Axiomatiques des matrices
Marc SAGE
29 novembre 2007
On se donne un ensemble A (non vide) muni de deux lois internes : un + associatif supposé régulier et un
sans aucune autre hypothèse.
2
Pour n 1, on munit Mn (A) := A[1;n] (abrégé Mn ) du produit
2
Mn (A) ! Mn (A)
2
[1; n] ! A .
(U; V ) 7 ! P
(i; j) 7 ! x=1;:::;n U (i; x) V (x; y)
C’est une application N-bilinéaire et l’on peut remplacer N par tout ensemble agissant distributivement sur A
2
(a fortiori sur A[1;n] coordonnée par coordonnée).
On se demande quelle structure possède les "ensembles matriciels" Mn muni de l’addition produit et de la
multiplication sus-dé…nie et réciproquement comment la structure des Mn in‡ue sur celle de A.
(Toutes les distributivités exprimées par la suite concerneront les multiplications sur les additions.)
1. Rappeler pourquoi, lorsque se distribue sur +, d’une part la présence d’un neutre multiplicatif implique la
commutativité de l’addition, d’autre part les neutres additifs sont exactement les absorbants multiplicatifs.
2. Étant donné un élément o 2 A, montrer que les injections
8
>
> A ,! 0 Mn 1
>
>
>
< a o o
B o o o C
B C
>
> a 7 ! B .. .. . . .. C
>
> @ . . . . A
>
:
o o o
sont des morphismes multiplicatifs pour tout n 1 ssi c’en sont pour n = 2 et ssi o est un neutre additif
et un absorbant multiplicatif. Que récolte-t-on au passage ?
3. Montrer que Mn est commutatif ssi A est constant ou si n = 1 et A commute.
4. Montrer que Mn a un absorbant ssi A possède un élément ! tel que ! = n! 2 et dont les (deux) multipli-
cations associées sont constantes.
5. Montrer que Mn a un neutre pour tout entier n 1 ssi possède un neutre et un absorbant additivement
neutre.
6. Montrer que Mn est distributif pour tout entier n 1 ssi est distributif et si + commute sur AA.
Que se passe-t-il quand A est unifère ?
7. Montrer que Mn est associative pour tout entier n 1 ssi
0 1 0 1
! X X X X
8 ; !; ! 2 A(N)
2
A(N ) A(N) ; x
@ x;y y
A= @ x x;y
A y.
x 1 y 1 y 1 x 1
En supposant A muni d’un neutre additif idempotent (penser 02 = 0), montrer que M2 est associative
pour tout n 1 ssi
(a) est associative ;
(b) est distributive sur AA ;
(c) + comm sur AAA.
Que se passe-t-il quand A est unifère ?
1
8. On suppose que A possède un absorbant additivement neutre, ce qui permet de plonger A dans tous les
2 p q
Mn ainsi que ces derniers dans M (A) := A(N ) (abrégé M ) à l’aide des morphismes évidents Mp ,!
Mq ,! M (implicités à la question 2).
Dé…nir le produit dans M suivant une condition raisonnable, puis passer en revue les points abordés
ci-dessus : commutativité, absorbant, neutre, distributivité, associativité. Commenter.
Solution proposée.
1. On procède comme dans les espaces vectoriels en simpli…ant l’égalité
a + b + a + b = (1 + 1) a + b = 1 + 1 (a + b) = a + a + b + b.
Par ailleurs, si 0 est un neutre additif, on peut à a 2 A …xé écrire 0a = (0 + 0) a = 0a + 0a, d’où en
simpli…ant par 0a dans l’égalité 0 + 0a = 0 + 0a + 0a l’identité 0 = 0a + 0 = 0a. En procédant de même
de l’autre côté, on voit que 0 est un absorbant multiplicatif.
Réciproquement, si o est un absorbant pour , alors
o = oo = o (o + o) = oo + oo = o + o ;
prenant un a 2 A, il vient a + 2o = a + o, d’où par régularité a + o = a. On procèderait de même de l’autre
côté pour …nir de montrer que o est un neutre additif.
2. Le sens (= est clair. Pour l’autre, on regarde le cas n = 2. On peut alors écrire
ab o a o b o ab + o2 ao + o2
8a; b 2 A; = = .
o o o o o o ob + o2 o2 + o2
Le coe¢ cient (1; 1) nous dit que o2 neutralise à droite les éléments de AA, puis les coe¢ cients (1; 2) et
(2; 1) montrent que o est absorbant pour , d’où o = o2
Pour conclure que o est neutre additif, on invoque la régularité de l’addition : à x …xé dans A, simpli…er
par ab l’égalité ab + o + x = ab + x donne o + x = x, d’où en ajoutant x à gauche x + o + x = x + x et la
conclusion x + o = x en simpl…ant par x à droite.
Lorsque les conditions ci-dessus sont réunies, nos injections sont automatiquement des morphismes
additifs.
3. Lorsque n = 1, le produit de Mn (A) est celui de A.
Lorsque n 2, prenons deux éléments a et b et regardons le produit de la matrice ne contenant que
des a par la même matrice où le coe¢ cient (1; 1) est un b. Les coe¢ cients (1; 1) et (2; 1) donnent l’égalité
ab + (n 1) a2 = ba + (n 1) a2 = a2 + (n 1) a2 ,
d’où par régularité ab = ba = a2 = b2 , ce qui montre que ab est constant.
4. Soit absorbant de Mn . Lisons les lignes de l’égalité = A pour une matrice A 2 Mn quelconque :
X
8i; j; ! i;j = [ ]i;j = [ A]i;j = ! i;x ax;j .
x
P
On voit que toutes les multiplications ! i;x sont constantes, mettons ! i;x wi;x ; mais alors ! i;j = x wi;x
ne dépend pas de j. En lisant les colonnes de l’égalité = A , on montrerait de même que ! i;j ne dépend
pas de i, disons ! i;j = ! pour tous i; j. On en déduit wi;j = ! 2 pour tous i; j, de sorte que l’égalité
ci-dessus se réécrit ! = n! 2 .
Réciproquement, supposant les multiplications ! et ! constantes (nécessairement à leur valeur ! 2
commune en !) ainsi que l’identité ! = n! 2 , le calcul ci-dessus montre que la matrice remplie de ! est
absorbante dans Mn .
5. Le sens (= est aisé : mettre que des 1 la diagonale et 0 partout ailleurs.
Les structures A et M1 (A) étant isomorphes, le neutre de M1 donne un neutre pour A. Considérons
u o
à présent un neutre dans M2 . On va le multiplier par des matrices simples pour avoir de
! v
l’information. Commençons par ne mettre que des 1 :
8
>
> u o 1 1 u+o ?
< =
1 1 ! v 1 1 !+v ?
= .
1 1 >
> 1 1 u o u+! ?
: =
1 1 ! v u+! o+v
2
Les coe¢ cients (1; 1) et (1; 2) donnent 1 = u + ! = u + o = o + v, d’où après simpli…cation ! = o et
u + o = 1. Ensuite, on introduit un u :
8
>
> u o u 1 ? ?
< =
u 1 o v 1 1 ou + v ?
= ,
1 1 >
> u 1 u o uo + v
: =
1 1 o v ?
Les coe¢ cients (1; 2) et (2; 1) montre (avec l’égalité 1 = o + v) que o absorbe u. De même, multiplier par
v 1 ? ? ? vo + v
donnerait l’égalité de cette dernière avec et , d’où il suivrait
1 1 ov + v ? ? ?
que o aborbe aussi v. Poursuivons en prenant le carré de notre neutre :
u o u o u o ? ? ? ?
= = = .
o v o v o v ou + vo ? 2o ?
Il en sort 2o = o, de sorte que o est un neutre additif : à x …xé dans A, simpli…er par o l’égalité o + o + x =
o + x (idem de l’autre côté). On en déduit 1 = u + o = u et 1 = o + v = v. Par conséquent, notre neutre
1 0
vaut nécessairement . Pour montrer en…n que 0 est absorbant, on écrit (pour a …xé dans A)
0 1
8
>
> a 1 1 0 ? a0 + 1
< =
a 1 1 1 0 1 ? ?
= ,
1 1 >
> 1 0 a 1 ? ?
: =
0 1 1 1 0a + 1 ?
d’où le résultat en lisant les coe¢ cients (1; 2) et (2; 1).
6. Le cas n = 1 donne la distributivité dans A = M1 (A). Le cas n = 2 donne alors l’égalité des matrices
suivantes pour tous a; b; u; v; ; dans A :
a b u v a b u+ au + a + b + b
+ = = ,
+
a b u a b au + b + a + b
+ = .
En simpli…ant par au et bv, on tombe sur la commutativité de + sur AA.
Lorsque A possède un 1, ces conditions reviennent tout simplement à la distributivité de (la
régularité de + entraînant sa commutativité sur AA A1 = A).
7. Le cas n = 1 donne l’associativité de A = M1 (A). L’associativité du produit de trois matrices A; B; C
de taille n s’écrit
0 1
X X X X
8i; j 1; ai;x bx;y cy;j = [A (BC)]i;j = [(AB) C]i;j = @ ai;x bx;y A cy;j .
x 1 y 1 y 1 x 1
En …xant i et j et faisant varier A; B; C, on tombe sur la condition demandée.
!
On supposose
P àPprésent donné un zéro idempotent. Alors prendre ayant au plus un élément non nul
donne y y y = y y y , ce qui traduit la distributivité de à gauche ; pour l’autre côté, prendre
! réduit à un seul élément a…n d’obtenir P =(
P
) . En…n, prendre
!
et ! contenant
x x x x x x
chacun deux éléments donne l’égalité suivante pour tous scalaires a; b; c; d; u; v; ;
(au + bv) + (cu + dv) = ( a + c) u + ( b + d) v.
En développant puis simpli…ant, il reste la commutativité de bv et cu, donc celle de AAA.
Réciproquement, si l’on suppose ces trois conditions,
P on peut réécrire les deux sommes de l’énoncé
caractérisant l’associativité de Mn sous la forme x;y x x;y y (la commutativité permet de multidis-
tribuer comme on veut).
Lorsque A possède de plus un neutre multiplicatif, ces conditions se simpli…ent pour les mêmes raisons
qu’à la question précédente en " est associatif et distributif" (on récupère au passage la commutativité
du +).
3
8. Toute matrice de M appartient à un certain Mn , il en sera de même pour tout couple de matrices de
M . Ainsi, si l’on veut que les injections Mn ,! M restent des morphismes multiplicatifs, il faut dé…nir le
produit sur M comme celui prolongeant ceux des Mn :
X
[U V ]i;j = [U ]i;x [V ]x;y .
x 1
D’après la question 3, M commute ssi A est constant.
Vues les conditions pour dé…nir M , ce dernier a automatiquement un absorbant : la matrice nulle.
En revanche, toute matrice de M appartient à un certain Mn , donc sera de produit nul contre toute
autre matrice ayant des 0 sur ses n premières lignes et colonnes : puisqu’il existe (si A 6= 0) une telle
matrice non nulle pour tout n 0 (mettre un 1 à la place n + 1 sur la diagonale et que des 0 ailleurs), il
ne peut y a avoir de neutre pour M . En conclusion, M a un neutre ssi A est nul.
La distribituvité et l’associativité de trois matrices données de M s’exprimant dans un certain Mn ,
les questions 6 et 7 s’appliquent : M est distributif ssi l’est (et alors l’addition est abélienne), M est
associatif ssi est associatif et distributif.
En commentaire, on voit dans ce qui précède qu’il est très agréable de disposer d’un neutre additif
multiplicativement absorbant, ce qui est automatique dans les (semi-)anneaux, avec ou sans unité, les-
quelles structures passent de A aux Mn (A) ainsi qu’à M (A) (à l’exception notable de l’unité pour ce
dernier).
Il est par ailleurs remarquable que, en se donnant simplement un 0 idempotent et un 1, la seule
associativité de M implique non-seulement celle de , mais également sa distributivité, ainsi que la
commutativité de l’addition. Ces remarques sont à rapprocher de l’axiomatiques des polynômes.