La Rue: Forme Et Usages
La Rue: Forme Et Usages
LA RUE
forme et usages
La rue : quelle rue ? Quels rapports entre forme et usages ?
Qu'est devenue la rue ? Une ville sans rue ?
Illustration de LE CORBUSIER
© Les Cafés Géographiques www.cafe-geo.net
Cafés Géographiques de Toulouse
La rue est la structure fondamentale de la ville, elle est la forme la plus visible, la plus lisible,
des espaces urbains, même si les séquences temporelles successives de sa mise en place
donnent aujourd’hui des paysages complexes et parfois juxtaposés. L’unité de la rue naît de sa
longue histoire, des rythmes de vie et des pratiques si dissemblables dont elle a été le champ .
La rue est une articulation entre des éléments bâtis, au nombre de trois, et d'un "non bâti"
ouvert sur le ciel, l’air, la lumière, le soleil, "le temps qu’il fait".
Les deux façades, des bâtiments immobiles, sont visibles de l’extérieur. Ils offrent au regard
du passant leurs murs les plus nobles, les plus décorés, qui permettent de deviner des
fonctions cachées ou bien de voir des activités clairement affichées et attirantes. Aujourd’hui
les acteurs politiques ont le souci d’offrir de belles façades nettoyées, faisant ressortir des
matériaux vernaculaires, car ce sont des images fortes et identitaires de la ville. Ce décor
apprécié tant des habitants permanents que des touristes passagers fait l’objet de "belles
affiches".
La dernière dimension du cadre bâti est le sol : les trottoirs sont les lieux de passage des
piétons, de la promenade, de la flânerie, du lèche vitrine, des arrêts, des rencontres et des
bavardages aux terrasses des cafés ; ensuite la chaussée est réservée à la circulation des
véhicules anonymes, indispensables, critiqués et parfois refusés. Une partie de la circulation
des réseaux disparaît "sous la rue" et échappe à la vue. La rue est bâtie, organisée à l’échelle
du piéton ; lorsqu’elle devient trop large, trop imposante, alors elle s’appelle avenue,
boulevard, elle perd son nom et son âme, son identité première d’espace à dimension
humaine.
La rue est un espace de rencontres, d’échanges et de sociabilité des groupes et des personnes.
Cette évidence cache des réalités dures car souvent l’échange se réduit au regard de l’autre, à
sa seule présence tout aussi anonyme que la nôtre ; la rue est un lieu où nous passons vite, où
nous croisons surtout des inconnus. Mais la perception collective de la sociabilité de la rue est
toujours un élément fort dans le discours qui cherche à la valoriser. Mêmes fortuites et lâches,
les relations sont sociabilisées par des codes de comportements qui révèlent des lieux et des
modes et qui en font un vrai espace public. Les temps forts de cette sociabilité sont rythmés
par les grandes manifestations de type défilés, expressions contestataires, spectacles de rues,
liesses collectives, carnavals, fêtes, courses, qui font sortir les populations dans la rue. A ces
moments là, le quotidien est rompu, le territoire de la rue est envahi et piétiné par la foule .
Anne-Marie ARNAUNE
Il est vrai que sa forme a été fortement remise en cause au cours du XX° siècle.
Le mouvement moderne dans sa « généreuse » façon de penser une ville libérée de
ses « contraintes » ancestrales est allé jusqu’à bannir la « rue-corridor » (voir
l'illustration de Le Corbusier …). Mais l’échec des grands ensembles est là pour nous
rappeler que l’on n’efface pas impunément les traces d’une organisation de l’espace
répondant à des besoins collectifs d’organisation de la vie sociale.
La prolifération de l’automobile dans la ville est l’autre grande cause de la
désagrégation de l’espace public, par la simple utilisation de l’espace par
l’automobile aux dépens de toutes les autres formes d’expression de la vie collective.
L’on oublie trop souvent que la rue, comme espace public, est un espace construit,
c’est un espace dont la vocation est d’être « habité » par la communauté des
hommes. Et c’est probablement par cette utilisation excessive de l’espace public par
la voiture que l’on a dénaturé sa vocation première. Ceci explique également le
décalage entre la représentation sociale de la rue et ce qu’elle est réellement
devenue, que ce soit dans la ville constituée, comme dans la périphérie.
Alors quelle rue, quel espace public, face au tout voiture ? Quels nouveaux équilibres
doivent-ils être envisagés de façon durable pour permettre à la rue de recouvrer ses
usages ?
Louis CANIZARES
Toute ville est fondée à partir d’une ou de plusieurs rues. Il peut s’agir comme dans
l’antiquité grecque d’un ensemble de rues organisées selon un plan très formel. Parfois, au
contraire, cette rue première prend simplement le forme d’un sillon tracé dans la terre.
Une rue allie deux principes, le fixe et le mobile organisés à partir de trois éléments
majeurs : deux façades, un espace horizontal et un ouverture vers le ciel. Ce dernier caractère
a une importance capitale dans l’existence et dans le fonctionnement de la rue : celle-ci a
parfois, par exemple, un côté à l’ombre et l’autre au soleil, ce qui n’est pas sans influence sur
ses usages, en particulier dans des villes méridionales comme Toulouse. Cette ouverture ne se
retrouve pas dans les rues corridors ni dans les galeries marchandes qui sont parfois
abusivement présentées comme des rues alors qu'elles sont couvertes.
Les espaces bâtis qui bordent la rue ont été construits au cours du temps. Ils permettent de
connaître les principales étapes de l’histoire urbaine. Le XIX° siècle a été marquée dans de
nombreuses villes par une homogénéisation du cadre bâti dans les centres-villes. Les travaux
d’Haussmann à Paris ont influencé l’aménagement de nombreuses rues. Avant cette période,
les constructions étaient plus hétérogènes, le souci d’unité dans les formes construites était
beaucoup moins important.
La rue est un lieu nommé, identifié et ce caractère s’avère d’une importance capitale dans
la mesure où il permet d’avoir une adresse. L’adresse de son domicile et celle de son lieu de
travail servent de points forts, d’ancrages dans la vie quotidienne. La dénomination des rues
est aussi ce qui permet l’identification des quartiers qui sont en fait des espaces
d’appropriation dans la ville.
Fondamentalement la rue est un espace du quotidien, un espace à l’échelle du piéton.
Louis CANIZARES
Pourquoi parler de la rue aujourd’hui ? A cause du décalage entre les représentations
sociales de la rue et ce qu’est effectivement la rue. De ce décalage naît un malaise.
Si l’on se reporte à des définitions de la rue, que ce soit dans un dictionnaire d’urbanisme
ou plus simplement dans Le Robert, on y retrouve la même idée : la rue est une voie bordée
de maisons dans une agglomération. On le voit, autant que la circulation, c’est l’espace
construit des façades qui permet de définir la rue : or aujourd’hui on ne construit plus des rues
mais des voies, c’est-à-dire des espaces certes linéaires mais le long desquels les espaces
construits n’ont plus la même disposition.
Faisons un bref retour en arrière et observons l’histoire de la rue. Elle prend vraiment sa
forme au Moyen-Age, à l’époque antique il s’agissait plutôt de voies de que rues. On peut
observer aujourd’hui encore dans les centre villes des vestiges de ces rues médiévales. A cette
époque, la rue est constituée à partir d’une agglomération de constructions. Elle est un lieu de
vie. Des activités telles que l’artisanat et les commerces y occupent une grande place et
participent à son animation. La vie se déroule dans la rue et aussi, plus spécifiquement pour
les villes occidentales, sur les places. C’est à partir du XIV° siècle que la rue connaît ses
premiers changements notables, lorsqu’apparaît puis se généralise depuis l'Italie la prise en
compte de la perspective. Le Quattrocento transforme la rue en la rendant plus programmée.
Une nouvelle phase de l’histoire de la rue a lieu avec l’entrée dans l’ère industrielle. Vers
1850, des travaux importants sont entrepris pour remodeler la ville. A Paris cette
recomposition se fait sous la direction du baron Haussmann et s’attache particulièrement aux
espaces publics. A Barcelone, elle est l’œuvre de Ildefonso Cerda et s’articule à partir du plan
en damier qu’il a mis au point. C’est vers les années 1920, 1930 que la rue est ensuite l’objet
de nouvelles réflexions urbanistiques, très influencées par l’œuvre de Le Corbusier dont les
principes sont contenus dans la Charte d’Athènes : il faut libérer la ville de ses contraintes, la
rue est bannie , elle est l’ennemi (voir illustration). Les conséquences de cette conception de
l’urbanisme sont graves en Europe et particulièrement en France. En quelques années on a
gommé des décennies de fonctionnement social, on en voit le résultat. Même si dans les
années 1960, un certain retour vers une forme traditionnelle de rue s’observe, l’explosion des
mobilités et l’étalement urbain qui en découle provoquent une dilution de l’espace public.
Dans la ville étalée telle qu’on la connaît aujourd’hui, on est loin des définitions de la rue
rappelées plus haut.
En terme d’usages, le principal problème, particulièrement en France, tient aujourd'hui
dans le développement des mobilités et dans la place que l’on accorde à la voiture. Mais aussi,
la rue, ce lieu extraordinaire de la vie sociale, souffre en France de la place occupée par la
grande distribution dans les activités commerciales. La situation en périphérie des grandes
surfaces aggrave la circulation automobile en ville. Les relations entre les commerces de
proximité et l’espace public, bases de l’importante vie sociale qui anime la rue, se détériorent.
La trop grande place occupée par les grandes surfaces ne permet pas que des expériences
comme celles issues du New Urbanisme aux Etats-Unis, qui redonnent toute leur place aux
usages piétons de la rue, fonctionnent en France. L’Espagne, pays qui jusqu’à récemment
avait gardé des commerces de proximité très nombreux, subit à son tour le développement des
grandes surfaces et les usages piétonniers des rues risquent d’y perdre beaucoup.
Anne-Marie ARNAUNE
L’échelle de la vie quotidienne dont il était question précédemment décrit les mêmes
réalités que celles que vous abordez à propos du commerce de proximité qui est une des
activités, entre autres, permettant une animation importante de la rue.
A propos de l’urbanisme qui refuse la rue, il convient d’insister sur ce que cela représente
par rapport à la difficulté d’avoir une adresse repérable dans les grands ensembles.
Louis CANIZARES
En effet, ce n’est pas pour rien si, dans les représentations collectives de la ville, les
expressions comportant le mot rue sont nombreuses : «avoir pignon sur rue», «être à la rue»,
«l’homme de la rue», etc. Dans La Dépêche du Midi de ce matin, on peut lire ce titre
d’article : «La rue maintient la pression». Tout ceci témoigne du fait que l’on reste attaché à
cet espace traditionnel et à son sens collectif, et c’est précisément ce que fait disparaître
l’urbanisme moderne Les voies situées dans les lotissements n’ont de rue que le nom, elles
n’en ont pas la forme et ne donnent pas lieu aux mêmes usages ni aux mêmes représentations.
Ce n’est pas une vision passéiste que de faire ce constat qui permet en fait de poser la
question : quelle rue pour la ville de demain?
DEBAT
Bruno (doctorant à l’Université de Toulouse-Le Mirail) : Je souhaiterais savoir ce que vous
pensez d’une forme particulière de rue qui est le "mail" et qui est à l’origine de ce que les
étasuniens appellent les "malls", autrement dit les centres commerciaux que Mme Arnauné ne
semble pas considérer comme des espaces constitués de rues ?
Louis Canizares: Le mail est en réalité une allée plantée d’arbres. En ce qui concerne les
espaces fermés dans les centres commerciaux, parfois considérés aujourd’hui comme des
espaces publics, c’est une question très importante. Il existe en Amérique du Nord des rues
intérieures privées, les galeries commerciales que nous connaissons en France sont la même
chose. Ce qui importe ici c’est la question du statut de l’espace. Ces espaces commerciaux
couverts sont de statut privé, ils sont fermés en dehors des horaires d’ouverture du magasin et
de plus ils ne font pas partie, comme n’importe quelle rue, d'un réseau, d’un système de rues.
La définition de l’espace public doit s’organiser à partir du principe que chacun peut aller et
venir sans enfreindre la propriété de l’autre, elle ne peut pas s’appliquer aux galeries
marchandes dont je viens de souligner le caractère privé et fermé. Certes, une certaine forme
de sociabilité s’y exprime, mais penser que ces espaces sont les nouveaux espaces publics
n’est qu’un leurre.
Anne-Marie Arnauné: Le mail en effet est une espace planté. Par sa forme il se différencie
de la rue comme espace circonscrit par des constructions.
Pascal (agronome): La définition que vous donnez de la rue est étroite : elle ne correspond
qu’aux rues du centre-ville, qu’aux rues commerçantes. Après cette précision, et compte-tenu
du fait que vous avez employé à plusieurs reprises le terme d’espace public, je souhaiterais
savoir si vous pensez qu’un espace public doit être ouvert à tous? C’est la construction de
nombreuses résidences fermées ces dernières années qui m’amène à poser cette question.
L. C. : Vous avez raison de tempérer mon propos, la rue n’est pas liée qu’au commerce : si
j’ai insisté sur cette dimension, c’est que je voulais mettre l’accent sur le problème du
développement massif en France de la grande distribution dont les conséquences sur la rue
sont importantes. Par ailleurs, les résidences sécurisées posent de graves questions : ce
phénomène en France est parti de Toulouse et en tant qu’urbaniste non seulement je ne peux
que le déplorer mais j’en ai même un peu honte. Du fait de l’importance de cette question,
déjà abordée aux Cafés Géographiques en Février 2000, je ne peux pas y répondre de manière
satisfaisante maintenant. Elle me préoccupe beaucoup néanmoins et c’est pour cela que la
prochaine semaine de l’architecture y fera une grande place sous le titre de «Peur sur la ville».
A.-M. A. : Votre remarque permet d’insister sur le fait que la rue est certes un espace du
quotidien mais qu'il ne peut considéré indépendamment de l’habitat.
X…: Pour prolonger la question sur les rues privées, je voudrais savoir comment vous
considérez les rues situées dans les zones industrielles comme Basso Cambo à Toulouse. Ces
zones comportent des édifices publics et des bâtiments privés, mais aussi des rues avec des
commerces et une réelle animation sociale. Mais il ne semble pas, par exemple, que
quiconque imagine manifester dans ces rues !
A.-M. A. : J’avoue ne pas avoir bien saisi le sens de votre question : ces espaces animés ne
sont pas pour autant des rues, c'est une autre question que celle abordée aujourd'hui.
L. C. : A la question posée sur les rues dans les quartiers industriels, je réponds qu’il ne s’agit
pas de rues mais de voies. Du fait de l’application de la logique fonctionnaliste, et donc de la
séparation des fonctions de la ville, il ne se passe pas grand-chose dans ces quartiers. Même si
les activités qui présentent des nuisances doivent être regroupées et autant que faire se peut
éloignées, la systématisation du fonctionnalisme est aujourd’hui souvent extrême. Nous avons
parlé jusqu'ici des rues déjà constituées, mais j’attire l’attention sur l’urgence qu’il y a à
prendre en compte aussi celles qui se construisent aujourd'hui, alors qu’on continue à produire
de l’étalement urbain et à appliquer le fonctionnalisme. Lors du colloque sur l’étalement
urbain début 2002 (intitulé La ville étalée en perspective), le sociologue Jean Remy a affirmé
que la rue était à l’échelle du piéton et que compte tenu des évolutions de la ville de nouveaux
espaces publics étaient à inventer.
locales, par exemple la largeur des rues à Toulouse, et plutôt retenir l’hypothèse d’une
diminution graduelle.
Maxime (étudiant à l’Ecole d’Architecture de Toulouse) : Vous avez présenté la rue comme
espace physique et comme espace de circulation, mais une rue est aussi un espace de vie
sociale avec notamment une importante animation liée au commerce. Mais le commerce tel
qu’il se développe aujourd’hui crée des espaces privés aux dépens de la rue et en centre-ville
il contribue largement à faire fuir les habitants. De plus il convient de préciser qu’il y a
beaucoup de différences entre les rues en fonction de leur localisation.
L. C. : Dans la définition que j’ai rappelée, il n’était pas question seulement de circulation
mais d’espaces construits qui circonscrivent la rue. Par ailleurs, j’ai bien dit que la rue était un
lieu de vie pour les habitants. Concernant votre remarque sur le commerce, mon propos
traitait du commerce de proximité, celui qui est très lié avec les déplacements des piétons. Les
équilibres sont aujourd’hui difficiles à mettre en œuvre du fait de l’hégémonie de la voiture.
Sur la côte ouest des Etats-Unis, dont on sait la place importance qu’y occupe la voiture, le
tremblement de terre de Los Angeles a permis de développer des logiques de re-création
d’espaces publics autour de nombreux commerces de proximité. A Los Angeles, la place de la
voiture est très importante mais dans les quartiers il y a une vrai vie sociale basée largement
sur l’usage des espaces publics induit par la présence de commerces de proximité. En France,
cette vie de quartier est train de disparaître du fait de la trop grande place occupée par la
voiture.
A.-M. A. : Si nous avons commencé par le cadre bâti, c’est que notre présentation était ainsi
structurée (forme et usages), mais la rue est aussi un lieu de sociabilité au quotidien comme
par exemple dans les moments plus festifs. Le rue Saint-Rome un samedi de solde est un
espace public dans lequel la vie sociale est intense : il est vrai que cela s’arrête avec la
fermeture des magasins, mais il n’empêche que c’est un véritable lieu de sociabilité. Il faut
d’ailleurs insister sur la prise en compte de la temporalité des usages des espaces publics,
c’est une dimension incontournable de leur fonctionnement.
Y… : La rue Saint-Rome est peut-être agréable, mais le bain de foule peut s’avérer
dangereux en particulier lorsqu’on arrive sur la place du Capitole qui est encombrée de
voitures. Ma question est simple, elle s’adresse à M. Lattes, quand va-t-on supprimer la
circulation des voitures sur la place du Capitole?
J-M. Lattes (adjoint au maire de Toulouse chargé de la circulation) : La place du Capitole est
empruntée par des véhicules qui, pour 40% d’entre eux, y passent sans raison : ils sont
orientés là par l’organisation des flux de circulation dans le centre. Nous avons fait le choix de
développer les transports en commun pour supprimer les embouteillages des voitures mais
aussi ceux des piétons tels qu’ils se produisent certains jours de grande affluence dans le
centre. Cette solution ne peut être mise en œuvre que par touches successives avec un horizon
fixé à 2007, c’est-à-dire à la mise ne service de la seconde ligne de métro. Place du Capitole,
les encombrements sont dus à cet effet de rond-point que je viens de décrire et qui se
produisait aussi place Saint-Sernin jusqu’à une date récente où nous l’avons résolu en fermant
une entrée, ce qui empêche de faire le tour de la place.
A.-M. A. : Les solutions apportées aux problèmes de circulation doivent être mesurées. La rue
de la République, si vivante dans un passé encore récent, est comme morte depuis que son
sens a été changé.
Ensuite, la rue est un espace public et ceci lui confère une dimension politique forte. Enfin, la
rue est un lieu de sociabilité c’est-à-dire de rencontre. En fait la rue ce n’est pas seulement
un regroupement de différentes fonctions, c’est l’espace social par excellence. Ce caractère
total, implique entre autres choses, comme le montre Richard Sennett, que la rue est aussi un
lieu de désordre et que ce désordre même est générateur de vie sociale.
A.-M. A. : Pierre Sansot a aussi écrit de forts belles pages sur ces questions.
Tony (doctorant à l’Université de Toulouse-Le Mirail) : On sent dans vos propos la rue en
danger et on n’a pas beaucoup parlé des usagers, notamment de leurs rapports aux
dimensions paysagères de la rue qui peuvent être un moyen de retenir ces usagers dans les
rues du centre-ville et d’éviter ainsi qu’ils fréquentent exclusivement les centres
commerciaux. En effet, quels que soient leurs efforts, les centres commerciaux n’offriront
jamais un paysage urbain de la qualité de celui des centres-villes.
J-M. Lattes (adjoint au maire de Toulouse) : Je ne suis pas pessimiste, je trouve que la
situation des rues à Toulouse est meilleure qu’il y a quelques années et ceci se perçoit
notamment au travers du fait qu’il n’y a jamais eu autant de demandes pour occuper des
locaux commerciaux en centre-ville.
L. C. : Je vous rassure, il me semble qu’il y a effectivement une prise de conscience, mais la
situation reste tout de même préoccupante. Cette prise de conscience doit servir à ce que l’on
s’occupe des espaces publics de la ville en construction. Dans les nouveaux quartiers,
notamment à cause d’une densité insuffisante et d’un étalement urbain important, il n’y a plus
de véritables espaces publics : or l’espace public ne se décrète pas. Il en va de même avec la
construction des résidences sécurisées, on détruit les espaces publics, on démonte la ville.
Denise (association des piétons du quartier Marengo) : Les usages différents de la rue se
trouvent dans une situation particulière lors des chantiers importants comme celui de la
médiathèque de Marengo. Lors de ce chantier, la gestion des usages n’a été satisfaisante que
pour les voitures.
J-M. Lattes (adjoint au maire) : Je reconnais que la gestion des piétons lors du chantier de la
Médiathèque n’a pas été réussie. Notre objectif principal était de maintenir la liaison entre le
centre-ville et ce quartier, ce qui a été fait il est vrai au détriment des piétons pendant les
travaux.
Jean-Marc PINET (animateur des Cafés Géographiques) : Les pouvoirs publics ont lié la
limitation (nécessaire) de la circulation automobile au développement des transports en
commun : or, à Toulouse comme à Paris, les deux roues en sont les principaux bénéficiaires.
Vélos et motos empruntent les trottoirs en profitant des passages surbaissés réservés aux
landaus ou aux fauteuils roulants des handicapés. Le problème est en fait de partager la rue,
mais sans pour autant la séparer, car la rue est le lieu par excellence du vivre-ensemble :
proposer, au-delà de la distinction trottoir-chaussée, un couloir de circulation pour chaque
mode de déplacement est à la fois une aberration (en raison de leur multiplication) et une
atteinte au lien social (cela oppose les usagers au lieu de développer le respect de l'autre).
J-M. Lattes (adjoint au maire) : Toulouse est en ce moment dans une situation délicate, dans
un entre deux : la limitation de la circulation automobile est commencée, mais les moyens de
transport en commun ne sont pas encore en place (travaux du métro en cours, ce qui crée des
encombrements, futures navettes en attente). Je rappelle que l’objectif est fixé à 2007.
réserver de la place pour permettre des évolutions à ces espaces : cette place peut par exemple
s’avérer très utile pour mieux gérer les stationnements dont vous parlez, mais aussi les déchets
et les conteneurs qui encombrent les trottoirs.
Fabrice (doctorant à l’U.T.M.) : Ma question va un peu détoner par rapport à ce qui précède,
mais comme dans le titre de ce Café Géographique, il est fait allusion aux usages de la rue au
pluriel, je me permets de parler d’un type d’usage auquel il n’a pas encore été fait allusion, à
savoir les usages sportifs. Des pratiques comme le jogging, le roller méritent aussi leur place
dans la rue, elles sont porteuses de sociabilité. Qu’en pensez-vous? Ne croyez-vous pas par
ailleurs que les usages de loisir nombreux qui se produisent dans des espaces comme les
bords du Canal du Midi à Toulouse, signifient une certaine obsolescence de la rue?
L. C. : Les usages ne s’excluent pas les uns les autres. Les pratiques de la ville changent et les
espaces qui les accueillent aussi. Il faut prendre en compte ces pratiques, ne pas les ignorer
sous prétexte qu’elles sont nouvelles. Pour le roller et le skate se pose un problème particulier
dans la mesure où il s’agit d’activités qui entraînent d’assez nombreuses dégradations. Pour
pouvoir les prendre en compte correctement, il faut porter une grande attention aux matériaux
utilisés dans l’aménagement des espaces publics.
A.-M. A. : L’exemple du Canal du Midi montre bien à quel point l’espace public de la ville
évolue avec le temps : les usages ludiques sont les plus récents. Les espaces urbains ne sont
pas figés, les rues évoluent et s’adaptent et c’est une des dimensions qui explique qu’elles
durent. Ceci s’observe par exemple rue d'Alsace où l’activité commerciale est très implantée
et qui est un lieu de sociabilité malgré la largeur de la chaussée et l'intensité de la circulation.
*
Et si la ville était, sous les apparences de la simplicité, la construction la plus compliquée
de la planète ? Une capacité commune de l'humanité ? Un talent, un désir, une volonté,
quelque chose d'aussi complexe que le langage ? Si la lente construction de la forme urbaine
à travers les siècles, ses innovations incessantes, son incorporation réussie de toutes les
techniques rendaient une rupture aventureuse ? Sommes-nous si sûrs de pouvoir faire, sans
frais immenses, l'expérience d'arrêter le cours de cette évolution ininterrompue et, en cas
d'échec, en renouer le fil ?
Si la forme même de la ville était fragilisée, ne faudrait-il pas alors, comme on conserve
les gènes d'une espèce végétale menacée, identifier parmi ses éléments celui qui contiendrait
en lui-même le secret de sa formation et de son fonctionnement ? Comme un dépôt et la clé
d'un accomplissement de notre histoire humaine, si nous voulons la poursuivre.
Et si "la rue" était "le propre" de la ville, sa forme élémentaire, la plus simple unité en
laquelle la forme urbaine puisse se résumer tout en livrant les mécanismes de son
fonctionnement, voire nous révélant sa réalité essentielle ? (...) Hypothèse : la rue,
paradigme de la forme urbaine ?