Explication : « A la musique », Rimbaud
Contextualisation : scène de la vie de province. Concert de musique donné sur la place de la gare, à
Charleville (cf sous-titre).
Projet de lecture : Comment Rimbaud dans ce poème fait-il la satire de la vie de province, et
particulièrement de la bourgeoisie ?
Mouvements : poème composé de 9 quatrains d’alexandrins. On étudie ici les 6 premières strophes
- Vers 1 à 24 : satire de la bourgeoisie
- Vers 21 à 24 : la jeunesse
1er mouvement : Satire de la vie de province.
1ère strophe fait office d’introduction : elle pose le cadre et le contexte.
Lieu : cf sous-titre, « place », « square » = Charleville
Lieu défini comme sans fantaisie, monotone et étriqué. Ce lieu reflète la mentalité
bourgeoise : cf adjectif « mesquines » appliqué aux pelouses, proposition relative « où tout
est correct » (allitérations en [t] et [k] font ressortir cet aspect étriqué. Aspect régulier,
monotone et sans fantaisie accentué par la régularité des vers avec césures à l’hémistiche
(rien ne déborde dans cet univers) dans toute la 1ère strophe. Même la végétation est
contrôlée, soumise au conformisme : cf GN « les arbres et les fleurs » + répétition de
l’adjectif « vert » dans le poème, répétition qui accentue le caractère monotone et sans
fantaisie de ce lieu (une seule couleur).
Monotonie et conformisme accentués aussi par le CC temps « les jeudis soirs » : pluriel =
répétition, régularité, habitude.
Les bourgeois d’emblée caricaturés. Conformisme marqué par le pronom « tous » (v. 3).
Ridicule physique (ils sont étranglés par « les chaleurs »), c’est-à-dire rouges, ils ont du mal à
respirer, corsetés dans leurs vêtements. Le rejet du verbe « portent » au vers 4 met en
évidence leur ostentation et leur lourdeur. Le vers se clôt par un trait féroce : les bourgeois
« portent » (affichent) « leurs bêtises jalouses ». Le pluriel accentue encore la satire et le
mépris du poète à l’égard du conformisme bourgeois et de l’étroitesse d’esprit qui règne
dans sa ville natale.
Après avoir défini le cadre dans la 1ère strophe, le poète passe en revue les différentes figures de la
vie de Charleville, et les caricature tour à tour, des strophes 2 à 5.
Personnages visés par sa caricature : « l’orchestre », « le gandin », « le notaire », « des
rentiers à lorgnons », « les gros bureaux », « leurs grosses dames », « des clubs d’épiciers
retraités », « un bourgeois ». Personnages réduits à des types. Donc caricaturés.
L’orchestre se singularise par son ridicule (cf « balance ses schakos dans la Valse des fifres =
image des schakos qui bougent au rythme de la musique, musiciens réduits à leur couvre-
chef ; couvre-chef ostentatoire, qui est censé représenter la grandeur militaire) et la
pauvreté de sa musique : musique marquée par des « couacs » (v. 9) et « le chant des
trombones » (instrument à vent, son peu raffiné). Musique militaire écoutée par les
bourgeois = musique qui accentue le conformisme et le manque de fantaisie, le manque de
goût esthétique.
Reproche aux bourgeois leur ostentation : cf verbe « parader », « aux premiers rangs », « le
notaire pend à ses breloques à chiffres » : breloques = ostentation, mais ridicule de l’image
du notaire qui s’accroche à ses « breloques ». cf aussi « les volants ont des airs de réclame »
(tenue ostentatoire et de mauvais goût ; cf comparaison avec la « réclame », c’est-à-dire la
publicité). Sont également des signes d’ostentation : « leurs cannes à pommes », « prisent en
argent » (raccourci qui évoque les tabatières en argent, comme si le contenant était plus
important que le contenu), « boutons clairs », « son onnaing » (noter le possessif « son »).
Le poète les présente également comme obèses, leur lourdeur physique va de pair avec leur
goût pour l’ostentation (l’embonpoint = caricature traditionnelle des bourgeois). Embonpoint
évoqué au vers 3 (« tous les bourgeois poussifs » : assonance en [ou] suggère la lourdeur),
au vers 10 (répétition de l’adjectif « gros » + allitération en [b] et [g] + emploi du verbe
« trainer » ), aux vers 16 et suivants : cf participe présent « épatant » (= étalant), « les
rondeurs de ses reins », « bedaine flamande » + rejet du verbe « déborder » (qui s’applique
au tabac, mais le débordement concerne aussi bien le bourgeois que le tabac).
Le poète met également en relief la pauvreté de leurs occupations et de leurs
conversations : les « épiciers retraités » « tisonnent le sable », ils « discutent les traités »
« fort sérieusement » (l’adverbe ici souligne combien ils se prennent au sérieux, effet
accentué par la diérèse séri-eusement). Le discours rapporté « En somme ! … » souligne
l’inanité de leur conversation, par ce début de phrase inachevée, les points de suspension
expriment le vide de la conversation. Vanité également de la conversation au vers 20 : « vous
savez, c’est de la contrebande ».
2ème mouvement : la strophe 6 marque une rupture : les personnages évoqués sont des personnages plus
jeunes et en marge, personnages qui se démarquent des bourgeois.
« les voyous », « les pioupious » (dénomination familière : le mot, placé à la rime, amuse par
son caractère inattendu).
Leurs attitudes se démarquent de celles des bourgeois : les voyous « ricanent » (tout comme
le poète qui se moque des bourgeois) et les « pioupious » « caressent les bébés pour enjôler
les bonnes », préoccupés par leurs désirs cf aussi l’ironique « rendus amoureux par le chant
des trombones » (le trombone est un instrument rarement utilisé pour chanter l’amour !)
Les points de suspension (vers 24) annoncent la rupture du vers 25 tout en établissant une
continuité : comme les « pioupious », le poète est préoccupé par ses désirs amoureux,
quand les bourgeois se préoccupent de se montrer.
Dans les trois dernières strophes (non étudiées) le poète évoque la sensualité de sa jeunesse, son désir
pour les corps des jeunes filles qu’il croise, en marge du concert de musique. Le jeune poète se démarque
par le caractère ardent de son désir, et son aspect « débraillé ». Il prend donc ses distances avec la ville de
Charleville.
CCL : Dans ce poème, Rimbaud manifeste toute sa verve ironique dans la caricature des bourgeois de
Charleville. Révolté par l’étroitesse d’esprit de sa ville natale, il adopte une attitude qui prend le contrepied
de cette mentalité étouffante. L’expression finale du désir, de l’élan de sa jeunesse, traduit une volonté
d’émancipation et de rupture. L’éveil à l’amour et la sensualité exprime toute la vitalité de la jeunesse, qui
cherche à s’extraire de la pesanteur bourgeoise.