Transition cédant-repreneur et deuil
Transition cédant-repreneur et deuil
La transition
cédant-repreneur
Une approche par la théorie du deuil
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L
’importance des petites et moyennes délicatesse et de ses conséquences sur le
entreprises (PME) dans le tissu éco- devenir de l’entreprise (Paturel, 2000 ;
nomique étant largement reconnue ; Mahé de Boislandelle, 2003 ; Rollin, 2006 ;
elles sont les principaux catalyseurs de la Bah, 2006). Dans le processus repreneurial
création d’emplois et de richesses natio- mis en évidence par Deschamps (2000),
nales. En conséquence, il est normal que cette phase se situe entre l’entrée officielle
leur pérennité soit au cœur des préoccupa- du repreneur et le retrait définitif du cédant
tions, non seulement des pouvoirs publics, de l’entreprise.
des associations professionnelles, des Pourtant, si le monde professionnel et le
milieux bancaires et financiers, mais égale- milieu académique reconnaissent la pré-
ment de la communauté scientifique. À ce pondérance de la phase de transition ainsi
titre, le thème de la transmission et de la que ses multiples difficultés, paradoxale-
reprise, souvent laissé sous silence il y a ment elle reste un sujet relativement peu
quelques années encore, est devenu aujour- étudié en profondeur dans la littérature sur
d’hui un sujet récurrent chez les journa- les PME. C’est dans le but de mieux com-
listes d’affaires, les dirigeants, les cadres prendre cette phase névralgique de la trans-
ainsi que chez les responsables écono- mission, ainsi que les clés de sa réussite que
miques régionaux et nationaux (Mahé de nous avons entrepris cette étude à caractère
Boislandelle, 2002). D’après Estève (1997), essentiellement exploratoire auprès de
la France se trouve dans l’ère du renouvel- 12 PME récemment cédées à des repre-
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1. Cette phase reçoit de multiples appellations dans la pratique : « période de cohabitation », « période de double
commandement », « phase de direction bicéphale », « période de leadership à deux têtes ». Dans les successions
familiales, elle correspond à la phase du « règne conjoint » (Inoussa et Saint-Cyr, 2000 ; Cadieux et Lorrain, 2004).
La transition cédant-repreneur 125
2. D’après la Commission européenne (2003), sur les dix prochaines années, plus de 5 millions d’entreprises euro-
péennes (soit entre 25 et 40 % de l’ensemble) seront concernées par la transmission. Ce sont en moyenne 610 000
PME qui changeront de mains chaque année, avec une incidence potentielle sur 2,4 millions d’emplois.
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progressive des pouvoirs de gestion du pro- cesseur serait la principale cause de l’échec
priétaire cédant vers le repreneur (Commis- des changements de direction. Cette dyna-
sion européenne, 2003). En France, loi du mique psychologique complexe et les rela-
2 août 2005 ou « loi Jacob » vient d’insti- tions conflictuelles qui en découlent peu-
tuer une prime de transmission lorsque le vent conduire les deux protagonistes dans
dirigeant trouve un repreneur et accepte de une impasse, voire à l’échec du processus
l’accompagner ou lorsque l’assistance du de succession.
repreneur est effectuée par des tuteurs.
Malgré son importance, cette période de Les approches sur la compréhension
transition semble plutôt difficile à franchir. de la phase de transition et leurs limites
Sur le plan financier, elle peut se révéler La revue de la littérature nous a permis de
extrêmement coûteuse. Son coût peut sur- recenser plusieurs approches dont le but est
charger la structure et déboucher sur l’as- de mieux cerner cette phase et les clés de sa
phyxie financière du repreneur contraint de réussite. Le tableau 1 ci-après reprend les
s’endetter parfois lourdement pour financer facteurs explicatifs des transitions réussies
l’opération. Par ailleurs, il semble que c’est les plus couramment avancés par les
lors de cette étape que se matérialisent la chercheurs et les professionnels.
plupart des difficultés susceptibles de com- Bien que ces études soient importantes,
promettre la pérennité de l’entreprise. Le elles soulèvent plusieurs limites. D’abord,
repreneur doit en effet maîtriser l’organisa- une partie de ces études portent principale-
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1994). Cette rupture s’accompagne de mul- sujet organisée autour d’un mode de vie
tiples pertes conscientes ou inconscientes : familier. Selon Leclaire (1981), débuter le
perte de pouvoir, perte de l’empreinte, perte travail de deuil consiste à faire une succes-
de légitimité, perte de sens, perte de la jeu- sion de petits deuils de ce qui nous reliait à
nesse (Arnould et Stéphan, 2006). Céder l’objet disparu. En réalité, faire le deuil d’un
son entreprise c’est donc prendre le risque état antérieur comporte plusieurs phases qui
de modifier son environnement profession- correspondent à l’élaboration progressive de
nel et relationnel. Ce phénomène est parti- la situation et préparent en fait de nouveaux
culièrement ressenti par les dirigeants en investissements (Roussillon et Bournois,
régions qui cumulent parfois les missions 1997). Tous les auteurs consultés s’accor-
économiques, politique et/ou associative. dent généralement sur les étapes suivantes :
Avec le temps, ils sont devenus des person- une phase de choc, une phase de déliaison,
nalités locales. C’est ce qui explique que une phase de désinvestissement et une phase
bon nombre de dirigeants retardent autant de rétablissement. Cet ensemble de réactions
que possible leur départ ou ne prennent n’est pas sans rappeler les stades psycholo-
jamais leur retraite. giques observés par Kübler-Ross (1969)
Ce détour par les différentes pertes aux- chez les patients en fin de vie : déni, mar-
quelles le cédant s’expose nous a poussé à chandage, colère, dépression, acceptation.
la construction d’un nouveau cadre d’ana-
lyse de la période de transition : la théorie Une approche processuelle de la théorie
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3. Pour les problèmes soulevés par le transfert de la théorie de deuil développée en psychanalyse dans des situations
de gestion, nous renvoyons le lecteur aux travaux de Pailot (1995), Roy (1997) et Bah (2006).
130 Revue française de gestion – N° 194/2009
ou une activité – qui rend compte de cette Le choix de la méthode des récits de vie
capacité à créer des liens. Faute de connaissances approfondies sur le
Le détachement et la réorganisation clôtu- sujet et dans le souci de considérer le point
rent le processus de deuil et permettent de vue de tous les témoins de la scène suc-
d’évoquer l’existence d’un deuil apparem- cessorale, nous avons opté pour la méthode
ment réussi, c’est-à-dire d’un deuil qui s’est des récits de vie4 (Poirier et al., 1983 ; Le
traduit par un désinvestissement de l’objet Grand, 1993 ; Ferraroti, 1983 Pineau et
perdu et d’un réinvestissement dans Jobert, 1989 ; Peneff, 1990 ; Bertaux, 1997 ;
d’autres champs de vie du sujet (Pailot, Angrosino, 1989 ; Atkinson, 1998 ; Smith,
2002). Néanmoins, comme le note 1994 ; Lewis, 1963) pour comprendre la
Widlöcher (1994), la fin du deuil normal façon dont les acteurs ont vécu la période
n’aboutit nullement à l’oubli. Il persistera de transition. L’orientation choisie est la
toujours une trace des bouleversements perspective ethnosociologique. D’après
vécus lors du deuil. Selon Roy (1997), le Bertaux (1997), il y a récit de vie à partir du
délai d’un deuil normal ne devrait pas excé- moment où une personne [ici les acteurs de
der 9 à 12 mois. la transmission] raconte à une autre [le
Ce parcours peut s’établir difficilement chercheur] son expérience de vie en faisant
dans le cas de deuils compliqués ou patho- la narration de celle-ci. Le récit, qui est tou-
logiques ; la personne se montre dans l’im- jours suscité par la demande explicite d’un
possibilité d’effectuer les remaniements chercheur dans une situation de face à face,
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4. La méthode des récits de vie en tant que méthode de recherche trouve son origine dans les champs de l’ethnolo-
gie, de l’anthropologie et de la sociologie. Il semble cependant que cette méthodologie ne soit la propriété d’aucune
discipline. Presque toutes les disciplines des sciences humaines l’ont utilisé sous des appellations diverses (histoire
orale, histoire de vie, récits de pratiques, autobiographie, notice biographique).
La transition cédant-repreneur 133
vue de répondre aux difficultés de mesure pas accès à l’histoire crue, toute authen-
des situations de gestion (Barthe et Igalens, tique ; mais fait appel à la mémoire des
1995 ; Igalens et Roussel, 1998 ; Bouchikhi acteurs de la transmission. Cette démarche
1994 ; Rouleau, 2003 ; Hernandez et Marco, de reconstruction implique forcément une
2006 ; Chanlat 2005). Des études récentes interprétation des souvenirs. Dès lors, les
ont recours à cette méthode pour étudier les acteurs sont susceptibles d’affabuler, d’am-
phénomènes de succession dans le cadre plifier ou d’omettre, consciemment ou
familial (Pailot, 1999 ; Mouline, 1999 ; inconsciemment, la portée de certains évé-
Bayad et Barbot, 2002 ; Gueye et Bah, nements, allant jusqu’à « fabriquer la belle
2003) ou entre personnes non apparentées histoire » (Salomon, 2007) pour donner au
(Bah, 2006 ; Meier et Schier, 2008). C’est récit une orientation en fonction de ce qu’ils
dans la lignée de ces études que nous ins- pensent que le chercheur attend d’eux
crivons cette recherche. (Brun, 2003). Dans le but de contrôler et de
Les études interrogeant les acteurs du pro- minimiser ces biais, nous avons choisi une
cessus successoral étant rares (Bauer, approche multi-acteur en croisant pour
1993), notre but est avant tout de favoriser chaque entreprise les témoignages des dif-
un « discours-découverte » (Blanchet et férents protagonistes impliqués dans le pro-
Gotman, 1992). Pour cela, nous avons cessus (le cédant, le repreneur, les salariés
choisi l’entretien non directif. Plusieurs et les experts/conseillers). Cette façon de
guides d’entretiens ont été élaborés à partir faire permet de confronter et de conforter
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Envie de
Production et faire autre Repreneur
E5 distribution 11 1995 chose, se Homme 2 ans Cédant
d’accessoires consacrer à 46 ans Accompagnateur
pour chiens une autre
entreprise
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* NC : non communiquée.
La transition cédant-repreneur 135
Nous voyons que l’aptitude psychologique son intensité ou encore sa durée. Il apparaît
du deuil chez le cédant est primordiale pour notamment que plus la relation à l’entre-
le succès de la transition, puis nous mettons prise est ancienne, intense et essentielle
en lumière un certain nombre de facteurs plus le deuil est difficile et pénible, ampli-
ayant un rôle de facilitateur ou de blocage fié par l’absence de lien de filiation avec le
de cette phase. repreneur : « C’est mon entreprise et elle
porte le nom de ma famille. Mon père et
1. Le douloureux parcours du travail mon grand-père sont restés dans l’entre-
de deuil chez le cédant prise jusqu’à 70 ans passés. Quand on a tra-
Les propriétaires de PME sont les acteurs vaillé une vie à une chose, on aime bien que
majeurs du processus de transmission. ça reste (…) Céder l’affaire a été un peu
Comment vivent-ils ce passage du témoin ? difficile à vivre pour moi. J’aurais préféré
Que suscite pour eux cette démarche ? Il voir un de mes enfants avoir la vocation
ressort des récits récoltés que la transmis- pour prendre la suite. » (cédant entre-
sion d’entreprise reste une opération com- prise 2). En réalité, trois principales atti-
plexe notamment à cause de la charge émo- tudes apparaissent chez les cédants, cha-
tive à laquelle le dirigeant sortant doit faire cune correspondant étroitement à un état du
face. L’idée de la perte et sa réalisation deuil. Certains acceptent la perte de l’objet
engendrent une spirale d’émotions, d’atti- d’affection et se réinvestissent dans une
tudes, de sentiments et mobilisent divers nouvelle vie. Ils font le deuil de l’entreprise
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cessus ne se déclenche pas, la perte est vail de fond autour de lui, favorisera l’inté-
déniée, comme ce cédant : « L’idée de me gration du repreneur dans l’entreprise et au
retirer ne m’aurait jamais effleuré l’esprit. sein de son environnement. « Le succès de
On n’a pas pu éviter le conflit. C’est diffi- ma reprise est en grande partie dû aux
cile de tout lâcher. » (cédant entreprise 1). bonnes relations que nous avons réussi à
Quelques-uns encore tentent d’accepter la établir avec le cédant. Pendant la phase de
perte mais tout en éprouvant de grandes dif- négociation, je l’ai rencontré à dix reprises,
ficultés face à cette réalité. Pour eux, le tra- soit une à deux fois par mois. Il m’a ensuite
vail de deuil tourne mal. Ils se montrent présenté à nos principaux clients, et ne s’est
dans l’impossibilité d’effectuer les rema- retiré que progressivement. Concrètement,
niements internes nécessaires et sont « blo- il est resté à mes côtés pendant les six pre-
qués » dans le processus. Une forme de miers mois comme expert technique de
mélancolie s’installe. C’est une sorte de l’entreprise. » (repreneur entreprise 5). La
deuil impossible, inachevé, qui peut faire qualité du lien noué entre les deux diri-
dire au dirigeant sortant « qu’il ne s’en est geants sera un point crucial dans l’instaura-
jamais remis » : « Depuis mon départ de tion de relations de confiance avec les sala-
l’entreprise, je n’arrive toujours pas à riés et les partenaires de l’entreprise.
m’épanouir dans une autre activité. Il m’ar- L’acceptation du repreneur dans ses fonc-
rive de passer à côté et de me dire c’est la tions de principal dirigeant dans son nouvel
mienne encore. Je pense que ce sera tou- environnement par tous ces acteurs requiert
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qui est vital pour notre commune (…) Donc deux acteurs. Nous avons observé que les
quand, il est arrivé, c’était presque comme cas E4 et E10, le cédant a du mal à céder le
un fils et ma fille qui arrivaient. Je n’ai pas pouvoir managérial et les responsabilités
surtout cherché obligatoirement à en tirer stratégiques de l’entreprise, s’instaure alors
beaucoup de revenus. » (cédant entre- un climat conflictuel et de méfiance entre le
prise 12). Le cédant considérant le repre- cédant et le repreneur. Dès lors, il se crée
neur comme son « propre fils », il devient une dynamique de confrontation et d’exclu-
désireux d’enseigner et de devenir son men- sion. Dans les cas les plus extrêmes, la
tor. Dans le même temps, il est réceptif aux coopération entre le cédant et le repreneur
nouvelles idées du repreneur. Finalement, est souvent interrompue. « L’actionnaire
chacun trouve ainsi pleinement sa place et historique est parti plutôt à la retraite parce
renforce son implication dans l’entreprise. qu’effectivement il y a eu des frictions (…)
Une telle dynamique est source de mobili- J’ai remis en cause un certain nombre de
sation de l’ensemble des collaborateurs. choses qu’il faisait qui ne me semblait pas
bonnes pour l’entreprise, non pas qu’il le
La dynamique conflictuelle faisait mal, mais il le faisait avec une
En revanche, lorsque le travail de deuil méthode qui correspondait plus au volume
n’est pas achevé, le cédant devient le prin- de l’affaire que l’on traitait. Et à ce
cipal obstacle au processus de transmis- moment-là, il a assez mal ressenti le fait
sion. Sa présence est pesante pour le repre- que je m’immisce un tout petit peu dans
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concurrence (…) parce que je les forme trale dans le travail de détachement de l’en-
bien ; aujourd’hui ce sont les meilleurs. » treprise. Selon les spécialistes interrogés, le
(repreneur entreprise 4). temps de préparation d’une transmission est
Par ailleurs, notre étude a permis de déga- d’au moins cinq ans avant l’âge de la
ger un ensemble de facteurs caractérisant retraite. Cette période apparaît nécessaire
les situations de succès et d’insuccès des pour se préparer sur le plan psychologique
transitions successorales. et technique, informer en interne l’équipe en
place de l’opération, choisir et former de
2. Les facteurs facilitateurs et de blocage manière volontaire son successeur.
de la période de transition – Ensuite, pour passer le cap de la trans-
Parmi les facteurs susceptibles de faciliter mission plus facilement, les différents
le détachement du cédant de son entreprise, acteurs de la transmission insistent sur la
nous pouvons citer : l’anticipation et la pré- nécessité pour le cédant d’avoir à portée de
paration de la transmission ; le réinvestisse- mains de solides projets de reconversion
ment dans d’autres sphères du champ dans lesquels il puisse s’investir largement
social ; la pérennisation de l’entreprise et la et rapidement. La transition aura une proba-
conservation des emplois ainsi que la sécu- bilité de réussite d’autant plus grande que le
rité financière du cédant face à l’avenir. cédant a d’autres centres d’intérêts, d’autres
– Il ressort des témoignages recueillis que objectifs, voire d’autres ambitions au
l’anticipation et la préparation de la trans- moment de la cession. Il semblerait que les
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n’ont pas de projets futurs peuvent se trou- chement, il est nécessaire d’accompagner le
ver subitement désœuvrés et désorientés. cédant dans la préparation financière de la
« Mes journées ont perdu leur sens. Avant, cession et donc de la retraite.
j’étais le premier à me lever. J’arrivais dans – Enfin, le dernier facteur que nous propo-
les locaux avant tout le monde. Je travaillais sons est la pérennisation de l’entreprise et
toute la journée. Le soir, j’étais le dernier à des emplois. En effet, il est rare que le
partir car je préparais le travail du lende- cédant ne soit pas attaché à sa création.
main. Tout cela me manque énormément. » Aussi, le cédant qui transmet le fait d’autant
(cédant entreprise 1). plus facilement qu’il a la certitude que l’en-
– Un autre facteur facilitateur du détache- treprise est dans de bonnes mains et que le
ment de l’entreprise est la sécurité financière repreneur a les compétences nécessaires
du cédant face à l’avenir. En effet, dans les pour réussir. Il doit donc démontrer sa
PME, la valeur de l’entreprise représente la réelle volonté de pérennisation de l’entre-
partie la plus importante du patrimoine du prise et convaincre le cédant que son objec-
dirigeant. Par conséquent, les revenus tirés tif n’est pas de la démembrer ou de la
de la vente constituent souvent la compo- revendre à court terme, mais plutôt d’assu-
sante la plus importante du financement de rer la croissance de l’entreprise et le main-
la retraite. La sécurité financière du cédant tien de l’emploi. « Les cédants que nous
est donc un élément important des facteurs rencontrons privilégient le maintien de leur
influençant le processus de détachement : entreprise dans la région et cherchent à
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que le cédant ait achevé le deuil de son la fin de projets industriels, les phéno-
entreprise. Dans le cas contraire, le duo mènes de délocalisations d’entreprises,
cédant-repreneur doit s’attendre à vivre mettant en cause l’identité des acteurs
plus de confrontations et de luttes de pou- gagneraient probablement à être considé-
voir au moment du passage de relais. Les rés sous cet angle afin de mieux les gérer
résultats obtenus ont permis également de et les accompagner. L’apparition des
proposer des conditions gagnantes pour modèles de deuil ouvre une base d’ana-
faciliter la gestion de la période de transi- lyse originale, stimulante et plus efficace
tion et le détachement du cédant de l’entre- de conduire les changements majeurs au
prise et d’identifier plusieurs facteurs de sein des organisations.
blocage. Bien que l’aptitude psychologique au
La mobilisation de la théorie psychanaly- deuil chez le cédant soit un élément clé
tique du deuil permet d’entrevoir la d’une transition réussie, les attitudes du
richesse explicative du modèle analytique repreneur sont tout aussi importantes. De
de Bowlby (1984) à propos du processus récents travaux montrent que pour réussir
de détachement de l’entreprise chez le dans son nouvel environnement et trans-
cédant. Ce modèle se révèle, en effet, par- former la cession en succès, le repreneur
ticulièrement éclairant de certaines résis- se doit être capable de s’adapter à son
tances et blocages psychologiques qu’ex- contexte d’accueil, de s’y intégrer et de se
priment les dirigeants de PME confrontés faire accepter par les salariés de « son »
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