ESPACES VECTORIELS 19
5. Espaces vectoriels
5.1. Définition
Il s'agit dans ce chapitre de dégager les propriétés communes que partagent des
ensembles pourtant très différents. Par exemple, on peut additionner deux vecteurs, et
multiplier un vecteur par un réel. Mais on peut aussi additionner deux fonctions, ou
multiplier une fonction par un réel. Idem pour les polynômes, les matrices, etc.
Le but est d'obtenir des théorèmes généraux qui s'appliqueront à tous ces ensembles.
Remarques
Attention ! Ce que l'on On appelle espace vectoriel réel tout ensemble E d'objets, appelés vecteurs,
appelle ici vecteur peut être muni de deux lois de composition :
un nombre, une matrice, un
polynôme, etc. 1) une loi de composition interne (notée « + »), qui, à tout couple (x ; y) de EE, fait
correspondre un élément noté x + y E, et vérifie les propriétés suivantes pour
tout x, y, z E :
Un ensemble muni de i. + est associative : x + (y + z) = (x + y) + z
l'addition et vérifiant les ii. + est commutative : x + y = y + x
{
propriétés i, ii, iii, iv est
xn=x
appelé un groupe commutatif iii. il existe un élément neutre noté n E tel que :
nx=x
{
(ou groupe abélien).
x x' = n
iv. chaque élément x E possède un symétrique x' E tel que :
x' x = n
2) une loi de composition externe (noté « »), qui à tout couple ( ; x) ℝ E fait
correspondre x E, et vérifie les propriétés suivantes pour tout , ℝ et
pour tout x, y E :
v. (x) = ()x
vi. 1x = x
vii. (x + y) = x + y
viii. ( + )x = x + x
Considérons l'ensemble E des fonctions f définies par : f (x) = ax + b où a et b sont
Exemples
deux réels fixés. Munissons E d'une loi interne (l'addition) notée « + » telle que pour
toutes fonctions f et g de E (f + g)(x) = f (x) + g(x).
Munissons aussi E d'une loi externe (la multiplication par un réel) notée « » telle que
pour tout réel et pour toute fonction f on a : (.f)(x) = ·f (x).
Nous allons montrer que E est un espace vectoriel sur ℝ .
1. la loi + est bien interne : soient f et g deux éléments de E, f (x) = ax+b et
g(x) = cx+d où a, b, c, d sont quatre réels fixés.
(f + g)(x) = f (x) + g(x) = ax+b+cx+d = (a+c)x+b+d, donc f + g appartient à E.
i. la loi + est associative : soient f (x) = ax+b, g(x) = cx+d, h(x) = kx+m où
a, b, c, d, k, m sont des réels fixés.
((f + g) + h)(x) = .... = (a+c+k)x + (b+d+m)
(f + (g + h))(x) = .... = (a+c+k)x + (b+d+m)
ii. la loi + est commutative : soient f (x) = ax + b, g(x) = cx + d, où a, b, c,
d sont des réels fixés.
((f + g))(x) = ax + b + cx + d = (a+c)x + b + d
((g + f))(x) = cx + d + ax + b = (a+c)x + b + d
iii. la loi admet un élément neutre : la fonction nulle n est définie par
n(x) = 0x + 0 = 0, pour tout élément f de E, f + n = n + f = f.
iv. tout élément de E admet un symétrique pour la loi + : soit f un
élément de E, f définie par f (x) = ax+b, notons -f l'élément défini par
(-f)(x) = -ax + (-b). On a : f + (-f) = (-f) + f = n.
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20 CHAPITRE 5
2. loi externe
v. la loi · est associative : soient f (x) = ax+b, où a, b sont des réels fixés.
((ax+b)) = (ax+b) = ax + b = ()(ax+b)
vi. la loi admet un élément neutre :
1(ax+b) = ax+b
vii. (x+y) = x+y : soient f (x) = ax+b, g(x) = cx+d, où a, b, c, d sont
des réels fixés.
(f (x)+g(x)) = ((ax+b) + (cx+d)) = (ax+b) +(cx+d) = f (x)+g(x)
viii. (+)x = x+x : soient f (x) = ax + b, où a, b sont des réels fixés.
(+)f (x) = (+)(ax+b) = (ax+b) + (ax+b) = f (x)+f (x)
2
Deux autres exemples E = ℝ = ensemble des paires de nombres réels.
d'espaces vectoriels Addition : (x1 ; y1) + (x2 ; y2) = (x1 + x2 ; y1 + y2).
Multiplication par un réel : (x ; y) = ( x ; y) .
Élément neutre : (0 ; 0).
E = ensemble des polynômes à une variable de degré 2, appelé P2.
Addition : (ax2 + bx + c) + (a'x2 + b'x + c') = (a+a')x2 + (b+ b')x + (c+c').
Multiplication par un réel : (ax2 + bx + c) = ( a)x2 + ( b)x + ( c).
Élément neutre : 0x2 + 0x + 0 = 0.
Exercice 5.1 Montrez que l'ensemble des matrices M2,2 , muni de l'addition matricielle et de la
multiplication par un scalaire est un espace vectoriel.
Exercice 5.2 Dans l'ensemble ℤ , on considère l'addition comme loi de composition interne et on
définit la multiplication par un réel ainsi : u = 0, pour tout λ ∈ℝ et u∈ℤ
L'ensemble ℤ , muni de ces deux lois, est-il un espace vectoriel ?
Exercice 5.3 2
Dans l'ensemble ℝ , on considère les deux lois de composition suivantes :
(x ; y) + (x' ; y') = (x+x' ; y+y')
·(x ; y) = (x ; y)
2
Montrez que ℝ , muni de ces deux lois, n'est pas un espace vectoriel.
Exercice 5.4 Montrez que l'ensemble P3 des fonctions polynômes à coefficients réels, de degré
inférieur ou égal à 3, muni des opérations habituelles d'addition de polynômes et de
multiplication d'un polynôme par un scalaire, est un espace vectoriel.
5.2. Sous-espaces vectoriels
Définition Soit E un espace vectoriel et F un sous-ensemble non vide de E. On dit que F est un
sous-espace vectoriel de E si F est aussi un espace vectoriel. Autrement dit, il faut
que :
1) pour tout x, y F, la somme x + y F,
2) pour tout x F et ℝ , le produit x F.
2
Exemple 1 E = ℝ , F = {(x ; 0) | x ℝ } avec les opérations données dans l'exemple a. ci-dessus.
Si (x ; 0), (x' ; 0) F, alors (x ; 0) + (x' ; 0) = (x + x' ; 0) F .
Si (x ; 0) F et ℝ , alors (x ; 0) = ( x ; 0) F.
Exercice 5.5 a. Soit l'ensemble Ek = {(x ; y) ℝ2 | x + y = k}.
Ek est-il un espace vectoriel pour 1. k = 5 ?
2. k = 0 ?
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ESPACES VECTORIELS 21
3
b. Les ensembles suivants sont-ils des sous-espaces vectoriels de ℝ ?
A = {(x ; y ; z) | y = 3x} B = {(x ; y ; z) | 2x + y + z = 21}
5.3. Combinaison linéaire et espace engendré
Soit S = (e1 ; e2 ; … ; ek) une famille de k vecteurs d'un espace vectoriel E. On appelle
combinaison linéaire des k vecteurs de cette famille tout vecteur de la forme :
v = 1 e1 + 2 e2 + … + k ek
où 1 , 2 , …, k ℝ sont les coefficients de la combinaison linéaire.
Exemple 2 Dans l'espace vectoriel ℝ2 , on considère deux vecteurs u 1 = ()3
1
et u 2 = ( )
−1
2
. Le
vecteur v = 2u1 – 3u2 = ( )9
–4
est une combinaison linéaire des vecteurs u1 et u2.
Exemple 3 Dans l'espace vectoriel P2, le polynôme 3x2 + 2x – 1 est une combinaison linéaire des
polynômes u1 = x2, u2 = x et u3 = 1.
Espace engendré L'ensemble de toutes les combinaisons linéaires des vecteurs u1, u2, ..., up de E est un
sous-espace vectoriel de E.
Ce sous-espace est l'espace engendré par u1, u2, ..., up.
2
Exemple 4 L'espace vectoriel ℝ est engendré par les deux vecteurs e 1= ()
1
0
et e 2= ()
0
1
, mais
aussi par les trois vecteurs u1 = ()
3
1
, u2 =
0
−2( ) et u3 = ( )
−1
2
.
2
Exemple 5 L'ensemble des solutions de l'équation 3x – y = 0 est un sous-espace vectoriel de ℝ ,
engendré par le vecteur u = (1 ; 3).
Indépendance linéaire Soient e1 , e2 , … , ek k vecteurs d'un espace vectoriel E. On dit qu'ils sont linéai-
rement indépendants si la seule solution de l'équation 1 e1 + 2 e2 + … + k ek = 0 est
1 = 2 = … = k = 0.
Cela signifie que la seule combinaison linéaire qui donne le vecteur nul est celle où
tous les coefficients sont nuls.
() () ( )
0 1 −1
Exemple 6 Les vecteurs e 1= 1 , e 2= 2 et e 3= 0 sont linéairement indépendants.
1 1 2
En effet, l'équation 1 e1 + 2 e2 + 3e3 = 0 amène à résoudre le système :
{
λ2 − λ3 = 0
λ1 + 2λ 2 = 0
λ1 + λ2 + 2λ3 = 0
Le déterminant du système est différent de 0, donc la seule solution est 1 = 2 = 3 = 0.
Exemple 7 Les vecteurs u1 = x2 + x, u2 = x - 1, u3 = x + 1 et u4 = 1 de l'espace vectoriel P2 sont
linéairement dépendants, car u2 = u3 – 2u4.
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22 CHAPITRE 5
5.4. Base et dimension d'un espace vectoriel
Une famille est un ensemble Soit B = (e1 ; e2 ; …; en) une famille de n vecteurs d'un espace vectoriel E. On dit que B
ordonné. est une base de E si et seulement si :
1) tout élément de E est une combinaison linéaire des vecteurs de la famille B ;
On peut donner deux autres 2) les vecteurs e1 ; e2 ; … ; en sont linéairement indépendants.
formulations à la définition
d'une base : Toutes les bases d'un espace vectoriel donné ont le même nombre d'éléments. On
appelle dimension d'un espace vectoriel E le nombre d'éléments d'une base de E, on
On dit que B est une base de E si note dim(E).
et seulement si tout vecteur de E
() ()
peut s'écrire de manière unique
1 0
comme combinaison linéaire des On appelle base canonique de l'espace vectoriel ℝ2 la base e 1= , e 2= . Elle
0 1
vecteurs de B.
est de dimension 2.
() () ()
1 0 0
On dit que B est une base de E La base canonique de l'espace vectoriel ℝ3 est e 1= 0 , e 2= 1 , e 3= 0 . Elle
si les vecteurs de B sont 0 0 1
linéairement indépendants et
est de dimension 3.
qu'ils engendrent E.
Exercice 5.6 Les vecteurs indiqués forment-ils une base de l'espace mentionné ?
2
a. (1 ; 0), (1 ; 2) ℝ
2
b. (-1 ; 3), (2 ; -6) ℝ
2
c. (1 ; 2), (0 ; 3), (4 ; -2) ℝ
2
d. (1 ; 0 ; 0), (0 ; 1 ; 2) ℝ
3
e. (1 ; 0 ; 0), (0 ; 1 ; 2) ℝ
3
f. (1 ; 0 ; 3), (1 ; 0 ; 1), (0 ; 1 ; 0) ℝ
3
g. (1 ; 2 ; 1), (-3 ; 1 ; 2), (-5 ; 4 ; 5) ℝ
Exercice 5.7 Montrez que, dans l'espace des fonctions affines, e1(x) = 1 et e2(x) = x forment une
base.
Donnez une autre base dans cet espace.
Exercice 5.8 Montrez que les vecteurs u1 =(1; – 2;1) , u2 =(−1; 0; 1) et u 3 =(2 ; 1; 0) sont
linéairement indépendants.
Écrivez ensuite les vecteurs de la base canonique dans la base (u1 ; u2 ; u3).
Exercice 5.9 Montrez que l'ensemble des matrices carrées de la forme ( )
a
0
b
c
, avec a ,b , c ∈ ℝ ,
est un sous-espace vectoriel de M2,2.
Donnez la dimension et une base de ce sous-espace vectoriel.
5.5. Ce qu'il faut absolument savoir
La définition d'un espace vectoriel (connaître les huit lois de composition) ok
La définition d'un sous-espace vectoriel ok
La définition d'une combinaison linéaire ok
La notion d'indépendance linéaire (et de dépendance linéaire) ok
La notion de base ok
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