Éthique Chrétienne : Liberté et Responsabilité
Éthique Chrétienne : Liberté et Responsabilité
Pour qu'il y ait unité de la société, pour que toutes les volontés soient coordonnées et orientées vers une
fin commune, l'autorité s'impose comme une nécessité. Pas de société sans autorité. L’autorité est voulue
pas Dieu lui-même. Jésus déclare à Pilate : « Tu n'aurais sur moi aucun pouvoir, s'il ne t'avait été donné d'en-
haut » (Jn.21,10) St Paul écrit aux Romains : « Il n'y a pas de pouvoir qui ne vienne de Dieu et tous ceux
qui existent, c'est Dieu qui les a établis. » « Celui qui se révolte contre l’autorité se révolte contre l'ordre
établi par Dieu. » (Rom.l3, lss) St Pierre tient le même langage : « Soyez soumis au roi comme à celui qui a la
puissance de Dieu. » (I P.ll) Une seule exception cependant, c'est le cas où le détenteur d'une autorité
abuserait de son pouvoir pour violer la loi ou promulguer des lois injustes, le même Pierre nous dit : « Il faut
obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. » (Act. 4,19) Voir dans ce cas, l'objection de conscience dont l'héroïne
est Antigone - Référence à la loi naturelle.
(En complément sur ce chapitre, relire le Message de S.E. Mgr Albert NDONGMO, évêque de
Nkongsamba à l'occasion du dixième anniversaire de l'indépendance du Cameroun sur la société, le 1er
janvier 97A.\
CHAPITRE II : LES CATEG0RIES DE L’ACTION
: L AGIR HUMAIN
L'objectif de ce cours est d'étudier l'acte humain dans son être et dans sa structure. D'emblée, précisons
qu'il n'y a d'acte humain que parce que l'homme est libre, doué d'une raison et d'une volonté. C'est cette
liberté qui qualifie son acte et fait qu'il soit moral ou immoral. Il n'y a donc d'acte libre que parce que
procédant d'une volonté délibérée. En d'autres termes, l'homme agit de manière délibérée et réfléchie. Son
acte ne doit pas être posé par pur réflexe et ne doit pas être l'expression d'une spontanéité aveugle.
Dans notre compréhension de l'acte humain, si nous trouvons obligés de procéder à un morcellement de
cet acte à la manière d'un chimiste, il ne faut pas croire que les différents moments de cet acte sont aussi
disparates. Au contraire, ils forment une unité concrète et un même mouvement ; une unité qui tient à la fin vers
laquelle tend le mouvement. La réelle diversité des moments qui intègrent l'acte humain total est traversée par
l'unité dialectique qui les pousse vers une fin présente dès le début sous forme « intentionnelle ». De même, il
ne s'agit pas nécessairement d'une répartition chronologique. Le découpage anatomique de l'acte humain n'est
opéré que pour mieux faire comprendre son unité vivante et fonctionnelle. Rappelons-nous que l'intelligence, la
volonté et la liberté sont présentes tout au long du processus.
Si l'on veut saisir l'homme avec le milieu qui le relie et le constitue, on ne peut pas ne pas parler ses besoins,
de ses passions et de ses instincts : besoin de manger, instinct de conservation, instinct de reproduction.
L’homme est ainsi tenaillé par des besoins profonds qui sont d’abord d'ordre biologique. Mais il n'y a pas que
les besoins biologiques. En raison de son psychisme et de sa nature spirituelle, d'autres besoins naissent
en lui : besoin de connaître, d'aimer, d'être respecté, transformer la nature par le travail, de vivre en
communion, bref besoin d'affectivité etc..
La catégorie du besoin doit être pensée comme un sentiment de manque ; un manque non moins fondamental
en l'homme qui prouve qu'il est un être inachevé ou mieux jamais achevé. Louverture de l'homme sur des
besoins innombrables résulte de la présence en lui d'une pensée et d'une affectivité capables de dépasser les
réalités matérielles, sensorielles et mesurables. Cette ouverture est perçue par la pensée moderne en terme
d'horizon qui se découvre, à l'opposé d'une limite, comme toujours plus large à mesure que l'on progresse.
Le besoin ressenti comme un manque et exprimant notre finitude provoque l'impulsion d'un dépassement.
Il faut résoudre ce manque, il faut le combler ou le compenser. L'on ne supporte pas de vivre avec le
manque. D'où la tendance vers...l'orientation vers...comme un ressort tendu vers-. Affirmation de soi dans la
négation de soi. L’affirmation positive de soi est caractérisée par l'impulsion à dépasser le besoin, le besoin
crée un travail, une impulsion. L’affirmation négative de soi est le fait de prendre conscience du manque
et d'en être troublé. Le travail créé par le besoin se situe au cœur de la négativité, le besoin apparaît
comme une menace, une limite interne.
En ce qui concerne le résultat d'un tel travail, s'agissant du besoin biologique, on parlera d'un
assouvissement d'un apaisement.
Mais la victoire est en même temps une défaite. Quand on a faim,
on lutte pour manger et c'est une victoire, un triomphe car on a réussi à surmonter le besoin. Mais une telle
réussite n'est que partielle et limitée. La manière dont la menace est surmontée resurgira dans tous les cas.
Le besoin est assouvi mais pas supprimé et on n'a l'impression d'être enfermé dans une circularité constitué
comme suit : besoin - recherche d'un dépassement - assouvissement - besoin et le cycle se poursuit comme
dans une prison où on tourne en rond. C'est à ce niveau que la notion du besoin appelle une autre
notion : celle du désir.
II - L’HOMME : UN ÊTRE DE DÊSIRS
Alors que le besoin est immédiatement naturel, retourné sur le sujet et se déployant presque de manière
irréfléchie et spontanée, le désir s'inscrit dans la dualité sujet - objet. Le sujet se sait différent de l'objet
qu'il désire. Il y a un Je face à un monde qui lui résiste et avec lequel il faut composer. Existence et
reconnaissance d'une altérité. Pour avoir conscience de l’objet du désir, il faut explorer l'intentionnalité
même du désir et c'est par là que la raison entre en œuvre. Le désir apparaît comme une morsure de
l'absence, creux de la menace. Il crée la tension du je vers l'objet désiré jusqu'à la satisfaction. Autant
on parlait d'un assouvissement du besoin, maintenant il faut plutôt parler de la satisfaction du désir. Mais
cette satisfaction fonctionne tout comme le besoin dans le même cycle d'illusions. Le désir ne se satisfait
que pour renaître de même que l'horizon s'éloigne toujours au fur et à mesure qu'on croit s'en approcher.
La dimension spirituelle de l'être humain fait que chez lui la satisfaction de tout désir, loin de l'apaiser,
engendre une tension vers autre chose, elle révèle un manque plus fondamental. La satisfaction, loin
d'arrêter la pulsion et l'élan vers le bien désiré, ne fait que créer un désir nouveau, sorte d'élargissement de
l'horizon de ce que l'homme peut souhaiter Désillusions et course éperdue à la recherche de nouvelle
satisfactions. Le fait qu'un désir satisfait fait émerger un autre est source d'angoisse et de tristesse pour
l'homme et le pousse à la recherche de quelque chose de plus parfait et de plus plénier. (ex. L'enfant et les
jouets; Don Juan, jamais apaisé par ses conquêtes successives, l'homme et ses relations.)
Seul le désir, contrairement au besoin qui est tourné sur lui-même Peut réveiller l'homme à une relation
personnelle enrichissante. C'est à ce niveau que l'on parle de l'universalité du désir.
Le désir se découvre dans le combat, dans le choc et l'affrontement de deux consciences. Le « Je » est
contesté, contré par l'existence de l'autre. Faire la loi aux choses, c'est très facile mais quand il s'agit de
faire la loi aux autres sujets comme moi, cela devient plus difficile. C'est dans la lutte pour la
reconnaissance réciproque que l'homme se reconnaît lui-même et prend conscience de son identité. Je
désire être reconnu par l'autre comme un « je » Autonome et digne de respect. La seule issue positive à
l'affrontement, c'est une opération réciproque, bilatérale par laquelle chacun des désirs, ne pouvant rien par
la force, accepte de faire sur soi, ce qu'elle exige de l'autre : la conscience désirante s'universalise ; l'atérité
devient constitutive de l'ipséïté ; je me sais à moi-même dans le regard de l'autre. Ce n'est qu'en se
confessant ainsi que l'être de désir peut se trouver libéré et sortir de la prison de la finitude.
L’universalisation du désir est l'autogenèse de la triade Je, tu, nous.
Le désir a partie liée avec la volonté, la volonté se définissant comme l'appétit de la raison. Dès que
l'objet du désir est connu et éclaté par la raison comme un bien, la volonté apparaît alors comme
l'inclination vers cet objet, tendance vers le bien. Pour mieux comprendre le mouvement de la volonté.
i[ faut cependant revoir les différentes étapes de la démarche.
l) I'INTENTION ETHIQUE
L'intention éthique marque le côté volontaire de l'acte. L'acte humain n'est pas posé par hasard, par
inadvertance ou par réflexe. L'homme agit intentionnellement c'est-à dire en vue de. Il est capable de se
formuler à lui-même ou pour les autres les finalités de son agir. L'intention indique ce que l'on veut faire.
Faire quelque chose en vue de... L'intention traduit la fin voulue par l'acte. L'intention est comme l'âme
de l'acte moral surtout qu'elle le traverse de part et d'autre ; on la retrouve au début comme à la fin.
1) LE MOTIF DE L’ACTION
l'intention ne se laisse pas comprendre sans référence au motif mais on ne peut pas confondre les deux.
Alors que l'intention répond à la question: en vue de quoi j'agis de telle sorte ?, le motif répond à la
question : Pourquoi ? Il s'agit de rendre compte des raisons de mon agir, ce par quoi je suis motivé. On peut
être motivé par la haine, par la vengeance, par l'amitié, par l'esprit de solidarité ou de justice. le
motif fait intervenir des notions de valeurs, de vertus ou de nonnes.
2) LA DELIBERATION
Pas d'acte humain sans délibération. La délibération est ce moment où le sujet entre en débat avec lui-
même pour élaborer un choix et le justifier. La délibération fait intervenir les notions de préférence et de
valeurs. Le choix est réfléchi c'est-à-dire fait à partir de certains critères. Dans la délibération, il y a
recherché et débat. On apporte à soi-même des arguments et on les contredit jusqu'à être au clair avec soi-
même. La délibération suppose donc une connaissance ou mieux l'intervention de la raison qui doit nous
éclairer et nous amener à faire le bon choix. S'il y a débat, c'est parce qu'il y a indétermination et parce
que plusieurs possibilités nous sont offertes. Nous sommes donc appelés à faire un choix qui montre que
nous sommes libres.
3) LE CHOIX ET LA DECISION
Après la délibération qui examine, évalue et compare, interviennent le choix et la décision qui viennent
mettre fin au débat intérieur. Il faut aussi distinguer le choix de la décision. Le choix s'opère entre tel ou tel
membre de l'alternative et laisse encore place à une indétermination. C'est la volonté qui va la lever en
décidant. Décider selon son étymologie de-cidere ou de-caedere, c'est détacher en coupant, retrancher ou
trancher. La décision est une autodétermination : je me décide. La décision est dans ce vouloir qui est en
même temps un pouvoir.
La décision suppose une mise en place des moyens. C'est le côté réaliste de la démarche éthique. La
décision implique L'immanence des moyens à la fin sur le plan de L'efficacité. Il ne suffit pas de trouver
des fins mobilisatrices de l'action, encore faut-il se donner des moyens adéquats pour les effectuer. C'est
cela que signifie la règle suivante : qui veut la fin, veut les moyens. S'en tenir aux seules bonnes
intentions, c'est tomber sous l'adage bien connu selon lequel l’enfer est pavé de bonnes intentions. Si la
fin est bonne, les moyens doivent aussi être bons
De tout ce que nous venons de dire, il ressort que la personne humaine a une réelle capacité de
choix ; devant une indétermination, il peut choisir, dire non ou oui. Il s'agit là du libre-arbitre qui
caractérise essentiellement l'homme. Mais il ne faut pas confondre libre-arbitre et liberté.
Le libre-arbitre reste marqué par une certaine finitude. Il est de l’ordre de la contingence et de
l'arbitraire. Autrement dit, le libre-arbitre fait de l'arbitraire. Rien ne peut me dire si le choix que j'opère est
nécessairement bon pour le moment et pour l'avenir. La finitude du libre-arbitre vient de la finitude même de
la raison qui ne peut pas tout connaître. Elle vient aussi du péché, blessure radicale qui a déformé la vision
de l'homme et en a fait un esclave. Ainsi, le libre-arbitre est tout simplement la condition, l'illusion de la
liberté. Pour
que le libre-arbitre devienne la liberté, il faut que le choix opéré porte nécessairement sur le bien, pas un
bien particulier mais un bien universel et vrai. De la connaissance que nous avons du libre-arbitre, nous
pouvons définir la liberté.
2) LA LIBERTE
La liberté humaine n'est pas un donné brut mais une véritable conquête. Pour dire autrement, on pourrait
affirmer qu'elle est une semence donnée à l'homme et celui-ci doit croître avec elle. En fait, il n'y a que
Dieu qui soit véritablement libre et l'homme participe à cette liberté parce qu'il a été créé à son image et à sa
ressemblance. Assimilés par la grâce à la liberté divine, notre liberté humaine doit être en Jésus-Christ,
liberté des enfants de Dieu. Elle nous invite à suivre le Christ dans son obéissance filiale envers Dieu qui
est Vérité et Amour. La grandeur de la liberté humaine se révèle de la façon la plus sublime lorsqu'elle
s'abandonne totalement à la conduite de la grâce et devient assez puissante pour dire à Dieu dans le Christ
le « oui » d'un amour filialement obéissant. La liberté ne consiste pas à dire oui ou non au mal. De soi, il
n'y a liberté que là où la personne, du plus profond d'elle-même prend position en faveur du bien et dans
l'amour. La liberté est ce pouvoir de faire volontairement le bien. La possibilité de faire le mal n'appartient
pas à son essence. La liberté est nécessaire, vraie, infinie, universelle.
3) EDUCATION A LA LIBERTE
Si la liberté est une semence, si elle est simultanément un don et une conquête, si elle est tâche et un
devoir, elle se doit d'être éduquée. Du reste, le libre-arbitre n'est donné à l'homme que pour sa libération. Se
libérer, c'est toujours en même temps et par le même effort s'arracher à ses chaînes et accéder à l'espace
spirituel, C'est pourquoi la liberté suppose une série ruptures. Rupture avec la sollicitation des mouvements
passionnels et les appels de l'instinct rupture avec le sommeil des habitudes et leur automatisme ; rupture
avec le glissement dans la paresse spirituelle ; rupture avec l'orgueil de l'esprit et la tentation de
l'autosuffisance, si dangereuse par sa subtilité ; rupture avec l'obscurité de l'intelligence dont les ténèbres
sont facilement invoquées pour excuser les défaillances de la volonté.
Une telle série de ruptures devrait conduire à l'unité laborieusement édifiée de la personne humaine, à
l'unité morale et spirituelle de l'être, à l'accueil du véritable bien qui envahit l'homme de sa perfection
expansive et l'ouvre en même temps aux autres (caractère universel)" L’ homme arrive ainsi à édifier une
harmonie intérieure où les instincts sont spiritualisés et la poussée de la sensibilité transmuée. La liberté
a finalement un sens et ce sens, c'est son essentielle orientation vers le bien.
CHAPITRE III
CHAPITRE LA LOI
La doctrine contenue dans les pages suivantes se condense en ces trois propositions : il existe nécessairement des
actes qui, par leur objet, sont de soi conformes ou contraires à la nature humaine; or ces actes intrinsèquement bons ou
mauvais sont, non seulement notifiés, mais aussi intimés à la volonté par la « raison naturelle ». ; et la « loi naturelle »
n'est que la formulation des injonctions et des recommandations de la raison naturelle.
Que certains actes soient de leur nature bonne ou mauvaise, indépendamment de toute institution positive, c'est
l'évidence même. Chaque être de la nature a son comportement, adapté à sa nature propre : le végétal à sa manière de
vivre autre que celle de l'animal; et dans le monde animal le cheval se comporte autrement que le lion. Il existe donc
pour la nature humaine douée de raison des actes qui, d'eux-mêmes, conviennent à sa nature, sont intrinsèquement
bons et la conduisent à sa fin naturelle. Ainsi en est-il de tous les actes qui conviennent à sa nature raisonnable (telle
la, domination des passions hostiles à l'empire de la raison) à sa nature (tel le respect des droits d'autrui et un minimum
de solidité sociale), et à sa nature contingente (tel le respect dû à la majesté de Dieu).
Mais, tandis que, chez les êtres dénués de raison, ces actes intrinsèquement bons se réalisent nécessairement sous
la poussée d'une tendance interne inéluctable, chez l'homme au contraire ces actes ne se réalisent que par la libre
tendance de la volonté. Or, celle-ci n'agit jamais sans raison.
Et la raison remplit un double rôle. Celui d'abord d'éclairer la volonté, rôle qui relève de la raison théorique; c'est à
celle-ci qu'il appartient de déceler les actes qui, d'eux-mêmes, perfectionnent la nature humaine. Cette bonté morale se
révèle parfois dès
le premier coup d'œil avec évidence; parfois elle n'apparait qu'après un raisonnement plus ou moins compliqué. Mais
à son tour La, raison pratique
à son rôle, tout aussi nécessaire : celui d'intimer plus ou moins impérativement à la volonté la pratique de cette moralité
intrinsèque que la raison théorique lui a révélée.
Le concept de raison pratique - il faut le souligner dès maintenant - si bien compris par de grands théologiens du
moyen âge, a, peut-on dire, disparu aujourd'hui du langage des théologiens :aujourd'hui, en effet, tout ce qui regarde la
pratique est attribué à la volonté. C'est là une erreur; Car autre chose est la volonté qui est le moteur de la vie morale,
et autre est la raison pratique qui en est le gouvernail. La volonté veut et réalise ce que la raison pratique lui a intimé.
Cette intimation faite par La raison pratique devient ainsi le principe d'ordre qui oriente la volonté vers les fins
qui lui conviennent :rationis est ordinaire in finem, disaient les anciens. Le premier principe de la raison pratique est
l'axiome : bonum est faciendum. Cette expression latine pouvait prêter à équivoque. Si en effet on traduit : « le bien doit
être fait », il faut logiquement en déduire : « tout ce qui est bien doit être fait ». Il vaudra mieux traduire : « quand
vous posez un acte, cet acte doit être bon »; c'est dans le même sens qu'on dira : « vous êtes un être raisonnable;
chacun de vos actes doit être raisonnable ».
La raison dont nous parlons ici s'appelle « raison naturelle », parce qu'elle a pour but de diriger l'homme vers sa
fin naturelle, et parce qu'elle a pour objet les actes qui naturellement sont dans l'ordre moral et ainsi conduisent l’homme
vers cette même fin naturelle.
On pressent dès maintenant ce qu'est la « loi naturelle ». Celle-ci, comme toute loi, est constituée par des
jugements, mais ceux-ci porteront sur la moralité naturelle : la loi naturelle ne peut donc être que la formulation, sous
forme d'impératifs ou de recommandations, de ces directives de la raison naturelle. Si dans le monde physique la loi
naturelle se réalise, en fin de compte, dans une tendance interne des êtres vers leurs fins propres, exécutant les
décrets de la sagesse divine ou loi éternelle, la loi naturelle de l'homme se traduit effectivement dans la tendance de la
volonté vers sa fin dernière, exécutant les décrets de la raison naturelle, émanant à son tour de la sagesse du
Dieu créateur.
Cette loi naturelle, pourvoyeuse de l'ordre moral, a été célébrée à l'envi par la poésie et la philosophie
antique antérieure au christianisme (1).
Saint Paul savait donc qu'il serait compris de ses lecteurs quand il écrivait aux Romains : « Quand » des païens qui n'ont
pas la loi (mosaïque)accomplissent tout naturellement ce que la loi commande, ils montrent que ce que la loi ordonne
est inscrit dans leur cœur (2).
L'identité que nous venons de souligner entre la raison naturelle et la loi naturelle permet de résoudre deux
problèmes relatifs à la loi naturelle : objectivement, la loi naturelle est-elle limitée aux seuls préceptes; logiquement, la
loi naturelle est- elle limitée aux seuls premiers principes de l'ordre moral?
I. D'après le langage courant, la loi naturelle ne s'occupe que des actes obligatoires, ceux qui s'imposent confirme
devoir strict. Et l'on entend par -là les actes dont l'accomplissement est requis confirme moyen nécessaire au maintien de
notre dignité humaine. Tous les autres actes sont classés parmi les actes surérogatoires, matière de conseil.
Cette classification s'impose-t-elle en éthique rationnelle? On a dit plus haut que la loi naturelle, la raison
naturelle est essentiellement principe d'ordre.
Quand on dit rationis est ordinare in fnem, on vise avant tout cette fonction d'organiser nos actes en vue de la
pratique des vertus morales
un sens subjectif, pour signifier la faculté morale inviolable que nous possédons d'orienter, ordinaire, telle chose à notre usage : « j'ai droit à tel salaire ».
Au contraire, dans l'antiquité grecque et latine antérieure au christianisme, dans le droit romain, dans le droit canonique médiéval, le sens du terme
« droit » est objectif; et Le lex ,naturalis s'identifie à, la lex naturalis. Aujourd'hui ce sens objectif persiste à côté du sens subjectif « telle pratique est
contraire au droit naturel »; « la propriété privée est de droit naturel ».qui doit nous assurer notre fin naturelle. Si donc la loi naturelle
nous oriente efficacement vers cette fin, pourquoi des actes d'une grande utilité morale, qui nous orienteraient
excellemment vers notre perfection finale, pourquoi ces actes devraient-ils être exclus du champ d'action de la raison
naturelle? En voici un exemple frappant. En rigueur de termes, la propriété privée n'est pas strictement exigée par la
nature humaine. On peut supposer une collectivité d'hommes gd, renonçant à leur intérêt personnel et décidés à se
dépenser au service d'autrui, vivraient sous un régime de propriété confirme. Mais il faut bien avouer qu'un tel
désintéressement est chose rare : les hommes sont enclins par nature à un minimum d'efforts, et ils ne produiraient pas
assez pour la collectivité s'ils n'y étaient encouragés par l'intérêt personnel; de là la très grande utilité ou la nécessité
morale du régime de la propriété privée. Pourquoi exclure la propriété privée du champ d'action de la loi naturelle?
Mais on peut aller plus loin :sans être nécessaires, sans être très utiles à la fin naturelle, certains actes y contribuent
grandement :telle l'abstinence totale de boissons alcooliques. Pourquoi, derechef, exclure cette pratique du domaine de la
loi naturelle? Pour éviter toute équivoque, on dira qu'un tel acte est requis par les préceptes de la loi naturelle, et que
tel autre est requis par ses instances.
Il faut d'ailleurs ajouter que cette distinction entre préceptes et conseils s'estompe ou même s'efface quand on
descend aux applications concrètes. Au fond, cette distinction se conçoit parfaitement quand on considère le précepte
du dehors et dans l'abstrait, c'est-à-dire comme une règle imposée par le législateur à l'ensemble de ses sujets. Devant
tenir compte de la capacité moyenne des citoyens, le législateur n'impose sous forme de préceptes qu'une partie des
actes qui conduisent l’homme à sa fin naturelle, à savoir Les actes nécessaires ou grandement utiles au bien commun, et
il confie tous les autres au bon vouloir de ses sujets. Mais quand on considère le précepte du dedans, dans son objet
même, et dans le cas concret, la différence entre précepte et conseil perd de sa consistance et même disparaît : tel acte
de mortification, très utile de soi pour le maintien de la vertu de tempérance, devient nuisible pour tel tempérament, et
dès lors contraire à la loi naturelle; tel autre acte, par exemple l'entrée en religion, simple conseil dans l'abstrait peut
s'avérer, selon les cas concrets, soit obligatoire, soit, en sens contraire, défendu par la loi naturelle.
2. Il est reçu dans les milieux scolaires que la loi naturelle se cantonne dans les premiers principe de l'ordre
moral et dans les conclusions qui en sont toutes proches; les conclusions plus lointaines font, dit-on, l'objet de la
science morale; et les applications au cas individuel relèvent de la conscience.
N'y aurait-il pas lieu, ici encore, de corriger cet enseignement classique? Si, en effet, la loi naturelle a pour objet
les actes qui, de leur nature, appartiennent à l'ordre moral, il importe assez peu que, comme on l'a dit plus haut ( 3),
cette appartenance apparaisse immédiatement par simple inspection des termes, ou qu'elle ne se révèle que par un
raisonnement; pourvu que, dans ce dernier cas, les conclusions apparaissent en connexion nécessaire avec les prémisses,
ces conclusions traduisent tout autant que les premiers principes l'ordre naturel des choses. Quand on dit que telle
1
Récemment deux historiens ont retracé dans le détail les origines et les premiers développements du concept de loi naturelle au début
de deux ouvrages considérables :
E.GALAN Y GUTIERREZ, Jus natur oe (Lecciones de càtedra).Valladolid, Meseta, 1954; F. FLÜCKIGER, Geschichte des Naturrecltts.
Bd I Altertum and Frubmittelalter. ZollikonZurich, Evangelischer Vetlag, 1954.
2
Ad Rom. 2, 14-15. - A la notion de loi naturelle se rattache celle de « droit naturel ». Dans le langage moderne, le terme de < droit >
s'entend avant tout dans.
3
Voir supra, p. 22.
opération chirurgicale est contraire à la loi naturelle, cette proposition est loin d'être toujours d'une évidence
immédiate : qu'on se rappelle à quel point les théologiens du début de ce siècle étaient divisés concernant la licéité de
la craniotomie. Et cependant, on proclame, à juste titre, que cette opération est contraire à la loi naturelle.
On peut, je pense, aller plus loin et descendre jusqu'au cas concret, c'est-à-dire jusqu'à une conclusion lointaine
des premiers principes où l'on a dû tenir compte de circonstances concrètes. On dit d'ordinaire que ces dernières
précisions relèvent du jugement de conscience. Nous pensons que ce jugement de conscience, qui par définition est
personnel, subjectif, est précédé d'un autre jugement qui s'attache sans doute au cas concret, mais reste objectif et
impersonnel. S'agit-il, par exemple, de juger de la moralité d'un acte de soi indifférent dont procèdent deux effets, l'un
bon, l'autre mauvais? Les moralistes répondent : pour qu’on puisse licitement poser cet acte, il faut, entre autres
conditions, que l'effet bon compense en importance l'effet mauvais; et pour en juger, il faudra tenir compte des
circonstances du cas concret. Si l'on n'est pas personnellement en cause, on conclura : « dans ces circonstances, on peut
poser cet acte ». Ce n'est donc pas encore le jugement personnel que je formulerai au moment d'agir : « dans ces
circonstances, je puis poser cet acte ». Ce dernier jugement est le jugement de conscience; mais le jugement qui
précède immédiatement et qui, tout concret soit-il, reste encore objectif et impersonnel, pourquoi doit-il être exclu du
domaine de La raison naturelle? Pour y arriver je n'ai recourir à aucune loi positive pour résoudre le cas; j'ai
simplement laissé agir ma raison sur des données d'ordre naturel.
Concluons donc que le domaine de la raison naturelle, de la loi naturelle s'étend jusqu’aux cas concrets, pourvu qu'on
ne sorte pas du domaine de la moralité objective.
Cette conclusion permet d'apprécier la thèse de certains moralistes qui, à la formule actus secundum rationern,
proposent de substituer celle d'actus secundum personam, coril ne répondant plus exactement à la complexité des cas
concrets où la personne elle-même est engagée. A cette même tendance se rapporte celle de la Situations et ltik où sa
Sainteté Pie XII ne voit qu'une modalité de l'existentialisme ( 4). Ces essais se méprennent sur le caractère du ratio
naturalis. La raison naturelle n'est pas je ne sais quel intellect agent conçu, à la manière averroïste, comme l'apanage
du genre humain, planant au-dessus des individus. On l'a suffisamment dit, la raison naturelle n'est autre que la
raison de chaque homme s'attachant à ce qui est « naturel » à cet homme, c'est-à-dire aux actes qui, de leur nature,
relèvent de la moralité naturelle; et il est tout à fait accidentel que la moralité de ces actes apparaisse immédiatement
ou par le truchement d'un raisonnement plus ou moins compliqué par la considération des circonstances objectives de
l'acte.
Pour St Thomas, la loi est une ordonnance de la raison en vue du bien commun, promulguée par celui qui
a la charge de la communauté.
Le propre de la loi est de conduire à la réalisation de certaines fins. Elle se doit de disposer
efficacement les moyens nécessaires à leur obtention. I1 appartient à la raison d'adapter les moyens à la
fin. La loi relève de la raison parce qu'elle est dictée par elle.
Dire que la loi est un fait de la raison ne veut pas dire que la volonté en soit absente. La loi est à la
fois faite de la raison et de la volonté. L'influence de l'acte de la raison se prolonge dans l'acte de la
volonté et réciproquement. La loi exprime un ordre de la raison, une direction à suivre. Elle est un ordre
au sens impératif du terme.
Le bien commun est le second élément de la loi. Le bien commun n'est ni la somme des biens
particuliers ni leur absorption à son, seul profit. Le bien commun n'est pas la somme pure et simple des
biens particuliers, pas plus que la société n'est la juxtaposition inorganique des individus et des
groupements partiels qui la composent. Le bien commun implique une organisation autour d'un principe
d'unité. Le bien commun ne peut non plus être conçu comme l’absorption des biens propres en une masse
indivise à la manière d'un tout qui subordonnerait les parties. Le bien commun parce qu'il est un bien
humain est au service de la personne humaine. On ne peut invoquer la primauté du bien commun pour
4
Discours, prononcé le 18 avril 1952, à la « Fédération mondiale des Jeunesses féminines catholiques », dans Acta Apottolica Sedis, t. 44 (1952), p.
414.
méconnaître les biens individuels (se méfier d'une part des excès d'un individualisme dissolvant et
d'autre part d'un totalitarisme étatique qui asservit la personne)
Dans son contenu, aspect matériel, le bien commun est « l'ensemble des biens nécessaires à la vie
humaine. » Biens aussi bien matériels que spirituels organisés de façon à constituer un milieu qui offre à
l'individu les moyens de réaliser sa vocation humaine. Il comprend les biens publics comme les moyens
de transport les routes les édifices, les services publics, les biens propres coordonnés par l'appareil
politique. Le bien commun est constitué à la fois des richesses de la culture objective (science, technique,
biens économiques, art, langage, institutions sociales, nonnes morales et juridiques) et des richesses de la
culture subjective des membres de la société.
Pris dans son aspect formel, le bien commun n'est autre chose que l'ordre qui coordonne, ajuste entre
eux les différents biens et les oriente vers la constitution d'un milieu favorable à l'épanouissement de la
personne humaine.
Bien commun et bien privé se s'opposent pas. L’un et l'autre profitent de leur mutuelle promotion. La
personne établit une réciprocité d'échanges avec le bien commun qu'elle trouve dans la société et s'en nourrit, en
même temps elle apporte à son tour au patri- moine commun l'irremplaçable richesse due à son originalité
propre et à son initiative libre. (Voir le principe de subsidiarité)
3) LOI ET AUTORITE
Si la loi est un fait de la raison en vue du bien commun, de quelle raison s'agit-il ? La raison de qui ?
Ce qui pose la question de l'autorité. Il faut distinguer pouvoir et autorité . L'autorité est le droit de
diriger et de commander, d'être écouté et obéi d'autrui. Le pouvoir est la force dont on dispose et
à l'aide de laquelle on peut obliger autrui à écouter et à obéir. L'autorité peut être sans pouvoir et
vice versa. Une autorité sans pouvoir est inopérante, un pouvoir sans autorité illégitime. L'autorité requiert
le pouvoir.
Les limites et l'étendue de l'autorité sont fixées par la nature du bien commun. L'autorité n'existe qu'en
fonction du bien commun puisque l'autorité n'a de raison d'être que de diriger les membres de la société
vers la fin commune. L'autorité est nécessaire et peut être considéré comme de droit naturel puisque
l'union active des membres de la société en vue du bien commun implique l'existence et l'exercice d'une
autorité qui soit capable d'assurer cette unité et de diriger les personnes et les groupes vers une même fin.
Mais qui est le détenteur de cette autorité ?
Le véritable détenteur de l'autorité, c'est le peuple. L'autorité est dans le peuple et réside en lui de
manière inhérente et permanente. Ce qui ne veut pas dire qu'il en soit l'origine première (puisque toute
autorité vient de Dieu). En politique, c'est à des représentants du peuple que cette autorité est dévolue et ils
exercent une fonction vicariante. (Voir les cas de l'Eglise et de la famille qui sont tout à fait différents.) En
dernière analyse, l'autorité procède de Dieu comme sa source. Le pouvoir de gouvernement n'est qu'une
participation au gouvernement divin. C'est Dieu ou la loi éternelle qui est le fondement et la source de
toute autorité.
La loi naturelle : Participation de la loi éternelle et expression en l'homme des finalités essentielles de sa
nature.
Participation en l'homme de la loi éternelle. Le législateur qui l'édicte est Dieu et l'homme l'applique
ou y participe.
La participation peut être matérielle : en ce sens que l'être est soumis à la loi sans la connaître, que les
finalités de sa nature déterminent le sens de son activité sans qu'il accède à la prise de conscience de ces
finalités (ce sont les lois au sens impropre du terme)
La participation peut être formelle : la loi n'est seulement la règle immanente et créée de l'activité ; elle est
la finalité consciente d'elle-même ou mieux l'expression par la raison des finalités essentielles de l'être
raisonnable. C'est cette participation formelle, par laquelle l'homme devient à lui-même sa propre
providence, que l'on nomme la loi naturelle ; Lumière de la raison par laquelle l'homme distingue ce qui
est bien et ce qui est mal. Cette lumière n'est autre chose que l'impression de la Lumière divine en nous.
La loi naturelle est l'expression des finalités essentielles de la nature humaine. En tant que être nature
comme toutes les autres créatures, l'homme est porteur d'un ensemble de finalités qui tiennent à son
essence d'homme (C'est la participation matérielle) mais la participation formelle consiste aussi et avant
tout à reconnaître et accueillir le dynamisme hiérarchisé de ses tendances essentielles et les postulations
fondamentales de l'être personnel qu'il est. Ce n'est qu'en second temps et en liaison avec la loi naturelle,
qu'il pourra devenir à son tour créateur d'ordre et législateur. La grandeur et la dignité humaines sont
d'abord faites d'une attitude d'accueil, accueil des valeurs humaines naturelles, accueil de la Valeur
absolue. Cela ne signifie pas que la raison se contente d'enregistrer ces finalités comme de simples
données. La raison est créatrice des valeurs et des lois mais en étant consciente de sa dépendance à une
nature ou à une essence qui s'impose comme une donnée
C'est en fonction des structures mouvantes de la réalité sociale, au sein de laquelle, la personne
réalise sa vocation, des conditions historiques et géographiques, de la singularité inédite de l'histoire
personnelle, que la raison écrira, sur un thème qui est fondamentalement le même, des variations diverses
à l'infini. La loi naturelle ne se découvre pas comme un ciel des idées préexistantes, mais c'est dans le feu de
l'action, par les questions que celle-ci provoque et les réponses qu'elle appelle, que les lignes force qui
la constituent se dessinent
La loi naturelle est la lumière de notre raison qui nous fait discerner ce qui est bien de ce qui est mal. Elle est
une impression en nous de la lumière divine. La loi naturelle n'est pas la loi de mes sentiments, fussent-ils de
mes instincts à bien agir, mais le jugement de la raison droite, en tant qu'il exprime, dans l'ordre moral, la
tendance de la créature raisonnable à sa fin véritable. La loi naturelle comporte deux effets principaux, à savoir
celui de nous faire participer à la loi divine c.-à-d. à la sagesse éternelle et celui d'orienter
nos actes vers leur fin pour notre propre bien et celui des autres.-
Gaudium et Spes N" 16 : « Au fond de sa conscience, l'homme découvre la présence d'une loi qu'il ne
s'est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d'obéir Cette voix qui ne cesse de le presser
d'aimer et d'accomplir le bien et éviter le mal, au moment opportun résonne dans l'intimité de son cœur :
'Fais ceci, évite cela'. Car c'est une loi inscrite par Dieu au cœur de l'homme ; sa dignité est de lui
obéir et c'est elle qui le jugera »'
- Immutabilité :
La loi naturelle a une validité permanente même si elle reste toujours à découvrir, création continuée'
Il y a quelque chose en l'homme qui transcende toutes les cultures, sa nature' Les normes qui expriment la
loi naturelle restent valables tant dans leur signification que sur le plan formel et selon les circonstances
historiques'
- l'élément gnoséologique comme la connaissance que l'homme en a. Celle-ci s'accroit peu à peu au
fur et à mesure que se développe sa conscience morale
B – LA LOI DIVINE
Plan de la divine sagesse qui dirige toute action. Sa promulgation active de la part de Dieu est un acte
d'éternité - tandis que sa promulgation passive, prise de conscience de cette loi par la créature est temporelle.
Cette loi divine est positive parce que révélée par un message explicite de Dieu à l'humanité. La loi divine
éternelle est une loi nécessaire en tant que la norme de l'être entraîne nécessairement la norme de l'agir.
Pour le chrétien, chaque loi du monde n'a force de loi que dans la mesure où elle nous apporte la loi
divine ou trouve en elle son fondement. On peut donc distinguer dans la loi divine éternelle trois temps
forts :
I - Loi primitive
2 - loi mosaïque
3 - loi nouvelle.
1 - La loi primitive (Voir l'encyclique Veritatis Splendor n" 35 à 37) Loi primitive donnée par Dieu à
Adam et Eve au paradis. Il s'agit du tout premier interdit. « De l'arbre de la connaissance du bien et du
mal, tu ne mangeras pas » Le rôle de l'interdit : pointer une impasse en ouvrant toutes les autres
possibilités. Ii homme peut manger de tous les fruits des arbres qui sont dans le jardin sauf le fruit de
l'arbre de la connaissance du bien et du mal. - Dès que tu en mangeras, tu mourras
Ce commandement des origines montre que le pouvoir de décider du bien et du mal n'appartient pas
l'homme - mais à Dieu seul -C'est la prérogative de Dieu uniquement. L'homme à son niveau, en usant de
ses seules forces et de ses seules lumières n'est pas capable de déterminer le bien et le mal.
Cela est dû d'abord à sa finitude. Il est limité dans le temps et l'espace. Il est aussi limité au niveau
de sa connaissance. Ce que je trouve comme bien aujourd'hui peut être mal demain. il y a des mœurs ou
pratiques qui ont été considérées comme valeurs autrefois et qui aujourd'hui apparaissent comme de
véritables maux. Ainsi l'homme est incapable de voir où se trouve le vrai bien et pour toujours
Cela est dû aussi à l'égocentrisme de l'homme. Est-il sûr que ce qui est bien pour moi le soit pour
tous ? Comment atteindre et
reconnaître le bien universel ? Un voleur qui opère recherche assurément son bien mais il le fait au
détriment de celui qu'il spolie.
Seul Dieu peut donc dire avec exactitude le véritable bien de l'homme parce qu'il est éternel (hors
temps et hors espace) et qu'Il est absolument bonté. Pour connaître son bien, l'homme doit se référer à
Dieu. L'homme jouit d'une grande liberté parce qu'il peut comprendre et recevoir les commandements de
Dieu. Il a la latitude de manger de tous les autres fruits des arbres du jardin.
Ce premier interdit assure à la liberté sa réalisation plénière et véritable. La loi de Dieu n'atténue pas
la liberté, encore moins ne l'élimine. Elle la protège et la promeut. L'homme ne verse dans l'esclavage et
dans la corruption que parce qu'il n'a pas respecté la loi. En témoigne le cas d'Adam et Eve,
Dieu étant liberté par excellence ne communique qu'avec des hommes libres. Comment serait-il
possible du reste de communiquer et d'entrer en relation avec un esclave ? A un esclave, l'on donne
plutôt des ordres. Il n'y a pas d'amitié avec un esclave. C'est pourquoi la seule personne d'Israël qui peut
parler avec Dieu en Egypte, c'est bien Moïse, homme libre éduqué à la cour du roi (Pharaon)
Loi et liberté ne s'opposent donc pas mais s'interpellent. Les commandements assurent à
la liberté son assise, son fondement.
Le cadre du décalogue une alliance, histoire d'amour entre Dieu et les hommes. Communion de Dieu et
des hommes, communion des hommes entre eux. Tous les commandements se nouent dans l'unique
commandement de l'amour de Dieu et du prochain. Sans cet amour, ils perdent leur signification réelle et
leur valeur. Plus tard, Jésus fait résumer par un de ses interlocuteurs le contenu de la loi en ces
quelques mots : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cour, de toute âme, de toute ta force, de
toute ta pensée et ton prochain comme toi-même. » (Lc.l0, 25-28). Sans l'amour, l'on sombre dans le
légalisme (attachement et respect minutieux des prescriptions et des rites sans cesse précisés et codifiés,
confusion entre une foi authentique avec la volonté acharnée de se trouver en règle) et le volontarisme
moral.
La loi devient objet de louange et de reconnaissance ; elle fait partie de la prière du peuple.
Le contenu du décalogue
- Dieu Unique : Tu n'auras pas d'autres dieux face à moi. Il n'y a qu'un seul Dieu. Comment concevoir
d'autres dieux ? Ils ne seraient plus Dieu mais des idoles. Respect et amour inconditionnel pour l'unique
Dieu. Tu ne te feras pas d'idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici-
bas ou dans les eaux sous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces deux et tu ne les serviras pas,
car c'est moi le Seigneur ton Dieu.
L idôlatrie consiste à mettre une créature à la place de Dieu. Nous nous fabriquons beaucoup d'idôles qui
ne peuvent que nous rendre esclaves. Dieu veut nous prémunir contre une telle tentation.
- Ne pas prononcer à tort le nom de Dieu. La parole doit être véridique : que votre oui soit oui, que
votre non soit non. Ne pas jurer au nom de Dieu. L'homme a tendance à se servir d'une autorité plus
grande pour faire passer ses désirs ou pour obtenir ce qu'il veut. Refus de se servir de Dieu à d'autres
fins. Ne pas user ou profiter du nom de Dieu. Faire son vouloir sous le couvert de Dieu est malhonnête.
Se servir de Dieu pour atteindre des fins inavouées est malsain. Il faut être honnête dans les relations.
- Respecter le jour du sabbat. Faire mémorial le jour du sabbat en le tenant pour sacré. L'homme
n'est pas un bourreau. Il doit apprendre à se reposer. Reposer, c'est se poser de nouveau prise de
distance par rapport à l'œuvre accomplie. L'homme ne saurait se réduire ou se confondre avec son œuvre.
Le sabbat signifie aussi action de grâce, prière de louange et de reconnaissance pour tous les bienfaits
accomplis
Si ces trois premiers commandements concernent les relations de l'homme avec Dieu, il faut reconnaître
que leurs avantages ne sont pas orientés vers Dieu mais vers l'homme. Une bonne relation de l'homme à
Dieu empêche l'homme de sombrer dans l'esclavage et ne peut que le rendre libre et heureux.
- Honore ton père et ta mère afin que tes jours se prolongent su la terre que te donne le Seigneur
ton Dieu. Commandement de transition entre les relations des hommes avec Dieu et les relations des
hommes entre eux. Ce sont les parents qui assurent cette transition. La vie que Dieu nous donne passe par les
parents. A cause de leur rôle de médiateurs, ils méritent honneur. (Voir Ecclésiastique 3, l-16). Le seul
commandement qui soit assorti d'une promesse : afin que tes jours se prolongent sur la terre. Honorer les
parents, ce n'est pas pour leur bien, mais pour notre propre bien. C'est nous qui en sommes les
bénéficiaires
- Ne pas commettre de meurtre : Respect inconditionnel de la vie sous toutes ses formes. Interdiction
absolue de supprimer la vie à quelque niveau que ce soit. Le meurtre a bien de noms et des formes.
Pourquoi l'interdit du meurtre ?
* La vie humaine est le fondement de tous les biens possibles, la source et la condition nécessaire de
toute activité humaine et de toute communion sociale.
* L'homme est l'égal de tout autre homme. Aucune personne ne peut s'attribuer le droit de vie et de
mort sur les autres à moins de se prendre pour le Dieu créateur
Tout homme est icône de Dieu. ... tout ce que vous faites à un de ces petits, c'est à moi que vous l'avez
fait...M.2s, 40)
- Tu ne commettras pas d’adultère : péché secret péché du sexe ; une insulte faite à la noblesse de la
sexualité, à la dignité de l'homme et à la grandeur du mariage.
L:adultère est comme un meurtre, c'est pourquoi les deux commandements se suivent. Le marié
anéantit son conjoint quand il se donne à une autre relation.
Ce commandement s'élargit à tout rapport sexuel désordonné : inceste, homosexualité, fornication, bestialité,
masturbation. Il s'agit d'un commandement sur la chasteté, la loi de la pureté, la manière avec laquelle je
regarde l'autre. Le corps y occupe une place importante ; ce corps ne doit pas être considéré comme un objet
de plaisir. Le corps est le temple de Dieu, c'est une personne dont il n'est pas permis d'en jouir arbitrairement,
ni sur soi, ni sur les autres. Il ne se donne que dans un amour irrévocable scellé dans l'institution mariage
avec un amour partagé, stable, fidèle, exclusif et fécond.
- Tu ne voleras pas : Ce commandement concerne surtout le rapt humain. ce n'est qu'avec le temps qu'on
l'a étendu à tout acte de vol en réduisant le dixième commandement au simple désir intérieur. Autrement
dit, ce commandement ne vise pas le vol en général, mais le rapt d'homme, enlèvement d'un homme libre.
Le cas typique est celui de Joseph vendu par ses frères. Il s'agit de l’interdiction de toute forme
d'esclavage, de manipulation de personne, de toutes formes d'aliénation exploitation ou oppression de
l'homme par l'homme. Refus de toute torture. Les êtres humains ne sont pas des marchandises qui se
vendent et s'achètent comme des esclaves ou des objets.
- Pas de témoignage mensonger. Interdit de travestir la vérité dans les relations avec autrui. Interdit de
tout mensonge. Dieu est Vérité et source de toute vérité. Son disciple doit par conséquent vivre dans la
vérité. Se montrer vrai en ses actes et dire vrai en ses paroles en se gardant de la duplicité et de
l'hypocrisie. Les hommes ne peuvent vivre ensemble que s'il y a une confiance réciproque. Le mensonge,
toute parole ou attitude fausse détruit l'honneur et pervertit les rapports sociaux. Toute notre vie est un
procès. Chacune de nos paroles, chacun de nos silences ou actes est un témoignage hypocrite ou franc sur
soi-même, bienveillant ou empoisonné sur notre prochain. L’honneur, la réputation de l'autre sont enjeu.
Celui-là ment qui, ayant quelque chose dans l'esprit, exprime autre chose par la parole ou un signe
quelconque. Le mensonge consiste à dire le faux avec l'intention de tromper. Le faux témoignage ou le
parjure compromettent gravement l'exercice de la justice et de l'équite. La médisance, la calomnie
détruisent la réputation et l'honneur du prochain. St Paul range le mensonge dans le registre des meurtriers
parce que c'est une œuvre diabolique, le diable étant le père du mensonge
- Tu ne convoiteras pas ce qui est à ton prochain. Interdit de toute espèce de convoitise ou de
concupiscence. Ce neuvième commandement et le dixième peuvent être confondus puisqu'ils parlent tous
deux de la convoitise. Mais suivant la tradition catholique, le neuvième proscrit la concupiscence charnelle
alors que le dixième interdit la convoitise du bien d'autrui.
La concupiscence désigne toute forme véhémente de désir humain. La convoitise, ce n'est pas le
fait d'admirer, ni même envier au sens d'un désir spontané. Elle est du domaine de l'action, le cœur qui
déborde en acte, le désir qui se fait acte en vue de s’approprier ce qui appartient à l'autre.
Pour lutter contre cette tendance, contre les désirs, il faut purifier son cœur, le cœur étant le siège de la
personnalité morale. « C'est du cœur que viennent intentions mauvaises, meurtres, adultères et
inconduites » (Mt. 15, l9). Heureux donc les cœurs purs car ils verront Dieu (6ème béatitude) Lutter
contre la concupiscence de la chair et les convoitises désordonnées par la vertu de la chasteté, la pureté de
l'intention et la pureté du regard.
- Ne rien convoiter de ce qui est à ton prochain. Ce commandement dédouble et complète le neuvième.
Interdit de convoiter le bien d'autrui. Proscription de l'avidité et du désir d'une appropriation sans mesure des
biens terrestres. Condamnation de la cupidité déréglée née de la passion immodérée des richesses et de
leur puissance. L'envie à l'excès du cœur humain est un vice capital. De l'envie naissent la haine, la
médisance, la calomnie. Ce commandement détermine le droit de propriété, un droit qui est un élément
majeur du droit à la liberté. Mais ce droit à la propriété privée n'est pas un droit absolu. Il est en
dépendance et au service de la destination universelle des biens de la terre. Tous les hommes ont le droit
d'avoir une part suffisante des biens de la terre pour eux-mêmes et pour leur famille. « Quant à celui qui se
trouve dans l'extrême nécessité, il a le droit de se procurer l'indispensable à partir des richesses
d'autrui. ) (G.S n° 69) Devoir de solidarité à l'égard des plus démunis.
Eric Fuchs, « L: Ethique du sermon sur la montagne » , in Actualiser la morale, Mélanges offerts à
René Simon, Cerf,1992)
Les béatitudes ou le sermon sur la montagne. Jésus porte la loi à sa perfection. Parole définitive du
Père, révélation dernière et complète. Jésus enlève à la loi mosaïque sa fonction médiatrice : il est
l'unique médiateur entre Dieu et les hommes. Celui qui transgresse la loi peut être sauvé (la femme
adultère, le bon larron, le fils prodigue) parce que le Christ lui fait grâce c'est-à-dire qu'il le justifie, le
rend juste. La force rédemptrice du Christ est plus puissante que la force de l'accusation de la loi. Les
exigences de la loi du Christ ne sont pourtant pas moindres mais plus hautes et plus radicales que celles de
l'A.T.
L’accomplissement de la loi n'est qu'une conséquence de l'union à la croix du sauveur. Ce n'est pas
seulement de l'observance de la loi que vient le salut mais d'abord du Christ mort et ressuscité. La croix
est l'accomplissement authentique de la loi. La loi, bien comprise, est une autre expression de la grâce
et de l'amour de Dieu. Avec la loi seule, sans la grâce de Dieu, personne ne peut être sauvé. Avec ses
seules forces chamelles et naturelles, l'homme ne peut pas observer la loi dans son intégralité. La loi veut
par ses interdits préserver du péché en même temps qu'elle révèle l'essence propre du péché qui est le
refus de la volonté de Dieu. La loi est ce pédagogue qui nous mène vers le Christ.
La loi du Christ n'est pas une simple volonté imposée du dehors, mais une poussée intérieure de la
grâce du Saint-Esprit. Par son incorporation au Christ, le chrétien porte en lui la loi de Dieu. La vie
chrétienne est une suite du Christ, une vie dans le Christ. La loi nouvelle est inscrite dans le cœur des
hommes par l'esprit (He.8,10; Jér.31,33) L’essentiel de la loi nouvelle, c'est le renouvellement des
sentiments et du cœur de l'homme par la grâce de l'Esprit Saint. Il dispose le cœur aux actions bonnes -
élan et poussée intérieure de la vie nouvelle vers une croissance toujours plus grande. L'homme sous la
grâce de Dieu accomplit la loi, non comme esclave de la loi, mais librement. Le primordial, c'est l'être-
dans-le Christ par la grâce de l'Esprit.
La loi nouvelle est donc Loi de grâce - Loi de vie - Loi de liberté
Les béatitudes font écho, dans l'économie de la nouvelle alliance, au don de la loi par Moïse au peuple de
l'alliance ancienne. Comme Moïse, Jésus libère son peuple, le guide et lui donne la loi qui Le maintiendra
dans l'alliance de la liberté.
Le Smt (Sermon sur la montagne) s'ouvre sur l'énoncé d'un don et d’une promesse, celle du bonheur
exactement comme le décalogue qui s'ouvrait par l'affirmation de la liberté offerte par le Seigneur à son
peuple. Les béatitudes définissent la condition des disciples, ceux à qui elles s'adressent et qui seuls
peuvent comprendre la nouvelle interprétation de la loi par Jésus. Les disciples de Jésus sont ceux qui
reçoivent et croient à la promesse paradoxale du bonheur au cœur de la détresse. Ceux qui perçoivent
dans tout ce qui fait échec à leur quête de bonheur un appel à le recevoir comme un don. Ceux qui ne
s'inclinent pas devant la fatalité du malheur, ni devant le volontarisme moralisateur de ceux qui pensent le
bonheur en terme de mérite. La promesse de Dieu est la condition qui rend possible une autre appréciation
de notre vie. Dieu appelle l'homme au bonheur et il le lui donne dès maintenant en situant sa vie dans le
double refus de la fatalité et du moralisme utilitariste. C’est en situant dans cet espace nouvellement créé
que l'homme peut entrer dans une nouvelle compréhension de loi. Adossés à la promesse, les disciples du
Christ peuvent entendre et comprendre le sens de la Loi.
La loi, dans un premier sens, peut signifier un code : « il vous a été dit... » Ce code doit être
radicalement respecté puisqu'il est indispensable à la vie sociale et personne ne peut se sentir dispensé de
ce devoir élémentaire. Mais le Christ introduit une distinction capitale : « Moi je vous dis... » La loi comme
code social, pour respectable qu'elle soit, ne peut être mise sur le même plan que la loi comme absolu
éthique, celui-là même que Jésus institue. La distinction que fait Jésus, n'a pas pour but d'opposer au
code une autre loi, plus difficile, destinée à quelques spirituels de haut vol, mais il s'agit surtout de faire
comprendre ce que pointe en vérité le code, comme sa source et sa limite critique. Sans référence à
l'absolu qui le fonde, le code sombre dans l'utilitarisme vulgaire, ouvrant à toutes les hypocrisies. Nous
ne pouvons donc pas nous contenter du code car la validité de ce dernier, bien que réelle, est fragile, parce
que menacée de n'avoir d'autre justification que de gérer des égoïsmes juxtaposés. C'est pourquoi il faut le
réenraciner dans l'exigence éthique absolue qui le fonde.
Cette exigence éthique absolue, c'est Dieu lui-même. Le Smt est l'autoportrait du Christ. La foi au
Christ constitue l'élément dynamique le plus profond de la loi évangélique. La foi est la première des
vertus théologales car elle régit toutes les autres vertus. Elle pénètre à l'intérieur des comportements du
chrétien et touche à tous les domaines particuliers et concrets. La foi transforme le croyant dans son être et
dans sa conduite pour faire de la vie chrétienne une vie dans le Christ. D'où l'orientation et la dimension
christologiques de la vie chrétienne. Parce que la loi nouvelle est christologique dans tous ses éléments,
elle contient un programme complet de vie chrétienne. Charte de la vie chrétienne, elle en est aussi le
modèle et la règle parfaite parce venant du Christ qui parle avec autorité. En effet, le Smt est revêtu de la
pleine autorité de Jésus. Le Christ y apparaît comme le Maître de la sagesse divine qui se révèle lui-
même dans son enseignement et qui y accomplit tous les enseignements moraux épars dans les Ecritures.
Ce Smt est comme une incarnation du Christ parlée et vécue. Parlée parce que nous y entendons
directement le Verbe de Dieu" vécue parce que cette parole réclame d'être mise en pratique avec le secours
de la grâce vivifiante qu'elle contient pour la foi. C'est une parole qui veut s'incarner en nous. Une
parole qui a force de loi parce qu'elle offre à notre intelligence une participation à la sagesse divine.
- La dimension d'intériorité
La visée du cœur : Le Smt passe d'une justice située au plan des actes extérieurs à une justice qui
pénètre au niveau du cœur de l'homme entendu comme ce fond où se forment ses actes, ses sentiments et
ses pensées. Jésus lui-même dira que c'est « du cœur que procèdent mauvais desseins, meurtres,
adultères, débauches, vols, faux témoignages, diffamations. Voilà des choses qui rendent l'homme impur »
(Mt. I 5, I 9) Le Smt ramène donc l'homme à son cœur comme à la source des paroles et des actions.
Béatitudes des cœurs purs. Alors que la loi ancienne règle les actions extérieures, la loi nouvelle règle
directement les actes intérieurs. Cette loi nouvelle est intérieure par l'action de l'Esprit Saint qui l'inscrit
dans les cœurs. Par suite, la relation au Christ s'intériorise également. Jésus devient le Maître intérieur
qui nous communique par son Esprit les vertus et les dons à partir de la foi en lui et de la charité qui
procède de lui.
Action effective et concrète : L’écoute de l'enseignement du Christ ne sert à rien sans la mise en
pratique, sans l'action effective et concrète. Ce serait comme si l'on construisait sur le sable. On distingue
les vrais prophètes des faux par les œuvres qu'ils produisent, les fruits qu'ils portent. Il ne s'agit pas
seulement d'une morale de l'intention. L'amour, ce sont les actes d'amour. L’homme est envisagé dans le
Smt comme une unité du cœur et de l'action. A ce propos, il faudrait se méfier d'une certaine
interprétation protestante qui met moins l'accent sur les œuvres de la foi. Dans l'action concrète, l'homme
s'engage avec tout ce qu'il est, corps et âme, chair et esprit conscient et inconscient dans une unité
personnelle et globale. C'est là que l'homme se fait être bon ou mauvais devant Dieu et les hommes.
Orientation vers le prochain : Le Smt conduit à l'amour du prochain marqué par une sorte de loi de la
surabondance. Peut-être l'exposé sur la justice nouvelle commence par des préceptes négatifs mais tout le
passage monte vers des préceptes positifs qui réclament la surabondance : quelqu'un veut-il prendre ta
tunique, donne lui ton manteau, aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs... La loi de la surabondance
constitue la nouveauté de la justice évangélique, capacité de dépasser les limites qui séparent les
hommes. Le sens du mot « prochain » va en être transformé à la manière de la parabole du bon samaritain.
Le prochain n'est plus celui est proche, mais celui dont on s'approche, dont on se fait proche en l'aimant
C'est le principe moteur de l'universalisme évangélique. Le prochain, c'est moi, chaque fois que je
m'approche de celui qui a besoin de moi, à l'image du Christ qui s'est approché de moi. L'amour véritable
du prochain est à l'image de la Bonté du Père « qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les
bons ». L’amour ne choisit pas se bénéficiaires, autrement dit, il vise autre chose que l'intérêt et l'utilitaire.
Deux grandes affirmations du Smt règlent notre attitude envers le prochain :
Ne pas juger : Reconnaissance du mystère irréductible d'autrui. Dieu seul peut être juge. La tentation
humaine consiste à établir notre qualité en disqualifiant autrui. C'est un jeu mensonger. Ou bien nous
oublions la poutre qui est dans notre œil pour mieux nous faire valoir, ou bien nous ne voyons plus
qu'elle, et refusant de l'ôter, nous nous mentons à nous-mêmes. Pas plus qu'autrui ne peut être réduit à la
paille qui est dans son œil, nous ne sommes tout entier compris dans la poutre qui obstrue notre regard. La
vérité de l'autre comme de nous-mêmes est en Dieu seul. En jugeant, nous sommes condamnés soit à
l'hypocrisie soit à la culpabilité.
La règle d'or: « Tout ce que vous désirez que les autres fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour
eux. » (Mt.7, 12) Cette règle d'or indique ce que peut être un authentique souci d'autrui qui se refuse à tout
jugement. Pour comprendre autrui, il faut se demander comment on souhaiterait être compris de lui, L'amour
vrai n'est pas idéaliste, il ne projette pas sur autrui des rêves de perfection. Il intègre dans la pensée d'autrui la
simple réalité de ses propres besoins. Si mes besoins ne sont qu'intéressés et égoïstes, je ne devrais pas
attendre d'autrui autre chose qu'un traitement objectivant, motivé par la seule recherche de l'intérêt. A
l'inverse, si je sais me reconnaître dans le besoin d'aimer et d'être aimé, d'être pardonné et compris, alors
autrui deviendra pour moi précieux et estimable. Mes relations aux autres révèlent immanquablement les
valeurs auxquelles je suis attaché.
- Loi de correspondance entre l'amour du Père et l'amour du prochain
« Si vous pardonnez aux hommes leurs manquements, votre Père céleste vous pardonnera aussi ... Si
vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père céleste non plus ne vous pardonnera pas vos
manquements... Ne jugez pas (votre prochain), pour n'être pas juges (de Dieu) ... Autant de phrases à
travers lesquelles s'exprime la correspondance établie entre l'amour du prochain et l'amour du Père.
L'amour du prochain est orienté vers l'amour du Père et réciproquement. L'amour du prochain suppose
l'amour du Père en nous comme sa source, son modèle et comme son terme signifié par la promesse du
Royaume des cieux. L'amour qi vient du Père produit en nous l'imitation et retourne vers le Père dans la
louange.
Il s'agit des lois édictées par ['homme soit pour l'Eglise, soit pour les sociétés civiles. En ce qui
concerne les lois de l'Eglise, voir le cours de droit canonique. Pour le reste, nous nous contentons ici de
donner quelques considérations.
Les lois humaines ne sont pas superflues. Elles organisent le mieux-vivre-ensemble dans la société.
S'inscrivant dans le domaine temporel, elles exigent obéissance- L'homme en a besoin pour son
développement moral et pour sa maturation. Ces lois avec leurs moyens de coercition sont un moyen
d'éducation indispensable à notre faiblesse humaine et une sauvegarde contre la commune malice. Même si
ces lois peuvent être imparfaites en elles-mêmes, même si elles n'ont pas la même clarté, ni la même
certitude que les lois divines, elles nous engagent cependant.
*Que penser d'une loi qui commande l'impossible ou d'une loi injuste ?
Les lois justes obligent en conscience, en raison de leur justice intrinsèque qui peut être prouvée par
leur concordance avec la loi naturelle ou la loi divine.
Par contre, les lois injustes n'obligent pas en conscience car il leur manque le fondement même de
l'obligation qui est la justice. Dans ce cas, il faut voir ce qu'on appelle l'objection de conscience. (Revoir
à ce propos Antigone) Par ailleurs, le devoir d'obéissance à la loi ne dépend pas de la vertu du chef. Il est
lié à l'autorité légitime de celui qui ordonne et à la justice de ce qu'il ordonne.
L’obligation d'une loi humaine porte directement sur la prestation extérieure et seulement indirectement
sur les sentiments internes de l'exécutant. Cela ne veut pas dire que la loi regard uniquement l'acte
extérieur sans s'intéresser aux sentiments profonds. Dans chaque loi, il faut considérer l'intention de fait du
législateur, mais surtout le but dernier poursuivi par la loi. (Visée éthique)
La loi vaut pour la majorité. Elle ne doit pas imposer des choses inaccessibles à la plupart des personnes
tels des actes héroïques.
La loi civile peut, pu crainte d'un plus grand mal, tolérer certains maux, sans pour autant les déclarer
licites - on parle alors des lois permissives - Mais il ne faut pas considérer pour moralement permis ce
qui est juridiquement tolérer.
Il reste que le but visé par la loi humaine est en premier lieu le bien commun (Etat culturel de la
communauté, paix intérieure et sécurité, protection des biens temporels, justice sociale, protection des droits
inaliénables des personnes etc.)
*L'interprétation de la loi
Les lois ont besoin d'être couramment réinterprétées car les circonstances changent. En plus, même le
législateur le plus habile ne peut prétendre formuler des lois et les ordonner entre elles avec tant de
clarté qu'aucun doute ne puisse jamais surgir à propos de leur sens ou de leur clarté. Il y a toujours des
obscurités éventuelles.
Le fait de l'interprétation est celui des juristes, mais il faut toujours tenir compte - du texte - du
contexte - les lieux parallèles - le but - les circonstances - le motif - la ratio legis etc.
L’unanimité morale des interprètes fournit une certitude morale sur la justesse et la valeur juridique
d'une interprétation.
Par ailleurs, la force de la coutume constitue une excellente clé de l'interprétation de la loi.
Conditions pour qu'une coutume ait force de loi :
- Qu'elle soit raisonnable c.à.d. ne soulève aucune objection majeure et qu'elle s'avère utile au bien
commun.
- Qu'elle existe déjà depuis un certain temps. En fixer la durée requise.
- Qu'elle ne soit pas récusée par le législateur.
L’Epikie est une interprétation de la loi en situation non selon la lettre mais selon l'esprit de la loi.
Pour St Thomas, l'épikie est une vertu, fille de la prudence et de l'équité. L épikie ne veut pas
contourner la loi, mais l'accomplir d'une façon plus parfaite que la lettre ne le demande. L’épikie délivre
d'une fausse servitude de la lettre de la loi et d'un égoïsme confortable, promeut l'esprit de vraie liberté.
Les lois universelles obligent tout le monde quel que soit l'espace ou le temps. Mais il y a des cas
d'excuses d'une loi. (Voir les cas des étrangers, privilège de l'extraterritorialité). Voir aussi le cas de
l'ignorance invincible, ignorance non coupable. Mais elle n'est pas à confondre avec l'ignorance non
invincible, résultat d'une ignorance coupable, ignorance affectée qui ne veut pas savoir.
La forme la plus claire est l'abrogation totale ou partielle par le législateur lui-même. Mais une
ordination légale postérieure abroge les lois antérieures, pour autant que celles-ci sont incompatibles avec la
nouvelle. De même, une loi cesse automatiquement dès qu'elle a perdu sa raison d'être, quand elle n'a plus
de sens pour la communauté ou quand elle est nuisible.
En quelques siècles, nos sociétés se sont construites sur la conquête des libertés. Libertés religieuses avec la
Réforme, libertés de la science avec Galilée, libertés philosophiques avec les Lumières, libertés politiques avec
les révolutions contre le monarchisme, le colonialisme.
Mais très souvent, on a eu comme l'impression que ces conquête des libertés s'accompagnaient d'un
déclin des lois. Les lois sont bafouées ; elles sont de moins de moins aimées ; on les juge de tyranniques.
Loin de protéger, elles apparaissent comme des contraintes, des fardeaux. D'où le rapport loi et liberté qui
devient difficile à tenir. Peut-on cependant se passer des lois ? Peut-on concevoir une cité sans lois sans
risque de verser dans la barbarie ? Ne faut-il pas des lois pour faire un homme, une cité ?
Comment une loi donnée au sujet pour le bien du sujet lui-même peut-elle se pervertir en loi
d'asservissement ? Comment ne pas comprendre que les lois soient formulées pour notre propre bonheur ?
La loi en général doit être une loi d'amour et le christianisme nous le révèle fort bien. Le grand
commandement annoncé par Jésus-Christ est en effet celui de l'amour ; un amour désintéressé pour Dieu
et pour le prochain aimés pour eux-mêmes et non en vue d'un quelconque intérêt ; un amour dont la mesure
est d'être sans mesure, sans limites. Cet amour est œuvre de Dieu, résultat d'une initiative de l'amour divin.
Le premier but de la loi est de structurer l'homme et de le libérer de toutes sortes de servitudes liées autant
au péché qu'à l'autosuffisance. La loi se présente à l'homme comme une nécessité liée à son épanouissement. Si
tu veux être heureux et te réaliser, il faut suivre la loi. Une loi qui perd son caractère extérieur et devient comme
une voix intérieure invitant l'homme à être maître de ses décisions.
La loi permet également la socialité puisqu'une société a besoin d'elle pour unifier les volontés
souvent divergentes. Elle garantit à tous les membres un ensemble de conditions favorables à l'exercice de
leurs libertés. Elle cherche à établir la justice sociale et l'ordre public.
CHAPITRE
On a entendu jusqu'ici la voix de la nature nous appelant à l'honnêteté morale naturelle, à la conformité de notre
vie à la « raison naturelle »ou– si l'on veut intervertir les termes de la formule – à notre « nature raisonnable ».
Mais voici une autre voix, celle du Christ dans son sermon sur la montagne, la charte de la loi nouvelle :«Soyez
parfaits, comme votre Père céleste est parfait » . Nous ne sommes donc plus seulement de la famille humaine, nous
sommes introduits dans la famille divine, puisque nous sommes les enfants du Père céleste. Dieu, en effet, ne s'est pas
contenté de créer notre nature humaine, il a voulu l'ennoblir en lui communiquant quelque chose de sa propre vie
divine i partager son bonheur, le voir face à face, comme il se voit, sans écran, sans voile, l'aimer comme il s'aime
lui-même, nous permettant de vivre en lui du fait qu'il vit en nous:(Demeurez en moi, et moi en vous ».
C'est à cet effet que Dieu envoya son Fils sur terre. Devenu notre frère en nature humaine, le Christ nous rend «
participants de la vie divine ». Etant tous appelés à la même vocation d'enfants de Dieu, nous constituons une nouvelle
famille, le corps de l'Eglise dont le Christ est le chef. « Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres du Christ? »
En effet, nous avons été tous réunis dans un seul corps par le baptême .Intégrés de la sorte dans la famille divine,
dans le corps mystique du Christ, nous devenons les « héritiers de Dieu et les cohéritiers du Christ du». Et, « parce que
vous êtes fils, poursuit saint Paul, Dieu L envoyé dans vos cœurs l'Esprit de son Fils... Ainsi, tu n'es plus esclave, tu es
fils, et sin tu es fils, tu es aussi héritier, grâce à Dieu » .
La règle de la vie chrétienne est donc notre filiation divine. C'est dire que notre vie est chrétienne dans la
mesure où nous nous comportons en fils adoptifs de noue Père céleste.
Or, comment, concrètement, se réalise en nous cette adoption divine? C'est là J’œuvre du baptême qui infuse en
nos âmes la grâce sanctifiante. De même qu'en éthique rationnelle la règle de moralité est notre propre nature
exprimant ses exigences et ses invitations par la voix de la raison naturelle, de même en éthique spécifiquement
chrétienne la règle de moralité est cette « nature surnaturelle »ou grâce sanctifiante exprimant px la voix du Christ les
exigences et les invitations de notre condition d'enfant de Dieu.
Ce n'est pas l'endroit d'instituer ici tout un traité sur la grâce sanctifiante ou grâce habituelle; il est cependant une
question de terminologie qui permettra d'apporter d'utiles précisions. La grâce habituelle est-elle une disposition
habituelle opérative ou simplement estimative, comme I ‘est, par exemple, la beauté corporelle, qui n'a rien d'opératif? Si
l'on urge certains textes du Christ : «Je suis la vigne, vous êtes les sarments » , on conçoit tout naturellement la grâce
comme un habitus opératif, sève qui répand dans les membres du corps mystique du Christ la vie divine pour y faire
germer des actes surnaturels. Toutefois, certains théologiens qui affectionnent le parallélisme entre l'ordre surnaturel et
l'ordre naturel disent volontiers: de même que, dans l'ordre naturel, la « Nature » n'est point pour elle-même principe
immédiat d'action, mais l'est grâce à ses « facultés », de même cette « nature surnaturelle » ou grâce habituelle n'est
principe d'actes surnaturels que par ces « facultés » d'un genre nouveau que sont les vertus surnaturelles. On remarquera
cependant que ces théologiens ne voient nullement dans la grâce sanctifiante un habitus inerte, purement statique, à la
manière de la beauté qui est un simple ornement du co1ps, car ils ne négligent aucunement son caractère dynamique
de vitalité surnaturelle. Nous sommes donc en présence d'une simple question de mots, sur laquelle il est
inutile d'insister.
§ ,.2.Larègle prochaine : la vertu de foi.
Que l'on considère la grâce sanctifiante comme habits opératif ou simplement entitatif, une chose est certaine :
la vertu de foi est réellement distincte de l'habitus de la grâce, puisqu'elle peut exister sans celle-ci. Or c'est dans la foi
qu'il faut chercher cette « faculté » qui nous instruit sur nos devoirs d'enfants de Dieu.
Bien qu'elle implique un acte de volonté Commandant l'assentiment au donné révélé, la foi n'en est pas moins,
comme telle, un acte de connaissance, se greffant dès lors sut la « raison naturelle, telle de l'honnêteté morale naturelle.
Notre vocation surnaturelle à l'adoption divine implique d'abord un ensemble de connaissances théoriques
concernant Dieu le Père qui nous a aimés de toute éternité comme ses enfants, concernant le Fils descendu des cieux
pour partager Notre vie et la sauver du naufrage, concernant le Saint-Esprit qui, avec le Père et le Fils, habite dans l'âme
du fidèle et anime toute sa vie surnaturelle. La foi embrasse d'autres vérités théoriques, concernant le Christ, sa divinité,
son activité comme rédempteur, fondateur de l'Eglise, auteur des sacrements; d'autres vérités encore.
Cependant, à côté de ces vérités purement théoriques, il est d'autres vérités qui, elles, se rapportent à la vie
pratique, mais qu'on peut considérer encore comme simple objet de spéculation, sans pour autant nous décider à les
mettre en Pratique. Le fait que nous sommes enfants de Dieu jette une nouvelle lumière, non seulement sur ce que
nous devons croire, mais sur ce que nous devons faire pour nous conformer à notre vocation surnaturelle.
Et d'abord la foi enrichit la connaissance de nos devoirs envers nous-mêmes. La raison naturelle peut établir que
ces devoirs sont exigés px la dignité de la personne, humaine demandant que les passions soient soumises aux facultés
supérieures et en général que toute action libre soit conforme
à la dignité de notre nature raisonnable. Or la foi apporte une lumière nouvelle : nous devons nous respecter nous-
mêmes parce que nous sommes les enfants de Dieu.
Il en est de même de la théorie de nos devoirs envers le prochain. La raison peut établir que ces devoirs sont
basés sur la nature sociale de l'homme, que les hommes constituent une même communauté de vie et d'intérêts
Que le bien réalisé par un membre de la grande famille humaine son heureuse répercussion sur le bien de l'ensemble.
Or la foi révèle l'existence, entre les hommes, d'autres rapports que ceux de la nature :les chrétiens sont tous frères du
Christ, tous frères dans le Christ, c'est-à-dire membres d'une nouvelle famille qui, dépassant les limites linguistiques,
politiques et raciques, embrasse l'humanité tout entière.
Considérée de ce point de vue surnaturel, l'humanité vit d'une même vie, la vie divine; d'une même communion, la
communion des saints; constituant un seul et même royaume, le royaume des cieux; l'humanité est un même organisme,
le corps mystique du Christ, incarné ici-bas dans la Sainte Eglise : saint Paul nous a révélé ces merveilles .
Nous n'avons pas tout dit encore sur le rôle de la, foi dans la vie du chrétien. Non contente
d'éclairer notre intelligence sur nos devoirs, elle a pour mission ultérieure de diriger efficacement notre volonté en
convertissant ces vérités théoriques en motifs d'action. Mais ce n'est plus là affaire de foi théorique; c'est le rôle de la
foi pratique, dont nous parlerons plus loin, lors de l'organisation concrète de notre vie chrétienne. Mais retenons ici
que la foi théorique est la règle immédiate de moralité surnaturelle, tandis que la grâce sanctifiante en est la règle
fondamentale.
C'est pat la foi que nous adhérons au message du Christ, l'auteur de la loi nouvelle. Les deux premiers mots de
l'oraison dominicale « Notre Père » disent assez clairement le comportement du chrétien devant la loi du Christ : Dieu
est « Père »; et il est « notre » Père : de là des devoirs envers notre Père céleste, et des devoirs envers nos frères qui
nous sont unis dans la même prière.
Le nouveau Testament a. certes maintenu le devoir élémentaire de respect religieux, imposé par la raison, que
tout chrétien en tant qu'homme doit à son Créateur. Mais ce qui caractérise l'enfant adoptif de Dieu est l'amour filial
envers son Pète. Amour fait de confiance; nous pouvons tout espérer de Dieu : « Quel est parmi vous le père qui, si
son fils lui demande du pain, lui donne une pierre...ou, s'il lui demande un œuf, lui donnera-t-il un scorpion?.
Combien plus votre Père céleste donnera-t-il l'esprit saint à quoi le lui demande » (1).
Amour fait d'abandon à la providence du Père :« Regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne moissonnent... et votre
Père céleste les nourrit... Ce sont les Gentils qui recherchent toutes ces choses, et votre Père céleste sait que vous en
avez besoin »(2). Amour fait d'obéissance au bon plaisir du Père. Le Christ, parlant de son Père, disait : « Je fais toujours
ce qui lui plaît (3) »
« Si vous m'aimez, gardez mes commandements » (4). Or tous ces gestes de confiance, d'abandon et de soumission
filiale impliquent la vertu, essentiellement chrétienne, d'humilité. Jésus a eu pitié de la femme adultère ( 5); n est sans
pitié pour le pharisien de stricte observance qui se croit d'une essence supérieure : « Je ne suis pas comme le reste des
hommes, ni encore comme ce publicain » (6). Jésus a dit « Je suis doux et humble de cœur »(7). Et saint Jacques : « Dieu
résiste
aux orgueilleux; et il accorde sa grâce aux humbles » (1). Le Christ a aimé les petits enfants qui ne connaissent pas
encore l'enflure de l’orgueil:
« Laissez les petits enfants venir à moi... car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent ».
A l'égard de ses frères dans le Christ, l'attitude du chrétien sera, ici aussi, l'amour, la charité fraternelle. « Je vous
donne un commandement nouveau, que vous vous aimiez les uns les autres; que, comme je vous ai aimés, vous vous
aimiez aussi les uns les autres. C'est à cela que tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour
les uns pour les autres ».
« Vous avez appris qu'il a été dit : tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Et moi je vous dis : aimez vos
ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent; faites du bien à tous ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous
maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les cieux » . C'est cette
charité qui, dans son humble comportement de tous les jours, anime toutes Ces vertus cachées qui sont le trésor de l'âme
chrétienne : « Si je n'ai pas la charité, disait saint Paul, je ne suis rien... la charité est patiente, elle est borure, la
charité n'est pas envieuse, la charité n'est point inconsidérée, elle ne s'enfle point d'orgueil, elle ne fait rien
d'inconvenant, elle ne cherche point son intérêt, elle ne s'irrite pas, elle ne tient pas compte du mal, elle ne prend pas
plaisir à l'injustice, mais elle se réjouit de la vérité, elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout
» . La charité est faite de compassion; elle inspire toutes les œuvres de miséricorde corporelle et spirituelle. « J'ai eu
faim, dira un jour le Christ, et vous m'avez donné à manger... Toutes les fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus
petits de mes frètes, c'est à moi que vous l'avez fait » .
Cependant le chrétien ne serait pas digne de cenom s'il ne s'efforçait d'imiter la vie de son Sauveur. Et si le Christ
n'a pas voulu nous sauver sans souffrir, le disciple ne peut prétendre se sauver sans souffrir. « Si quelqu'un veut être
mon disciple, a dit le Christ, qu'il renonce à soi-même, qu'il prenne sa croix et me suive » .« Nous prêchons le Christ
crucifié, écrit saint Paul, scandale pour les Juifs et folie pour les Gentils, mais pour ceux qui sont appelés, soit Juifs, soit
Grecs, puissance de Dieu et sagesse de Dieu ».
On pourrait multiplier les textes à loisir; ceux qui ont été cités tracent suffisamment, dans ses grandes lignes, le
programme du chrétien. On le voit, la loi nouvelle comporte toutes les vertus qui font l‘honnêteté morale naturelle,
mais elle les situe dans un climat nouveau : la vertu de prudence qui, au-delà de la sagesse humaine, en appelle à la
sagesse du Verbe incarné, la vertu de force qui invite le chrétien à surmonter tous les obstacles et à tout supporter par
amour de Dieu, la vertu de tempérance qui nous pousse au renoncement et à l'amour de la croix, et enfin les vertus de
justice et de solidarité sociale, au service de la charité. Mais la loi nouvelle introduit des principes nouveaux qui
caractérisent le chrétien : ces vertus cachées qui font la trame de la vie journalière : humilité, obéissance, mortification
volontaire en union avec le Christ souffrant, confiance d'enfant à L'égard du Père céleste, et abandon filial dans les bras
de sa providence.
Il faut bien l’avouer : une théologie morde basée sur ces normes évangéliques est aux antipodes d'une théologie
morale se bornant à fixer le devoir strict, la matière grave du péché, et à laisser toute liberté d'agir en cas de doute
concernant I ‘existence d'une loi. Et l'on comprend la réaction de certains théologiens concernant toute cette
casuistique, indigne de l'Evangile. Toutefois, comme nous l'avons déjà dit dans l'introduction à cet ouvrage, il faut
repartir exactement les responsabilités dans cette déchéance de la théorie morale. Les vrais responsables sont les
chrétiens eux-mêmes. Quand un pénitent demande au confesseur : « Jusqu'à quelle somme peut-on voler sans
commettre de faute grave? Si j'arrive le dimanche à la messe après l'évangile, mais avant l'offertoire, ai-je accompli
mon devoir de bon chrétien? Et si, le dimanche, je travaille pendant une heure et demie, en suis-je au péché mortel?
», le confesseur va-t-il répondre : « Le bon chrétien ne vole pas; le dimanche, il s'abstient d'œuvres serviles et assiste à
une messe entière »? Et si le pénitent insiste : « Oh, je me contente de ne pas offenser Dieu gravement, c'est déjà bien
beau, il y en a tant qui ne font rien pour Dieu », va-t-on le rejeter dans les ténèbres extérieures et réduire l'Eglise à une
caste de parfaits? Il faut bien le reconnaître, notre Seigneur n'a pas professé ce puritanisme.
Il a toléré le traître Judas au sein du collège apostolique; il n'a pas accepté qu'on arrache l'ivraie de son champ ; .t aux
Pharisiens qui se scandalisaient de le voir manger avec les publicains et les pécheurs, il a répondu : « Je ne suis pas
venu appeler les justes, mais les pécheurs » . Et l'Eglise a suivi l'exemple du maître; elle s'est toujours opposée à ces
illuminés qui ne voulaient que le pur évangile; elle a condamné la morale rigoriste des jansénistes, ces prêcheurs du
plus parfait; elle a certes condamné le laxisme en morale, mais, en canonisant saint Alphonse de Liguori, elle entend
bien ne pas imposer le tutiorisme et laisse toute latitude d'adopter le probabilisme et l'équiprobabilisme. Elle accepte
qu'on publie des ouvrages de morale où l'on distingue entre obligation et conseil, entre péché mortel et péché véniel; elle
laisse se publier des manuels ad asum confessariorun. L'Eglise est réaliste : ces manuels sont un mal, mais un mal
nécessaire. Mais manifestement elle n'en fait point pour autant des traités de vie spirituelle. Le vrai modèle de la vie
chrétienne est l'Evangile, qui d'ailleurs n'est pas un traité de morale, mais un ensemble de recommandations où
l'impératif ne se distingue pas de l'optatif.
Il faut d'ailleurs lire l'Evangile dans un sens catholique, c'est-à-dire selon l’interprétation qu'en donne le magistère
ordinaire de l’Eglise. Notre Seigneur a dit au jeune homme : «Si tu veux être parfait, vends ce que tu as... pois viens et
suis moi ». Mais il dit aussi : «Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait » . D'où cette conclusion : puisqu'on
doit être parfait, il faut vendre ce qu'on a, et entrer en religion. L'Eglise n'a jamais autorisé cette rigueur dans la logique.
Notre Seigneur a dit : « Il y en a qui se font eunuques eux-mêmes à cause du royaume de Dieu ». Origène a pris cette
parole du Christ à la lettre; mais l'Eglise l'a désapprouvé, et l'on n'a sans doute guère suivi l'exemple d'Origène. C'est
que les chrétiens lisent la Bible dans le sens que l'Eglise lui a donné. Les chrétiens d'aujourd'hui oublient trop que,
s'ils peuvent lire l'Ecriture en toute sécurité, c'est grâce à la tradition de l'Eglise qui de siècle en siècle interprète la
Bible selon le bon sens chrétien, le sens catholique. La vraie norme de la perfection chrétienne est donc bien
l'Evangile et la tradition interprétés par le magistère ordinaire de l'Eglise.
Le Christ à institué l'Eglise sous forme de collectivité, puisqu'il lui a assigné un chef dans la personne de Pierre.
Cette Eglise qui, sous la direction du Saint-Esprit, doit continuer J’œuvre du Christ aura pour mission de préciser et de
parfaire son œuvre. Et de même que la loi civile est norme de moralité naturelle en ce qu'elle détermine les injonctions
et les recommandations de la loi naturelle, de même la loi ecclésiastique sera norme de moralité chrétienne en ce qu'elle
précise la loi évangélique.
L'Eglise continue l'œuvre du salut que le Christ est venu apporter sur terre. Elle revêt deux aspects : l'un invisible,
l'autre visible. Son but est invisible, mais les moyens adaptés à ce but sont visibles.
Le but est la sanctification des âmes, but essentiellement spirituel, intéressant chaque membre du corps mystique du
Christ, lequel est, comme tel, à son tour invisible. Mais les moyens employés sont les institutions visibles par
lesquelles l'Eglise opère la rénovation invisible des âmes, institutions qui émanent d'une autorité visible, celle de la
hiérarchie ecclésiastique
A certaines époques de l'Eglise, on a volontiers souligné l'aspect invisible du corps mystique ;à d'autres, on
compare volontiers l'Eglise avec la société civile, et les traités qui mettent en relief l'aspect visible empruntent
d'ordinaire leurs cadres aux traités de droit naturel concernant la société civile. C'est ainsi qu'après la Réforme
protestante qui n'avait voulu admettre que le caractère invisible de la vraie Eglise, les théologiens catholiques se sont
attachés à mettre en évidence le côté visible de l'Eglise du Christ.
Ces quelques notes étaient nécessaires pour comprendre la nature et le rôle des lois de l'Eglise.
Le premier rôle de la loi ecclésiastique est de déterminer, de spécifier la loi de l'Evangile; de même que la loi
civile spécifie la loi naturelle. Ici le champ d'action est très vaste. Et d'abord il s'étend à toute la matière des
sacrements, dont le Christ n'avait donné que les premiers linéaments; détermination plus précise de l'institution clés
sacrements par le Christ, fixation de la matière et de la forme de chaque sacrement, liturgie qui accompagne
l'administration de ces rites sacrés : toutes ces précisions émanent de l'Eglise visible, certes, ajoutent-ils, commander des actes
internes nécessaires pour la validité des actes externes; mais, pas plus que la loi civile, elle ne peut atteindre directement l'acte internes
la discussion, on le voit, peut se poursuivre à l'infini présentant les symboles visibles de l'action invisible du sacrement sur
chacune des âmes. De même l'Eglise spécifie la manière dont se célèbre le sacrifice de la nouvelle loi : au cours des
siècles elle a établi tout un rituel de la messe et assigné les jours où les fidèles devaient y participer. De même encore,
l'Eglise précise la manière dont les fidèles doivent observer certaines prescriptions morales du Christ : ainsi en est-il de
la mortification, élément essentiel de toute vie chrétienne .La loi ecclésiastique concernant le jeûne et l'abstinence n'a
pas d'autre but.
Une seconde fonction de la loi ecclésiastique, analogue à celle de la loi civile, consiste à consolider certaines
recommandations de la loi naturelle; c'est ainsi que l'Eglise défend à ses fidèles de pratiquer la polygamie.
Un troisième rôle de la loi ecclésiastique est de promulguer, c'est-à-dire de rappeler aux chrétiens, non
seulement la loi positive du Christ, mais aussi les injonctions de la loi naturelle et les droits essentiels du chrétien.
Les droits naturels de l'ouvrier à un juste salaire et à un minimum de confort avaient été violés par le libéralisme
économique, qui avait vu dans l'ouvrier un simple instrument de lucre; l'Eglise a hautement revendiqué les droits de
l'ouvrier, ne faisant en cela que promulguer la loi naturelle. De même les propriétaires oublient trop que le droit naturel
de propriété privée est grevé d'une obligation naturelle de donner le superflu aux nécessiteux : l'Eglise ne cesse de
rappeler ce devoir annexé au droit de propriété. De même les parents chrétiens ont le droit naturel de vaquer, soit par
eux-mêmes, soit par délégation, à l'instruction et à l'éducation de leurs enfants. Ce droit naturel qui appartient aux parents
chrétiens, l'Eglise a le droit et le devoir de le rappeler au législateur civil : ce n'est 1à que l'exercice d'un droit
élémentaire qu'à l'autorité ecclésiastique de veiller bien spirituel des fidèles et à le défendre contre les attentats de ses
ennemis.
Tel est, rappelé en quelques traits, le champ d'action de la loi ecclésiastique. Il dépasse de loin les « cinq
commandements de l'Eglise » dont parlent nos catéchismes. Les chrétiens n'ont pas assez conscience de leurs devoirs
de membres de l'Eglise et ne réalisent pas suffisamment la portée de leur baptême.
Nous savons à présent ce qu'exige l'idéal d'une vie chrétienne : la conformité aux règles de la moralité humaine et
aux règles de La moralité spécifiquement chrétienne. On l'a suffisamment dit : ces règles, ces normes ne se limitent
pas aux prescriptions strictes de la loi. En ce qui concerne
L'honnêteté morale naturelle, ces règles embrassent tout ce qui est conforme à la raison naturelle, car il est entendu
que celle-ci doit être considérée comme principe d'ordre bien plus que conforme principe de devoirs stricts. Et en ce qui
touche l'honnêteté morale du chrétien, cette honnêteté embrasse tout ce qui est conforme à l'enseignement que le Christ
nous donne par son Evangile et par son Eglise. L'idéal à poursuivre ne se borne donc pas à éviter le mal moral, mais à
s'attacher au bien; bref l’idéal à poursuivre n'est autre que la sainteté.
Une seconde tâche s'impose au moraliste chrétien : comment, en pratique, le chrétien peut-il - et doit-il - se
conformer à cet idéal?
CHAPITRE IV : LA FINALITE DE LA MORALE :
LE BONNEUR
Toute morale est eudémoniste c'est-à-dire orientée vers la recherche du bonheur La vérité élémentaire,
c'est que l'homme veut naturellement le bonheur et ce bonheur constitue le moteur fondamental et
dernier de sa vie. Nous avons déjà vu que le propre de l'homme, être rationnel, est d'agir
intentionnellement c.-à-d. en votre d'une fin. Il se fixe cette fin et s'y oriente librement. S'il existe une
multiplicité de fins, il faut affirmer que la fin ultime de l'existence humaine, c'est le bonheur. Aristote en
parle dans le premier livre de l'Ethique à Nicomaque. St Thomas d'Aquin dans une perspective théologique
l'analyse dans la [a-llae, qq. l-5. St Thomas montre qu'un homme ne peut vouloir deux fins ultimes en
même temps. La notion de fin ultime implique celle d'un bien parfait pleinement saturant et qui ne laisse
plus de place à un désir ultérieur.
La recherche du bonheur chez les hommes est universelle ; elle concerne l'ensemble de l'humanité.
Comme dit St Thomas, tous les hommes se rencontrent dans le désir de la fin dernière car tous désirent leur
propre accomplissement. Ainsi, au-delà des fins particulières et immédiates, il y a une fin ultime commune
à tous les hommes. Celle-ci polarise la multiplicité de nos actes et la diversité de nos intentions
particulières et donne à notre existence une unité propre. Elle est présente en toutes nos options et en
tant que valeur suprême, elle les justifie en dernière analyse et les rend possibles par le dynamisme dont
elle les charge. Parler de communauté de destin, c'est dire que tous les hommes se rencontrent pour placer
dans l'épanouissement de la personne la fin dernière et le sens ultime de l'existence.
A l'opposé de la thèse téléologique de la morale que nous venons de développer, Kant exprime son
objection en formulant une morale déontologique oir il montre que la recherche du bien et du bonheur
correspond à un désir de nature et qu'il ne s'agit pas d'un objet propre de la morale. D'après lui, je ne suis
pas libre de vouloir mon bien et mon bonheur puisque je le veux nécessairement. Or la morale commence
avec la liberté. De ce fait, il faut dire qu'avec ce désir de la nature, nous sommes en dehors de la
moralité. Pour Kant donc, il ne faut pas parler du bonheur comme finalité de la morale. Le bonheur est en
dehors de la morale. De plus, pour Kant, les morales du bien et du bonheur sont des morales intéressées.
Toute morale qui cherche ses motivations dans les fins et les objets est à rejeter, surtout que la notion du
bonheur reste toujours indéterminée.
Cette thèse de Kant est contestée et critiquée par plusieurs auteurs. Voici l'essentiel de la critique. Pour
Kant, la liberté est un postulat de la raison et s'il en établit l'existence, c'est dans une démarche de la
pensée qui trouve la liberté à la fin au lieu de la trouver au point de départ, comme fondement subjectif de
l'activité morale. La liberté kantienne est une liberté exilée puisqu'elle n'est pas de ce monde. De plus,
L’indétermination de la notion de bonheur est toute relative, contrairement à la pensée de Kant qui se prive
de la possibilité de déterminer ce concept en refusant à la raison humaine toute intuition ou toute
connaissance métempirique. Les concepts de souverain bien ou de bonheur ne sont jamais complètement
indéterminés. On peut les préciser quoi que de manière imparfaite d'un point de vue subjectif et objectif.
Pour Boèce par exemple, le bonheur « est un état constitué par la réunion de tous les biens. » Pour st
Thomas, le bonheur « est le bien parfait qui sature totalement le désir. » S'il faut reconnaître avec Kant
que je ne suis pas libre de
vouloir mon bien et mon bonheur puisqu'il s'agit d'un désir de nature et donc nécessaire, il faut tout de
même noter qu'il nous appartient de déterminer quelle est notre vraie fin et de nous y orienter ou de nous en
détourner effectivement, et même, puisque nous la déterminons vitalement, sinon conceptuellement et en
connaissance de cause, en optant pour le bien moral, c.-à-d. en agissant en conformité avec la valeur
morale, la fin dernière entre dans le cycle de la moralité avec le choix de la liberté et devient objet
d'obligation.
Si tous les hommes veulent et recherchent le bonheur, il est pourtant difficile de dire en quoi il consiste.
C'est ce qui explique l'investissement des hommes dans les voies les plus diverses, entre autres dans la
santé, dans l'amour, dans l'argent, dans les honneurs, dans le pouvoir etc...Des investissements qui se
soldent généralement par de grandes désillusions ou des désenchantements. Il n'est du reste pas impossible
à l'homme d'aboutir à l'envers de ce qu'il recherche étant donné que la liberté humaine possède le
redoutable privilège d'utiliser son énergie pour la tourner contre elle-même à la manière dont l'homme peut
se servir de la vie pour la supprimer. Si l'homme est donc fait pour la béatitude (béatitude, terme latin qu'on
peut traduire simplement par bonheur), encore faut-il déterminer en quoi consiste objectivement la vraie
béatitude. Pour une telle démarche, l'on constatera que c'est souvent négativement que l'homme arrive à
définir ce qu'est le bonheur. Si l'on ne sait pas exactement en quoi il consiste, l'on sait au moins ce qu'il
n'est pas. Comme pour la santé, disons qu'on ne l'apprécie mieux que quand survient la maladie. Ainsi il
est possible de définir négativement le bonheur.
Le bonheur n'est pas dans la possession des biens extérieurs : - Les richesses matérielles ne sont
jamais que des moyens et non des fins en soi.
- Les honneurs ne sont que le signe et le témoignage de l'excellence humaine. Même s'ils présupposent
la perfection, ils sont loin de la constituer.
- La puissance (ou le pouvoir) est un valeur ambiguë car elle est au service du mal comme du bien.
A ces trois catégories de biens extérieurs, il manque d'ailleurs, pour être l'objet de la béatitude, d'être
des biens sans mélange, pleinement saturants, parfaits, intrinsèquement liés au déploiement de l'activité
humaine.
- [es biens du corps que sont la santé, la beauté et la force corporelle ne suffisent pas pour épanouir
totalement l'homme. Ils sont au service d'un autre bien.
- Les plaisirs et toute espèce de jouissance sont limités et inférieurs, inadéquats à l'amplitude quasi
infinie de l'esprit. Même si le plaisir retiré de la satisfaction des divers besoins de la vie quotidienne
apporte un peu de bonheur, l'expérience montre que ce bonheur est bien éphémère. La satisfaction
éprouvée engendre alors une amertume du fait de sa brièveté.
- Les biens proprement spirituels (science, vertu, rectitude morale, amour) sont eux aussi insuffisants
car ils restent limités aux horizons d'une activité intellectuelle et libre exclusivement humaniste.
saturant, il revêt certains caractères : - d'abord, il doit être sans mélange de mal c.-à-d. qu'il ne peut
donner naissance au mal et on ne doit y trouver aucune trace de mal. Ensuite, il doit être pleinement
saturant c.-à-d. qu'il ne laisse plus aucune place au désir et à l'inquiétude. Enfin, il est intrinsèquement lié
au déploiement de l'activité humaine puisque l'homme est naturellement orienté vers lui. Ce qui ne signifie
pas qu'il referme l'homme sur lui-même. Il ne s'agit pas d'un simple humanisme qui proclamerait
l'autosuffisance humaine en ignorant la véritable nature de l'homme dont le dynamisme ne saurait se borner
à un horizon étroitement humain. Par sa pensée spirituelle, l'homme est ouvert à l'universel et sur l'illimité.
Il ne peut combler sa soif de l'infini et de plénitude à travers les êtres concrets.
En définitive, Dieu seul est le souverain Bien et le véritable bonheur de l'homme réside en lui. Comme
dit St Augustin, tu nous as fait pour toi, et notre âme est sons repos tant qu'elle ne réside pas en toi . St
Thomas développe cette affirmation de cette manière : Tout agent agit pour une fin ; tout agent agit pour
le bien. Toute chose est donc ordonnée au bien comme à sa fin. Dès lors, et puisque Dieu est le Souverain
Bien, il est aussi la fin dernière de toute chose. L’être spirituel réalise cette ordination vers Dieu par la
connaissance et l'amour. Puisque tout homme tend naturellement vers le bien parfait pleinement saturant,
puisque l'homme est fait pour être heureux, ce bien ne peut être que Dieu ; Seul Dieu peut combler notre
soif de bonheur.
De fait, la morale chrétienne est une morale du bonheur : heureux. i c'est par ce mot que Jésus commence
son ministère en proclamant le discours sur la montagne (Mt.5,3-12 ;Lc.6,20'26) que l'on a appelé les
béatitudes. Le bonheur est promis à tous et surtout aux plus pauvres et aux persécutés, ceux-là qu'on croit
perdus. Les béatitudes! sont bien d'ordre moral car elles prescrivent un agir, un comportement éthique
spécifique. Véritable charte de la vie chrétienne, elles nous indiquent le chemin du bonheur. Elles sont une
invitation qui répond à un besoin fondamental de l'homme- La vie nouvelle nous est donnée. Le bonheur
est un don de Dieu.
Si nous affirmons que Dieu seul peut combler notre soif de bonheur, ce n'est pas dire que pour cela il
faille opposer Dieu à tous les êtres qui peuvent nous apporter un peu de joie même si elle est éphémère.
Dieu ne nous demande pas de le chercher uniquement en dehors du monde, au sein duquel il est du reste
présent. Le tout est de ne pas se tromper en plaçant mal notre quête de bonheur, en prenant le miroir
pour le soleil. Même dans [a divinisation de l'homme par la grâce, il ne s'agit que d'une participation à
l'infini bonheur de Dieu en tant que fils adoptif, qui ne doit jamais oublier qu'il reste une créature faible et
limitée, consciente de sa misère et s'en remettant totalement entre les mains d'un Père aimant. Les réalités
du monde sont bonnes et voulues par Dieu, elles peuvent nous conduire vers le bonheur mais ce n'est
pas en elles que réside le bonheur. D'où la contrepartie soulignée par chaque béatitude qui est le
renoncement.
Le bonheur promis n'est accessible qu'au prix de certains renoncements. Renoncement à s'enfermer dans
l'assouvissement consommateur du besoin. La recherche de Dieu se heurte souvent à de nombreux obstacles
tel que le péché par lequel l'homme se replie sur lui-même et reste trop aveuglé par l'attrait des réalités
présentes et limitées. Même si dans une société de consommation et de Jouissance comme la nôtre, le
renoncement n'a pas bonne presse, il reste qu'il est la condition nécessaire pour atteindre certains idéaux et
partant le bonheur aussi. Les grands sportifs s'imposent des renoncements, des privations et ils endurent de
nombreuses souffrances (St Paul en parle). Ainsi en est-il de tous ceux qui veulent réussir dans la vie. Le
bonheur promis dans les béatitudes, non seulement il est un don gratuit de Dieu puisqu'il n'est pas
accessible par nos seules forces, mais loin d'être extrinsèque à l'homme, ajouté comme une sorte de surplus
inattendu, c'est un don qui correspond à une orientation naturelle de l'homme. Pour l'obtenir ou
l'accueillir, il implique le renoncement, le combat, la conversion du cœur sous-tendu toutefois par
l'amour
Le bonheur promis dans les béatitudes n'est pas à entendre uniquement au sens chronologique comme
un événement qui viendra « après » telle une pure récompense concédée après coup à une existence méritoire.
D'un point de vue éthique, il faut l'entendre au sens de fondement dernier, en arrière-fond de chacun de
nos actes libres. C'est ce qui les motive en dernier ressort, qui dynamise la vie même avec Dieu au sein de
nos tâches terrestres. C'est pourquoi il faut faire la distinction entre la béatitude imparfaite et la béatitude
parfaite. La béatitude imparfaite implique des désagréments et des conditions difficiles propres au stade
terrestre de l'existence. Il y a des options à prendre, des souffrances à surmonter. Le bonheur est promis à
ceux qui vivent dans des situations soit de pauvreté, soit de malheur, soit de lutte pour la paix et la
justice dans l'assurance de rencontrer déjà Dieu même malgré les vicissitudes du temps présent. La
béatitude imparfaite est un stade de préparation de la vraie béatitude ou béatitude parfaite conçue comme
le terme ultime, l’état de plénitude définitive pour laquelle l'homme est fait. il n'y a de terme ultime que
parce qu'il y a eu cheminement et croissance. La distinction entre les deux béatitudes montre que le bonheur,
comme toute vie, n'est pas donnée tout entière à la fois, mais se construit en un processus plus ou moins
lent. La morale qui découle des béatitudes est une morale intérimaire, de préparation et de construction,
morale de l'entre-deux, entre le premier et le second avènement du Christ. La béatitude imparfaite (dont
parle St Paul lco.l3,l2 ce que nous sommes ne paraît pas encore clairement) dans notre vie terrestre,
motivation de fond de tous nos actes libres, est alors comme la réfraction de la béatitude parfaite à
travers notre agir quotidien, notre cheminement éthique.
CHAPI1RE V : LA CONSCIENCE : NORME
ULTIME DE I’AGIR MORAL
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I - DÉFINITION DE LA CONSCIENCE : NATURE DE LA CONSC'ENCE
Il est difficile de définir d'un trait le concept « conscience ». Tout le monde ne s'accorde pas toujours sur
la signification à donner à cette notion. Cela peut paraître normal si nous nous rappelons que la conscience est
à la racine de toute connaissance. En effet la conscience est une activité de regroupement, une organisation
de connaissances, d'où son étymologie « cum - scire », signifiant cette opération unifiante accomplie avec
intention.
Nous pourrions dire en d'autres termes que la conscience, c'est l'unité se faisant. La conscience
symbolise l'être humain dans ce qu'il a de plus intime. Etre et conscience sont pratiquement synonymes et
nous pouvons le percevoir à travers deux expressions souvent utilisées : « prendre conscience » et
« perdre conscience ».
Quand on dit « prendre conscience », l'on souligne la réflexibilité de la conscience, cette connaissance
immédiate que l'esprit humain peut avoir de ses actes ou de ses affections. « Etre conscient », c'est assurément
penser et réfléchir sur sa pensée : « je sais que je sais ». Dès qu'on sait quelque chose, on sait par là même
qu'on la sait, et en même temps on sait qu'on sait qu'on sait et ainsi à l'infini. La conscience est donc la
perception du moi, perception de l'état intérieur de l'homme avec toutes ces connaissances.
Par contre, « perdre conscience », c'est ne plus rien savoir - Ne plus se souvenir, être réduit à l'état du
néant. Je ne perçois plus rien du moi ou de ce qui m'entoure. On est pratiquement réduit à un état
d'infantilisme ou de mort morale. L'homme dépourvu de la conscience morale est moralement parlant une
personne morte, insensible à la loi et au devoir. C'est pourquoi un homme qui a perdu conscience ne peut
être ni libre, ni responsable.
Il existe par ailleurs une troisième expression qui montre bien que la conscience est la capacité
d'organisation - c'est l'expression « trouble de conscience » qui signifie trouble de l'activité mentale et du
comportement - ce qui justifie une décision juridique d'irresponsabilité car il y a désorganisation de
l'activité mentale.
Toutes ces expressions attestent bien que la conscience est à l'origine de toute connaissance. Elle est
la capacité d'organisation.
Pour en venir à la portée morale de la conscience, nous pouvons dire qu'elle est cette propriété qu'a
l'esprit humain de porter des jugements normatifs spontanés et immédiats sur la valeur morale de
certains actes individuels déterminés. Autrement dit, elle est encore ce jugement final que tout
homme doté de raison est appelé à porter pour décider s'il doit s'engager de telle ou de telle manière,
sans violer les principes qu'il admet comme régulateurs de sa propre vie. S'il se conduit en
opposition avec ces principes, on dit qu'il agit alors « contre sa conscience ».
De ces deux définitions complémentaires, on aura compris que le jugement de la conscience porte sur
deux temps précis : le futur et le passé. Selon que la conscience est antécédente, son jugement porte sur
l'action à accomplir : juger correctement de ce qu'on doit faire. Selon qu'elle est conséquente, la réflexion
porte sur l'action accomplie, témoignage ou jugement secret de l'esprit humain qui donne son approbation
ou sa désapprobation aux actions posées. Si ces actions sont positives et bonnes, l'homme en tire des
sentiments de joie et de satisfaction. Si elles sont négatives ou mauvaises, il en ressent douleurs et remords.
A proprement parler, ces deux temps de la conscience sont complémentaires. Autrement dit, c'est la
même conscience qui se subdivise en conscience antécédente et conséquente. En discernant correctement
l'action mauvaise accomplie de la bonne, la conscience est rendue capable en effet de mieux conduire les
futures. La conscience reste ainsi le magistrat intérieur, cette instance qui commande ou défend, cette
instance qui juge et qui nous indique où sont le bien et le mal.
C'est dire que la conscience a donc cette capacité de distinguer entre le bien et le mal. Pour être plus précis,
la conscience est même la capacité grâce à laquelle des êtres doués de raison perçoivent ou connaissent le
bien et le mal, ce qui leur permettant d'évaluer et de diriger leurs conduites que de se juger eux-mêmes. Mais
cette conscience qui suit nos actes et les évalue, qui saisit le bien ou le mal et les juge, est-elle innée ou acquise
? Est-ce une substance de l'être humain ? La question est posée depuis des siècles et sur ce point,
l'unanimité est loin d'être acquise.
Tout compte fait, avec Saint Jérôme, commence une distinction qui marquera la réflexion des siècles à
venir. En effet, il distingue la conscience de la syndérèse. Pour lui, la syndérèse désigne l'acte de
s'observer soi-même. La syndérèse est « l'étincelle de la conscience » qui ne s'éteint jamais, l'impossibilité
de perdre toute notion du bien et du mal, alors que la conscience peut être offusquée par le péché.
Poursuivant dans le même sens, Philippe Le Chancelier, dans la summa de Bono rédigée vers 1235, précise
que la syndérèse est la connaissance des règles morales générales et fondamentales alors que la
conscience est la faculté qui les applique aux cas particuliers. C'est notamment dans cette application que
l'erreur peut se glisser, soit parce que les passions gauchissent la conscience, soit parce que la raison se
trompe. Mais alors, la syndérèse reste égale à elle-même et manifeste sa présence en murmurant contre le
péché, car, même lorsque nous nous trompons, le mal en tant que tel continue à nous déplaire.
St Thomas ira dans le même sens. Rappelons que chez lui, il n'y a pas un traité à proprement parler
sur la conscience. C'est en parlant de la vertu de la prudence qu'il aborde la conscience. La prudence chez
St Thomas n'est pas la vertu précautionneuse qu'on imagine souvent. La prudence réside dans la
perspicacité de l'esprit qui, usant de la science et de l'expérience acquise, recherche avec soin et détermine
avec justesse ce qu'il convient de faire pour le bien pour le mieux. Nous pouvons ainsi percevoir le lien avec
la conscience. La prudence est non seulement la vertu du faire, vertu intellectuelle car elle recherche la
vérité pratique, mais elle est aussi existentielle car elle met en pratique, invite à l'action. A côté donc de la
prudence, pour l'aider dans son jugement sur l'action, prend place la conscience. Même jusque-là St Thomas
ne l'étudie pas en tant que telle dans le traité sur la prudence. Parce qu'il la considère comme une activité de la
raison pratique, il la classe parmi les facultés intellectuelles (la q.79, a.l3)
Pour comprendre la conscience chez st Thomas, il faut d'abord définir la syndérèse. La syndérèse est
définie comme l'étincelle de la conscience, ce qu'il y a de plus pur dans un feu et qui vole au-dessus de la
flamme. Pure lumière de vérité, la syndérèse n'est pas une lumière intermittente en nous. Elle est
constante et indestructible elle tient à la nature de notre esprit. C'est un habitus naturel, lumière originelle
sur le bien et sur le mal dans le cœur de l'homme, principe permanent et d'une rectitude immuable.
L’exemple de Caïn dans la bible après son forfait illustre bien cette permanence. Au fond de la
conscience de tout homme subsiste, quoi qu'il puisse faire, un sens naturel du bien et du mal, une petite
lumière tenace qui rend témoignage au bien et proteste contre le mal. On peut identifier la syndérèse à la
raison droite, principe immuable qui teste de toutes nos actions, résistant au mal et donnant son assentiment
au bien.
La conscience est l'actualisation de la syndérèse, acte issu de la syndérèse. Alors que la syndérèse est
la lumière des premiers principes sur le bien et le mal, la conscience met ces principes en application à
l'aide du raisonnement, par la réflexion, la recherche et la délibération sur nos actes selon leur matière,
leur fin et leurs circonstances. Dans ce travail d'investigation et d'évaluation entrent en ligne de compte
nos dispositions personnelles avec nos limites et faiblesses, d'où l'erreur éventuelle de jugement.
Mais il faut préciser que la morale thomiste est téléologique. Et dans cette perspective, la conscience
s'inscrit dans la dynamique de la recherche du bien, du bonheur la conscience est ordonnée au bien et à la
vérité. L'erreur n'est donc qu'une donnée accidentelle et anormale dans la conscience. Elle est contraire à
sa nature.
Au lieu de la conscience, certains parlent de sens moral. Deux expressions identiques. Alors que la
première date de l'antiquité, la deuxième n'apparaît qu'au XVIIIème siècle. A travers ces deux expressions,
on peut comprendre comme nous le développerons plus tard, qu'il n'y a pas de distinction entre morale et
conscience. Il n'y a pas d'un côté des normes et de lois et de l'autre la conscience. Il n'y a pas une subjectivité
opposée à une objectivité. La conscience n'est pas repli ou fermeture sur soi. Elle se réfère à un plus que
soi, bien autre que soi - tension vers un soi plus grand que soi en soi-même. C'est ce que montre le sens
moral qui est cette tendance naturelle à la bienveillance, tendance naturelle et indéfectible, impossible d'être
éteinte complétement. Le lien entre sens moral et bienveillance atteste que nous avons cette disposition
naturelle à approuver et à admirer, à haire ou à honnir les actions mauvaises, approbation ou perception de
l'excellence morale.
La bienveillance la meilleure est celle qui s'étend à toute l'humanité c'est-à-dire qui se veut universelle.
Le sens moral droit est celui d'un spectateur impartial. Tout homme se trouvant dans la même situation
peut et doit apprécier de la même manière. C'est le lieu de rappeler que la notion de conscience n'est pas
originairement chrétienne. La conscience est une potentialité présente en tout homme.
C'est pourquoi l'autre nom de la conscience peut être celui d'un droit naturel (loi naturelle) dont, par
définition, les principes seraient reconnaissables en chacun de nous. La conscience devient ainsi le lieu de
justification du droit, présence en nous-mêmes de ce qui n'est seulement nous-mêmes, donc pas une simple
subjectivité individuelle.
A partir de là, ne doit-on pas se poser la question de la référence de la conscience au divin quel qu'en soit
sa nature? Une conscience qui se veut véritablement telle, instance contraignante, peut-elle manquer d'une
manière ou d’une autre de faire référence au divin, à une autorité surnaturelle ? Autrement dit, comment
pouvons-nous être la source de ce qui a pour nous force d'obligation, que certes nous pouvons ne pas
suivre, mais qui nous poursuit alors d'un remords, sinon aussi mortel que celui de Caïn, du moins
désagréable, et qui, s'il ne dépendait que de nous, serait bien plus aisément réduit au silence ? Une telle
question mériterait d'être approfondie.
Telle est la question qui nous préoccupe dans ce chapitre. Nous essayerons dans un premier temps de
mesurer la portée des changements sociaux survenus au cours des derniers siècles. Nous verrons
également comment ces changements induisent un pluralisme éthique, d'où une certaine confusion des
repères éthiques qui ne peut faire appel qu'à la conscience personnelle, étant donné que l'individu est
renvoyé à lui-même. Après toute la pléthore d'informations qui lui parviennent il est encore le seul à
décider de la conduite à tenir.
Ces dernières années, que de changements ! Les mutations sociales n'affectent pas seulement le monde
contemporain et profane, mais aussi l'Eglise. Devant tous ces changements sans pareils dans toute l'histoire
moderne, le citoyen ou le fidèle catholique est désemparé, troublé, perplexe. L’Eglise ou la société n'est plus ce
qu'elle était. C'est le règne de la confusion. La morale populaire avec ses normes et ses interdits ne régule plus
automatiquement la conduite humaine. Désormais, chacun pense qu'il peut se fabriquer ses propres lois
tellement la moralité populaire semble avoir été ébranlée
jusqu'en ses racines. Faut-il alors parler d'une société permissive où la conviction générale s'exprimerait
ainsi : « je puis tout faire à condition que cela ne nuise à personne »? Et s'il en était ainsi, sur quoi bâtir
désormais le lien social ? La référence à la conscience qui constitue l'objet de ce cours part des facteurs
qui ont amené un renversement de la morale traditionnelle et une grave remise en cause des valeurs
morales. Commençons donc par reconsidérer ces facteurs.
Auparavant, l'individu vivait dans le cadre étroit de son village, avec des repères familiers et familiaux bien
précis. Tout le monde suivait ces repères et ceux qui les transgressaient, étaient punis et Châtié . Le village
formait un tout « cohérent et homogène » où tout le monde se connaissait. Une seule morale pour tous.
Représentation du peuple-Un.
Aujourd'hui, la terre tout entière, constitue la « planète-village ». En un laps de temps, je peux me rendre
à l'autre bout de la terre -mondialisation des phénomènes sociaux - Métissage culturel. Plus possible de
trouver un peuple homogène, plus possible de poser un problème à une échelle réduite sans qu'il affecte
d'autres personnes. Il s'agit véritablement d'une société éclatée. Au lieu d'une seule morale pour tous, nous
en avons plusieurs. Les médias et les moyens de communication auront contribué fortement à cette
hétérogénéité des peuples et des morales. A situations diversifiées, réponses diversifiées. Plus que jamais,
chacun se rend compte alors de la complexité des situations et en même temps de l'interdépendance des
hommes.
Auparavant, nous avons hérité d'une situation de chrétienté - Cléricalisme - Le prêtre est comme la figuration ou
la personnification
de la conscience communautaire. Seul interprète autorisé de l'enseignement de l'Eglise : il nous dit
comment nous comporter et en face des situations difficiles et complexes, il reste le conseiller le plus
indiqué. Un catholique est identifié extérieurement par certaines pratiques imposées par l'Eglise :
abstinence le vendredi, jeûne pendant le carême, messes obligatoires le dimanches et jours de fêtes...
Aujourd'hui, même dans la plus petite entité géographique, plusieurs religions se côtoient : christianisme,
Islam, religions traditionnelles, bouddhisme ... et elles n'ont pas le même avis ou la même doctrine sur
les problèmes qui se posent au sein de la société. Les pratiques religieuses sont presque désormais laissées
à la discrétion de chacun. Le rôle du prêtre est beaucoup moins prépondérant. Désormais, le jugement final
dans le comportement éthique du sujet est laissé à lui-même. Il devient même difficile de contraindre un
enfant d'aller à l'Eglise. Que dire des familles religieusement éclatées, où le père est catholique, la mère
protestante et les enfants dans l'une ou l'autre secte ? Encore à ce niveau, c'est le règne de la confusion
religieuse. Dans tous les cas, le religieux n'englobe plus toutes les sphères de la vie sociale, le
phénomène de la sécularisation aidant (distinction, voire séparation entre l'Etat et l'Eglise, notre le politique
et le religieux)
Auparavant, la vision du monde et de la morale étaient beaucoup plus tournée vers le passé. Le
poids des traditions faisaient arguments d'autorité : « on a toujours fait ainsi ». C'est le règne de la
certitude morale. L'éducation consiste à transmettre la connaissance des traditions pour permettre à
l'individu de mieux s'insérer dans la société - savoirs stéréotypés et transmis de générations en
générations.
Aujourd'hui, ce n'est plus le passé qui compte mais l'avenir. Ce qui nous préoccupe beaucoup plus,
c'est le futur. Tout le monde est projeté en avant et dans l'attente de nouvelles découvertes : c'est donc
le règne de l'incertitude, de l’inachèvement. Les nouvelles découvertes scientifiques foisonnent de toutes
parts et posent de nouveaux problèmes moraux auxquels on ne s'y attendait pas : règne de l'inattendu.
Face à cet inattendu, il faut vite trouver des solutions car la vie n'attend pas. Comment réagir en face des
problèmes soulevés par la bioéthique, le nucléaire etc... Personne ne possédant le monopole du savoir,
l'exigence des comités éthiques qui naissent partout se révèle d'une grande urgence. Faut-il parler d'un
« bricolage de la vie » puisque la certitude morale s'est envolée ? Réduction même au sein de ce complexe
du savoir devient très aléatoire. Sur quoi doit-elle reposée ?
4) Au niveau politique
Autrefois, le pouvoir était centralisé. Tous les pouvoirs étaient réunis entre les mains d'une seule
caste. Dans nos villages, le chef traditionnel jouait le rôle de législateur, du judiciaire et parfois même
celui du prêtre. Les chefs ne sont pas élus mais nommés selon un droit de succession. C'est la monarchie
même si on peut reconnaître un pouvoir partagé avec les notables. Le plus en vue reste encore le chef.
Aujourd'hui, tous les systèmes politiques sont presque fondes sur l'idéal démocratique avec les
valeurs d'égalité et de liberté. Tout le monde a droit à la parole et mérite d'être écouté. Chacun peut
librement exprimer ses opinions et chercher à accéder aux postes de commandements. Le pouvoir n'est
plus la chasse-gardée de qui que ce soit. Il appartient aux plus méritants selon un processus électoral.
5) Au niveau économique
Aujourd'hui, c'est le règne de l'industrialisation (production massive) avec des lois propres qui sont la
recherche des marchés, du profit et de l'accroissement des capitaux. Comment faire pour produire
davantage? Cette société industrielle secrète clés problèmes nouveaux qui ne sont pas toujours résorbables
: société de consommation, problèmes d'écologie dus à une exploitation excessive de ressources naturelles,
déchets toxiques, problèmes de démographie et de chômage, exploitation de l'homme par l'homme,
utilitarisme, recherche abusive des profits...
Ce tableau, quelque peu schématique et caricatural (simplification facile et rapide) , vise simplement à
montrer que nous sommes entrés dans une ère nouvelle. Le monde a effectivement changé et nous devons
en prendre conscience. Face à tous ces changements sociaux, les hommes adoptent des attitudes plus ou
moins contradictoires. Ce qui nous montre encore que les gens agissent selon leur conscience plus ou
moins raffinée.
B – DESARROI DES ESPRIT ET DESDRUCTURARION SOCIALE Comment les hommes réagissent face aux
changements sociaux ? Nous pouvons constater que les attitudes ne sont pas les mêmes. Ce qui renforce
la division sociale.
D'un côté, nous avons les intégristes ou les traditionnalistes - conscience statique et immuable - Ces
personnes n'acceptent pas le dynamisme qui se profile à travers les changements. L'Eglise ou la société
doit rester la même en tout temps. Tendance permanente d'un retour à la base arrière car pour eux, la Vérité
est figée, immuable et éternelle. Pour les personnes de cette catégorie, la critique de la modernité est acerbe ;
tout est perçu négativement. Et comme il fallait s'y attendre, la conséquence de leur attitude, c'est le repli
sur soi ou dans des groupes fermés, marginalisation et l'on pense qu'il est question pour chacun « de sauver
sa peau ». « Ce qui compte, c'est nous, les autres ne sont pas dans la vérité. »
De l'autre côté, on a de la peine à distinguer les agnostiques des indifférents. L’attitude agnostique est
une attitude prudente, réservée et même tolérante. On ne veut pas et on ne peut pas se prononcer devant
des situations conflictuelles, devant la multiplicité des religions. Si la question de Dieu reste posée, la
réponse demeure impossible. On attend pour voir.... Qu'est-ce qu'on attend ? Peut-être une rencontre ? Tant
que l'agnostique reste ouvert à la quête de la vérité, il se distingue de loin de l'indifférent qui est un
attitude mortifère. L'indifférence religieuse ne se pose même pas la question de Dieu. Pour l'indifférent,
tout est égal. Habituellement, il n'y a pas d'opinion sur un sujet donné. Cette attitude est une véritable
gêne car il s'agit de neutralité. Mais peut-on franchement être neutre devant les grands problèmes
existentiels ? L'argument de la neutralité, du silence, même au nom du respect de l'autre n'est trop
souvent que l'aveu camouflé de l'ignorance ou de la déstructuration personnelle.
Le conformisme est une autre attitude qui tend à se répandre. On veut faire comme tout le monde.
Parce qu'on n'a plus de repères précis personnels, on suit l'opinion publique. C'est peut-être le drame de
la démocratie qui consacre l'opinion de la majorité. Peut-on croire que la majorité soit un critère de
vérité ? On est venu à légaliser l'opinion de la majorité. Mais parce qu'une chose est légale, devient-elle
aussitôt morale et donc permise ? Est-ce parce que l'avortement ou l'euthanasie sont légalisés dans
certains pays, qu’ il faut considérer ces actes comme moraux ? Dans les cas, l'engluement dans l'en-soi
marqué par le conformisme, la routine et le suivisme moutonnier est mortifère. Une vie morale qui se
contenterait simplement de suivre l'opinion publique ou les coutumes en vigueur serait suspecte de
servilité et même d'immoralisme. S'abriter derrière la loi du milieu ou les habitudes du groupe ne
constitue plus, à beaucoup près, une justification morale recevable : « Je fais ainsi puisque tout le monde
le fait. »
L'attitude réformiste concerne ceux dont la conscience est dynamique à l'excès. La loi du changement
prévaut. L’homme est le seul et dernier juge de ses actions, aussi toute la liberté d’entreprise doit lui être
reconnue. un seul slogan : « interdit d'interdire », subjectivisme exagéré ; on voue un culte aux nouvelles
découvertes sans chercher à voir en quoi elles sont susceptibles de compromettre l'avenir de l'humanité. Les
gens de cette catégorie confondent l'appel à une décision intelligente avec l'abolition des lois et des règles
objectives. La référence à la conscience personnelle est-elle synonyme du fait que personne n'est plus
capable de nous indiquer où est notre devoir et où sont nos limites ? Le croire, c'est tomber dans
l'existentialisme de Sartre avec la souveraine liberté du pour-soi décidant en toute autonomie et sans
aucun autre fondement que soi, pur projet subjectivement vécu.
L'attitude à quelle le cours voudrait parvenir, c'est une attitude qui, bien que faisant appel à la conscience
personnelle, cherche à rendre celle-ci plus libre et responsable. Il s'agit d'une « conscience adulte » qui
prend l'exacte mesure des changements et réagit en fonction du bien personnel et de celui de tous. La
question sans cesse posée est celle de savoir si à travers toutes les mutations sociales, nous sommes
appelés à grandir en humanité ?
Toutes les attitudes que nous venons de décrire ne sont pas aussi tranchées dans la vie. Néanmoins,
elles existent d'une manière ou d'une autre et elles montrent à quel point la confusion règne désormais. Une
confusion qui est à l'origine de la déstructuration sociale. Rien n'est plus du tout très certain. Où est la
vérité et au nom de quoi l'imposer ? Ii y a une remise en cause de l’autorité. La question des valeurs
devient prégnante : qu'est-ce qui vaut la peine d'être fait et choisi en fonction de quoi et en vue de quoi ?
Le solutions ne sont pas évidentes. A cause de la multiplicité des morales, des religions, des opinions,
l'homme est comme emporté dans un tourbillon galaxique. Ainsi, refuser la dimension pluriculturelle et
plurireligieuse de la société, c'est se fermer les yeux. Comme dit de plus Paul LAMOTTE, « le
développement des communications et des médias multiplie le nombre des informations. On pourrait s'en
féliciter car l'abondance des informations devrait permettre de mieux connaître les questions, d'apprécier
les problèmes et de maîtriser les solutions. En fait l'homme moderne est affronté non seulement à l'excès
mais aussi à l'inclassabilité d'informations qui lui parviennent- Il y a surdose de connaissances juxtaposées,
comme un ensemble de perles non enfilées. La vérité devient floue à cause de l'abondance et la
modification des savoirs ; la mémoire devient encombrée... »(Guide pastoral de l'enseignement catholique
pour la réflexion et l'action, Droguet-ardent, limoges, 1989) Cette surcharge d'informations qui renforce le
pluralisme éthique atteste la nécessité d'un recours à la conscience.
Les changements ou les mutations sociales ne sont pas une fatalité. Ils révèlent l'être profond de
l'homme qui est un être-en-chemin, une personne en marche. Il n'y a pas de société ou de culture statique,
figéé et immuable. C'est progressivement que nous entrons dans la découverte de la vérité. Dans notre
pèlerinage terrestre, nous devons accepter de traverser quelquefois des moments de désert avant de chercher à
reconstruire à nouveaux frais. L'histoire du peuple Israël est à ce niveau fort significatif. Surtout qu'il ne faut
pas oublier que toute situation de crise et de désert, de dépaysement et de solitude est un appel fort à la
conversion et à la recherche de la vérité. Il faut accepter la situation présente, oser mieux la regarder pour voir
clair et mieux discerner. On comprendra sans doute qu'elle est porteuse d'espérance et que ce à quoi l'on
tenait mordicus, n'était que relativité et vérité partielle. Camper sur ses positions, c'est refuser l'inattendu
même de Dieu qui sans cesse nous déconcerte et nous conduit sur des chemins nouveaux. Certes, la
situation des changements sociaux actuelle semble ne point finir. On dirait même qu'elle est trop accélérée.
Mais il ne s'agit pas de changer à tout prix : changer pour changer. Les traditions sont importantes; elles
ont la fixation à un moment donné du génie créateur de l'humanité. Nous devons en tenir compte car
l'homme sans mémoire est une loque humaine condamnée à répéter les erreurs de l'histoire. Notre rapport
aux traditions doit être inventif et créatif. Il ne s'agit pas de s'y référer pour exhumer les pratiques
anciennes ou pour se plaindre. Rappelons-nous ces phrases de Saint Augustin : ( on rencontre des gens
qui récriminent sur leur époque et pour qui celle de nos parents était le bon temps ! Si l'on pouvait les
ramener à l'époque de leurs parents, est-ce qu'ils ne récrimineraient pas aussi ? Le passé, dont tu crois
que c'était le bon temps, n'est bon que parce que ce n'est pas le tien... » (Sermon sur les épreuves de ce
temps) Y a-t-il mieux pour convaincre les traditionnalistes ?
Si nous devons ainsi nous ressourcer dans les traditions pour construire le présent et l'avenir, face au
pluralisme éthique, que penser ?
De prime abord, la diversité éthique peut paraître comme un scandale étant donné qu'en principe, la
morale doit constituer un ensemble cohérent et stable dans lequel et par lequel l'individu trouve des
réponses nécessaires à sa conduite. Mais une telle morale avec un corpus normatif bien organisé n'est
qu'une affaire de principe.
Dans la réalité, tout ne se déroule pas ainsi. L’univers culturel éthique laisse de toutes les façons place
à des lacunes et à des failles. Une culture ne peut pas prévoir toutes les situations de crise. Ii y a toujours
une distance entre les désirs des individus et ceux du groupe. Dans ce sens, Paul Valadier écrit :
« S'imaginer par exemple que l'Eglise catholique offrirait une morale entièrement cohérente, constituée
en un « tout unitaire », où chaque vérité impliquerait logiquement toutes les autres, en sorte que la distance
prise sur un point particulier entraînerait inéluctablement la remise en cause de l'ensemble, est pour le
moins un fantasme qui ne résiste pas devant la réalité, au plus une remarquable ignorance des conditions
actuelles de la vie morale. Cette tradition-là aussi est marquée par les ruptures et les disparités qui affectent
toute tradition vivante. Elle est même vivante parce qu'elle n'offre point l'unité et la rigidité d'un système
monolithique que le temps n'eût en rien affecté, mais parce qu'elle porte les traces de sa propre histoire, »
(Eloge de la conscience, p.4l)
En clair, cela veut dire que toute tradition est obligée de faire un retour critique sur ses propres
fondements. Elle est tenue de s'ingénier à inventer une réponse à la hauteur des défis, en conformité avec
elle-même faute de quoi le risque de l'aliénation est évident dans la confrontation avec d'autres cultures.
La rencontre des cultures est toujours un moment d'épreuve, de désintégration et souvent de décadence
pour l'éthique. Violent ou pacifique, le choc des cultures ne peut pas être sans effet sur les systèmes
éthiques. Ce choc amène à relativiser ou avive les failles du système provoquant une désintégration sociale.
Avec la rencontre d'autres éthiques, on comprend qu'on peut vivre autrement et du coup se pose la
question de la vérité : qui a raison ? Partant d'une telle question, se déclenche la quête de l'excellence.
C'est dire qu'il ne faut pas vite identifier diversité éthique et décadence morale, ou même avec un
relativisme condamnable. La diversité éthique montre que toutes nos traditions sont travaillées par la
comparaison et l'émulation, par l'interrogation et le doute, mais dans une perspective de mieux-être. C'est
justement la diversité éthique qui constitue un appel à la conscience de l'individu pour trouver la voie
juste au milieu des situations hétéroclites et des traditions lacunaires. Là où les normes font défaut et
n'encadrent plus totalement ou fermement la conduite, comment l'individu ne se trouverait-il pas renvoyé à
lui-même pour inventer le juste chemin ?
Le détour par la conscience personnelle est inéluctable car aucune tradition ou savoir établi ne peut se
substituer à une démarche personnelle. Quel que soit le prix à payer nous devons nous résoudre nous-mêmes
à étudier et à apprécier les situations. On ne peut pas se contenter de suivre servilement les traditions. Au
nom d'un désir incontestable de vérité et de cohérence dans sa vie (et non par défi orgueilleux), le doute
méthodique de Descartes est permis et exigé. Exigé aussi parce que le lieu de passage entre éthique et
morale (selon la distinction de Paul Ricoeur) est constitué par la conscience personnelle. C'est elle qui
engage un sujet dans l'action après que celui-ci a reçu la maxime de son action ou son contenu, de la
société où il vit (éthique), et qu'il en a éprouvé et reconnu la moralité (morale).
Pour comprendre la conscience comme référence ultime de l'agir humain, lire attentivement les textes
qui portent sur le rôle de la conscience.
- Comment St Thomas justifie la conscience comme référence ultime dans la décision morale ?
Dans ces deux paragraphes de Gaudium et spes, le concile Vatican II, parlant de la vocation humaine,
nous développe sa position concernant la conscience morale. Le thème biblique qui sous-tend cette pensée
et qui pourrait servir de fil conducteur est celui de l'homme créé à l'image de Dieu (§.17) Parce que
l'homme est image de Dieu, la « vraie liberté » est le signe privilégié de cette image. L’homme est un
être libre parce que Dieu est libre, l'homme imite Dieu dans sa liberté. Les Ecritures renforcent cette
position quand elles nous disent que Dieu laisse l'homme à son propre conseil, ce qui veut dire que Dieu
ne se substitue pas à l'homme, Il ne prend pas des décisions à sa place. Il appartient à l'homme en tant
qu'être libre d'user de sa raison pour juger et agir droitement. C'est en cela que réside sa dignité. Ainsi,
l'homme n'est ni esclave, ni enfant (dans le sens de l'infantilisme) devant Dieu. Il est un partenaire, un
collaborateur de Dieu. Cela nous permet de bien comprendre pourquoi la conscience personnelle adulte est
la référence ultime de tout agir humain. Conscience et liberté ont partie liée. Le texte conciliaire est
même plus profond lorsqu'il rappelle que « la conscience est le sanctuaire où l'homme est seul avec Dieu. »
En donnant ainsi une portée sacrée à la conscience, il traduit l'importance capitale de cette instance.
Certes, la conscience ne se constitue pas dans un vide total. Autrement dit, la conscience vit d'une
dualité constitutive. C'est pourquoi le texte conciliaire établit un lien intrinsèque entre conscience et loi :
« au fond sa conscience, l'homme découvre la présence d'une loi qu'il ne s'est pas donnée lui-même, mais
à laquelle il est tenu d'obéir. » Ainsi la ratio essendi de la conscience, c'est la loi, la ratio cognoscendi de
la loi, c'est la conscience. Il y a une boucle rétroactive entre conscience et loi. S'il est légitime de faire
une distinction entre la loi et la conscience, il ne faut pas oublier que les deux ne font qu'un. I1 n'y a pas
d'un côté la loi et de l'autre la conscience. La conscience n'est elle-même qu'à cause de la loi qui lui dit
ce qu'il faut faire ou ne pas faire. Ainsi la conscience se réfère à plus que soi, bien autre que soi. Tension
vers un soi plus grand que soi, autre4tre avec l'être. La loi est coextensive à la conscience. 11 n'y a pas
la conscience avant la loi, inversement la loi n'existe qu'en tant que perçue dans une conscience- Il nous
faut donc finir avec des oppositions simplistes.
Le lien établi entre loi et conscience suggère que la conscience n'est pas une réalité simple, une donnée
immédiate, (voix immédiatement perceptible). Le texte conciliaire en ce sens précise que la fidélité à la
conscience requiert une tâche, un travail de recherche commune: « les chrétiens, unis aux autres
hommes, doivent chercher ensemble la vérité et la solution juste de tant de problèmes moraux que
soulèvent aussi bien la vie privée que sociale. » Dans cette recherche commune, « Plus la consciente droite
l'emporte, p[us les personnes et les groupes s'éloignent d'une décision aveugle et tendent à se conforme
aux normes objectives de la moralité. » I1 y a ainsi non seulement recherche de fidélité, mais
intercommunication et dialogue avec les autres pour la quête de la vérité. Ce qui veut dire que la
conscience n'est pas enfermée sur elle-même ; elle est ouverture.
La primauté accordée à la conscience est si forte que sa dignité ontologique reste sauve quand bien
même elle s'égare et le concile, à la suite de St Thomas, le reconnaît: « Toutefois, il arrive souvent que la
conscience s'égare, par suite d'une ignorance invincible, sans perdre pour autant sa dignité . » Mais le
texte émet une réserve : suivre une conscience erronée ne vaut pas quand aucun effort n'est fait pour
rechercher le vrai et le bien, « quand l'habitude du péché rend peu à peu la conscience presque aveugle »
l’on comprend par-là que la primauté de la conscience comme norme ultime de l'agir moral ne signifie pas
« licence de faire n'importe quoi, pourvu que cela plaise, même le mal » Après tout le concile reconnaît
que nos contemporains ont raison d'estimer grandement la liberté car l’homme est effectivement libre et en
cela, il est image de Dieu.
Dans le même document conciliaire, il est encore fait allusion à la primauté de la conscience quand le
texte parle de la dignité du mariage et de la famille : « Dans leur manière d'agir que les époux chrétiens
sachent bien qu'ils ne peuvent pas se conduire à leur guise, mais qu'ils ont l'obligation de toujours suivre
leur conscience, une conscience qui doit se conformer à la lai divine. » , (§.51)
L'axe fondamental du texte est clair : la liberté de conscience, respect de la conscience, immunité de la
conscience : « droit de la personne et des communautés à la liberté sociale et civile en matière religieuse. »
A l'égard des Etats totalitaires, et même des Eglises (religions d'Etat) qui connaissent des formes
larvées d'oppression, le texte conciliaire développe une argumentation en deux temps :
- Argument rationnel : « C'est par la médiation de sa conscience que l'homme perçoit et reconnaît les
injonctions de la loi divine ; c'est par elle qu'il est tenu de suivre fidèlement en toutes ses activités pour
parvenir à sapin qui est Dieu. »(§.3) Par conséquent, « c'est faire injure à la personne humaine et à
l'ordre même établi par Dieu pour les êtres humains que de refuser à l'homme le libre exercice de sa
religion. » L’intolérance envers les groupes religieux ne peut être qu'une atteinte grave et un manque de
respect à la personne humaine dans sa recherche de la vérité et de Dieu.
– Argument théologique : « La réponse de foi donnée par l'homme à Dieu doit être volontaire. (§10).
Personne ne peut être amené par contrainte à la foi.(§12) » S'il en est ainsi des religions, à plus forte raison
pour les Etats. Ils n'ont pas à s'immiscer dans les affaires religieuses, soit pour favoriser la religion, soit
pour en détourner. Le droit civil ne doit pas empêcher les citoyens de mener leur vie religieuse selon
leur conscience.
Dans la troisième partie de ce texte, la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi revendique pour
l'Eglise le droit et le devoir d'intervenir là où des Etats violeraient par leurs législations des droits de
l'homme fondamentaux. Le document fait appel à la conscience pour s'opposer à des Etats coupables de
telles mesures. D'où le terme « Objection de conscience » : La conscience morale peut exiger « une
résistance passive à la légitimation de pratiques contraires à la vie et à la dignité de l'homme... »
De nombreux textes de Jean-Paul II font référence à la conscience. D'une manière générale, on peut dire
que ceux-ci s'orientent dans deux directions. Premièrement, le pape s'adresse avec toujours plus d'insistance
aux Etats pour qu'ils respectent la liberté religieuse considérée comme le premier et le plus fondamental
des doigt de l'homme. Deuxièmement, les droits de la conscience sont de plus en plus évoqués contre les
fondamentalismes religieux et contre l'intolérance là où une norme spécifiquement religieuse devient, ou
tend à devenir loi de l'Etat sans que l'on tienne compte comme on le devrait de la distinction entre les
compétences de la religion et celles de la société civile.
- Centisimus Annus, §.29 : « C'est dans la reconnaissance des droits de la conscience que se trouve le
fondement premier de tout ordre politique authentiquement libre. »
- Message pour la journée de la paix, le 1er janvier 1991 (Doc.Cath. no2020, du 20/1/91, p.53ss.
- Discours de Jean-Paul II devant le conseil de l'Europe à Strasbourg @oc. Cath. N°1971, du 6 nov. 1988,
p.1001ss
Nous venons d'affirmer la primauté de la conscience personnelle dans l'agir moral. La conscience reste
la référence ultime et inéluctable de l'agir humain. Cependant, elle constitue pourtant une base fragile.
Reconnaître le recours ultime à la conscience personnelle ne veut pas dire que l'homme est livré à ses
caprices et aux tromperies des apparences. C'est pourquoi il nous faut présenter les dangers d'une
conscience souveraine qui prétend s'ériger en absolue (c'est-à-dire déliée de tout lien).
Le premier danger que court la conscience, c'est de verser dans le subjectivisme moral. Par
subjectivisme moral, il faut entendre le repli sur soi, le fait de s'ériger en norme absolue de la moralité.
Il s'agit de l'attitude de quelqu'un qui ne juge qu'en fonction de ses seules options personnelles. En d'autres
termes, c'est le règne du même. La conscience est déliée de toute autre référence que soi. Elle ne connaît
aucune autre autorité qu'elle-même. C'est du moins la prétention à laquelle veut aboutir le siècle des
Lumières : sortie des morales de la certitude, entrée dans un régime moderne de la critique, suspicion
envers la tradition surtout devant ses lacunes et ses contradictions. Descartes parle du « doute
méthodique », remise en cause des enseignements et des doctrines reçus, promotion du « cogito ». Le
détour par soi devient inévitable. Aucune tradition ou savoir établi n'est susceptible de se substituer à une
démarche personnelle. « Je pris, dit Descartes, la résolution d'étudier en moi-même. » Si chez Descartes, le
doute méthodique est posé non par défi orgueilleux, mais au nom d'un désir incontestable de vérité,
l'existentialisme de Jean-Paul Sartre prône la souveraine liberté du pour soi décidant en toute autonomie
et sans aucun autre fondement que soi. Il s'agit d'un pur projet subjectivement vécu.
Contre le subjectivisme moral ou le règne du même, il faut dire que le choix moral est précaire,
difficile et toujours risqué en raison des conditionnements humains. Par conséquent, il faut être prudent et
ne pas exclusivement se fier à soi-même. L’appel à la conscience personnelle n'est pas un caprice subjectif.
La conscience n'est pas un absolu qui serait placé au-dessus de la vérité et de l'erreur. L’homme ne peut
pas sous le prétexte de la référence à sa conscience, élever ses caprices ou ses intérêts personnels au rang
des lois naturelles ou divines. La maturation du jugement éthique est à acquérir. Elle ne naît pas
spontanément. L'accès de la conscience à la vérité suppose un long et difficile travail. On ne peut pas et
on doit pas vite s'ériger en normes de vérité. surtout qu'à cause du péché originel, l'homme découvre et
discerne difficilement les principes du bien et du mal. La référence à la conscience n'est pas rébellion,
insubordination ou orgueil prométhéen.
Un autre danger de la conscience souveraine lié au subjectivisme moral, c'est le refus des médiations.
La conscience pense qu'elle peut se constituer dans un vide total de références. Elle refuse de prendre en
compte l'appui fraternel et humain dans la conscience de l'autre. Négation de l'argumentation et de l'éthique
inter communicationnelle. La liberté est surestimée et devient inconsciente de sa finitude et des voies
laborieuses par lesquelles elle s'ouvre à elle-même- L'individu oublie qu'une conscience morale ne se forge
que dans la confrontation et la rencontre avec d'autres consciences. L'autonomie ou la liberté ne sont jamais
sans conditions et ces conditions, le sujet moral ne se les donne pas ; il les trouve ; elles le précèdent et
s'inscrivent dans l'inconscient. La présence de l'inconscient oblige à faire le deuil d'une autonomie totale ou
acquise une fois pour toutes. Blessé dans sa constitution même, le sujet moral doit éviter de verser dans un
anthropocentrisme très prononcé. Une conscience morale adulte ne saurait se passer des médiations.
Levinas le montre très bien lorsqu'il brise l'encerclement de la totalité fermée sur soi-même. Le Visage
d'Autrui, altérité imprenable, inappropriable, irréductible aux lois du Même domine et interpelle le Moi,
met en question son heureuse spontanéité, son quant-à-soi égoïste et son autosuffisance. « Autrui suscite la
liberté du Moi en la responsabilisant. Autrui ne limite pas la liberté du Même. En l'appelant à la
responsabilité, il l'instoure et la justifie. » (Emmanuel Levinas, Totalité et Infini, Essai sur l'extériorité,
Lahaye, Martinus Nijhotr, 1961, p.175) Ainsi, ce n'est pas de l'intérieur du Moi comme de son origine, que
jaillit l'exigence éthique, mais d'Autrui, qui m'interpelle, me convoque, m'oblige. C'est l'Autre qui va
progressivement m'aider à accéder à une conscience adulte car la conscience individuelle ne surgit pas
spontanément selon une sorte de processus naturel et immanent.
Si nous nous rappelons que la finalité de la morale est le bonheur de l'homme qui passe par un mieux-
vivre-ensemble, alors le relativisme et le laxisme sont à proscrire parce qu'ils ne favorisent pas
l'accomplissement de l'homme.
Nous nous inspirons ici du livre de Jean-Claude SAGNE, Péché, culpabilité, pénitence, éd du Cerf Paris
1971. Nous découvrons à travers ce livre que la conscience souveraine peut connaître des handicaps
profonds dans le développement de la personnalité dûs à une totale absence de la culpabilité. Parce qu'on
se sait si sûr de soi, parce qu'on n'attend de personne des conseils, on en vient à ne pas se reconnaître
pécheur et on refuse tout sentiment de culpabilité.
« Refuser toute culpabilité, c'est s'isoler. Chez celui qui n'éprouve aucun sentiment de culpabilité, il n'y a
plus de stimulant poussant à progresser et à se dépasser. Il manque l'instance critique, qui ouvrirait à la
recherche et déploierait l'espace de l'avenir. Un facteur de maturation fait défaut, et la capacité d'affronter
le réel est affaiblie, à commencer par ce réel qui est le désir d'autrui sur nous. Lorsqu'il ne se sent pas tenu
d'authentifier son désir, en le référant au désir de quelqu'un ou d'un groupe ayant, pour lui, valeur de modèle
et de référence, un être est livré à la seule impulsion de son désir spontané. Il en ressent, tôt ou tard, une
anxiété en fait insurmontable -serait-elle déniée inconsciemment -, car il est privé du recours à une
personne (ou à un groupe) qui lui servirait de norme extérieure et lui offrirait, éventuellement, matière à
opposition et à contestation, mais constituerait, en cela même, un appui indispensable, Nul ne peut mûrir,
acquérir son autonomie, se découvrir soi-même, sans se confronter (ce qui veut dire, plus d'une fois :
s'affronter) à un modèle idéalisé et investi affectivement, modèle auquel on à la fois, le besoin de
s'opposer, pour s'affirmer dans son originalité et sa liberté, et de s'identifier, pour prendre confiance en soi
et mériter sa légitimité, son droit à l'existence personnelle. Or, l’absence de sentiment de culpabilité
signifie et entraîne l'absence de cet « autre »,dont le désir a valeur pour nous de mesure et de loi de
notre propre désir, de cet autre qui incarne ou répète l'instance parentale :l'homme sans culpabilité est un
orphelin, et plus précisément encore, un orphelin de père. On ne dira jamais assez l'insécurité produite par
la vacance de la place délaissée par le père. Cette insécurité est multipliée quand l'élimination du père - en
l'espèce, l'annihilation de son image dans notre psychisme conscient -, découle d'une révolte, apparemment
victorieuse dans son premier temps, qui a pour envers la souffrance irrémédiable de celui qui a agressé
l'objet qu'il aimait et l'anxiété indélébile de celui qui se sait occuper illégitimement une place usurpée.
C'est dire que l'absence, au niveau conscient, du sentiment de culpabilité ne peut manquer de
recouvrir, et même de déclencher une angoisse foncière qui reste latente et qui ressortit, encore, à l'ordre
de la culpabilité. On ne saurait concevoir un homme absolument dépourvu de culpabilité, et l'absence
apparente de ce sentiment est, non seulement une défense (inefficace) contre un affect de culpabilité qui
n'est enfoui que parce qu'il est trop intense, mais cette absence de culpabilité est même la source d'une
culpabilité d'autant plus tenace qu'elle échappe aux prises de la conscience claire. Par un paradoxe qui ne
devrait pas dérouter outre mesure, l'absence du sentiment de culpabilité aboutit aux mêmes résultats que sa
croissance pathologique. Le vieil adage scolastique, qui eut que les contraires soient englobés dans un
même genre, trouve une réplique dans la constatation, si habituelle, du passage plus ou moins soudain d'un
extrême à l'autre, s'agissant de comportements affectifs, éthiques ou politiques : des facteurs antithétiques
produisent des effets identiques, et des conduites opposées reflètent la même structure mentale, le même
système de défense contre les pulsions...Dans le cas, l'absence de culpabilité amène à s'isoler et elle
encercle d'angoisse, car elle fait nier autrui et soi-même. Elle enferme dans une culpabilité plus difficile
résorbable, à proportion même de son enfouissement. La satisfaction complète de ce qui est vécu dans
l'instant présent est un voile, jeté sur notre manque, en même temps qu'un poids grevant le dynamisme
qui nous jetterait en avant et fraierait la route de l'avenir. En un mot, refuser toute culpabilité, c'est
équivalemment se refuser.»
« Les bénéfices du sentiment de culpabilité. Le sentiment de culpabilité est le fruit d'une critique de soi
qui donne son essor à notre conscience d'être inachevés. La reconnaissance d'un manque est l'expérience
cruciale, toujours refusée par le libre jeu de notre désir inconscient, la seule expérience susceptible,
pourtant de nous introduire à la découverte de la vérité, de nous lier authentiquement à autrui et de nous
ouvrir un avenir réel. Cette acceptation de notre manque, de notre désir et de notre agressivité, n'est ni
tolérance ambiguë ni faiblesse complice, mais discernement du positif et patience confiante devant les
délais requis par toute évolution venue du dedans ou toute maturation librement cherchée,
D'une part, nous savons que la conscience n'est pas immédiatement adéquate à la vérité et au bien.
Pour accéder à la vérité, il y a un travail de longue haleine. La conscience individuelle ne surgit pas
spontanément. Il nous faut renoncer à la belle individualité naturelle et spontanée. Nous ne pouvons pas
considérer la conscience comme le déploiement d'un organe latent dont le processus serait naturel et
immanent.
De plus, il nous faut reconnaître que ce n'est trias spontanément que l'homme devient moral. Il y a
toujours une distance, un écart par rapport à la loi et à l'idéal au point que le perfectionnisme peut
apparaître comme une perversion redoutable et néfaste. Ce n'est pas une honte pour l'homme que de
reconnaître son manque et sa finitude. Au contraire, celui qui confesse son manque, est plus proche de la
vérité, plus proche de la sainteté et il montre qu'il n'est nullement le maître ou le possesseur de la loi.
D'autre part, nous avons vu que la « conscience est un sanctuaire inviolable ». Personne ne peut nous
contraindre à agir contre notre conscience. La conscience est la norme normande, la référence ultime de
l'agir moral, Parlant même du magistère, il n'est pas en son pouvoir de se substituer dans la pratique à la
décision ultime des consciences qui demeurent toujours l'instance suprême quand il s'agit d'engagement
éthique. Dans cette perspective, nous avons fait un parcours des textes magistériels qui parlent de la liberté
des consciences.
S'il y a ainsi respect et liberté des consciences, c'est parce que la conscience est portée vers le bien et
vers la vérité. La conscience nous dit ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter. Comme dit St Paul, Dieu a
inscrit sa Loi au cœur de tout homme. (Syndérèse) (Rom.2, 14-15 ;l Cor.4,4)
S'il en est ainsi, doit-on parler d'une éducation de la conscience ? Cette éducation ne risque-t-elle pas
d'apparaître comme un viol des consciences ? Peut-on exiger d'un homme qu'il éclaire sa conscience ?
A travers ces deux positions, nous nous situons au cœur de l'ambiguïté quand il s'agit de parler d'une
formation de la conscience. Comment est-il donc possible de lever cette ambiguïté ?
Ce n'est pas tant de l'extérieur que de l'intérieur de la conscience que vient la nécessité d'une éducation
de la conscience. La conscience elle-même sait qu'elle doit se former et elle prend la décision de le faire
ainsi que les moyens qui s'imposent. Quand la conscience est floue, incertaine et douteuse, elle ressent
elle-même la nécessité d'un éclairage. Si bien que ce n'est pas l'autre qui nous impose une formation, c'est
nous-mêmes qui la désirons pour être au clair avec nous-mêmes. L'autre peut tout au plus introduire un
doute dans notre conscience, mais il ne lui revient pas de nous imposer une formation. Dès que le doute
est vraiment semé, ma conscience m'ordonne de l'éclairer. Rien de plus navrant pour la conscience que de
naviguer dans l'incertitude" Elle a besoin de tracer des voies sûres, des repères fiables pour sa conduite.
Elle veut retrouver une certitude morale, donner un bien-fondé à son action. La conscience, à travers la
formation qu'elle s'impose, recherche des chemins sûrs d'une décision sensée. Elle cherche à acquérir des
aptitudes qui lui permettent de s'engager dans un comportement
Cet Autrui de la relation est symbolisé par des personnes, des lois, des interdits. La relation de soi à
soi est toujours médiatisée par l'être social. A la naissance, l'infans trouve tout un éthos organisé et
structuré. Il ne va accéder à la conscience morale et à l'autonomie que par la rencontre avec l'hétéronomie
des règles sociales. le langage par exemple est un système de signes totalement extérieur à lui et il
n'émerge comme conscience que dans la relation parlante. C'est dire que l'autonomie et l'hétéronomie ont
partie liée de manière intrinsèque. Personne ne peut se passer de la relation. La conscience morale sort de
son indistinction et de son incertitude première par la rencontre des interdits sociaux structurants.
Ces interdits sont assimilés au point de faire corps avec l'être. Il y a un système d'intériorisation qui
fait que l'éthique nous colle à la peau, plus intérieure à nous-mêmes que nous. C'est grâce à cette
confrontation à la loi que la conscience est suscitée. Mais il faut toujours éviter que la rencontre des
règles sociales n'aboutissent à l'écrasement de l'individualité. Le véritable problème de l'éducation de la
conscience est de savoir comment émerger à soi-même sans être noyé dans la relation ou écrasé par elle ?
Marguerite LENA écrit : « l'autorité est un pouvoir qui ne s'exerce pas pour durer mais pour
permettre l'accès à ce point où il devient inutile. » (Esprit de l'éducation, Desclée, Paris 1991, p.117). Bien
longtemps avant elle, Socrate dans le Mémon, posait la question de savoir si « la vertu peut être
enseignée ? » Kant quant à lui affirme que « la faculté de juger est un talent particulier qui ne peut pas
du tout être appris, mais seulement exercé. Aussi la faculté de juger est-elle la marque spécifique de ce
que l'on nomme le bon sens, au manque de quoi aucune 2école ne peut suppléer » ( Introduction,
Critique de la raison pure)
Partant de toutes ces citations, nous devons reconnaître le véritable rôle de l'éducation part du respect
de l'individualité de l'enfant. Repérant ses centres d'intérêts, l'éducateur tente de faire surgir en l'enfant
l'être-sujet en développant toutes ses aptitudes et ses potentialités. L’éducation est un passage, passage d'un
état d'infans caractérisé par le monde imaginaire, l'absence de parole, la dépendance fusionnelle vers un
monde symbolique, vers un état de sujet, capable de prendre la parole, de reconnaître l'altérité et
d'établir de véritables relations avec l'altérité. C'est ce que signifie du reste le terme éducation, e - ducere,
conduire hors de... L'éducation a donc pour but le surgissement de l'être, le devenir-sujet, être libre et
apte à s'autodéterminer.
On ne peut donc pas considérer l'esprit humain comme une table rase sur laquelle viendraient s'inscrire
des liaisons toutes faites imposées par le milieu extérieur. L’éducation de la conscience n'est pas donc
synonyme d'un endoctrinement. Il s'agit de former l’intelligence plutôt que de meubler la mémoire. Former
le jugement de l'enfant en l'amenant à juger. Eduquer la conscience revient à ceci : apprendre à prendre
conscience, sortir de soi-même, prendre conscience du monde alentour et du poids de sa réalité. La
formation de la conscience consiste moins à inculquer des normes qu'à en comprendre la source et à les
mettre au service d'une promotion du sens et de l'amour. L’éducation de la conscience éveille la conscience
à des valeurs ou à des vertus. Passage du moi empirique au moi pur, renonciation à la satisfaction d'un
besoin immédiat en vue d'un plus grand bien.
A la longue, il n'y a d'éducation que spiritualiste. C'est l'Esprit Saint qui est le véritable Maître
intérieur. C'est lui qui forme nos consciences. Il nous apprend qu'éduquer ce n'est pas dresser mais
s'adresser, former la liberté de l'homme sans effraction. L'Esprit rejoint l'homme au cœur de sa liberté
pour la former, sans la violer ni l'annexer et toujours en vue d'un surcroît d'humanité. L’esprit Saint,
comme principe d'éthique théologale, opère un « renouvellement de l'intelligence » (Rom.12,2) qui rend
les choses de Dieu et les valeurs attirantes et lumineuses, et permet l’accès à la maturité chrétienne du
discernement.
(Pour complément sur le rôle de l'éducation de la conscience, voir Thèse de doctorat de l'Abbé
Marcus NDONGMO
En conclusion, la conscience se forme par le véritable Maître intérieur qui est l'Esprit Saint.
Elle se forme aussi par la conscience conséquente lorsqu'ayant posé un acte, elle retourne sur l'acte
pour le juger et en tirer les conséquences.
Elle se forme enfin par des témoignages de nos proches éducateurs et parents. Un témoignage qui
n'est pas voulu au risque d'apparaître comme du pharisaïsme. Mais le témoin est l'occasion, et non la
condition de ce qu'il éveille chez la conscience qui recueille son témoignage.
Former la conscience, c'est affiner son jugement, apprendre à l'autre à penser par soi-même.
Voir à ce propos, le livre d’Alain YOU, Loi de gradualité, une nouveauté en morale ? éd. Lethielleux,
Paris 1991, collection le sycomore
Voir aussi Documents EPISCOPAT, N° 17 décembre 1991, Etude de Mgr Pierre EYT, archevêque de
Bordeaux, « 'Loi de gradualité' et la formation de conscience. »
L'expression « Loi de gradualité » apparaît pour la première fois avec Jean-Paul II. Faisant suite à son
homélie pour la clôture du synode sur la famille, l'Exhortation Familiaris Consortio sera le premier
document officiel à définir explicitement ce qu'il faut en-
tendre par « loi de gradualité » Notons cependant que si l'expression est nouvelle, la réalité est vécue
depuis longtemps dans l'Eglise et l'avantage du livre de Alain YOU est de nous retracer les fondements
théologiques de cette nouvelle expression.
Comment en est-on parvenu à la « loi de gradualité » ? A partir de l'encyclique Humanae vitae avec la
condamnation des moyens artificiels de contraception De nombreux chrétiens sont bouleversés par
l'enseignement officiel de l'Eglise. Des couples chrétiens désirant vivre leur foi traversent des troubles
profonds. On sent de plus en plus un fossé infranchissable se creuser entre l'enseignement théorique de
l'Eglise et la vie concrète où la réalité s'avère extrêmement complexe. La morale chrétienne apparaît
comme très belle en théorie, mais absolument irréalisable dans le concret sous peine de détruire des
couples fragiles. De là provient un désarroi dans la conscience de nombreux foyers qui se trouvent
affrontés à un dilemme à l'issue toujours négative. - Soit obéir à la lettre de l'encyclique, avec ses
conséquences désastreuses pour un certain équilibre humain - Soit mettre des nuances à cet
enseignement, mais avec l'impression très nette des se voir rejetés par l'Eglise et de s'engager dans la
voie de la damnation. Situation très embarrassante marquée par la dichotomie - une situation à laquelle il
fallait mettre fin et c'est pourquoi le synode sur la famille fut convoqué.
Quand l'Eglise précise le contenu d'une norme, exige-t-elle pour tous l'application littérale et immédiate
de ce qu'elle énonce ? Ou bien admet-elle une certaine relativité quant à l’application ?
Se contente-t-elle de présenter un idéal fait pour être contemplé... mais de loin ? Ou bien est-ce
vraiment un commandement énoncé au nom du Christ, et qui oblige sous peine de péché grave ?
Une certaine progressivité dans la mise en œuvre des lois morales est-elle concevable, et à quel
rythme, et dans quelle mesure...
a) La loi de gradualité se situe dans le cadre d'une formation de la conscience. La conscience doit être
formée. S'il est incontestable que l'on est responsable par sa conscience et devant elle, l'on est aussi
responsable de sa conscience c'est-à-dire de [a formation de celle-ci. l’aveuglement de la conscience, son
anesthésie, son endurcissement, son détournement ou sa perversion relèvent de notre responsabilité.
L’éducation morale est nécessaire. Sans éducation morale, la conscience court le grand risque de ne
jamais parvenir à la maturité et à la liberté.
b) L’éducation est un passage, un cheminement, un parcours, une maïeutique. C'est dire en d'autres
termes qu'elle connaît une certaine progressivité, une certaine gradualité. Voici comment Familiaris
Consortio en parle : « une conversion continuelle, permanente, qui, tout en exigeant de se détacher
intérieurement de tout mal et d'adhérer au bien dans sa plénitude, se traduit concrètement en une
démarche conduisant plus loin. Ainsi se développe un processus dynamique qui va peu à peu de l'avant
grâce à l'intégration progressive des dons de Dieu et des exigences de son amour définitif et absolu dans
toute la vie personnelle et sociale de l'homme. C'est pourquoi un cheminement pédagogique de croissance
est nécessaire pour que les fidèles, les familles et les peuples, et même la civilisation, à partir de ce qu'ils
ont déjà reçu du mystère du Christ, soient patiemment conduits plus loin, jusqu'à une conscience plus riche
et à une intégration plus pleine de ce mystère dans leur vie » $.9
La conscience se développe donc, et croît par l'exercice et la formation. Elle s'informe, s'éclaire et
affine selon un processus de gradualité. Parce que l'homme est un être situé dans l'histoire, un être-en-
chemin, il faut tenir compte de sa progression, de sa fragilité et de ses limites. Chaque homme peut et
doit grandir en humanité, valoir plus, être plus.
c) Un cheminement, une marche supposent des balises et un but. On marche vers... et il y a des
indicateurs de la route. C'est le rôle de la loi, de la norme. Le mot Torah en hébreu signifie en même temps
« instruire, enseigner », mais aussi « montrer du doigt, pointer donner la direction, montrer le chemin ».
Dans la marche, on doit donc être au clair sur la norme qui indique en quoi consiste mon vrai bien. Il ne
s'agit pas seulement de connaître la nonne, mais de s'orienter sincèrement et sans réserve vers son
application. La norme ne peut pas simplement être considérée comme un idéal à atteindre dans le futur.
L'idéal est abstrait lointain, et si l'on peut dire indicatif par orientation ou simple suggestion alors que le
commandement est concret proche, impératif et urgent. La loi doit être appliquée aussi rapidement que
possible. Il s'agit d'un impératif catégorique, d'une urgence impérieuse. Même s'il arrivait que je ne peux
absolument pas appliquer la loi présentement, je dois au moins y tendre.
d) L'impératif de la loi fait que la loi n'excuse pas. Le principe de gradualité n'annule pas le caractère
impératif de la loi. C'est pourquoi il faut distinguer fermement « loi de gradualité » et « gradualité de la
loi ». Familiaris Consortio condamne l'expression gradualité de la loi. Il ne peut en effet avoir « des degrés
et des formes de préceptes différents selon les personnes et les situations diverses . » La loi est la même
pour tous et elle ne connaît pas d'évolution
e) La loi de gradualité ne peut faire oublier la toute-puissance de la grâce. Elle nous rappelle
cependant que la grâce agit par la nature et respecte donc la temporalité, élément constitutif de la
condition humaine.
En conclusion, il faut dire que la loi de gradualité ne peut être présentée comme une loi d'excuse,
d'accommodement et de dispense. Elle est plutôt une prise en compte de l'aspect historique et progressif
de l'exigence absolue de croissance morale et spirituelle.