Apprentissage Maçonnique : Transmission et Langage
Apprentissage Maçonnique : Transmission et Langage
abstraction du langage
Célia Poulet
L’apprentissage maçonnique :
transmission ritualisée et abstraction du langage
POULET, Célia
Université de Provence, LAMES
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Colloque International « Spécificités et diversité des interactions didactiques : disciplines, finalités, contextes »
ICAR, Université Lyon 2, INRP, CNRS, 24-26 juin 2010, Lyon.
par la formation : elle institue le rapport à la spécialisation d’un savoir, que celui-ci
soit strictement formalisé ou non.
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Colloque International « Spécificités et diversité des interactions didactiques : disciplines, finalités, contextes »
ICAR, Université Lyon 2, INRP, CNRS, 24-26 juin 2010, Lyon.
J’ai restreint mon terrain à trois des plus grandes obédiences françaises : Grande
Loge de France, Grande Loge Féminine de France et Grand Orient de France.
1.1.2 D’autre part, d’une logique d'élection. la plupart du temps, un profane devient
maçon parce qu'il a été invité à le devenir, auditionné, et littéralement élu. La
pratique du secret, dévoilé aux initiés, est l’outil de cette logique d’élection, qui
réalise une classification des personnes. Ce qui compte dans l’espace maçonnique,
ce n’est pas tellement l’espace maçonnique par rapport à l’espace non-maçonnique,
c’est plutôt l’invention d’une catégorie de détenteurs du savoir, des d’apprenants par
rapport aux non-initiés. Le secret a un aspect performatif : il invente et entérine la
distinction entre maçons et non-maçons, et de ce fait lui donne une matérialité à
travers l’accès au lieu et surtout au groupe (Bourdieu, 1982).
1.1.3 Enfin, une logique d'amélioration. La compétence maçonnique est avant tout
fondée sur l'idée d'expérience, et d'accumulation d'expérience. Un maçon devient,
dans cette optique, un meilleur maçon à travers la pratique du travail maçonnique
sanctionné par le passage de grades. C’est ce processus de cumulativité des
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On peut par conséquent faire émerger cette structure d’apprentissage en tant que
dispositif pédagogique, comprenant de ce fait des règles de distribution, des règles
de recontextualisation et des règles d’évaluation, chacune d’entre elles dérivant de la
précédente (Bernstein, 1975 ; 2007):
- les règles de distribution départagent le sacré du profane, autrement dit ce que
l’on peut dire ou ne pas dire dans une loge maçonnique ; ces règles de
distribution séparent avant tout les maçons des profanes, par l’effet instituant du
rite.
- Les règles de recontextualisation concernent de la même manière les individus
avant de concerner les savoirs : recomposition des hiérarchies entre les
individus par la logique de déprofanation.
- Les règles d’évaluation : chaque passage de grade est organisé autour de la
présentation d’un travail écrit dont le sujet a été donné quelques mois à l’avance,
qui doit le jour du passage de grade être lu et discuté en public.
1.2 Un espace pédagogique régi par un code de légitimation centré sur le détenteur
du savoir
L’espace d'apprentissage maçonnique est caractérisé par une logique d'élection des
nouveaux membres. N'importe qui peut officiellement écrire une lettre à l'obédience
de son choix pour demander à être entendu (association loi 1901), mais les novices
sont la plupart du temps invités par un membre plus ancien. L'analyse des entretiens
et des observations montre que ce processus de sélection implique ce que l'on
pourrait appeler une « légitimité minimum » pour chaque maçon, créée par ce double
mouvement de l’intérieur vers l’extérieur (la proposition vient d’un maçon plus ancien)
et de l’extérieur vers l’intérieur (par le biais de l’initiation). Quand un individu
candidate pour devenir maçon, il doit dans un premier temps se soumettre à une
série de trois enquêtes, et autres épreuves. Les « enquêtes » correspondent à trois
entretiens réalisés par trois maçons déjà initiés dans le but de déterminer si celui-ci
est un maçon potentiel ou non. Plus tard, les membres de la loge votent, notamment
sur la base des rapports d'enquête, pour décider si le candidat, souvent parrainé, est
un futur maçon ou non. Les critères que les enquêteurs cherchent chez l'enquêté
sont formalisés sur une fiche « guide » réunissant plusieurs critères, souvent à
consonance « morale ».
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relation ne peut que se renforcer avec le passage des grades, dans la mesure où
elle ne peut pas aller en deçà du « capital de légitimité minimum » lié à l’initiation.
Dans cette perspective, comme on l'a dit un peu plus haut, la classification dans
l'espace d'apprentissage maçonnique est avant tout une classification de personnes.
La notion de « membre » est par conséquent une des clés pour comprendre
comment cet espace est construit. Comme Bernstein l'écrit: « une forte classification
crée aussi un forte sentiment de communauté au sein d'un groupe particulier, et par
conséquent une identité spécifique » (1975).
On retrouve également cette idée dans la manière dont les enquêtés parlent de ce
qu'ils étaient, avant et après la maçonnerie. Le parcours maçonnique est présenté
comme pouvant changer quelqu'un sous plusieurs angles.
« Si je n'avais pas rencontré la maçonnerie, j'aurais probablement été, au
mieux, le président du club de lecture de Saint-Rémy, parce que la lecture, c'est
mon assise intellectuelle, c'est ma préoccupation. Mais aujourd'hui,
évidemment, je ne lis plus que ce qui est lié à l'évolution de notre passé.
Aujourd'hui, je ne recherche plus que l'évolution de notre passé. »
« Vous savez, c'est difficile de dire de soi-même qu'on a été en progrès ou non,
mais ça fait trente ans que je suis en maçonnerie... Dix ans après être entrée,
une de mes amies m'a dit « tu as changé, je ne sais pas ce que tu as fait, mais
tu n'es plus la même ». Donc je pense que la maçonnerie, ça apporte quelque
chose aux gens. »
« C'est toujours la même chose. [La franc-maçonnerie] fait prendre du recul par
rapport aux choses. On essaie de ne pas prendre les choses au premier
degré. »
« La maçonnerie peut changer les manières d'être tout particulièrement en tant
que citoyen en mobilisant l'esprit critique. Et en faisant douter. »
Les acteurs considèrent, que la maçonnerie rend différent, mais d’une certaine
manière seulement (processus de re-connaissance) :
« Donc quand la maçonnerie fonctionne, elle agit comme un catalyseur, comme
une réaction chimique, mais les réactions ne sont jamais les mêmes. Peut-être
que ça aurait pu arriver avant […] mais je pense que ça ne change pas les
choses fondamentalement. »
« C'est à dire, un homme peut changer de dimension, il change de proportion
grâce au rituel. Le rituel ne m'a pas changé. Il m'a déplacé de l'intérieur. »
« Récemment, je relisais mes premières planches. Et je sentais qu'il y avait
vraiment un fil conducteur. Je ne vais pas te dire que rien ne s'est passé en 15
ans de maçonnerie, mais je pense que c'est en continuité. »
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Si le lieu reste le même avant et après la tenue maçonnique, le temps n’est plus le
même : les temps de la parole, en particulier, ne s’effectue pas de la même manière
(Bourdieu, 1982).
A l’issue de la présentation d’une planche, qui ne peut pas être interrompue, les
frères ou les sœurs peuvent prendre la parole, pour intervenir sur le sujet traité, en
respectant certaines règles. Ces éléments ont été repérés à la fois dans les
entretiens et dans les observations directes de tenues ouvertes comme fermées au
public :
- la parole doit être dirigée : on ne peut s’adresser à personne en particulier, mais
au vénérable qui siège (et qui est élu), et seulement sur le contenu, pas sur les
positions prises par l’auteur en tant que tel
- la parole doit être limitée : les interventions ne doivent pas se multiplier. Dans ce
contexte, la prise de parole successive est répétitive est vue comme
« bavardage ».
- la parole doit être ordonnée : on ne parle pas sans autorisation et les tours de
parole sont distribués en fonction de l’ordre des demandes.
La loge est le lieu de cette circulation des paroles, et par conséquent, des savoirs.
En ce sens, elle peut être qualifiée d’ « espace public » au sens de Goffman, avec
évidemment toutes les ambiguïtés que ce terme peut soulever sur la question des
loges maçonniques : il s’agit d’un espace fermé, exclusif voire excluant autour de la
notion d’initiation. Mais pour autant, la loge maçonnique fonctionne comme une
scène, avec ses orateurs, son public et ses règles de mise en scène de soi, à cet
élément près que l’appareil symbolique de la scène, qui est partagé par les acteurs,
de manière différenciée dans l’espace social « profane », est ici totalement investi
par les acteurs. Les règles de fonctionnement de l’espace maçonnique n’ont rien
d’implicite : elles sont au contraire sur-symbolisées par le rituel. Cela ne signifie
évidemment pas qu’il n’existe pas de marges de manœuvre dans la circulation de la
parole, mais en tout cas la forme de la tenue maçonnique est réglée, voire régulée
selon un cadrage strict (Goffman, 1973).
L’apprentissage de ces règles est donc d’une certaine manière facilité pour les
nouveaux arrivants, à travers deux éléments au moins :
- explicitation des règles de fonctionnement de l’espace par le rite
- imposition du silence aux apprentis : éviter les « erreurs »
- par conséquent, l’apprentissage des règles, de la forme, se fait surtout par
observation directe des nouveaux venus, observation d’abord non participante.
La régulation de l’espace de parole est règle d’inclusion, d’intégration totale du corps
individuel dans l’espace collectif, dont la forme la plus avancée est sans doute celle
que l’on pourrait qualifier du « conférencier », pour rester dans des termes de
Goffman, à travers lequel s’incarne l’auditoire. L’espace maçonnique est donc lieu de
représentation, sur lequel la métaphore théâtrale de Goffman fonctionne, à cette
différence près que l’altérité « externe» (autrement dit, des non-initiés), si l’on peut
dire, y est exclue. L’initiation s’effectue ici dans tout son caractère performatif :
l’apprenti arrivant ne connaît pas beaucoup plus que le non-initié qu’il était quelques
jours avant… mais il est franc-maçon.
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certaines forces internes, leur donner toute la puissance nécessaire afin qu’elles
agissent sur des centres situés au-delà de l’homme, à les transcender, ce que
ne transmettrait pas le vide.
La question à étudier ici est donc la suivante : comment est effectué ce passage d’un
domaine de l’analogie à l’autre ? On trouve des éléments de réponse dans le
passage suivant, extrait d’une planche intitulée « le feu » :
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Sauf, que le Levier peut s’utiliser de deux façons particulières tout au moins.
L’une avec un levier au bec en forme de sabot, qui sert à faire glisser une
masse quelconque.
Ce que nous constatâmes lors d’une visite à des carrières de pierre, ces traces
sur le sol en forme d’une succession d’ondulations qui marquent la progression
des « cairades » de pierre par poussées successives ; dans ce cas on dit faire
riper. La progression s’exécute par glissements répétitifs, notons par
amusement que le chargement d’un camion à l’autre était fait par les
« rippeurs », ceci avant l’invention des cargaisons sur palettes et transport par
des chariots élévateurs. Dans ce terme nous retrouvons la notion de translation
d’un point à un autre, de fait d’un passage à un autre par une horizontale.
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- Le savoir profane est mobilisé de manière constante, mais toujours à travers une
forme abstraite, c'est-à-dire indépendante d'un contexte particulier. L'expérience
mobilisée sous forme narrative est exclue comme savoir en soi, sauf si elle est
incluse dans la logique de ce qui précède et de ce qui suit, donc devant avoir un
lien avec des éléments abstraits.
Le raisonnement analogique consiste finalement en la recontextualisation d'une
relation entre deux éléments pour l’interprétation. Ce raisonnement est le fil directeur
qui régit les planches. On retrouve la trace de l'auteur dans la manière dont ces
recontextualisations, ces reproblématisations, sont réalisées. Le langage symbolique,
par conséquent, est un outil servant à développer des raisonnements abstraits, au
sens de non narratifs, non dépendants du contexte... ou en tout cas pouvant être
transcontextualisé.
Conclusion
La question que nous avons traitée dans ce texte, pour revenir à la problématique
générale de ce travail, c’est précisément d’essayer de comprendre comment la
pédagogie tacite en maçonnerie peut permettre à des individus aux parcours sociaux
et aux outils socio-cognitifs différenciés de produire un sens commun, et surtout,
comment ces outils s’importent et s’exportent de l’espace maçonnique. En tant
qu’institution collective cognitive, l’apprentissage maçonnique, comme toute autre
institution à dimension pédagogique, transforme la catégorisation entre les individus
et au sein des structures cognitives individuelles.
La réponse n’est donc pas que structurelle : l’analyse des planches nous permet de
voir ce qui s’effectue au niveau cognitif, elle est la trace de l’apprentissage. Dans
l’Intelligence du Social, Berthelot s’intéresse aux schèmes d’intelligibilité qui sont au
fondement des constructions logiques, dépassant par définition les cadres
disciplinaires. Un schème est défini comme « une matrice d’opérations permettant
d’inscrire un ensemble de faits dans un système d’intelligibilité, c’est-à-dire d’en
rendre raison ou d’en fournir une explication » (Berthelot, 1990). Il dénombre six
schèmes, parmi lesquels le schème herméneutique : celui-ci rend intelligible un fait,
un élément A en le mettant en relation avec un élément B qui ferait partie d’un
ensemble sémantique, symbolique commun.
C’est peut être là une forme de compréhension de la pédagogie qui s’effectue en
loge : reposant sur la formalisation (production d’argumentations rationalisées) d’un
type de raisonnement « naturel », l’exercice de production des planches rendu
possible par la structure de l’espace maçonnique permet de construire des textes
assez proches de l’exercice de la dissertation sur la base de compétences
« universelles ». Cela ne signifie pas que tout relève dans les planches du schème
herméneutique, mais que celui-ci est un des éléments qui nous permet de
comprendre comment des compétences et des outils socio-cognitifs individuels
différents peuvent coexister et co-construire dans l’espace de la loge dans l’exercice
d’interprétation.
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Berthelot J.-M. (1990), L’intelligence du social. Le pluralisme explicatif en sociologie,
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Bourdieu P. (1982), Les rites comme actes d’institution, Actes de la recherche en
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Halliday M. (1985), An Introduction to function Grammar, London : Edward Arnold
Maton, K. (2000), Languages of Legitimation: the structuring significance for
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