EXPLICATIONS Spleen LVXII
LINÉAIRES Français
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal (1857)
Spleen LVXII
Je suis comme le roi d’un pays pluvieux,
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,
Qui, de ses précepteurs1 méprisant les courbettes,
S’ennuie avec ses chiens comme avec d’autres bêtes.
5 Rien ne peut l’égayer, ni gibier, ni faucon,
Ni son peuple mourant en face du balcon.
Du bouffon favori la grotesque ballade2
Ne distrait plus le front de ce cruel malade ;
Son lit fleurdelisé3 se transforme en tombeau,
10 Et les dames d’atour4, pour qui tout prince est beau,
Ne savent plus trouver d’impudique toilette
Pour tirer un souris5 de ce jeune squelette.
Le savant qui lui fait de l’or n’a jamais pu
De son être extirper l’élément corrompu6
15 Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,
Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,
II n’a su réchauffer ce cadavre hébété7
Où coule au lieu de sang l’eau verte du Léthé8.
1. Éducateurs qui veillent à l’instruction des enfants de familles aisées.
2. Poème à refrain, d’origine médiévale.
3. Décoré de fleurs de lys (symbole de la monarchie française).
4. Dames de compagnie chargées du choix des vêtements d’une reine.
5. Sourire (terme ancien).
6. Impur, altéré.
7. Privé de lucidité, rendu stupide.
8. Le Léthé est l’un des fleuves des Enfers, dans la mythologie grecque, boire de son eau en faisait oublier le passé.
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Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal (1857)
Introduction
[Présentation de l’œuvre au programme]
Charles Baudelaire est un critique d’art et un poète héritier du romantisme et prophète du symbolisme,
tourmenté toute sa vie par un spleen lancinant. Il publie, après dix ans de préparations, son recueil
Les Fleurs du mal en juin 1857, recueil rapidement condamné par le procureur impérial de Napoléon III,
Ernest Pinard, pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ». L’ensemble est alors
expurgé de six pièces, publié à part sous le titre Les Épaves en 1866. Il continue d’enrichir son œuvre
en 1861 en ajoutant aux cent poèmes initiaux trente-cinq pièces. En décembre 1868, de manière
posthume, une dernière édition est publiée, augmentée de vingt-cinq pièces. Après avoir pensé intituler
le recueil Les Lesbiennes puis Les Limbes, Baudelaire se décide pour Les Fleurs du mal. Le titre
oxymorique suggère que, grâce à l’alchimie poétique, les fleurs, métaphore des poèmes, naissent
du mal, esthétiquement fécondes, puisant dans la boue du monde pour la convertir en or, comme il
l’exprime dans un projet de préface.
[Présentation de l’extrait]
Dans ce poème, intitulé « Spleen », d’un terme anglais qui signifie « la mélancolie », Baudelaire
métaphorise sa dépression, son rapport à un monde boueux. Le spleen est le sensation d’une infinie
tristesse et d’une grande lassitude qui emplit celui qui tend à l’idéal et qui fait le douloureux constat
de son échec. Le poète, ici, reprend l’atmosphère médiévale du roi et de l’alchimie pour illustrer son
spleen.
[Lecture du texte]
[Problématique]
En quoi ce poème est-il l’illustration sensible et poétique du spleen ?
[Mouvements du texte]
Nous analyserons d’abord que ce poème fait un parallèle entre le poète et le roi, tous deux condamnés
au spleen (v. 1-4), puis que le Mal devient une nouvelle source de poésie (v.5-12) et enfin que cette
alchimie poétique moderne est un échec (v. 13-18).
Premier mouvement (vers 1 à 4) : un roi-poète mélancolique
Du vers 1 au vers 4, le poète crée le cadre et le thème du spleen.
Le poète montre sa correspondance avec le roi, dont il va nous peindre l’énigmatique affection. Celle-
ci sera l’image d’un état intérieur, celui du « spleen », auquel Baudelaire consacre quatre poèmes
consécutifs. Le roi dirige un « pays pluvieux » (v. 1), la pluie métaphorisant le spleen qui dévore
le poète et le roi. Cet état se définit tout d’abord par une paralysie causée par la suppression des
qualités du roi, comme le révèlent les adverbes « mais » et « pourtant » : le roi est « riche » mais
« impuissant », « jeune » et pourtant « très vieux » (v. 1-2). Le verbe de la proposition subordonnée
relative, « s’ennuie », est, ainsi souligné par sa position en tête du vers 4.
Si Baudelaire met en place ici le personnage d’un vieux roi, c’est aussi pour métaphoriser celui d’un
poète dégoûté d’une certaine poésie. Ainsi, le lecteur entre dans un monde fabuleux par le premier
vers du texte, « Je suis comme le roi d’un pays pluvieux ». Le passage se fait par la figure du poète
lui-même : c’est lui qui est comparé au « roi » et c’est donc lui qui, en quelque sorte, se métamorphose
…
sous le regard du lecteur. Le poète ici regrette la coupure entre réalité et aspirations poétiques : s’il
est un « roi de l’azur » (l’Albatros), il dirige un univers poétique démodé, comme le renforce le jeu sur
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Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal (1857)
l’homophonie à la rime « pluvieux / plus vieux » ; « jeune » et « riche » d’images modernes, à la
recherche d’une langue neuve, mais il est « impuissant » à faire apparaître une nouvelle forme poétique.
Cet univers chimérique est par ailleurs commandé par la monotonie. On y trouve des rimes riches
en v-i-eu et un jeu de sonorités entre « plus vieux » (homophone de « pluvieux ») et « très vieux ».
Baudelaire crée un poème en rimes suivies, ce qui établit une mélodie quelque peu ennuyeuse en
accord avec une poésie usée, monotone, celle d’un romantisme fait d’images qui sont autant de clichés
démodés. Enfin, cette poésie moderne refuse une poésie de cour, au service de la célébration des
puissants, c’est ainsi que l’on peut comprendre le dédain à l’égard des « courbettes » que lui font ses
précepteurs. Mais c’est aussi le dégoût d’une poésie romantique engagée, politique, car cette poésie
est « bête » (nouvelle homophonie sur le vers que l’on révèle en marquant la pause « s’ennuie avec
ses chiens, comme avec d’autres, bêtes »).
Deuxième mouvement (vers 5 à 12) : le Mal devient une nouvelle source de poésie
Au vers 5, le pronom indéfini de sens négatif « rien » ouvre ce mouvement, établissant la négation
comme caractéristique du portrait du roi. Cette négation est omniprésente : négation syntaxique –
« Rien ne peut », « ni » trois fois, « ne distrait plus » (v. 5), « ne savent plus » (v. 11) ; négation
lexicale – « impuissant » (v. 2), « méprisant » (v. 3), « impudique » (v. 11). Rien ne peut lutter contre la
toute-puissance de ce « rien » : ni le « gibier », le « faucon » (v. 5), le « bouffon favori » (v. 7) comme
divertissements, ni le « peuple mourant en face du balcon » (v. 6), ni la toilette impudique des « dames
d’atour ». Le monde du roi, merveilleux comme dans les contes de fées (« le gibier », le « faucon », le
peuple sous le « balcon », le « bouffon favori », le « lit fleurdelisé », « les dames d’atour ») se fissure,
sous les coups de l’ennui, du spleen : le peuple est « mourant » sous son balcon, le lit « fleurdelisé »
devient un « tombeau », les femmes d’atour prennent une « impudique toilette » pour lui plaire.
Le monde se définit alors par sa duplicité, le mensonge, voire la laideur : aux « courbettes » du
vers 3 correspond, en les déployant, la « grotesque ballade » du bouffon favori (v. 7). La relative en
incise, « pour qui tout prince est beau » (v. 10), montre la fausseté des sentiments. Le mal progresse :
l’antithèse initiale – « jeune et pourtant très vieux » (v. 2) – se déploie en oxymores qui montrent
l’irréalisable consolation : le roi est décrit comme un « cruel malade » (v. 8) et son portrait se termine
par l’image frappante du « jeune squelette » (v. 12), qui reprend, en l’amplifiant et en la condensant,
l’antithèse du vers 2. Le mal se déploie et la figure du roi se détériore : alors que le « je » débutait le
poème, installant avec le « Je suis » une vie solide – « je » du poète, « je » du roi tout-puissant – celui-ci
tend à s’éclipser derrière les jeux outrés de ceux qui sont présumés le faire vivre : complément d’objet
au vers 5, « front » qui ne dit plus que la sauvagerie et la maladie au vers 8, absence de sourire au
vers 12 ; enfin « jeune squelette » (v. 12), qui se fera « cadavre hébété » au vers 17. Le poète emploie
donc ici des motifs romantiques qui puisent dans l’imaginaire médiéval troubadour de son temps pour
mieux la ruiner. Le poète est dorénavant confronté au spleen « cruel » dont sa poésie se fait le porte-
parole. Ses poèmes sont des « fleurs » à lire (« lit fleurdelisé » / « Lis, fleurs de, Lisez »). Ici une
nouvelle esthétique apparaît et constitue l’art poétique de Baudelaire qui détruit le beau traditionnel,
qui joue sur la cruauté, l’ennui, le plaisir sadique et provocateur : le jeu sur les rimes en est significatif
« beau / tombeau », « toilettes / squelette ».
Troisième mouvement (vers 13 à 18) : cette alchimie poétique moderne est un échec
…
Du vers 13 à la fin du poème, une unique et longue phrase. Aux efforts fournis par de nombreux
personnages – animaux, peuple, bouffon, dames – suit le dernier effort de l’alchimiste du roi, « le savant
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Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal (1857)
qui lui fait de l’or » (v. 13), médecin et magicien. Le poète-roi, espère qu’il mette fin au mouvement de
ruine qui nécrose le cœur du roi. La force de l’élément négatif résiste pourtant, soutenue par l’adverbe
« jamais ». À la faiblesse du roi du second vers correspond l’impuissance de l’alchimiste : « n’a jamais
pu » (v. 13), « n’a su » (v. 17). L’élément négatif dans l’âme du roi est révélé comme « l’élément
corrompu », impossible à « extirper » (v. 14). Sa nature paraît impossible à déterminer, même si le
poème en son entier a essayé de le faire : le dédain des faux-semblants du monde (v. 3), lié à l’arrogance
et à la distance figurée par le « balcon » (v. 6), l’ennui dès le vers 4, la barbarie appuyée par l’oxymore
« cruel malade » au vers 8 et qui revient dans la remarque du « peuple mourant face au balcon » (v. 6)
et des « bains de sang » des anciens Romains (v. 15), enfin l’impuissance et une sorte de dessiccation
(fait de se dessécher) de la chair qui font du roi un « jeune squelette » (v. 12), un « cadavre hébété »
(v. 17). La force de cette substance provoque la défaite d’une alchimie qui atténuerait la violence des
contraires ou ferait s’évanouir un élément au profit d’un autre. C’est dans des « bains de sang » (v. 15)
que l’alchimiste a voulu revivifier la vie fatiguée du roi, et « l’eau verte du Léthé » (v. 18) ne parvient
pas à faire passer le rouge du sang qu’elle remplace. La longue disparition du Roi, c’est-à-dire de
l’âme du poète, par dessiccation, provoque la violente et inflexible opposition finale. Dans le Léthé,
fleuve de l’oubli et des Enfers, coule une eau bien contraire à l’eau vive du Jourdain, qui baptise et
fait revivre. La couleur verte, qui pourrait être une note optimiste et de régénération en cette fin de
poème, en s’opposant au rouge du sang, renforce la violence des contraires, formule l’irréalisable
amoindrissement ou union des contraires, sinon sous la forme de l’oubli.
Conclusion
Caractère imaginaire de cet univers puisque l’alchimie n’a jamais réussi à métamorphoser le métal en
or. Il y a, malgré cela, là une métaphore de l’activité poétique puisque l’écriture poétique est parfois
comparée par Baudelaire à l’essai de métamorphoser la « boue » en or. Le spleen, ici, se détermine
donc comme une alchimie négative, une alchimie dans laquelle la conversion de l’élément corrompu
ne s’opère que négativement, par l’oubli et par la mort lente.