités différentes chez Averroès ; il a su unifier ses
convictions religieuses et philosophiques tout en exerçant une grande activité
intellectuelle de juriste et pratique de qâdî, à leur tour indissociables de l’expérience de
l’homme de foi et de la quête du philosophe. Mais la faiblesse, puis la disparition de
l’Islam dans al-Andalus, et l’extinction concomitante des milieux intellectuels
philosophiques et juridiques, ont fait oublier presque aussitôt dans l’Islam d’Occident
cette grande figure de la pensée musulmane au Moyen Âge, sans que l’Orient, soumis au
même moment à de grands bouleversements politiques, ait pu prendre le relais.
NOTES
1. Ces deux personnages doivent être distingués l’un de l’autre. À leur sujet, et en général, sur
l’activité de traduction, voir surtout M.-Th. D’ALVERNY, « Translations and Translators », dans R. L.
215
Benson & G. Constable (éds), Renaissance and Renewal in the Twelfth Century, Oxford (Clarendon
Press), 1982, p. 421-462.
2. G. LACOMBE, Aristoteles latinus, Union académique internationale, Corpus philosophorum medii aevi,
Bruges-Paris (Desclée de Brouwer), 1957. La préface de l’édition comporte un classement des
œuvres dont nous reproduisons entre parenthèses les numéros, pour chacun des commentaires
concernés.
3. Un examen attentif des manuscrits permettrait sans doute de trouver des informations plus
précises en vue de dater telle ou telle de ces traductions.
4. Dans Al-Fârâbî. Deux ouvrages inédits sur la Réthorique (sic). I. Kitâb al-Hatâha. II. Didascalia in
Rethoricam Aristotelis ex glosa Alpharabii, publication préparée par J. Langhade et M. Grignaschi,
Beyrouth (Dâr El-Machreq), 1971, p. 123-274.
5. L. BIANCHI, Censure et liberté intellectuelle à l’Université de Paris (XIII e-XIVe siècles), Paris (Les Belles
Lettres), 1999, indique p. 94, qu’un « maître ès arts anonyme (...) vers 1225, rédigea le traité De
anima et de potenciis ejus, synthèse de la psychologie aristotélicienne, qui utilise déjà les
commentaires d’Averroès », ce qui atteste que leur diffusion avait déjà eu lieu. Sur ce traité, voir
R.-A. GAUTHIER, « Le Traité De anima et de potenciis eius d’un maître ès arts anonyme vers 1225 »,
Recherches de Sciences philosophiques et théologiques, 66 (1982), p. 3-55.
6. L’ouvrage de Luca Blanchi, cité à la note précédente, offre d’excellentes mises au point sur la
réception d’Aristote à Paris, à cette époque, et sur les différentes condamnations qui jalonnent le
XIIIe siècle, de 1210 à 1277.
7. « Jusqu’à ce que ces livres aient été examinés et qu’ils aient été expurgés de tout soupçon
d’erreur », quousque examinait fuerint, et ab omni errorum suspicione purgati.
8. L’Université de Toulouse a été fondée en 1229 sous le patronage du légat pontifical. Elle essaya
d’attirer les étudiants de l’Université de Paris, qui s’étaient alors dispersés, et ce en leur offrant la
possibilité de pouvoir étudier les œuvres d’Aristote que les condamnations de 1210 et de 1215
leurs interdisaient.
9. G. LACOMBE, Aristoteles latinus..., p. 101.
10. Voici quelques-unes de ces thèses :
- quod intellectus omnium hominum est unus et idem numero ;
- quod voluntas hominis ex necessitate vult vel eligit ;
- quod omnis, quae hic inferius aguntur, subsunt necessitati corporum celestium ;
- quod mundus est eternus ;
- quod nunquam fuitprimus homo ;
- quod anima, quae est forma hominis, secundum quod homo, corrumpitur corrupto corpore ;
- quod Deus non cognoscit singularia ;
- quod humani actus non regunturprovidentia Dei.
11. Quoniam ex uno inconvenienti dato multa sequuntur, ex uno malo fundamento multos errores protulit
philosophas. Credidit enim nihil esse in aliqua disposinone, in qua prius non fuerat, nisi per motum
praecedentem. Aestimavit quidem quod non esset novitas, nisi ubi esset mutatio proprie sumpta. Quia ergo
omnis mutatio est terminus motus, non est dare novitatem sine motu prcecedente. Ex hoc
autemfundamento concludebat motum nunquam incepisse ; quia si motus incepit, motusfuit novus. Sed
nihil est novum nisiper motumprcecedentem. Ergo, ante primum motumfuit aliquis motus, quod est
inconveniens (éd. Koch, p. 3).
12. Somme théologique, I, question 46, art. 2 ; voir aussi quest. 7, art. 4 et Contra Gentiles, 1. II, ch.
31-34.
13. Commentator autem omnes errores philosophi asseruit, immo cum maiori pertinacia et magis ironice
locutus est contra ponentes mundum incepisse quam philosophusfecerit. Immo sine comparatione plus est
ipse arguendus quam philosophus, quia magis directe fidem nostram impugnavit ostendens esse falsum cui
non potest subesse falsitas, eo quod innitaturprimae veritati (éd. Koch, p. 14-16).
216
14. Prater tamen errons philosophi arguendus est, quia vituperami omnem legem, ut patet ex II°
Metaphysicoe et etiam ex XI°, uhi vituperat legem christianorum sive legem nostram catholicam et etiam
legem Sarracenorum, quia ponunt creationem rerum et aliquidpossefieri ex nihilo (ibid., p. 16).
15. Ce qu’Averroès n’admet pas dans l’idée de création telle qu’il la comprend chez les
mutakallimûn, c’est que Dieu, dans leur système, aurait le pouvoir de faire de n’importe quoi
n’importe quoi et de faire par exemple que ce qui est devenu de l’eau qui mouille ne soit pas
devenu de l’eau mais du feu qui brûle : autrement dit, le fait de mouiller, pour l’eau, ou de brûler
pour le feu, ne tiennent pas à l’essence même des choses mais au pouvoir du créateur et à son
arbitraire (voir Tafsîr mâ ba‘d al-tabî‘a, Bouyges, 1504, 1. 2 et Venise, aput Juntas, 1562-1574, 305 F),
ou, ce qui revient au même, ce n’est pas l’eau qui mouille ou le feu qui brûle, mais c’est Dieu qui
fait cela. Un passage très net à ce sujet est celui que nous trouvons dans le commentaire du livre
Thêta, le huitième de la Métaphysique : « Les modernes (littéralement, “les gens de notre temps”)
posent un seul agent pour tous les êtres, sans intermédiaire, à savoir Dieu, et d’après eux aucun
être n’a une action qui lui soit propre et imposée comme une nature par Dieu. Et si les êtres n’ont
pas des actions qui leur appartiennent en propre, ils n’auront pas d’essences propres, car les
actions ne sont diversifiées que selon les essences (Si on supprime les essences, on supprime les
noms et les définitions et ce qui est devient une chose unique). Une telle opinion est tout à fait
étrangère à la nature humaine » (éd. Bouyges, p. 11351136, Venise p. 231, H) ; voir J. LANGHADE,
« Les erreurs d’Averroès selon Gilles de Rome (Paris 1270) », Prologues (Revue maghrébine du
livre, Casablanca), 15, 1998 [Présences d’Ibn Rushd], p. 40.
16. Ibn Rushd (Averroès), Traité décisif (Façl el-maqâl) sur l’accord de la religion et de la philosophie
suivi de l’Appendice (Dhamîma) , texte arabe, traduction française remaniée avec notes et
introductions, par Léon Gauthier, Alger (Éd. Carbonel), 1942.
17. Averroès, Le Livre du discours décisif, introduction par A. de Libera, traduction inédite, notes et
dossier par M. Geoffroy, Paris (Flammarion), 1996.
18. Tout comme il s’oppose à l’effort de rationalité que l’on rencontre dans la mystique, le
tasawwuf
19. Traité décisif éd. Gauthier, p. 1, éd. Geoffroy, p. 102-103.
20. Ibid., éd. Gauthier, p. 8, éd. Geoffroy, p. 118-119.
21. « Nous affirmons d’une manière décisive que toujours, quand la démonstration conduit à une
[conclusion] en désaccord avec le sens extérieur de la loi divine, ce sens extérieur admet
l’interprétation (ta’wîl) suivant le canon de l’interprétation arabe. C’est une chose dont un
musulman ne fait aucun doute et sur laquelle un croyant n’hésite pas. Mais combien cela est plus
évident pour celui qui s’est attaché à cette pensée et l’a mise en œuvre, et qui s’est proposé ce
but : l’union de la raison et de la tradition (al-jam‘ bayn al ma‘qûl wa-l-manqûl). D’ailleurs, nous
affirmons que rien de ce qui est énoncé dans la loi divine n’est en désaccord, par son sens
extérieur, avec les résultats de la démonstration, sans qu’on trouve, en examinant attentivement
la loi et en passant en revue toutes ses autres parties, des expressions qui, par leur sens extérieur,
témoignent en faveur de cette interprétation, ou sont [bien] près de témoigner [en sa faveur] »,
éd. Gauthier, p. 9, éd. Geoffroy, p. 120-121.
22. Traité décisif éd. Gauthier, p. 12-13, éd. Geoffroy, p. 128-29. Sur le « traité spécial » mentionné
par Averroès à la fin de son développement, voir ci-dessous.
23. « La solution de cette difficulté, à notre avis, consiste à reconnaître que le rapport de la
connaissance éternelle à l’être (qui est la cause de l’être) est autre que le rapport de la
connaissance produite à l’être : l’existence de l’être est la cause et la raison de notre connaissance,
tandis que la connaissance éternelle est la cause et la raison de l’être. Si l’existence de l’être après
sa non-existence avait pour conséquence l’apparition, dans la connaissance éternelle, d’une
connaissance surajoutée, comme cela a lieu dans la connaissance produite, il en résulterait que la
connaissance éternelle serait l’effet de l’être et non sa cause. Il faut donc nécessairement qu’il ne
survienne pas en elle de changement, comme il en survient [un] dans la connaissance produite. Si
217
l’on a commis cette erreur, c’est uniquement parce qu’on a conclu de la connaissance produite à
la connaissance éternelle : c’est conclure du sensible au suprasensible, et le vice d’une pareille
conclusion est chose connue. De même qu’il ne survient dans l’agent aucun changement au
moment où existe son effet, je veux dire un changement qui n’était auparavant, de même il ne
survient dans la connaissance éternelle du Dieu glorieux aucun changement au moment où
l’objet de sa connaissance est produit par elle », éd. Gauthier, p. 36-37.
24. Tafsîr mâ ba‘d al-tabî‘a, éd. Bouyges, 3, p. 1607,1. 3-9 ; Venise p. 320,1-K.
25. Au fond, on voit bien le danger qu’il a voulu éviter et les raisons qui l’ont poussé à faire cette
distinction : dire que Dieu s’occupe en particulier de chaque individu, cela ne revient-il pas à dire
que la création divine donne l’être à chacun en particulier d’une manière qui n’a rien à voir avec
leurs natures, autrement dit que Dieu crée des individus selon sa fantaisie et qu’il aurait pu tout
aussi bien donner à une pierre les propriétés de l’eau. Selon lui, une création ex nihilo, ou une
création et une providence individuelles aboutiraient à de telles conclusions en donnant plus de
valeur d’être aux individus qu’aux espèces. Cela est inadmissible. C’est au contraire grâce à
l’espèce que l’individu subsiste ou du moins se perpétue : « Comme la sollicitude divine ne
pouvait faire que l’être vivant dure en tant qu’individu, elle l’a eu en pitié et lui a donné la
possibilité de durer dans l’espèce » (commentaire du de Anima, Venise, II, comm. 34, p. 67, E). Ce
n’est donc pas tant la providence divine à l’égard des particuliers que nie Averroès, mais plutôt
une certaine conception que l’on pourrait se faire de cette providence et qui aboutirait à dire
qu’il n’y a que des individus sans rien de vraiment commun entre eux, « une sollicitude à l’égard
de l’individu telle qu’aucun autre n’y ait part », J. LANGHADE, « Les erreurs d’Averroès... », p. 43-44.
26. Ibid., p. 44.
27. Traité décisif, éd. Gauthier, p. 3, éd. Geoffroy, p. 106-107.
28. Ibid., éd. Gauthier, p. 3, éd. Geoffroy, p. 108-109.
29. Voir, sur ce point, les dernières publications de Dominique Urvoy.
218
l’attrait que la version latine de la paraphrase d’Averroès a exercée sur les lecteurs du
Moyen Âge. Elle a été consultée, entre autres, par Albert le Grand 12, et surtout par
Roger Bacon qui, selon René-Antoine Gauthier13, ne semble pas avoir utilisé d’autres
versions de l’Éthique que celles données dans les traductions de Hermann l’Allemand. Il
reste néanmoins que l’influence du Liber Nicomachie a été assez limitée. Elle fut en tout
cas un peu inférieure à celle de la Summa Alexandrinorum 14 : outre les quatorze
manuscrits connus de cet abrégé, on sait que Richard de Fournival, chancelier de
l’Université à Paris (m. 1259/1260) l’a mentionné dans sa Biblionomia ; le florentin
Brunetto Latini (m. 1294) l’a inséré en français, avec des coupures et d’autres
modifications, dans son encyclopédie, Le livre dou Trésor ; le maître de médecine de
l’Université de Bologne, florentin aussi de naissance, Taddeo Alderotti (m. 1303) en a
peut-être fait une traduction italienne15 ; enfin, des traces de cette Summa
Alexandrinorum ont pu être repérées dans l’œuvre du poète Guittone d’Arezzo (m. 1294)
et dans les commentaires sur l’Éthique écrits autour de 1300 16.
3 Pour déceler les informations que le Tiber Nicomachie a fournies aux lecteurs vers le
milieu du XIIIe siècle sur la science politique et sur la Politique d’Aristote, nous nous
contenterons d’examiner ici deux passages de la paraphrase d’Averroès : d’une part,
celui (livre X, chapitre 9, selon l’édition de Venise) qui lie l’Éthique à la Politique, et
d’autre part, celui dans lequel le Stagirite esquisse sa classification des régimes
politiques (livre VIII, chapitre 10). La traduction littéraire que fait Hermann du texte
arabe rend sa version latine parfois opaque, et de plus, la paraphrase du Commentateur
n’indique que le début des citations d’Aristote. Les lecteurs qui n’ont pu se procurer la
traduction du traité original du Stagirite n’étaient pas capables de séparer les citations
de celui-ci et l’interprétation d’Averroès. Malgré ces inconvénients, les lecteurs de
l’époque ont pu saisir la teneur générale des passages de l’Ethique d’après la traduction
de Hermann l’Allemand.
4 Loin de se limiter à un simple résumé, Averroès avait ajouté quelques termes
importants aux textes d’Aristote. Il insère par exemple dans le dernier chapitre du Liber
Nicomachie la notion de servitude naturelle qui, selon lui, caractérise les êtres humains
dominés par leurs instincts bestiaux17. Cette conception rapproche d’ailleurs la
servitude antique des idées concernant l’origine de l’inégalité sociale et du
gouvernement dominantes au Moyen Âge avant la redécouverte d’Aristote 18. Un autre
apport, servi par la traduction, concerne le pouvoir absolu du roi. Dans l’Ethique,
Aristote oppose simplement le pouvoir du père et celui du roi, le souverain ayant plus
de force de contraindre que le père. Le Commentateur, lui, caractérise le roi et son
pouvoir en des termes ainsi rendus par Hermann : rex tamquam rex absolutus : intendo
virtuosum bonum19. Le roi en tant qu’il incarne la raison d’être de l’acte législatif 20
possède le plein pouvoir. On trouve ici l’utilisation particulièrement précoce de
l’adjectif absolutus pour qualifier le pouvoir royal dans l’Occident latin : attesté dans les
années 1220 pour expliciter l’une des formes du pouvoir divin, la potestas absoluta, en
opposition à la potestas ordinata, cet adjectif devait plutôt servir, à partir du milieu du
XIIIe siècle, à décrire le pouvoir pontifical, dans une assimilation de la potestas absoluta à
la plenitudo potestatis bien attestée sous la plume du cardinal Hostiensis 21 (m. 1271).
5 À la fin de l’Éthique, Aristote définit le sujet double de la politique. Cette science
s’occupe d’une part du problème de la loi et de la législation, et d’autre part des
régimes politiques. La paraphrase d’Averroès dans sa version latine reflète clairement
la première de ces deux problématiques, la perscrutatio, dont l’objectif porte sur la
221
positio legum, mais elle donne également une définition de la seconde, le regimen
civitatum, dans laquelle un des éléments principaux de la pensée politique d’Aristote, la
perspective de la multiplicité des régimes (égaux en principe), s’obscurcit. Il est même
douteux qu’un lecteur, qui se heurte pour la première fois à la problématique des
régimes antiques dans le Liber Nicomachie, puisse comprendre que les civitates ou les
modi viuendi mentionnés dans le texte aient été des régimes politiques, dont le nombre
figure d’ailleurs de façon incorrecte (quatuor aut quinque) dans ce passage 22. On trouve
cependant des informations intéressantes dans l’épilogue qu’Averroès a joint à sa
paraphrase. Le Commentateur écrit au début de cet épilogue que le Philosophe a
consacré une œuvre à la sdentici ciuilis 23 (c’est-à-dire la politique), le Liber de regimine
vitae ; mais lui-même, avoue-t-il, n’en connaît que certaines parties, et l’existence et le
sujet de ce livre lui ont été révélés par al-Fârâbî24. Il ajoute que Platon a écrit un traité
du même titre (la République ?) dans lequel ce dernier n’examine que deux composantes
de la république (conseruatores et sapientes) et le changement des régimes 25 (ciuitates),
tandis que le Stagirite s’occupe aussi des lois et de la stabilité des régimes
(aggregationes), thèmes dont l’analyse fait partie des tâches de cette science 26
(perscrutatio artificialis).
6 Si la fin du Liber Nicomachie ne dévoile guère la perspective de la multiplicité des
régimes politiques, ce n’est pas le cas dans un autre passage de cette œuvre d’Averroès.
Dans ce qui suit, nous nous proposons d’examiner brièvement ce passage (notamment
le chapitre 10 du livre VIII). En s’occupant de l’amitié, Aristote insère dans l’Ethique un
excursus dans lequel il développe sa classification des régimes politiques pour pouvoir
envisager les formes sous lesquelles cette vertu est présente dans les communautés
politiques tout comme dans les relations de famille. Dans la traduction de Hermann
l’Allemand on retrouve clairement ces régimes (species habitudinum ciuilium ou
principatus) : les trois régimes corrects (principatus regis,principatus bonorum,principatus
honoris) et les trois mauvais (principatus tyrannidis, principatus paucorum diuitum,
principatus communitatis/congregationum), et chacune des trois paires avec leurs
différences spécifiques (differentia specifica) respectives 27. Conformément aux positions
de l’Ethique, le passage cité du Liber Nicomachie affirme que le meilleur des régimes est
bien sûr la monarchie28, le pire étant la tyrannie29, et que la plus supportable des
mauvaises formes de gouvernement est la démocratie, tandis que la politie est le moins
favorable des bons régimes30. Néanmoins, dans d’autres passages, Averroès mentionne
soit l’oligarchie31, soit la démocratie32 comme le pire des gouvernements. La position du
Commentateur diverge aussi de celle du Stagirite sur la question du changement
possible d’un régime à l’autre. Aristote écrit simplement que le changement entre la
politie et la démocratie est très fréquent. De son côté, Averroès généralise sa
conclusion : ce changement est très rare, sauf entre les membres des trois paires
respectives33. Il y mentionne la paire monarchie-tyrannie, et il reprend cet exemple un
peu plus loin tout en ajoutant que pour la mutation entre les deux membres de cette
paire il suffit de changer le seul prince (remplacement du monarque par une autre
personne, peut-être un usurpateur ? ou changement de l’attitude du prince envers ses
sujets et son office ?), et c’est ce qui se produit le plus facilement 34.
7 C’est grâce à Averroès et au Liber Nicomachie que les lecteurs de l’Occident latin ont pu
accéder pour la première fois à la conception pessimiste de Platon sur l’enchaînement
des changements des régimes politiques, ce qui témoigne d’ailleurs de la familiarité du
222
NOTES
1. La version hébraïque a été terminée le 9 février 1321. Sur cette tradition du texte, voir R.-A.
GAUTHIER, Introduction, dans R.-A. Gauthier & J.-Y. Jolif (éds), Aristote, L’Éthique à Nicomaque ,
Louvain-Paris, 19702, vol. I/1, p. 110-111 et note 86.
2. Texte édité dans Aristotelis, Opera Omnia cum Averrois Cordubensis Commentariis, Venise, 1550, f.
1rb-79rb, vol. III. Sur Hermann, voir avant tout S. LUQUET, « Hermann l’Allemand (m. 1272) »,
Revue de l’histoire des religions, 44, 1901, p. 407-422 ; sur l’homme et son œuvre, voir aussi M.Th.
D’ALVERNY, « Remarques sur la tradition manuscrite de la Summa Alexandrinorum », Archives
d’histoire doctrinale et littéraire du Moyen Âge, 49, 1982, p. 267-270 ; A. PELZER, « Les versions latines
des ouvrages de morale conservés sous le nom d’Aristote », dans A. Pelzer (éd.), Études d’histoire
littéraire sur la scolastique médiévale, Louvain - Paris, 1964, p. 142-147, et R.A. GAUTHIER, Introduction
citée à la note précédente, p. 114.
3. Édition dans C. MARCHESI, L’Etica Nicomachea nella tradizione latina medievale , Messine, 1904,
p. XLI-LXXXVI. Faute d’avoir pu accéder à cette édition, nous utilisons ici la version de cet
abrégé, faite par Engelbert d’Admont (m. 1331) pour son cahier d’études : G. B. FOWLER,
223
« Manuscript Admont 608 and Engelbert of Admont », Archives d’histoire doctrinale et littéraire du
Moyen Âge, 49, 1982, p. 195-252.
4. H. P. F. MERCKEN, « Introduction », dans The Greek Commentaries on the Nicomachean Ethics of
Aristotle in the translations of Robert Grosseteste, Bishop of Lincoln (m. 1253), Eustratius on Book I and the
Anonymous Scholia on Books II, III and IV, Leyde, 1973, vol. I, p. 45. Selon R.-A. Gauthier, les phrases
ou parfois les mots latins de l'Éthique, retrouvés dans deux manuscrits différents, sont des
fragments d’une autre traduction complète de ce traité qui aurait pu précéder celle de
Grosseteste. L’édition de ces fragments est donnée dans Aristoteles, Ethica Nicomachea. Translatio
Antiquissima libr. II-III sive “Ethica Vetus” et Translationes Antiquiores quae supersunt sive “Ethica
Nova”, “Hoferiana”, “Borghesiana”, dans R.-A. Gauthier (éd.), Aristoteles Latinus”, XXVI/2, Leyde -
Bruxelles, 1972, p. 99124. Les recherches récentes confirment cette hypothèse, et nous révèlent le
nom du traducteur : il s’agit de Burgundio de Pise, qui travaillait sans doute sur cette traduction
complète avant 1151, voire dans les années 1135-1140 environ ; voir G. VUILLEMIN-DIEHM & M.
RASHED, « Burgundio de Pise et ses manuscrits grecs d’Aristote : Laur. 87.7 et Laur. 81.18 »,
Recherches de théologie et de philosophie médiévales, 64, 1997, p. 136-198, en particulier p. 178-198.
5. La translatio imperfecta de cette œuvre, qui s’achève par le chapitre 11 du livre II, aurait été
prête vers 1260, selon F. Bossier, et en 1266, selon J. Brams ; la translatio completa aurait été
terminée dans la première moitié de l’année 1265, selon Bossier, et seulement en 1270, selon
Brams. Voir respectivement F. BOSSIER, « Méthode de traduction et problèmes de chronologie »,
dans J. Brams & W. Vanhamel (éds.), Guillaume de Moerbeke. Recueil d'études à l'occasion du 700 e
anniversaire de sa mort (1286), Louvain, 1989, p. 288-289 et 292 ; J. BRAMS, « Guillaume de Moerbeke
et Aristote », dans J. Hamesse & M. Fattori (éds.), Rencontres de cultures dans la philosophie
médiévale. Traductions et traducteurs de l’antiquité tardive au XIV e siècle, Louvain-la-Neuve - Monte
Cassino, 1990, p. 320.
6. Voir M.Th. D’ALVERNY, « Remarques sur la tradition manuscrite... », p. 269-270. Roger Bacon a
mentionné parmi les traducteurs de son époque magister Hermannus dans J. H. Bridges (éd.), The
‘Opus Majus’ofRoger Bacon, Oxford, 1897, vol. I, p. 73. Cf. Compendium studii philosophiae, c. 8. dans J.
S. Brewer (éd.), Rogeri Baconis, Opera quaedam hactenus inedita. Opus tertium, Opus minus,
Compendium studii philosophiae, Londres (coll. Rolls’Series, XV), 1859, p. 467-468. Le philosophe
anglais a utilisé largement les versions latines de l’Éthique et de son abrégé, dans la traduction de
Hermann. Et c’est sans doute sous l’effet de sa lecture du Liber Nicomachie qu’il a considéré
Averroès, avec Aristote et Avicenne, comme une autorité dans le domaine de la moralis scientia :
voir Roger Bacon, Moralis Philosophia, éd. E. Massa, Turin, 1953, p. 5.
7. Didascalia in Rhetoricam Aristotelis ex glosa Alpharabii. Traduction latine de Hermann l’Allemand, éd.
M. Grignaschi, dans J. Langhade & M. Grignaschi (éds.), Al-Fârâbî, Deux ouvrages inédits sur la
Rhétorique, Beyrouth, 1971, p. 123-252. Voir aussi la note suivante, et la note 31.
8. Hermann a dédié cette traduction à Jean, évêque de Burgos et chancelier du royaume de
Castille, qui cumulait ces deux fonctions entre 1240 et 1246 ; voir W. BOGGES, « Hermannus
Alemannus’s Rhetorical Translations », Viator, 2, 1971, p. 227-250 ; Bogges y réfute la thèse selon
laquelle ce texte serait la traduction du commentaire sur la Rhétorique d’Averroès.
9. D’après le Compendium studii philosophiae de R. Bacon (c. 8, éd. citée, p. 471-472), datable
de 1271-1272, il apparaît que ce dernier était alors au courant de la promotion de Hermann à
l’épiscopat, et qu’il le savait encore vivant. Cependant, les contacts entre les deux savants, après
la rencontre parisienne des années 1240, semblent avoir été occasionnels. Si Roger Bacon signale
l’existence de la traduction par Hermann de la Rhétorique et des gloses d’al-Fârâbî, il ignore celle
du commentaire d’Averroès sur la Poétique (éd. citée, p. 267). Et lors de l’élaboration de son Opus
Majus (dont la Moralis Philosophia constitue la VII e partie), c’est-à-dire en 1267, onze ans après que
Hermann avait achevé sa traduction de la paraphrase d’Averroès sur la Poétique , Bacon ne
connaissait que les textes de Hermann qui circulaient depuis la deuxième moitié des années 1240
224
(voir Opus Majus, vol. I, éd. citée, p. 101). Sur les dates de ces oeuvres de R. Bacon, voir S. C. EASTON,
Roger Bacon and his Search fora Universal Science, Oxford, 1952, p. 157-166 et 187-188.
10. W. BOGGES, « Hermannus... », p. 250.
11. Il s’agit essentiellement des manuscrits des XIIIe et XIVe siècles. Pour les manuscrits du Liber
Nicomachie voir G. LACOMBE, A. BIRKENMAJER, M. DULONG & A. FRANCESCHINI, Aristoteles Latinus. Codices :
Pars Prior, Bruges - Paris, 1939, Pars Posterior, Cambridge, 1955, Supplementa altera, éd. L. Minio-
Paluello, Bruges - Paris, 1961.
12. A. PELZER, « Le cours inédit d’Albert le Grand sur la Morale à Nicomaque, recueilli et rédigé par
S. Thomas d’Aquin », dans A. Pelzer (éd.), Études d’histoire littéraire..., p. 287, note 34 et p. 290, note
46.
13. R.-A. GAUTHIER, Introduction..., p. 115, et note 100.
14. M.-Th. D’ALVERNY, « Remarques... », p. 265-267 et 271-272.
15. Cf. Dante, Convivio , I, 10, à moins qu’il ne s’agisse d’une version italienne des chapitres
concernés de l’encyclopédie de Brunetto Latini, comme l’affirme F. J. Carmody, l’éditeur du
Trésor.
16. Voir R.-A. GAUTHIER, Introduction..., p. 115, note 101-102.
17. F o 78rb : Et etiam indigent legibus in tota vita : plures enim ducuntur necessitate et coactione plus
quam sermone, et malo plus quam bono. Et propter hoc vident quidam homines, quod oportet vt legislatores
constringant homines ad recipiendum virtutem : et vt hoc ponant pro lege non propter suos tantum, sed et
propter eos, qui sentis similantur in natura sua. Et (ibid.) : Malus enim concupiscens delectationes oportet
vt affligatur tormentis, quasi bestia.
18. Sur ces idées dans l'exégèse des XIIe - XIIIe siècles, voir Ph. BUC, L’ambiguïté du Livre. Prince,
pouvoir, et le peuple dans les commentaires de la Bible au Moyen Âge, Paris, 1994, p. 70-111. Sur la
réinsertion de la conception antique du servitus, voir Ch. FLÜELER, Rezeption und Interpretation der
Aristotelischen Politika im späten Mittelalter, Amsterdam - Philadelphie, 1992, I, p. 35-85.
19. F° 78rb : Non inuenitur autem potentia coactiua ad huiusmodi in mandato viri unius, nisi sit rex
tamquam rex absolutus : intendo virtuosum bonum. Lex autem habens potentiam coactiuam, quando fuerit
sermo procedens a scientia et intellectu (ibid. V, 6, f o 36va et V, 10, fo 9va).
20. Même idée chez le contemporain de Hermann, Robert Grosseteste : Rex in quantum talis non
praeficitur hominibus in quantum ipsi homines sunt rationales recte ratione utentes, sed in quantum sunt
animales, ut quod est in eis animale rationi subiiciat et rationis ductu dirigat (...), sic in uno regno rex
naturaliter est populi principativus (The Greek Commentaries on the Nicomachean Ethics of Aristotle in the
translations of Robert Grosseteste, Bishop of Lincoln (m. 1253), vol. III, The Anonymous Commentator on
Book VII, Aspasius on Book VIII, and Michael of Ephesus on Books IX and X, Louvain, 1991, p. 166). Sur
l’utilisation du même topos dans un traité de la fin du XIIIe siècle : E. J. BUSCHMANN, « Rex inquantum
rex. Versuch über den Singehalt und geschichtlichen Stellenwert eines Topos in De regimine
principum des Engelbert von Admont », dans A. Zimmermann (éd.), Methoden in Wissenschaft und
Kunst des Mittelalter, Miscellanea Mediaevalia, VII, Berlin, 1970, p. 303-333.
21. C’est à ce moment-là que le sens actuel de cette expression s’est formé. Voir W.C. COURTENAY,
Capacity and volition. A history of the distinction of absolute and ordained power, Bergame (coll.
“Quodlibet. Ricerche e strumenti di filosofia medievale”, 8), 1990, p. 72 et 92-95. Sur le XIIIe siècle,
voir J. MARRONE, « The absolute and ordained powers of the pope. An unedited text of Henry of
Ghent », Mediaeval Studies, 36, 1974, p. 7-27.
22. F o 79ra : Et cum iam dimiserint antiqui perscrutationem et inquisitionem de positione legum, tunc
fortassis erit melior consyderatio in hac consyderatione in ciuitate per modum vniuersalem. Et quoniam
propositum nostrum estperfectio speculationis secundum mensuram posse Philosophiae in rebus humanis,
tunc conabimurprimitus perscrutari de omni parte nobili bona legum quod dixerunt antiqui de hoc,
intendo de regimine ciuitatum : deinde videbimus de modis viuendi inuentis, quis eorum corrumpit
quasdam ciuitates et rectificat quasdam, et quis eorum rectificat omnem : intendit ex ciuitatibus quatuor
225
simplicibus aut quinque, et propter quam causam efficitur ma quarundam ciuitatum bona, et quarundam
econtrario.
23. Au début du Liber Nicomachie , la science politique s’appelle ars gubernandi ciuitates et ars
regitiua ciuitatum (Ibid., I, 2, f.° 1va).
24. Ibid, f° 79ra : Et est ea que habet se in scientia ciuili habitudine notitiae (...), et est in libro eius [scil.
Aristotelis], qui nominatur liber de regimine vitae. Et nondum peruenit ad nos, qui sumus in bac insula :
quemadmodum non peruenerant ad nos primitus de isto libro, nisi primi quatuor tractatus (...). Apparet
autem ex sermone Abyn arrim Alfarabij, quod inuentus est in illis villis. S’agit-il ici des quatre premiers
livres de la Politique ? Non, si on suit S. Pines : d’après lui, les philosophes arabes du Moyen Âge
n’ont connu qu’un abrégé, ou une paraphrase (d’origine hellénistique ?) du livre I de ce traité
d’Aristote, et peut-être certains passages du livre IL Voir S. PINES, « Aristode’s Politics in Arabie
philosophy », Israel Oriental Studies, 5, 1975, p. 150-160. Le traité d’al-Fârâbî, mentionné par
Averroès, est le De sdentiti ou Catalogue scientiarum (Ihsâ ‘al-’ulûm) dont deux versions latines ont
vu le jour pendant la deuxième moitié du XIIe siècle à Tolède : la version courte traduite par
Domingo Gundissalvi (dont les activités sont attestées par les actes datés entre 1162 et 1190) et la
version complète traduite par Gérard de Crémone (m. 1187). Ces deux textes contiennent le titre
exact du traité d’Aristote (Politica) avec une description du sujet qui nous fait plutôt penser à un
miroir de prince : al-Fârâbî, Catàlogo de las ciencias, éd. Á. Gonzâlez Palencia, Madrid, 1953, 2 e éd.,
p. 113-114 (version de Gundissalvi) et p. 169-171 (version de Gérard de Crémone). Ecrivant sur les
sdentiae practicae, Gundissalvi a intégré ce passage in extenso dans son œuvre d’introduction :
Dominicus Gundissalinus, De diuisione philosophiae, éd. L. Baur, Münster, 1903, p. 135-136. Sur les
traductions arabo-latines des œuvres philosophiques au Moyen Âge, voir avant tout M.-Th.
D’ALVERNY, « Translations and Translators », dans R. L. Benson, G. Constable & C. L. Lanham (éds),
Renaissance and Renewal in the Twelfth Century, Cambridge/Mass., 1982, p. 421-462 et H. DAIBER,
« Lateinische Übersetzungen arabischer Texte zur Philosophie ind ihre Bedeutung für die
Scholastik des Mittelalters. Stand und Aufgaben der Forschung », Rencontres de cultures...,
p. 203-250. Notre attention a été attirée sur ces passages d’Averroès et de Gundissalvi par Ch.
FLÜELER, Rezeption und Interpretation..., I, p. 3-4 et 10 ; nous lui devons aussi la référence à l’article
de S. Pines.
25. F o 79rb : Nam ex sermone Philosophé apparet in hoc loco, quod quod est in libro Platonis de regimine
vitae, incompletum est. Et videtur quod sic se habeat res in seipsa. Nam in illo libro perscrutatur Plato
duobus modis hominum tantum, et sunt conseruatores et sapientes. Deinde ostendit quomodo permutantur
ciuitates simplices ad se inuicem. Nous ignorons la source de ce résumé. Ce n’est sûrement pas le
livre II de la Politique, dans lequel Aristote critique, entre autres, Platon.
26. Ibid. : Sed perscrutatio artificialis exigit vt rememorentur leges, et fori communes ciuitatibus
simplicibus : deinde rememorentur post hoc, quod appropriatur singulis ciuitatibus ex eis, intendo quod
appropriatur aggregationi nobili honorabili [l’aristocratie], et aliis aggregationibus. Et similiter
rememorentur quod impedit vniuersas aggregationes, et quod impedit modo singulos ex ipsis : et
inquirantur exempta huius in vita inuenta in illo tempore, et hoc est illud, ad quod innuit Aristoteles hic, et
est res, quae non completar in libris Plato.
27. F o 59va-vb : Et spedes habitudinum ciuilium tres sunt : et oppositae eis tres. Prima est principatus
regis : intendit regem vnum virtuosum. Secunda prindpatus bonorum : intendit reges multos coadiutores in
gubernationem virtuosam nobilem, et illudfit per hoc, vt vnusquisque ipsorum adducatpartem
gubemationis aliam ab ea, quam adducit alter : cum non contingit aggregalipartes gubemationis duilis in
vno. Dixit. Et tertia est prindpatus honoris : intendit ciuitatem, cuiusfinis est honor. (...) Et prindpatus
tyrannidis et regni vnus et idem estper formam : et inter vtrumque diuersitas est multa : eo quod intendo
tyranni est bonum suum : et intendo regis est bonum eorum, quibus praeest, non bonum sui (...). Sed
prindpatus bonorum propter multitudinem prindpum mutatur ad principatum paucorum : intendit
principatum diuitum, qui ponuntfinem gubemationis diuitias : et istud est oppositum huius prindpatus (...).
Prindpatus autem honoris mutatur ad prindpatum communitatis intendo congregationalem : et est qui
226
nominatur secundum libertatem. Un peu plus loin, Averroès rend encore plus clair que le prindpatus
honoris est l’un des régimes dans lesquels plusieurs personnes constituent le gouvernement (f o
59vb) : Etenim isti duo prindpatus [scil. honoris et communitatis] compropinquos valde habent terminos :
eo quod prindpatus honoris requirit etiam vt sint prindpes in ipso multi, et vt omnes coaequales sint in
honore. Dans le livre V, chapitre 3 du Liber Nicomachie, la politie s’appelle ciuitas communalis,
l’oligarchie principatus paucitatis, et l’aristocratie prindpatus nobilis : voir f o 34ra. Sur la différence
entre princeps et tyrannus, voir aussi V, 6, fo 36va.
28. F o 59va : Et melior omnium istarum [sdl. specierum habitudinum duilium] est prindpatus regis. Cf.
dans le chapitre suivant (VIII, 11, P 60rb) : Dilectio quidem regis erga subditos abundans est (...) Et istud
regimen nobilius est regiminum. Voir aussi la note suivante.
29. F o 59vb : Et istud oppositum est peius oppositorum et magis patens, quoniam malum : et est in seipso
tale, eo quod contrarium est bono absolute, quod est prindpatus regis : et contrarium bono absoluto est
malum absolutum.
30. Ibid. : Et principatus libertatis paucae est malitiae : eo quod oppositio eius ex specie principatus honoris
panca.
31. Ibid. : Et est [principatus diuitum] deterior principatuum : ideo quod principes diuidunt bona ciuitatis
non secundum merita.
32. Fo 59va-vb : Et vehementior oppositionum est oppositio, quae nominaturprincipatus congregationum.
33. F o 59vb : Ad ista namque opposita permutantur isti principatus vtplurimum, et festina est pemutatio
quorundam adinuicem. Quod autem est extra istas compermutationes, vt quodpermutetur regnum ad aliud
quam tyrannidem, parum est et graue.
34. Ibid. : Fit mutatio istius principatus ex regno ad tyrannidem mutatione principis tantum : et hoc est
facilium. Une autre traduction de Hermann l’Allemand, celle du Commentaire sur la Rhétorique d’al-
Fârâbî, aurait dû contenir une autre classification aristotélicienne des régimes politiques ; mais le
texte conservé s’arrête avant le passage en question (Rhétorique, livre I, chapitre 8, 1365 b 29
à 1366 a 8). Dans la traduction du prologue de ce Commentaire, les régimes politiques apparaissent
sous l’appellation : maneries legum seu ciuitatum, M. Grignaschi (éd), Al-Fârâbî..., p. 228.
35. Fo 59vb : Et est diuersum viae vel semitae Platonis, qui videi quod principatus regni primo permutatur
ad principatum honoris, et principatus honoris ad principatum diuitiarum, et principatus diuitiarum ad
principatum congregationum, et principatus congregationis ad principatum tyrannidis. Et versimile est
(...), vt dixit Aristoteles non vt dicit Plato. Dans ce résumé du livre VIII de la République le régime des
philosophes a été remplacé par la monarchie et par l’aristocratie.
36. Dans le cahier d’études d’Engelbert d’Admont et dans un seul des autres manuscrits de ce
résumé alexandrin la dernière phrase se poursuit ainsi : Et est in libro polyticorum Arystotelis.
Ignorant la date de cet autre manuscrit (Oxford, Bodleian Library, Can. class. lat. 271), nous ne
pouvons que supposer que ce passage a été écrit après la redécouverte de la Politique.
37. La Summa Alexandrinorum ne mentionne qu’à son début le nom de cette science, l'ars regitiva et
direction civitatum.
38. Ibid., p. 252 : Quoniam ergo ita proponimus speculari in rebus humanis modo phisice et scientiali
suponamus in hocprimitus dicta antiquorum, deinde considerabimus modos rivendi qui extant aut extare
possunt, qui ipsorum sint corruptivi consortii avilis in ciritatibus quibusdam et qui rectificativi et salvativi
quorundam in quibusdam. Et qui salvativi et corruptiri in omnibus. Et que sit causa quarundam se
habentium e contrario et quare leges consuetudinibus similantur.
39. Ibid., p. 234 : Principatus autem civiles tres sunt, scilicet principatus regum et principatus bonorum
sive magnatum, et principatus comitantium.
40. Ibid. : Omnium vero optimatus est principatus regum. Brunetto Latini cependant, en fier citadin et
politicien de la république de Florence, n’hésite pas inverser cette préférence de l’Éthique, dans
son encyclopédie écrite pendant son exil de France (entre 1260 et 1266). Voir F. J. Carmody (éd.),
Li Livres dou Trésor, Berkeley - Los Angeles, 1948, p. 211 : « Seignouries sont de iii manieres, l’une
227
est des rois, la seconde est des bons, la tierce est des communes, laquele est la très millour entre
ces autres. »
41. Regni principatus enim contrarium habet tyrannorum pricipatum, nam intentio regis non ipsius est
utilitas sed subiecti sibi gregis intendit utilitari. Similiter quoque boni sive magnates quando dimiserint
bona conferentia communitati et intendunt bona sibi ipsis (...) transferetur iste principatus ad
communitatis principatum. Principatus vero communitatis tollitur a sua forma per derelictionem usuum et
legum laudabilium.
NOTES DE FIN
*. Je tiens à remercier Madame Nicole Bériou pour m’avoir proposé d’accueillir ici cet article, qui
reprend les éléments de l’un des chapitres de ma thèse, Politikatudomány a középkorban az
ariszotelészi Politika újrafelfedezése elott [Science politique au Moyen Âge avant la redécouverte de
la Politique d’Aristote], soutenue à Budapest en 1998, et pour en avoir relu attentivement le texte
français.
228
1 Au début du XIVe siècle, l’ombre d’Averroès se profilait avec insistance sur les penseurs
juifs. Des hommes comme Isaac Albalag (fin du XIII e siècle), Gersonide (mort en 1344),
Ibn Caspi (mort en 1340), et Moïse de Narbonne (mort en 1362), ont alors confronté leur
tradition religieuse juive à l’enseignement philosophique d’Averroès, qui avait
largement repoussé l’alfarabo-avicennisme si cher à Maimonide. Plus tard, lorsque
sonnera le glas de ce courant spirituel au sein du judaïsme médiéval, ce sera au tour de
Eliya Delmédigo, Hellias Cretensis pour les Latins, d’entonner son chant du cygne en
publiant son Examen de la religion (Sefer behinat ha-Dat). Depuis peu traduit en français 1,
ce livre est le dernier ouvrage judéo-averroïste avant la vague déferlante de la kabbale
lourianique, qui devait régner sans partage dans toute la pensée juive durant plus de
deux siècles et demi.
Moïse de Narbonne
2 Moïse ben Josué ben Mar David de Narbonne, de son nom provençal Maestro Vidal
Belshom, est né aux alentours de 1300 à Perpignan dans une famille issue de Narbonne,
ce qui lui valut l’appellation de Moshé Narboni. Très jeune, à l’âge de treize ans, il fut
initié par son père à l’étude du Guide des égarés de Maimonide. Il consacra les sept
dernières années de sa vie à commenter cet ouvrage, s’adonnant à un travail acharné à
Soria, avant de mourir, probablement en 13622. Peut-on trouver un philosophe juif du
XIVe siècle plus familier de la tradition des falasifa que ne l’était Moïse de Narbonne ?
Certes, Maimonide (1138-120) avait été le père de l’évolution qui fit entrer de plain pied
le judaïsme rabbinique au sein de l’univers conceptuel gréco-musulman. Jamais,
pourtant, il n’avait commenté des auteurs musulmans, tels Ibn Sina, Ibn Badja, Ibn
229
Tufayl et Ibn Rushd, d’une manière aussi érudite que celle de Moïse de Narbonne. Avec
ce dernier, on peut parler d’une véritable symbiose judéomusulmane au plan
philosophique.
3 Voici un extrait de l’introduction au commentaire sur le Ḥayy Ibn Yaqẓān d’Ibn Tufayl 3,
où il est question de la fraternité entre les philosophes de tous les temps, par delà toute
attache religieuse :
« Attendu que tout mobile requiert un moteur, qu’une relation existe entre le
premier et le second, et que l’auteur [= Ibn Tufayl] n’a pas mis d’emblée le livre [= le
[=Hayy Ibn Yaqẓân] en relation avec lui-même, il a rappelé l’incitation à rédiger ce
livre à la demande du frère. Ibn Tufayl a dit : “Tu m’as demandé, frère bienaimé,
que Dieu t’accorde la vie éternelle et la félicité infinie, etc.” Par frère il entend celui
qui partage ses croyances et qu’il affectionne, car la volonté de lui ressembler est la
cause de l’amour qui est l’union. Mais pour moi [= Moïse de Narbonne], le bien-aimé
c’est tout un chacun, dès lors qu’il est l’homme de confiance de toute la maison
(Nombres, 12, 7). Et j’ai vu que le sage Abu Bakr ben al-Saïgh, dans son introduction à
son livre intitulé l’Épître de l’adieu4, lui suggérait de le rencontrer et de se distinguer
par le degré de la science car c’est en elle que se rencontrent et se réunissent les
sages.
Voici les propos d’Abu Bakr : “Et si c’est pour me rencontrer, je te conseillerai, toi et
ceux parmi nos frères contemporains auxquels parviendront ces propos ainsi que
tous les autres depuis les débuts des temps (...) Et quiconque a mené à la même
science que nous et arrive à professer les mêmes croyances que nous, celui-ci fait
partie de nos frères de la même manière que nous sommes les frères de nos
devanciers. J’entends par là non point les pères ayant engendré nos corps mais ceux
qui ont donné naissance à nos âmes ou qui étaient susceptibles d’en faire autant.”
Ici prend fin la citation d’Ibn Badja. L’auteur signifie que les sages, engendreurs de
notre véritable essence qui est la forme intellective, sont nos vrais pères, ainsi que
le dit Aristote dans le livre Alpha de la Métaphysique 5 : il convient que ceux qui
partagent en commun la foi et la connaissance depuis le début des temps (...) soient
appelés frères, qu’ils se rencontrent ou ne se rencontrent pas dans l’espace et le
temps, après qu’ils se sont rencontrés dans la connaissance. »
celle du fameux exégète biblique Abraham Ibn Ezra, qui alla jusqu’à Londres et mit à la
portée de ses frères les œuvres de grammairiens judéoarabes, tels Chajjug et Abul Walid
Merwan Ibn Djanah (dit Rabbi Yona).
5 Le mouvement traducteur dans le judaïsme médiéval poursuivit son activité autour de
deux grands axes : d’abord traduire en hébreu, pour les juifs, les œuvres d’Aristote ou
de ses commentateurs arabo-musulmans, al-Farabi, Ibn Sina, Ibn Badja et Ibn Rushd
(sans oublier des théologiens tels al-Ghazali ou des tenants du naturalisme mystique
comme Ibn Tufayl) ; ensuite traduire en hébreu, pour le même public, les œuvres
philosophiques que d’autres juifs avaient écrit en arabe ou en judéo-arabe (avec des
caractères hébraïques).
6 On peut estimer que vers 1330 l’essentiel du corpus philosophique d’Averroès était
traduit en langue hébraïque. On sait qu’Averroès avait étudié Aristote selon trois
modes : le résumé ou qitsur ; le commentaire moyen ou bé’ur emtsa‘i ou pérush ; le grand
commentaire. Dans ce dernier genre, une place particulière revient aux grands
commentaires d’Averroès de la Physique et de la Métaphysique d’Aristote. En 1289
paraissait le Kol melékhét ha-higgayon mi-qitsur Ibn Rushd dû à Jacob ben Inactur. Et
en 1329 Salomon ben Juda de Marseille procurait à nouveau un Qitsur ha-higgayon.
En 1313 Kalonymos ben Kalonymos traduisait deux livres de l’Organon (dans le
commentaire moyen d’Averroès) sous le titre de Sefer ha-ha‘a’a et Sefer ha-nitsuah. Quant
à Moïse Ibn Tibbon, il s’était chargé des Kelalé ha-shamayim wé-ha-olam d’Averroès. Le
même traducteur avait fourni dès 1250 une version hébraïque du livre De la génération
et de la corruption, Sefer ha-hawaya wé-ha-hefséd. La traduction du commentaire moyen de
ce livre fut fournie par Zerahya Hen à Rome en 1284, et de nouveau en 1316 par
Kalonymos ben Kalonymos.
7 L’un des meilleurs exemples de l’activité des traducteurs nous est livré par le
magnifique manuscrit hébraïque 956 du Fonds Hébreu de la Bibliothèque nationale de
Paris. Ce compendium qui semble avoir vu le jour en Provence contient tout ce que le
fin lettré de l’époque devait connaître, pour peu qu’il se piquât de philosophie.
S’agissant de littérature manuscrite ancienne qui ne connaîtra pas de si tôt les
honneurs de l’impression, je consacrerai quelques lignes aux titres qui y sont
représentés. C’était, à n’en pas douter, le programme des études du parfait disciple juif
des philosophes. On trouve donc, dans cet ordre même, les textes suivants : le
commentaire moyen de l’Ethique à Nicomaque, Les Intentions des philosophes d’al-Ghazali,
La Destruction de la Destruction d’Averroès, l'Épitomé de l’Organon d’Aristote par Averroès
ainsi que son Commentaire de la Physique ; suivent, toujours dans les Commentaires du
Cordouan, ceux qui portent sur Le ciel et le monde, sur La génération et la corruption, sur
Les Météorologiques, ainsi que La paraphrase des Animaux (Ba’alé hayyim), et l’Epitomé du
livre de l’âme, Du sens et du sensible et pour finir, le Commentaire moyen de la Métaphysique.
Un bref coup d’œil sur l’ordre de cette table des matières renseigne sur le but poursuivi
par le concepteur de cette anthologie : on commence par un manuel centré sur la vie en
société et sur les vertus qu’Aristote nomme dianoétiques, et on conclut avec la
dimension invisible de l’être, c’est-à-dire la métaphysique. Le plus révélateur est que ce
manuscrit (qui désormais forme un tout) fut nommé, d’après une variation sur une
réminiscence biblique d’Isaïe (50, 4), Shoshan limmudim, « le fleuron des études ». Cela
montre la haute estime en laquelle les études philosophiques étaient tenues dans
certains milieux juifs provençaux, et combien ces hommes tenaient leur religion pour
231
une religion-culture, comme l’écrira 500 ans plus tard, le philosophe judéo-allemand
Hermann Cohen (1842-1918).
8 Un bref aperçu des œuvres majeures de Moïse de Narbonne, qui marqua du sceau de
l’averroïsme l’interprétation de Maimonide au Moyen Âge, paraît s’imposer 6. Pour des
raisons de clarté on classera les œuvres de l’auteur selon diverses rubriques : textes
relatifs à l’exégèse, à la logique, aux commentaires philosophiques, à la médecine et à la
mystique. Une rubrique sera réservée aux épîtres dites indépendantes : trois sont
attestées alors que deux seulement sont parvenues jusqu’à nous.
A. L’exégèse biblique
12 « (...) Pour quelle raison la prédisposition nommée intellect hylique n’est pas mélangée
(à la matière) ; et tout naturellement, nous en viendrons à un sujet qui te préoccupe
depuis un long moment déjà, à savoir si les facultés de l’âme sont des âmes multiples ou
seulement des parties ou des instruments comme le pensait al-Ghazali. Je reproduirai
ici ce que j’ai commenté dans l’écrit d’Ibn Rushd relatif à l’intellect hylique, car la
majorité des sages de notre pays ne semble pas en avoir une idée claire ; la cinquième
dissertation traitera (...) de l’action de l’intellect agent en tant que forme se trouvant en
nous. » (Perfection de l’âme, Paris, BnF, F.H. no 988, f° 2b-3a)
232
D. La physique
E. Les sommes
les mystères sans s’exposer à des préjudices puisqu’il se fit passer pour un
adversaire de la philosophie. Il a dit qu’étant donné l’impossibilité de dénoncer le
caractère erroné d’une opinion sans en avoir au préalable saisi le fondement, il était
donc impératif – pour quiconque souhaitait écrire un livre contre les philosophes –
de faire d’abord un exposé de leurs doctrines, intitulé Les Intentions des philosophes et
qui n’est autre que le présent ouvrage. Après quoi il en écrira un autre qui
contestera ce que ces doctrines contiennent de faux ; il l’intitulera La Destruction des
philosophes et ruinera les preuves que les philosophes apportent contre l’adventicité
de l’univers. Mais Dieu seul sait quel était le but réellement recherché par
Abuhamid et ce qui primait à ses yeux. » (ms. cité, f o 99a-100b)
19 • Le commentaire du Ḥayy Ibn Yaqẓān d’Ibn Tufayl (Paris, BnF, F.H. n o 913 et 916), comme
le précédent, occupe une place centrale dans l’œuvre de Narboni. Il fut achevé la veille
de Pentecôte 5109, c’est-à-dire en 1349. Voici un extrait de l’introduction de Narboni à
ce commentaire16 : « J’ai jugé bon de diviser ce commentaire en huit parties qui seront
elles-mêmes réparties en chapitres (...). La première partie sera consacrée à
l’introduction du traité. La seconde portera sur l’état de Ḥayy Ibn Yaqẓān et sur son
développement après sa naissance. La troisième expliquera ce qui met Ḥayy en
mouvement (...) ainsi que le Régime du Solitaire17. »
20 • Le commentaire du Guide des égarés de Moïse Maïmonide 18 est le couronnement d’une
vie de recherches philosophiques. Très probablement la dernière œuvre de l’auteur
(de 1355 à 1362), il livre en fait la clé du système de Narboni. Il a été abondamment
exploité dans plusieurs ouvrages récemment publiés19. On se contentera ici de citer un
passage significatif de la postface de ce commentaire :
« Même mon fils Josué m’a dit des paroles sensées : “Tu as commenté le livre des
Intentions, Hayy Ibn Yaqzan la science de la Logique et de la Métaphysique ainsi que
d’autres livres dont les auteurs ne sont pas de notre Nation. Et comment se
pourrait-il que le livre divin écrit par le Luminaire de la sagesse – qui redonne vie à
la Nation et éclaire toutes les obscurités – n’en fît point partie ? Car, dans ce cas,
moi et mes compagnons serons en faute lorsque mon maître reposera auprès de ses
pères.” (I Rois I, 21) Sur ces entrefaites, je rendis mon visage dur comme de la pierre
(Is. 50, 7) afin de mener à bien mon travail, sachant que je ne faillirai pas car la
sagesse des vérités me conduira sûrement. Et l’épanchement divin qui accorde les
vérités à ses créatures me fera réussir grâce à sa bonté, par le mérite de Maimonide,
car ce n’est pas pour ma gloire ni pour celle de la maison de mon père que j’ai fait
cela (le commentaire du Guide). C’est en fait en vue d’être utile à ma Nation afin
qu’elle comprenne les vérités. Puisse tout le peuple de Dieu être composé de
prophètes (Nb. 11, 29) (...). Et toi, mon frère, purifie ton âme et aiguise-la, pour
qu’elle perçoive les mystères divins que je t’ai révélés et qui sont comme des
étincelles qui brillent et s’éteignent, alors que je les ai rendus pour toi tels la
lumière du soleil en plein midi – flamme de Dieu et figure de la Présence –, sans
toutefois entrer en conflit avec l’intention divine qu’il n’est pas permis de contester
(...). Le voile sera écarté et la lumière de la sagesse luira. Dieu l’intégrera à la
lumière de la vraie vie afin de se délecter de ce supplément de lumière qu’il a
promis : la lune, alors, brillera du même éclat que le soleil et la lumière du soleil
sera sept fois plus vive (Is. 30, 26). »
F. La médecine
21 •Le commentaire de la quatrième partie du Canon d’Avicenne est fait de notes attribuées
à Belshom ha-Narboni, qui se trouvent dans les manuscrits hébraïques d’Oxford 2107,
et 2121, 620.
234
22 •Le Chemin de vie (Orah Hayjim) (Paris, BnF, F.H. n o 1200) est un épais traité médical,
achevé en 1350. Narboni y a consigné de très nombreuses observations médicales sur
les maladies qu’il eut à traiter. Là encore, l’auteur se réfère à Maimonide qui soigna
deux éminents savants ayant sombré dans la folie (f o 12a)21.
G. La mystique
23 • Le commentaire du Shi’ur Qoma. Ce texte, rédigé par Narboni au tout début de son
activité philosophique, a fait l’objet d’une édition critique assortie d’une introduction
et d’une traduction exemplaires, par A. Altmann22. En somme, Narboni y interprète
dans un sens philosophique les donnés du Shi’ur Qoma 23. Il utilise aussi les œuvres de
Maimonide et d’Ibn Rushd.
24 • Pirqé Moshé (Chapitres de Moïse). Réputée perdue jusqu’en 1969, cette épître se divise
en cinq parties qui traitent de la création du monde, de l’action prophétique, des
sacrifices, de la circoncision et de la providence. Aucun autre texte de l’auteur n’y est
cité, et aucune indication chronologique n’y est donnée. Mais certains passages de
l’épître – non signalés par l’éditeur – sont d’Ibn Rushd, ou rappellent des déclarations
de Narboni, notamment sur la nature du possible24.
25 • L’Iggérét meyuhédét (épître spéciale), citée dans le commentaire du Guide II, 30, est
aujourd’hui perdue ; il pourrait s’agir d’un super-commentaire, par Narboni, d’un texte
d’Ibn Ezra.
26 • L’Épître du libre arbitre, citée dans le commentaire du Guide III, 17, est probablement
proche de la date d’achèvement de celui-ci. La note placée en tête du texte – « épître
qu’il rédigea environ trois mois avant son décès » – ne doit pas être prise au pied de la
lettre25.
27 • Enfin, le commentaire du commentaire d’Ibn Rushd du Ciel et du monde d’Aristote, qui
est cité dans le commentaire du Guide I, 5, n’est connu que de nom 26.
28 Nous avons vu que l’idée même de philosophie péripatéticienne chez les juifs
médiévaux était inconcevable sans l’apport gréco-musulman et sans l’existence d’un
mouvement traducteur. Pour Moïse de Narbonne, cette évidence est particulièrement
frappante : dans toute la philosophie médiévale juive, il n’existe pas d’autre
personnalité qui ait été autant nourrie de lettres et d’idées musulmanes. Nous n’avons
pas trouvé que Narboni ait jamais traduit un texte de l’arabe en hébreu. Dans son
commentaire de la paraphrase de l’Organon due à Averroès, tel que le livrent les
manuscrits de la Bibliothèque Bodléienne d’Oxford 1358-2, et 1360, copie fidèle du
précédent, l’auteur dit textuellement, tout au début, ceci : « Quant au premier exemple,
je ne l’ai point compris, car il contient des termes en arabe, alors que le second est
explicite27. » Toutefois, il serait étrange qu’un penseur juif qui s’est tant préoccupé du
problème de la continuité idéologique de la falsafa fût demeuré ignorant de la langue
arabe.
235
C’est le fond des Ecritures qui est la vérité tandis que sa forme ferait plutôt penser à
une sorte de « mythe politique ».
31 Une précision, toutefois, est ici de mise : cette “réévaluation” des Ecritures ne touche
pas le contenu positif de la Tora, même si l’on mène fort loin l’interrogation sur la
motivation des préceptes divins. C’est là le problème de la solidarité des différents sens
de l’Écriture : pour les juifs médiévaux (à l’exception notoire de certain allégoristes
débridés) le sens profond du texte sacré ne saurait frapper de caducité le sens obvié 29.
Narboni considérait en fait la Tora, donc le document révélé du judaïsme, comme une
sorte d’éducatrice première de l’humanité. Paraphrasant pour ainsi dire
l’enseignement d’Averroès, voici ce qu’il écrivait à ce propos :
« Il convient aussi de ne pas porter atteinte à l’intention divine toute-puissante, de
même qu’il importe de faire preuve de déférence envers Maimonide en respectant
sa recommandation et en ne violant pas son adjuration. Et ce, bien que la plupart de
ces secrets nous soient désormais connus à partir des livres scientifiques qui en
offrent un exposé détaillé. Il convient aussi de tenir compte de la cause primordiale
surtout lorsqu’elle remonte à la prime enfance, car depuis mon plus jeune âge mon
père m’a élevé dans le respect de cette cause (...).
« Attendu que tous les mystères de la Tora sont ceux qui ont été expliqués aux
initiés de façon apodictique – car la Tora qui leur est destinée dans son sens propre
est la philosophie – il importe que chacun d’eux ait égard tout d’abord à sa doctrine
religieuse qui est la même pour tous – ainsi qu’il est dit : la Tora de Dieu est parfaite
et apaise l’âme (Psaume 19, 8) – et qu’il n’en divulgue pas les mystères ni ne
s’oppose à son intention qui a fait que les vérités premières ayant particulièrement
pour objet de faire comprendre Dieu fussent dérobées aux vulgaires ainsi qu’il est
dit : le mystère de Dieu est pour ceux qui le craignent (Ps. 25, 14), ceci veut dire que
les mystères touchant à l’essence divine véritable doivent être réservés à ceux qui
craignent Dieu30. »
35 Tout comme son modèle musulman, Narboni se préoccupe de savoir si l’humanité est
en mesure de transcender ce qui la sépare du divin, et suivant son exemple, il se refuse
à accepter le dogme de l’immortalité, sur la foi de simples documents révélés. Ibn
Rushd s’assignait la tâche d’analyser l’unique partie en l’homme qui soit capable de
produire l’intellection ; il s’agit de l’intellect dit « hylique », notion qu’Ibn Rushd avait
reprise chez l’un des commentateurs d’Aristote, Alexandre, lequel discutait la
distinction opérée par le Stagirite entre ce qui est passif et ce qui est actif dans l’acte
d’intellection. La seconde articulation majeure du traité d’Ibn Rushd visait à définir la
nature du lien unissant cet intellect hylique (apte à intelliger) aux autres parties de
l’âme humaine. Là encore, Ibn Rushd suivait Alexandre, qui voyait en l’intellect hylique
une simple disposition des formes imaginaires qui se transforment ensuite en formes
intelligibles. Soucieux de préserver une certaine pureté de cet intellect hylique, Ibn
Rushd soulignait que la relation entre celui-ci et les formes imaginaires est de l’ordre
de l’existence « en quelque chose » (in-existence) et non de Tordre du mélange. D’où les
deux expressions de Narboni, assez difficiles à traduire, mais très fréquentes dans ses
œuvres : héqsher metsiut et héqsher ‘érub.
36 Une fois établi le fait que l’homme a en lui la potentialité d’intelliger, l’étape suivante,
selon Ibn Rushd, consistait à scruter le processus grâce auquel l’intellect humain passe
de la puissance à l’acte. Ce processus d’actualisation ou de perfection de l’intellect
hylique atteint son apogée lorsque ce dernier s’est approprié le contenu de l’Intellect
Agent – ainsi nommé parce qu’il actue ou actualise la pensée humaine. Ibn Rushd n’eut
garde d’oublier ses prédécesseurs al-Farabi et Ibn Badja, lesquels eurent quelques
difficultés à résoudre le délicat problème de savoir s’il était dans le pouvoir de l’homme
de parvenir à la conjonction (devéqut en hébreu) avec la dernière intelligence séparée,
le sékhél ha-po‘él, préposé au gouvernement du monde sublunaire. Les analyses d’Ibn
Badja sur la question ont aidé Ibn Rushd à parvenir à ses propres conclusions. Le
penseur musulman a repris l’idée de son protecteur et collègue plus âgé, à savoir qu’un
intellect acquis (sékhél niqnéh) demeure une abstraction et ne saurait satisfaire aux
conditions requises pour une conjonction authentique. Il faut donc prévoir une étape
nouvelle où il y a auto-intellection, et où, pour ainsi dire, l’objet de l’intellection n’est
autre que l’intellect lui-même. Mais tandis qu’Ibn Badja s’arrêtait là, Ibn Rushd allait
plus loin en statuant que c’est cet intellect hylique qui se conjoint à l’Intellect Agent
après qu’ont disparu toutes les traces de multiplicité. En résumé, si on a bien saisi la
pensée du philosophe musulman, l’intellect hylique est d’abord une sorte de réceptacle
des formes intelligibles actualisées par l’Intellect Agent, et enfin, une disposition pour
la conjonction avec ce dernier. Ces intelligences séparées, que sont-elles ? Ibn Rushd
répond : des forces avec un corps, et non des corps résidant dans des corps, d’où les
expressions narboniennes de koah’im géshem et koah be-géshem.
37 Puis, Ibn Rushd situait le contexte dans lequel peut s’opérer la conjonction avec
l’Intellect Agent. En d’autres termes, il apportait sa contribution à la philosophie
politique médiévale : la cité est-elle un frein, une entrave sur la voie de l’homme épris
d’absolu et d’immortalité, ou peut-elle au contraire l’aider à réaliser ses idéaux ? Ici Ibn
Rushd tournait résolument le dos à Ibn Badja qui est le seul à prôner l’isolement le plus
239
complet, ainsi qu’il l’explique dans le Régime du solitaire. L’homme est sociable par
nature, disait Ibn Rushd. Il est encore sur ce point suivi par Narboni, qui reproduit la
même phrase en hébreu, ki ha-adam medini be-téba35.
B. Dieu et l’univers
38 Pour le philosophe juif, l’unique preuve irréfragable de l’existence de Dieu se fonde sur
le mouvement ; or cette démonstration-là implique la croyance en l’éternité de
l’univers. Car le temps est un accident du mouvement qu’il mesure. Dissocier ces deux
choses serait une absurdité, car on irait à la poursuite d’un moment réputé premier et
l’on découvrirait aussitôt qu’il était précédé par un autre moment jusqu’à l’infini. Par
ailleurs, le mouvement a besoin d’un support, donc d’un corps, car le temps est le
nombre du mouvement. Parler du temps, c’est donc parler de la vitesse suivant laquelle
se déplace tel ou tel corps. Pour Narboni, la seule démonstration qui vaille est celle d’un
moteur premier situé en tête d’une série de moteurs qui ne peut s’étendre à l’infini ; ce
moteur meut éternellement un univers à l’extérieur duquel il se trouve. Mais si ce
moteur premier est un, immatériel et éternel, il ne peut être qu’un intellect, à savoir
l’intellect suprême. Ces deux désignations de Dieu sont celles qui reviennent le plus
sous la plume de Narboni.
39 Avant de passer en revue une série de textes de l’auteur, nous signalerons les
différentes désignations dont il use pour parler de Dieu. Celui-ci est, avant tout, la
forme de l’univers. Or, cette notion est fondamentale dans l’Épitomé de la Métaphysique
d’Averroès. Dieu est aussi, sous sa plume, le premier principe, au sens de la première
cause, mais non point suivant l’interprétation maïmonidienne de cette même
expression. Pour l’auteur du Guide des égarés, en effet, Dieu est le premier principe, mais
pas le premier moteur, au-dessus duquel il se situe. Ceci est refusé par Narboni, au
motif que la nature ne fait rien en vain, et que l’existence d’un moteur qui ne mettrait
pas la sphère en mouvement est impossible. Dieu est, aussi, selon Narboni, la source de
toute unité, qu’elle soit sensible ou intelligible. Cette désignation est cruciale quand on
sait que, pour Narboni, le monde n’existe pas vraiment, c’est un fantôme comparé à
Dieu, il n’a pas d’existence intrinsèque, celle-ci étant l’apanage exclusif de Dieu. En
outre, Dieu se retrouve dans tous les êtres, et Narboni n’hésite pas écrire qu’il est l’Un
et le Tout. Il est le lieu du monde, mais il n’existe pas dans le monde de lieu pour lui. Il
est le vivificateur (ha-mehayyé) , le maître-étalon de tous les existants. Moteur par
essence, il meut par la forme, ce qui conduit Narboni à faire un jeu de mots connu en
hébreu : tsur (rocher) et tsayyar (concepteur, au sens du Démiurge de Platon dans le
Timée). On trouve aussi chez Narboni un terme assez étrange, car issu d’une corruption
d’un terme grec (stocheion), l’açtokhya ; Dieu, dit Narboni, est l’açtokhya première et il est
aussi la cause des formes.
40 C’est ainsi qu’en remontant l’échelle ontologique de proche en proche, on aboutit à la
forme suprême qui est Dieu. Comme Narboni suit Averroès pas à pas, il convient de se
référer à ce dernier, qui explicite très bien ses idées dans son Épitomé. Averroès
commence par y rappeler les thèses démontrées dans la Physique. Tout mobile, dit-il, a
un moteur, et ce mobile est mû en tant qu’il est en puissance, tandis que le moteur
meut en tant qu’il est en acte. S’il cesse parfois de mouvoir, le moteur demeure mobile
sous un certain aspect, puisque le pouvoir d’imprimer le mouvement existe en lui alors
même qu’il ne meut pas. Partant, si nous admettons que le moteur ultime de l’univers
meut seulement de temps à autre, il s’ensuivra nécessairement qu’il existe un autre
240
moteur qui lui est antérieur. À supposer que ce deuxième moteur ne meuve que par
intermittence, la conséquence qui vaut pour le premier s’appliquera aussi au second.
Ainsi donc, soit nous irions à l’infini, soit nous admettrions qu’il existe un moteur qui
n’est point mû et dans la nature duquel il n’est pas de mouvoir, ni par essence, ni par
accident. Ceci posé, le moteur en question sera obligatoirement éternel et le mobile mis
en mouvement par lui le sera de la même manière. Si, en effet, poursuit Averroès, à un
moment quelconque, il n’était mû qu’en puissance par le moteur censé être éternel, il
existerait nécessairement un moteur antérieur à celui-ci. Du moment qu’il est clair qu’il
existe un mouvement éternel qui ne peut être que celui de la translation, il s’ensuit
qu’il existe un mouvement éternel de la translation. Or, aucun mouvement ayant ce
caractère n’est offert à l’expérience sensible, si ce n’est celui du corps céleste. Il faut
donc en tirer, conclut Averroès, que c’est le mouvement des corps célestes qui est le
mouvement éternel, son moteur étant le moteur éternel dont l’existence a été
démontrée.
41 Il est une autre désignation de Dieu trouvée chez Averroès et dont Narboni se fait
l’écho, c’est la substance simple. La plus haute simplicité étant synonyme de la plus
longue distance séparant de la matière, d’où la plus simple substance est aussi la plus
immatérielle. Mais le premier moteur est le plus éminent de tous les autres moteurs,
bien qu’ils soient tous immatériels. Il y a, cependant, une certaine hiérarchie dans
l’immatérialité. Ou, pour reprendre les propos d’Averroès, au paragraphe 43 de l’
Épitomé :
« Toutefois, sous le rapport de l’unité, une gradation d’excellence s’établir entre
eux ; le plus digne d’être qualifié est le Premier absolument simple ; les autres se
rangent, relativement à Lui, dans l’ordre descendant. En bref, la simplicité des
principes décroît selon le nombre des principes dont chacun d’eux a besoin pour
représenter son essence ; réciproquement, moins l’un d’entre eux a besoin de
principes à cette fin, plus il est simple. À la limite, le principe véritablement
premier dans sa simplicité est celui qui n’a besoin de rien d’extérieur à lui afin de se
représenter son essence. »
42 Des analyses qui précèdent, il ressort que le moteur le plus éminent est celui de la
sphère étoilée. C’est lui qui est la première cause des moteurs dont il a été question.
Toutefois, cette conclusion étant acquise, la comparaison des attributs de l'être premier
– à savoir, l’unité, la simplicité, et l’exclusion de la multiplicité quant à son essence –
avec l’action du moteur évoqué, révèle que de tels attributs ne peuvent être reconnus à
ce dernier. De ce moteur émane nécessairement plus d’une forme, car c’est lui qui
confère la forme à la sphère étoilée et l’existence au moteur de la sphère qui jouxte
celle-ci dans Tordre descendant. Or, de l’être unique et simple en tant que tel, un seul
être peut procéder, et cet être unique ne peut être que Dieu, car introduire un autre
principe antérieur serait superflu, alors qu’il n’y a rien de superflu dans la nature (§
54). Dieu est donc bien le premier moteur. Au vu de ce qui précède, il est clair que
Narboni a repris les conclusions de son maître musulman.
C. La science divine
d’Averroès sur ce qu’il convient de divulguer aux masses, non point sur l’ensemble de la
philosophie, mais sur un point précis, la science divine.
44 Au cours de la sixième discussion du Tahāfut al-Tahāfut, Averroès adopte une attitude
dépourvue de toute ambiguïté : pour lui, le problème qui consiste à savoir si Dieu se
connaît soi-même, ou s’il connaît ou ne connaît pas d’autres choses, ne doit pas être
traité selon le mode dialectique, et encore moins être rédigé par écrit, car
l’entendement des masses ne parviendrait pas à le comprendre. La loi sacrée, poursuit-
il, ne permet pas une telle chose, même si elle accorde aux hommes versés dans les
sciences le droit d’effectuer des investigations sur ces sujets difficiles. C’est au bas de
cette même page du Tahāfut al-Tahāfut qu’Averroès recourt à la comparaison avec le
poison qui est, note-t-il, une notion très relative : une certaine dose, mortelle pour les
uns, pourrait être bénéfique pour les autres. Il faut s’en tenir à cette stricte distinction,
sous peine des strictes sanctions. À la fin de son livre, lors de la discussion des sciences
surnaturelles, Averroès statuera que « les meilleurs parmi les philosophes ne
permettent pas de controverses portant sur les principes de la religion : c’est pourquoi
les hérétiques doivent être mis à mort ».
45 La position des philosophes sur l’étendue de la science divine (connaissance des
particuliers ou des genres ?) avait été déformée par les théologiens, au premier rang
desquels al-Ghazali ; celui-ci avait eu beau jeu d’écrire que ses adversaires doctrinaux
aboutissaient à des absurdités, puisqu’ils jugeaient Dieu transcendant par rapport à la
matière et, partant, incapable de connaître celle-ci. Dieu, donc, n’était plus omniscient ;
mais la philosophie n’était pas en mesure de démontrer ce qu’elle avançait. En résumé,
les philosophes devaient être considérés, au mieux comme des imposteurs, et au pire
comme des incroyants. Résumant la position des philosophes selon lesquels Dieu, qui
est dit le Premier, était donc nécessairement un intellect se connaissant lui-même,
puisqu’il intelligeait tous les autres êtres existants, Averroès conclut que Dieu est, à ce
titre, la cause des autres êtres qu’il connaît par lui-même, faute de quoi il serait édifié
par d’autres. C’est, conclut Averroès, un devoir pour chacun de s’adonner à l’étude des
sciences et de découvrir la vérité sur Dieu et sa science, à la condition expresse de
satisfaire à trois exigences : avoir suffisamment exercé son esprit ; faire preuve de
persévérance et de volonté ; et enfin, avoir des loisirs.
46 Narboni, à nouveau, se montre tributaire d’Averroès dans ses idées en matière de
science divine. Voici ce qu’il écrit, par exemple, dans son Commentaire du Ḥayy Ibn
Yaqẓān d’Ibn Tufayl en 1349, sur ce point précis :
« Averroès a expliqué que les philosophes véritables ne parlent pas de connaissance
par Dieu, béni soit-il, des existants, ni de façon générale ni de façon particulière, car
sa science n’opère pas par un intellect patient qui tirerait son savoir des individus ;
pour cette raison, la multiplicité n’a pas prise sur lui. Or l’intellect premier est
agent absolument, ainsi que cause ; sa science ne saurait être mise en relation avec
la science humaine ; d’une part il n’intellige pas autre que Lui, parce qu’il est une
science impassible, et d’autre part il produit autre que Lui, car son essence est une
science productrice d’être, eu égard à l’éminence de sa science.
« L’explication de la thèse des philosophes est la suivante : ils ont prouvé de façon
apodictique qu’il n’intellige que son essence et que son essence était
nécessairement un intellect. Et attendu que l’intellect, en vertu de son essence
même, n’a prise que sur l’être et non sur le néant, que l’on a prouvé que n’existent
que les êtres que nous intelligeons, il ne fait donc guère de doute que son intellect a
prise sur eux puisqu’il est impossible qu’il ait prise sur le néant. Or il n’existe pas
une seule espèce d’existants dont Dieu serait tributaire. Et si tel était le cas, ce serait
242
alors selon notre mode à nous ou selon un mode plus éminent que le nôtre. Or il est
faux que la relation de sa science aux êtres existants soit la même que la nôtre : il en
découle nécessairement que sa relation aux êtres existants est plus élevée et son
existence plus éminente que les nôtres, attendu que la connaissance juste est celle
qui coïncide avec ce qui existe dans le réel. Il s’il s’agit alors d’une science plus
éminente que la nôtre, la science divine est tributaire de l’existant selon un mode
plus élevé que le nôtre. Il en découle que l’existant a deux modes d’existence : un
mode éminent et un mode inférieur d’existence. Or l’éminent est la cause de
l’inférieur. Ce que disaient les Anciens : “le Créateur, béni soit-il, est tous les
existants, c’est lui qui les instaure et les produit”. C’est pourquoi les maîtres de la
sagesse ont dit : “Dieu n’est autre que Lui-même”. Mais tout ceci se rapporte à ceux
qui s’abîment dans la science. De ceci il appert que le créateur, exalté soit-il, est
tous les êtres existants, car en s’auto-intelligeant il intellige tous les existants, car
son essence est en réalité un intellect36. »
47 Il semble, en définitive, que Narboni ait compris l’intérêt qu’il y avait à reprendre la
solution d’Averroès, selon lequel la question était mal posée et le problème un faux
problème. Car depuis son commentaire des Maqāçid d’al-Ghazali, c’est-à-dire tant dans
son commentaire du Ḥayy que dans celui du Guide, Narboni dira invariablement que
tant la généralité que la particularité ne sauraient se prédiquer de la science divine.
absolument éternel et immuable, n’ayant dans son intellection aucun être temporel qui
procéderait de lui en ce qu’il est temporel, mais des êtres procédant de lui en tant qu’ils
sont éternels. Et l’auteur du Tahāfut al-Tahāfut fait part à ses lecteurs d’une question qui
fut posée à Aristote dans l’un de ses traités métaphysiques :
« On nous demande comment Dieu peut-il bien créer le monde à partir du néant et
en faire un être à partir du non-être. Voici notre réponse : cet agent doit être tel
que sa puissance soit proportionnelle à sa volonté, et la volonté proportionnelle à
sa sagesse, faute de quoi sa capacité serait plus faible que sa puissance, sa puissance
plus faible que sa volonté, et sa volonté plus faible que sa sagesse. Et si certaines de
ses puissances étaient moindres que celles d’autres, il n’y aurait alors plus de
différences entre les siennes propres et les nôtres, tandis que l’imperfection
l’affecterait comme elle nous affecte. Quelle pensée blasphématoire ! Et Aristote a
dit : “Tout ce qui existe au sein de l’univers n’est assemblé que par la puissance qui
provient de Dieu ; si cette puissance venait à faire défaut aux choses, celles-ci ne
perdureraient pas même l’espace d’un clin d’œil.”37 »
50 Pour Averroès, la production éternelle de l’univers place celui-ci en dépendance étroite
vis-à-vis de Dieu ; durant le temps où il est existant, le monde requiert la présence d’un
agent pour deux raisons à la fois : la première, parce que la substance du monde est en
mouvement constant ; et la seconde, parce que sa forme, par laquelle il existe et
subsiste, résulte d’une relation et n’est pas de la nature d’une qualité.
51 Le grand Cordouan entreprend aussi de répondre à une autre question grave : Si Dieu a
produit l’univers de toute éternité ou même temporellement, comment expliquer que
de l’unité absolue ait pu dériver une si grande multiplicité ? C’est toute la question de la
doctrine qui veut que de l’un ne puisse dériver qu’un. Averroès affirme que les Anciens
avaient été déroutés par l’existence du bien et du mal, et qu’ils durent, dans leur
désarroi, les attribuer à deux principes bien distincts. Notant que le bien était
prépondérant, ils en avaient conclu que le mal ne se produisait que par accident, à
l’instar des châtiments ordonnés par de bons hommes d’État. Le mal est certes
inévitable, mais il paraît, dans une certaine économie universelle, subordonné au bien
qui est, lui, d’intention première, c’est-à-dire voulu essentiellement. Dans son
commentaire des Maqāçid, Narboni avait maintes fois souligné l’impossibilité de diviser
Dieu en agent et non-agent ; il avait cité la phrase d’Averroès qui mettait en garde les
philosophes contre une trop grande prolixité : la foule, disait-il, ne comprend la
relation existant entre Dieu et le monde que si on lui dit que le monde a été créé à
partir du néant pur. Comme l’essence du temps lui est difficilement accessible, les
textes révélés ont préféré parler d’une création temporelle.
52 Pour conclure sur l’averroïsme de Narboni, je citerai un long passage de l’auteur qui
manifeste, même dans la détresse, son attachement à la vérité et sa proximité à
Averroès :
« Mais la précarité et les obstacles s’étaient dressés contre ma volonté au point que
je me trouvais dans une détresse et un encerclement dépassant les persécutions qui
pesèrent sur moi au moment où je commentais l’Épître de la possibilité de la
conjonction d’Averroès, car en ce moment là, la bataille, certes générale, ne se
déroulait qu’à l’extérieur. Mais aujourd’hui l’assaillant a surgi du dedans, puisqu’il a
grimpé à nos fenêtres, dans nos châteaux-forts, ravageant tout sur son passage,
tuant tout, qui par le glaive, qui par la peste. Pareille catastrophe est inouïe et ne
ressemble à rien de ce que l’on trouve dans les livres prophétiques ou dans ceux des
sages. En outre, l’épée redoutable a placé l’iniquité là où résidait la justice, à l’ombre
de laquelle nous pensions vivre au sein des nations. Ce que voyant, je demeurai
stupéfait et tombai sur ma face ; je poussai un cri et dis : “Ah Seigneur Dieu ! C’est
244
une extermination que tu mets en œuvre contre les débris d’Israël lorsque tu
déverses ton ire sur Jérusalem, la cité respectée et intègre, cette ville prestigieuse
de Barcelone qui est la souche première, le support de la vitalité de notre exil dans
ce pays et dont l’emplacement ressemble à celui du cœur dans l’être humain.
Comment voir ton ordre et ta hiérarchie au sein des êtres existants, sinon par la
préservation du peuple sur lequel tu as jeté ton dévolu et qui se distingue des autres
par l’intellection et la conjonction ? Car pour toi on nous tue tous les jours et on
nous considère comme des bêtes d’abattoir.” Je me mis à trembler à propos de
l’importance de nos rescapés. Ce sont les yeux de Dieu, ceux qui parcourent toute la
terre (Zacharie 4, 11). Mais qui peut supporter le jour de son arrivée et qui peut
rester debout à son apparition ? C’est qu’il est comme le feu du fondeur et comme la
potasse du foulon (Malachie 3, 2). Androlomasia (= la terreur) s’est abattue sur
l’univers, tuant les mauvais comme les bons. Ce que voyant, je me dis : “Cachons-
nous jusqu’au terme de la colère, et Celui qui m’a conduit jusqu’au terme de mon
commentaire du premier traité (= l’Épitre de la possibilité de la conjonction) me
conduira au terme du second”, car je ne pensais pas demeurer en vie. “À présent, je
vais laisser derrière moi des bénédictions à l’égard de ceux qui sont assis devant
Dieu.” C’est alors que les persécutions redoublèrent de violence. Et voici, avec moi
est mon salaire et devant moi ma récompense (Isaïe 40, 10), en vue de répondre aux
vœux de mes frères, car eu égard à la distance me séparant des hommes
respectables de la société savante de Perpignan, il me fallut enseigner le sujet par la
voie d’épîtres. Voici qu’avec nous Dieu est à la tête (II Chr. 13, 12) et il nous protège,
il nous sauvera du piège de l’oiseleur, du fléau des malheurs (Ps. 91, 3), car Dieu est
mon abri et du Très-Haut nous avons fait notre asile (Ps. 91, 9). Dans sa grâce il nous
orientera vers la vérité ainsi qu’il convient aux élites ; quant à nous, nous vénérons
notre Seigneur Dieu et ne l’abandonnerons point (d’après Neh. 10, 40). Que Dieu
fasse grâce à l’univers et qu’il ait pitié de son peuple qui adhère à Lui, le plus
éminent des êtres existants38... »
53 On le voit, Moïse de Narbonne, commentateur d’Averroès et de Maimonide, fut
l’incarnation de la symbiose philosophique judéo-arabe. Il convient, à présent, de
passer en revue les principaux enseignements d’un autre grand admirateur d’Averroès,
Eliya Delmédigo (1460-1493), maître d’hébreu de Pic de la Mirandole, protégé du
cardinal Federico Grimani, auteur de certaines traductions en latin de commentaires
d’Averroès, et aussi d’une œuvre originale, L’Examen de la religion (Sefer Behinat ha-Dat).
Eliya Delmédigo
Entre la Crète et l’Italie
54 Né vers 1460 à Candie (Crète), jadis possession vénitienne, Eliya Delmédigo, appelé par
les Latins Helias Cretensis, mourut des suites d’une opération sur la joue dans son île
natale au cours de l’année 1493, un an après l’expulsion des juifs d’Espagne.
55 C’est à Padoue, haut lieu de l’averroïsme latin au XVe siècle, que Eliya avait fait la
connaissance de Pic de la Mirandole. Devenu son maître d’hébreu, il fut sollicité par lui
de traduire en latin des traités d’Averroès, auxquels Pic souhaitait accéder. De la fin de
l’année 1480 à janvier 1482, Eliya traduisit donc pour son disciple les œuvres d’Averroès
que voici : l’Épitomé, ainsi que le Commentaire moyen des Météorologiques, les livres I à VII
du Commentaire moyen de la Métaphysique et l’introduction d’Averroès au Livre XII de la
Métaphysique. En outre, Eliya rédigea en latin pour Pic deux traités sur l’intellect (son
unité, et sa conjonction avec l’intellect agent) qui furent achevés en décembre 1481. En
janvier 1481, l’auteur les transposa en hébreu en ajoutant pour son public hébréophone
245
des remarques spécifiques ; on trouve ces écrits hébraïques dans le manuscrit 968 du
Fonds Hébreu de la Bibliothèque Nationale de Paris.
56 Dès l’introduction, Eliya rédige une sorte de plaidoyer en faveur des études
philosophiques ; répondant aux attaques dont il était probablement l’objet en raison de
sa réputation d’averroïste foncier, il note qu’en cas de conflit entre la Tora et la
philosophie, il se range du côté de la première, car il préfère, dit-il, la révélation : « Que
nul adepte de notre Tora ne croie que j’adhère à ceci (la philosophie), ma véritable foi
est celle d’Israël. » (fo 150a) Il réitère son engagement un peu plus loin dans ce même
traité (fo 177a) : « Je livrerai bataille contre les doctrines des philosophes si elles me
semblent contredire l’enseignement de la Tora, même si, correctement comprises, elles
ne sauraient s’opposer l’une à l’autre. » De telles dénégations ne semblent pas avoir
convaincu les membres de la Yéshiva de Padoue qui avaient à leur tête rabbi Juda Minz.
À cette époque, de nombreux juifs orthodoxes d’Allemagne (Delmédigo parle d’
Ashkénazim) avaient émigré à Padoue, où ils représentaient un groupe influent, à
l’instar des kabbalistes. Il semble que le départ de Delmédigo de Padoue s’explique par
les protestations des talmudistes de cette ville. Du printemps 1484 au mois de juillet
1485, on retrouve Eliya aux côtés de Pic à Florence où il enseigne, traduit et fait des
conférences. C’est à cette époque qu’il traduisit en latin pour son noble disciple et
protecteur l’importante Paraphrase d’Averroès de la République de Platon. À cela
s’ajouteront trois questions d’Averroès sur les Analytiques Premiers, et des annotations
au Commentaire moyen d’Averroès sur la Physique d’Aristote. À Bassano, en octobre 1485,
Eliya achève un commentaire en latin sur le De substantia orbis, qu’il avait étudié et
commenté pour Pic. Dans la version hébraïque de ce même commentaire, achevée peu
après, Eliya dit son peu d’estime pour Platon qui n’aurait, selon lui, jamais achevé le
traitement d’une seule question philosophique, et qui recourrait abusivement aux
énigmes et aux paraboles (Paris, BnF, F.H. no 968, fo 3b). Il s’en prend à ceux de ses
contemporains, parmi lesquels Pic de la Mirandole, qui entendaient remettre Platon à
l’honneur. Il semble que Padoue ne pouvait plus abriter en même temps un célèbre
averroïste juif et une communauté plus encline à cultiver le Talmud et le Zohar que les
œuvres du Grand Commentateur. On peut lire dans une lettre d’Eliya à Pic, en date du
mois de décembre 1486, les réserves que le philosophe juif éprouvait à l’égard du néo-
platonisme et de la kabbale, entre lesquels il décelait bien des affinités. Il tente de
convaincre Pic de la justesse de vue d’Aristote et de son commentateur Averroès. Il cite
dans cette même missive les œuvres de certains philosophes musulmans, dont Ibn
Tufayl, l’auteur du Ḥayy Ibn Yaqẓān, et Ibn Badja (Avempace), l’auteur du Régime du
solitaire. Déférant à la demande de Pic, il énumère aussi les grands noms de la
littérature kabbalistique : le Zohar, la Méirat Enayim d’Isaac d’Acco, les Sha'aré Ora de
Joseph Gikatilla, le commentaire de la Tora de Ménahem Récanati, la Ma'arékhét ha-
Elohut et le Sefer Yetsira. Eliya n’a pas réussi à convaincre son disciple Pic de la justesse
de ses vues. Lorsqu’il s’en est séparé pour solliciter la protection d’un autre patron, le
futur évêque Domenico Grimani, il a été remplacé auprès de lui par Flavius Mithridates,
le converti juif sicilien, et par Johann Alemanno, assumant l’un et l’autre les rôles de
maîtres d’hébreu et de littérature kabbalistique.
57 En 1488, deux ans avant son départ définitif pour son île natale, Eliya réapparaît à
Venise aux côtés de Grimani. Cette année là, cinq de ses œuvres sont publiées dans un
recueil d’écrits de Jean de Jandun. Le concours de Grimani a dû être déterminant dans
cette affaire. Après cette date, on perd en Italie la trace de Delmédigo, qui retourne en
Crète en 1490, au terme de dix années d’une exceptionnelle fécondité. A-t-il fait l’objet
246
d’une excommunication fulminée par rabbi Juda Minz ? Est-ce l’interdiction de l’évêque
Pietro Barozzi d’enseigner publiquement les thèses averroïstes sur l’univers et sur
l’intellect qui a motivé son départ précipité ? Ce n’est pas certain, car même Nicoletto
Vernia qui dut – sur une injonction précise – renoncer à la doctrine averroïste de
l’unité de l’intellect, ne fut pas excommunié, ni même contraint à l’exil.
58 En tout état de cause, Delmédigo mit à profit l’année 1490 pour rédiger l’Examen de la
religion, en Crète, à la demande de son disciple Saül Cohen Ashkénazi. L’anti-
christianisme qui est très perceptible dans cette œuvre s’explique par l’expérience
antérieure de l’auteur. En 1475, à la suite de sermons enflammés du franciscain
Bernardino da Feltre, les juifs de Trente avaient été accusés d’avoir commis un meurtre
rituel sur la personne d’un jeune enfant nommé Simon ; quelques juifs furent même mis
à mort au cours de débordements de la populace. Mais Bernardino da Feltre ne s’en tint
pas là : il voulut aussi discréditer les banquiers et prêteurs juifs, en les accusant de
pratiquer des taux usuraires. Et il poursuivit ses menées contre les juifs dans les villes
du nord de l’Italie, là même où Delmédigo séjournait39.
59 Telle fut la vie, très brève, d’un philosophe juif qui vécut à une époque charnière : celle
de l’expulsion des juifs d’Espagne, et de la montée en puissance du courant ésotérique
juif qui allait culminer avec l’apparition de la kabbale de Safed, dite aussi lourianique,
du nom de son fondateur Isaac Louria.
61 En traitant des relations entre la philosophie et la religion dans son Traité décisif (Façl al-
maqāl), Averroès établit la légitimation de la spéculation philosophique en Islam, et il
opère une distinction entre les masses et les élites. Delmédigo commence son Examen de
la religion exactement de la même manière ; il reprend même des passages de la
Paraphrase, par Averroès, de la République de Platon, texte qu’il avait traduit de l’hébreu
en latin pour Pic de la Mirandole. Ibn Rushd tente donc de légitimer, en religion, le
recours à la philosophie en général, et à la logique d’Aristote en particulier. Il
commence par se référer à la théorie dite des « cinq qualifications » (al-ahkam al-
khamsa), selon laquelle tout acte ressortit à Tune de ces appréciations, joignant à cette
théorie celle, proprement aristotélicienne, des trois classes d’arguments et d’esprits.
62 Dans les cinq qualifications, on peut distinguer deux couples antithétiques. Le premier
oppose l’action obligatoire, dite wādjib , à l’action strictement interdite dite ḥarām.
247
65 Pour parer à une ultime objection de la part des théologiens, Ibn Rushd souligne qu’on
ne saurait interdire la spéculation philosophique au motif qu’elle provoque parfois des
erreurs, pas plus qu’on n’est habilité à interdire à un homme assoiffé de se désaltérer
pour la seule raison que d’autres se sont noyés dans de l’eau. Car, correctement
interprétée, la religion n’est jamais en désaccord avec la philosophie, puisque « la
248
67 Dans le premier cas, on insiste sur l’ingéniosité et l’habileté des savants pour
interpréter les textes ; mais dans le second les érudits avouent leur soumission en
disant : « Nous y croyons. » On comprend aisément qu’Ibn Rushd ait opté pour la
première solution. Pour le philosophe musulman, ce verset coranique prouve bien que
l’étude de la logique et de la philosophie n’est plus seulement méritoire, mais
obligatoire pour les hommes qui en sont capables. Mais alors, pour quelle raison le
Seigneur ne s’est-il pas exprimé plus simplement dans ses oracles ? C’est que, répond
Ibn Rushd, la masse des hommes n’acquiesce qu’aux arguments d’exhortation : « Dieu a
fait à ceux de Ses serviteurs qui n’ont aucun accès à la démonstration (...) la grâce de
leur donner de ces choses trop abstruses des figures et des symboles ; et Il les a invités à
donner leur assentiment à ces figures, car ces figures peuvent obtenir l’assentiment au
moyen des preuves accessibles à tous – je veux dire : les preuves dialectiques et les
preuves oratoires. C’est la raison pour laquelle la loi divine se divise en ésotérique et en
exotérique. L’exotérique, ce sont ces figures employées comme symboles des
intelligibles, et l’ésotérique, ce sont ces intelligibles qui ne se révèlent qu’aux hommes
de démonstration. » On trouve ici encore l’une des idées que développera Delmédigo
249
dans l’Examen de la religion : les élites et les masses doivent admettre en leur créance les
fondements de la religion sur la foi de la révélation. Delmédigo dit même qu’on ne
saurait lui reprocher une scission au sein même de la croyance, l’une destinée aux
incultes et l’autre aux savants. On peut voir ici un rejet de l’accusation d’une doctrine
de la double vérité, telle qu’on la connaît aussi dans les controverses suscitées par
l’averroïsme latin.
68 Aux trois classes d’arguments (démonstratifs, dialectiques, et persuasifs) énoncées plus
haut, correspondent pour Ibn Rushd trois catégories d’hommes : les savants, les
théologiens, et les hommes d’exhortation, c’est-à-dire la masse des incultes. Les
premiers doivent s’élever jusqu’à la vérité, tandis que les derniers s’en tiendront au
sens extérieur. Le philosophe musulman s’élève contre tout mélange des genres. Il
incrimine les théologiens, tels al-Ghazali, qui, par leur recours à des méthodes
hybrides, sont responsables de tous les maux dont souffre la religion. Delmédigo, à son
tour, stigmatise l’attitude de ceux qui, voulant mêler les deux disciplines de la religion
et de la philosophie, leur causent ainsi des préjudices, et ne parviennent à servir ni
l’une ni l’autre.
C. La question de l’intellect
intellect sous un autre angle, c’est-à-dire en ce qu’il n’est pas rattaché à l’homme, il
s’auto-intelligera, ce qui signifie qu’il intelligera les choses selon un mode plus
éminent. Cette fois ci, l’intellect les intelligera en ce qu’il est leur cause 46.
71 Nous avons rappelé plus haut que Delmédigo avait traduit pour Pic la Paraphrase
d’Averroès de la République de Platon. L’auteur juif insiste sur le rôle joué par la
connaissance pour parvenir à la félicité. Deux conditions sont requises pour cela :
l’homme doit faire partie d’un groupe social ; et seul le philosophe peut saisir la totalité
du message divin. Cependant, ce sont les prophètes qui sont responsables de la
promulgation des lois et eux seuls sont à même d’élucider la volonté divine. Ainsi,
l’homme peut assurer sa félicité aux plans spéculatif et matériel. Nous touchons ici au
problème de l’éducation politique, notamment à la distinction opérée entre les masses
et les élites. Il convient alors de faire appel à deux notions musulmanes, dont se sert
Averroès dans son Traité décisif, et que son épigone juif reprend en les adaptant au
contexte spécifique de sa propre religion : il s’agit des notions d’Idjmā‘ (consensus
religieux) et de Ta’wῑl (interprétation allégorique). Pour Delmédigo, en effet, seuls les
hommes nés et élevés dans une religion, qui en connaissent parfaitement bien la langue
et les coutumes, sont habilités à prendre des décisions d’ordre religieux. C’est ce qu’il
nomme Haskama, le consensus. Quant au Ta’wῑl, il désigne aussi chez lui l’exégèse
spirituelle ou l’interprétation allégorique.
D. Débats de circonstance
72 Pour important qu’il soit, l’Examen de la religion n’en est pas moins une œuvre de
circonstance, ce qui n’amoindrit d’ailleurs nullement ses mérites intrinsèques.
L’environnement personnel de Delmédigo, mais aussi le milieu culturel padouan dans
lequel il baignait, expliquent bon nombre d’aspects de son œuvre, à commencer par sa
conception des rapports entre la religion et la philosophie, profondément nourrie de la
pensée d’Averroès, comme nous venons de le constater. Il faut aussi, dans cette
perspective, considérer la violente critique que Delmédigo adresse au courant
ésotérique de son temps. À le lire, on est fondé à parler de résistances juives à la
kabbale. Pouvait-on escompter autre chose de la part du dernier averroïste juif
d’Italie ? Comme on peut le constater dans L’Examen de la religion, Delmédigo rejette
toute nomenclature séfirotique, ainsi que toute prétention d’exercer la moindre
influence sur les êtres d’enhaut. Enfin, dans ce traité judéo-averroïste, la motivation
des préceptes et l’établissement d’une “dogmatique” du judaïsme semblent constituer
une préoccupation majeure. Cette partie n’a pas, à proprement parler, de
correspondant dans le Traité décisif d’Averroès. Je crois que Delmédigo a voulu que les
principes fondamentaux du judaïsme fussent clairement définis, mais aussi mis à l’abri
de toute remise en cause de nature philosophique ou intellectualiste. Faut-il rappeler
que, selon lui, les masses et les élites sont tenus d’accepter les principes fondamentaux
du judaïsme sur la foi de la révélation ? Cette essence du judaïsme constitue son noyau
insécable.
73 Pour ce qui est de la motivation proprement dite des préceptes, Delmédigo semble
quelque peu hésiter. Après avoir maintes fois soutenu que les préceptes ne pouvaient
être dénués de tout fondement rationnel (et non mystique, comme le voudraient les
kabbalistes), il stipule dans la partie finale de son traité que les Sages religieux ont la
charge de déterminer s’il convient ou non de rechercher la motivation des préceptes et
de la consigner par écrit. On peut aisément saisir les raisons de cette prudence. Eliya
251
Delmédigo avait déjà eu un grave contentieux avec les talmudistes de Padoue. Allait-il,
dans un traité rédigé en langue hébraïque, prendre une position tranchée que son
averroïsme, en tout état de cause, lui interdisait ? C’eût été mêler les différentes
méthodes de l’étude, et se rendre lui-même passible des reproches qu’il adressait aux
« prétendus philosophes » !
***
NOTES
1. Joseph Salomon Delmédigo ben Eliya de Crète, Examen de la religion : le testament philosophique
dujudaïsme d’Espagne à la veille de l’expulsion, suivi de Épître et de Épître de Saül ha Moshé Cohen
Ashkenazi à Zérah ben Natan le Karaite de Troki, présentation, traduction et notes de M.-R. Hayoun,
Paris (Éd. du Cerf), 1992.
2. Concernant Moïse de Narbonne, on doit consulter, outre les excellentes notices de S. Munk et
de M. Steinschneider, les travaux de Ch. TOUATI, Prophètes, talmudistes, philosophes, Paris, 1990 ; voir
aussi A. ALTMANN, Von der mittelalterlichen zur modernen Aufklärung, Tubingen, 1988 ; et de G. VAJDA,
Recherches sur la philosophie et la kabbale, Paris, 1962. Pour un exposé de sa vie et de son œuvre, on
se référera à M.-R. HAYOUN, Moshé Narboni, Tübingen (Mohr), 1986 ; et du même, La philosophie et la
théologie de Moïse de Narbonne, Tubingen (Mohr), 1989.
3. D’après Paris, BnF, F.H. no 915 (la traduction est mienne).
4. Il s’agit d’Ibn Badja, l’Avempace des Latins, auteur du Régime du solitaire, de l’Épître de l’adieu
dont l’introduction est ici mentionnée par Moïse de Narbonne (Risalat al-wada : Iggérét ha-petira,
Paris, BnF, F.H. no 969, fo 86a), et de l’Épître sur l’âme.
5. L’idée apparaît dans Aristote, Métaphysique, X, 1 ; trad. J. Tricot, Paris (Vrin), 1974, p. 108.
6. Pour une étude chronologique des œuvres manuscrites de Narboni, on se reportera à M.-R.
HAYOUN, « La tradition manuscrite des œuvres de Moïse de Narbonne », Revue d’histoire des textes,
14-15, 1984-1985, p. 337-357.
7. J’en ai ai donné l’édition critique dans la revue. Qovéts al-Yad, volume du jubilé, Jérusalem,
1989, II, p. 229-270.
8. J’ai édité ce texte dans la revue Da‘at, 10,1983, p. 6992.
9. On peut déjà se référer, pour le début du commentaire, aux pages qui en ont été publiées dans
la Revue des études juives, CXLVII, 3-4, 1988, p. 387-396.
10. The Epistle of the possibility of conjunction with the active intellect by Ibn Rushd with the commentary
of Moses Narboni, éd. critique et trad. annotée de K. Perry Bland, New York (Ktav Publishing
House), 1982, Moreshet Series, vol. VII ; voir aussi la recension critique de cet ouvrage par M.-R.
HAYOUN, Revue des études juives, CXLIII, 1984, p. 423-428.
252
1 Selon une thèse encore très répandue de nos jours, l’afflux, au XV e siècle, de Byzantins
émigrés en Italie, capables de lire les classiques grecs dans le texte, aurait entraîné le
rapide déclin de “l’aristotélisme arabe” en Occident. On voudrait montrer ici, en
s’appuyant sur un cas précis, celui de l’humaniste vénitien Lauro Quirini, que le
problème n’est sans doute pas aussi simple. Il ne s’agit bien entendu pas de dénier
l’influence des progrès du grec sur l’intensité et la forme des critiques adressées –
puisque c’est avant tout de lui qu’il s’agit – à Averroès1. Le cas de l’averroïsme – ou des
averroïsmes – de Padoue a cependant ceci d’intéressant, qu’il place les tenants de cette
histoire pseudo-philologique face à une véritable contradiction. Il faut en effet tout
d’abord expliquer pourquoi le plein développement de l’averroïsme padouan se situe au
moins autant au XVIe qu’au XV e siècle, c’est-à-dire à une époque où les traductions
humanistes, pour leur plus grande part, ont déjà été réalisées ; et surtout, pourquoi la
grande majorité de ces traductions gréco-latines – effectivement plus correctes –
sommeillent, inédites, au fond de rares manuscrits, tandis que les éditions d’Averroès
durant le Cinquecento sont, pour citer E. Renan (peu susceptible de lyrisme en la
matière), « à la lettre, innombrables2 ».
2 On sait jusqu’à présent peu de choses du patricien vénitien Lauro Quirini 3. Une poignée
de données biographiques : né en 1419 ou 1420, Quirini accomplit ses études
supérieures dans les arts libéraux, entre 1440 et 1448 à l’université de Padoue. Il se fixe
peu après en Crète – sa famille est très solidement implantée sur l'île – où il fait office
de représentant officiel, mais aussi personnel (pour ce qui touche à l’acquisition de
manuscrits grecs en particulier), du cardinal Bessarion. Sa présence sur File est attestée
par des actes notariés jusqu’au 1er mars 1474. Il meurt avant 1479. Quirini a
relativement peu écrit. Sa première œuvre semble être le dialogue fictif avec Aristote,
composé en 1440 et dédié à Andrea Morosini4. Trois courts traités Sur la noblesse, De
nobilitate, s’inscrivent dans une polémique contre Poggio de Florence 5. Contre ce
dernier, qui ne postulait comme critère de noblesse que la vertu (virtus), Quirini prend
la défense du patriciat vénitien en défendant l’idée d’une noblesse de sang, nobilitas
generis.
255
véritable polémique dans la péninsule, et l’un des premiers à prendre la plume fut
Lauro Quirini, qui se lance à la défense du patriciat vénitien 8. La défense de Quirini,
éditée assez récemment, est une véritable démonstration d’érudition gréco-latine. La
maîtrise du grec de notre auteur, en particulier, est assez frappante, elle remonte à une
époque où tous les textes n’avaient pas encore été traduits, loin de là.
7 Un tout jeune patricien vénitien d’abord enthousiasmé par l’enseignement averroïste
de Padoue, puis engagé dans une querelle nationale sur la noblesse, où il aurait mis à
profit sa connaissance du grec. On pourrait en rester là. Ce serait compter sans les
progrès accomplis ces dernières décennies dans la connaissance de l’humanisme grec.
L’étude monumentale de Dieter Harlfinger en particulier, consacrée à la tradition
textuelle du traité pseudo-aristotélicien Des lignes insécables, a contribué de manière
décisive à une meilleure connaissance des scribes et des érudits grecs actifs en Italie au
XVe siècle9. D. Harlfinger a ainsi non seulement identifié le copiste de dizaines de
manuscrits jusqu’alors anonymes, mais il a en outre dressé une liste de plus de
cinquante scribes inconnus dont il a retrouvé la main dans au moins deux manuscrits.
Parmi eux, l’Anonyme 9 est particulièrement intéressant. Il ne s’agit pas à proprement
parler d’un copiste, mais d’un érudit qui annote ses manuscrits grecs de nombreux
commentaires marginaux, aussi bien en latin qu’en grec. D. Harlfinger et moi-même
avons pu, indépendamment l’un de l’autre, et par deux voies différentes, identifier ce
mystérieux érudit10. Il s’agit sans l’ombre d’un doute, pour un ensemble de raisons que
nous présenterons ailleurs11, de Lauro Quirini. Nous disposons donc maintenant d’une
masse d’informations nouvelles sur notre érudit. Nous pouvons non seulement savoir
quels manuscrits il a lus, mais également ce qu’il y a véritablement cherché. Or, dès la
première lecture de quelques unes de ces multiples gloses, un premier constat
s’impose : la question de la nobilitas est bien au centre des préoccupations de Quirini. Au
niveau le plus extérieur, cet intérêt se laisse deviner à partir d’annotations sur feuilles
blanches, transmises avec certains manuscrits, où Quirini a aligné les placita d’auteurs
anciens sur la noblesse12. Mais on peut également, pour illustrer ce point, parcourir ses
gloses au traité en apparence le moins politique qui soit, la Métaphysique d’Aristote,
conservées en marge du texte dans le manuscrit de Paris (BnF, gr. 1850). Ce manuscrit
nous oblige d’ailleurs à rectifier légèrement ce que nous venons de dire : Quirini ne
s’est pas contenté ici d’annoter une œuvre copiée par d’autres, mais c’est de sa propre
plume que proviennent les ff. 70v.-76v. du texte d’Aristote. Comme le copiste Jean
Skoutariotes a copié les ff. 60v.-70v. et les ff. 77 sq., on peut légitimement supposer une
collaboration entre les deux hommes. La présence de Skoutariotes étant attesté à
Florence au moins à partir de 144213, le manuscrit remonte sans doute au séjour de
Lauro Quirini dans cette ville, en 1441, c’est-à-dire un an exactement après la parution
de l’écrit de Poggio.
8 Quirini a assez peu annoté son manuscrit. Le surgissement de gloses importantes en Z,
9 n’en est que plus intéressant. Dans ce chapitre excessivement difficile, Aristote étudie
le problème de la génération spontanée ou, plus précisément, du rapport de l’engendré
au générateur14. Il se demande tout d’abord pourquoi certaines choses peuvent être
engendrées « par le hasard », alors que d’autres présupposent un processus artistique 15.
Il s’ensuit que toute chose artificielle provient d’une certaine manière d’un homonyme,
le principe formel : la cause de la maison est la forme de cette maison dans l’esprit de
l’architecte, la cause de la santé quelque chose de la santé 16. Les processus de
reproduction biologique obéissent aux mêmes lois : la semence qui produit l’animal
possède « en puissance » la forme de l’animal, comme l’âme de l’architecte possède en
257
puissance la forme de la maison, c’est-à-dire en tant que cette forme n’est pas encore
actualisée dans une maison de pierres et de briques17. L’analogie va cependant encore
plus loin : de même qu’une maison réelle préexiste à la forme de la maison dans l’âme
de l’architecte, maison réelle dont la maison qu’il s’apprête à construire sera
l’« homonyme », de même l’animal engendré est, par l’intermédiaire de la semence,
l’homonyme de l’animal qui l’a engendré18. Les difficultés commencent dès qu’on quitte
ce niveau superficiel de lecture pour s’attacher aux motivations profondes d’Aristote.
Non seulement la signification réelle de la comparaison entre semence et art est loin
d’être claire – s’agit-il d’une assimilation, entière ou partielle, ou d’un rapprochement
un peu hasardeux, à simple valeur didactique ? – mais le sens général de tout ce passage
de Z ne va pas de soi.
9 Averroès interprète le chapitre 9 comme une défense préventive contre la théorie des
Idées19. Certes, un principe formel doit nécessairement concourir à la génération de
tout existant. Rien ne survient, dans la nature, qui ne découlerait du concours d’une
matière et d’une forme. Mais cette forme, et c’est selon Averroès tout le sens du présent
argument, ne doit pas être comprise comme une Idée platonicienne 20. En puissance,
cette forme existe dans l’intellect de l’artiste ou dans la semence ; en acte, dans
l’artefact ou l’être vivant. Malgré toute sa finesse de lecture, et sa probabilité historique
– il est fort possible que Platon soit effectivement dans la ligne de mire en Z, 9 –
l’argumentation d’Averroès ne se développe pas exactement sur le même plan que celle
d’Aristote. Le raisonnement “platonicien” reconstruit par Averroès part de deux
prémisses : <P1> Ce qui est en puissance ne passe à l’acte que par l’action d’une chose de
même genre ou de même espèce existant en acte, et <P’1> De nombreux animaux
proviennent d’une génération spontanée. La conclusion <C1> serait ainsi la suivante : ce
sont des Substances et des Idées existant en acte qui président aux générations
apparemment spontanées21.
10 C’est, déroutés par cet argument, nous dit Averroès, que les aristotéliciens “modernes”
ont appelés les Idées séparées Intellect agent et qu’ils ont vu là la cause des formes
psychiques, des formes substantielles des homéomères et des formes substantielles des
éléments. Ce choix s’explique du fait que : <P2> Ce qui est en puissance passe à l’acte
sous l’action d’un être de même espèce ou de même genre ; <P’2> Les formes
substantielles matérielles ne sont pas, par soi, actives/passives. D’où <C2> L’agent des
formes substantielles matérielles est un principe immatériel 22.
11 On comprend la tentation de ces « aristotéliciens modernes ». Le cas de la génération
spontanée mettait en péril toute la réfutation aristotélicienne des Idées sous-jacente en
Z, 9. Plutôt que d’introduire une distinction entre les deux types de génération animale,
distinction qui aurait inévitablement affaibli la force probatoire d’ensemble de la
doctrine aristotélicienne, il dut paraître plus sûr de contrer la réponse platonicienne en
amont : tout ce que Platon interprète comme l’action génitrice d’une Idée hyperourane
ne relève en réalité que de l’action effective de l’Intellect agent. Le Commentateur se
livre enfin à un intéressant rapprochement entre les platoniciens et les mutakallimûn.
C’est parce que les uns comme les autres redoutaient de devoir admettre une série
causale infinie en acte (produite par instantiation de l’éternité a parte ante dans la
chaîne continue des individus successifs, de durée finie, d’une même espèce) qu’ils ont
été conduits à leur conception ponctuelle, événementielle, de la génération : toute
génération serait ainsi un événement directement causé par l’action gratuite et toute-
puissante d’un principe d’ordre supérieur23.
258
12 Averroès navigue donc entre deux obstacles. Il doit d’une part endiguer la critique
directe des platoniciens – réels ou fictifs – et d’autre part éviter une platonisation trop
massive de l’intuition originale d’Aristote24. Cette conciliation peut donner l’impression
d’une cote mal taillée. Cela ne doit cependant pas faire oublier qu’Averroès formule ici,
le premier avec une telle clarté, le principe de dissociation entre cause théologique et
explication physique. Quand même Dieu, premier principe, est par définition cause de
tout, il y aurait une faute de méthode à vouloir tout expliquer par Dieu. Le mouvement
est exactement le même que celui par lequel Leibniz réfute les tenants des Causes
occasionnelles dans le Système nouveau de la nature25.L’ironie de l’histoire réside
évidemment dans le fait que la physique sur laquelle Averroès entend fonder cette
distinction est celle d’Aristote, non d’Ibn al-Haytham. C’est toute l’ambiguïté
d’Averroès et de l’averroïsme, et la difficulté à comprendre la juste place du
Commentateur dans l’histoire des idées26.
13 L’homme, ainsi, engendre l’homme. Il peut bien l’engendrer en conformité avec le plan
divin de l’univers, et l’engendrer éternellement comme l’univers est éternel. Il demeure
que l’explication de la venue à l’être du fils, c’est le père, et non pas Dieu. Dieu est le
fondement de cette explication, non sa raison séminale. Lors donc que nous disons que
l’Intellect agent est cause de la génération spontanée de certains êtres, nous
n’entendons pas cela au sens où nous disons qu’il est également cause du fils, mais bien
au sens ou nous disons que le père est cause du fils. Ou, pour redire les mêmes choses,
l’Intellect agent est doublement cause de ce qui naît spontanément, une fois comme
cause prochaine et une fois comme cause lointaine. Averroès travaille ainsi à
reconnaître, derrière chaque phénomène de génération, la cause prochaine efficiente,
seule démarche relevant de la physique. Les platoniciens et les mutakallimûn, comme
plus tard les malebranchistes, se sont fourvoyés sur ce point – leurs explications de la
nature, pour paraphraser Leibniz, ne sont toutes qu’un appel au Deus ex machina. Cela
étant dit, une difficulté supplémentaire vient se greffer sur le problème de la
génération de l’homme par l’homme : celle de la présence, dans le composé animal
créé, d’éléments matériels et d’éléments immatériels. Si du semblable ne peut provenir
que le semblable et que les puissances intellectives sont par définition immatérielles, il
faut admettre que l’Intellect agent joue également un rôle prochain dans la production
des vertus intellectuelles27.
14 Revenons, après ce détour, aux annotations de Quirini dans le manuscrit Paris (BnF, gr.
1850). On comprend maintenant avec quelle attention un auteur engagé dans la
querelle de la nobilitas a pu lire le chapitre Z, 9 de la Métaphysique. Quirini a recopié en
marge (f. 46) plusieurs courts passages du Grand Commentaire :
Alternes : Forma generati est in semine in potentia ut forma artificiati est in artifici in
potentia.
Averroes : Forme materiales suntgenerantesformas materiales.
Virtutes naturales dicunt generantis. agunt actione intellectus. quod mouet materia necesse
est corpus.
Omnia ab uniuocisgenerantur.
Vt artificiata, ita res naturalesfiunt a suis quiditatibus.
Agens non corpus impossibile est ut transmutet materiam nisi mediante corpore, non tamen
mutabili sed corporibus celestibus. et ideo impossibile est ut intelligentie separate dent
aliquam formam formarum mixtarum in materia, sed mouit Aristoteles adponendum
mouens separatum a materia in facilone uirtutum intelligentium quia uirtutes intellectuales
apud ipsum sunt non mixte cum materia, unde necesse est ut id quod est non mixtum cum
259
materia quoque modo generetur non a mixto cum materia simpliciter quemadmodum id est
necesse ut omne mixtum cum materia generetur a mixto cum materia.
15 Ces bribes du commentaire d’Averroès ne sont pas choisies au hasard. Elles relèvent
toutes du conceptualisme physique du Commentateur. La génération d’une substance
matérielle doit être expliquée par l’action d’une substance matérielle de même nature :
Formae materiales sunt generantes formas materiales. Cette formule avait déjà été utilisée,
dans un contexte similaire – puisqu’il s’agissait de savoir si le sperme possède l’âme
selon sa substance – par le maître averroïste anonyme édité par Giele 28. Il provient du
début de la partie du long développement où Averroès, après s’être livré à un certain
nombre de distinctions et avoir réfuté la théorie platonicienne, propose sa propre
explication de la génération. Le dernier passage (Agens non corpus...) constitue la
conclusion de ce même passage, et sans doute le dernier mot d’Averroès sur la
question. Aristote n’a pas postulé l’Intellect agent pour rendre compte de la génération
des formes immergées dans la matière, mais seulement celle des vertus intellectives (ou
intellectuelles). Plutôt que de trop insister sur les quelques éléments néoplatoniciens
de la pensée averroïste, ne serait-il pas dès lors plus judicieux de souligner la vigueur et
la pureté de son intuition aristotélicienne ? C’est parce qu’il a vu qu’un intellect agent
générateur de formes matérielles ne serait au fond qu’un succédané de platonisme
qu’Averroès renonce aux charmes du Deus ex machina.
16 Qu’il s’agisse là selon Quirini d’un élément essentiel de l’averroïsme, un autre
manuscrit grec d’Aristote nous l’enseigne. Le Paris (BnF, gr. 1860) est un exemplaire des
Problemata, copié en Crète par Michel Apostolis et annoté, encore une fois, par Lauro
Quirini. Celui-ci, dans les multiples notes qu’il porte en marge, ne cite explicitement
Averroès qu’une seule fois. On ne s’étonnera pas outre mesure, après ce qui vient d’être
dit, que cette unique référence survienne à la lecture du chapitre 13 de la section X (f.
54), c’est-àdire en marge du passage de l’Abrégé des sciences naturelles consacré à la
génération spontanée. Voici la brève note de Quirini :
Averois multis rationibus quod ammalia quae multe sunt diuersitatis in membris et perfecta
uocantur ex solis stellis reperari nonposse, quod generatio est difficilis et †...† indiget et
semine.
Amena ait : hominem generari ex terra est possibile.
17 Indice supplémentaire de la culture averroïste de Quirini : c’est dans le commentaire au
livre VIII de la Physique qu’Averroès, « par de nombreuses raisons », démontre que
l’homme est nécessairement engendré par l’homme et qu’il ne peut, à la différence du
ver, surgir de la terre. Bien que tout cela, nous dit Averroès, soit évident – totum hoc
manifestum est per se —, il a été contraint de rentrer dans ces détails parce qu’Avicenne
s’est opposé à cette démonstration : « Mais nous avons dit ces choses contre ceux qui
nient que cela soit évident par soi, comme Avicenne, qui dit qu’il est possible que
l’homme soit engendré de la terre, la matrice se contentant de rendre la génération
plus aisée29. »
18 Averroès lui-même n’avait eu de cesse de montrer que la lutte contre l’avicennisme se
trouvait en fait incluse dans la réfutation des deux grandes sources d’inspiration non-
aristotéliciennes – voire anti-aristotéliciennes – de ce dernier, le kalâm et le platonisme.
Ou, en d’autres termes, que l’avicennisme n’était que la forme la plus moderne, la plus
consistante et, partant, la plus dangereuse, d’un même danger, l’intrusion théologique
dans le domaine physique. Quirini semble avoir accepté cette reconstitution
historique : selon lui, alors qu’Averroès maintient la nécessité d’un homme de chair et
d’os dans la génération d’un homme de chair et d’os – et, plus généralement, pour tout
260
***
27 On peut maintenant conclure. Insistons tout d’abord encore une fois sur l’intérêt
historique de Lauro Quirini, en la personne duquel se sont trouvées conciliées, comme
l’avait déjà vu Bruno Nardi, aux alentours de 1440, l’école rhétorique de Saint-Marc et
celle, philosophique, du Rialto41 ; soulignons ensuite la portée essentiellement
philosophique de cet averroïsme, qui n’a rien d’un philarabisme ou d’un philislamisme
mal informés, phénomènes postérieurs de plusieurs décennies – on a conservé de
Quirini de nombreuses lettres, qui nous renseignent sur l’état des forces turques dans
les années 60-70 ; l’une d’elles, destinée à Nicolas V, est un véritable appel à la croisade
contre Mehmet le Conquérant42. Considérons enfin un dernier trait de son œuvre, qu’il
faudrait s’efforcer de ne jamais perdre de vue dans les études sur la philosophie de la
Renaissance. Nous avons vu que lorsque Quirini lit Aristote, il a constamment recours à
263
NOTES
1. Un bon condensé de toutes les critiques anti-averroïstes qu’on trouve ici et là à cette époque
figure dans une lettre issue du milieu d’Ermolao Barbaro et publiée par F. TATEO, « L’epistola di
Antonio Galateo ad Ermolao Barbaro », Studi umanistici IV-V (1993-1994), p. 163-198, à la p. 186 :
Averroes, cui Commentatoris cognomen inditum est a nostrìs, hoc est graecarum litterarum impends, quid
non ex Themisthio accepit ? Opinionem de intellectus unitate, quae illi tantum celebritatis peperit, nonne
Themisthius et primo et terno De anima volumine explicatif ? Maluit barbants hic et, quod maxime mirum
et portentosum est, interpres graecorum philosophorum, contra ius ingenui pudoris saepenumero in furto
deprehendi quam mutuum reddere. Denique quicquid boni Averroes habet, ausim dicere id Themisthii est,
aut certe aphrodisiensis Alexandri.
2. E. RENAN, Averroès et l’averroïsme, Paris, 1861, p. 85.
3. Pour une présentation des données et de la bibliographie, cf. M. KING, Umanesimo e Patriziato a
Venezia nel Quattrocento, Rome, 1989, 2 vol.., II, p. 617-620 ; A. SEGARIZZI, « Lauro Quirini, Umanista
veneziano del secolo XV », Memorie della reale accademia delle scienze di Torino, série II, LIV, Turin,
1904, p. 1-28 ; voir aussi K. Krautter, P. O. Kristeller, A. Pertusi (éds), Tauro Quirini Umanista,
Florence, 1977.
4. Édité par A. SEGARIZZI, « Lauro Quirini... », p. 17-20.
5. Édités par K. Krautter et alii, Tauro Quirini Umanista, p. 19-102. On trouvera le traité de Poggio
dans les Opera omnia de l’édition de Bâle de 1588 [reprint Turin 1964], I, p. 64-83.
6. Texte latin édité dans. A. SEGARIZZI, « Lauro Quirini... », p. 18 : Jam enim et babui et habiturus
portasse sum sectatores quamplurimos, ex quibus omnibus pauci admodum verifuerunt. Atque, ut omittam
ceteros et ipsos quidem bonos, tres sunt quos maxime dilexi et tu quartus existis. Vos etenim ante ceteros in
doctrina mea et in summis meis laboribus insudastis et sententiarum mearum intelligentiam ex magna
parte quidem iam consecutifuistis [fuerunt Segarizzi] ; tu vero acutissima nunc tenes intelligentia. et qui,
inquam, ii tres sunt ?— Omnes, inquit, qui in ludo meo erant, boni fuerunt. Precipuus tamen ille fuit
Theophrastus vir acutissimus et suavissimus quidem, ei nomen ex divinitate dicendi e nobis appositum.
264
Alter deinde posterior Aphrodiseus Alexander, qui non immerito nomen Commentatoris assumpsit. Tertius
vero Cordubensis ille hispanus natione Arabs est.
7. Cité par A. SEGARIZZI, « Lauro Quirini », p. 6 : (...) novos philosophos novosque dialecticos tamquam
homines minime verae philosophiae veraeque dialecticae instructos juge et Arabes, qui ferme ad Graecos
accedunt, diligenter et accurate sequere. Averrois quidem, barbants ed incultus homo, ceterum philosophas
eximius et singularis rerum arbiter, abs te iugiter et continuo legetur, quem tametsi in primis lectionibus
forte intelligere desperabis, si tamen in eo acrem operam dabis, facilem invenies. Quod si festinanter
properas Philosophum intelligere, Thomam de Aquino saepius lege, ut quasi introductorium intelligendi
Aristotelem et Averroim praestet.
8. Voir l’analyse historique et textuelle de K. KRAUTTER et alii , dans Lauro Quirini..., p. 21-65.
9. Voir D. HARLFINGER, Die Textgeschichte der pseudo-aristotelischen Schrift “Perí atómôn grammôn”. Ein
kodikologisch-kulturgeschichtlicher Beitrag zur Klärung der Überlieferungsverhältnisse im Corpus
Aristotelicum, Amsterdam, 1971.
10. Nous présenterons ce résultat dans un article conjoint. J’ai abordé la question dans ma thèse,
qui a été soutenue à l’Université de Hambourg en 1999, Die Überlieferungsgeschichte der
aristotelischen Schrift De generatione et corruptione, publication en cours dans la collection Serta
Graeca, à Wiesbaden.
11. Voir la note précédente.
12. C’est le cas en particulier dans les nombreuses feuilles de garde du manuscrit de Paris (BnF,
gr. 3069).
13. Voir M. VOGEL & V. GARDTHAUSEN, Die griechischen Schreiber des Mittelalters und der Renaissance
(Zentralblatt für Bibliothekswesen 33), Leipzig, 1909, p. 197-198. La collaboration de Quirini et de
Skoutariotes nous permet de dater avec une grande précision le manuscrit d’Aristote.
14. Cf. M. FREDE & G. PATZIG, Aristoteles ‘Metaphysik Z’, Text, Übersetzung und Kommentar, Munich,
1988,2 vol., I, p. 86-91, et II, p. 149-165.
15. Métaph. Z, 9, 1034 a, 9-10.
16. Ibid., 1034 a, 21-29.
17. Ibid., 1034 a, 33.
18. Ibid., 1034 b, 16-19.
19. Averroès, Grand commentaire de la “Métaphysique” , éd. M. Bouyges, Beyrouth, 1967, II,
p. 871-889. La version latine n’est pas encore éditée de manière critique. Cf. Aristotelis
Metaphjsicorum libri XIIII cum Averrois cordubensis in eosdem commentariis et epitome, Venetiis apud
Iunctas, 1572 [repr. Frankfort sur Main, 1962], fol. 178 I-181 L.
20. Cf. Aristotelis Metaphysicorum, fol. 180 K. La génération spontanée serait, selon Averroès, maior
ratio, quae attribuitur Plafoni.
21. Cf. Aristotelis Metaphjsicorum, fol. 180 K : quum, cum fuerit positum, quod illud, quod est in potentia,
sit in actu ab illo, quod est sui generis, aut suae speciei in actu : & nos videmus hic plura ammalia, aut
plures plantae exire de potentia in actum sine semine, quod generatur a suo simili secundum formam : & ex
hoc existimatur substantias & formas esse dantes istas formas, per quas sunt ammalia &plantae.
22. Cf. Aristotelis Metaphysicorum, fol. 180 M-181 A : & secundumposterions Philosophos Philosophia
Aristotelis est illud quod vocat intelligentiam agentem. & existimatur, quod non solum modo dat formas
animatas, & formas substantiales, quae sunt consimilium partium, sed etiam formas substantiales, quae
sunt elementorum. Ibid., fol. 181A-B : Et vniversaliter ista quaestio fundatur superpropositiones quarum
una est, quod illud, quod est in potentia, non exit in actum, nisi ab aliquo extrahente [extrahentae luntae]
suae speciei aut generis ; et quodformae substantiales materiales neque sunt actiuae neque passiuae
essentialiter, & quod actiuae etpassiuae suntprimae qualitates ; et ex istis sequitur, vt agens istas formas
sint principia non naturalia. Et ideo Auicenna obedit istis propositionibus, credidit omones formas esse ab
intelligentia agente, quam vocat datoremformarum. Et existimatur etiam, quod Themistius dicat hoc. Sur
la position de Thémistius et son rapport à ses successeurs et ses prédécesseurs, on consultera
265
Giele corrige finalement formae materiales enformae immateriales, 1. 31, au lieu de corriger formae
immateriales en formae materiales, 1. 76.
29. Pour le texte latin d’Averroès, voir Aristotelis De physico auditu libri octo cum Averrois cordubensis
variis in eosdem commentariis, Venetiis apud Iunctas, 1572 [repr. Frankfurt am Main, 1962], fol.
387 H : Sed diximus ista contra negantes hoc esse manifestum per se : sicut Avicenna qui dicit possibile esse
hominem generari a terra, sed conuenientius in matrice.
30. Cette question a fait l’objet de deux études magistrales de B. NARDI. Cf. « L’origine dell’anima
umana secondo Dante », Studi di filosofia medievale, Rome 1960, p. 9-68 [étude initialement parue
dans le Giornale critico della filosofia italiana, XII (1931), p. 433-456 et XIII (1932), p. 45-56 et 81-102]
et « Sull’origine del’anima umana », Dante e la cultura medievale , Rome, 1983, p. 207-224
[initialement parue dans le Giornale dantesco XXXIX (1938), p. 15-28].
31. Lauro Quirini, De nobilitate § 97 ; pour l’argument de Poggio, cf. Opera omnia, p. 72.
32. Ibid., § 98.
33. Ce que fera d’ailleurs P. AUBENQUE un peu plus tard, dans La Prudence chez Aristote, Paris, 1963,
p. 56-63, et en particulier p. 62.
34. De nobilitate, § 99100.
35. Aristotelis Stagiritae libri moralem totam philosophiam complectentes cum Averrois Cordubensis in
Moralia Nicomachia expositione, Venetiis apud Iunctas, 1572, fol. 92 H.
36. Commentaire de Rhétorique I, 9, 1367 b 12-13. Voir la discussion de l’eudaïmonia de Rhétorique I,
5 p. 72-74. Je remercie M. Maroun Aouad d’avoir mis à ma disposition son édition et sa traduction
inédites de ces passages, ainsi que son très riche commentaire.
37. Lauro Quirini, De nobilitate, § 49-52.
38. Cf. D.M. BALME, « The place of biology in Aristotle’s philosophy », dans A. Gotthelf & J.G.
Lennox (éds), Philosophical Issues in Aristotle's Biology, Cambridge, 1987, p. 9-20 (p. 19).
39. Il est très probable qu’Averroès s’inscrive ici dans la tradition du commentaire perdu d’al-
Farabi à la Rhétorique. On trouve en effet des idées assez semblables dans la discussion de
l’acception courante du terme “substance”, du Livre des Lettres Cf. M. Mahdi, Alfarabi’s Book of
Letters, Beyrouth, 1969, p. 97-100.
40. ARISTOTE, De generatione animalium, II, 1, 734 b 10. Cette combinaison biologicopolitique est
caractéristique de l’idéologie universitaire de la cour de Frédéric II. Cf. E.H. KANTOROWICZ, The
King’s Two Bodies. A Study in Mediaeval Political Theology, Princeton, 1957, p. 331-333.
41. Cf. B. NARDI, Saggi sulla cultura veneta del quattro e cinquecento, Padoue, 1971, p. 34-35.
42. Editée par A. PERTUSI, dans Lauro Quirini Umanista, p. 223-233.
267
Conclusions
Nicole Bériou
remarquable du philosophe cordouan. Elle trouve un relief singulier si l’on prend acte
en même temps de l’engagement politique d’Averroès, et si l’on se souvient que la
crédibilité des hadith/s repose notamment sur le témoignage constitué par une chaîne
continue de témoins. La portée du propos reste cependant mesurée, puisque le
commentaire de la Rhétorique d’Aristote où figure ce passage n’est pas fait pour le
commun, mais pour une élite d’intellectuels avertis : eux seuls sont concernés par
l’idéal de perfection humaine dont la condition essentielle est la quête lucide de la
vérité ici pratiquée par Averroès. Et la différenciation sociale que ce point de vue
implique n’est pas alors une pure vue de l’esprit ; prônée comme une norme saine, elle
existe dans les faits, comme l’attestent les nécropoles urbaines là encore, dans
lesquelles le commun et les élites ne se mêlent pas. Notons aussi que dans ce petit
milieu qu’est celui des élites au service du pouvoir, l’unanimité est loin de régner et
d’imposer sa loi. L’examen, auquel s’est livré Emile Fricaud, des deux versions de la
disgrâce d’Averroès fabriquées à partir du texte perdu d’Ibn Ghamr, témoin direct des
événements, nous éclaire sur la réalité de la manipulation des témoignages plus
sûrement qu’il ne nous permet de comprendre par le menu comment est advenue cette
disgrâce. Du moins les efforts successifs de reconstruction de l’histoire qu’on y perçoit
attestent-ils, et l’importance revêtue par l’événement, et le malaise qu’il a provoqué,
tout en faisant apparaître, dans l’entourage proche d’Averroès, un réseau de fidèles et
d’amis jusque là occulté par le lien privilégié que la plupart de ces hommes
entretenaient aussi avec le pouvoir almohade.
6 Que dire alors de l’œuvre, sinon que tout indice plausible en faveur d’une datation est
précieux à l’historien qui cherche à baliser un itinéraire intellectuel dans le souci
constant de la contextualisation ? Mais les sources résistent, et singulièrement, les
textes dus à la plume d’Averroès lui-même, tant il se montre habile à s’emparer d’un
sujet du quotidien en lui donnant une portée universelle, par l’exercice constant d’une
pensée privilégiant l’abstraction philosophique. Devant l’obstacle, on en vient à
envisager d’autres types d’investigation qui resteraient à mener, comme par exemple
des rapprochements de vocabulaire et de thématique entre l’œuvre juridique – par
exemple, autour de la notion du “notoire” – et les commentaires philosophiques, afin
de prolonger par d’autres voies les propositions si suggestives de Maroun Aouad sur la
discrète présence de l’actualité dans des réflexions apparemment détachées de toute
contingence. Il serait sans doute plus hasardeux de renouveler à propos d’al-Andalus la
démarche engagée à propos d’autres espaces culturels par Erwin Panovsky dans son
essai stimulant5 sur les liens entre l’architecture gothique et la pensée scolastique.
Toutefois, compte tenu de l’importance et de l’originalité du mouvement de
construction des mosquées dans l’empire almohade, la recherche d’homologies
structurales entre cette architecture et l’œuvre intellectuelle d’Averroès ne pourrait-
elle s’avérer, elle aussi, féconde ?
7 Dans le domaine de l’histoire de la réception de l’œuvre d’Averroès, un chemin très
considérable a été parcouru au XXe siècle dans la déconstruction du mythe de
l’averroïsme latin - entre autres autour de la figure de Siger de Brabant – à l’encontre
de la thèse d’Ernest Renan qui avait si fortement contribué à le forger, et sans doute,
paradoxalement, aussi grâce à lui6. Sans prétendre refaire cette histoire, il convenait
d’en mentionner le poids à propos de l’audience du philosophe cordouan dans l’Europe
occidentale des derniers siècles du Moyen Âge. L’abîme qui sépare désormais nos
connaissances sur la réception de son œuvre dans l’Occident chrétien d’une part, dans
l’espace culturel arabo-musulman d’autre part, n’en est que plus manifeste. On doit
271
aussi garder à l’esprit que tout le travail d’investigation dans les manuscrits et les
imprimés n’a pas encore été mené, en particulier en Afrique du Nord, dont les
ressources ont été signalées à plusieurs reprises au cours de nos travaux, par
Mohamed-Chérif Ferjani bien sûr, mais aussi par Juliane Lay à propos de l’Abrégé de
l’Almageste, et par Floréal Sanagustin à propos du Kitâb-al-kulliyyât (le Colliget des
Latins). D’autres perspectives passionnantes sont encore ouvertes, du côté de l’Italie
notamment, où le déploiement d’un averroïsme authentique au XVe siècle se confirme
de manière indéniable, dans une période et en des lieux où tout portait à croire,
pourtant, que l’engouement pour Platon aurait dû balayer l’influence d’Averroès. Il faut
ici saluer l’efficacité du travail minutieux de Marwan Rashed. Prenant appui sur un
livre manuscrit de la Métaphysique d’Aristote ayant appartenu à Lauro Quirini, il a pu
établir qu’une partie du texte et que les annotations marginales étaient des
autographes de cet humaniste vénitien. Il nous offre ainsi une démonstration
exemplaire de l’impact durable, mais parfois inavoué par Lauro lui même, de l’œuvre
d’Averroès sur sa propre pensée. Il convient de rapprocher de cette découverte la
connaissance d’Averroès que Pic de la Mirandole a pu au moins temporairement
acquérir grâce à l’entremise d’Eliya Delmédigo, comme le signale Maurice-Ruben
Hayoun dans sa présentation de la réception d’Averroès en Occident par l’intermédiaire
de quelques savants juifs.
8 L’examen du dossier de Lauro Quirini introduit aussi des questionnements différenciés
à propos du phénomène de la réception, dont la connaissance ne doit pas se limiter à
l’énumération des livres ou des extraits de l’œuvre connus et utilisés, mais tout autant
s’intéresser aux mécanismes de l’appropriation, et au rôle que la lecture de l’œuvre
d’Averroès a pu jouer dans le traitement de certains problèmes, comme ici dans celui
de la conception de la noblesse, si important dans l’histoire sociale et culturelle de la
fin du Moyen Âge. La tendance est encore assez bien partagée aujourd’hui de
considérer que c’est l’accès des chrétiens d’Occident à l’œuvre d’Averroès qui a suscité
la prise de conscience et la formulation de certaines questions devenues brûlantes à
partir du XIIIe siècle. On y souscrit volontiers quand il s’agit de la revendication d’un
accomplissement purement humain du philosophe dans le seul exercice de la pensée
adonnée à la quête de la vérité. La cause n’est pas aussi clairement entendue à propos
de l’émergence plus générale d’une préoccupation nouvelle de la laïcité. À juste titre en
effet, Gilbert Dahan a mis en garde ailleurs sur le caractère trop sommaire de certaines
analyses qui négligent le dynamisme propre de la vie intellectuelle au sein des écoles, la
maturation interne qui y est attestée avant que ne soit perceptible la réception
d’Averroès en son sein, maturation propice à l’émergence autonome de prises de
position en faveur, par exemple, d’un statut scientifique reconnu à la théologie, puis au
politique7. Dans le domaine des réflexions construites sur la laïcité, il est clair que
Marsile de Padoue a produit avec le Defensor pacis (1325) un véritable manifeste en
faveur d’un Etat laïc, dans une ambiance intellectuelle nourrie des commentaires
d’Averroès, dont on trouve d’autres traces chez son ami Jean de Jandun. Pour autant,
toute explication univoque attribuant à Averroès un rôle primordial et déterminant
dans une histoire de la laïcité en Occident serait certainement réductrice. Il convient de
ne pas minimiser les questionnements portés par la réforme dite “grégorienne”, ou
provoqués par les effets de son déploiement centralisateur fondé sur la distinction
hiérarchique des clercs et des laïcs. Sans doute, la rationalité ne s’est exercée à plein
que sous les formes savantes des écritures de clercs. Il n’empêche que la question
profondément existentielle de l’identité des laïcs et de la place à laquelle ils peuvent
272
prétendre dans la société n’a pas d’abord surgi dans de tels traités, mais plus
obscurément, et de manière moins immédiatement saisissable pour nous, dans les
expériences vécues par les hommes et les femmes qui n’acceptaient pas le pouvoir
envahissant des clercs, qu’ils se soient opposés à lui dans les multiples formes de la
dissidence attestées depuis le XIIe siècle, ou qu’ils aient cherché de manière autonome à
construire leur identité à partir d’un vocabulaire et d’un système de valeurs qui leur
fussent propres8. La réception d’Averroès n’a pas agi en ce cas comme un détonateur ;
tout au plus a-t-elle véhiculé, par le relais des écoles, des questions et des arguments
qui ont pu participer ici ou là à la maïeutique des esprits.
9 Aborder la réception sous cet angle conduit aussi à rompre avec une conception trop
étroite de l’audience d’Averroès, limitée aux cercles des milieux scolaires et
universitaires, voire aux débats d’école. Il faudrait par exemple se demander dans
quelle mesure la connaissance que Nicolas Oresme avait de l’œuvre d’Averroès est
parvenue, par son intermédiaire, aux autres membres du cercle de lettrés et en même
temps conseillers politiques, formant l’entourage immédiat du roi Charles V. Des traces
de diffusion d’une influence directe ou indirecte d’Averroès chez les laïcs cultivés, en
contact avec les lettrés des écoles, ressortent en tout cas de quelques documents 9.
Parmi d’autres, on peut citer ceux qui nous informent sur la mystique spéculative
allemande : quand maître Eckhart dit que l’homme peut atteindre à la connaissance de
soi exercée avec l’œil même de Dieu, il y a une analogie structurelle entre cette
affirmation et la thèse averroïste selon laquelle l’homme pense par l’opération de
l’intellect agent séparé. Chaucer, pour sa part, paraît avoir été attentif au Commentaire
de la Poétique d’Aristote par Averroès, en relation avec sa propre expérience d’auteur 10.
Ajoutons que, comme pour l’enquête sur la diffusion de l’œuvre d’Averroès dans les
milieux universitaires, le témoignage des manuscrits conservés peut être précieux.
Ainsi, en page de garde d’un manuscrit du début du XIVe siècle, aujourd’hui conservé à
la Bibliothèque nationale de France (cote Paris, BnF Lat. 6283), mais produit en Italie, et
regroupant divers traités de médecine, un dessin à la plume relevé de couleurs et
accompagné de légendes illustre l’éloge de l’abstinence attribué à Averroès dans le
cadre d’un échange verbal imaginaire avec Porphyre. Les deux hommes, siégeant sur
des cathèdres à la manière des maîtres, dialoguent face à face. Mais les destinataires du
dessin pourraient bien être des laïcs, puisque l’allusion probable aux rudiments de la
logique (Isagoge de Porphyre) se situe ici dans le contexte d’un ensemble d’écrits visant
à promouvoir le régime de santé, peut-être en référence à l’œuvre médicale d’Averroès.
10 Il n’est pas indifférent de noter que ce manuscrit provient d’Italie, où ont été jusqu’à
présent signalés les indices les plus convaincants de la réception non universitaire
d’Averroès. Le cas le plus fameux est celui de Dante. Faut-il rappeler qu’il a mentionné
dans la Divine comédie à la fois Siger de Brabant et Averroès, plaçant le premier au
paradis, parce qu’il a recherché la vérité, et le second en enfer, mais dans le limbe des
grands esprits ? De plus, l’influence qu’a exercée sur lui le De anima d’Aristote
accompagné du Commentaire d’Averroès – avec, sans doute, une forte médiation
d’Albert le Grand11 – est perceptible dans son De monarchia (début du XIV e siècle), sous
la forme d’une application politique développée en référence explicite à Averroès. Dans
ce traité, comme dans le reste de son œuvre, Dante reconnaît que la nature individuelle
de l’homme est ordonnée à la béatitude céleste, selon la plus stricte orthodoxie. Mais,
dans la droite ligne de la réflexion aristotélicienne qui assigne une fin, selon l’ordre de
la nature, à chaque réalité de ce monde, il s’interroge aussi sur la fin universelle du
genre humain. Celle-ci est désignée par l’activité propre que la nature lui assigne. Selon
273
mettre en garde contre les dangers possibles de la vulgarisation de certains débats des
écoles auxquelles la connaissance des œuvres d’Averroès n’était pas étrangère, il est
difficile de le savoir. Mais en l’état présent du dossier, on peut provisoirement conclure
que la prédication a dû limiter son rôle à celui de la dénonciation sommaire de
l’adversaire, quand elle ne choisissait pas la voie plus sûre d’un silence prudent. Ce que
l’on sait des représentations figurées d’Averroès converge d’ailleurs avec cette
observation. L’orchestration du triomphe de Thomas d’Aquin foulant aux pieds
Averroès est trop connue pour qu’on y insiste19. Jean Jolivet a pour sa part observé
l’intéressant glissement de ce motif dans l’iconographie de sainte Catherine
d’Alexandrie, triomphant de la philosophie païenne au lieu d’apparaître, selon un
épisode célèbre de la légende, affrontée à cinquante philosophes païens en une
victorieuse “dispute”20.
12 Il n’était pas inutile de remettre sur le métier, après tant d’autres, le volumineux et
complexe dossier de l’histoire d’Averroès et de son œuvre. Le choix explicite d’un
éclairage historique va de pair en effet avec l’adoption d’une démarche qui affirme la
nécessaire mise à distance de l’homme, pour mieux le cerner et pour mieux le
comprendre, en son temps et en lui-même. Le rappel de cette exigence de méthode, en
contrepoint de captations et d’appropriations trop souvent attestées jusqu’à
aujourd’hui, a du sens. De plus, le parcours de la réception de son œuvre que nous
avons contribué à esquisser, d’une manière inévitablement sommaire et sélective sans
doute, conduit à mettre en évidence la fécondité des échanges interculturels, là où ils se
sont produits. Déficients du vivant d’Averroès dans al-Andalus entre chrétiens et
musulmans, comme le suggère la mise au point commune de Pierre Guichard et Jean-
Pierre Molénat, ils ont été plus vivaces ailleurs, que ce soit par l’entremise d’un Roger
Bacon lecteur d’Hermann l’Allemand, dont Péter Molnár a justement rappelé
l’importance, ou par l’entremise des juifs, passeurs de textes et de culture au moment
même où le radicalisme almohade les incitait à se réfugier au nord de l’Espagne, au sud
de la France, en Provence et en Italie. L’histoire de l’émergence et de l’affirmation des
courants de pensée proprement averroïstes qui ont existé et qui se sont transmis au
sein de l’Europe chrétienne, en sa part méditerranéenne, mais aussi septentrionale et
orientale21, et probablement aussi, dans une moindre mesure, dans l’espace culturel
arabo-musulman, est un volet important de ces recherches sur la réception de l’œuvre.
Mais il apparaît aussi, au terme de ce parcours, qu’il demeure fécond de déplacer le
champ d’observation, en privilégiant la notion des creusets culturels où diverses
influences intellectuelles se rencontrent et fusionnent pour produire un discours
d’autant mieux ancré dans une société et diffusé en son sein qu’il est produit pour elle
et qu’il traite de questions qui la concernent.
NOTES
1. Mais plusieurs textes, d’Averroès (Prologue de l’Abrégé de l’Almageste, extraits de l'Abrégé de la
Rhétorique) ou des conteurs de son aventure (récits de sa disgrâce par Ibn Abd al-Malik et Ibn
275
‘Idhârî, tous deux dépendants du témoignage perdu d’Ibn Ghamr), sont ici traduits et
abondament commentés.
2. Par exemple, dans les biographies dues à R. ARNALDEZ, Averroès, un rationaliste en Islam, Paris (éd.
Balland), 2e éd., 1998, et à D. URVOY, Averroès. Les ambitions d’un intellectuel musulman, Paris
(Flammarion), 1998.
3. Comme l’ont justement observé A. DE LIBERA et M. GEOFFROY dans leur recension de l’ouvrage cité
à la note précédente (« Le philosophe barbu », Critique. Vies de Philosophes, Revue générale des
publications françaises et étrangères, no 627-628, août-septembre 1999, p. 668-685). Sur ce point
précis, voir aussi D. URVOY, « La pensée almohade dans l’œuvre d’Ibn Rushd », dans Multiple
Averroès, éd. J. JOLIVET, Paris (Belles Lettres), 1978, p. 45-53.
4. Voir à son sujet la mise au point éclairante de M. GEOFFROY, « Ibn Tûmart et l'idéal almohade »,
dans l’introduction à sa traduction annotée du Livre du discours décisif d’Averroès, Paris (Garnier-
Flammarion), 1996.
5. E. PANOVSKY, Architecture gothique et pensée scolastique, précédé de L’abbé Suger de Saint-Denis,
traduction et postface de P. BOURDIEU, 2e éd. revue et corrigée, Paris (Les éditions de Minuit), 1992.
6. E. RENAN, Averroès et l’averroïsme, Paris, 1852, rééd avec une préface d’A. DE LIBERA, Paris
(Maisonneuve et Larose), 1997.
7. G. DAHAN, « Foi, raison, politique. Averroès, Maimonide, Thomas d’Aquin », Le Trimestre
Psychanalytique, 1 (1995) : Averroès, Maïmonide, saint Thomas, p. 137-147.
8. L’un des mots clés de ce vocabulaire, dont l’étude n’est encore qu’amorcée, est ici celui de
“prudhomme” (et de son équivalent “bon homme”), ainsi que de leurs correspondants au féminin
“prude femme” et “bonne femme”. Voir : N. BÉRIOU, « Robert de Sorbon, le prud’homme et le
béguin », Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, comptes rendus des séances de
l’année 1994, avril-juin, p. 469-510 ; J. THÉRY, « L’hérésie des bons hommes. Comment nommer la
dissidence religieuse non vaudoise ni béguine en Languedoc ( XIIe-début du XIVe siècle) ? », Heresis,
no 36-37 (2002), p. 75-117 ; Michael CONNALLY, Les “bonnes femmes” de Paris. Des communautés
religieuses dans une société urbaine du bas Moyen Âge, thèse de doctorat d’histoire, soutenue à
l’Université Lumière Lyon 2 (octobre 2003) sous la direction de Nicole Bériou et de Sharon
Farmer.
9. Sur ce point, voir principalement A. DE LIBERA, Penser au Moyen Âge, Paris (Le Seuil), 1991.
10. H. A. KELLY, « Aristotle - Averroes - Alemannus on Tragedy. The Inflence of the “Poetics”on the
Latin Middle Ages », Viator ; 10 (1979), p. 161-209.
11. Comme l’observe Alain DE LIBERA, en règle générale, les “averroïstes” de la deuxième moitié du
XIIIe siècle sont moins des disciples d’Averroès que des lecteurs d’Albert le Grand : voir
notamment son ouvrage Albert le Grand et la philosophie, Paris (Vrin), 1990.
12. La notion de l’échange et de la circulation comme éléments caractéristiques de l’approche de
l’économie par les frères mendiants a été récemment mise en évidence à la faveur des travaux du
31e Convegno internazionale di studi francescani : L’economia dei conventi dei frati minori e
predicatorifino alla metà del Trecento (Assise, oct. 2003, Spolète, 2004), comme Jacques Chiffoleau
l’observe dans ses conclusions.
13. Sur tout ceci, il convient de renvoyer à R. IMBACH, Dante, la philosophie et les laïcs. Initiations à la
philosophie médiévale, 1, Fribourg, éd. universitaires, et Paris (éd. du Cerf), 1996, en particulier au
chapitre VI : « La dimension politique de l’intellect humain chez Dante. »
14. Voir par exemple G. FIORAVANTI, « Sermones in lode della filosofia e della logica a Bologna nella
prima metà del XIV secolo », dans L’insegnamento della logica a Bologna nel XIV secolo, a cura di D.
BUZZETTI, M. FERRIANI & A. TABARRONI, Bologne, 1992 (Studi e Memorie per la Storia dell’Università
di Bologna, nuova serie vol. VIII), p. 165-183.
15. Le passage se fonde sur la métaphore de la cour de justice présidée par le prévôt, qui est
appliquée par le prédicateur à l’Eglise présente : In curia prepositi fides non adhibetur litteris
276
testimonii, nisisint signate sigillis autenticis. (...) Sedheu, hodie in curia huius prepositi frequentius
allegantur et maiorfides adhibetur litteris Iustiniani, qui tamen nulla signa fecit, quatti litteris canonicis
sacci ( ?). lterum in curia prepositi, in scola fidei, libentius leguntur et curiosius allegantur littere
philosophorum gentilium, dicta hominis dampnati et heretici pessimi Commentatoris quam auctoritates
canonici, cum tamen ille non sunt signate sigillis autenticis : Averrqys miracula non fecit. Vere tota scola
sibilare deberet super capita eorum qui talia faciunt (sermon Erunt signa in sole et luna, Paris, BnF, Lat.
16495, f. 103rb ; J.-B. SCHNEYER, Repertorium, II, s.n. Guillelmus de Sequavilla, p. 590, n o 39). Guillaume
de Sauqueville est généralement identifié comme un dominicain du début du XIVe siècle (sans
preuve formelle de son appartenance à cet ordre) ; le recueil de ses sermons fait l’objet d’une
thèse en cours, sous ma direction, à l’Université Lyon 2, par Christine Boyer-Chevalier.
16. Voir R. IMBACH, « Lulle face aux averroïstes parisiens », dans Raymond Lulle et le Pays d’Oc,
Cahiers de Fanjeaux, 22, Toulouse, 1987, p. 261-282.
17. Ces notes d’auditeurs ont constitué la documentation principale de ma thèse, publiée sous le
titre : L’avènement des maîtres de la Parole. La prédication à Paris au XIII e siècle, Paris (Institut d’Études
augustiniennes), 1998, 2 vol.
18. D’après P. ALPHANDÉRY, « Y a-t-il eu un averroïsme populaire aux XIII e et XIVe siècles ? », Revue
de l’histoire des religions, XLIV (1901), à la p. 397 ; le sermonnaire de Padoue est mentionné par F.
LUCCHETTA, « La prima presenza di Averroè in ambito veneto », Studia islamica, 46 (1977),
p. 133-146 ; il renvoie à P. MARANGONI, Alle origini dell'aristotelismo padovano (sec. XIIXIII), Padoue,
1977.
19. Par exemple, dans la grande peinture murale qu’Andrea Bonaiuti a composée pour la salle
capitulaire (dite ensuite “chapelle des Espagnols”) du couvent dominicain de Santa Maria
Novella, à Florence ; sur un retable du couvent de Santa Caterina à Pise, peint par Francesco
Traini ; puis, au XVe siècle, dans le tableau de Benozzo Gozzoli, disciple de Fra Angelico (Musée du
Louvre). En revanche, il semblerait que chez les ermites de saint Augustin (dont fit partie Gilles
de Rome), du moins dans leur couvent de Padoue, Averroès figurait sur la composition qui
exaltait les saints protecteurs de l’ordre, aux côtés de maître Albert de Padoue, théologien de
l’ordre mort en 1328, et du bienheureux Giovanni della Lana de Bologne, mort vers 1350. Cette
peinture, due au pinceau de Giusto de’Menabuoi v. 1370, se trouvait dans la chapelle des
Cortellieri annexée à leur église, selon le témoignage d’un étudiant de Nuremberg séjournant à
Padoue vers 1466 (voir F. LUCCHETTA, « Recenti studi sull’averroismo padovano », dans L’averroismo
in Italia, Convegno internazionale (Rome, avril 1977), Rome, 1979 (Atti dei Convegni Lincei, 40),
p. 91-120, à la p. 103.
20. « Il est arrivé qu’Averroès en vienne à symboliser la philosophie païenne en soi ; on peut voir
au Musée Calvet, à Avignon, un tableau du XVe siècle figurant sainte Catherine d’Alexandrie avec
à la main une épée qui tient en respect un philosophe jeté à terre : or ce philosophe est coiffé
d’un turban qui ne laisse aucun doute sur son origine, et donc, étant donné l’époque de l’œuvre,
sur son identité. Dans le lieu commun hagiographique le vainqueur a changé, mais non le vaincu,
en dépit de l’histoire et de la légende. C’est peut-être là le témoignage le plus frappant du passage
d’Averroès de l’état de personnage historique à celui d’archétype » : « Averroès et nous », avant-
propos de Jean JOLIVET à Multiple Averroès, Paris (Les Belles Lettres), 1978, p. 7-10, à la p. 8.
21. Voir la mise au point de Z. KUKSEWICZ, « L’influence d’Averroès sur les Universités en Europe
centrale. L’expansion de l’averroïsme latin », dans Multiple Averroès, ouvrage cité à la note
précédente, p. 275-282 ; et à propos de la Lectura cum quaestionibus super tertium De anima de
Jacques de Plaisance, maître en logique et en philosophie à Bologne vers 1341, mais dont cette
œuvre, combinant systématiquement l’exposition d’Aristote et celle d’Averroès, n’est conservée
dans son intégralité que dans un seul exemplaire à Cracovie, voir O. WEIJERS, « Un type de
commentaire particulier à la Faculté des arts : la sententia cum questionibus », dans La tradition vive.
277
Mélanges d’histoire des textes en l’honneur de Louis Holtz (Bibliologia 20), Turnhout (Brepols),
2003, p. 211-222.
278
Cet index n’a pas retenu les noms cités dans les notes ; en sont aussi écartés les noms de
peuple, de pays et de région géographique.
La transcription adoptée pour l’arabe, dans cet index, est celle de l’Encyclopédie de
l’Islam, allégée des points et soulignements diacritiques. Ont cependant été utilisés : j au
lieu de ḏj et q au lieu de ḳ.
‘Abd al-Fattâh Ahmad Fu’âd : 245
‘Abd al-Hamîd al-Sâlih : 244
‘Abd al-Kabîr al-Ghâfiqî, disciple d’Averroès : 182
‘Abd al-Mu’min, premier calife almohade : 5, 16, 23, 112, 158, 181,207
‘Abd al-Rahmân Badawî : 243, 245, 246
‘Abd al-Rahmân b. Zakariyyâ’al-Rajrâjî, successeur d’Abû 1-Husayn al-Ash‘arî comme
cadi d’Ecija : 162
‘Abduh, Muhammad : 243, 245
‘Abd al-Wâhid al-Marrâkushî, Auteur du Mu‘jib : 113, 174, 175, 177,185
Abélard ou Abailard, Pierre, philosophe et théologien : 25
Abenghefith voir Ibn Wâfid
‘Âbîd al-Jâbirî : 244246
Al-Âbilî (Abû ‘Abd Allah Muhammad b. Ibrâhîm), intellectuel : 188
Abraham b. Ezra, exégète biblique : 277, 278, 283
Abraham Zacut, Abraham ben Samuel Zacuto ou Zacuth, savant juif originaire de
Salamanque : 211
Abû l-‘Abbâs al-Jarâwî, poète : 178, 180-182, 184, 186, 187
Abû ‘Abd Allâh b. ‘Ayyâsh, secrétaire : 183
Abû ‘Abd Allâh b. Marwân, cadi : 169, 172
Abû ‘Abd Allâh Muhammad b. Ibrâhîm al-Mahrî al-Usûlî, cadi : 169, 172, 178-180, 182,
186,187
279
Abû ‘Abd Allâh al-Nâsir li-dîn Allâh, sultan, calife mu’minide, successeur et fils d’al-
Mansûr : 23, 100, 106, 107, 109, 111, 113, 148, 168,187
Abû ‘Alî b. Hajjâj, khatîb : 172, 173, 183
Abû ‘Âmir Yahyâ b. Abî 1-Husayn b. Rabî‘ al-Ash‘arî, fils de Abû-l-Husayn ‘Abd al-
Rahmân b. Rabî‘ al-Ash‘arî : 162 ; voir aussi Al-Ash‘arî
Abubacer voir Ibn Tufayl
Abû Bahr Safwân at-Tujîbî, disciple d’Averroès : 181,182
Abû Bakr b. al-‘Arabî, grand cadi de Séville : 127
Abû Bakr b. Zuhr, médecin : 159, 161, 185, 186
Abû Ja‘far Ahmad b. Jurj al-Dhahabî, médecin, philosophe : 178-180, 182, 186, 187
Abû Ja‘far b. Hârûn de Trujillo, philosophe et médecin : 147
Abû Hafs ‘Umar al-Sulamî alAghmâtî, cadi : 183
Abû l-Hakam ‘Alî b. Muhammad b. ‘Abd al-Mâlik ‘Abd al-‘Azîz al-Lakhmî al-Murhî,
secrétaire de ‘Abd al-Mu’min : 112
Abû l-Hasan ‘Abd al-Mâlik b. ‘Ayyâsh b. Farrâj b. ‘Abd al-Mâlik b. Harûn al-Azdî al-
Zâhid, secrétaire d’Ibn Hamdîn puis de Barrâz : 112
Abû l-Hasan ‘Alî b. Abî Hafs b. ‘Abd al-Mu’min, sayyid : 180
Abû l-Hasan al-Ash‘arî, théologien mashriquin : 161 ; voir aussi Al-Ash‘arî
Abû l-Hasan b. Qatrân, jeune contemporain d’Ibn Rushd : 177
Abû l-Husayn ‘Abd al-Rahmân b. Rabî‘ al-Ash‘arî, cadi d’Ecija : 162, 164 ; voir aussi Al-
Ash‘arî
Abû Marwân al-Bâjî, cadi sévillan, informateur : 159, 165, 174, 175, 182, 186
Abû Marwân b. Zuhr (Avenzoar), médecin et philosophe arabe, maître d’Averroès : 125,
147
Abû Muhammad ‘Abd Allâh b. Hawt Allâh al-Mâlaqî, élève d’Averroès : 183
Abû Muhammad ‘Abd Allâh b. Sahl al-Gharnâtî, docteur de Baeza : 198, 199
Abû Muhammad ‘Abd al-Kabîr b. Muhammad b. ‘Îsâ al-Ghâfiqî, diciple d’Averroès : 163,
164
Abû Muhammad b. Abî Hafs, grand shaykh almohade : 107
Abû Muhammad b. Hazm, juriste andalou : 162
Abû Muhammad b. Rushd, fils d’Ibn Rushd : 148
Abû Mûsâ al-Ash‘arî, compagnon du Prophète : 161 ; voir aussi Al-Ash‘arî
Abû l-Qâsim Ahmad b. Rushd, père d’Averroès, cadi de Cordoue : 15
Abû l-Qâsim Muhammad al-Tujîbî, disciple d’Averroès, cadi : 183, 187
Abû l-Qâsim b. al-Taylasân, diciple d’Averroès : 166,182
Abû al-Rabî ‘al-Kafîf, dévot : 178, 180,182
Abû Sa‘îd, sayyid : 184
Abû l-‘Ulâ Idrîs b. Yûsuf, sayyid : 107
Abû ‘Umar b. ‘Abd al-Barr, juriste andalou : 162
Abû ‘Uthmân Sa‘îd b. ‘Îsâ, qâ’id, chef militaire sous le régime d’Ibn Mardanîsh : 112
Abû l-Walîd Marwân b. Djanah (Rabbi Yona), grammairien judéo-arabe : 277
280
Abû l-Walîd Muhammad b. Ahmad b. Muhammad b. Rushd alHafîd, dit Ibn Rushd
(Averroès), philosophe arabe, cadi de Cordoue, médecin : passim
Abû l-Walîd Muhammad b. Rushd al-jadd, grand-père d’Averroès, grand cadi (juge
suprême) de Cordoue : 14, 15, 17
Abû Ya‘qûb II, souverain : 111
Abû Ya‘qûb Yûsuf, Yûsuf Ier, sultan, second calife almohade, fils de ‘Abd al-Mu’min, père
d’al-Mansûr, époux d’une des filles d’Ibn Mardanîsh : 16, 19, 23, 112, 122, 123, 147, 158,
159, 184, 240, 325
Abû Yahyâ, fils d’Abû Ya‘qûb Yûsuf b. Sulaymân : 123
Abû Yahyâ b. Abî Hafs, vizir almohade : 103
Abû Yahyâ Zakariyyâ’, sayyid, wâlî, frère d’al-Mansûr : 123, 159, 160
Abû Yûsuf, fils d’Abû Ya‘qûb, époux d’une des filles d’Ibn Mardanîsh : 112
Abû Yûsuf Ya‘qûb al-Mansûr, 3e calife almohade, fils d’Abû Ya‘qûb : 19, 23, 99-102, 104,
105, 115, 123, 158-161, 164168, 174-177, 179, 180, 182-187, 240
Abû Zakariyyâ’al-Râzî, médecin philosophe : 153
Abû Zayd b. Yuwajjân, wazîr : 166, 182,187
Adélard de Bath ou Adalard, philosophe anglais, voyageur : 24
Alarcón (Espagne) : 101, 105
Alarcos, bataille d’ : 5, 99-113, 115-118, 166, 182, 185, 326
Albert le Grand, saint : 25, 267, 330
Alcácer do Sal (Portugal) : 30, 45, 102
Alcalá (Espagne) : 105
Alcaraz (Espagne) : 108
Aledo, pont d’ : 102
Alexandre d’Aphrodise, commentateur d’Aristote : 280, 288, 289, 303
Alexandre le Grand, Alexandre III, Roi de Macédoine : 129, 141, 240
Alfraganus voir Al-Farghânî
Algazel voir Al-Ghazâlî
Alger (Algérie) : 36, 76
‘Alî b. Ridwân, auteur : 208
‘Alî b. Yûsuf b. Tashfîn, 2d souverain almoravide : 112
Aljustrel (Portugal) : 32
Almería, port (Espagne) : 22, 65, 93, 101, 104
Alp Arslan, sultan seldjoukide : 21
Alphonse Ier le Batailleur, roi d’Aragon et de Navarre : 14
Alphonse VI le Vaillant, roi de Leon et de Castille : 14
Alphonse VII le Bon, roi de Castille et de Leon : 101, 104
Alphonse VIII le Noble, roi de Castille, vainqueur de Las
Navas : 23, 24, 100-105, 108, 115, 116
Alphonse X le Sage, roi de Castille et de Leon : 66, 118
Archimède : 250
281
Aristote : 9, 10, 18, 19, 2325, 126, 127, 129, 140, 143, 146, 148, 149, 158, 179, 208, 209, 219,
228, 233, 237, 239-241, 248, 250-256, 260, 261, 265, 266, 268-272, 276-278, 280, 284, 287,
288, 294, 295, 298, 299, 303, 307-321, 323, 327, 328, 330, 331
Arnaud Amalric, archevêque de Narbonne : 108
Al-Ash‘arî, docteur : 21, 161, 162, 164, 245 ; voir aussi Al-Ash‘arî/s
Astorga (Espagne) : 267
Athènes : 240, 241, 277
‘Atîf al-Ἱrâqî : 243, 245
Avempace voir Ibn Bâja
Avendauth voir Jean de Séville
Averroès (Ibn Rushd) : passim
Avicebron voir Ibn Gabirol
Avicenne voir Ibn Sînâ
Ávila, évêque d’ : 103
Azarquiel, Ibn al-Zarqalluh, astronome de Tolède : 216, 218, 226-228
Bacon, Roger, théologien et philosophe anglais : 25, 266, 267,334
Baeza (province de Tolède) : 198, 199
Bagdad (Baghdâd), Irak : 93, 249
AlBâjjî, grand malikite : 196
Baléares, archipel (Espagne) : 23, 107, 112, 113 ; voir aussi Majorque
Barcelone : 296
Barozzi, Pietro, évêque : 298
Barrâz, général almohade : 112
Bassano (Italie) : 298
Al-Batalyawsi, auteur : 280
Beatriz de Guzmán, fille d’Alphonse X : 66
Beja (Tunisie) : 30, 65, 101
Benavente, château : 103
Bernard Desclot, chroniqueur : 108
Bernardino da Feltre, franciscain : 299
Bessarion, Jean, humaniste et théologien byzantin, cardinal : 308
Béziers (France) : 208
Al-Bitrûjî, penseur andalou : 204, 205, 209
Boèce de Dacie, philosophe : 25, 252
Bologne (Italie) : 268, 324
Bonaventure, saint : 25
Brunetto Latini, écrivain italien : 268
Bruno, Giordano : 155
Byzance : 41
Cadix, golfe de : 42
282
NOTES DE FIN
*. Index réalisé par Karyn Mercier et Jacques Berlioz, avec l’aide de Pierre Guichard, Abdeladf El
Khammar et Gilbert Dahan.