CAméricaln Russell Banks (ci-dessous), l'écrivain et cinéaste afghan
Atiq Rahimi (p. 18) et .le rom~ncier égyptien Gamal Ghitany (p. 20) livrent
leurs craintes et leur analyse après l'horreur terroriste.
Russell Banks
•• SH,
Selon Russell Banks, le président américain et le terroriste qui fait penser à son père promettant de "botter le cul"
numéro un ont en commun le ·même aveuglement. L'un au à Saddam au commenCement de la guerre du Golfe. il
voit cet épouvantable événement comme le d~but d'un
nom du dieu Dollar, et l'autre du paradis d'Allah. "conflit monumental entre le Bien et le Mal", et son seul
Ex-prolo devenu universitaire, Russell Banks a la rage électorat loyal, la droite religieuse, passe à la télévision
contre son pays, si hautain, si puritain. Ses romans, dès l'ouverture de la Journée nationale de deuil et de
ses nouvelles (1) racontent une nation débous&olée. Il prière, pour déclàrer qu'en fait ces milliers de victimes
livre Ici sa réflexion sur les événements aux Etats-Unis. ont été carbonisées et écrasées parce que Dieu a (enfin)
• Voiciquelques notes que je rédige aujourd'hui décidé de punir l'Amérique pour avoir toléré en son sein
15 septembre; J'essaye de réfléchir aux événements de la présence de gays et de lesbiennes, d'avorteurs et
la semaine passée sans me laisser obscurcir l'esprit par .de I'ACLU (2). Dans ma ville, même les camionnettes
la rhétorique chauvine de nos politiciens et de nos pré- ont droit au drapeau américain~ Les appels assourdis-
tendus experts ou par la dramatisation style série télé · sants au patriotisme, à la religion et à la testostérone
que les grands médias nous servent en guise de jour- se font écho et se renforcent ; ils nous gênent de plus
.nalisme. Nous commençons à présent à entendre par- en plus pour penser clairement à ce qui vient de se pas-
ler du besoin de "dépasser" cet événement et de "retour ser, et ils nous empêcheront encore plus d'être enterr
à la normale", et je m'en inquiète. D'abord, c'est une dus une fois notre réflexion achevée.
façon de laisser le champ libre à ceux dont le sentiment Je me demande ce que nous pouvons faire pour
... :
·~ résiduel dominant n'est ni le chagrin, ni la pitié, ni même ne plus jamais devoir subir une autre journée comm~
la simple triste~e. mais la rage. Notre président, main- celle de mardi dernier. Mais que fait-on lorsque l'enne~l
tenant qu'il vient d'émerger de sa tranchée, donne l'im- ne se réclame nullement d' un meneur ou d'un parti.
pression de quelqu'un. dont l'équipe préférée- son d'une entité nationale ou d'un territoire géographique
équipe locale -vient de perdre un match de championnat particulier, voire d'un progr~mme économique ou d'une
et qui jure de la remettre sur pied pour "foutre une raclée" idéologie ? Ni même, comme lors de la guerre froide.
à l'adversaire le plus tôt possible. Une vraie pile. Ce d'une idéologie politique ? Oui, que fait-on quand l'efl"
16 Téléraina n• 2698 - 26 septembre 2001
DOSSIERSPECIAL
nemi nous attaque parce que nos dieux respectifs sont que nous sommes là confrontés, un monde défini par
antagonistes ? De plus, que fait-on lorsque chacun de des conflits dont les enjeux et les questions seraient
nos dieux respectifs - le nôtre étant Mammon (3) et plus clairs pour Dante, voire pour Eschyle. ·
le leur D.~. (4)- exige la destruction totale de l'autre en Je ne peux donc m'empêcher de croire que nous en-
promettant en récompense une vie sans mort ? trons da-ns une période qui, dans la mesure où elle est
Nous pouvons couper la tête de ce serpent, il en pous- à l'image d'une autre, ressemble à celle des guerres de
sera une autre. Nous pouvons conquérir son territoire Religion en Europe aux Xtv• et XV~ siècles. Ce dont nous
avec des t(oupes, des chars, des bombes et des mis- avons été les témoins cette senlaine à New York et à
siles, il se glissera hors des frontières et se mêlera à Wash.ington n'est que la p-remière batàitle déclarée
la foule des passagers attendant un vol d'American Air- de cette guerre. C'est ainsi qu'on ~mpa~e des bébés
unes à l'aéroport de Newark. Nous pouvons anéantir sur des fourches au nom de D... ou .ql)'ori les passé a.u
son activité économique, il se procurera une carte Visa napalm au nom de Mammon. Nous,.en Occident, qui
pour acheter des billets qui transformeront un Boeing sommes des adorateurs de MammoK ~avons même,
757 en bombe. Nous pouvons tuer tous ses soldats,
abattre tous ses avions, détruire toute son infrastruc-
ture militaire, le len~emain, un jeune étudiant venu
d'Egypte s'inscrira pour une formation de pilote à Vero
Beach en Floride. En l'espace d'une semaine, sans ris-
quer une seule vie américaine, nous pouvons rame-
ner toute la population civile d'une nation préindustrielle
au stade de chasseurs-cueilleurs, mais une décennie
plus tard leurs enfants aiguiseront leurs couteaux à
Hambourg et se porteront candidats pour des postes
de haute technologie à Jersey City.
En Europe, aux XIV" et XV" siècles, les guerres de
Religion entre catholiques et protestants n'ont connu
de fin que lorsque les ger1s ont arrêté de croire qu'ils
n'allaient pas mourir, et .cela n'a eu lieu que parce que
les survivants pataugeaient dans la mort jusqu'au cou
et n'arrivaient plus à se différencier des morts. Les croi-
sades ont cessé quand il n'y a plus eu assez de paysans
et de bQcherons du nord de l'Europe pour accepter d'al-
ler à pied jusqu'au Proche-Orient et y mo~rir pour le
Christ alors qu'ils pouvaient rester chez eux et peut-être
entrer dans une corporation pour améliorer la condi- avec la droite religieuse, notre propre cinquième colonne.
tion de leurS enfants. Nul n'adorera de dieu, qu'il s'agisse Mais il ne s'agit pas d'une guerre entre les Etats-Unis
de Mammon ou de D.., s'il a un autre moyen d'amé- et les taliban, ni même entre les Etats-Unis et un Ben
liorer le sort de ses enfants. N'est-ce pas la clé du pro- Laden diabolisé. Elle se déroule entre les fidèles de
blème ? Si le seul but de notre pouvoir économique et la vie après la mort et les fidèles de la vie matérielle.
technologique, en Occident, était de rendre possible Ce qu'ils ont en commun, c'est leur refus de croire en
dans le monde entier l'amélioration de la condition des la mort, sauf celle des autres. C'est donc au nom de
enfants, la lumière qui .l uit derrière les dieux baisse- cette impossibilité de croire qu'ils vont tuer, et ils ne se
rait et s'éteindrait vite. Qui leur vouerait'un culte, alors? tueront pas simplement les uns les autres, ils abattront
Qui accepterait de mourir pour eux ? Qui croirait qu'ils aussi tous ceux qui se dressent entr~ eux. Notre devoir
peuvent nous préserver de la mort ? est de les dénoncer tous les deux. Cela nous éclair-
La soi-disant économie mondiale- en réalité l'éco- . cira un peu les idées. Puis il nous faudra trouver un lan-
nomie de marché mondiale- et la fin de la guerre froide gage et une imagerie qui montreront de façon indénia-
se sont alliées pour.créer toutes les condition,s d'une ble les similitudes entre les deux, et non les différences.
guerre de religion qui ne pourra pas prendre fin avant N'oublions pas que, si Ben Laden et Bush se tiennent
Que l'un ou l'autre de ces dieux ne soit mort et enterré, mutuellement enjoue, ce n'est pas à cause de leurs
ou avànt que nous soyons assez nombreux à arrêter de différences avouées, mais à cause de leurs ressem-
~étendre notre dieu unique et d'attaquer l'autre. Non, blances inavouées. • • Russell Banks
Je me trompe. Il n'y a aucuri moyen de gagner une guerre (traduit de l'anglais par Pierre Furlan)
de religion. Tous tes dieux sont en même temps égaux
(1) Un ange sur le toit, son dernier recueil de nouvelles, est publié
et absolus. Les précédents historiques de notre situa- chez Actes Sud.
ti on actuelle datent donc d'avant l'avènement des Etats-
(2) American Civil überties Union, association de défense des droits
~ations, d'avant le sacre des,idéologies politiques et des citoyens. ·
economiques, d'avant la mythification de la souverai- (3) Dans les Evangiles, Il désigne le dieu de la Richesse, ici le dieu Dollar.
neté territoriple. C'est à un monde préshakespearien (4) Dieu, sans voyelles dans les langues sémitiques.
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