Dissertation Rimbaud n°1
Plan n°1
Problématique : Les Cahiers de Douai sont-ils un espace de libération ?
1. Emancipation Familiale
A) Ma Bohème, Au Cabaret Vert, La Maline, Sensation
==> Fugues, haltes & auberges, vagabondage
B) 1e Soirée, Réparties de Nina, Roman, Rêvé pour l'hiver
==> Dimension émotive, émoi amoureux, découverte de la vie adulte
2. Emancipation Sociale
A) Rages de Césars + L'éclatante victoire de Sarrebrück
==> Critique de Napoléon III et de son régime autoritaire
B) Le Mal, Le Dormeur du Val
==> Critique de la guerre, de ses effets sur les populations et sur la Nature
(Autre possibilité : La critique de la Bourgeoisie avec A la Musique)
3. Emancipation poétique & tradition
A) Vénus Anadyomène, Châtiment de Tartuffe, Les Effarés, Le Bal des
Pendus...
==> Références littéraires remaniées par Rimbaud (parodies / cyclisme /
déstructuration des vers)
B) Le Buffet, Ophélie, Vénus Anadyomène
==> Une écriture moderne en développement, naissance du "poète-voyant"
Plan n°2
Problématique : Rimbaud est-il un barbare ayant pour but de détruire l'ordre
classique pour y construire du nouveau ?
1. Une poésie qui détruit l'ordre classique
A) Les poèmes aux scènes prosaïques/banales
==> Le Buffet / Au Cabaret-Vert / La Maline
B) Détournement de thèmes traditionnels par la parodie
==> Vénus Anadyomène + Bal des Pendus
2. Une poésie aux inspirations traditionnelles
A) Sujets empruntés à la poésie traditionnelle
==> Les Effarés, Châtiment de Tartuffe
B) Une poésie engagée avec une touche de modernité
==> Poésies contre Napoléon III et contre la guerre (cf. plus haut)
3. Une poésie vers la voie de la modernité : bâtir du nouveau
A) Le vagabondage au service de la modernité
==> Vagabondage (Ma Bohème/Sensation) et badinage amoureux (Roman /
Rêvé pour l'hiver / Réparties de Nina)
B) La venue du poète voyant
==> Ophélie / A la musique
Plan n°1 traité :
Intro
Arthur Rimbaud est un jeune homme issu d'une famille plutôt modeste, né en
1854 dans la petite ville de Charleville dans les Ardennes. Fils d'un père militaire
qu'il ne connaîtra jamais et d'une mère rigide et soucieuse de l'éducation de ses
enfants, le climat familial est tel que le jeune homme est forcé de fuguer
pendant de nombreuses semaines, lui permettant de trouver l'inspiration
nécessaire à l'exercice de sa passion : la poésie. C'est d'ailleurs durant ses
fugues, alors âgé de seize ans, qu'il rédigera la plupart de ses poèmes contenus
dans son recueil Les Cahiers de Douai. Profitant alors d'une amitié avec son
professeur de français Georges Izambard, celui-ci décide de mettre au propre
ses poèmes avant de les lui donner en vue d'une potentielle publication par un
des amis de son professeur, l'éditeur Paul Demeny. Oubliés pendant plus de dix-
sept ans par Paul Demeny, ils seront finalement publiés en 1895, quatre ans
après la mort de Rimbaud, le présentant alors comme l'un des plus jeunes et des
plus talentueux poètes que le XXe siècle aie jamais porté. Les poèmes entre eux
ne présentant pas d'ordre à proprement parler, certains thèmes sont tout de
même communs à certains comme le vagabondage ou la critique de la guerre,
présentant Rimbaud à la fois comme un poète engagé et comme un adolescent
découvrant le monde adulte.
On se demandera donc ici quelles sont les différentes formes d'émancipations
visibles à travers son recueil Les Cahiers de Douai, et si son recueil est-il
réellement un espace de libération.
On verra dans un premier temps l'émancipation familiale avec notamment les
thématiques du vagabondage et de la découverte de l'amour, puis dans un
second temps l'émancipation sociale avec ses poèmes sur le personnage de
Napoléon III et la critique virulente de la guerre, pour enfin conclure sur sa
balance entre émancipation poétique et respect de la tradition.
Partie 1 : Emancipation Familiale
Fils d'une mère stricte et d'un père qu'il n'a jamais vu, Rimbaud est un jeune
adulte de la campagne qui ne rêve que d'une chose : changer d'environnement.
Il trouve donc naturellement sa voie sur les routes au cours des fugues qu'il a pu
commettre entre mars et octobre 1870.
En effet, le thème du vagabondage comme émancipation géographique vis-à-
vis de sa famille est un thème central dans Les Cahiers de Douai : on le retrouve
en premier dans le célèbre poème Ma Bohème où l'auteur s'"en allait, les poings
dans mes poches crevées", n'hésitant pas à passer la nuit dehors : "Mon
auberge était à la grande Ourse". Mais ce vagabondage revêt un aspect
poétique dans le sens où il peut enfin être avec cette Nature qu'il aime tant,
comme on le voit dans le poème Sensations avec "Heureux comme avec une
femme". Cette Nature va jusqu'à le nourrir lui, utilisant la rosée comme "vin de
vigueur" et nourrissant par la même occasion son inspiration poétique. On
notera d'ailleurs l'utilisation du futur simple qui montre ce vagabondage comme
un objectif à atteindre, un rêve en passe d'être exaucé. Rimbaud n'hésite pas
non plus à nous raconter ses propres aventures, à travers deux poèmes
prosaïques et construits presque en diptyque avec La Maline et Au Cabaret-
vert, où il nous narre ses aventures amoureuses avec des serveuses d'auberge :
le narrateur, après avoir "déchiré mes bottines""depuis huit jours", se sentait
"bienheureux" comme on peut le relever dans le deuxième poème.
Plus qu'une émancipation de sa famille, Rimbaud nous livre avec ces poèmes
une ode au vagabondage et une déclaration d'amour à une Nature qui lui est si
chère.
Mais cette émancipation familiale se fait également par la découverte des
plaisirs de l'amour et de la découverte du monde adulte. En effet, Rimbaud
expérimente également durant ses fugues des émotions fortes comme l'amour,
quoique restant des amours de jeunesse, bien loin des idéaux romantiques dont
il n'hésite pas à se moquer, notamment avec Roman : "On n'est pas sérieux
quand on a dix-sept ans". On note aussi que ces amours sont, même si intenses,
tous voués à péricliter et à être remplacés, comme on le voit avec : "Vous êtes
amoureux. Loué jusqu'au mois d'août" et la forme cyclique du poème, retrouvant
Rimbaud au même endroit qu'au début. Ces émois amoureux sont parfois même
bien plus brefs, comme dans Rêvé pour l'hiver où les deux jeunes gens sont
"dans un petit coin moelleux" à bord d'un wagon, un amour qui finira très
probablement au terminus comme le train. Mais Rimbaud, même si découvrant
ces émotions comme un adolescent classique de son âge, n'hésite pas à voir
ces ébats comme un jeu : on le remarque avec le poème Première soirée où la
jeune femme "était fort déshabillée" et "Mi-nue" mais n'hésite pas à participer
avec l'auteur à des jeux érotiques, rapportés au discours direct avec "Veux-tu
finir !" ou "Oh ! C'est encor mieux !". Cet éveil à la sensualité décrit par Rimbaud
fait partie intégrante de son émancipation vis-à-vis de sa famille mais surtout
de son émancipation de sa condition d'enfant vers le monde adulte, où la
découverte de l'être aimé durant ses fugues l'emplit de sentiments intenses. En
conclusion, la vagabondage et l'émoi amoureux sont deux grands thèmes des
Cahiers de Douai qui apportent à Rimbaud de nouveaux horizons et une
nouvelle manière de profiter de sa vie, au milieu d'une Nature qu'il chérit plus
que tout.
Partie 2 : Emancipation Sociale
Cependant, Rimbaud n'est pas un adolescent suivant aveuglément les opinions
politiques de ses parents : engagé depuis son plus jeune âge contre les
discriminations sociales et les injustices, le poète saura faire passer ses
messages dans ses poèmes, preuve d'une émancipation sociale forte, à
commencer avec la critique de son Empereur : Napoléon III.
Effectivement, Rimbaud n'hésite pas à critiquer celui qui pour lui est la cause de
cette bourgeoisie qu'il méprise, comme avaient pu le faire d'autres poètes
comme Victor Hugo avant lui, dans des poèmes comme Rages de Césars ou
L'Eclatante victoire de Sarrebrück. A commencer par le premier, l'auteur nous
livre un portrait de Napoléon III tenu prisonnier après sa défaite, semblable à un
homme issu des quartiers pauvres : c'est un "Homme pâle", avec un "cigare aux
dents" et "l'oeil terne". Bien loin de faire son éloge, Rimbaud s'attaque à sa
personne physique mais aussi à ses actions, avec notamment l'utilisation de la
bataille de Sarrebrück par la propagande durant la guerre de 1870 comme on le
voit dans le poème L'Eclatante Victoire de Sarrebrück où Napoléon III est "raide
sur son dada", une expression peu élogieuse alors que l'Empereur essaye de
s'accaparer le mérite d'une victoire qui ne vient absolument pas de lui. Ferme
défenseur du projet Républicain, Rimbaud n'hésite donc pas à utiliser son
humour audacieux et grinçant pour dégrader sans pitié celui qu'il considère
comme responsable de la perte de la France contre la Prusse à l'automne 1870.
Mais Rimbaud ne se limite pas à la critique de Napoléon III : fermement pacifiste
et antimilitariste, le jeune poète s'attarde plus particulièrement sur la guerre et
ses conséquences dramatiques, comme on peut le voir dans le poème Le Mal
mais aussi dans le très célèbre Dormeur du Val.
Dans Le Mal, Rimbaud décrit la guerre comme une "folie" qui "Broie, et fait de
cent milliers d'hommes un tas fumant". Bien loin de prendre parti pour la France,
Rimbaud utilise des métonymies avec les couleurs des uniformes de soldats
pour bien montrer au lecteur que rien ne distingue ces soldats, mis à part la
couleur de leurs vêtements. Plus largement, Rimbaud cherche à nous faire
comprendre qu'il n'y a jamais de vainqueurs dans une guerre, pas plus qu'il n'y a
de bon ou de mauvais côtés. Tout est dirigé par des dirigeants insensibles qui
"raillent" les soldats, les utilisant comme de la vulgaire chair à canon. Mais plus
que simplement critiquer la guerre, Rimbaud critique également son impact sur
l'environnement et sur la Nature, comme on peut le voir dans son poème Le
Dormeur du Val. Ici, Rimbaud décide de se focaliser non pas sur une bataille,
mais bien sur un soldat que l'on pense à première vue endormi : "Dort, il est
étendu dans l'herbe" mais qui s'avère en réalité mort : "Tranquille. Il a deux trous
rouges au côté droit". Il est décrit au milieu d'une Nature luxuriante, proche d'un
petit ruisseau, bien loin en somme d'un lieu tragique pour mourir. Avec cette
idée de nature au milieu des combats, Rimbaud nous invite à reréfléchir sur la
pertinence de la guerre, à l'encontre de célèbres personnalités de son époque
fermement ancrées dans une vision de l'Europe construite sur le rapport de
force, et marque un tournant décisif dans son émancipation sociale et morale
vis à vis d'une société dans laquelle il étouffe. En conclusion, Rimbaud cherche
avec ces thématiques très présentes et liées dans ses poèmes à remettre en
cause une vision archaïque de la société d'Ancien Régime, tournée vers les
privilèges, la domination et la guerre, pour nous donner une version plus
pacifique et harmonieuse de société, en connexion avec la nature qui nous
entoure.
Partie 3 : Emancipation poétique et tradition
Poète depuis ses seize ans, Rimbaud n'en est pas moins allé à l'école et plus
particulièrement au lycée. Excellent élève notamment en français, le jeune
adulte y acquiert une maîtrise des langues anciennes et des sujets de littérature
traditionnels comme aucun autre. Fort de ces connaissances, Rimbaud saura les
utiliser pour redonner une vision plus moderne et humoristique de ces
classiques, et même s'en inspirer pour préfigurer le "poète-voyant" qu'il
deviendra plus tard.
En effet, Rimbaud n'hésite pas à remanier ses classiques pour leur offrir une
touche de modernité, à commencer par l'usage de la parodie avec le mythe de
Vénus dans son célèbre poème Vénus Anadyomène. Littéralement "Vénus
sortant de l'eau", ce poème la présente non pas comme la déesse de la beauté
mais bien comme une vieille dame sortant de son bain, avec des "déficits assez
mal ravaudés", de la "graisse", il en vient même à faire une rime tenant du
comique scatologique entre "anus" et "vénus". Mais plus qu'une description peu
flatteuse d'une personne, cette femme déclenche en lui cette fameuse
impression du "beau bizarre" mise en avant par Baudelaire dans "Le Spleen de
Paris" et "Les fleurs du Mal" : par des oxymores presque baudelairiens, Rimbaud
nous la décrit comme "Horrible étrangement" et "Belle hideusement", remettant
par la même occasion en question la notion de beauté si chère aux artistes
classiques et romantiques. Mais Rimbaud ne s'arrête pas là dans sa remise des
classiques au goût du jour : On peut voir par exemple le personnage de Tartufe
tiré de la pièce éponyme de Molière dans Le Châtiment de Tartufe, poème où le
faux dévot y est montré comme horriblement laid : "bavant la foi de sa bouche
édentée" et excessivement libidineux, au point d'en être "nu du haut jusques en
bas" lorsque l'on lui retire sa tunique. En plus de donner au poème un côté plus
humoristique, Rimbaud en profite pour dénoncer les agissements de l'Eglise
ainsi que son hypocrisie, parfaitement incarnée par le personnage de Tartufe
dont le seul but est de séduire la femme de son maître, alors qu'il appartient au
clergé. Enfin, Rimbaud s'inspire également de thématiques modernes : grand
admirateur de Victor Hugo qu'il a pu découvrir grâce à son professeur de
français, il s'inspirera beaucoup de son poème Melancholia pour écrire le sien :
Les Effarés, mettant en scène des enfants pauvres regardant un boulanger faire
le pain, sans pour autant pouvoir le manger. Même s'il est facile de les prendre
en pitié avec des vers comme "Les pauvres petits plein de givre", Rimbaud joue
avec les rejets et contre rejets avec des vers comme "Ils ont leur âme si ravie
sous leurs haillons" ou la mention de leurs "culs en rond", nous donnant à voir
cette vision à la fois engagée et pleine d'espoir que peut porter Rimbaud en lui.
En conclusion, Rimbaud dans une partie de ses poèmes renoue avec la tradition
poétique et ses sujets littéraires tout en nous proposant des versions
parodiques remaniées, tel un adolescent naviguant entre inspirations
traditionnelles et recherche de modernité.
Néanmoins, l'utilisation de ces mêmes références classiques ont pu avoir une
toute autre utilisation dans ses poèmes, avec notamment la venue du "poète
voyant", concept qu'il poussera à son paroxysme quelques années plus tard
avec ses poèmes tels que "Voyelles" ou "Le Bateau-Ivre".
En effet, son idée derrière ce concept est de présenter la poésie comme un
dérèglement des sens, ayant pour but de guider le lecteur vers de nouvelles
manières d'appréhender la poésie en se laissant guider par le poète, tel un chef
d'orchestre. Cette représentation, bien que n'apparaissant que plus tardivement,
est déjà perceptible dans Les Cahiers de Douai avec des poèmes comme
Ophélie ou Le Buffet.
Dans le premier poème, Rimbaud réutilise le personnage d'Ophélie tiré de la
pièce "Hamlet" de Shakespeare pour la placer au premier plan et la faire
fusionner avec la nature environnante, empêchant son suicide pour à la place
devenir une seconde moitié du poète capable de voir l'infini : "l'Infini terrible
effara ton oeil bleu", le poète devenant la moitié capable de traduire et
retranscrire ces passages mystiques. Allongée sous les "rayons des étoiles",
Ophélie baigne dans une atmosphère fantastique guidée par le sens de l'ouïe,
que l'on peut voir avec "chant mystérieux" ou le lexique de la parole "soupire",
"murmure", "voix", mais aussi de la vue avec des antithèses comme "fantôme
blanc, sur le long fleuve noir". Cette omniprésence des sens dans ce contexte
fantastique vient préfigurer le concept de "poète-voyant", également visible
dans le second poème Le Buffet, traitant la description d'un ancien buffet
comme d'un souvenir commun entre le poète et le lecteur. La description, bien
que sobre avec "Un large buffet sculpté" ou "un fouillis de vieilles vieilleries",
tend à donner une image poétique à un objet du quotidien, par l'utilisation du
sens de l'odorat avec ses "linges odorants" mais aussi de l'ouïe avec un meuble
qui "voudrait conter tes contes". On peut donc voir dans ces poèmes en plus
d'un mélange entre tradition et modernité, une émancipation vis à vis des codes
poétiques, où le bouleversement des sens préconisé par Rimbaud dans ses
poèmes mai aussi dans sa "Lettre du voyant" de 1871 mènerait à une nouvelle
poésie, plus parfaite.
Conclusion
Pour conclure, Rimbaud dans ses Cahiers de Douai réalise plusieurs
émancipations vis à vis de la société dans laquelle il ne se sent pas serein : une
première familiale avec les thèmes omniprésents du vagabondage et de l'émoi
amoureux, amorçant son entrée dans la vie adulte, puis une seconde sociale
avec l'affirmation d'un Rimbaud engagé contre la guerre et contre les inégalités
sociales, pour enfin effectuer une dernière émancipation poétique, s'inspirant
des thèmes classiques tout en préfigurant la venue du "poète-voyant", un
concept mélangeant les sens et prenant inspiration sur Baudelaire, alors décrit
par Rimbaud comme "le premier des voyants", tel un alchimiste capable de
transformer la boue en or. Bien que très prolifique de poèmes et de thèmes
riches et complexes, sa période d'écriture restera très courte puisque
n'excédera pas 4 ans, après quoi il décidera de partir tenter sa chance en
Afrique, renonçant à toute poésie. Considéré encore aujourd'hui comme l'un des
plus jeunes et plus brillants poètes français de tous les temps, l'oeuvre de
Rimbaud n'aura de cesse d'inspirer des générations de poètes après lui, le
faisant entrer dans la postérité à jamais.