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Dix-Sept Ans (Fottorino Éric)

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Thèmes abordés

  • deuil,
  • Moshé,
  • enfance,
  • réflexion sur le deuil,
  • mélancolie,
  • écriture,
  • réflexion sur la paternité,
  • histoire juive,
  • solitude,
  • réflexion sur la famille
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Dix-Sept Ans (Fottorino Éric)

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Thèmes abordés

  • deuil,
  • Moshé,
  • enfance,
  • réflexion sur le deuil,
  • mélancolie,
  • écriture,
  • réflexion sur la paternité,
  • histoire juive,
  • solitude,
  • réflexion sur la famille

É RIC FOT T ORIN O

DIX-SEPT ANS
roman

GALLIMARD
I

Un dimanche de décembre
Un dimanche de décembre, ma mère nous a invités à déjeuner
chez elle. Ses trois fils, nos compagnes, notre ribambelle d’enfants.
Je n’étais plus revenu ici depuis la mort de papa. Depuis la fin des
temps. Je n’ai jamais aimé cette maison. Mes parents l’avaient
acquise au début des années quatre-vingt, peu avant leur rupture.
Un achat bizarre et même incompréhensible. La vaine poursuite
d’un rêve bucolique. Ils disaient que la future voie rapide mettrait
La Rochelle à vingt minutes. Que la circulation serait déviée. Qu’on
n’entendrait plus la rumeur de la nationale, le chassé-croisé des
camions, tard dans la nuit.

Quand l’endroit fut calme enfin, il ne restait plus rien de nous.

Ma mère était partie vivre à Nice. J’étudiais déjà le droit à


Bordeaux. Mes jeunes frères avaient migré chez notre tante de
Royan. Seul mon père avait tenu bon. Mais il s’était replié dans la
partie réservée à son cabinet, avec le couloir minuscule qui lui
servait de salle d’attente et la nuit, de chambre à insomnies sur le
canapé avachi. Les autres pièces étaient retombées dans une
obscurité menaçante qui masquait le délabrement général. Au fil des
mois, il avait laissé la maison couler, à l’image de son couple
naufragé. On avait tous fichu le camp, les femmes et les enfants
d’abord. Lui avait joué les capitaines du Titanic avant de se tirer une
balle dans la tête sur le siège passager de son antique Lada, à force
de solitude trop appuyée. La veille, notre père avait pris soin de
nous écrire, à nous ses fils, une lettre brève pour chacun, signée de
son nom en pattes de mouche, Michel Signorelli. Sans doute le cœur
lui avait-il manqué d’écrire « papa ». Puis il avait accompli son geste
hors de la maison. Ce fut sa dernière attention. Y compris envers
maman qui put se réinstaller sur place après de longues années
passées sur la Côte d’Azur. Il lui avait épargné la hantise de voir un
fantôme derrière chaque porte.

Je suis arrivé le premier avec Sylvie et Apolline, notre fille de


onze ans. Théo était resté à Bordeaux. Un tournoi de foot avec les
poussins des Girondins. En me penchant pour embrasser ma mère,
j’ai trouvé qu’elle était plus petite qu’avant. À force de la voir si peu,
elle prenait moins de place sur la terre. Dès qu’ils nous ont aperçus,
ses deux chats ont filé au jardin. La preuve de sa solitude, c’étaient
ses chats. Nul autre qu’elle ne pouvait les caresser, une boule de
poils noirs et une autre tigrée, un feu follet. En les voyant cavaler,
j’ai pensé femme seule égale chats. Elle m’a serré sans un mot, un
sourire en guise de bonjour, avec sa canine en avant que découvrait
légèrement sa lèvre supérieure. Enfant elle m’impressionnait, cette
pointe rebelle qui sortait du rang. Une envie de mordre. Alors
qu’elle retournait à la cuisine surveiller une paella énorme —
comme à l’accoutumée il y en aurait deux fois trop et elle nous
presserait d’en emporter chez nous —, j’ai remarqué la décoration
des murs que ma mère avait fait décaper depuis son retour de Nice.
Des lampes d’argile nées de sa main envahissaient l’enfilade de
pièces qui menait au salon. Le revêtement de plâtre avait sauté,
laissant apparaître les pierres nues et dorées de Saintonge. Un feu
ronflait dans la cheminée, son foyer juché sur un écrin de briques
rouges.
Mon regard a buté sur les sculptures en bois flotté de maman
fixées sur leur socle gris. Un oiseau décharné, une danseuse
aérienne, des amoureux enlacés. J’y voyais invariablement des
cadavres rejetés par la mer, des corps suppliciés. Je suis monté à
l’étage déposer nos manteaux sur son lit. Sa chambre était éclairée
d’une douce lumière qui tombait d’un œil-de-bœuf. Elle semblait le
seul lieu paisible de cette maison, avec son atelier aménagé dans
l’ancien cabinet de kiné, à la place des grilles en fer, des poulies et
des sacs de sable laissés par celui qui jusqu’au bout fut son mari —
je n’ai pas le souvenir qu’ils aient divorcé, ou alors pour faire une
fin. Près de son lit, ma mère avait accroché des photos de nous.
Celles où j’apparaissais étaient souvent plus grandes que les autres.
Je me suis demandé ce que pouvaient bien ressentir François
et Jean, mes jeunes frères. Non que je fusse le fils préféré, ni que
mon statut d’aîné me conférât un quelconque privilège. C’était plus
obscur, de l’ordre du non-dit : j’étais le survivant d’une histoire
trouble qui nous avait séparés, une histoire douloureuse oubliée à
dessein. Dans l’esprit de maman, la taille des photos devait sans
doute compenser la distance que les années avaient creusée entre
nous et même à l’intérieur de nous. Mais que savais-je de l’esprit de
maman ? Quand je la voyais, je retombais dans un marécage de
tristesse et de mélancolie. Mes peurs revenaient malgré moi. Éternel
gamin inquiet d’être oublié à la sortie de l’école. Tout exaspérait ma
mère. La vie qui lui avait échappé, ses espoirs déçus, ses désirs
inassouvis, les œuvres qu’elle n’avait pas créées, les occasions
perdues, sa solitude à crever. Elle s’agaçait de son âge, du fait qu’il
était trop tard pour recommencer à zéro, qu’il était trop tard pour
tout et d’abord pour être heureuse, en paix avec elle-même, avec les
ombres et les morts. Avec les vivants aussi.

On s’est retrouvés au complet. Dès l’entrée, d’une voix qu’elle


voulait enjouée, notre mère nous lança qu’après le repas elle
entendait nous parler à nous seuls, ses garçons. On s’est regardés,
stupéfaits. Sylvie a donné le change en proposant d’emmener tout le
monde dans la Venise verte pour une balade en barque, les couleurs
de fin d’automne étaient splendides sur les canaux. Un frisson glacé
m’a parcouru de la moelle épinière au sommet du crâne. Mon cœur
s’est mis à tambouriner comme s’il avait voulu partir à toutes
jambes. En un quart de seconde j’ai pensé que ma mère était
malade, ou qu’à bientôt soixante-quinze ans elle avait choisi de
mourir dans la dignité selon un protocole établi en Suisse ou dans
un pays nordique, elle qui détestait le froid. C’était ça, elle allait
nous annoncer la date de sa mort. François a voulu plaisanter en lui
demandant si elle avait gagné au loto, mais sa voix sonnait faux.
Jean sifflotait entre ses dents, signe de sa nervosité avec les
mouvements frénétiques de son pied droit.
« Ça sera rapide », a dit maman, croyant couper court à la
panique muette qu’elle avait provoquée. Elle a servi son crumble
aux framboises décongelées avec un sourire que je savais forcé. J’ai
reconnu les vieilles assiettes à dessert qu’elle avait héritées de ma
grand-mère, des scènes de guerre napoléoniennes richement
décorées, le nom des batailles victorieuses se détachant sur la
porcelaine vernie. Je les avais toujours vues, avec leurs grognards à
la trogne féroce, tout de bleu et de rouge vêtus, plastrons blancs,
sabres au clair. Et la figure impavide de l’Empereur à cheval ou sous
sa tente, avec ses généraux.
Ce déjeuner, c’était Waterloo.
On s’est dépêchés de boire le café. Puis Sylvie a donné le signal
du départ aux belles-sœurs et aux enfants. Maman s’est assise au
bout de la table, le buste droit, les coudes plantés devant elle. Mes
frères se sont rapprochés. D’instinct je me suis tenu à l’écart, le plus
loin possible des mots qu’elle allait prononcer. Curieusement, c’est
moi qui avais la gorge sèche. Avant même qu’elle se lance, le corps
de maman s’est mis à trembler. Jean lui a pris une main, François
l’autre. Le vent a rabattu les volets. Il a fallu quelques minutes à
notre mère pour qu’elle retrouve son calme. Ses lèvres, son menton,
sa mâchoire, plus rien ne lui obéissait. Un mouvement irrépressible
hachait sa voix.
Je me suis rencogné sur ma chaise. Je tremblais aussi mais de
l’intérieur, toujours infirme à montrer mes sentiments dès qu’il
s’agissait de maman. Une maladie infantile. La rougeole, les
oreillons, les rhino-pharyngites en rafale, je m’étais sorti de tout. Pas
de l’éloignement. Un désamour tenace envers cette petite femme
que j’avais longtemps appelée par son prénom, Lina. Dix fois par
jour j’oubliais que j’étais son fils. Et autant de fois, je m’efforçais de
m’en souvenir.

— Ne m’interrompez pas.
Elle cherchait sa respiration. Pour qu’elle soit si pâle, son sang
avait dû geler dans ses veines.
— Le 10 janvier 1963…
Elle a recommencé comme on se redonne de l’élan.
— Le 10 janvier 1963, j’ai mis au monde une petite fille. On me
l’a enlevée aussitôt. Je n’ai pas pu la serrer contre moi. Je ne me
souviens même pas de l’avoir vue. D’avoir vu d’elle le moindre
détail. Elle n’est pas rentrée dans mes yeux.
Maman s’est arrêtée encore. A fermé les yeux, justement, à la
recherche d’un visage qui se dérobait. Les a rouverts.
— Je n’ai gardé de cette petite aucune image, rien qu’un vide
immense. Irréparable et désespérant. Je pourrais douter que ce
moment a vraiment existé. La seule chose qui m’est restée, c’est la
violence.
Chaque phrase était un arrachement. Une souffrance emplie de
soupirs, de silences. On s’est observés, mes frères et moi, guettant
sur nos visages l’effet de cette annonce insensée. Notre mère ne nous
a pas laissé le temps de réfléchir. Il fallait l’écouter. Écouter sa
douleur, ces paroles qui faisaient irruption dans la salle à manger
par-dessus la paella refroidie.
Elle a repris d’un ton moins heurté. Les couleurs lui revenaient.
François et Jean l’encourageaient du regard. Le mien flottait, loin.
— J’avais honte de vous raconter cette histoire. J’en ai tellement
entendu. Je l’entends encore, ma mère. Fille des rues, traînée,
putain. Oui, je plaisais aux garçons. Oui je cédais. J’avais besoin de
me sentir aimée. Juste aimée. Quand on est transparente pour sa
mère, on veut être aimée. Même quelques minutes. On habite
complètement le corps de l’autre, il devient notre seul domicile fixe.
On se colle à lui. On s’accroche à un mot, à un geste gentil. On
mendie la chaleur d’une peau, une main rassurante. Une présence.
Ça ne valait pas grand-chose, mais c’était mieux que rien.
Elle a cherché nos regards. C’est idiot mais à cet instant j’ai
entendu la voix de mon père quand il l’appelait Biquette.
— Ce que j’aimais dans le sexe, c’est le sommeil qui venait après.
Le sommeil profond. Un étourdissement. J’ai honte encore de vous
le dire maintenant. Il ne faut pas me juger. S’il vous plaît, ne me
jugez pas.
— Continue maman, ont dit mes frères d’une seule voix.
— Ce n’était pas de l’amour. C’était de l’oubli. Voilà ce que
c’était. J’étais submergée par l’oubli. Je me noyais dedans. Pendant
les étreintes je disparaissais.
Les yeux mi-clos, elle poursuivait son récit sans trébucher.
— J’avais rencontré un étudiant, c’était deux ans après Moshé, le
père d’Éric. Ton père juif de Fès, a-t-elle ajouté en me fixant. Lui
aussi venait du Maroc. Vous allez dire : encore ! Oui, encore. Un
Arabe, cette fois. Ce n’était pas l’amour comme avec Moshé. C’était
l’amour avec rien autour. On est restés ensemble quelques mois. Il
me désirait. Je prenais son désir pour des sentiments. Je me
contentais de peu. Quand je me suis retrouvée enceinte pour la
deuxième fois, ma mère est entrée un matin dans ma chambre. Elle
m’a agité un papier sous le nez. « Tu signes ici. » J’ai signé. Je me
sentais coupable. Tout ce mal que je lui avais fait. Je méritais une
bonne leçon. Un châtiment qui me marquerait au fer. Je pensais ça.
Je pensais avec le cerveau de ma mère. J’avais signé une promesse
d’abandon. Cet enfant qui poussait dans mon ventre n’était déjà plus
le mien. Il ne serait jamais mon enfant. Je ne l’ai pas attendu. J’ai
fait comme si c’était une autre. Comme si j’étais une autre. Une
mère porteuse qui ne portait personne. Qui portait malheur. Toutes
ces années j’étais absente de ma propre vie. Pour votre grand-mère
j’étais une Marie-couche-toi-là. Dans mes entrailles pourtant des
mains s’ouvraient qui n’étaient pas les miennes, des doigts
transparents, des yeux aveugles. Une petite tête grandissait, et un
cœur au galop.
Elle a de nouveau cherché nos regards. Le sien s’était brouillé.
Des larmes roulaient sur ses joues, deux minces rivières que les
flammes de la cheminée faisaient briller dans la semi-obscurité.
— Il m’a fallu des années pour retrouver l’estime de moi. C’est
mon métier d’infirmière qui m’a sauvée. M’occuper des gens, les
soulager. Éprouver leur reconnaissance muette. Surtout les plus
âgés, quand je venais pour leur toilette. Je faisais ce qui rebutait
tout le monde. Plus je les lavais, plus je me sentais propre. Parfois
j’étais le dernier visage qu’ils voyaient avant de mourir. Ils serraient
ma main. Ils me confiaient tout ce qu’il leur restait de tendresse. Je
me souviens d’une petite mamie qui n’avait plus de famille, d’un
vieux monsieur que ses enfants avaient laissé tomber. Leurs yeux
fixes et apeurés. Je caressais leur visage, je leur parlais tout bas, je
les berçais. Ils mouraient dans ma main et c’est leur âme qu’ils
m’offraient. Le courage de vivre. C’était comme si mon père m’avait
aimée. Comme si ma mère m’avait aimée. À force, j’ai fini par me
pardonner.
— Te pardonner quoi ? a réagi François.
— Le mal que j’avais fait. Les curés, les bonnes sœurs, ils étaient
tous à me sermonner. Est-ce que je me rendais compte de la peine
que j’infligeais à ma pauvre maman qui bataillait pour joindre les
deux bouts ? À l’époque un enfant sans mari, c’était une maladie
infamante. J’en avais déjà un, ça n’allait pas recommencer ! Le père
s’était évanoui dans la nature. Il n’a même jamais su que j’attendais
un bébé de lui. C’était ma vie d’être seule, de me débrouiller seule.
J’ai capitulé. Je n’ai pas voulu savoir qui avait adopté ma petite. Qui
me l’avait volée en bonne et due forme, avec la complicité des bons
pères. Tous les ans, le 10 janvier, mon cœur se serre comme une
noix dans un étau. Je l’appelle dans la nuit, je la cherche partout, je
crie : rendez-la-moi, je suis sa maman, sa petite maman.

Dans nos têtes, c’était le chaos.


J’ai demandé :
— Et moi, j’étais où pendant ce temps ?
Comme si c’était moi, le sujet.
Elle a paru soulagée par ma question.
— Toi mon fils, tu ne m’as pas quittée. Quand ma mère a su que
j’étais de nouveau enceinte, elle a coupé les ponts. Elle m’a éloignée
dans la banlieue de Bordeaux. Elle a loué une pièce avec un coin
cuisine près de Libourne. On y dormait tous les trois avec mon frère
Paul, ton parrain. Ma mère l’avait chargé de nous surveiller. Elle, je
ne l’ai plus revue jusqu’à l’accouchement. De temps en temps elle
envoyait un mandat. Si elle y pensait. Elle avait fait une croix sur
moi. Mais on était ensemble, mon chéri. Les mois ont passé. Je
m’arrondissais. Je le sentais gigoter, ce bébé. Tu voulais le toucher.
Tu collais ta main. Je la repoussais. Je ne voulais pas que tu espères.
Il n’y avait pas d’espoir dans mon ventre. Mais comment
t’expliquer ? Tu avais l’air si heureux, si sérieux, dans le rôle de
grand frère que tu t’imaginais. On ne savait pas si c’était un garçon
ou une fille. On parlait du bébé. Plutôt on n’en parlait pas. Le moins
possible. Tu disais que tu le protégerais, que tu l’emmènerais sur ton
cheval volant. Tu m’amusais avec tes airs importants. J’avais envie
de rire et de pleurer. J’avais envie de te croire du haut de tes deux
ans et demi. Au dos d’une liste de commissions, ma mère avait noté
une adresse. « Quand l’enfant se présentera, tu iras là », m’avait-elle
ordonné d’un regard dégoûté qui me pénétrait jusqu’aux os. Un bloc
de glace n’aurait pas été plus froid, ni un couteau plus coupant.
C’était écrit au dos d’une vieille liste de courses, pain, sardines en
boîte, javel, papier toilette, mise bas. Je ne valais guère mieux
qu’une vache. Le jour venu, Paul n’a pas voulu m’accompagner. Il a
prétexté qu’il devait te garder. Au fond de lui il était bon, mais il
avait ses problèmes de nerfs. Je ne lui en ai pas voulu. À ma mère il
avait dit : « Ce bébé je pourrais l’adopter. Je l’élèverais avec Lina. »
Ma mère avait haussé les épaules. Paul qui n’aimait que les
garçons ! Je suis partie avec une trousse de toilette et ma brosse à
dents. J’ai déplié le papier avec l’adresse, l’écriture sévère de ma
mère. La voir suffisait à me pétrifier. J’ai lu. 49 place des Martyrs-
de-la-Résistance, Bordeaux. J’y suis allée en auto-stop. Le 10 janvier
1963. Le froid mordait mon visage et mes cuisses. Je n’avais qu’une
robe d’été. Un monsieur s’est arrêté à la sortie de Libourne. Il m’a
emmenée sans poser de questions. J’ai senti sa gêne. Il a proposé de
me conduire à l’hôpital. J’ai dit non. À cause de l’adresse dans mes
mains. J’ai sonné. Une religieuse m’a ouvert. Le grillage de l’entrée
déformait son visage. J’ai compris aussitôt où j’étais tombée. Une
vision d’abattoir. On m’a installée dans une infirmerie aux murs
lépreux. C’est là que j’ai mis au monde cette enfant qui n’existait
pas. Quand le travail a commencé, la religieuse a retroussé
ses manches. Je ne l’ai pas vue se laver les mains avant. La petite
fille, je voulais l’appeler Marie. Après l’expulsion — quel mot atroce
—, je ne me souviens plus de rien. On me l’a enlevée sans la poser
sur moi, même une seconde. Quel monstre étais-je pour être privée
du contact avec sa chair ? Pour ne pas lui transmettre ma chaleur ?
Il n’y a pas eu un mot, pas un au revoir mon bébé, pas un bonjour.
C’était fini. C’était ça l’amour de son prochain. L’idée de mourir m’a
traversée. Les conditions d’hygiène étaient sommaires, une
hémorragie m’aurait tuée. Il n’était pas question de mourir. Tu étais
là, mon fils. Le jour de la naissance, ma mère est venue avec toi. Tu
me réclamais sans cesse. Je t’ai aperçu dans l’embrasure de la porte
mais on t’a empêché d’entrer. J’étais trop faible pour te tendre les
bras. Je n’avais pas le droit de vouloir quoi que ce soit. Je t’ai juste
dit que j’allais bien et qu’on allait vite se retrouver. Je ne savais plus
sourire. Ta grand-mère t’a entraîné vers la chapelle voisine.
J’entendais tes cris à travers la porte. Ils résonnaient dans les
couloirs. Tu pleurais. Tu voulais me voir, voir ta petite sœur. Puis le
silence est retombé. Quand ma mère est revenue, je lui ai demandé
où tu étais passé. T’avait-elle donné à ceux qui m’avaient volé ma
petite ? Leur avait-on promis un lot ? Un frère et une sœur pour
régler le sort de mes deux bâtards, comme elle disait, comme ils
disaient tous ? Je me suis mise à claquer des dents. Ma mère m’a
dévisagée froidement sans me répondre. On m’a fait une piqûre. J’ai
perdu connaissance. Plus tard, j’ai su où tu avais disparu.
— Disparu ?
— Oh, pas très loin. Te souviens-tu d’un ange qui remerciait de
la tête quand on glissait des pièces dans une fente creusée au milieu
du front ?
Mes frères se sont tournés dans ma direction.
— Un ange au regard très doux ?
Je le revoyais. C’était donc lui mon premier souvenir, le
10 janvier 1963. Un ange avec la tête du mensonge. Je suis dans une
chapelle, mon souffle forme un nuage de buée. Mamie a rempli mes
mains de ferraille, des pièces grises frappées d’un coq, puis elle est
repartie. « C’est facile, m’a-t-elle soufflé. Il suffit de lui donner des
pièces pour qu’il soit content. » Je suis seul face à l’ange. Je ne suis
pas seul puisque l’ange est là. Mon ange gardien. Elle m’a souvent
parlé de lui, ma grand-mère. Combien de fois elle a seriné dans ma
petite tête que chacun de nous, s’il était bon, avait droit à un ange
gardien. Voici le mien. Il ne vole pas. Inutile d’espérer qu’il
m’emmène jusqu’à toi, Lina, en ce temps-là, je l’ai dit, je t’appelais
Lina. Pour t’appeler maman, il m’aurait fallu être sûr que tu étais ma
mère. J’avais un doute. Il se devine à mon petit air sceptique sur les
photos de l’époque, quand je te regarde. Tu répétais mon chéri,
arrête de froncer, tu auras une vilaine barre au milieu du front
quand tu seras grand. Tu avais raison. C’est cette crevasse qui durcit
mon visage aujourd’hui. La ride du lion. Je n’y ai pas échappé. Un
enfant demande-t-il à sa mère si elle est vraiment sa mère ? Je
revois l’ange rivé au sol. C’est son boulot de faire diversion. Une
pièce entre les deux yeux — là où j’ai ma grosse ride — et il
s’incline. Un ange machine à sous. Et Lina, ai-je voulu savoir, elle a
aussi un ange gardien ? Il faut lui donner combien ? J’aurais dû
insister. Mais à deux ans et des poussières on n’a pas idée de la
valeur de l’argent. Dieu est un baby-sitter épatant grâce à ses anges.
La crèche de Noël n’a pas été démontée. Le divin enfant ouvre ses
bras. Ma grand-mère s’est éclipsée. Pendant que je gave l’ange de
monnaie et qu’il remercie à se dévisser la tête, on te vole ta petite
fille, on me vole ma petite sœur. J’éclate de rire. Il est épatant cet
ange, à dire tout le temps merci.

Le pied droit de Jean remuait avec frénésie sous la table.


François tapotait nerveusement le rebord de son assiette. Mon
regard allait de l’un à l’autre. François, sa nuque recuite par le soleil
à force de chaudronner les bateaux sur les chantiers. Jean et sa
pâleur, ses traits émaciés d’ancien fumeur. M’est revenue comme un
flash l’image de la naissance de François, le jour de mes dix ans.
L’appartement désert. Mes parents s’étaient précipités dans la nuit à
la maternité. Ils m’avaient laissé dormir. Un mot sur la table de la
cuisine, ne t’inquiète pas, bien sûr je m’inquiétais, la peur panique
d’être abandonné, cette maladie héréditaire que m’a transmise Lina.
Vers midi mon père est rentré, il m’a offert un globe lumineux qui
devait éclairer mon scriban. J’étais rassuré. On ne m’avait pas largué
dans la nature. Quand je dis mon père, il l’était depuis un an à
peine, après son mariage avec ma mère. Il avait bien voulu
m’adopter, m’avait donné son nom de beau ténébreux, m’avait
demandé de l’appeler papa. Mais j’étais encore méfiant. Un animal
sauvage flairant la main de qui lui veut du bien. La vraie lumière,
c’était ce petit être mat aux yeux noirs qui s’appelait mon frère
avant de s’appeler François. À la maternité, je m’étais répété ces
mots, mon frère, mon petit frère, j’ai un frère. Mes résistances
avaient fondu d’un coup en le voyant. Jamais il ne serait question de
cette froide arithmétique qui change un frère en demi-frère. Ce
minus renfrogné tenait dans un pyjama minuscule mais, en réalité, il
était plus grand que l’Afrique et la Chine réunies et que toutes les
mers bleutées de mon globe. Depuis quarante-sept ans, chaque
année à la fin de l’été, François est mon cadeau d’anniversaire.
J’essaie d’en prendre soin. Il est le portrait de son père qui fut
tellement le mien. Quant à Jean, il était né dix-huit mois plus tard,
avec des boucles blondes que le temps lui confisqua, mais pas la
tendresse dans son regard, pas cet air canaille qui plaisait tant à
maman, qui la faisait rire, qui l’aidait à oublier que la vie était
méchante. Jean n’est pas bavard. Il parle avec ses yeux. Quand il se
tait, c’est que Bob Marley chante pour lui War ou Concrete Jungle. Il
chante aussi Small Axe, la petite hache, le nom que mon jeune frère
a donné au groupe de reggae qu’il créa jadis dans la grange d’à côté,
avec ses copains du village. À eux deux, mes frères composent un
portrait fidèle de notre père. François a son teint foncé, ses
mimiques, son allure nonchalante. Jean son visage anguleux, un
voile dans la prunelle, une mélancolie insaisissable qui le suit
comme un chien fidèle. C’est toujours la même chose avec la famille
et les amis. Ils recherchent les ressemblances avec notre père, même
chez moi qui n’en ai aucune. Au bout de la discussion, quand le
sujet semble épuisé, une voix lance : « Tout de même, vous tenez
aussi de Lina. » Notre mère passe toujours à l’as. Longtemps j’ai cru
qu’elle s’en fichait. Je me trompais. On n’a pas arrêté de se tromper,
sur maman.
Elle s’est tue. Je me suis demandé s’il lui arrivait de prononcer le
prénom de la petite, rien que pour elle. Et si oui, comment
l’appelait-elle ? Du haut de mes deux ans et demi, j’aurais dû planter
là l’ange vénal mangeur de pièces. Me battre sans merci avec ces
sœurs qui m’avaient pris la mienne, avec sa mère qui l’empêchait
d’en être une. Bonnes sœurs, ni bonnes ni sœurs. Mère supérieure en
cruauté. Mes pensées ont volé vers cette place des Martyrs-de-la-
Résistance, numéro 49. J’y suis passé tant de fois. C’est un quartier
connu de Bordeaux. Je le traverse lorsque je vais donner mes cours
de droit à la fac. La rue Fondaudège, la rue Abbé-de-l’Épée, les
ruines du palais Gallien. La place est enserrée dans cet écheveau où
s’est cognée mon enfance. Je n’ai jamais rien ressenti. J’ai grandi à
l’ombre de cette histoire. Dans ses creux, dans ses cris. Une seconde,
j’ai entrevu ce qu’aurait pu être ma vie avec un petit double de Lina,
une maman en miniature. J’essaie d’imaginer le visage de cette
enfant, une quinquagénaire à présent, si elle a vécu. A-t-elle tes
taches de rousseur, la finesse de tes traits, le pli de tes yeux quand
tu souris ? Si je la croisais dans la rue, je la reconnaîtrais ?
— Ma mère a voulu me régler mon sort, a repris Lina. Dès mon
retour à la maison avec Paul et toi, elle a envoyé une petite annonce
au Chasseur français. Ça se faisait à l’époque. Quelques lignes qu’elle
a écrites elle-même : « Jeune femme avec enfant cherche mari, bien
sous tous rapports. » Un homme a répondu. Il habitait Paris. Elle
m’a laissée prendre le train. Je n’étais jamais allée à Paris. J’y suis
restée un jour et une nuit. Une nuit avec un malade. Je suis rentrée.
Je n’ai rien dit. Il n’y a plus eu d’annonce. Plus d’échanges entre
nous. Sauf à ton sujet, Éric. Elle avait ses idées pour t’élever. J’en
avais d’autres. Le dernier mot lui revenait.
J’essayais de recoller nos vies. Jusqu’ici à ce jeu-là, je m’étais
toujours blessé. Ou découragé. Comme dans un puzzle où il aurait
sans cesse manqué une pièce majeure permettant de lire l’image
complète, et de la comprendre. Tu en avais assez, petite maman, de
garder ce secret pour toi. Un jour, à soixante-dix ans passés, tu as
pris rendez-vous avec une ancienne sage-femme devenue
psychologue. « Elle fait naître ceux qui sont déjà nés », dis-tu
doucement. Elle est partie à la recherche de tes peurs. Elle a ramené
cette petite fille. L’enfant que tu t’efforçais d’oublier. Peut-on oublier
la chair de sa chair ? Avec ta mère ce fut une histoire sans paroles. Il
ne s’était rien passé. Un enfant, une petite fille ? De quoi parlais-tu ?
Seule Jacqueline a su. Ton amie Jacqueline, ta sœur de cœur, celle
des bons et des mauvais jours de Barbezieux, avant Bordeaux, avant
la chute finale. Jacqueline ne voulait pas remuer le couteau. Il fallait
un silence aussi grand que la banquise pour recouvrir une si grande
peine. Vous n’en avez plus reparlé. Pour ma naissance aussi, tu
n’avais rien dit. Tu t’étais absentée. C’était facile, en 1960, de
s’absenter. Pas de mail, pas de portable. Disparue. À ton retour,
j’étais dans tes bras. Ta petite, tu ne pensais pas qu’on te
l’enlèverait, que des mains oseraient. Tu n’imaginais pas cette
violence-là. Tu espérais la serrer contre toi, avoir le temps de lui
dire ma chérie je ne peux pas te garder mais tu seras bien avec une
autre maman, avec des parents qui t’aimeront. Tu aurais ravalé tes
larmes, tu lui aurais parlé à l’oreille, tu l’aurais respirée, tu aurais bu
son visage pour le graver en toi. Tu aurais caressé ses joues de soie,
étreint sa petite bouche. Ceux qui te l’ont enlevée ne
s’embarrassaient pas de sentiments. Il fallait être efficace. Sauver
cette enfant du vice, la soustraire à une vie dépravée. Avec ta mère
pour complice.
Que s’est-il passé ? De nouveau ta voix saccadée. L’émotion dans
la gorge. Pendant l’accouchement, une femme est entrée par une
porte dérobée de la chapelle. Elle a un ventre imposant, elle aussi.
Une religieuse lui a lancé d’un air extatique : « C’est le grand jour ! »
La femme a souri. Elle tient une petite valise, un ravissant couffin
bordé de dentelle blanche. La religieuse est pleine d’égards. Une
future maman, c’est un peu la Sainte Vierge. La sœur lui a dit :
« Asseyez-vous dans ce fauteuil, ce ne sera pas long. Voulez-vous
une tisane ? La revue de la paroisse ? Nous aidons des villages en
Afrique, si vous souhaitez faire un don pour ces pauvres petits ? » La
femme ne s’est pas assise tout de suite. On lui aurait donné le bon
Dieu sans confession. Tu ne pourras jamais lui ressembler. Elle a
demandé de l’aide à la religieuse pour dénouer sa robe. Un drôle de
ventre est apparu, semblable à une carapace de tortue. Un ventre en
dur. Une coque bombée recouverte d’un molleton douillet. Il paraît
que c’est courant, en 1963. Un faux ventre de grossesse. L’Église est
experte en dissimulation. Les mains de la sœur ont retiré
délicatement l’objet : « Vous devez vous sentir mieux ! » La jeune
femme a hoché la tête. Elle aussi est jeune. Vingt-trois, vingt-quatre
ans. Pas une enfant, tout de même. Une ligne parfaite soudain. Elle
a eu un sourire inquiet. « Rassurez-vous, l’a encouragée la religieuse.
Votre bébé ne va pas tarder. » Ç’a été un accouchement sans
douleur. La douleur a été pour toi, petite maman, rien que pour toi.
Le faux ventre s’est changé en vrai bébé, ton bébé. Un miracle, ce
nouveau-né tombé du ciel. L’air épanoui de la nouvelle mère, tout à
coup. Son assurance quand elle a dit : « Elle s’appellera Élisabeth. »
Marie, la petite Marie, n’existe déjà plus. À cette époque l’Église
trafique à qui mieux mieux les bâtards des filles perdues. Des
femmes stériles, une épreuve envoyée par le Seigneur, se font
confectionner ces prothèses. Le simulacre est total. Le jour venu, le
plus naturellement du monde, elles récupèrent l’enfant d’une autre
qui devient aussitôt le leur puisque la mère, méprisable pécheresse,
a été rejetée. Hosanna au plus haut des cieux.

J’ai cherché le regard de Lina. Je venais de saisir l’origine de


l’ombre à l’intérieur de ses yeux. L’ombre d’une petite fille perdue.
Elle trimbalait partout son mal-être avec elle, à travers chaque
pièce, dans chacun de ses gestes, dans ses baisers, ses caresses, ses
élans brisés. Elle me serrait trop fort, me lâchait trop vite.
Disparaissait sans prévenir. Au fil des années, Lina cachait bien son
jeu quand on lui demandait : « Aucun regret de ne pas avoir eu de
fille ? » Avec aplomb elle répondait : « Aucun, puisque j’ai mes trois
gars. » Elle annonçait sa progéniture comme un brelan d’as, sourire
éclatant. Pourquoi diable aurait-elle été triste, trois garçons qui la
dépassaient d’une bonne tête. Le mois dernier pourtant, lors d’une
visite de routine, le médecin lui a posé cette question anodine :
« Madame Labrie, combien avez-vous eu d’enfants ? » Sans réfléchir
maman a répondu : « Quatre. » Il n’a pas relevé. Elle n’a pas corrigé.
Corrige-t-on la vérité ?
— J’ai pardonné à votre grand-mère, a dit Lina. J’espère que
vous me pardonnerez.
Mes frères ont répété qu’il n’y avait rien à lui pardonner. Elle a
paru soulagée. D’une voix calme, Jean a énuméré les différents
moyens de retrouver Marie ou Élisabeth. Les services de la mairie.
L’ordre religieux sur place dans ces années. Des registres de
naissances. Le carnet du journal Sud-Ouest. Les pistes ne manquaient
pas, si elle voulait. Il a su réconforter maman, lui parler avec
chaleur. La figure de François avait pris le ton brique de la
cheminée. Il se taisait. J’ai appris que plus tard dans la soirée il
avait pleuré comme une fontaine. J’ai envié ses larmes. Moi j’avais
gardé l’œil sec. J’avais hâte que Sylvie et les enfants rentrent de la
Venise verte, hâte qu’on s’en aille. Planté devant le reste de mon
crumble, je fixais la toque à poils d’ours d’un grognard et ses bottes
noires, son air conquérant. Je me suis dit que je connaissais mieux
les batailles napoléoniennes que ma mère. Elle restait ce qu’elle
avait toujours été à mes yeux, un visage flou, un profil perdu.

J’ai interrogé le soldat comme s’il avait pu voler à mon secours.


Je ressentais les choses de façon assourdie et lointaine. Une
anesthésie des émotions. J’avais en moi une statue de pierre qu’il
faudrait déboulonner. J’ignorais de quoi elle était faite, quels
désastres intimes et silencieux l’avaient édifiée. C’était plus
commode de penser qu’entre ma mère et moi une force mystérieuse
avait dissous mon amour pour elle. Cet amour, on me l’avait pris. Ils
s’étaient sûrement mis à plusieurs. Avec un gros camion de
déménageurs pour emporter des tonnes de sentiments et ne laisser
derrière que des fils arrachés dans le cœur. J’aurais voulu pleurer, la
consoler, dire à Lina que je l’aimais. C’était le moment. Je n’ai pas
pu. Il aurait fallu que je me force. Moi son grand fils, j’aurais dû
m’ériger en réparateur de la douleur maternelle, en redresseur de
torts. C’est le contraire qui s’était passé. Ma mère nous avait raconté
une scène de torture et je l’avais observée sans ciller, impuissant à
l’aider. Elle était un personnage sans réalité, condamné d’avance.
L’Église avait agi pour le bien de l’enfant. J’accordais les
circonstances atténuantes à ma grand-mère disparue, à mes pères
défaillants. Lina souffrait. Je n’avais pas mal. Pour que je sois ce fils,
quelle mère avait-elle été ? Combien de fois l’avais-je attendue dans
la nuit de l’absence ? Je ne pouvais guère compter sur ses lumières.
La honte n’est pas très bavarde. Elle vous rentre les mots dans la
gorge jusqu’à vous étouffer.
En fin d’après-midi nous avons repris la route de Bordeaux. J’ai
cru que tout allait bien mais j’ai dû me garer sur le bas-côté pour
vomir. Une chape pesait sur moi, épaisse et grise, pareille à ces
plaques de plomb qui nous protégeaient autrefois des radiations, au
collège, quand on défilait dans le bus médical pour la radio des
poumons. J’avais neuf ans. Je fumais. Lina ne s’apercevait de rien.
Elle était trop loin. J’avais arrêté de peur qu’une tache suspecte
n’apparaisse. Ces cigarettes, c’était le seul foyer qui me réchauffait,
le soir après la classe, en espérant Lina qui n’arrivait pas.
Sur le trajet du retour, Sylvie m’a jeté des regards interrogateurs
auxquels j’opposais un silence fuyant. Une fois chez nous, j’ai laissé
la moitié du dîner puis je me suis assoupi devant Columbo. Au bout
de deux épisodes, j’ai tâtonné jusqu’à la chambre où Sylvie dormait.
Son souffle régulier m’a rassuré. Il était très tard mais j’ai eu du mal
à trouver le sommeil. Le matin, j’ai appris que je n’avais cessé de me
retourner et de gémir. Au beau milieu de la nuit, j’avais poussé un
cri. Ne me restaient que des images effilochées où surnageaient des
anges à barbe grise, ma grand-mère en soutane, mon fils Théo coiffé
d’une kippa, Lina en première communiante agenouillée sur un prie-
Dieu hérissé de sexes sculptés. Le visage de ma mère surgissait de
manière monstrueuse, tantôt greffé à un corps de fillette, tantôt sous
des traits juvéniles surmontant une silhouette de vieille femme. En
me levant, j’ai senti que ça n’allait pas. J’étais courbaturé comme si
on m’avait roué de coups. À la lumière du jour, je me suis examiné
minutieusement. Je n’avais pas de bleu, pas de veine cognée, rien
d’apparent. J’ai renoncé à consulter un médecin. C’était dans ma
tête.
Le lendemain j’ai repris mes cours à la fac. Droit de la famille,
filiation, liens de parenté. Cette ironie du sort aurait pu me tirer un
sourire, mais une torpeur abyssale me rendait amorphe. J’assurais
en automate mes trois heures d’amphi chaque matin, trois heures
qui duraient des siècles. Les seuls moments de la journée où
j’entendais le son de ma voix. Le reste du temps, je ne pouvais
prononcer un seul mot. Ceux de Lina me revenaient, accompagnés
par sa figure meurtrie, ses airs défaits, sa détresse face à laquelle je
n’avais montré qu’une faible compassion. Toute la semaine j’imposai
mon silence à Sylvie et aux enfants. « Qu’est-ce qu’il a, papa ? »
demandait Théo. Apolline lui faisait des « chuuut » à réveiller un
mort. Si je ne me réveillais pas, c’est bien que j’étais mort.

Le vendredi soir, j’ai prévenu que j’allais partir quelques jours à


Nice. Je rentrerais avant Noël. J’aurais pu au moins attendre les
congés. C’est ce que m’a suggéré Sylvie avec bon sens. Mais non, je
ne pouvais pas attendre. J’avais assez attendu. Assez fui. J’ai pris un
billet d’avion pour le dimanche et retenu une chambre dans une
pension de la vieille ville, la première venue sur un site spécialisé.
Ce fut ma seule réponse à ce qui arrivait, ma manière de dire enfin
quelque chose. Elle tenait dans ces quatre petites lettres qui me
poursuivaient depuis ma naissance sur mes papiers d’identité, Nice.
Un collègue a gentiment accepté de me remplacer à la fac. Je
pouvais partir l’esprit libre. J’ai préparé en hâte mon sac de voyage.
Je me suis accroché à des gestes simples, rassembler mes affaires de
toilette, penser à mes chargeurs de téléphone et d’ordinateur,
prévoir un short et des tennis s’il me prenait l’envie de courir. Ma
vision de Lina vacillait. Il faudrait réviser les silences, réviser les
absences. Réviser nos vies entières. Au moment de nous séparer,
Sylvie m’a demandé s’il y avait une autre femme. J’ai dit oui, ma
mère.
II

Dans l’avion pour Nice


1

Dans l’avion pour Nice, mon voisin de siège a cru me


reconnaître, un architecte de Cagnes-sur-Mer persuadé qu’on avait
fait un bout de notre scolarité ensemble. Ancien de Masséna, il s’est
mis à évoquer nos jeux d’osselets sous les marronniers de la cour,
autrefois, et nos cache-cache derrière les troncs rugueux des
palmiers, à l’abri de l’enceinte fortifiée. La précision de ses souvenirs
m’a troublé, moi pour qui Nice est un nom aveugle, sans odeur et
sans histoire. J’aurais aimé lui répondre oui, bien sûr, les osselets,
les palmiers, les murailles de la citadelle. Mais il faisait fausse route.
Je suis certes né à Nice à la fin de l’été 1960. J’y ai vécu trois jours
et trois nuits. Assez pour que le nom de la ville me colle à la peau.
Trop peu pour avoir été élève à Masséna ou ailleurs. Je n’ai pas vu
le jour à Nice. Seulement la nuit de mes origines avant un retour
brusqué à Bordeaux. Chaque fois que je dis : « Je suis né à Nice mais
je suis parti aussitôt », je lis une gêne chez mon interlocuteur, un air
soupçonneux et même une certaine désapprobation, comme si ma
vie avait commencé par une faute de goût. Aujourd’hui encore, au
seul nom de Nice, une arête se plante dans ma gorge. Nice ne passe
pas. Mes yeux s’emplissent d’eau salée. Un hoquet de Méditerranée.
La sensation d’étouffer. Je dois penser à autre chose. C’est ainsi que
je vis depuis la moitié d’un siècle. Oubliant Nice et oubliant Lina qui
m’a fait naître dans le bleu.
J’ai dit à mon voisin que Masséna c’était impossible, puisque je
ne connaissais pas Nice. Nice, c’était juste Nice. Rien de plus. Ça n’a
pas manqué. À la colère contenue de son visage, j’ai compris que je
l’avais privé d’un souvenir d’enfance. L’hôtesse en est restée sans
voix. « Vraiment, la première fois à Nice ? » Pendant l’atterrissage,
j’ai gardé le front appuyé au hublot, fasciné par les contours ciselés
de la côte. Ce dimanche après-midi, la Promenade était remplie de
joggeurs et de cyclistes, de gamins sur leurs rollers, ou encore de
simples badauds qui avançaient à petits pas, s’asseyant parfois pour
déguster la vue à l’infini. J’appréhendais ce contact avec la
promenade des Anglais. La sensation de marcher sur des morts.
Nous étions cinq mois après l’attentat.

Le chauffeur de taxi était aussi bavard que l’architecte de l’avion.


C’était un Tunisien d’une soixantaine d’années. D’emblée il a évoqué
le tueur du 14 juillet, un gars de Sousse comme lui. Il conduisait
d’une main, l’autre volait par-dessus sa tête avec une légèreté
d’oiseau. Je le voyais qui cherchait mon regard dans son rétroviseur.
Il n’avait pas digéré qu’un de ses compatriotes commette ce carnage.
Je n’ai pas précisé que ma famille paternelle était originaire de
Sousse. Il aurait fallu fournir des tonnes d’explications. Dire que
j’avais eu deux pères, un naturel et un adoptif, Moshé du Maroc et
Michel de Tunisie. Ce n’est pas le genre de choses qu’on raconte à
un inconnu dans un taxi. Le bonhomme se serait perdu, comme moi
s’il m’avait largué à l’aveugle dans les rues de Nice.
En réalité, je n’avais jamais accordé à Lina l’importance qu’elle
méritait. A-t-on déjà entendu dire : ma mère, ce héros ? Que pèse
une maman de rien du tout face à l’aura de deux pères ? Des
décombres de la Prom’, je voulais exhumer cette gamine de dix-sept
ans qui avait aimé un juif d’Afrique du Nord au milieu de l’été 1960.
Une fille bientôt mère exilée sur les hauteurs de Nice pour ne pas
ruiner la réputation de sa famille. Les présents ont toujours tort. La
vie de mes pères avait commencé loin de nous. Ils étaient remplis du
prestige que donne le mystère. Lina, elle, s’était contentée d’être là,
à portée de main, facile à négliger.
On approchait du centre-ville. Je me suis demandé quel visage
mes yeux avaient vu en premier, quelle voix j’avais d’abord
entendue, à Nice. Puis j’ai éludé. J’avais grandi dans un monde sans
pourquoi. Quand j’avais un doute, si j’émettais un inaudible
« mais », mon enfance se heurtait à la phrase préférée des adultes :
« Il n’y a pas de mais. » J’étais le fruit d’un amour défunt, la petite
lumière dérisoire de deux étoiles mortes. De prime abord, ce jour de
décembre, Nice m’apparut plus glaciale que la Scandinavie. Et le
soleil, un bloc de cristal.
Le chauffeur conduisait sans à-coups. Je voyais ses yeux noirs sur
moi. Mon silence devait le mettre mal à l’aise. J’ai demandé où nous
étions. « La Californie, enfin l’avenue de la Californie, a-t-il répondu
au quart de tour. La Californie à cause de la conquête de l’Ouest.
Quand Nice s’est développée dans cette direction, on a donné ce
nom aux nouveaux quartiers, ça faisait américain. Le grand
bâtiment à gauche, c’est l’hôpital Lenval. On en a parlé aux infos.
Les gamins en état de choc ont été suivis là, après la tuerie. Ils ont
déjà reçu des milliers de familles, et ça continue. La tristesse coule
comme un oued en crue, à croire que ça ne va jamais s’arrêter, ma
parole ! » Sa main voletait de nouveau dans l’habitacle. La façade
imposante de l’hôpital reflétait mille éclats de bleu. Je me suis
demandé s’ils avaient une maternité. Si j’avais pu naître ici, en août
1960. Juste en face, un Père Noël géant souriait aux petits patients
de Lenval. Un bon gros Père Noël sur ses skis. Cette vision a ravivé
de lointaines images de mon enfance, quand Lina se déguisait d’un
ciré rouge et d’une barbe en coton. Le stratagème était puéril mais
je faisais mine de ne pas la reconnaître. Notre vie entière a continué
comme ça. Sans que je la reconnaisse.
J’ai réglé le taxi et je suis descendu rue de France. L’envie m’a
traversé d’appeler Lina. Je voulais lui dire les façades peintes, la
nonchalance des passants, le grain de l’air. Mais en voyant s’afficher
le nom de maman sur l’écran de mon téléphone, j’ai raccroché d’une
pression du pouce. Lui parler m’était aussi douloureux que de lui
offrir un cadeau pour les fêtes. S’il s’agissait de lui faire plaisir, je
perdais pied. Il me fallait pourtant retrouver Lina. Mon existence en
dépendait. Toutes mes pensées affluaient vers une gamine saisie au
vif sur la promenade des Anglais, dans ces journées de soleil où elle
croyait que l’avenir existait. Il était temps de rembobiner le temps.
De m’enfoncer là où je n’étais jamais allé, au plus profond de l’oubli.
2

La pension était située rue Milton-Robbins, une voie tranquille


entre la mer et la colline du château. C’était une grande maison
rouge avec une vaste salle à manger que prolongeait un jardin
d’hiver. Il s’en dégageait une réelle quiétude. La personnalité de la
patronne n’y était pas étrangère, avec sa voix chantante et ses
manières simples. Des fenêtres de ma chambre, où elle s’était donné
la peine de me conduire — trois étages par les escaliers en attendant
la réparation prévue de l’ascenseur —, un océan de toits roses
s’étalait à perte de vue, transpercé çà et là de fulgurants clochers
d’église. En me dressant sur la pointe des pieds, je pouvais
apercevoir un pan de la Promenade et le parcours fleuri qui montait
au Belvédère. Mes bagages sitôt déposés, je suis ressorti avec ma
canadienne fourrée, un cadeau de mon oncle Paul, autrefois, quand
il m’offrait son héritage par petits bouts. La propriétaire me proposa
un plan de la ville que je glissai dans ma poche sans le déplier. Je
préférais avancer droit devant, au petit bonheur la chance, comme
disait Lina qui n’avait eu ni bonheur ni chance. J’ai vite regretté mes
épaisseurs. Il faisait doux. Je me suis d’abord approché de la mer
que le soleil couvrait d’or. J’avais du mal à croire que c’était l’hiver.
La sensation de froid avait disparu. Quelques personnes âgées se
trempaient sur le rivage. D’autres s’aventuraient au loin, là où la
couleur de l’eau fonçait. Cheveux blancs et crânes luisants flottaient
entre les vagues.
À l’extrémité de la plage, devant le panneau indiquant Les
Ponchettes, j’ai voulu récapituler ce que je savais de Nice, de Lina à
Nice, d’elle et moi au tout début, quand nous ne formions qu’un seul
être de chair et de mauvais sang, et qu’elle était une femme à deux
cœurs — c’était l’expression en vogue pour désigner une future
maman. Je me suis installé sur les galets qui semblaient boire la
mer. Jamais je n’avais interrogé Lina sur les hasards de ma
naissance. Le sujet était lacrymogène. Adolescent, à peine je
mentionnais Nice qu’elle fondait en larmes. À l’évocation d’un père
hypothétique elle se braquait. « N’insiste pas, même pas son nom,
même pas la première lettre de son prénom. » Le moindre indice
m’était précieux, mais mon butin restait dérisoire. Mes timides
tentatives pour élucider ce mystère, c’est dans le dos de ma mère
que je les avais entreprises. Tout ce que je faisais de notable à cette
époque de ma vie, c’était dans son dos.

J’ai navigué au fil des rues, tirant derrière moi une ombre
gigantesque, celle que le soleil donne aux êtres et aux choses après
cinq heures du soir. J’ai marché derrière le port, au milieu des
antiquaires, cherchant une trace que ma mère aurait laissée par
inadvertance. Que pouvais-je trouver dans cette ville où elle s’était
perdue ? On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, on obéit.
Sinon, c’est la mort. Ce fut la mort, ma naissance.
On n’a jamais parlé de ces quelques jours où tu m’as attendu ici.
J’en suis réduit à deviner. Tu as nagé devant ces plages bondées. Il
faisait chaud. Tes bras se sont ouverts, tu as laissé la fraîcheur nous
envahir. L’étendue liquide t’a portée. Qui t’avait portée, avant ? Je
crois entendre un clapotis quand je me bouche les oreilles. Pas les
brisants de l’Atlantique. Seulement cette langueur de Méditerranée,
un ressac assoupi. Tu étais ma première maison, ma maison mère.
Rien ne pouvait m’arriver. Une chose me tourmente pourtant, qui a
pris corps à Nice. Je me demande, petite maman, est-on juif par la
mère ou par la peur ? Comme il avait peur, Moshé. Être juif c’est
avoir peur, c’est tout ce qu’il m’aura dit avant de mourir, l’année de
nos retrouvailles tardives, j’avais passé quarante-cinq ans. Je suis le
fils de cette peur ajoutée à la tienne, ta peur d’être abandonnée. Je
scrute l’horizon. Quand on regarde devant soi, peut-on voir hier ?
Place Garibaldi, j’ai pensé que Lina avait dû adorer ce lieu, ses
airs d’Italie, la parure des grands chênes, les lucarnes des
immeubles, la façade rassurante de Saint-Sépulcre. J’ai tenté une
fois encore de rassembler le puzzle. Je suis né ici, mais où, ici ? Lina
ne sait pas. N’a jamais su. On l’avait éloignée le temps que ça se
passe. Sa mère ne voulait pas voir la honte grossir chez elle.
Qu’auraient dit les voisins, la propriétaire de notre logement qu’on
saluait à la messe, les curés, les pères jésuites, qu’auraient dit les
gens ? C’était important, ce que pensaient les gens. Ma grand-mère
avait agité son crucifix d’ivoire devant les rondeurs coupables de sa
fille. En vain. La terre entière ne voyait plus que son ventre. Il
pointait avec fierté. Le rentrer eût été impensable. Les gaines et les
corsets n’y pourraient rien. Il allait éclater.

Le crépuscule naissait quand j’ai rebroussé chemin. Je suis


repassé par la Promenade. Les baigneurs avaient disparu. La mer
était déserte. Des lueurs orange et jaune s’allumaient au loin. Sur la
plage à hauteur du Westminster, un Asiatique à queue-de-cheval
lançait un boomerang. Un attroupement s’était formé. L’objet vira
sur la gauche et revint se placer dans la main du lanceur avec la
précision d’un faucon apprivoisé. L’homme répéta plusieurs fois son
geste. Les pales miroitaient dans les derniers feux du jour. Aussi loin
que tournoyait le boomerang, il revenait à son point de départ.
Ce boomerang, c’était moi.
3

Debout sur un tabouret de la réception, la patronne punaisait


quelques bonnes adresses de restaurants sur un panneau de liège. Le
nom de La Merenda, rue Raoul-Bosio, était souligné de deux traits
avec ce commentaire engageant écrit au feutre : « La salle est petite
mais dans les assiettes, c’est immense ! » Redescendue de son
promontoire, mon hôtesse m’a chaudement recommandé le détour.
J’étais à deux minutes à pied. Il était huit heures du soir et j’avais
faim. J’y suis allé comme on honore un rendez-vous.
À La Merenda les tables sont simples. On s’assoit sur des
tabourets qui obligent à se tenir droit. Les panisses dorées
ressemblent à des morceaux de soleil. J’avais raison pour le rendez-
vous. Ce premier soir je ne dîne pas seul. Tu es en face de moi,
petite maman. Ce mot ne va pas de soi. Lina oui. Mais maman,
petite maman ? Chaque fois qu’il me vient à la bouche, c’est après
une légère hésitation. Avec l’impression que je n’ai pas toujours su
le dire. Un mot traduit d’une langue étrangère que je prononce en
hésitant, maman. Un mot contrarié, rentré à l’intérieur. Un mot avec
un nœud au bout qui empêche de respirer.
Deux hommes viennent de s’asseoir près de nous. Le plus âgé
affiche une soixantaine fatiguée. L’autre la moitié à peine. Le
premier examine gravement la carte des vins. Verdict : un côtes-de-
provence. Cela doit ressembler à ça, d’être un homme : savoir
choisir un vin sur une carte. Ces deux-là travaillent ensemble.
J’allais pencher pour l’immobilier quand le plus jeune a baissé la
voix. « J’ai ma plaidoirie à écrire. » On est près du palais de justice.
Son client est un criminel. Il n’est guère optimiste. Je devrais lui
demander sa carte. Tuer un souvenir, ça va chercher dans les
combien ?
Une grande femme rousse est entrée à La Merenda dans un
courant d’air. C’est une habituée. Le patron lui a réservé sa place
près de la cuisine. Le parfum musqué de cette femme renforce la
présence de Lina. C’est son parfum d’autrefois. Je suis à Nice avec
ma mère. On se régale d’une tarte aux blettes avec des pignons
saupoudrée de sucre glace, une pincée de neige éternelle. Le chef
jette des regards dans ma direction. Il se demande à qui je parle.

Petit garçon, lorsque Lina me disait : « Tu es né à Nice », je


comprenais que j’étais né anis. Ce mot avait un goût de bonbon. Je
n’avais pas imaginé qu’il s’agissait d’une ville. Plus tard, ma
collection de timbres s’était enrichie d’une vue de Nice inspirée d’un
tableau de maître, Monet ou Matisse. Tout y était bleu, le ciel, la
mer, les palmiers, tout. J’avais pensé : c’est donc ça, anis, une ville
où même les palmiers sont bleus ? Et les habitants de Nice, étaient-
ils bleus aussi ? Bleue, ma mère l’était à ma naissance.
Pourquoi un père juif de Fès prénommé Moshé, inconnu,
disparu, accoucheur de profession ? Et pourquoi plus tard Michel
Signorelli, pied-noir de Tunisie, un kiné qui aidait les vies à finir —
de façon moins expéditive que la sienne —, quand Moshé les aidait
à commencer ? Pourquoi le second fut-il mon père mais pas le
premier ? Michel, je l’appelais papa. Moshé, je ne l’appelais pas. On
n’appelle pas un inconnu.
Le Maroc et la Tunisie étaient deux protectorats. Aucun ne nous
a protégés. Michel adorait les biscuits à l’anis trempés dans un verre
de sirop d’orgeat, je le dis en passant, pour ne pas oublier qu’il a
vécu et que je pourrais lui trouver un lien avec Nice à travers les
grains verts de ses biscuits. Le samedi il rapportait du marché de
délicieux puits d’amour. Les petits édifices de crème flageolaient
dans leur carton blanc, c’est fragile l’amour. Le nôtre est tombé tout
au fond et on ne l’a plus revu. Je résume encore une fois, sinon je
m’y perds. Toujours cette manie des détails. Le juif du Maroc devait
se tenir à sa place, de l’autre côté de la mer. Ne pas dépasser les
limites, garder ses distances.
J’avais neuf ans quand tu me présentas Michel. On venait
d’emménager tous les deux dans un F3 de la cité du Grand-Parc à
Bordeaux. Ta mère ne pouvait stopper l’invasion. Immigration
intolérable vers le ventre de sa fille. Son regard brillait, noir comme
le charbon, comme ses cheveux. Il était né à Tunis. Par un tour de
magie, Nice est devenue Tunis. Une légère oscillation. Et moi j’ai
pris le nom de Signorelli, son nom propre, mon nouveau domicile
fixe. Je l’ai étrenné, il m’allait bien. Les noms des autres, ça vous va
comme un gant, au début. Tunis, c’était chaud et doux. Tunis, oasis.
Mon père était de Tunis, c’était mieux que rien. Nous, on était rien,
par la grâce de Dieu, de ses saints, de son fils et de ma grand-mère.
Quels mots allais-je pouvoir écrire dans la marge de mon état civil,
si Lina refusait de me guider ? Michel, tu l’avais choisi avec les
yeux. Il était beau, viril, sûr de lui malgré ses blessures. Il n’avait
pas digéré la perte de l’Algérie, ce sol natal qu’il appelait « là-bas ».
Derrière Michel se cachait Moshé. C’était si dur à prononcer, petite
maman ? J’ai grandi dans ce blanc aux allures de banquise. Loin de
fondre, il s’est même étendu avec les années. Lina abandonnée par
sa mère. Lina forcée d’abandonner son enfant. Être abandonné,
avoir abandonné, qui peut dire ce qui fait le plus mal ?

Au moment de quitter La Merenda, j’ai revu la grande femme


rousse. J’ai eu envie de lui demander où était passé mon amour
pour Lina. Seule à une table, elle lisait comme on prie. Dehors, des
effluves de socca parfumaient l’air. Le Vieux-Nice sentait l’oignon
grillé.
4

Le lendemain matin, un rayon de soleil m’a tiré du lit. Je me suis


levé avec une idée fixe. Trouver le lieu où j’étais né. Les
pensionnaires n’étaient pas nombreux en cette période de l’année.
Une famille de vacanciers étrangers — des Américains au fort accent
texan —, une étudiante venue de la région parisienne pour un stage
d’informatique, un couple avec deux jeunes enfants. Mon voisin de
petit déjeuner était un homme sec aux joues creusées, le poil ras et
brun, la quarantaine tonique. J’ai reconnu un de ces joggeurs
forcenés, qui ne peuvent rien entreprendre avant d’avoir couru
plusieurs kilomètres d’une foulée soutenue. Je l’avais vu partir une
heure plus tôt en ouvrant mes volets. Il était maintenant douché,
rasé de frais, et attaquait une solide omelette accompagnée d’un
café fumant. Outre les stylos de couleur qui dépassaient de la poche
de sa chemise, une boîte de jouets posée à côté de lui attira mon
attention, comme d’ailleurs celle des gamins du couple. « Des
Playmobil, mes outils de travail. Je suis pédopsychiatre, a-t-il lancé
d’un air souriant. Ils m’ont demandé en renfort à Lenval. Je suis
arrivé de Paris fin novembre. » J’ai hoché la tête avant de
commander à mon tour un café. À travers ses propos, j’ai cru
discerner un écho de ma présence ici. La ville refermait ses plaies
tant bien que mal. Moi j’en rouvrais de très anciennes. À côté d’un si
grand drame, que venait faire là notre histoire familiale ? Lina vivait
avec peine, mais elle vivait. Mes morts, Moshé de Fès et Michel de
Tunis, n’avaient pas été broyés par un furieux au volant d’un
camion. Pourtant, sans le savoir, ma mère et mes pères, adoptif ou
naturel, portaient en eux les germes de toutes les haines qui avaient
ensanglanté le mois de juillet : les séquelles de la colonisation,
l’intolérance religieuse, l’antisémitisme français, le rejet des basanés.
J’ignorais quelle avait été la part de ces passions tristes dans notre
malheur. La question tournait autour de Lina, du corps de Lina, des
forces qui bataillaient derrière son front ivoire où dormait une
douleur. Lina et Moshé se connaissaient à peine quand ils avaient
fait un enfant. Lina n’avait pas idée de ce que pouvait être un juif, et
un juif du Maroc n’en parlons pas. Le catéchisme trafiqué par sa
mère lui avait appris à se méfier de ces gens qui avaient tué Jésus.
Quant à Moshé, il n’avait de la France qu’une vision idéalisée, le
pays des droits de l’homme et des Lumières, du combat de Zola pour
le juif Dreyfus.
On s’en est sortis vivants, Lina et moi. Vivants, pas indemnes.
Dans mon cœur, une statue de pierre est toujours debout, raide et
menaçante. Nice commence par un point de côté, une peine à
respirer.

La voix du médecin m’a ramené au présent. « J’ai des


personnages de toutes les couleurs, disait-il, comme pendant la nuit
du drame. J’ai aussi un camion blanc et un fourgon rouge de
pompiers. Les psys doivent traiter les blessures invisibles, celles qui
rongent l’esprit des enfants. Ce sont les pires. » Il m’a tendu la main
et m’a glissé son nom avant de disparaître, son carton de Playmobil
sous le bras. Docteur Novac, Gilles Novac. Son récit m’avait ébranlé.
Je me sentais coupable de tout ramener à nous. J’en étais sûr
cependant, l’évidence crevait les yeux : Lina était une victime de
dix-sept ans que personne n’avait secourue. Je m’étais perdu dans
son chagrin. Notre histoire avait manqué de mots. J’ai pensé que ce
docteur au regard enveloppant pourrait nous aider. C’était son
métier, la lutte contre le chagrin.
5

Mon deuxième jour à Nice. J’arpente les rues à la recherche du


lieu où je suis né. Était-ce dans une clinique, à l’hôpital, dans le
quartier Tsarewitch ? Ou alors sur les hauteurs de Cimiez parmi les
lauriers-roses, dans le chant vibrant des cigales ? Ma mère l’ignore.
Elle n’a jamais su. Ma naissance l’a assommée. Un gros coup sur la
tête. Ça commençait bien. Un photographe faisait la tournée des
chambres des accouchées. « Une photo avec votre petit ? » Sur ce
cliché agrandi elle est diaphane. Une enfant au visage taché de
soleil. Je serai toujours le fils d’une enfant. Le photographe a
capturé sa jeunesse. Il lui demande si elle bronze avec une passoire.
Elle sourit. Pas moi. Je n’ai jamais aimé qu’un inconnu parle à Lina.
Tu serais heureuse de me voir ici, petite maman. Je passe devant
l’Opéra, devant le palais de justice, devant les boutiques de pâtes
fraîches, d’huile d’olive, de santons. J’entre dans les églises
illuminées, j’entre dans l’église russe. Je laisse mon ombre au soleil.
Je la reprends en sortant. Cette fois c’est toi qui bouges en moi. Je
croise des marchands ambulants. Ils m’indiquent d’autres églises,
des crèches grandeur nature. Il sera bientôt né le divin enfant,
encore un gamin sans père. Je voudrais savoir si tu as pénétré dans
ces églises, si tu as prié pour que je sois normal, deux bras, deux
jambes, cinq doigts à chaque main, question normalité tu n’étais pas
exigeante. As-tu seulement prié une fois dans ta vie ? Je voudrais
remonter le temps comme une artère de ton cœur. Tu aurais dix-sept
ans, je te dirais, « ne crains rien, c’est moi, je suis le fils qui te
protégera. » J’ai rendez-vous avec toi quand tu étais enceinte, je
pense en sainte. Maman me voilà enfin. Ils vont voir de quel bois je
me chauffe, les curés, les rabbins, les salauds. Quel idiot je fais.
J’arrive comme les carabiniers. Tu es ma petite fille puisque l’année
de tes quinze ans ton père s’est tiré en douce à Madagascar. La place
est déserte. Laisse-moi redevenir l’homme de ta vie. Le bonheur est
un mauvais moment à passer. Il a filé si vite que je me demande s’il
a existé. Tu étais ravissante avec ta bouche charnue qui affolait les
hommes — n’était cette canine acérée, tes jolis seins contents d’eux,
tes yeux ronds comme des pans-bagnats. Et aussi le creux douillet de
tes bras, j’avais appris un compliment qui disait ça, pour une fête
des mères, le creux douillet. Je t’aurais bien épousée. En ce temps-
là, tu m’aimais plus que tout. D’où vient alors cette sensation
poisseuse que tu as voulu te débarrasser de moi ? Est-ce du ressort
du docteur Novac, de m’éclairer ?

Les heures s’écoulent. Je me remplis de soleil tiède, d’accents


dans les voix, de places italiennes, de reflets dans l’eau. Je crois que
tu t’arrêtais parfois chez le grand marchand Sapone. Tu n’y
connaissais rien en peinture mais tu restais béate devant ses Chirico.
J’imagine qu’un jour tu es entrée avec tes nattes et ta candeur. Le
galeriste t’aura félicitée pour l’enfant à naître. Il a pu s’écrier : « Ce
ventre, c’est un monde ! » Enthousiaste, il t’aura invitée à poser pour
un peintre de ses amis, un jeune artiste talentueux qui sublimerait
tes formes. Laisse-moi deviner. D’abord tu t’es sentie flattée mais tu
as pris peur et tu as décliné poliment. Le rouge à tes joues de
porcelaine a ravivé chez Sapone le regret de ton refus. La
proposition a trotté dans ta tête. Au fond, tu en mourais d’envie
mais jamais tu n’aurais eu le cran de te dénuder devant un inconnu,
même un artiste. Les jours suivants, comme tu passais devant sa
vitrine de la rue de France, Maître Antonio, comme les gens
l’appelaient, t’a fait signe d’entrer. Il ne t’a plus parlé de jouer les
modèles mais, délicatement, il t’a menée devant un Chirico. Un
fauteuil était avancé pour que tu prennes le temps de l’admirer au
calme. Je n’en suis pas fier mais autrefois, à l’âge où je fouillais dans
ton sac à main, j’ai trouvé une carte postale de ce tableau qui te
fascinait. Au dos, ces quelques mots : « Chirico, Énigme d’un après-
midi d’automne. Galerie Sapone. Nice. » La statue de marbre, son
drapé, la lumière douce qui tombait sur le temple, le ciel
majestueux, tu es subjuguée. Sans doute as-tu perçu la possibilité
d’être heureuse dans un monde où tout serait paisible. À travers une
trouée d’arches palpite la peau azur de la mer fripée par le mistral.
Parfois il la tend comme un drap. Elle rajeunit d’un coup. C’est ici
qu’on aurait dû grandir, nous deux. Au milieu de la beauté. En
er
pleine lumière. Dans les parfums orange et bleu du parc Albert-I .

Tu n’es pas seule, au printemps 1960, quand un train te dépose à


Nice-gare, treize heures de secousses depuis Bordeaux dans les
premières chaleurs de mai. Ta mère t’accompagne, avec ses airs de
religieuse. Vous avez déambulé sur la Promenade. Tu as vu son
visage s’épanouir. Elle semble enfin joyeuse de ce qui arrive. Vous
allez bras dessus, bras dessous, mère et fille comme jamais.
Guillerettes. Vous êtes entrées à l’intérieur de Sainte-Réparate et elle
a frappé sa poitrine desséchée, Seigneur aie pitié de moi. C’est ma
faute, c’est ma très grande faute. L’orgue a grondé. Ce nom de sainte
Réparate te rassure. Tu entends « réparation ». Dans l’ombre de la
Vierge, tu as pensé à l’enfant, à son père. Quelle idée de s’appeler
Moshé. Ta mère a glissé dans son corsage une tête d’œillet à calice
fendu. Vous avez partagé une salade aux anchois, bu une bouteille
de limonade que le serveur a décapsulée sous vos yeux. Vous avez
dégusté une glace chez Fenocchio, place Rossetti, la chaleur faisait
fondre le cornet. Quand ta mère se tait, même le silence est léger.
L’état de grâce va durer jusqu’au lendemain, quand un bus à nez
court vous emmènera sur les hauteurs d’Ascros. Car Nice n’est pas la
dernière étape. Tu pars là où personne ne te verra, sinon de vagues
cousins accrochés à ce village perdu. Le bus tournicote sans fin à
l’assaut des cimes. Tu n’as jamais rien vu de si pentu. Tu te dis que
c’est ça, monter au ciel. Les lacets te donnent la nausée. Les
hameaux défient les lois de l’équilibre. La route tournevire. Plus
dure sera la chute.
Dès le lendemain, ta mère a remis ses rides à son visage. Tu as
regardé le bus s’éloigner, sa main s’agiter derrière la vitre, un au
revoir semblable à un adieu. La mer a disparu. Tout est allé si vite.
La séparation te déchire. C’est à peine si tu as vu le panneau, Ascros.
Là-haut on fait siffler les s. Tu entends « crosse » et derrière, bien
sûr, se profile un fusil. Il n’y a pas eu de peloton d’exécution. Juste
de braves personnes, des cœurs simples qui ne cherchent pas midi à
quatorze heures. Tu vas rester presque quatre mois au village à
préparer le paquetage des bergers avant la transhumance. Ces
inconnus t’ont accueillie. T’ont cachée. Tu payes ton écot en nature,
lessives, courses, corvées d’eau, reprisage d’ourlets de pantalons, de
chaussettes, repassage des chemises, debout, une barre dans le dos,
des maux d’estomac. Travail pour le roi de Prusse. Un adolescent
t’accompagne au puits. Il t’aide à porter les seaux. Ton visage le
fascine, ton teint de pêche. Son prénom c’est Pierrot. Il dit que ce
bébé, ce serait trop fort si personne n’en voulait. La femme du
berger a les cheveux poivre et sel, les yeux bleu-sainte-vierge. Elle
écoute Dalida au transistor, plaint la chanteuse pour ses chagrins
d’amour. Elle fait office de seconde mère. Quand tu as besoin
d’affection, c’est dans l’étoffe épaisse de la montagnarde que tu
enfouis ta tête éplorée. Un jour la femme du berger a donné
l’alarme : « Elle pourrait bien perdre les eaux, la petite. Ce serait
plus prudent qu’elle redescende. » Ton ventre a mûri, un gros fruit.
Te revoilà, Lina dans le bus, direction Nice, les virages en épingle,
Dieu sait si ta mère a rêvé d’une épingle pour crever le fils du juif.
Avec le prénom de Moshé, que le père soit juif, c’était couru. Mais
on n’y peut plus rien. Le mal est fait. Le bus descend à tombeau
ouvert, ce serait mieux de mourir.
21 août 1960. Il te reste cinq jours de liberté. C’est leur parfum
que je suis venu chercher, petite Lina, petite maman bientôt. Toi
avant moi.
6

Assis sur un banc de la coulée verte, je tourne autour de ma


naissance comme une bête en cage. Le soir tombe dans ma ville si
peu natale. Je regarde les gens qui arpentent le corso. Les jeunes
femmes de ton âge. Je suis leur allure légère, l’hiver n’existe pas ici.
Nice. J’aurais dû attaquer par là. Une histoire, ça commence par le
commencement. Mais nous, on a tout fait à l’envers. Je crois que tu
es née dans cette ville le jour de ma naissance. Je ne voulais rien
savoir. Toujours cette fichue arête dans le gosier. J’essaie de sortir
de ma nuit. À dix-sept ans, tu réclames le soleil dans tes yeux. Les
éblouissements. La chaleur comme une caresse. Pour rien au monde
tu ne porterais de fausses Ray-Ban à dix francs — 1960, c’est l’année
du nouveau franc. Tu la veux sur toi, cette lumière flamboyante. À
Nice le soleil rase gratis. Il éclabousse ton visage, tes épaules nues,
ton cou duveteux, ta peau de rousse à la blancheur de lait. C’est
beau, cette mer en majesté, l’étoffe bleue de la mer, le ciel céruléen,
les palaces, les canisses. Tu ne veux plus rentrer à Bordeaux avec ses
barrières cafardeuses, la barrière du Médoc, la barrière Judaïque —
ce mot m’a longtemps troublé —, les barrières d’Ornano, de Pessac,
de Saint-Genès, de Saint-Augustin, ta geôle cernée de soutanes. Tu
es à Nice pour une poignée de jours, une éternité. Tu es si jolie, si
perdue, ma toute petite maman. Tu te sens libre.

Je me suis remis à marcher.


Je traverse les rues en somnambule.
Je traverse un moment de découragement.
Les yeux ouverts, je ne vois rien.
Tu as peut-être hanté les allées du marché couvert de la Buffa ou
les abords de la rue Droite à la recherche du palais Lascaris. Tu as
peut-être suivi le cours enseveli du Paillon qui n’était pas encore ce
parc longiligne semé de landaus et d’œillets. Peut-être as-tu longé le
Blue Beach avant la grande chaleur, ou la plage du Sporting et ses
terrains de volley, ou la plage Poincaré devant le Centre
universitaire, slalomant entre les tables à parasol, dans les odeurs
d’ambre solaire et de poisson grillé. Peut-être, ou peut-être pas.
Comment être certain ? C’était une illusion de croire que j’allais te
retrouver. Il n’existe aucune trace de ton passage. Que m’étais-je
imaginé ? Que tu aurais laissé un banc préféré, un parfum de glace,
un éclat de rire ? Nice sur brume. Pas un nom de rue que je puisse
faire résonner, pas un centimètre carré de cette ville où je puisse
accrocher notre histoire, pas un grain de sable pour ancrer un peu
de vrai dans la fable de nos vies. La vérité c’est que tu n’as pas
existé. Que nous n’avons pas existé. Nice ne nous connaît pas
davantage que nous ne la connaissons. Un sentiment d’inexistence
qui dure depuis nos débuts manqués. Tout à l’heure, quand je
rentrerai à la pension, il faudra que j’en parle à Novac. Je dois me
faire une raison. Je ne vais pas rattraper un courant d’air.
7

La salle à manger embaumait la soupe de poisson. La pension


s’était enrichie d’un groupe de marcheurs néerlandais qui arrosaient
bruyamment leur arrivée. Le médecin était seul à sa table. Il m’a
paru plus vieux que le matin après son footing. Ses traits marqués
accusaient une dure journée. J’ai commandé une assiette de soupe et
un verre de blanc. C’est lui qui a lancé la discussion. Aujourd’hui, il
a reçu des parents avec leurs deux fillettes. Il a dit cette phrase
bizarre : « Elles n’ont pas de plaies et pourtant elles ne cessent de se
rouvrir. » Égoïstement, j’aurais aimé l’interroger sur les empreintes
que laissent les traumatismes muets, quand le silence remplace le
bruit. Il m’a fourni un début de réponse. « Longtemps j’ai pratiqué
l’orthopédie infantile, m’a confié Novac, la réparation des membres
moteurs. Une vie n’est rien sans le mouvement. Mais il y a sept ans,
une lésion de l’œil m’a contraint à poser mon bistouri. Alors je me
suis formé à la psychologie des plus petits. À ma grande surprise, j’ai
découvert qu’ils se souvenaient de tout. Les bons souvenirs, ils les
enjolivent. Les drames, ils les gardent intacts au fond d’eux. Ils ne
cessent de les revivre au présent, comme une réalité qui ne passe
pas. Les scènes d’horreur sont toujours aussi effrayantes. Elles se
figent en eux comme des statues de pierre. Vouloir les détruire est
illusoire. On ne peut que les éroder avec des mots. De l’écoute et des
mots. »
J’ai tressailli à cette expression, « des statues de pierre ». Mais
l’énigme demeurait entière. Si les enfants se souviennent de tout,
qu’avais-je oublié de si marquant ? Il me manque le début, le
ressenti des premiers instants, des premières heures. Novac n’a pas
évoqué la mémoire des nouveau-nés qui disparaît sans espoir de
retour. Ton visage, petite maman ? Détruit. Ton sourire ? Éteint. Ta
voix, la couleur de ta voix ? Effacée. Ton souffle, la chaleur de ta
poitrine ? Désintégrés. Ton odeur ? Évanouie. Ta peau contre ma
peau ? Aucune trace. Rien ne reste de ces débuts avec toi, les plus
importants, ceux où j’ai su combien tu m’aimais, que tu n’aimais que
moi. Il faudrait le dire aux nouveau-nés, l’amnésie infantile est une
meurtrière.
8

À Nice tu as patienté. La poche des eaux résistait encore. Tu


allais et venais sur la Prom’, trottoir mer. Pendant ces quelques jours
avant mon premier jour, tu n’avais pas de quoi payer une chambre
d’hôtel. Tu m’as parlé une fois du champ de courses que tu
apercevais de ton logement. Il n’existe pas d’hippodrome à Nice. En
arrivant d’Ascros, tu as d’abord trouvé un meublé à Cagnes-sur-Mer.
Tu as évoqué ce lieu, il y a longtemps. Je n’ai pas voulu t’en
reparler. C’était si douloureux, sur ton visage fermé. Tu détestes les
chevaux. Ils te font peur. Pour venir jusqu’à Nice, tu prends un bus.
Pas de virages, pas de nausée. C’est tout droit. Ils sont rares dans ta
vie, les chemins qui vont tout droit. Je suis allé à Cagnes. Je n’ai
rien trouvé. J’ai imaginé une jeune fille seule, le nez collé à la vitre,
perdue dans ses rêves trop grands, espérant qu’un jour son fils aura
soin d’elle. Deux jours avant ma naissance, tu as dû quitter Cagnes.
C’était l’été. On t’avait tolérée entre deux locations. Une ancienne
prostituée t’a recueillie dans le Vieux-Nice, ruelle de la Boucherie,
au dernier étage d’un immeuble à l’italienne, avec l’escalier à claire-
voie qui découvrait un napperon de ciel. Tu as pensé que tu
accoucherais plus vite, avec ces hautes marches rouge tomate que tu
escaladais matin et soir d’un pas rapide. Tu as demandé s’il y avait
une salle d’eau pour se laver. La femme a pointé un doigt vers la
mer.
Nice t’appartient. Tu rêves devant les petites robes Courrèges en
satin blanc, devant les bottes zippées en devanture des boutiques
chics du Vieux-Nice. Tu vois ta silhouette déformée, tu fais la moue,
tu tords ton joli nez. Dans le reflet tu t’imagines avec la minirobe
trapèze, le tissu coupé une main au-dessus du genou, Courrèges l’a
dit à la radio, il veut inonder de lumière les vêtements féminins. Toi
tu aimes le chocolat jusqu’à t’en rendre malade. Tu as repéré un
chocolatier, avenue des États-Unis. Il vend des pralinés, des
orangettes, des guinettes pimpantes avec leurs cerises gorgées de
sucre et d’armagnac. Tu salives devant ces boules noires
saupoudrées de chocolat, qu’on attrape, comme le diable, par la
queue. Tu sais que ce n’est pas raisonnable, demain, après-demain,
tu seras une maman. Mais ces envies que tu réprimes depuis des
mois, le chocolat, les fraises à la chantilly, les framboises — un
matin, à Ascros, tu as demandé à Pierrot qu’il t’en trouve sur-le-
champ, le malheureux a couru tous les marchés voisins pour t’en
dénicher une barquette —, les cornichons, le pain tartiné de
moutarde, voilà qu’elles se rappellent violemment à toi pendant que
tu traverses les étals du cours Saleya. C’est simple, tu as tout le
temps faim. Tu dévorerais la terre entière, et la mer en prime, un
cocktail au curaçao. Tu t’enivres du parfum des lys, des senteurs de
ciboulette et de basilic. Tu t’attardes devant les paniers remplis de
légumes et d’épices, tu veux savoir leurs noms, tu déchiffres les
écriteaux remplis à la craie, fleur de courgette, cornue des Andes,
coriandre, artichauts violets. Tu achètes une pelletée de petites
olives noires dont tu t’amuses à cracher les noyaux. Tu marches en
ballerines, poitrine gonflée, les seins en avant. Tu voles. Ton pas est
plus léger que l’air. C’est l’été dans ton cou, dans tes jambes hâlées,
dans ta chevelure qui danse sur tes épaules, on la croirait suspendue
à d’invisibles petits ressorts. Tu es l’été. Parfois tu pleures sans
savoir pourquoi. C’est fréquent chez les femmes enceintes mais tu ne
sais rien de ce qui arrive aux femmes enceintes. Une mère aimante
te l’aurait dit, comme elle t’aurait dit la fatigue subite, les nausées,
les envies irrépressibles. Tu pleures et puis ça passe. Tu te demandes
si ce bébé qui gigote et donne des coups de pied, petit chameau, un
garçon c’est sûr, apprécie ce feu d’artifice de senteurs. Je pense à
cette expression, « une femme attend son enfant ». Mais l’enfant est
déjà là, blotti en elle. C’est lui qui attend sa maman. Moi, je
t’attendais. Tu n’es jamais venue.

Oublie ce que je viens de dire. Bien sûr que tu es venue. C’est


moi qui t’ai repoussée. Les hommes ne veulent jamais de toi pour la
vie. Ils te voient en commodité, cuisse docile et bouche cousue. Tu
as vite appris que tu devrais te débrouiller seule. Tu es la plus jolie,
la plus piquante, la plus drôle, la plus ceci, la plus cela. Mais aucun
amoureux n’a fait de toi sa préférée. Ni Michel ni Moshé. Et passons
sur ton père. Et ne parlons pas de ton grand garçon. J’ai surtout
brillé par mes absences. Tu en ferais une tête, si tu m’entendais. Que
puis-je ajouter encore ? Je ne suis pas ton fils. Je suis ton fardeau.

Un coup de canon t’a fait sursauter. Chaque jour à midi, une


détonation part du château. C’était autrefois l’habitude d’un vieux
colonel anglais pressé de se mettre à table. Il rappelait à son épouse
qu’il était l’heure de déjeuner. La première fois, l’explosion
surprend. Puis on s’habitue. Les Niçois ne peuvent se passer de ce
rappel à l’ordre. Ils le préfèrent aux cloches des églises. À Nice, le
temps n’en fait qu’à sa tête. Aucune horloge n’indique la même
heure. On règle sa montre au son du canon. Il retentit juste avant le
feu d’artifice du 14 juillet, pour prévenir le public de la Prom’ que le
spectacle va commencer. Depuis l’attentat, le coup de canon fait
bondir les plus traumatisés. Un jour tu as marché vers le mont
Boron. Tu t’arrêtais devant les villas, à l’ombre des cattleyas. Tu te
souviens de cette maison tarabiscotée aux tuiles rose pâle, du jardin
planté d’eucalyptus et de majestueux caroubiers où balançaient deux
grands hamacs. Qui donc y dormait de tout son poids pour qu’ils
effleurent le sol en un paisible tangage ? Tu t’es approchée des
grilles. Tu as eu l’impression d’apprendre un secret. Les hamacs
débordaient de livres. Tu aurais tant aimé entrer, piocher dans ces
trésors de papier aux couvertures bariolées comme des berlingots.
Le portail était fermé, tu n’as pas osé sonner. Tu as gardé cette
image des hamacs remplis d’aventures.
9

Ce matin, j’ai guetté le retour du docteur Novac sous la véranda


de la pension. Il avait parcouru la Prom’ jusqu’à son extrémité avant
de revenir à toutes jambes. Son sourire irradiait. Sa fatigue de la
veille avait disparu. La mémoire des traumatismes infantiles
continuait de m’agiter. Je savais bien que j’avais aimé ma mère.
Mais je ne retrouvais plus ces sensations de chaleur, ni aucune
marque tangible d’affection entre nous. Quelque chose n’avait pas
eu lieu avec Lina, mais quoi ? « Au début de ma médecine, s’est
confié Novac en se beurrant deux longues tartines de baguette
fraîche agrémentées d’une confiture de melons d’eau, je me suis
intéressé aux apprentissages premiers. Un homme demeure une
hypothèse tant qu’il n’a pas développé ses facultés vitales. Il existe
un temps pour le langage, un temps pour le souvenir et l’oubli. Un
temps pour les émotions aussi. Il faut respecter ce calendrier par des
gestes affectueux envers les petits. Voyez la vie chaotique des
enfants sauvages élevés jadis avec des loups, en Inde ou en Aveyron,
incapables à jamais de prononcer le moindre mot. L’être humain est
comme une mayonnaise. Pour que ça prenne, il faut verser les
ingrédients au bon moment. Sinon rien ne se passe, c’est trop tard. »
Trop tard. Ces deux petits mots m’ont transpercé alors que j’avais
jeté mon dévolu sur une salade de fruits frais. Pouvait-il être trop
tard alors qu’on venait de naître ? Je me suis persuadé qu’au-dedans
de moi, obscurément, survivait un enfant sauvage inapte à l’amour
filial. Je vivais une mort émotionnelle. La question était de savoir si
on renaissait de cette mort-là. Novac a disparu. Il était l’heure de sa
consultation. J’avais projeté de me rendre dans d’autres quartiers
qu’avait pu parcourir ma mère de dix-sept ans. Mais sur le moment
mes jambes restaient inertes. Sans volonté.

Il faudra bientôt que je m’en assure. Vérifier sur un registre que


je suis bien né à Nice, de Lina Labrie, mineure sans profession —
avait-on écrit lycéenne ou n’était-elle vraiment personne ? Est-ce
que tout s’accorde, les noms, les dates, le vide dans l’espace réservé
à l’identité du père ? Je voudrais voir à quoi ressemble la signature
au bas de ce mensonge consigné par l’agent d’état civil. Avais-je
seulement une mère ? Était-ce Lina, avec ses airs d’être ailleurs ? Si
elle apparaissait à l’instant devant moi, je lui demanderais, à ma
naissance, petite maman, m’as-tu embrassé, m’as-tu pressé contre
toi, ai-je jamais entendu battre ton cœur ? Avant de partir, Novac
m’a appris que les bébés, outre le goût de son lait, aiment d’abord
de leur mère les battements de son cœur. Il a aussi ajouté qu’un
nouveau-né développait en premier son odorat. L’amour de ma
mère, je ne l’ai pas senti. Il a manqué une étincelle. Sur
l’adolescente qui attendait la délivrance, elle ne m’a jamais éclairé.
Trop coupable pour articuler un mot. C’est dans ce silence que nous
nous sommes perdus. Le silence. Il est devenu notre marque de
fabrique. Depuis toutes ces années, ne rien se dire a été notre mode
unique de conversation.
À présent, dans cette pension paisible qui t’aurait plu avec sa
décoration désuète, je cherche une odeur, une lueur. L’injustice est
le propre des enfants même quand ils ont vieilli. Je me suis menti.
Mais j’ai préféré ce mensonge à une vérité dont les contours
m’échappaient. À l’évidence Lina m’aimait à sa façon, et je titubais
dans cet amour lâche et si peu rassurant. Je m’en méfiais au lieu de
le prendre pour ce qu’il était, l’élan d’une adolescente paumée que
la vie m’avait confiée. Lina me prodiguait une affection à éclipse. Je
ne savais jamais si elle m’aimait d’un sentiment maternel ou d’une
ardeur calculée pour se faire pardonner ses disparitions, mes
placements l’été chez mon oncle Paul ou chez des inconnus, ces
colonies de vacances qui me privaient d’elle quand on aurait été si
bien dans la prison du toi et moi que chantait Mouloudji, elle
adorait ce chanteur, « comme un p’tit coquelicot, mon cœur ».
Parfois je cassais les verres avec mes dents de lait. Je commençais à
les dévorer consciencieusement. Elle poussait des cris d’effroi devant
mes lèvres en sang. Je lui en ai fait voir. C’était pour attirer son
attention. Pour faire l’intéressant.
Lina ne se ressemblait pas. Tantôt c’était une jeune maman,
pareille à n’importe quelle maman, la longue chevelure ambrée où
je me perdais, les traits sans maquillage, la poitrine accueillante,
bras ouverts, ongles courts et inoffensifs. Tantôt elle arborait une
coupe anthracite, le tour des yeux cerclé du même noir que ses
mèches teintes. C’était Emma Peel dans Chapeau melon et bottes de
cuir, pantalon moulant et froideur d’acier, jupe-culotte, griffes
vernies de Cruella. Où donc était passée ma petite maman ? Dans
ces moments où le sol se dérobait, Mamie m’attirait à elle, mon
chéri mon bichon, me recueillait tel un oiseau blessé.
Le reste de la journée s’est écoulé dans le calme du jardin
d’hiver. La patronne était aux petits soins. Elle m’a offert un
déjeuner de soleil sous les arbustes de giroflées blanches comme des
flocons de neige. Je me sentais protégé derrière les hauts murs.
J’avais tout mon temps. Je pensais à nous sans savoir ce que
recouvrait ce nous. J’ai tenté de me souvenir, de revenir à nos
premiers pas dans la vie, avec Lina. À chaque séparation une plaie
se rouvrait en moi. Un réflexe de protection. J’étais dispensé
d’amour comme on est dispensé de gym. C’était indolore, ce manque
d’attaches. Adolescent, pourtant, j’avais pu faire la part des choses.
Il fallait bien qu’elle danse, non ? Qu’elle trouve d’autres bras plus
forts pour la rassurer. Qu’elle flirte, qu’elle en embrasse d’autres que
son petit garçon, qu’elle oublie le mal qu’on lui avait fait. Qu’elle
essaie, au moins, dans la frénésie des surprises-parties. Mais une
nouvelle angoisse avait surgi, diffuse et menaçante. Même ensemble,
on ne l’était pas. Lina n’était jamais vraiment là. Mes jeux, elle ne
les aimait guère. Elle piaffait, s’impatientait, répétait qu’elle
détestait les parties de cartes, de pigeon vole, de Monopoly. Tout
était dans son regard. Le regard de Lina. J’en connaissais les
nuances, les reflets, les défaites. Je lisais son trouble à sa façon de
plisser les paupières. Une ombre passait dans ses yeux, une ombre
dure qui fanait son visage. Elle était là mais elle était loin. Je ne
comprenais pas ces sautes d’humeur, ces sautes d’amour. La petite
fille était invisible à mes yeux. Elle crevait les tiens. Chaque jour
j’étais là, et chaque jour confirmait son absence. J’étais ton garçon,
je n’étais que ça, mais j’avais pris toute la place. Ton regard fonçait
tellement que ta pupille dilatée recouvrait ton iris. On aurait dit
l’œil froid d’un chat en colère. Tu ne pouvais pas m’habiller avec des
robes, m’appeler « ma chérie ». M’en voulais-tu de ça ? D’être là et
pas elle. D’avoir pris sa place. Et si tu avais eu le choix, au fond du
fond de ton cœur, n’est-ce pas cette petite réplique de toi que tu
aurais préféré garder ?
10

Trois jours que je suis à Nice. Un nouveau matin. Le même soleil.


La même procession de petits nuages roses suspendus au fil de
l’horizon. Je suis revenu sur la Prom’. Toi aussi tu finissais par te
retrouver là, forcément. La plage de galets est un aimant. Assise sous
une pergola, sur une chaise trempée de Méditerranée, tu laisses aller
tes pensées. Ces bois flottés, tu en ferais bien ta maison. Une maison
où personne ne viendrait te contrarier. Tu guettes le retour des
« pointus », les silhouettes à contre-jour dans le soleil. Tu entends
parler anglais, italien, russe. La jeunesse dorée de Nice passe en
gesticulant. Ils sont tous beaux et attirants, les garçons en polo et
pantalon de toile, les filles en robe à fleurs. Tu envies leur grâce,
leur liberté. Plus tard ils se retrouveront sur la terrasse d’un yacht
ou sur les hauteurs de Nice, dans le parc aux oliviers centenaires, à
s’embrasser pendant qu’un jazz fera danser les âmes seules.

Une de ces journées de l’été 1960, avant la grande chaleur, tu es


montée par le vieux chemin de Cimiez. Tu as eu le souffle coupé
devant cette nature luxuriante en pleine ville, les colonnades, les
maisons noyées dans les palmes et les touffes d’aloès, le vert
profond. Tu as franchi les grilles d’un jardin à l’ombre d’un
monastère. Une voix t’a attirée. Tu as dressé l’oreille. « Lina, tu
regardes Pierre en souriant. Et toi Pierre, tu prends doucement Lina
par la taille. » Au milieu d’un parterre d’agapanthes, un photographe
donnait ses directives à un couple de futurs mariés. Elle dans la
mousseline de sa robe. Lui en costume gris, lavallière au cou. Le
photographe les a félicités, a pris un dernier cliché. Un autre couple
attendait son tour. « Baissez votre bouquet, Lina. » Tu as sursauté.
Tu te croyais seule au monde à t’appeler Lina. Tu es seule au
monde, pourtant. Tu respires l’air saturé de jasmin et de fleur
d’oranger. Tu te rassures en caressant ton ventre prêt à exploser.
L’ombre te fait une robe de deuil. Tu n’as jamais rien eu à toi. Pas
même un chaton. Cette fois tu auras un petit rien qu’à toi. Enfin,
c’est ce que tu crois. Ton père vit quelque part à Madagascar. Tu
étais gamine quand il a mis les voiles. Ta mère s’est livrée aux
corbeaux d’église. Tu es sans nouvelles de tes frères. Tu t’es fait une
raison. La famille, c’est mieux sans.
Le 26 août 1960, à cinq heures du soir, tu t’es ouverte comme la
mer Rouge. Je suis né, sauvé des eaux. Dire que Moshé Moïse a
manqué ce spectacle. Cinquante-sept ans ont passé, bientôt
cinquante-huit. Il me manque ta chaleur, ton odeur animale quand
nous étions unis toi et moi, sans une ombre sinon celle des palmes
de Saint-Roch, à cet instant je choisis Saint-Roch, son beau palmier
ô ma mémoire. La Méditerranée est mon liquide amniotique. Elle
circule dans mes veines. Il paraît qu’à l’intérieur du corps le sang est
bleu. C’est à l’air qu’il devient rouge. Tu parlais autrefois de notre
sang bleu.

Tout à l’heure j’ai pris l’ascenseur qui mène au château. Devant


moi j’ai comme une vue d’avion sur le port, avec les énormes ferries
qui relient la Corse et la Sardaigne, des immeubles flottants remplis
de vacanciers du troisième âge. Maintenant je redescends les
escaliers du Belvédère à travers une végétation robuste qui ne
connaît pas l’hiver. Je suis sûr que tu as marché ici. En longeant le
cimetière israélite, derrière l’imposant rideau d’arbres protégeant les
stèles, je ne peux m’empêcher de chercher le nom de Moshé. Il est
introuvable. Me sautent aux yeux d’autres patronymes, Benhamou-
Ducloux, Messiah, Van Cleef. À l’entrée, je m’arrête devant un
monument qui célèbre les victimes de la déportation. Une urne
renferme les cendres de juifs niçois recueillies dans les chambres à
gaz et les fours crématoires d’Auschwitz. Dans une autre, du savon à
la graisse humaine fabriqué par les nazis.
La colline du château s’est drapée de brume. Je me suis dépêché
de dévaler l’escalier monumental. J’avais besoin de retrouver la
tiédeur du soleil, la lumière à la place des ombres. De te retrouver
toi, petite maman. En 1960, le virus de l’amour est une sale maladie
quand on n’a pas la bague au doigt. Dix-sept ans. Je continue à
chercher tes dix-sept ans, le sillon qu’ils ont laissé dans les ruelles
étroites, dans les reflets des vitrines des marchands d’art et de
souliers cambrés où glissent tes rêves inaccessibles. Fini la
parenthèse enchantée. Ta mère est excédée. C’est déjà assez pénible,
mon grand-père qui l’a quittée pour une créature de l’océan Indien
— j’entends le mot « négresse » —, la plantant là avec ses quatre
mômes. Heureusement que Marc, ton frère aîné, ne lui apporte que
des satisfactions au lycée agricole. Parti soldat en Algérie, il sera
bientôt la fierté de la famille. Le reste n’est que désolation : son fils
Paul aime les garçons. Et Jean-Jean, le futur prêtre, a déguerpi du
séminaire à la première jupe venue. Il ne manquait plus que ça, un
bâtard dans le ventre de Lina ! Quand l’enfant sera là, on avisera.
« Ça se tassera », répète Mamie, sans que tu saches ce qu’elle entend
par « se tasser ». C’est après que tu la verras à l’œuvre. De tout cela
je connais l’essentiel. Très jeune j’ai épié les conversations des
adultes, quand ils croient que les enfants n’écoutent pas. Ce que je
sais tient en peu de mots. À seize ans, tu as aimé Moshé Uzan, un
jeune étudiant en médecine natif de Fès. Tu ne m’en as jamais parlé.
C’était trop de chagrin d’évoquer cet amant disparu par l’opération
du Saint-Esprit, si on peut appeler ainsi les manigances de ta mère
pour l’éloigner à coups de chapelet. Avec Moshé rien n’a été
possible. Rien de possible, sauf moi. Désiré, pas voulu. Les paroles
assassines du confesseur chauffent encore tes oreilles : père
manquant, enfant manqué. Plus tard, Michel Signorelli nous a pris
sous l’aile de son nom. La Tunisie effaçait le Maroc. Ce fut un beau
mariage, sans église et sans chichis. J’y étais. Nous étions seuls, nous
les Labrie, un nom comme un faux ami. À l’abri de rien. Michel, lui,
avait une smala haute en couleur et en accents, des aïeux en Sicile
et en Algérie, une manière de parler avec de grands gestes. C’était
un kiné de campagne comme il est des curés de campagne, mais les
curés, lui, il les aurait bouffés en salade. En même temps que toi
j’avais changé de nom à la mairie. Éric Labrie était devenu Éric
Signorelli. Ça sonnait bien. Michel, on l’appelait « l’homme aux
mains d’or ». C’est avec ses belles mains qu’un soir, je n’insiste pas,
il goûta au canon d’une carabine. Michel avait remplacé Moshé sur
la terre, le temps de m’aider à grandir. Moshé est réapparu sur la
fin. Michel, Moshé. Deux pères ont effacé une mère comme un
drame peut en cacher un autre.
11

J’aurais dû y penser plus tôt. L’après-midi s’achevait. Un petit


vent sec balayait la Prom’. On entendait le grondement des rollers
sur l’asphalte. Des couples flânaient. J’ai bifurqué devant la plage de
l’Opéra pour rejoindre la vieille ville. Les bureaux de l’état civil
étaient encore ouverts. Une odeur de beignets au poisson et de
pastis montait des terrasses. J’ai pris mon tour dans la file d’attente.
Ça ne serait pas long. Une étudiante en terminait. Sa carte d’identité
était périmée. Elle projetait un voyage en Chine, oui, toute seule,
soutenait-elle. Je l’entendais qui plaisantait avec l’agent dont je ne
pouvais distinguer le visage. À coup sûr il l’aurait volontiers
accompagnée sur la Grande Muraille ou ailleurs, de préférence par
la route de Shanghai comme disent les taxis niçois quand ils
infligent de longs détours aux clients ignorants du meilleur
itinéraire. L’idée que j’étais périmé m’a traversé l’esprit. Il était
presque six heures. Le fonctionnaire avait une cinquantaine
d’années, les cheveux grisonnants, une petite bedaine qui tendait le
tissu de sa chemise à hauteur du nombril. Un badge rouge épinglé
sur sa poitrine avec son prénom, José. Je m’étais dirigé vers le
bâtiment, convaincu de n’avoir rien à perdre. Ce n’était pas sûr.
Mon pouls s’est accéléré. J’ai appris à reconnaître les neuf pouls du
corps, chacun associé à un organe. Celui qui s’emballait était le
pouls du foie, le pouls de l’inquiétude. Un voile de sueur mouillait
mon front. Quand ce fut mon tour, l’agent m’a regardé d’un air
absent. Quelque chose m’a gêné sur son visage. Une calvitie des
sourcils qui lui donnait un regard inquisiteur. J’ai balbutié que je
souhaitais consulter le registre d’état civil où figurait mon acte de
naissance. Plus je parlais, plus je perdais mes moyens. L’homme aux
sourcils nus m’a dévisagé avec une curiosité renouvelée. Il devait me
trouver bizarre. Intérieurement je tentais de reprendre le dessus.
« Vos papiers », a murmuré l’agent. J’ai montré mon passeport. Je
n’ai plus de carte d’identité depuis qu’elle a fini décolorée dans une
machine à laver, j’étais jeune encore. Vivre sans papiers officiels,
c’est une manière de ne pas savoir qui on est. Il a tourné les pages,
s’est arrêté sur ma photo et mon nom. « Signorelli ? Mais ce n’est
pas le nom que vous m’avez indiqué ! » J’ai poussé un soupir : « Je
m’appelais Labrie à ma naissance. » Il a pris un air suspicieux.
« D’habitude ce sont les femmes qui changent de nom quand elles se
marient. — C’est justement ce qui est arrivé à ma mère. » L’épreuve
m’a paru pire que de passer un examen. Mon pouls galopait. J’avais
investi ce petit homme d’un pouvoir exorbitant : me prouver que
j’existais.
« Je suis né le 26 août 1960 vers cinq heures du soir », ai-je
répété. Il avait disparu. Pendant qu’il farfouillait dans un passé dont
j’ignorais s’il allait me le rendre, je me suis souvenu d’une scène de
mon adolescence. Michel Signorelli nous avait installés à Nieul-sur-
Mer, un village de Charente-Maritime où la vie était simple. J’avais
dû produire mes papiers d’identité pour m’inscrire dans un club de
foot. Ma mère avait sorti de la commode un document que je n’avais
jamais vu, protégé par un rabat de velours bordeaux où ces mots
brillaient en lettres d’or : livret de famille. Une fois seul, je l’avais
feuilleté fébrilement, persuadé que j’allais enfin connaître le secret,
notre secret. Les noms de Lina et de Michel étaient tracés d’une
écriture stylée à l’encre bleue. Tout était consigné, leurs date et lieu
de naissance, les noms de leurs père et mère. J’avais frémi en
découvrant l’espace qui indiquerait le jour venu la date de la mort
de mes parents. Comme s’ils pouvaient mourir ! Poursuivant ma
lecture, j’étais tombé sur la page me concernant. Plus que la date
encore vierge de mon décès, une autre mention m’avait ébranlé.
J’étais le fils de Lina et de Michel Signorelli. C’était tout. Pas de
trace d’Éric Labrie. Lina et moi n’existions pas avant. Nulle part ne
figurait le nom de ma mère que j’avais porté pendant dix ans chez
les poussins des Girondins de Bordeaux — j’y avais inscrit depuis
mon fils Théo —, en primaire à Saint-Bruno, ou encore au centre
aéré de Gujan-Mestras. Il fallait se faire une raison. On m’avait
chassé de mon nom. Sur les pages suivantes, les actes concernant
mes frères étaient impeccables. Ils étaient bien des Signorelli pur
sucre, autant que notre père raffolait des sucreries. J’avais aimé lire
leurs noms après le mien. Je m’étais ainsi retrouvé à la tête d’une
fratrie. C’était la prime Signorelli. Avec un livret à peau de velours
et lettres d’or.
Je me souviens de nos promenades sous les arcades de La
Rochelle. Si Lina croisait des amis, elle montrait Jean endormi dans
sa poussette pendant que François gesticulait dans les bras de mon
père. Quand elle se tournait vers moi, elle en avait plein la bouche
pour dire avec fierté, « mon fils aîné ». J’entendais « mon fils est
né ». C’était chaque fois la confirmation que j’existais bien à ses
yeux, mais j’éprouvais aussi une sourde inquiétude : je n’étais donc
pas né une fois pour toutes. Il fallait qu’à chacun elle redise « mon
fils est né, mon fils aîné », comme une hypothèse à vérifier sans
cesse. C’était pareil pour l’affection. Un soir à la radio, j’avais
entendu parler d’un vol par effraction. Je m’étais senti visé, moi qui
chapardais partout, chez mes amis, dans les affaires de Mamie et de
Lina, jamais dans les magasins. Je volais par affection, parce que
j’aimais posséder une partie d’eux, m’approprier ce qu’ils avaient de
plus cher. Les vignettes de footballeurs de mes copains de classe, les
boules de gomme au miel de Mamie — mais jamais ses boules Quies
écrasées —, les tubes de rouge à lèvres de maman. Je ressentais une
indulgence particulière pour les cambrioleurs entrés par effraction,
puisque à mes yeux de miro ils avaient agi par affection, la même
qui justifiait mes larcins auprès de mes proches. Dans le livret
naguère confié par ma mère, coincée dans le rabat, j’avais enfin
aperçu une feuille volante pliée en deux. Elle portait le cachet de la
mairie de Nice. C’était le document que je cherchais à présent.
L’acte faisait état de ma naissance de père inconnu. Mais cette
mention était rayée proprement, si on peut rayer proprement dix
années de votre vie, remplacée au stylo bille par une phrase
tranchante : « reconnu le 17 février 1970 par Michel Signorelli,
époux de Lina Labrie ». Mon attention s’était concentrée sur cette
perte de mon nom maternel en échange du patronyme à l’italienne,
comme il est des klaxons et des divorces à l’italienne, de Michel.
Transplanté de Labrie en Signorelli, j’avais connu l’exil immobile,
une perte de connaissance, la sensation de n’être plus moi.
L’homme est remonté d’un pas lourd. Il était essoufflé. « Je suis
désolé, monsieur, ces registres font partie des lots détruits par les
grandes inondations de 2015. Vous trouverez ce que vous cherchez
sur microfilm, mais il faudra repasser. » Il a fermé son guichet. Je
suis ressorti avec la certitude que je ne reviendrais pas.
12

Le jour s’étire comme un vieux chat. Je me suis engagé à pied


dans l’avenue Jean-Médecin, loin de l’état civil et de ses papiers
introuvables. Une odeur de citronniers me poursuit depuis la place
Masséna. Je te vois mieux à présent que je respire l’air de tes dix-
sept ans. L’imagination est un fil solide. Tu as actionné un
tourniquet de cartes postales dans une rue étroite d’où tu aperçois la
façade massive du Ruhl. Tout est imprimé en noir et blanc, sauf
cette vue sur la coupole rose du Negresco. Son propriétaire lui a
donné le galbe du sein de sa fiancée. L’histoire t’a fait rougir quand
un groom entreprenant te l’a soufflée en hâte, avec l’espoir de
ralentir ton pas, un matin que tu passais devant le palace. Le
tourniquet grince. Ton regard plonge dans ces images de rêve. Tu es
heureuse de donner Nice à ton enfant qui va naître. Tu penses qu’il
aimera la pureté de la lumière. Tu choisis quelques cartes que tu
retires du présentoir. Tu les contemples les yeux écarquillés. La
Promenade bien sûr, le cours Saleya, les pointus du port, les
pêcheurs qui vendent leur butin à même leurs barques fuselées, sur
les quais, tôt matin ou à la tombée du jour, quand les filets
emprisonnent le couchant. Tu attrapes aussi cette image de petits
vendeurs de socca à la peau noiraude. À les regarder, l’envie te
prend de croquer dans la pâte croustillante. Mais un voile de
tristesse vient de flétrir ton regard. Tu as reposé une à une les cartes
postales dans le présentoir. Tu repars la tête basse, mains ballantes,
seule avec moi dedans, seule donc. Tu n’es pas une star de cinéma et
pourtant tu es à Nice incognito. Personne ne doit savoir que tu es là.
Pas même ton amie Jacqueline. Personne. À qui veux-tu écrire,
petite étourdie ?
Sur le trottoir de la rue Ségurane, je retrouve à l’instant ces
mêmes cartes postales dispersées dans de simples bacs en bois. Le
temps s’est arrêté. Les écritures au dos ont seulement pâli. Je
jurerais que tu les as tenues entre tes mains. Des vues sans ordre
précis, avec ces mots gentiment banals : « bons baisers de Nice ».
Voilà qu’apparaît une image aérienne du port en 1960. Une autre
montre l’avenue de la Californie. Une baigneuse quitte le rivage en
ski nautique, tirée par un hors-bord fendant la mer. La capitaine des
majorettes lance son bâton dans le ciel azur. Plusieurs photos sont
cadrées en gros plan devant l’entrée des plus belles églises de la
ville, Notre-Dame, Sainte-Réparate, les Pénitents blancs de Sainte-
Croix. Elles sont signées d’un certain Jean Gilletta. Sur ce tirage pris
au cœur du Vieux-Nice, une imposante façade baroque s’offre au
soleil d’été. Une jeune femme est assise au sommet des marches de
l’église Sainte-Croix, vêtue d’une robe courte qui la serre à la taille.
C’est normal, elle est enceinte. C’est toi. C’est nous à la porte du bon
Dieu.
J’ai traversé le miroir d’eau qu’ils ont installé sur la promenade
du Paillon. Un léger nuage m’enveloppe, un suaire de petite pluie
perlée qui monte des dalles de basalte. Des enfants prennent
d’assaut une gigantesque baleine en bois. Seul dans son coin, un
petit garçon pleure. Depuis l’attentat, je ne suis pas le seul enfant
qui cherche sa mère. J’ai ressorti de ma poche la carte postale de
Sainte-Croix. En la retournant, je lis 1960. Est-ce bien Lina, cette
jeune fille ronde aux boucles claires ? Plus que son allure, c’est son
regard qui me trouble. Elle fixe l’objectif d’un air de défi. Nul ne
doit la remarquer. Elle n’existe pas. « Si on t’interroge, tu diras que
tu n’es personne », a insisté ma grand-mère avant de repartir pour
Bordeaux. La jeune femme a fait oui de la tête mais en désignant
son ventre elle a demandé : « Et là, il n’y a personne ? » Sa mère a
craché des mots-serpents, juif, honte, déshonneur. Un photographe
arpentant les rues a fixé Lina sur sa pellicule. La voici dans sa robe
de coton clair, avec son début d’enfant et son petit air buté de
Marlène Jobert. Elle est vengée. Son sourire triomphant, un brin
amer. Que la lumière soit. Tu es lumière, Lina bella.
13

Te téléphoner. Quand je me décide enfin, j’essaie sur tes deux


téléphones, le fixe et le portable. Ta voix dans le répondeur. Une
voix qui n’existe pas. Vive, enjouée, presque gaie. Une voix d’avant.
Elle laisse croire que tout va bien, que la vie est une bonne farce
dont il faut se réjouir. Si ce n’est pas le répondeur qui se déclenche,
à peine dis-tu « allô » que la communication s’interrompt. Ou alors
tu ne m’entends pas. Ou alors je ne t’entends plus. Ton village est
mal couvert par le réseau, c’est ton excuse, si d’aventure on parvient
à se reparler une poignée de secondes avant d’être à nouveau
coupés. Difficile de tenir une conversation suivie. Il faut répéter,
recommencer, subir encore une ou deux coupures, se rater encore
parce que chacun tente de joindre l’autre en même temps. Ton
agacement aggrave le mien. C’est sans fin, et il n’y a pas de début.
La terre entière réussit à se parler sans obstacle sauf une mère et son
fils, nous. On ne s’entend pas, on ne s’entend plus. Je feins de ne pas
savoir, mais je sais. Je m’en suis aperçu l’autre jour pendant le
fameux déjeuner avec mes frères. Deux ou trois fois, j’ai surpris ton
air exaspéré. Malgré les appareils que tu ajustes dans tes oreilles, le
brouhaha des conversations te fatigue. Je t’ai vue serrer les dents et
piquer du nez, remâchant ta frustration de te sentir isolée au milieu
de nous. Ne rien comprendre te plonge dans une infinie tristesse,
surtout si une blague déclenche nos rires. Tu ris aussi d’un rire
absent, et ce rire nous donne envie de pleurer. Être sourd, c’est être
seul.
Je reviens à nos quiproquos téléphoniques. Quand on réussit à
placer plus de trois mots, je m’en tiens au minimum. Ces appels
impossibles m’ont vacciné contre le bavardage. Ce soir pourtant,
alors que le couchant rougit la baie, j’aimerais te dire que je suis là
et que je pense à toi, petite maman. Et deviner ton sourire, à l’autre
bout du soleil.
14

J’ai repris le chemin de La Merenda. J’avais besoin d’un endroit


qui ne change pas. La salle de restaurant était pleine à craquer mais
on m’a trouvé une table à côté des cuisines. Je sentais la chaleur des
fourneaux et d’incroyables parfums d’herbes et de mer. J’ai dégusté
lentement les plats de la carte. Le patron me surveillait du coin de
l’œil, guettant mon approbation devant ses sardines farcies, ses
beignets de courgette, son petit vin rigolo, comme il l’appelait en
versant un rosé pareil à un jupon de Gitane. Peu après mon arrivée,
une tribu a pris d’assaut les tables voisines. J’ai fait comme autrefois
quand tu m’emmenais au restaurant. On regardait les gens. On les
écoutait. C’était impoli. On adorait ça. Nous étions si peu une
famille. J’ai compté douze personnes, les grands-parents, un fils de
grande taille, les cheveux épars, deux filles joliment maquillées, la
quarantaine épanouie, quelques ados, des enfants, un bébé dans sa
poussette avec sa jeune maman. Tu te rappelles ? On tendait
l’oreille. On cherchait les ressemblances, on se demandait qui était
le fils ou la fille de qui. Puis on se taisait. Rien n’était plus important
que ce spectacle qui brisait notre solitude. Elles nous
impressionnaient, les vraies familles. Chez les Labrie, ce genre de
réunion tournait vinaigre. Avant chaque repas de fête, ta mère
prévenait : « On ne parlera pas de politique. » Tu répliquais : « On
ne parlera pas de religion. » La paix était toujours armée. S’ils
avaient pu, tes frères se seraient traînés devant les tribunaux, c’était
leur manière de ne pas s’aimer. Mamie et Lina remâchaient en
silence la vie qui ne passait pas, le nez dans leur assiette. Personne
n’évoquait mon père. On ne parle pas des fantômes à table.
Je me suis toujours méfié de la famille. Des hommes de la
famille. Tu avais un mot pour parler d’eux. Tu disais : « Ils ont pris
la tangente. » Quand ils te décevaient, tu ajoutais : « Moi, j’ai tiré un
trait. » La géométrie m’a appris que la tangente était une droite
amoureuse d’une courbe. J’en ai déduit que les hommes de la
famille — moi compris — préféraient les fourberies de la courbe aux
droitures de la droite. Combien de fois Michel, dans mon
adolescence, m’accabla de « tiens-toi droit ! ». Tangente vient de
tangere, toucher. En prenant la tangente de mille façons, nous les
hommes, les Labrie, les Signorelli et les Uzan dans le même sac,
avions cultivé à la perfection l’art de ne pas se toucher. Il y en avait
du monde, sur cette tangente. Une véritable autoroute. Chacun avait
eu ses raisons. Toutes les femmes Labrie s’étaient retrouvées seules
avant l’heure, veuves, délaissées, oubliées… Avant la Première
Guerre mondiale, le père de ma grand-mère, un médecin apprécié
pour ses farces et son diagnostic, avait pris la tangente du cancer à
trente-trois ans. Une drôle d’idée pour un carabin. Son décès brutal
lui fit une mauvaise publicité rétroactive, puisqu’il n’avait su
terrasser son propre mal. « Il est parti à l’âge du Christ », insistait
ma grand-mère, qui voyait là une grâce divine. Elle était bien la
seule. Les mauvaises langues chuchotaient qu’il s’était laissé mourir
pour avoir la paix. Mon grand-père, lui, avait donc pris la tangente
de l’océan Indien après avoir honoré sous la ceinture tout ce que son
épouse comptait de meilleures amies. « Une pratique hygiénique »,
se consolait ma grand-mère. Une tangente pouvait donc mesurer
quelque dix mille kilomètres et traverser plusieurs fuseaux horaires.
Mon père de sang Moshé avait glissé sur la tangente réservée aux
juifs marocains indésirables. Quant à Michel, un fusil l’avait expédié
sur la tangente interdite par l’Église. Les choses avaient pourtant
bien commencé. Mes parents s’étaient unis un jour enneigé de la
Saint-Valentin. Au sortir de la mairie, les flocons avaient blanchi nos
manteaux et les tempes de mon père qui avait vieilli d’un coup.
Quelques photos nous ont immortalisés souriants. Depuis, je sens
toujours le poids de la neige sur mon manteau d’enfant.
J’ajoute, petite maman qui ne m’as pas rejoint ce soir à La
Merenda — tu devais redouter ce conseil de famille —, que la
tangente causa pas mal de dégâts chez mes oncles maternels. De tes
trois frères aux prénoms d’évangélistes, tu n’en comptes plus un seul
à l’horizon. Marc, l’aîné, a pris la tangente de l’outre-mer, quelque
part entre Maurice et La Réunion. Paul, le deuxième, a pris lui aussi
la tangente du suicide avec de jolis comprimés multicolores, pour
incompatibilité d’humeur avec la vie. Enfin le petit dernier, Jean-
Jean, a pris la tangente estampée du Japon, persuadé qu’il en était
originaire depuis l’époque des shoguns, ces grands généraux
pacificateurs. Aux dernières nouvelles, il prétendait avoir commis là-
bas un crime atroce. Les faits auraient eu lieu dans les années 1600,
lors d’une de ses nombreuses réincarnations. Nul n’a pu évaluer
l’impact de la bagarre sans merci que s’étaient livrée tes frères dans
leur tendre enfance, Marc ayant cassé une bouteille de bordeaux
vide sur la tête de Paul et de Jean-Jean pour une affaire de soldats
de plomb. Mon arrière-grand-père médecin — évaporé par un décret
divin — n’était plus là pour établir son diagnostic. Je ne désavouais
pas Lina quand elle disait de ses frères qu’ils avaient « un pète au
citron ». J’ai gardé un faible pour Paul qui me révéla l’existence de
Moshé. Et aussi pour Jean-Jean à cause de ses deux principales
qualités. Il savait remuer les oreilles et glisser le bout de sa langue
dans ses narines.
La famille se plaisait à La Merenda. L’ambiance était joyeuse. Le
grand-père, tignasse blanche, teint hâlé, promenait le même regard
malicieux et perçant que ses filles. Le fils tirait plutôt vers sa mère,
une petite dame sans façon, ne demandant rien de plus à la vie que
d’être là tous ensemble et de laisser couler le temps. D’autres clients
avaient rempli les tables encore libres. Je me sentais déplacé au
milieu de cette assemblée. Le patron s’est approché de moi avec un
large sourire. « Besoin de rien, monsieur Signorelli ? — Vous
connaissez mon nom ? — Oh, à la longue, tout finit par se savoir. »
J’ai eu l’impression qu’on était de vieux amis, qu’on avait joué tous
les deux aux osselets, autrefois, dans la cour de Masséna. À la fin du
dîner, il m’a serré la main avec chaleur. « Revenez bientôt », m’a-t-il
lancé d’un clin d’œil. Il avait l’air d’en savoir long sur les familles.
15

Tôt le lendemain, installé près du buffet du petit déjeuner, le


docteur Novac était sur le pied de guerre. D’un signe de la tête il
m’a invité à le rejoindre. « Je vais devoir filer, a-t-il dit en me
saluant. Le Père Noël géant devant l’hôpital a brûlé cette nuit. On a
découvert des bidons d’essence vides sur la plage. Tout le monde est
à cran. Même ceux qui croyaient aller mieux ont brutalement
rechuté. À l’approche des fêtes, c’était couru. »
Pendant que le docteur Novac regagnait Lenval, je suis resté avec
toi. J’entends encore ta voix triomphale, à la veille de l’an 2000.
« Je m’installe à Nice ! » Tu étais seule au monde, encore une fois.
Ta vie était poussière mais ici la poussière brillait. Je cherche encore
pourquoi ce retour là où gamine tu t’es sentie abandonnée de tous.
Voulais-tu revoir cette lumière, exorciser le souvenir d’Ascros,
respirer les parfums du marché aux fleurs, l’odeur entêtante des
citrons ? Espérais-tu retrouver la courbe de ton ventre quand il
imitait la baie des Anges ? Tu as si peu vécu à Nice. Assez pourtant
pour retenir l’essentiel. Le jour dure plus longtemps, le soleil est plus
chaud, les étoiles brillent plus fort dans la nuit. Tu t’es installée au
pied du château, là où la Prom’ s’escarpe avant de plonger sur le
port Lympia. Malgré tes demandes répétées, je ne suis pas venu te
voir. De temps en temps, c’est toi qui « descendais » à Bordeaux,
comme tu disais, même si je me représentais le trajet vers nous
comme une montée. Je m’efforçais d’être chaleureux. Tu me répétais
ce qu’on murmure aux gosses, ne prends pas froid, tu devrais te
reposer, comment va ton dos ? Tu interrogeais l’adolescent que je
n’étais plus depuis longtemps, est-ce que tu manges assez, fais-tu de
l’exercice ? Je répondais avec application, toujours trop distant.
Sylvie me faisait des signes pour que je manifeste plus d’entrain.
Que je te sourie. Tu poursuivais coûte que coûte, petite chèvre de
Monsieur Seguin. J’étais le méchant loup. Je m’en voulais à peine tu
avais disparu après nous avoir comblés de cadeaux — Apolline et
Théo, heureusement, te témoignaient leur affection. À moi tu
laissais un stock de vitamines et de cachets de toutes sortes pour le
foie, contre la fatigue ou les maux de gorge. Tu étais de cette
génération qui croyait aux médicaments. Au moment de repartir
pour Nice, tu retentais ta chance, j’aimerais tellement vous recevoir
— un vous qui signifiait toi, mon fils —, dans mon « chez-moi »
devant la promenade des Anglais. « Tu pourrais te déplacer au
moins une fois », risquais-tu d’une voix vaincue. À Nice tu travaillais
comme infirmière de nuit. L’amour de ton prochain sans les
bondieuseries. C’était ta vie, le malheur des autres qui engourdissait
le tien. Tu soignais d’autres souffrants, des malades en fin de course.
Pansements, piqûres, toilette. Au bout de quelques années, le
sommeil en charpie, tu avais changé de rythme pour te limiter aux
remplacements dans un cabinet libéral. Quand tu t’es mise à
sillonner la ville dans ta petite voiture, il t’arrivait de somnoler entre
deux patients pour reprendre des forces. L’âge de la retraite
approchait. Tu me disais vouloir travailler le bois, les racines, les
pierres, les coquillages, tout ce que ramenait la mer, tout ce
qu’offrait la montagne où tu disparaissais seule des jours entiers
pour de longues marches. Ton existence tenait désormais dans ces
gestes. Peindre, sculpter, malaxer la terre, marier les matières et les
couleurs, donner une âme aux objets. Tu me racontais ton atelier,
tes tiroirs débordant de perles, de chutes de cuir. Tes progrès pour
manier l’emporte-pièce, le pic et le marteau, les outils de modelage
quand tu plongeais tes mains dans l’argile. À chaque saison tu
m’attendais. Tu m’envoyais des photos de tes dernières pièces avec
un mot : « Elles sont tellement plus belles en vrai. » C’est à peine si
j’accusais réception. Tu trouvais mon écriture illisible. Mes
gribouillis de prof. J’avais saisi cette excuse pour ne plus guère te
donner de nouvelles. Si les enfants t’écrivaient une carte, Sylvie
m’obligeait à ajouter un mot, toujours le même, « des bises, petite
maman », ça aussi me coûtait. Et pas une petite Marie, une petite
Élisabeth pour te consoler.

En milieu de matinée, je suis allé m’asseoir devant la mer à


hauteur du Lido. Au bout de la Prom’, le Père Noël calciné
ressemblait à une créature du diable. Ce spectacle m’a ramené un
souvenir douloureux. Un tableau que tu avais peint pour moi. Je
l’avais trouvé un soir à la maison en rentrant de la fac. Les enfants
attendaient, très excités. Une œuvre de Mamie ! Je sentis Sylvie plus
réservée. Une barre d’inquiétude creusait son front. « Apolline et
Théo voulaient absolument ouvrir. On s’est permis… » J’allais dire
qu’ils avaient bien fait quand j’ai découvert l’œuvre en question.
C’était une projection de peinture rouge que tu avais laissée
retomber en longs filets dégoulinants. On aurait cru du sang. Ton
sang. Le mien n’avait fait qu’un tour. Une immense douleur sortait
de la toile. Je m’étais senti agressé. Séance tenante, j’avais remballé
le tableau devant le regard stupéfait des enfants. Lorsque tu
« montais » nous voir à Bordeaux, j’accrochais ton œuvre dans un
recoin du salon, mais elle était chaque fois plus difficile à supporter,
cette vision d’Apocalypse. Vint le jour où tu cherchas partout le
tableau dans notre appartement. J’avais oublié de le ressortir. Sans
un mot tu le remportas à Nice. Il n’en fut plus question. Dans ce
tableau tu avais mis tout ton cœur, et ton cœur, je l’avais piétiné.
16

Hier soir je n’ai pas revu Novac à la pension. Il m’avait prévenu


qu’il était débordé. La nuit a été réparatrice. Pas de rêve perturbant,
pas de pensées qui vous taraudent jusqu’à l’aube. Je me suis levé
avec le jour. J’ai loué une petite Fiat dans une agence du port,
direction Ascros. J’ai l’impression que je vais te retrouver. Je fais
attention au vide sur la route qui s’élève. La voiture se joue de la
pente. Je suis surpris de voir les mimosas en fleur. Des escarbilles de
soleil. Je n’imaginais pas le village au sommet d’une paroi rocheuse.
Tu devais avoir le vertige, tout là-haut. Une femme s’active au
lavoir, le buste en avant, manches retroussées, un paquet de linge à
côté d’elle. Je te cherche dans la moindre silhouette adolescente. Je
me demande si Pierrot habite encore ici. Est-il un des derniers
bergers qui montent à l’estive au printemps ? Ou un des bâtisseurs
anonymes de ces murs en pierre sèche qui rayent le paysage ? Je
cherche tes pensées sur l’eau savonneuse du lavoir. Tu attends
Moshé. Il a promis qu’il viendrait mais il ne donne plus de
nouvelles. S’est-il défilé, trop content ? Tu écartes rageusement cette
idée. Moshé n’a qu’une parole. S’il est venu te voir à Ascros, il
reviendra. Il a pris contact avec l’accoucheur qui s’occupera de toi à
Nice. Quelle maternité ? Tu ne sais toujours pas. Entre confrères, ils
s’entraident. Te voilà rassurée. Tu le serais plus encore s’il t’appelait.
Il devait rentrer à Rabat pour des formalités puis te rejoindre
aussitôt. C’était simple comme bonjour, des papiers, un tampon. Tu
ne l’as jamais revu.
La placette du village resplendit. Il ne passe pas grand monde, un
dimanche de décembre. Les gens préfèrent rester en bas, arpenter la
baie des Anges, regarder couler le sang bleu. Je te cherche, petite
maman, à travers les ruelles aux murs si étroits qu’on pourrait
s’érafler les coudes. Je te devine encore assez menue pour te faufiler
dans ce lacis. Je redoublais de coups de pied. Tu as dû me maudire.
Pour l’instant j’entends le klaxon d’une camionnette qui s’élance
dans le vide. Tu n’avais pas les sous pour un taxi médicalisé. Tu as
pris place dans le bus aux suspensions raides comme du bois, avec la
trouille d’accoucher en route. Qu’aurait-il fait, le chauffeur en
tablier blanc et casquette à visière, d’une fille qui met au monde un
enfant sur ses sièges en skaï ? Je m’emplis des paysages que tu
voyais. Je les imprime en moi. Les restanques dégringolant en
escalier jusque dans la vallée, les cimes du mont Agel, les premiers
sommets des Alpes recouverts de neige, l’Esterel. Manque le chant
des cigales réservé à l’été. Tu l’as enregistré, même sans
magnétophone. Je suis arrivé. M’en as-tu voulu de n’être pas Moshé
et de lui ressembler autant ?
17

L’homme s’est dirigé droit vers moi. Je venais de rentrer


d’Ascros. Assis au bar du palais de justice devant une caïpirinha —
j’avais demandé une paille courte pour mieux sentir l’alcool de
canne —, je pensais à notre histoire absurde. Moi ici quand tu n’y
étais plus. Ce n’était pas très malin. Ma virée sur les hauteurs ne
m’avait guère éclairé. J’étais vide et renfrogné, avec la nette
sensation de tourner en rond. L’alcool commençait à dissiper mon
humeur morose quand l’homme s’est penché à ma hauteur : « Vous
me remettez ? » Je n’étais pas sûr de pouvoir remettre qui que ce
soit, comme il disait. J’avais envie de respirer la mer, d’entendre le
bruit régulier des vagues, d’oublier les raisons qui m’avaient mené
ici. Il m’a tendu la main. « José, de l’état civil. » Après une
hésitation, je lui ai tendu la mienne. Il était souriant. Non, je n’étais
pas sûr de le reconnaître. « Vous aviez l’air si déçu l’autre jour,
quand je vous ai dit que les archives avaient été détruites. J’ai
appelé un vieil ami de Nice-Matin, il travaille à la documentation.
Tenez. » Cette fois je le remettais. José, en effet, le chauve des
sourcils. Il ne portait pas son badge rouge avec son prénom. Il
paraissait plus grand, plus jeune aussi, enfin quelque chose de plus
vivant émanait de son visage, comme si travailler à l’état civil
l’effaçait au profit de toutes les autres identités dont il avait la
charge. D’une serviette en cuir entretenue avec soin il a sorti un
exemplaire de Nice-Matin. « 26 août 1960 ! s’est-il écrié d’un air
triomphal. Je l’avais demandé au cas où je vous recroiserais à Nice.
Le hasard fait bien les choses, n’est-ce pas ? » Il était heureux de me
l’offrir. J’ai pris le journal de bonne grâce. C’était la meilleure
nouvelle de la journée, peut-être même de tout mon séjour niçois.
« Je l’ai à peine ouvert, a précisé José. Juste l’horoscope, un péché
mignon. Vierge, votre signe je crois. Lisez, vous ne serez pas déçu. »
Je l’ai remercié. « Vous êtes né un vendredi », m’a-t-il dit en
repartant. J’ai posé le journal sur mes genoux sans l’ouvrir. Il était
en bon état, on aurait juré qu’il était paru le jour même. Les gros
titres annonçaient des drames au Congo et en Algérie. Ça me faisait
une belle jambe, d’être né un vendredi. J’ai pensé à appeler Lina.
Chaque jour je pense à l’appeler. Chaque jour je ne l’appelle pas.
18

Le ballet des avions au-dessus de la baie des Anges. Ce matin, les


longs courriers rayent le ciel d’un trait pâle. D’autres appareils
rasent la mer et amorcent leur virage sur l’aile, le nez face à la
Promenade, avant de sortir leur train d’atterrissage. Tu as toujours
aimé les avions. L’idée de partir. Ou que quelqu’un vienne te
chercher pour t’emmener je ne sais où. C’est un endroit pour nous,
un aéroport. Nous avons passé notre vie en instance de départ ou de
retour. Après mon petit déjeuner à la pension, je me suis fait
déposer par un taxi à Nice-Côte d’Azur. Je voulais ressentir
l’animation des pistes, observer le petit nuage de poussière que
soulèvent les roues quand elles touchent la bande de ciment.
Pendant le trajet, le chauffeur m’a glacé avec l’histoire d’une
comédienne dont il ne retrouvait pas le nom et qui avait perdu la
vie autrefois près d’ici, un après-midi de pluie. « Vraiment, ça ne
vous dit rien ? insistait le type. Au tout début des années
soixante ! Bon Dieu, j’ai son nom sur le bout de la langue. » Pensait-
il à la princesse Grace ? Non, c’était bien plus ancien. « Elle allait
prendre son avion. Il tombait des cordes. Tous les journaux de
l’époque en ont parlé. Elle venait de repérer une belle paire de
chaussures dans une vitrine du Vieux-Nice. Elle était déjà en retard,
mais elle n’a pas pu résister. Un modèle encore introuvable à Paris,
vous pensez ! Elle s’est arrêtée pour les essayer, et bien sûr elle les a
prises. Pour gagner du temps, elle les a gardées aux pieds. Son
malheur c’est qu’elle conduisait une voiture de location. Une
Renault 10 avec des pneus pas terribles. Quand elle est repartie, la
pluie redoublait. Elle roulait très vite pour ne pas rater son vol. On a
dit que la route était glissante et qu’elle avait perdu le contrôle de
son auto dans un virage serré. C’est sûrement vrai. Je connais le
marchand qui lui a vendu ses godasses. De superbes italiennes. Il ne
s’en est jamais remis. Le cuir mouillé des semelles neuves a dû
glisser sur la pédale de frein. Si elle avait conservé ses vieilles
chaussures, elle aurait pu éviter le pylône. Mais avec des si… »
Notre échange s’est interrompu brusquement quand il m’a déposé
devant la porte des départs, moi qui ne partais pas. Il était déçu de
n’avoir pas retrouvé le nom de la comédienne. À peine descendu, un
détail m’est revenu. À propos de toi. Une des rares fois où nous
avons fait des courses ensemble à La Rochelle. Tu es tombée en arrêt
devant une paire de souliers. Tu as poussé un cri de joie. Un cri qui
venait de loin, du plus profond de ta jeunesse, quand tu croyais la
vie faite d’insouciance. Les larmes t’étaient montées aux yeux. Je ne
sais plus s’il s’agissait de jolis nu-pieds ou de ballerines. Il faudra
que je te demande. Ce sera une bonne raison pour t’appeler. Tu étais
dans mes pensées quand j’ai accédé à la grande baie vitrée réservée
aux visiteurs. Ces chaussures en vitrine à La Rochelle te rappelaient
peut-être une petite folie dont tu avais rêvé à Nice. Mais ce n’était
pas le moment de craquer pour des modèles dernier cri. De toute
façon tu n’avais pas un sou. Le manque d’argent, ça peut maintenir
vivant.
Un couple s’est installé près de moi, avec deux enfants. Ç’aurait
pu être Sylvie et moi, avec Apolline et Théo. Je ne me suis jamais
mis dans la peau d’un chef de famille. J’ai manqué d’exemple, petite
maman. Faute de père, tu étais mon père et ma mère. Ma mémoire
me roule dans la farine. Une grande traînée blanche. Dans mon
souvenir, tu n’étais ni mon père ni ma mère. Je ne sais pas qui tu
étais.

Ce qui t’a fait le plus mal, dans ces années, c’est la lettre de
Marc. Je ne l’ai jamais lue mais j’en connais chaque flèche. Elle t’a
blessée si profondément qu’aujourd’hui encore son souvenir réveille
en toi un inépuisable chagrin. Vous étiez à votre manière une
famille. Une drôle de famille pas drôle du tout. Ton père parti au
diable, ta mère confite de sermons. Vous autres, les enfants, aviez
poussé comme vous pouviez. D’abord Paul. À l’époque, on ne disait
pas gay. On disait pédé, tapette, pédale. Paul se suicidait comme on
éternue. Ça le prenait sans prévenir. Combien de fois, l’année de ton
permis de conduire, tu l’as emmené aux urgences de l’hôpital
Pellegrin. Lui pissait le sang et à l’arrière, hurlant dans mon siège, je
te vrillais les nerfs. Bien plus tard, la cinquantaine venue, il a fini
par réussir son coup, tranquillement installé chez lui. Il savait au
chiffre près combien de comprimés blancs, bleus et rouges — un
suicide aux couleurs nationales, en gaulliste qu’il était —, il savait
combien de ces cachets il lui faudrait pour passer de l’autre côté.
Dès ses vingt ans, son existence commençait à peine qu’il multipliait
les occasions de l’abréger. Et toi, en gentille petite sœur débordée
par ton fils et tes cours de sténo, tu volais à son secours. Tu
conduisais le pied sur le champignon de la Dauphine, ta première
voiture payée à crédit avec tes premiers salaires, une vraie boîte à
savon quand il se mettait à pleuvoir. Tu prenais tous les risques pour
sauver ce grand frère qui implorait ton pardon. Ton cœur manquait
d’éclater. Je m’égosillais de plus belle pendant que tu accompagnais
Paul à travers les dédales des urgences, ses poignets cisaillés, du
poison dans l’estomac, déjà délirant. Crois-tu qu’il est né là, ce
sentiment d’abandon qui ne m’a jamais quitté ? Sur un parking
d’hôpital, seul dans une voiture, pendant que tu suppliais ton frère
de ne pas mourir ?
La lettre de Marc n’épinglait pas seulement cette tapette qui
faisait suer le monde. Une page entière était consacrée à ton petit
frère Jean-Jean, Jean-Jean-la-joie, comme l’appelait ta mère, car il
chantonnait sans arrêt. Les efforts de Mamie avaient payé. Jean-
Jean se destinait à la prêtrise. Il avait avalé le Seigneur sans
rechigner, de messe en sacrement, de communion en carême,
retraite et alléluia. Il était devenu la mascotte du petit séminaire, un
espoir du royaume de Dieu. Avec son beau sourire, toujours prêt à
rendre service, Jean-Jean illuminait la paroisse de sa ferveur.
Jusqu’au jour où, une Chantal passant par là, yeux verts et jupe
légère, ses résistances cédèrent d’un coup. Il ravala sa dévotion pour
la déposer aux pieds de cette jeune délurée qui lui offrit en guise
d’absolution une nombreuse progéniture. Dans son courrier rageur,
Marc parlait de curé défroqué qui s’ajoutait à la pédale et à la
traînée, un beau trio qu’il clouait au pilori dans une sentence sans
appel, dûment timbrée au tarif en vigueur, et pesant son poids
d’infamie. Ce faux frère vous avait condamnés. Paul et Jean-Jean
traitèrent la missive par le mépris, en garçons peu enclins à recevoir
la leçon d’un cavaleur qui laissait derrière lui, partout où il passait,
misère et désolation. Mais toi, petite maman, tu pris de plein fouet
la méchanceté d’un homme qui était d’abord ton frère. Comment ce
même sang qui coulait dans vos veines avait-il pu tourner venin
chez cet être que tu avais tant admiré enfant, qui te portait dans ses
bras quand ton père n’était déjà plus là pour adoucir tes peines de
fillette ? Je le sais, et tu ne sais pas que je le sais. Paul m’avait
raconté vos petits enfers domestiques avant son voyage sans retour.
Il t’avait confiée à moi. « Tu veilleras bien sur Lina. » Déjà tu m’es
tombée des mains. Fils négligent qui n’en finit pas de briser sa mère
comme un vase. En mille morceaux, et jamais rien pour la recoller.

J’ai pris un taxi pour rentrer de l’aéroport. À ma grande surprise


comme à la sienne, le même chauffeur qu’à l’aller s’est arrêté.
« Vous n’êtes pas parti ? — Croyez-moi j’ai fait un grand voyage. »
D’une voix triomphante il m’a lancé : « La comédienne, c’était
Françoise Dorléac. »
19

Nous étions dimanche. Une semaine s’était écoulée depuis mon


arrivée à Nice. Je m’étais installé près du kiosque à journaux des
Ponchettes, là où la Prom’ se cabre. Les joggeurs attaquaient
l’ascension vers la corniche. Les plus courageux prenaient d’assaut la
colline du château par l’enfilade de marches qui menait au sommet.
Mes efforts n’étaient pas du même ordre. Assis sur un banc,
immobile mais la tête en plein vertige, je m’épuisais à un autre
exercice : remonter le temps pour extirper enfin une figure
maternelle qui aurait ressemblé à Lina. Jusqu’ici j’échouais à l’année
de son mariage avec Michel Signorelli. Avant, il n’y avait pas
d’avant. Je ne détachais pas Lina de la figure tutélaire de ma grand-
mère, maîtresse femme aux manières sèches, d’un abord austère.
Une bonne sœur sans soutane, disait Lina. Dans mon rêve avant de
partir, elle en portait une, longue et noire, pareille à celles des
jésuites de Tivoli. Jadis, ma mère et la sienne ne faisaient qu’une.
Parfois même, Lina s’effaçait. Ne restait plus que Mamie.
Je bataillais avec ces visions quand un homme en polo stoppa sa
course à ma hauteur. Je n’avais pas reconnu Novac. De minces filets
de sueur coulaient le long de ses tempes. Il vida d’un trait une petite
bouteille d’eau.
— Vous devriez essayer.
— L’eau ?
— Non, le footing.
J’ai souri. J’aurais eu tant de choses à lui demander.
— J’ai pensé à vous hier, a-t-il dit encore essoufflé.
— À moi ?
— Oui, en voyant Colin, un garçon de six ans qui est venu avec
sa maman. À peine installé dans le fauteuil, il s’est levé d’un coup et
a attrapé tout un groupe de Playmobil qu’il s’est mis à serrer très
fort contre lui. Des personnages facilement identifiables. Les parents
aux cheveux noirs. La fillette aux cheveux jaunes. Le petit garçon
aux cheveux bruns. Une mamie et un papy, cheveux gris. L’enfant
les a câlinés un long moment. Puis il les a disposés debout devant
moi. Le soir du drame, il était avec sa famille sur la Promenade.
Quand le 19 tonnes a surgi de la nuit, sa mère a eu ce réflexe
miraculeux de plaquer son fils au sol. Tous deux se sont aplatis entre
les roues du camion. Ils se sont relevés sains et saufs. Mais le père
n’avait pas eu cette chance. J’ai interrogé Colin sur ce qui était
arrivé, ce soir-là. Sur ce qu’il revoyait. Il ne savait pas. Ou alors, il
ne savait pas s’il pouvait me le dire. Sa réaction m’a éclairé sur le
labyrinthe intérieur des enfants. La nuit, les étoiles, la musique, la
famille, la joie, le feu d’artifice, un monstre. Relier ces points. Pour
lui c’était facile. Sauf le dernier.
— Pourquoi ? ai-je demandé à Novac.
— Parce qu’il est dans cet âge magique où la mort se retourne
comme un gant. Le lendemain, après une bonne nuit de sommeil, il
allait de soi que son père serait vivant et de retour à la maison. Mais
ça ne s’est pas passé ainsi. Alors, d’un geste rapide, il a attrapé le
petit camion blanc et a renversé tous les personnages. Il a d’abord
fait avancer le véhicule très doucement puis il l’a fait zigzaguer à
toute vitesse comme avait fait le tueur, pour faucher le maximum de
gens. Colin a poussé un cri et ce fut terminé. J’ai voulu savoir qui
étaient ces gens couchés. Il a énuméré : maman, papa, ma sœur,
mon grand-père, ma grand-mère, et moi. Ce n’était pas seulement
son père qui avait péri. Ils étaient tous morts. Tous, même lui.
Je me suis demandé pourquoi Novac avait pensé à moi. Et qui,
dans notre histoire, conduisait le camion blanc.
20

Novac est reparti se doucher. Je suis descendu sur la plage. C’est


encore ténu, mais il me semble que des choses remuent en moi.
Enfant tu me disais « on a du sang bleu ». Je ne comprenais pas.
C’était un étendard, ton cri de ralliement. Je prenais ces mots au
pied de la lettre, impossible de m’en dépêtrer. Notre sang était bleu.
Je pensais qu’on l’avait échappé belle. À la maison, l’argent c’était
comme l’amour, il manquait toujours. Nous habitions sous les toits
dans les beaux quartiers de Bordeaux, l’hiver on se gelait, en été on
étouffait. Le supplice, c’étaient les repas. Rien dans le porte-
monnaie. « Si ça continue, tonnait Mamie, on finira sous les
ponts ! » Je voyais l’ombre épaisse sous le pont de pierre. Je
tremblais qu’elle ne nous avale. Une fois sa menace retombée,
Mamie préparait les restes de la veille, hachis parmentier, raviolis
en boîte, légumes de terre, compote de fruits bradés en fin de
marché, sur les bancs des Capucins. De temps en temps, quand les
pêcheurs du fleuve cassaient les prix pour rentrer à vide, on avait de
la lamproie. Il me faisait horreur, ce poisson, avec sa gueule de
vampire et sa bouche ventouse. J’avais l’impression d’avaler le
diable. On n’en pouvait plus des patates à l’eau. En fin de repas,
couteau en main, Mamie rassemblait avec application les miettes
tombées sur la toile cirée. Puis, d’un geste furtif, elle plaquait sa
paume contre sa bouche avant de gober son butin. Une habitude que
je lui ai prise et que Théo essaie souvent d’imiter mais il en laisse
tomber la moitié par terre. S’il restait un peu de viande desséchée
sur la carcasse d’un poulet, Mamie s’échinait à la dépiauter. Les
filaments de chair blanche patiemment récupérés se retrouveraient
le lendemain dans le potage. Ce n’était pas la gloire. À table, même
serrés, il y avait toujours de la place pour l’angoisse. Elle mangeait
comme quatre, l’angoisse. Plus on était maigres et plus elle était
grosse. Mamie parlait du bon Dieu. Paul parlait de mourir, ça
revenait au même. Chez les Labrie on s’abandonnait au malheur.
Moi, je refusais de rentrer dedans. Il donnait des cernes et des
insomnies, des brûlures d’estomac, l’amertume des « si on avait su ».
On s’écorchait, ça faisait du vague à l’âme. On s’enfonçait des
aiguilles dans le cœur pour vérifier qu’on s’aimait, qu’on en crevait
de s’aimer. Puis, une fois qu’on avait bien souffert, on retirait les
aiguilles, des sanglots dans la voix, mon chéri, ma chérie ! On ne se
déchirait jamais si bien qu’en famille. Tu te taisais, petite maman.
Tu rongeais ton frein. Elles n’étaient pas dignes de toi, les robes que
tu portais, cette vie terne entre des murs si fins qu’on entendait tout
à travers, les sanglots étouffés de Paul dans son oreiller, les
ronflements et les pets sonores de Mamie, tout ce qui donnait envie
de rire et de hurler. On était cloués là dans notre peau de Labrie. Ta
colère froide explosait alors dans ce cri, « on a du sang bleu ».
J’imaginais des châteaux, des carrosses, ma mère en princesse et ma
pomme en petit page. La folie des grandeurs.
C’est plus tard, à La Rochelle, que tu écumas les magasins du
centre-ville. À la boutique du Temps perdu, les vendeuses te
connaissaient comme le loup blanc, nonobstant ta crinière rousse et
tes yeux brillants. Tu flairais les nouveaux arrivages et raflais sans
trop compter tout ce qui te plaisait. Les vestes brodées et les jupes-
culottes que tu choisissais dans un style intemporel, comme les
colliers à grosses perles, les ceintures larges, les poudriers, les
fanfreluches à dentelle. Tu cultivais le démodé, le rétro chic, tu te
flattais de ne pas être dans le vent. Papa te donnait du « madame la
baronne », ça t’agaçait un peu mais tu le laissais dire. Tu rentrais à
la maison le coffre de l’auto empli de coussins aux tons vieillots.
C’était ta grande époque, ta trentaine épanouie. Faute de
baccalauréat, tu avais mis les bouchées doubles pour réussir le
concours d’entrée à l’école d’infirmière avant d’enchaîner les trois
ans de la scolarité. Ta devise, c’était « ne pas garder les deux pieds
dans le même sabot ». Tu invitais à la maison tes condisciples,
toutes plus jeunes que toi d’une bonne dizaine d’années, ce qui
n’était pas pour nous déplaire. On admirait ta ténacité pour
décrocher le même titre que ta mère autrefois. Infirmière diplômée
d’État. On était fiers de notre Lina. Papa, ça lui en bouchait un coin,
disait-il, de voir sa femme potasser l’anatomie ou l’infectiologie et
passer les épreuves « les doigts dans le nez ». La vie était belle. Toi
aussi. Tes descentes au Temps perdu y contribuaient, même s’il nous
arrivait, nous les enfants, d’avoir un peu honte, idiots que nous
étions, quand tu déambulais sous les arcades de La Rochelle en
grands falbalas, un panache de parfum qui cocottait suivant ton
sillage de lumière.
Tu t’étais aussi entichée, je m’en souviens maintenant, de la
boutique danoise qui s’était ouverte à deux pas du Prisunic. On y
vendait des plaids épais, des couverts en bois de balsa et mille
autres curiosités. L’enseigne, God Dag — tout simplement Bonne
Journée —, était tenue par deux femmes blondes qui respiraient la
bonne humeur, incarnant ce qu’on pouvait s’imaginer du bien-être
danois. Je t’y avais accompagnée un jour où tu cherchais une lampe
« sortant de l’ordinaire ». Tu avais trouvé ton bonheur dans un
support d’acier brossé d’où pendait une grosse ampoule semblable à
une montgolfière. Des affiches encadrées ornaient les murs. L’une
d’elles avait arrêté mon regard. Trois fois rien, un fond bleu clair
avec ces lettres blanches en capitales : « WE ARE FAMILY ». Je te l’avais
montrée plein d’enthousiasme, espérant que tu voudrais l’acheter,
mais tu avais détourné la tête. C’était un mois de janvier, ton
anniversaire approchait. Tu étais irritable. J’aurais aimé t’offrir cette
affiche. Mon instinct m’avait poussé à m’abstenir. J’avais eu raison
mais sans comprendre pourquoi. Au fil des ans tu renonças à
souffler tes bougies. Tu estimais qu’après trente-cinq ans ça devenait
ridicule. Maintenant je sais. Le 19 janvier de ta naissance était trop
près du 10 janvier de ta blessure. La blessure à vif du 10 janvier
1963. Jamais l’infirmière que tu étais devenue ne trouverait le bon
pansement pour la refermer.

Des voiliers quittent la rade vers le grand large. Le vent fait


tinter les drisses contre les mâts. On dirait une chanson. Un mystère
s’éclaire. C’était pourtant simple. Il suffisait d’ouvrir les yeux, les
yeux de Nice fardés de bleu, et de regarder. Un jour, Mamie m’a
expliqué. Par sa propre mère, nous étions issus d’une vieille noblesse
de Bourges qui remontait aux croisades, les de La Goudalie d’Husson
de Saint-Souplet. Comme elle étalait ce nom à rallonge, je n’avais pu
m’empêcher d’ajouter « à tes souhaits ! », mais ma grand-mère ne
plaisantait pas avec son arbre généalogique, ni avec les croisades
que je prenais pour des croisières. On trouvait dans sa lignée des
généraux et des évêques, un médecin de Napoléon III et même
quelques aristos anglais, les Rees Lewis. Cette brochette d’aïeux à
particules et cuillers dorées m’avait laissé froid. J’avais seulement
dressé une oreille en apprenant que nous avions possédé jadis des
châteaux, des fermes et des métairies. Tout était parti en fumée
quand les hommes avaient décidé de mourir, à la guerre, d’ennui ou
de maladie. Les femmes de la famille n’auraient travaillé pour rien
au monde. Si bien qu’à dix-neuf ans Mamie s’était retrouvée pionne
dans un collège d’Angoulême. Devenue mère de famille, faute de
transmettre des pierres et des terres, elle inocula des rêves à sa
progéniture. Un rêve. Le jour viendrait où ses enfants relèveraient le
nom des De La Goudalie d’Husson et de plein d’autres choses. Ils
remettraient la main sur le château Gaillard — un joyau roman avec
ses tours replètes et ses chemins de ronde. Ils redeviendraient de
grands propriétaires terriens à la tête de centaines d’hectares.
Certains soirs, en veine de chaleur, un petit verre de Marie Brizard
aidant, Mamie nous ramenait à la cour du roi de France. Nous étions
des nobles de robe ou d’épée parce que, nom de nom, notre sang
était bleu. Comme l’avait écrit Marc, la reconquête fut compromise
par une pédale, une fille mère et un curé défroqué.
Le mystère élucidé clapote sous mes yeux. Notre sang bleu, je
m’y plonge sans me lasser. Il ne se retire jamais. La Méditerranée est
en moi. Elle coulait dans mes veines à mon insu. Elle m’a traversé
bien avant que je la traverse. C’était sur un bateau de ligne, l’année
de mes vingt ans, direction Malte et Palerme, puis la Tunisie
paternelle, l’oasis de Gabès, la chair des dattes fraîches cueillies à
même les branches ployées des palmiers. Elle est là qui palpite sous
le soleil d’hiver. Par deux fois, petite maman, ton sang bleu a parlé.
Moshé de Fès et Michel de Tunis ont changé tes rêves en faux décors
des Mille et une nuits. J’oublie les origines de ta petite. Plutôt, je ne
les oublie pas. Bleu outre-mer. Nous étions une famille qui
s’ignorait. Tu avais le cœur large et le bassin méditerranéen.
21

Ce matin j’ai repris ma quête. Je me suis arrêté devant une


boutique de jouets des Ponchettes. Elle jouxte un magasin pour
nouveau-nés, avec des vêtements bouleversants de petitesse, et des
poussettes Maclaren de compétition pour traverser la Prom’ à la
vitesse du vent. Je t’imagine devant une vitrine de layettes il y a un
demi-siècle, la même peut-être, avec des réclames d’époque. Pour
votre bébé Cadum, choisissez les tissus en peau d’ange. Une
vendeuse t’a demandé ce que tu cherchais. Tu as sûrement rougi.
Elle t’a montré des langes, une brassière, des chaussons légers
comme des plumes avec des rubans en guise de lacets. « Quelle
couleur ? » Sûre de toi tu as répondu : « Ce sera un garçon. Alors,
bleu. » C’était simple, pour une fois. Tu n’as eu aucun doute. « Si
c’est une fille, vous pourrez changer », a précisé la vendeuse. Une
fille, quelle idée. Tu n’as pas saisi aussitôt ce qu’elle t’a dit.
« Changer de bébé ? Mais pourquoi ? » Le marchand de jouets, à
côté, existait-il lui aussi ? Ou est-ce ailleurs que tu m’as acheté la
petite girafe en caoutchouc ? Avec ses taches de rousseur, elle te
ressemblait. Ton visage en était recouvert le jour où le photographe
t’a attrapée dans son viseur, peu après ma naissance. Les mêmes
taches revenaient même au plus froid de l’hiver quand tu fonçais
conduire ton frère à l’hôpital. Sont-elles ressorties le 10 janvier
1963, pour accueillir la petite fille que tu n’as jamais eue ?
En ce moment je ne vois que des femmes enceintes déambuler
dans les rues du Vieux-Nice ou le long de la Promenade. J’imagine.
Tu as palpé ton ventre après les premiers retards. Ton cœur s’est
emballé. Tu t’es sentie toute chose, avec cette existence minuscule
qui prenait sa place au plus profond de toi. Ça commence comme
ça, un enfant. Du sang qui ne vient pas. Détourné par un petit
locataire qui en fait son miel. As-tu été joyeuse, quand tu as su ? As-
tu pensé prévenir la terre entière, les étudiants boutonneux du
Régent, place Gambetta, ceux qui te toisent comme si tu avais de la
paille dans tes souliers, histoire de les rendre jaloux ? As-tu au
moins éprouvé quelques secondes d’insouciance avant que ne
t’écrase le poids de la faute ? Ou as-tu pris peur ? Une peur bleue.
Dans une famille, un enfant, c’est le bonheur qui frappe à la porte.
On lui ouvre, on lui dit « entre, fais comme chez toi, la route a été
longue ». Le bonheur s’installe, prend ses aises, prend son temps. Il
ne fait pas que passer. Il est chez lui chez nous. Il agrandit la maison
en même temps qu’il la rétrécit, il faut lui trouver une place et vite.
Un petit, c’est très grand. Ça mange tout l’espace, ce bonheur-là. Des
mètres carrés de risettes et de pleurs, de joues rouges, de gencives
irritées, de compresses en coton, d’enjambées incessantes entre
quatre murs. On colle des papiers neufs remplis de jolis motifs. On
fait le plein d’objets tout en couleurs pour l’éveil, et de bonne taille
pour qu’il ne s’étouffe pas. Gare à ce qui coupe, gratte, irrite, gare
aux angles vifs des tables, aux regards tranchants. Autour il faut tout
arrondir, tout adoucir. Surtout rien de pointu. La maison entière
doit devenir une peau de bébé, même les voix des grandes
personnes car bien sûr il faut lui parler, à cet enfant. Il ne vient pas
du silence. Il vient de l’amour, des mots prononcés tout doux par
Moshé, de tes mots à toi Lina. Il a l’ouïe fine, dans sa piscine
maternelle. Rien ne lui échappe. C’est une éponge, ce début
d’enfant.
Tu as scruté le visage de Mamie. Pas facile de faire fondre une
mère changée en pierre. Tu as la tête remplie de contes de fées avec
une gentille sorcière qui t’offre d’exaucer trois vœux. Un seul
suffirait : que ta mère accepte Moshé le juif, Moshé le fassi du
Maroc. Tu insistes un peu, cette vie que tu sens poindre te donne de
l’audace. « Maman, tu vas devenir grand-mère, il va tellement
t’aimer ce petit ! » Les yeux de ta mère comme un encrier renversé,
leurs pupilles noires. Un enfant c’est un cadeau du ciel, oui. À
condition de ne pas violer les règles. Toi, tu n’as rien respecté.
On ne tuera pas le petit, on tuera la joie.
Il est si dur, ce regard de Mamie. Jamais tu n’as vu de
gynécologue, avant. Moshé ça ne compte pas. Il n’est pas encore
diplômé. Et puis il est étranger. Juif, on finira par le savoir. Il
compte pour du beurre. Au premier retard ta mère t’a traînée chez
un praticien digne de ce nom. L’examen a été rapide. « Oui
mademoiselle, vous êtes enceinte. Deux petits mois. Vous pouvez
vous rhabiller. » Tu ne comprends pas. Comment tombe-t-on
enceinte ? Tu n’en as pas la moindre idée. Personne ne t’a rien dit.
Mais d’où viens-tu ? De ta campagne, une petite paysanne de rien du
tout dont on se moque gentiment quand elle assène qu’un jour elle
aussi sera médecin. Cardiologue. Au certificat d’études, tu as récité
par cœur la grande et la petite circulation. Moshé, tu lui as fait
confiance. Il a six ans de plus que toi, il sera bientôt médecin. À son
âge, il le sait forcément, lui, comment on fait un enfant. Ta mère
aussi. La femme au visage sévère, que j’appellerai un jour Mamie
chérie, serre les dents. À peine sorties du cabinet médical, ta mère
passe en revue les issues de secours. Pas question d’avorter. Une
chrétienne accepte les épreuves envoyées par le Seigneur. L’enfant
d’un inconnu qu’on ne veut pas connaître. C’est décidé, inutile de
discuter. On placera ce petit bout de chair comme on donne un chat.
Tu accuses le coup. Tu le veux, toi, ce bébé roulé en boule, ce trois
fois rien qui déclenche un tremblement de terre. Tu cries et tu
ravales ton cri. Tu n’existes pas. Tu n’es rien. Même ce rien est déjà
trop. Tu es moins que rien. Moi pareil. Nié avant d’être né.
22

La nuit va tomber. Je déambule encore sur la Prom’. J’épuise la


ville de mes allées-venues. Tu vas surgir au milieu d’une bande de
fêtards qui t’a entraînée depuis le Negresco. J’entends des
trompettes et des violons, un jeune aux cheveux longs chante Nissa
la bella. Tu ne pourrais pas être là. Dans ces heures suspendues, tu
ne parles à personne, et personne ne te parle. Des journées entières,
tu ne prononces pas un mot. Ce silence, c’est ta punition. Tu
aimerais te confier à quelqu’un. Tu voudrais qu’on te rassure à
propos de ces tiraillements dans les reins. Combien mesure ton bébé,
combien pèse-t-il ? Est-il installé comme il faut ? Les coups de pied,
c’est qu’il est en colère ? Tu gardes tes angoisses pour toi, tu n’as
personne à déranger. Tu es si petite, et bien sûr je ne suis pas là.
Jamais là quand tu as besoin de moi.
Il m’a fallu le temps. À travers le halo des années, je devine ta
solitude et tes doutes de femme-enfant quand livrée au verdict des
soutanes, après des semaines isolée à Ascros, après ces jours et ces
nuits sans épaule amie, sans Jacqueline pour te rassurer, toi plus
petite que ton gros garçon, tu as fini dans le soleil insolent de Nice,
dans l’égoïsme du monde, tentant de dissimuler ce qui ne pouvait
plus l’être. Tu frémis encore aux ordres maternels, ne rien montrer,
ne pas t’exhiber bedaine en avant comme ces femmes fières
d’attendre un enfant. Pas de quoi être fière. Jouir ne t’a pas suffi ?
Ne rien dire, « la fermer », t’a lancé Paul. Tu es coupable, n’oublie
pas. Je t’imagine cours Saleya, fuyant les regards, sourde aux
compliments des fleuristes, pressant le pas sans raison quand une
voix bourrée d’accent te demande : « Il est pour bientôt ce
pitchoun ? » Tu t’abstiens de répondre. Tu es déjà loin. Rentrer ton
ventre. Ils en ont de bonnes, ta mère et son essaim de corbeaux. En
attendant elle prie pour toi, un peu pour ce petit dont on ne donne
pas bien cher. Encore un qui part mal dans l’existence, il ne sera pas
le premier, prions. Au début, tu as sacrifié aux gaines et aux
bandages qui comprimaient ton estomac. Tu ne pouvais rien avaler,
rien digérer. Mais une fois à Ascros, chez les braves gens d’Ascros
pour qui tout s’arrangerait quand ta mère verrait le beau bébé
rempli du bon air de la montagne, tu as laissé parler la nature. Par
moments, tu voulais croire à cette histoire que te racontaient le
vieux berger et sa femme. Des enfants, ils en ont eu six. Chaque fois
c’était la même joie. Tu as jeté tout ce qui t’oppresse et te
comprime. Dans la glace de l’armoire, tu t’es vue ronde, la poitrine
généreuse, le nombril conquérant. Tu n’as jamais été aussi belle. Tu
étales délicatement une crème grasse sur ta peau tendue de
tambour. Tu parles à mi-voix, convaincue de ne pas parler toute
seule. Le soir tu t’endors en pleurant, tes larmes se mélangent,
larmes pour ta mère, pour qu’elle te pardonne, larmes pour ton
petit, pour qu’il t’aime. Partage des eaux. Sangs bleus.

Les livres sont tes seules friandises, quand tu as les sous. Chez un
bouquiniste du marché aux fleurs, tu as acheté L’étranger. Une
édition de poche usagée, avec sur la page de garde le nom d’une
jeune fille écrit au feutre noir, Catherine Duchêne, troisième 2,
collège Stanislas. Tu te souviens du choc en t’asseyant dans le bus.
Tu sais que ça se passe là-bas, de l’autre côté de la Méditerranée.
Dans cette Afrique du Nord qui retient Moshé. L’Algérie ou le
Maroc, quelle différence ? Tu ne connais ni l’un ni l’autre. Tu as
ouvert le livre avec précaution, l’as refermé brusquement avec des
picotements au front. Ton cœur s’est mis à cogner. Tu n’en reviens
pas qu’on puisse écrire ça. Tu regardes autour de toi comme si tu
avais commis une mauvaise action et que tout le monde allait s’en
apercevoir. Qu’on allait te dénoncer. La petite phrase du livre t’a
saisie, la première, presque anodine, un coup de tonnerre dans le
ciel immaculé de Nice. « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-
être hier, je ne sais pas. » Une religieuse te fait face. « Vous vous
sentez bien, mademoiselle ? »
Tu ne réponds pas.
Tu relis la phrase.
Un bien-être inattendu te submerge.
C’est ça, la vérité.
Tu espères le moment où tu pourras prononcer les mêmes mots,
les mêmes, et t’en ficher pas mal. Aujourd’hui maman est morte.

À l’adolescence, tu m’as fait la guerre pour que je lise. Une


guerre sans espoir. J’étais trop enclin à fuir ce que tu aimais.
Parfois, prise d’un accès de confiance, tu insistais. Tu voulais que je
pioche des livres dans le meuble vitré du salon. Encouragé par sa
minceur, j’avais jeté mon dévolu sur Rue du Havre de Paul Guimard.
J’évitais les romans imposants d’Henri Troyat, Tant que la terre
durera, Les semailles et les moissons, les sagas campagnardes qui te
rappelaient ton enfance, ou encore Des grives aux loups de Claude
Michelet que tu avais dévoré, il racontait la Corrèze de tes ancêtres.
Un gros ouvrage dépassait, un rapport sur la condition des femmes,
signé Pearl Buck, j’avais imaginé l’auteur avec un visage de perle.
Tu te résignais devant ma mauvaise volonté. Un jour pourtant, tu
m’avais presque supplié. « Lis ça, mon chéri. C’est extraordinaire. »
Tu avais découpé ce mot en morceaux, ex-tra-or-di-naire ! Le roman
portait un titre étrange, Le buveur de Garonne. Tu t’étais identifiée à
Lison, l’héroïne de quinze ans qui brûlait de s’arracher aux siens.
L’auteur s’appelait Michèle Perrein. Tu m’avais tendu le livre. Ta
main tremblait d’une excitation inhabituelle. Je ressens encore
l’intensité de ton regard, à l’instant de me faire cet aveu : « J’aurais
voulu être écrivain. » J’avais pris un air niais, ou peut-être
goguenard. J’ignore si tu as gardé Le buveur de Garonne après tous
tes déménagements. J’aimerais bien le lire, maintenant. J’y pense
quand il m’arrive de franchir le pont de pierre à Bordeaux. Le fleuve
tremble comme ce jour-là ta main.
23

C’est venu par surprise au marché du matin. Un haut-le-cœur


pendant qu’une commerçante du cours Saleya m’offrait une
mandarine en plus des citrons que j’avais achetés pour mes jus,
tièdes avec une cuiller de miel. « Prenez donc nos citrons de Nice,
avait insisté la dame en tablier. Même s’ils viennent de Menton… Ils
sont tellement onctueux. » Je me suis laissé convaincre, ce n’était
pas difficile. Puis j’ai épluché la mandarine. Les années m’ont sauté
à la figure, tout ce temps passé sans te parler, en t’évitant, en
esquivant le dialogue, avec des mots vides et désamorcés, des
politesses en guise de tendresse. Les quartiers de mandarine étaient
acides. C’est une fois croqués que le goût sucré a empli ma bouche.
Et puis tout d’un coup je me suis mis à pleurer pour rien. Ce rien,
c’était notre vie disparue sans que je te serre contre moi, petite
maman, sans ces gestes que tu avais tant attendus puis qu’à la
longue tu avais cessé d’espérer, comme on ferme la lumière dans
une pièce déserte où nul ne viendra plus.

Je suis né avec un chagrin d’enfant.


Un gros sanglot coincé au fond de la gorge.
« Pourquoi tu pleures ? »
C’est la question que j’ai le plus entendue.
« Pourquoi tu pleures ? »
« Parce que. »
« Parce que quoi ? »
« Parce que. »
Je ne savais pas. Je ne sais toujours pas.
J’ai oublié.
Un chagrin muet, sans histoire et sans visage.
Un chagrin qui ne prévient pas.
Il a fait son lit à l’intérieur de moi, a troublé tant de mes nuits.
Pas à cause du bruit mais du silence qu’il a creusé dans les
galeries de mon être.
Parfois pourtant, j’entends un cri.
Ce cri a plus de cinquante ans.
Il traverse ma vie comme la balle d’un silencieux.
Je suis le seul à l’entendre.

Mes yeux picotent. La batterie de mon téléphone est bien


chargée. Cinq petites barres de réseau. Je ne vais tout de même pas
t’appeler pour pleurnicher.
24

Il y a foule ce soir à La Merenda. Le patron m’a fait signe de


patienter. Ce ne sera pas long. Au comptoir, il m’a servi d’autorité
un verre de Bellet, « le seul vin récolté sur la commune de Nice, dit-
il. Rien que des cépages locaux. Humez la prune, l’abricot, les roses
fanées ». Quelques gorgées m’ont mis au diapason de la gaieté qui
baigne la salle. De nos souvenirs heureux. Je ne touchais plus terre
quand tu as épousé Michel. Sont apparues ses sœurs, des beautés du
Sud aux cheveux qui bougeaient comme des vagues, avec leurs
parfums lourds et leur pointe d’accent. Trois tantes éblouissantes. Et
deux oncles jamais en reste pour évoquer leur Tunisie entre deux
cuillers de couscous qui gonflaient leurs joues. Les grands-parents
Signorelli couvaient des yeux leur portée d’enfants basanés devenus
adultes sous le ciel mitigé de France. Dans un coin de leur regard, si
j’avais su mieux voir, j’aurais décelé les feux de la mélancolie,
surtout lorsque Nine, Zoune ou Nicole ressuscitaient le bonheur
laissé sur une plage de Sousse, dans une oasis de Tozeur ou de Gafsa
la fauve, un bijou à l’étal d’une marchande, une motte de henné, des
effluves de jasmin. Avec Lina on n’en revenait pas, au début, de ces
repas de famille sans dispute, sans tristesse autre que celle de devoir
se quitter, mais on avait le temps, on allait servir le thé à la menthe
truffé de pignons, les dattes « doigt de lumière », si translucides
qu’on voyait à travers. Une image survit de cette époque. Mon père
coupe le pain avec ses mains. Pas de couteau, pas de lame bosselée.
Seulement la force de ses mains, leur chaleur qui rend le pain
fraternel. Quand mes parents ont fini par se séparer, le charme s’est
rompu. J’étais adulte mais face aux déchirements des siens on reste
toujours un enfant. Je n’ai plus retrouvé nulle part ces tablées où un
seul cœur battait à l’unisson dans nos poitrines. Où le pain souriait.
J’ai vue sur toute la salle. Le vin fait son effet. Comme j’ai choisi
le poisson, le patron m’a recommandé le petit frère du rouge niçois,
un Bellet blanc « garanti agrumes et bergamote ». Comme il
remplissait mon verre, il m’a donné son conseil du moment :
« N’allez pas raconter votre vie ce soir, le dicton fait loi : là où Bellet
entre, le secret sort… » Je flottais dans ces douces vapeurs quand un
couple s’est levé de table. Lui, je le connais. C’est l’Asiatique à
queue-de-cheval qui lance son boomerang sur la plage du
Westminster. Le patron a quitté un instant ses poêles pour le saluer.
Il est en compagnie d’une femme au port distingué, la chevelure
grise montée en chignon. Ses yeux clairs illuminent son visage hâlé.
Est-ce une amie ? Une parente ? Elle semble trop âgée pour être
l’épouse du lanceur. Il marche vers la sortie sans se retourner.
J’aimerais lui faire un signe, l’interroger sur sa passion. La femme le
suit. Mais avant de sortir, elle s’est mise à me fixer. Avec tant
d’insistance que j’ai ressenti une gêne. J’ai cru que ses lèvres allaient
remuer, mais non. Elle a continué de me regarder en silence. Elle a
pris tout son temps. Elle me connaît. Pire, elle me reconnaît. Quand
elle a eu disparu, j’ai demandé au patron qui étaient ces gens.
« Betty Legrand, l’ancienne chorégraphe de l’Opéra. Lui c’est Sinh,
son fils. Ils tiennent une brocante dans une impasse, au bout du
cours Saleya. Vous devriez aller voir, leur bric-à-brac est un vrai
palais des curiosités. »
25

Ce matin je suis descendu plus tard que d’habitude. Une


mauvaise nuit. J’ai fini par m’endormir quand le jour se levait. Le
Bellet m’est resté sur l’estomac. À moins que ce ne soit le regard de
cette femme. La sensation d’avoir été fouillé. On débarrassait le
buffet du petit déjeuner. Comme je me dirigeais vers la machine à
café, j’ai été surpris d’y trouver Novac. « Je vous attendais. » Il m’a
souri d’un sourire qui m’a inquiété. Puis il m’a entraîné à sa table où
attendait son carton de Playmobil. « J’ai pensé à vos questions sur la
mémoire infantile, sur ce qu’on oublie ou pas, sur vos sentiments
altérés envers votre mère. — Oui… — J’aimerais vous aider. Je ne
suis pas sûr de réussir mais on pourrait essayer. Vous êtes d’accord ?
— Oui… » Je ne savais plus dire autre chose que oui. « Regardez ces
personnages, a dit Novac. Choisissez un enfant, le plus jeune
possible. » Soudain ce n’était plus mon aimable compagnon du
matin, mais un praticien dans son cabinet. J’ai plongé ma main dans
la boîte. J’en ai retiré ce qui ressemblait à un garçonnet. « Bien, m’a-
t-il encouragé, regardez-le et imaginez que c’est vous. » Il
m’observait toujours, avec une intensité qui me troublait autant que
son sourire. Je me suis senti devenir ce gamin, une frange découpée
en zigzag sur le front. J’ai éprouvé un drôle de vertige. À cet instant,
j’ai réalisé que j’avais oublié mon visage d’enfant. Mes traits
d’autrefois s’étaient évaporés. « Maintenant, composez votre famille,
a dit Novac avec autorité. — Ma famille ? » J’ai replongé ma main,
de façon hésitante cette fois. J’ai pris une grand-mère, une jeune
femme, deux hommes. Les yeux de Novac suivaient mes gestes
indécis. Son air pénétré révélait sa grande concentration. Quand j’ai
eu fini ma sélection, il a voulu que je dispose les personnages autour
de la figurine censée me représenter. « Les disposer comment ?
— Comme vous le sentez. » J’ai choisi l’ordre qui me semblait le
plus logique. Il a froncé les sourcils. « Vous êtes sûr ? » On aurait dit
un prof de maths dubitatif devant l’exercice qu’un élève accomplit
au tableau. « Dites-moi qui est qui », a-t-il ensuite demandé. J’ai
énuméré, ma grand-mère, Lina, Michel, Moshé. « C’est bien ce que je
pensais. » Il m’a dévisagé. J’osais à peine l’interroger sur ce qu’il
avait vu. J’avais installé ma grand-mère près de moi. Et le
personnage de la jeune femme figurant Lina, je n’avais pas dit « ma
mère », nettement plus loin, à l’écart du petit couple que je formais
avec Mamie. Michel se tenait entre Mamie et Lina. Seul Moshé
sortait nettement du cercle proche. « Votre grand-mère a pris toute
la place, a commenté Novac au bout d’un long silence. Vos
sentiments premiers ne sont pas allés vers votre mère. C’est vous qui
savez pourquoi. » Il a rassemblé sa petite tribu de Playmobil et m’a
laissé seul avec moi.

Avant de venir à Nice, quand il s’agissait de Lina, j’étais


incapable d’ordonner les événements. Je croulais sous une foule de
détails, je les interprétais de travers, et c’est ainsi que j’étais passé à
côté de notre vie. Je me suis levé pour me resservir un café. Deux
pères et une grand-mère, une jeune femme flottante, un enfant
perdu. Une drôle de famille. J’aurais dû rajouter Paul, à l’époque il
tenait le rôle de la voix grave, la seule ligne de basse. La mémoire
m’est revenue. Une mémoire à pleurer. On était deux enfants, petite
Lina. Toi à peine plus grande que moi. Tu n’étais pas ma mère. Il n’y
avait pas de maman qui tienne. Mamie régnait sans partage,
décidait de tout. Vos prises de bec finissaient en cris. Je me bouchais
les oreilles. Tu t’enfermais dans ta chambre qui était notre chambre.
Je frappais doucement, laisse-moi entrer. Je te consolais. « Laisse ta
sœur tranquille », lançait Mamie les dents serrées. Ma sœur.

Je me souviens. Tu étais ma sœur, ma grande sœur. Tu


t’arrangeais pour que je le croie. Avais-tu le choix ? Peut-être aussi
que ça t’arrangeait. J’étais préposé aux essayages. Je donnais mon
avis sur une jupe ou un chemisier. Les petits frères, c’est fait pour
ça. Tu te déshabillais sans me dire « retourne-toi ». Si tu pleurais, je
te consolais. J’étais ton complice et ton confident, petit prince et
serviette-éponge. Je revois ce soir en particulier où tu te préparais
pour sortir. Tu étais en retard. Tu poussais de petits cris. Un
soupirant allait sonner d’une minute à l’autre. Tu courais partout.
Rien ne te plaisait. Tu ne prenais pas la peine de te couvrir. Tu
faisais comme si je n’étais pas là, passais et repassais nue devant ton
petit garçon. J’avais l’habitude de ta peau laiteuse, de tes taches de
son, de ta beauté sauvage qui faisait baisser les yeux des hommes.
Pas les miens. Si tu étais ma sœur, qui devais-je aimer pour aimer
ma mère ? Un barrage d’incompréhension se dressait devant moi. Le
cours normal de mes sentiments avait été dévié comme on détourne
un fleuve. Une mère, on l’aime sans réserve. Une sœur, on peut la
détester.
26

Je suis resté dans le jardin d’hiver. La patronne a orienté la


conversation sur le beau temps qui déclenchait la floraison
prématurée des mimosas. Ce phénomène nous a occupés un
moment. J’ai dit que j’avais pu l’observer l’autre jour en montant
vers Ascros. En fin de journée, n’y tenant plus, j’ai pris la direction
de la brocante que m’avait indiquée le patron de La Merenda.
J’approchais de la Prom’ quand les lampadaires se sont allumés,
embrasant le début de la nuit d’un arc orange. Derrière le mont
Boron, un dernier soleil renvoyait en ombre chinoise le profil
sombre des montagnes. Le lanceur de boomerang n’envoyait plus
son engin sur la plage. J’ai pensé que j’aurais peut-être une chance
de le trouver dans son magasin. J’ai traversé le cours Saleya, désert
à cette heure-ci, et je me suis avancé dans l’impasse que dominait
d’un bloc la colline du château. L’endroit était obscur. Deux baies
vitrées offraient un spectacle insolite de vieilles malles et de
lampadaires Grand Siècle qui côtoyaient des hélices d’acier et
d’anciens uniformes de l’armée soviétique. Mon lanceur était là, ses
cheveux noirs luisants rejetés en arrière et tenus par un élastique
épais. Il faisait des essais d’éclairage avec une lampe de cinéma
monumentale dont l’œil énorme projetait un rayon éblouissant.
« Une rescapée des studios de la Victorine », a lancé l’homme en me
saluant de la tête. Sa tâche terminée, il a disparu. Je me suis
retrouvé au milieu de voitures d’enfant à pédale, de chevaux de
manège et d’une foultitude de sculptures. La radio diffusait de la
musique classique. D’un socle en pierre surgissait une branche
étrange à forme humaine. D’instinct, je me suis reculé. Des
coquillages figuraient les mains, les pieds, les reliefs du visage. Deux
galets marquaient les rotules, deux os de seiche les coudes. Plusieurs
modèles de vis à tête de cuivre tenaient lieu d’oreilles, de nez, de
bouche. Deux boutons de chemise troués donnaient un regard
saisissant. « Il vous plaît ? » fit une voix de femme. Je ne l’avais pas
vue arriver. En me retournant, je me suis trouvé face à la dame
intimidante de La Merenda. Elle se tenait toujours aussi droite. Un
éclat de froideur dans son œil bleu pâle lui donnait l’allure d’un
félin. C’était une reine en son palais régnant au milieu des lustres à
pampilles de cristal, habituée à évoluer dans le halo des lampes
poursuite. Pendant que j’essayais de répondre à sa question sans
qu’elle ait paru attendre ma réponse, elle s’est mise à baisser les
stores de la salle. « Je dois fermer. Je suis attendue à Villefranche.
Vous connaissez Villefranche ? Non, suis-je bête. Vous ne savez rien
d’ici, je me trompe ? Si encore vous étiez venu voir votre mère. »
Ces mots m’ont fait l’effet d’une décharge électrique. Avant même
que je réagisse, elle s’était confondue en excuses. « Pardonnez-moi,
je n’aurais pas dû dire ça. — Vous connaissez ma mère ? » ai-je
réussi à demander, pendant qu’elle actionnait cette fois la grille
métallique protégeant ses vitrines. Je l’ai suivie au bout de la salle.
Là, je suis tombé sur quantité de petits objets vernis, assemblages de
pierres, de perles, de fils d’or, de métal et de bois. Ils représentaient
des personnages, des animaux imaginaires. Signés Lina.
« Je suis désolée, monsieur Signorelli. Je savais que vous
viendriez. Les chiens ne font pas des chats. Je dois vraiment
m’absenter. Promettez-moi de revenir… » Elle m’a tendu sa carte.
« Appelez-moi demain sans faute, je compte sur vous. » D’où
connaissait-elle ma mère ? Forcément de ces dernières années,
quand Lina était infirmière. C’est à cette époque qu’elle avait conçu
ces étranges créatures. « Vous m’appelez… », a insisté la femme aux
cheveux gris. J’ai promis. J’ai emprunté le cours Saleya à contre-
courant, comme si j’avais remonté le temps. Cette fois c’était plus
fort que moi, petite maman. J’aurais voulu te dire que j’avais vu tes
œuvres chez Betty Legrand. Je suis tombé sur ton répondeur. Je n’ai
pas laissé de message. Je me suis senti soulagé de t’avoir appelé, et
plus soulagé encore que tu n’aies pas décroché. Le téléphone est ce
que nous avons trouvé de mieux pour ne pas nous parler.
27

Ce soir je n’ai pas faim.


Je suis monté directement dans ma chambre en revenant de la
brocante.
Je n’ai rien allumé. Je me suis installé dans le canapé, face à la
télévision éteinte.
Je n’ai pas attendu le retour de Novac.
Je guette un souvenir. Je le sens qui vient, il sera là bientôt.
C’est le cri. Ce cri, tu ne l’as pas poussé.
Il approche.
J’ai eu raison de laisser la pièce dans la pénombre. La lumière
l’aurait fait fuir, une fois de plus. J’ai besoin de l’obscurité pour le
sentir.
Il faisait sombre, ce jour-là.
Ce cri, c’est le cri d’après la phrase.
Une phrase qui a fait de moi un assassin.
Elle est mon camion fou sur la Prom’.
Je suis au volant d’un camion blanc et je t’écrase
consciencieusement.
J’ai treize ans. Je travaille dans ma chambre. L’air sent la mer.
Nous sommes heureux à Nieul. Tu m’as acheté un scriban couleur
acajou. Je laisse toujours le battant ouvert pour travailler. Ou pour
rêver. J’écris ce qui me passe par la tête. Sur une feuille volante, j’ai
tracé quelques mots à la plume. Une petite phrase nette et
tranchante. Tout y est accordé. Zéro faute. Je me suis appliqué.
Dans ma chambre obscure, incrédule, fasciné par mon audace,
effrayé aussi, je relis la phrase à mi-voix. Mes lèvres remuent : « Je
suis le fils d’une pute qu’un salaud de juif a tringlée avant de se
tirer. » La déflagration est immense, même en murmurant. Ce n’est
pas un stylo que je tiens dans ma main, c’est la foudre. Je suis ébloui
par mon audace, par la cruauté des mots, par leur crudité. « Pute »,
« salaud », « juif », « tringlée ». Je n’en crois pas mes yeux. La phrase
est là qui palpite, grossière, injuste, révoltante. J’ai pu écrire ça, moi
l’enfant doux aux traits fins à qui le boucher du village dit
« mademoiselle » ?
Bien sûr, je vais tout déchirer. Une feuille volante, c’est fait pour
s’envoler. C’est l’histoire d’une seconde, d’un souffle. Je veux
éprouver encore la puissance de ce poison. Je relis une dernière fois,
la tête penchée par-dessus, le poids de mon corps sur le battant du
scriban, sur le battant de mon cœur en cavale. Ma mère ne monte
jamais dans ma chambre quand j’y suis. Mais ce soir elle est là dans
mon dos, souriante, attendrie par son garçon qui travaille. Je ne l’ai
pas sentie arriver. « Tu n’y vois rien, je vais allumer », dit-elle de sa
voix douce. Elle presse l’olive de ma lampe. Curieuse, elle s’est
penchée à son tour sur la ligne parfaitement écrite à l’encre bleue,
sans une faute d’orthographe, ça mérite bien 10 sur 10. Pense-t-elle
que j’ai fait des progrès avec mon stylo plume ? Ses yeux se sont mis
à briller. Ses taches de rousseur criblent ses joues.
J’ai fait exploser ma mère.
Il n’y a pas eu de mot, pas eu de cri. Il y a eu pire. Un grand
silence s’est installé comme après Hiroshima. L’air s’est mis à vibrer,
le monde chancelle. Lina est un nuage, de la vapeur d’eau. Elle a
quitté ma chambre, s’est enfermée dans la sienne. On n’en a jamais
parlé. Même pas du regard. La méchante petite phrase a tracé sa
route, a décidé du reste de ma vie. Tant d’années pour déminer
chaque mot, vérifier que la pute n’était pas une pute, ni le salaud un
salaud. Juste une jeune fille livrée au gang des soutanes. Lui un
étranger soumis à l’emprise des siens. Les secrets trop bien gardés
sont comme des cartouches dans un stylo d’enfant. Quand ils
éclatent, une encre sombre s’écoule et ça ressemble à du sang.
28

Le jour se levait à peine. Betty Legrand m’attendait, assise sur un


vieux fauteuil en osier. Elle m’a fait signe de la rejoindre. Je me suis
installé face à elle. Le carton indiquant la fermeture du magasin
était bien visible pour éloigner les visiteurs. J’avais envoyé un
message très tard à l’ancienne danseuse. Elle m’avait répondu
aussitôt : « Soyez là à huit heures, avant l’ouverture de la
boutique. » J’y étais. Je me sentais oppressé. Depuis mon arrivée à
Nice, elle était mon premier témoin de l’existence de Lina. Jusqu’ici,
ma mère était restée un être irréel et diaphane. La musique d’un
concerto tombait comme une pluie fine depuis trois minuscules
enceintes encastrées dans le mur. Betty Legrand m’a longuement
dévisagé. Elle allait engager la conversation quand une silhouette
s’est approchée. Le lanceur de boomerang. Il avait un visage
imberbe, une chevelure noire malgré son âge qui devait approcher
du mien, sans que je puisse dire à coup sûr s’il était ou non mon
aîné. Il m’a paru que le temps passait moins vite sur lui. « Moi je
suis Sinh, enchanté de vous connaître, je vous ai vu hier mais je ne
voulais pas… » Il m’a tendu la main en souriant puis, comme l’autre
soir, s’est éclipsé d’un pas léger. L’allure d’un chat. Betty Legrand
avait gardé sa phrase en suspens.
— Je vous ai reconnu tout de suite.
— C’est ma mère qui vous a parlé de moi ?
— Je vous aurais repéré au milieu d’un régiment !
— Elle était une de vos clientes quand elle est venue vivre à
Nice ?
— Une cliente, Lina ? Non ! Nous nous sommes beaucoup revues
à cette époque. Elle n’avait pas changé.
— Vous vous connaissiez avant ?
Betty Legrand m’a fixé intensément. Le même regard qu’à La
Merenda.
— Depuis le début. Vous comprenez ? Non, vous ne comprenez
pas.
Elle semblait chercher la meilleure façon de me parler.
— Nous partagions la même chambre à la maternité. J’attendais
Sinh, elle vous attendait. Les pères étaient absents ou empêchés,
comme on dit. Ça crée des liens. On se serrait les coudes. Je suis son
aînée de trois ans, ça la rassurait.
— Vous voulez dire…
— Que je vous ai vu naître, oui. Depuis cet été qui nous avait
laissées seules au monde avec nos magnifiques bébés, nous avons
correspondu, échangé des nouvelles, les premiers sourires, les
premiers pas, les premiers mots. Nos émotions, nos inquiétudes. Des
photos aussi. Quand Lina s’est installée à Nice, des années plus tard,
je n’y ai pas cru. J’avais retrouvé une sœur.
Betty Legrand tenait sur ses genoux une grande enveloppe d’où
dépassaient quelques clichés en noir et blanc.
— Ta grand-mère était venue avant l’accouchement. Elle m’a
prise à part pendant que Lina était sortie.
Elle était passée du vous au tu. Je n’ai pas relevé.
— Elle voulait que je veille sur ta mère.
— Elle avait peur qu’elle fasse une bêtise ?
— Tu plaisantes ? Je te tutoie. Après tout tu es un peu mon fils,
plus que tu ne saurais l’imaginer.
Ces paroles m’ont intrigué. Je l’ai laissée poursuivre sans
l’interrompre.
— Ta mère était la joie de vivre. Elle te voulait tellement. Elle
disait que plus personne ne pourrait lui faire de mal quand tu serais
grand. À ta façon de remuer et de donner des coups de pied, elle
était certaine que tu serais un garçon, son garçon. Elle te parlait, te
chantait des chansons. Elle plaquait le transistor contre son ventre
quand elle entendait une belle musique. Lina était prête à tout. À se
convertir au judaïsme pour épouser Moshé. À organiser ta
reconnaissance par ton père à l’insu de tout le monde. À
s’embarquer pour le Maroc. Elle se serait fait couper en quatre pour
toi !

Elle a répété ces mots : « couper en quatre ».


Une scène moyenâgeuse a surgi dans mon esprit, Lina écartelée
par un quadrille de chevaux couverts d’œillères, chacun lui
arrachant un membre.
Betty était encore une belle femme au port altier. À près de
quatre-vingts ans, son corps tonique trahissait des milliers d’heures
de barre, une vie de maîtrise de soi qui avait dessiné les traits
volontaires de son visage. Elle m’a tendu les photos de l’enveloppe
une à une, en lisant à haute voix les légendes écrites par Lina.
Aussitôt je me suis senti projeté dans un monde inconnu dont je
n’avais gardé aucune trace. Sur les légendes, c’était écrit « Lina avec
Éric », un lieu et une date, le Verdon 1962, Lacanau 1963, Le Porge,
Arcachon, Soulac. 1964, 1965, 1966. Je souriais à l’objectif, les bras
de Lina autour de mon cou. Parfois elle m’embrassait, je me laissais
faire. D’autres fois, à califourchon sur elle, une toque de Davy
Crockett sur la tête, je devais lui raconter mes aventures. Betty
Legrand scrutait mes réactions derrière ses lunettes en demi-lune.
— Tu es surpris, n’est-ce pas ?
J’ai secoué la tête, incapable de parler. L’amour jusqu’alors si
lointain redonnait signe de vie, pareil aux premières notes d’une
fanfare qui se rapproche sans qu’on s’en aperçoive et qui soudain se
trouve là devant vous à tambouriner.
— Ton père est passé deux fois avant ta naissance. Il n’y a pas eu
de troisième fois. Ta grand-mère était un obstacle infranchissable.
Lina était mineure, sur quel ton fallait-il le lui rappeler ? La
discussion a eu lieu dans un café de Bordeaux, cours du Chapeau-
Rouge, j’ai retenu ce nom, entre la mère de Lina et Moshé. Une sorte
d’arrangement. Il ne devait plus se manifester. Elle s’occuperait de
tout. C’était sa croix, disait-elle. Quand elle l’a su, bien après ta
naissance, Lina ne s’est pas révoltée. Le lavage de cerveau avait
opéré. Elle avait fauté, elle devait expier.

L’évidence me sautait à la figure, inscrite sur chaque photo que


Betty m’offrait. « Elles sont à toi, me glissa l’ancienne danseuse, tu
peux les garder. » Lina était ma mère depuis le début, avec les gestes
aimants d’une mère. Un aveugle l’aurait vu. La preuve était là, sous
mes yeux qui s’embuaient. Betty m’a tendu d’autres photos qui
comblaient les cratères de ma mémoire. Sauf celle-ci, où
j’apparaissais en aube blanche, affublé d’une croix de buis, sur le
perron de Caudéran. Un bon petit chrétien. Je ne l’avais pas oubliée.
« C’était important pour ta grand-mère que tu sois baptisé, que tu
accomplisses ta communion solennelle. Que le juif en toi soit
éradiqué. Ton âme juive. » J’ai ravalé ma salive. « Et Lina, elle ne
pouvait pas s’y opposer ? — Lina ne comptait pas ! » a réagi Betty.
Elle a paru aussitôt regretter ses paroles. J’ai fait mine de ne pas les
avoir entendues mais elles ont continué de planer dans l’air lourd.
« L’année de ses vingt et un ans, enfin majeure, ta mère a appelé le
Maroc. Elle avait obtenu le numéro de Moshé à Rabat. Elle est
tombée sur lui. Elle a cru s’évanouir rien qu’en entendant sa voix. Il
l’a écoutée, a demandé de ses nouvelles et des tiennes. Puis il lui a
appris qu’il s’était marié avec une jeune Française. Ils allaient avoir
un enfant. C’était trop tard. Quand Lina m’a raconté, elle n’arrivait
pas à prononcer trois mots tellement elle pleurait. Puis elle s’est
apaisée. J’ai retrouvé la Lina combative que j’avais toujours connue.
Elle m’a dit que ce n’était pas grave, que vous aviez bien vécu sans
lui jusqu’ici. Qu’un jour elle s’installerait à Nice et qu’on ne se
quitterait plus. »

Betty, de son côté, avait élevé seule son petit garçon aux yeux
bridés. Il était le fils d’un danseur vietnamien venu pour une saison
à l’Opéra de Nice. Elle ne lui avait rien dit quand elle s’était sue
enceinte. L’homme était reparti à Saigon. N’avait pas donné de
nouvelles. Depuis ce temps, Sinh n’en finissait plus d’envoyer son
boomerang comme une bouteille à la mer. « Vous êtes en quelque
sorte des frères, avec Sinh. Lina doit avoir des photos de mon fils.
Cela ne te dit rien ? » J’ai fait non de la tête. Maman devait penser
que je n’aurais pas compris. « Comme des frères », a répété Betty. Je
me suis penché vers elle. Je lui ai demandé de me dire pourquoi
j’avais tant de mal à aimer ma mère. Pourquoi j’avais senti son
amour sur moi si lointain. Mes paroles ont paru l’effrayer. Elle
semblait ne pas comprendre ce que je lui racontais, comme si j’avais
parlé une langue étrangère. À sa voix nerveuse, j’ai senti que je
l’avais heurtée.
— Quand Lina est venue vivre à Nice au début de l’an 2000, a
repris Betty, elle s’est installée dans une résidence du Mont-Boron.
C’était tout petit chez elle. Pourtant il fallait qu’elle accroche
partout de grandes photos de toi, dans son séjour, dans sa cuisine et
jusque dans sa chambre. C’était à se demander si elle avait eu
d’autres enfants. Un soir, pendant que nous dînions, je me suis
risquée à lui dire que c’était trop, toutes ces images de toi. Elle s’est
braquée. Elle m’a répondu, « avec Éric ce n’est pas pareil ». Tu étais
vraiment l’homme de la maison, et peut-être l’homme de sa vie, tout
absent que tu étais. Je n’ai pas insisté. C’était terrain miné, défense
d’approcher.
Je ne pouvais rien ajouter.
Betty a mis un terme à notre discussion.
Elle m’a dit : « Reviens demain, je suis trop lasse. »
29

Des lambeaux de nos vies m’étaient rendus. Mon sang circulait


de nouveau, les terminaisons nerveuses de ma mémoire s’étaient
réactivées. Le reste de la journée, j’ai marché sans but précis du côté
de la gare et des galeristes. J’avais besoin de silence. D’entendre
résonner en moi les paroles de Betty Legrand, de me les approprier,
de cartographier certains endroits, Arcachon, Lacanau, le cours de
Chapeau-Rouge, Soulac-sur-Mer. Sans doute avais-je déjà entendu
ces noms autrefois, puis ils s’étaient perdus corps et biens, dissous
par le temps qui passe. Devant chez Sapone, j’ai cherché si je voyais
un Chirico et une jeune fille fascinée dans un fauteuil. J’aurais aimé
découvrir un tableau reflétant cette image précise de Lina, une robe
légère coulée sur ses dix-sept ans, Lina plongée dans la
contemplation paisible d’une place de Florence, loin des hommes,
drapée dans la lumière fragile de l’instant, Lina ne rendant de
comptes qu’à ses rêves. Cette scène, à force de l’imaginer, je m’étais
persuadé qu’elle avait existé.

Parmi les photos envoyées à Betty, certaines racontaient la


nouvelle vie de ma mère avec Michel et mes jeunes frères. J’en ai
ressorti quelques-unes en m’installant sur une terrasse de la place
Garibaldi. On me voit sur une pelouse, dans un bateau gonflable,
François dans mes bras. Ou donnant la main à Jean qui esquisse ses
premiers pas. Ces scènes me sont apparues sous leur vrai jour, des
photos truquées. Rien ne tient debout. Je l’ai ressenti violemment.
J’avais gobé sans sourciller le subterfuge. Toutes ces années où je
croyais n’avoir cherché qu’un père, je n’avais pas senti l’absente sur
chaque photo. Il manquait quelqu’un. Il manquait Elle, la petite fille.
On l’avait effacée et je n’avais rien remarqué. Ni vue ni connue. Seul
le regard de ma mère aurait dû m’alerter. Je croyais que l’ombre à
l’intérieur de ses yeux n’était que mon triste reflet.

Je suis repassé à la pension en fin d’après-midi et, pour la


première fois depuis mon arrivée à Nice, j’ai déballé mes affaires de
sport. Novac m’avait fait envie, l’autre matin. Je me suis dit que
courir sur la Promenade me ferait du bien. Fidèle à son habitude,
l’homme au boomerang lançait son oiseau de bois loin devant lui. Je
savais à présent qu’il s’appelait Sinh et que nous étions frères de lait.
Un jour, il faudrait lui parler. C’était apaisant de le voir armer son
bras et lâcher sa proie, avec cette assurance insensée que l’engin
reviendrait se loger au creux de sa main. Il faisait un temps idéal. Le
soleil rasant embrasait les baies vitrées des immeubles. J’ai dépassé
les pergolas, les chaises bleues, les yeux sans cesse tournés vers la
mer. Un tas de pensées traversaient mon esprit et s’effilochaient
dans l’effort. J’ai accéléré. J’avais besoin de sentir mon corps vibrer,
de perdre haleine et, peut-être, de perdre connaissance. Tout se
mélangeait à mesure que j’allongeais ma foulée, l’image de Sylvie et
des enfants, les traits laiteux de maman, et l’inconnue que resterait
sûrement cette petite sœur sans visage. Je courais parmi les
décombres, les souvenirs et les regrets, parmi toutes les questions
demeurées sans réponse. La lumière paisible du soir me rendait
léger. Un à un les lampadaires se sont allumés. On aurait cru ces
bougies magiques sur les gâteaux d’anniversaire, dont la flamme
renaît chaque fois qu’on l’éteint.
30

Son visage s’est éclairé. Puis il a froncé les sourcils. Le restaurant


était complet. Il était plus de neuf heures du soir. Les discussions
traînaient en longueur. Nul n’était pressé de quitter le cocon de La
Merenda. Le patron m’a fait signe d’approcher. Il semblait heureux
de me voir. J’aurais accepté de dîner n’importe où, même sur un
tabouret. Il fallait juste que je mange et que j’entende la vie s’agiter
autour de moi. La course à pied m’avait affamé. La rencontre avec
Betty Legrand continuait de me travailler. « Une minute », a lancé le
bonhomme en agitant son index dans une direction incertaine. Nous
étions vendredi. Une odeur de stockfisch enveloppait la salle. « Ça
vous irait de partager une table avec Rivka ? Je suis sûr qu’elle sera
d’accord. » J’ai reconnu la longue femme rousse que j’avais aperçue
la première fois ici. Elle dînait seule, un livre à la main. Il lui a
soufflé quelques mots à l’oreille. Elle a hoché la tête sans même
lever les yeux. Rivka. Je n’avais jamais entendu un prénom pareil,
mélange de douceur et de sécheresse. « C’est arrangé, installez-
vous. » Les lunettes posées sur son nez pendant qu’elle lisait
tempéraient son air sérieux. « Je ne veux pas vous importuner », ai-
je dit en m’asseyant. Elle a refermé son ouvrage, a écarté mon merci
d’un sourire. « Je vous ai déjà vu ici, ou je me trompe ? m’a-t-elle
demandé. — Vous avez bien vu. Je viens souvent dîner. C’est
délicieux et le patron est aux petits soins. » Elle a acquiescé de sa
voix grave. Elle pouvait avoir trente-cinq ans, guère plus. Sa
chevelure encadrait un beau visage ovale où pétillaient deux grands
yeux noirs. Des éclats de rire fusaient dans la salle comme une ola
qui aurait embrasé chaque table. Nos voix étaient recouvertes par
cette vague sonore dont on attendait qu’elle se retire pour reprendre
notre dialogue. J’ai voulu savoir d’où venait son prénom. « Rebecca
si vous préférez. Rivka la servante de Dieu, Rivka l’Araméenne, la
mère de Jacob, la femme d’Isaac. Isaac, vous me suivez ? — Non…
— Isaac, le fils qu’Abraham voulut immoler avant qu’un ange ne
retienne sa main. La Bible en ligne directe… Si vous êtes perdu,
montez au musée Chagall, tout est dit en images… » J’ai perçu un
brin d’ironie. Elle m’observait. À sa façon, elle avait entrepris de me
lire. « Qu’y a-t-il ? ai-je demandé. — Je me disais qu’avec une kippa
vous feriez un bon juif à la synagogue. C’est idiot, excusez-moi. —
Vous trouvez que je ressemble à un juif ? — Personne ne ressemble
à un juif ! a protesté Rivka. Ceux qui le croient s’appellent des
nazis ! Mais en vous voyant arriver tout à l’heure, à vous entendre
me parler, me questionner, à l’intonation de votre voix, j’ai pensé
qu’il y avait quelque chose de juif en vous. » Je suis resté silencieux.
Je n’allais pas lui raconter ma vie. C’est pourtant ce que j’ai fait. À
cette inconnue qui semblait me connaître mieux que moi, j’ai révélé
l’histoire de Lina et de Moshé, de leur dernière entrevue ici à Nice,
pendant l’été 1960. De mon grand-père disparu à Madagascar. Elle
m’a arrêté avec sa main. « Quel jour êtes-vous né, exactement ? —
Le 26 août. » Elle a écarquillé les yeux et rangé son livre dans son
sac. Qu’avais-je dit de si incroyable ? Elle s’est mise à parler en
baissant d’un ton. « 26 est le nombre parfait des juifs. C’est la valeur
numérique du nom de Dieu. — Et alors ? — Alors c’est simple.
Même arraché à votre religion, vous êtes juif. » Son expression avait
changé. Une réelle excitation parcourait son visage. « Un des noms
de Dieu est YHWH. Pas de voyelles pour écrire Yahvé le Dieu
d’Israël, vous me suivez ? À chaque initiale est attribué un chiffre. Y
10, H 5, W 6, H 5. Additionnez le tout et vous trouverez 26. Le jour
de votre naissance correspond au nom de notre Dieu. » J’étais
dépassé par cette révélation. « Croyez-moi, a ajouté Rivka, les
chiffres ont souvent le dernier mot. C’est la preuve que vous êtes
juif. »

La salle s’était vidée. Il ne restait plus que nous et une tablée de


six convives qui chauffait l’ambiance. J’ai dit à Rivka que tout cela
me paraissait impossible. J’ignorais ce qu’était être juif. Il existait
peut-être un juif en moi que je ne connaissais pas, ou alors j’avais
oublié. Avant cette conversation, je croyais qu’on était juif
seulement par sa mère, et la mienne ne l’était pas. J’ai ajouté que je
me sentais étranger à toute cette histoire. L’avais-je choquée ? Elle
m’a coupé d’un geste de la main. « Des milliers de juifs niçois furent
déportés à Auschwitz en 1943. — Vous me l’apprenez. Au début de
la semaine, en passant devant le cimetière israélite, j’ai lu… Mais
pourquoi me dites-vous ça ? » Sa voix s’est faite plus rauque. « Vous
êtes la dernière personne à qui je vais parler ce soir. Depuis mon
adolescence, depuis que je sais, je me suis promis d’évoquer la
Shoah tous les jours. Parfois longtemps, avec un luxe de précisions,
des dates, des noms, des numéros de convois. Parfois quelques mots,
comme maintenant. La soirée se termine et je n’en ai parlé à
personne. Alors c’est venu en vous écoutant. Vos questions, vos
doutes. J’ai voulu vous le dire. Vous éclairer sur ce qui s’est passé ici
pour les juifs, pendant la guerre. Les rafles de la Gestapo dans le
Vieux-Nice. Les crimes d’Alois Brunner, le plus fanatique des
officiers SS. Ses interrogatoires sous les dorures de l’hôtel Excelsior,
tout près d’ici. Brunner montait l’escalier monumental juché sur sa
moto, ça l’amusait d’effrayer les gens. Il fonçait à pleins gaz. Hitler
pouvait être content. Il a nettoyé toute la ville de ses juifs. J’ai pensé
que je pouvais vous dire ça. — Vous avez eu raison », ai-je admis
platement, comme si je pouvais trouver une réponse à la hauteur
des milliers des juifs niçois exterminés. « Maintenant écoutez, a
continué Rivka. Bien des juifs sont juifs par la peur. Mon père avait
peur, mon grand-père avait peur. Ils savaient pourquoi. D’autres
juifs le sont parce que leur mère est juive, c’est vrai. Mais si leur
mère les emmène le week-end courir les magasins, je ne suis pas
sûre qu’ils soient juifs. Savez-vous ce qui fera de vous un juif
authentique ? — Non… » Rivka a ôté ses lunettes et a plongé ses
yeux dans les miens. « Être juif, c’est avoir des enfants juifs. »
Des éclats de voix nous parvenaient de la table de six. Je me
répétais ses paroles. « Si vous avez transmis la Torah, a-t-elle repris,
avec les mêmes prières, les mêmes rituels que depuis la nuit des
temps, vous êtes juif. » J’ai songé à Apolline et à Théo. Je ne leur
avais rien transmis. Sinon comment attraper des miettes de pain et
les porter à sa bouche, à la manière de ma grand-mère qui
s’exécutait ainsi à chaque repas sous le regard de sa Sainte Vierge en
albâtre. Je les avais tenus éloignés de la plus petite parcelle de
religion. De leur vie, j’avais fait un désert de l’esprit. Il était là, notre
carnage de la Prom’, pendant l’été 1960. Pas un bruit, pas un cri.
Seulement Dieu écrasé pour toujours. Et voilà qu’une inconnue
ranimait mon âme juive dans un restaurant de spécialités niçoises,
une fée comme il en existe dans les contes pour enfants, ceux que
malgré mes promesses je n’ai jamais lus aux miens.

La main de Rivka pesait sur mon bras.


« Je vous ai choqué ? ».
« Pas du tout, mais je dois partir. »
Je me suis levé.
« Au revoir », ai-je dit d’une voix moins assurée que je n’aurais
voulu.
« Si Dieu le veut, a répondu Rivka. On ne maîtrise rien. C’est la
Torah qui nous l’apprend. Gam zou le tova. »
« Comment ? »
« Ça signifie que tout est fait pour le bien. Une prochaine fois, si
vous voulez, je vous montrerai cette phrase écrite en hébreu. C’est
une merveille, le dessin des lettres. Bonne nuit. »
Il était tard. Trop tard pour être juif.
31

Une douleur me tenaillait. Elle prenait en traître dans la région


de la poitrine, dans le dos, la nuque, les jambes, partout et nulle
part. Une douleur dissimulée, exaspérante. La mer était grosse et
agitée. C’était une marée inhabituelle. Les vagues se gonflaient d’un
vent de terre qui les creusait avant de les plaquer bruyamment sur le
rivage. Je n’avais jamais vu ça à Nice. Il est vrai que je n’avais rien
vu, ici. Malgré l’obscurité, je distinguais l’écume bouclée, le flanc
clair des lames. Comme j’avançais sur la plage, j’ai cru distinguer
une ombre fugace, le visage de ma grand-mère. Son visage en
officier nazi. Je savais qu’un monstre hantait mon histoire. J’aurais
voulu la terrasser en lui balançant ma date de naissance, ce chiffre
26 qui me délivrait du mal. J’ai tenté de prononcer les mots
d’hébreu que Rivka m’avait confiés. Je les avais déjà oubliés. Ils
appartenaient à une langue qui ne pouvait être la mienne. Cette
femme que j’avais tant aimée enfant, Lina, ta mère que tu m’avais
laissé adorer, elle n’avait pas seulement éloigné Moshé. Mon âme
juive, elle me l’avait volée. Il n’y avait pas eu de kaddish pour la
soulever, pour lui donner la force de monter au ciel. Elle serait à
jamais une âme en peine. Pulvérisée dans l’encens des églises. Dans
l’odeur de son missel qu’elle me faisait ouvrir chaque soir à la page
du Notre Père. J’ânonnais sans y croire, notre Père… C’était
indolore, au début. Ta mère a tout éradiqué, mieux que la mort-aux-
rats. J’ai gardé les photos de ces fêtes contre nature. Il n’en reste
rien, du fils de juif. Si peu que je serais incapable d’en dire un mot à
mes enfants. Je ne parle pas juif, je ne pense pas juif, je ne mange
pas juif, je ne rêve pas juif.
Une image enfouie vient de resurgir. Mon dîner avec Rivka l’a
tirée du néant. C’est une rencontre au cimetière judaïque de Fès, la
ville natale de Moshé, il y a longtemps. Sylvie m’a entraîné dans ce
lieu perdu gardé par un rescapé de la communauté. L’homme nous
conduit vers les tombes de mes ancêtres marocains. Un arrière-
grand-père rabbin, une tante décédée à dix-sept ans, emmurée à
jamais dans une tombe toute blanche percée d’un creux rempli
d’eau, le bol aux oiseaux. Après la visite, le guide nous a emmenés
jusqu’au musée du cimetière. Une ancienne synagogue remplie
d’objets ordinaires laissés par les familles juives avant leur départ
pour la France, l’Amérique ou Israël. Des poupées, des albums
photos remplis de scènes intimes, des illustrés, quelques robes de
fête, des disques recouverts de poussière. Un malaise m’envahit à
mesure que j’avance dans une enfilade de pièces toujours plus
étroites, avec leur fatras de peignes, de brosses à dents, de sous-
vêtements. Tout un petit peuple s’est dépouillé avant de quitter le
Maroc. Sur des murs recouverts de photos en noir et blanc, on
reconnaît le mellah de Fès et ses fantômes, vieillards à longues
barbes coiffés de larges chapeaux, femmes à foulards. Parmi ces
silhouettes sans vie, une tache de couleur a attiré mon attention.
C’est une image moins ancienne. Elle doit remonter au début des
années soixante-dix. Je le devine à ses tons acidulés. Le cliché
représente un jeune garçon d’une douzaine d’années qui sourit à
l’objectif, le regard bien droit, des fossettes aux joues. Là, j’ai vacillé.
J’ai reconnu sans peine ce visage. C’est moi. Moi avec une kippa. Un
enfant a pris mes traits, mon visage, mes cheveux et même mes
yeux. Un moi juif. Je me suis approché de cette photo anodine, un
gamin de Fès le jour de sa bar-mitsva. J’ai la même dans un album,
le jour de ma communion. Avec une légère différence. Un crucifix
de buis au cou à la place d’une kippa sur le crâne. J’ai quitté la
pièce et je suis sorti à l’air libre. J’ai inspiré profondément. Sur les
hauteurs de la ville, le muezzin entamait son chant de prière. Je n’ai
pas montré cette photo à Sylvie ni aux enfants. Depuis cet instant, je
sais que je suis un autre.
32

Ma nuit a été agitée. Les paroles de Rivka sur mon âme juive
n’ont cessé de me hanter. Quand elle avait prononcé le nom
ineffable de Dieu — son doigt tournoyant dans l’air l’avait écrit avec
un point après la première lettre, D.ieu —, elle avait insisté sur une
curieuse propriété de son nom qui signifie à la fois le passé, le
présent et le futur. J’ai eu du mal à comprendre. Je me suis
demandé en quoi le Dieu des juifs concernait mon avenir, moi qui ai
passé ma vie entière sans lui. À mon réveil, je ne me sentais plus de
forces. J’étais accablé par ce mystère qui me dépassait plus encore
que mon lien abîmé avec Lina. Betty Legrand m’avait donné rendez-
vous sur la plage du Ruhl en début d’après-midi. J’avais tout mon
temps. Place Masséna, j’ai attrapé le tramway qui grimpe vers
Carabacel. Je me suis assis dans la dernière voiture. Une peur
m’accompagnait. La peur qu’il nous arrive quelque chose. Mais que
pouvait-il nous arriver de plus grave que de s’aimer si mal ? En
1943, le capitaine SS Alois Brunner arrivait de Salonique. J’aurais
dû connaître cette histoire. La rafle des juifs de Nice avant le train
pour Drancy, avant Auschwitz. J’étais passé à côté de ça aussi. Au
lycée de jeunes filles Albert-Calmette étudiait l’élève Simone Jacob,
la future Simone Veil. Jusqu’alors, elle et sa famille n’avaient guère
été inquiétées. Les Italiens laissaient les juifs tranquilles. Mais en
1943, l’année de ta naissance, ce ne fut plus la même chanson. Les
juifs, Brunner se fit un devoir de les débusquer un par un, avec
méthode et délectation. Il les coinça dans les plus petites rues de la
vieille ville, là où on vend aujourd’hui des pâtes fraîches et des
panisses à se damner. Un astronome de premier ordre, ce Brunner,
capable de distinguer les étoiles jaunes à l’œil nu même en plein
jour.
J’essaie de me raisonner. Ce n’est pas notre histoire. Tu as été
juive et cachée comme une juive, mais seulement en 1960. Et sur
nos papiers, j’ai vérifié, pas la moindre trace du juif de Fès empêché
d’être mon père. Nous étions sauvés. Pendant la guerre tu n’aurais
pas été inquiétée. Moi j’aurais à peine été un juif à la mode de
Bretagne. Un juif à l’ail et aux pois chiches, un juif d’Afrique du
Nord, risible séfarade. Il s’en trouvait bien sûr parmi les soutanes
pour souffler à ta mère, « un juif, même à demi, ça n’est jamais
bon ». C’était un fantasme, un de plus. Nous n’avons couru aucun
danger, sinon celui de nous perdre. Tu vois, petite maman, on a
failli être juifs mais même ça on n’a pas réussi. Alois Brunner aurait-
il pourchassé un Éric Uzan, de la graine de couscous ? Depuis mon
arrivée pourtant, bientôt dix jours, chaque fois que je monte dans le
tramway de cette ville où je suis né en pointillé, je me glisse
d’instinct en queue de rame. Là est ma place. Je serai toujours un
passager de la voiture arrière, un abonné du dernier train. Je l’ai
appris par hasard, s’il existe un hasard sur la question : pendant
l’Occupation, le dernier wagon des métros et des trams était réservé
aux juifs.
Comme certains architectes laissent leur signature sur la façade
des immeubles qu’ils ont construits, tu m’as transmis ta marque de
fabrique. Avec le temps elle s’est estompée. Mais je reconnais tes
taches de rousseur sur ma peau, quand le soleil vient les réveiller.
Tes traits s’accusent en moi. Mais de quelle faute ? À Nice, je sens
briller à même mes joues une étoile jaune. Qu’en diraient les avocats
qui avaient pris place près de nous à La Merenda, le premier soir ?
Accepteraient-ils de nous défendre contre l’ironie du sort ? Qui parle
de nous défendre ? Nous sommes en paix à présent. Je retrouve la
vue. Je retrouve l’odorat. Tu me prenais contre toi, je respirais tes
cheveux, j’enfouissais mon visage dans tes boucles. Tu m’offrais tes
bras, tes mains, ta poitrine. Zones libres. Je me lovais dans ta
chaleur, je respirais ton souffle, tu me pressais contre tes seins, ton
regard veillait sur mon sommeil. Nice, bord de mère.

Le tramway est revenu à son point de départ. J’ai l’impression


d’avoir fait un tour de manège. La cloche indique à tous les
voyageurs de descendre. La baie des Anges scintille. Je vais
t’appeler. J’ai sorti mon portable de ma poche. Je me sens d’attaque
pour te parler avec tendresse, te dire que je suis à Nice et que je
pense à toi. Peut-être te demanderai-je encore où je suis né, où nous
sommes nés. L’écran reste noir. Batterie déchargée. Crois-moi, je
suis déçu de ne pas réussir à te joindre.
Sur la plage du Westminster, un attroupement s’est formé près de
l’homme au boomerang. Il envoie son étoile dans le soleil.
33

J’ai déjeuné dans un restaurant de poisson face à la mer. C’est


revenu d’un coup en découvrant la première page du journal que
m’avait tendu le serveur. Nice-Matin publiait une photo du quartier
de l’Ariane, la face sombre de la ville. Une impression de déjà-vu
m’a envahi. Le signe d’un ailleurs autrefois familier. Les tours, les
cages à lapins, le gris sur gris. Les voix qui résonnaient dans les
étages, les paliers à quatre portes en sortant de l’ascenseur. Un
interstice de nos vies. De notre vie à toi et moi, rien que toi et moi,
petite maman. Ce n’était plus l’Ariane mais la cité du Grand-Parc
que j’avais devant mes yeux. Elle avait poussé autrefois sur les
marécages de Bordeaux, à la place des cressonnières et des cabanes
en bois. Un mélange d’excitation et de tristesse m’a gagné. La
certitude que j’allais retrouver dans ce souvenir la preuve que tu
m’avais aimé.
Tu avais annoncé ta décision un soir en rentrant de ton travail.
Mamie mâchonnait un morceau de pain. Paul serrait les dents le
regard vide. « Avec Éric on va s’en aller. » Ta mère avait froncé les
sourcils. « Où ça ? » Tu avais répondu : « Au Grand-Parc » comme si
tu avais désigné une annexe du paradis. Le paradis, pour toi, c’était
loin de ta mère, loin de ton frère, loin des curés à cou de poulet,
loin. Quand on vivait tous ensemble, aucun de nous n’avait de place.
Alors on partait. On les laissait. Ils seraient plus au large sans nous.
Et nous tellement mieux sans eux. En entendant « Grand-Parc »,
j’imaginais de hauts arbres qui ployaient doucement au vent, un ciel
radieux rempli d’oiseaux, des jeux, des amis, et Lina pour moi tout
seul. Je n’avais pas idée des terrains vagues, des avenues froides et
ventées entre les barres d’immeubles, des bandes de gosses à
couteau qui me tordraient le poignet pour que je lâche l’argent des
courses. Je ne savais pas les crachats, les traquenards dans les caves,
les pneus crevés à mon vélo. Restait Lina. Resplendissante, enfin
libre, belle à la siffler dans les rues, les mecs ne se gênaient pas,
disponible pour son petit garçon qui la dévorait des yeux. Le soir on
dînait tous les deux devant Vive la vie ou Noëlle aux quatre vents.
Pour rien au monde on n’aurait raté notre feuilleton. La musique du
générique nous électrisait. On se précipitait comme deux enfants
vers un distributeur de friandises. Les nôtres, c’étaient les carrés
Gervais tartinés sur des biscottes, une fois sortis de leur mince
enveloppe d’aluminium — j’ai encore le goût salé sur la langue —,
et les tranches de pain d’épice beurré pour le sucré. Des dînettes de
gamins, pas très équilibrées. En cas de grande faim, tu préparais des
coquillettes au fromage. Je mettais le couvert dans le salon avant
que tu rentres de ton travail, l’adresse m’est revenue, un car-wash de
la rue de la Course, aux Chartrons, tu étais secrétaire. Tu avais
acheté un électrophone. Nous possédions deux disques 33 tours, le
concerto d’Aranjuez qui te faisait pleurer, et Leny Escudero qui te
faisait pleurer aussi. Moi j’avais un 45 tours de Dalida, un autre
d’Hugues Aufray, « je voudrais faire le tour de la te-e-e-rre avec toi.
Mais tu es trop petit, petit frèèère, pour le faire ». Je n’étais plus ton
petit frère. J’étais l’homme de la maison.
34

Betty Legrand m’attendait comme prévu sur la plage du Ruhl.


Une lumière tendre caressait les visages. Un après-midi de rêve. Je
chauffais. Je brûlais. Betty portait des lunettes à verres teintés.
J’aurais juré qu’elle avait pleuré. Elle occupait un relax qu’elle avait
relevé à la verticale pour garder son dos bien droit. Son exposé fut
d’une limpidité désarmante. On aurait dit une prof soucieuse que
son élève ait bien compris la leçon à la fin de l’heure.
Ce que j’ai retenu de son récit, le voilà avec mes mots. Ta mère
voulait avoir la paix. Il fallait vite le reconnaître, ce petit. Avant que
le juif n’accoure et ne le vole, et ne le signe de son nom de juif.
C’était la guerre, en 1960. On se battait en Algérie. On se battait ici
aussi, à Nice. La preuve, c’est que tu saignais par le bas. Des flots de
sang. Quelle idée de te faire lever si vite. Ça ne pouvait pas
attendre, cette paperasse ? Non, avait décidé ta mère supérieure. Pas
une minute à perdre. Elle a couru à ton chevet. Dans la rue un
moteur tournait, et le compteur du taxi. Une course pour la mairie,
service de l’état civil, « vite monsieur nous sommes pressées ». Petite
fille chancelant sur ses jambes au guichet des naissances. Une tache
sombre sur ta robe à hauteur du pubis. Tu n’étais plus très sûre
d’être vivante. Petite maman un stylo sur la tempe et cette bête à
bon Dieu qui te soufflait les réponses. Tu luttais pour bien te tenir.
Pour tenir debout. Nom et prénom du père ? Inconnu. Comme le
soldat de Quatorze. Bien sûr que tu les connaissais, son nom, son
prénom, ses fossettes, l’intonation de sa voix, le grain de sa peau, et
même l’alignement de ses dents blanches pareilles à des perles, les
reflets vert émeraude que le soleil réveillait dans le marron de ses
yeux. Jamais inconnu ne te fut si familier. Le tampon portait le nom
de l’officier chargé des reconnaissances, un certain Verola. J’étais
devenu Éric Labrie. Tu aurais préféré Arthur.
Un prénom ça se choisit à deux. Vous étiez deux. Ta mère et toi.
Elle ne t’a pas laissé le choix. C’est elle qui a décidé. Éric, ce n’était
pas un prénom pour moi. C’était un prénom contre toi. Contre
Moshé. Un prénom répulsif. On est attaqués par toutes sortes de
bestioles en été, à Nice. Un prénom antiparasites. Un prénom pour
repousser le juif. Éric, ça sonnait boche. « Comme Erich von
Stroheim », souffla ta mère au fonctionnaire. Elle voulait donner le
change. Pour changer, j’avais changé. Éric. C’était dur, sec, martial.
Éric pour lui dire « va-t’en », au juif du Maroc. Pour lui dire « n’y
reviens plus ». Il n’est pas revenu. Quel juif prénommerait son fils
Éric ? Je m’imagine la tristesse de Moshé, quand il a su. Et la tienne.
Dès le commencement je n’ai pas été ton fils puisque tu ne pouvais
pas être ma mère.
De retour à la maternité — inconnue comme mon père — tu
m’as pris contre toi. Tu as manqué t’écrouler avec moi dans tes bras.
Ce soir de défaite, l’infirmière s’est approchée de ton lit pour vérifier
que tout allait bien. Tu étais agitée. Elle t’a rabrouée. Tu gênais tout
le monde avec tes plaintes. Le médecin t’a donné un calmant. Tu as
fini par t’endormir en suçant ton pouce.
Le lendemain, la source est tarie. Tes bouts de sein sont
crevassés. Le sang vient avec le lait. Déjà, tu n’es plus une petite
maman. L’as-tu seulement été une journée ? Betty poursuit son récit.
Chaque mot, chaque phrase te fait réapparaître sous un jour
nouveau. Mes poings se serrent, impuissants, inutiles. Tu m’as offert
aux plus belles poitrines de la maternité. Aux plus généreuses. De
vraies montgolfières. À commencer par celle de Betty, un bon lait
nourrissant que j’ai partagé avec Sinh. Puis aux seins d’une jeune
Normande en vacances à Nice. Aux seins noirs d’une maman
sénégalaise. Aux seins opulents d’une belle Italienne, d’une juive
d’Europe de l’Est qui s’appelait Ester. « On ne s’est pas fait prier »,
sourit Betty, revivant ces instants où je passais de bras en bras,
assoiffé de chaleur et de lait. Lina était au désespoir. « Elle avait
peur que tu perdes du poids, que tu décroches de la courbe qui
apaise toutes les mamans du monde. Dans cette période, le même
cauchemar hantait ta mère. Il revenait dès qu’elle s’endormait. Elle
luttait contre le sommeil tellement il la terrifiait. » Un cauchemar ?
« Lina voyait un gros serpent se faufiler sous ses draps et téter
goulûment ses seins. Cette image ne la quittait pas. Elle venait d’une
histoire que son père lui avait racontée à propos d’une espèce de
serpents de Madagascar qui traversent la savane pour aspirer le lait
au pis des vaches. Il lui manquait, son père. Elle aurait tout donné
pour un seul regard de lui. De cette vision elle déduisait qu’il lui
voulait du mal, qu’elle n’était plus sa fille. C’était terrible de la voir
se torturer. J’étais incapable de chasser ce serpent de son esprit.
Celle qui vous a sauvés, c’est Éliane, la sage-femme, une créole de
La Réunion qui aurait pu être notre mère. Elle était toujours gaie.
On l’entendait venir de loin avec ses chansons douces, son rire
tonitruant, de la vie et du soleil plein le visage. Un matin elle a
enduit de miel les tétons de Lina, un miel de baies roses. Elle a
recommencé le soir et encore le lendemain. Lina a pu rapidement te
remettre au sein. »
Dieu a bon dos. Trois jours après ma naissance, les formalités
administratives accomplies, ma grand-mère a décidé de tout. Avec
mon oncle Paul, ils ont loué une auto pour rentrer à Bordeaux. Une
Renault Prairie équipée de phares puissants pour transpercer
l’obscurité. Depuis le début de l’été, les premières stations offrent
leurs services nocturnes. Tu as vu dans le Vieux-Nice une réclame
qui te fait rêver. Elle montre un couple roulant de nuit à bord
d’une décapotable. L’homme est au volant. La femme se tient à ses
côtés, un sourire paisible aux lèvres, le bras nonchalamment posé
sur l’épaule du conducteur. Un fichu couvre ses cheveux. Une
marque d’essence propose de faire le plein à n’importe quelle heure
sur la route des vacances. Dans le pinceau lumineux, une station
apparaît sur la droite. « Roulez de nuit sans souci », dit la réclame.
Tu t’es glissée confiante à l’arrière. C’est une voiture qui sent le
neuf. Elle te rassure. La Côte d’Azur s’éloigne. Demain matin, tu
retrouveras des paysages familiers. Tu parles à ton bébé. Tu lui
promets des promenades. Tes seins de miel. Tu t’es assoupie,
confortablement installée dans l’habitacle douillet. Paul passe les
vitesses avec doigté, le moteur ronronne, rien ne peut vous arriver.
Tu dormais encore quand ton frère a bifurqué vers Mérignac. Le
jour pointait. C’est seulement après que tu lui as demandé pourquoi
ce détour. Il n’a pas répondu. Tu gardes les yeux fermés. Du moment
qu’on avance. Mais soudain ça n’avance plus. L’auto vient de
stopper devant une maison au fond d’une impasse. Une femme a
ouvert sa porte, un doigt sur la bouche. « Silence, les autres petits ne
sont pas réveillés. » Ta mère a tout prévu. D’un geste énergique elle
a soulevé mon couffin. Elle me donne à cette étrangère qui fait le
métier de nourrice. Je serai son quatrième pensionnaire. Elle
m’arrache à toi, elle t’arrache à moi. C’est fini.
Tu as envie de mourir. Tu insultes ta mère. Tu insultes Paul, ce
faux frère. Tu tentes de les poursuivre dans la rue mais sitôt debout
tu vomis sur le trottoir. Paul t’a traînée au-dessus du caniveau. Il ne
faudrait pas salir les sièges de la belle auto. Il a appuyé sa main sur
ta nuque, ses ongles durement plantés dans ton cou. Puis il t’a
poussée à l’arrière. Tu as perdu connaissance. À ton réveil, dans
votre réduit de Caudéran, tu m’as cherché partout. Puis tu t’es
souvenue. Tu as crié plus fort qu’à la maternité. C’est décidé.
L’enfant du juif n’entrera pas ici. Tu ne seras pas une mère. Tu cries.
Tu cries encore. C’est ce cri que j’entends, depuis toujours.

On nous a séparés. Des mois durant. Lits de glace. Bouffées


d’angoisse. Même le jour c’est la nuit. Privés l’un de l’autre, privés
de chaleur. Une détresse infinie, et personne pour tenir compagnie à
ta détresse. L’évidence me saute aux yeux, à présent. Je ne te
connaissais pas. Ton visage, je ne l’avais jamais vu. Il faut rentrer
dans les détails, ça compte les détails, au début de la vie. Ton lait je
ne l’ai pas bu. À peine quelques tétées volées à Nice avant que ta
mère nous éloigne. Le mal que ça nous a fait. Tu étais unique, petite
maman. Tu étais irremplaçable et on t’avait remplacée.

Un jour tu es revenue. Un coup de vent, un ouragan. La nourrice


m’avait entravé les bras avec une grosse épingle prise dans le
matelas. Je m’étais lacéré le visage avec mes ongles trop longs. Tu
m’as vu prisonnier. Tu m’as libéré. Tu m’as emporté, ensemble on
s’est envolés. « Mademoiselle, vous n’avez pas le droit ! » On est déjà
loin, je suis près de toi, tout près. Ton rêve de devenir cardiologue,
tu l’as abandonné. Tu ne sonderas pas les cœurs. Tu as englouti tes
économies dans une machine à écrire. Tu as appris la sténodactylo
en accéléré aux cours Pigier. Désormais tu sauras taper. Tu rendras
coup pour coup. Ta mère nous garde tous les deux. Tu ne lui laisses
pas le choix. Je partagerai ta chambre. À deux pas de sa haine. Une
nouvelle vie commence, la vraie vie. Le matin, l’après-midi, le soir,
résonne une musique martiale. Clac-clac-clac-clac-clac, bing et
retour chariot. Mon lait maternel, ce sont les lettres de ton clavier.
Les mots crépitent. Parfois le rouleau tache tes doigts et mes langes
et ma peau. Tu m’appelles « le tatoué ». Comment ai-je réagi en te
voyant ? Mes jambes Bibendum se sont-elles mises à remuer, tels des
ressorts ? T’ai-je tendu les bras en m’agitant pour que tu me
prennes ? T’ai-je souri de toutes mes gencives, ai-je émis de petits
cris de joie ? Pour te reconnaître, il aurait fallu que je te connaisse.

Pendant ces mois, nuit après nuit, jour après jour, je t’ai
cherchée. Tu n’étais pas là. Radiée de la famille Playmobil. J’ai fait
le plein d’insécurité. Il aura fallu toute la vie pour la dissiper. Je suis
né d’une contraction. C’est douloureux, une contraction. Je ne
m’appelle pas Éric pour rien. Éric et crier se contractent. Nous
savons les mots qui comptent double, les mots à double sens. En
déplaçant les lettres de mon prénom, en créant le désordre, Éric
devient crié. Je ne suis pas ton fils tout craché, je suis ton enfant
crié. Il a fini par sortir, ce cri. Ici, à Nice. Des morceaux de
cauchemar se mettent en place. Ma crainte que tu me rendes quand
je ne suis pas sage. Ce rêve récurrent de l’enfance : je suis d’un côté
du pont de pierre dans la nuit brumeuse. Tu me pousses dans le dos
pour que j’avance droit devant sans me retourner. En face au loin,
deux silhouettes, une petite fluette et une grande massive. La petite,
c’est Marie ou Élisabeth, on te la rend. La grande, c’est la nourrice
qui me reprend. Échange des bâtards. À mi-chemin dans le
brouillard du pont, je croise la fillette et je te reconnais. C’est toi,
c’est ton visage sur un corps d’enfant. Elle poursuit sa marche sans
ralentir, sans me prêter la moindre attention, le sourire tendu vers
sa maman qu’elle va enfin retrouver. Je laisse la place.

Betty vient d’ôter ses lunettes de soleil. Je pense à ta mère que


j’ai tant aimée. Elle s’était bombardée ma propre mère. Mon soleil et
mon Dieu. Elle me prenait dans ses bras comme son fils, une fois
éloigné le péril juif. Elle répétait en s’esclaffant : « Il est sérieux
comme un pape ! » Elle t’éclipsait, toi et la terre entière. Pourquoi
m’as-tu laissé l’aimer autant, l’aimer à ta place ? J’ai envie de
t’appeler. Je voudrais encore te demander, petite maman, par quelle
opération du Saint-Esprit tu m’as fait aimer un monstre.

Betty a fermé les yeux.


Elle a stoppé son récit.
On dirait qu’elle dort.
Le chagrin ça vous assomme d’un coup.

Un souvenir rapplique de je ne sais où. J’ai tout juste la


trentaine. Ta voix au téléphone. « Mamie est décédée. Ils l’ont
transportée à Saint-André. » Je me précipite dans le hall de l’hôpital.
À l’accueil, je donne son nom. On me conduit à la morgue. Sur un lit
en fer, son petit corps difforme, étendu de travers, comme tombé
d’une brouette, dans une position obscène. Les jambes à demi
repliées, une chemise de nuit relevée jusqu’au-dessus des genoux. Sa
maigreur. Et entre ses cuisses décharnées, une tache lie-de-vin. Je
remonte le drap chiffonné à ses pieds. Sa bouche ouverte n’a plus
rien à dire. Je ne sais plus si je l’aime. Serai-je capable de lui
pardonner un jour, au jour du Jugement dernier dont elle me
rebattait les oreilles quand on déambulait à travers les églises
froides à la recherche du droit chemin ? Ça l’aurait écorchée de me
révéler qui j’étais ? Je ne l’appelle plus Mamie. Je l’appelle la vieille.
Ça me fait du bien. Elle aurait eu de la peine si elle m’avait entendu
parler de la sorte. La vieille, la vieille, la vieille. Même Lina, avec le
temps, a eu de l’indulgence. Elle m’a dit qu’il fallait la comprendre,
sa mère, avec son éducation d’aristo pour qui changer de trottoir
valait mieux que croiser un garçon. Souvent je fais un autre rêve où
je m’entends lui parler. Je suis l’enfant qui l’appelle Mamie en
pensant maman. Sur son lit de mort elle me reconnaît. « C’est toi
mon chéri ? Dis-moi ce qui te contrarie. » Je lui demande pourquoi
elle a trucidé mon âme juive. Je lui parle dans une langue que je ne
connais pas. Si Moshé était là, il me soufflerait que c’est de l’hébreu.
Une kippa recouvre mon crâne. Elle pousse un cri et meurt une
deuxième fois.

C’est sûr, Betty s’est assoupie. Je l’entends à son souffle lourd et


régulier que scande un ronflement aigu. Le soleil éblouit les
hauteurs du mont Boron. C’est beau à voir, ce scintillement tout là-
haut.
Je reste seul avec mes questions.
Quel est le premier visage que mes yeux ont vu ?
Quelle est la première voix que j’ai reconnue, que j’ai suivie à
l’aveugle, en dirigeant ma tête dans sa direction ?
Impossible de remonter aussi loin. Pourtant il suffit de compter
sur les doigts d’une main. C’est facile. À moins de cinq jours, disons
trois jours et demi pour faire bonne mesure, j’étais confié à une
inconnue. Tu avais droit à une visite hebdomadaire, une heure le
matin, ou une heure en fin d’après-midi. Parfois tu choisissais les
deux. Entre-temps tu errais dans Mérignac, c’était trop loin de
rentrer à Bordeaux et de revenir. Tu mangeais tes ongles. On avait
enrayé tes montées de lait. Tu bâtissais des plans sur la comète. Tu
imaginais une vie rien qu’à nous. Pour ça il fallait de l’argent. Tu as
fini par ne plus venir. Ce n’est pas l’envie qui te manquait, mais la
force pour repartir. Qui peut s’arracher le cœur une fois par
semaine ?

Le résultat est là. Tu me manques depuis toute la vie. Quand le


voile s’est dissipé sur mes yeux de nouveau-né, ce n’était pas toi
dans la lumière. Ce n’était pas toi la lumière. C’était elle. Elle ma
mère et toi l’inconnue. Longtemps j’ai regardé les gens de travers. Je
cherchais quelqu’un d’autre. Je te cherchais.
— Betty, aidez-moi.
Un sourire a éclairé le visage de l’ancienne danseuse. Elle
s’excuse.
— Je suis insomniaque. Je me rattrape dans la journée, de
courtes plages de sommeil. Tu me parlais ?
— Lina prétend qu’elle n’a jamais su où j’étais né. Je me suis fait
des films. Parfois je nous imagine entourés de Russes éméchés qui
parlent fort et brisent contre les murs des verres de vodka. À la
santé des mamans et de leurs bébés roses, longue vie,
spassiba bolchoï ! Du verre blanc, comme les Russes d’ici. Leurs rires
résonnent jusque dans les chambres voisines. L’infirmière-major qui
ressemble à ma grand-mère les a priés de se taire. Ils lui ont proposé
de trinquer, elle n’a pas dit non, mais elle gronde : « Messieurs, par
pitié, moins de bruit ! » Voyez ce qui me passe par la tête. Cela ne
vous rappelle rien, Betty, les chants russes, les éclats de rire, les
éclats de verre ? Tant pis, ou tant mieux. À choisir, je voudrais être
né à l’hôpital Saint-Roch, derrière sa belle façade italienne couleur
crème, à l’abri des persiennes ajourées. On croirait un palazzo
romain. Je voudrais être né là, même si je sens parfois une drôle de
Russie couler en moi, quelque chose comme le fleuve Amour. Alors,
cette maternité, où est-elle ?
Une expression ennuyée a de nouveau brouillé son regard. Elle a
sorti une cigarette. Les volutes nous enveloppent comme un suaire.
Je ne l’avais pas encore vue fumer.
— Impossible que Lina ait oublié, a soufflé Betty en même temps
qu’une bouffée grise. Je pense qu’elle n’a pas voulu te peiner
davantage.
— Pourquoi m’aurait-elle peiné ?
— À cause des symboles. Et celui-ci n’est guère heureux. En
1962, un séisme a fait trembler Nice. Rien de très sérieux, mais les
scientifiques redoutent que la ville ne disparaisse un jour sous une
secousse sismique. Nice est bâtie sur une faille. Les Niçois le savent
mais ils s’en moquent. La plupart restent là leur vie entière. Ils ne
vont pas bouger pour si peu. Cette année-là, la maternité des
Orangers a été sérieusement secouée. Je me souviens de la photo
dans Nice-Matin. La façade craquelée comme une coquille d’œuf. La
ville n’a pas voulu courir le risque d’y abriter encore des
naissances. Les Orangers ont été détruits. Tu étais né là, comme bien
des petits Niçois de l’époque. Les lits ont été redistribués entre Saint-
Roch et Santa Maria.

J’ai voulu savoir où se trouvait cette maternité fantôme. Betty


m’a indiqué un endroit sur la Prom’, après le Negresco, en
remontant vers l’aéroport. J’étais désorienté. Être né dans un endroit
qui n’existe plus ajoute au sentiment de vacuité. Dire que Nice est
mon non-lieu de naissance serait plus juste. J’ai réalisé que depuis
mon arrivée j’étais passé matin et soir devant l’ancien site des
Orangers. C’est le lendemain qu’un autre souvenir m’est revenu. Une
longue conversation avec Moshé. Après tant de rendez-vous
manqués, j’avais fini par le retrouver. Il vivait en France, dans une
ville du Sud-Ouest, avec l’espoir enfoui que tôt ou tard je viendrais à
lui. Nous avions parlé du destin, de Lina, de sa mère, de lui surtout
et de sa famille. La voix affaiblie par la maladie, il m’avait raconté
son histoire de juif en proie à ses peurs. J’ai retenu cet étrange
détail. Quand il se préparait pour un accouchement, il glissait son
passeport dans la poche de sa blouse. Pouvoir s’enfuir à tout
moment, c’était son obsession maladive. L’été de ma naissance,
assigné à résidence au Maroc, il travaillait à la Maréchale-Lyautey. Il
faisait naître des enfants à tour de bras. Je me suis demandé s’il
avait fait naître le petit garçon à la kippa qui me ressemblait. Mais
le vrai nom de l’établissement n’était pas la Maréchale-Lyautey. À
Rabat, on la connaissait sous une autre appellation : la maternité des
Orangers.
35

C’est elle qui m’a appelé. Sa voix était lointaine, un brouillage de


fréquences entre l’Atlantique et la Méditerranée. Elle me demandait
de prendre le premier train, « viens mon chéri j’ai besoin de te sentir
près de moi. Je perds la vue, c’est une impression terrible ». Elle
semblait très faible. Il était aussi question de la maison de son père
qu’elle allait récupérer. Pourquoi me parlait-elle de son père ? Et
qu’était-il arrivé à ses yeux ? Elle ne voulait pas en dire plus au
téléphone. « Viens vite. » J’ai entendu le mot « panoplie » ou
« diplomatie ». Puis la conversation a coupé. J’ai décidé de la
rejoindre. Je n’avais que trop attendu. J’ai prévenu de mon départ à
la pension. La patronne m’a préparé ma note à regret. On s’était
habitués à se voir. Une pension de famille, c’est d’abord une famille.
J’ai rédigé en hâte un mot à Novac, pour le remercier de son aide.
Je suis monté dans ma chambre pour réserver un billet dans
l’express du lendemain matin. J’arriverais à La Rochelle en fin de
journée. Je préférais le train à cause de sa lenteur. Je pourrais me
préparer à l’idée que j’allais retrouver Lina. J’ai imaginé qu’elle
avait encore dix-sept ans et qu’elle me raconterait tout depuis le
début. Que nos vies allaient recommencer. Que ma confiance
renaîtrait comme dans ces instants de l’enfance où elle me prenait
contre elle en me chuchotant « tu n’as rien à craindre, même si tu
mourais je te ferais démourir ».
III

Je ferai comme si
1

« Je ferai comme si tu étais morte. »


Cette petite phrase m’a saisi en quittant Nice, pareille à l’air
d’une chanson qui vous obsède.
2

Lina m’attendait devant la gare. Il faisait bon. L’air du soir


sentait l’iode. Un dernier soleil rougissait le grand ciel vide. J’ai
respiré à pleins poumons avec l’impression de respirer mon enfance,
le parfum salé de mes origines, celles que je m’étais choisies, un
vieux port de carte postale avec ses tours inamovibles et son chenal
ouvert à l’appel du large. Les lumières des Minimes montaient à
l’assaut de la nuit. On distinguait encore la forêt des mâts, le phare
du Bout du Monde, le bassin à flot. J’étais chez moi, ce véritable
chez-moi que Lina avait offert à mes dix ans. En l’apercevant qui me
guettait dans la salle des pas perdus, j’ai revécu la dernière fois que
ma mère m’avait attendu dans cette gare, j’avais dix-sept ans. Lina
se tenait alors bien droite, juchée sur ses talons pointus de petite
femme qui rehaussaient sa silhouette, les ailes de son nez
frémissantes, les yeux inquiets de savoir s’il serait possible de
m’adresser la parole. À côté d’elle, papa n’en menait pas large. Il
semblait abattu, étriqué dans son manteau d’hiver. C’était un soir
grelottant de février. Mes copains du lycée étaient venus m’attendre
aussi. J’avais préféré repartir en ville avec eux. Je revois les
silhouettes fragiles de mes parents. Ils s’étaient éloignés, soudés
dans leur tristesse, après m’avoir embrassé. Vers minuit, de retour à
la maison, j’avais aperçu de la lumière dans leur chambre. Du bout
des lèvres, j’avais promis qu’il n’y aurait pas de deuxième fois. Mon
père avait paru soulagé. Un peu de rouge avait teinté ses joues.
Maman m’avait souri d’un sourire apeuré. Que s’était-il passé entre
eux pendant ces journées où j’étais allé à Toulouse rencontrer Moshé
— mon « vrai père », avais-je dit maladroitement à Michel la veille
de mon départ. Craignaient-ils que je ne revienne pas ? Je n’ai rien
su, sinon que papa s’était rongé les sangs, inquiet que Moshé
m’attire à lui. Il pouvait être tranquille, pourtant. Il était mon père,
je portais son nom. J’avais seulement voulu voir à quoi ressemblait
« l’autre », celui de la vie d’avant, la vie qui n’avait pas existé.
C’est cette image qui a refait surface pendant que je cherchais
Lina dans la cohue des arrivées. L’expression tourmentée de ma
mère. L’air accablé de mon père, le seul que je reconnaissais
puisqu’il était le seul à m’avoir reconnu. Signorelli j’étais, une fois
pour toutes. Il n’y avait pas à en discuter. Ma véritable rencontre
avec Moshé, celle qui devait compter, n’eut lieu que des années plus
tard : j’approchais la cinquantaine. Lui allait mourir. Nous avions
tenté de rattraper des bribes de temps, nous avions échangé des
souvenirs, essayé d’en fabriquer de nouveaux ensemble, mais malgré
nos bonnes volontés ce ne fut pas commode, et quand sa maladie
l’avait emporté, il nous restait encore du chemin. Pourtant lui aussi
était devenu mon père. Il s’était d’autant mieux coulé dans ce rôle
tardif que Michel avait déserté la position, laissant le champ libre à
Moshé pour substituer son Maroc à ma Tunisie d’adoption. Je
m’étais intéressé à cet homme blessé. Je m’étais même pris
d’affection pour lui dont j’appréciais le courage et les pudeurs.
J’avais retenu son prénom juif, celui de ses parents — Mardochée et
Fréha —, de ses ancêtres, leurs lieux de naissance, Fès, Ifrane, le
moyen Atlas, le Tafilalet, après Tunis, Sousse, Sfax, Gafsa et le chott
el-Djerid côté Michel. J’étais passé d’un père à l’autre, je les avais
additionnés. Ma mère, elle, avait fait les frais de l’opération. Je
l’avais encore reléguée au rayon des êtres en souffrance. Dans ma
grammaire intime le masculin effaçait le féminin.
Soudain, alors que Lina devait se hisser sur la pointe des pieds
pour me repérer, je m’en suis voulu d’avoir laissé mes parents
repartir seuls ce soir-là. Mon père avait sûrement imaginé un
programme pour me faire plaisir. On serait allés en auto jusqu’au
môle d’escale, admirer les immenses cargos et leurs trésors de bois
précieux éparpillés à même le sol, l’okoumé, l’acajou, l’ébène du
Mozambique. C’était notre but de promenade, notre exotisme. Papa
aurait encouragé mes jeunes frères à courir sur les billes de bois, sa
main tendue empoignant celle de François puis celle de Jean comme
une publicité pour une compagnie d’assurances qui vous
accompagne à chaque nouveau pas dans la vie sur un air de
Haendel. J’aurais pu d’emblée réconforter mon père et ma mère.
C’était facile, à ma descente du train, de leur montrer que ma visite
à Moshé n’avait rien changé, que je les aimais d’un amour sans
condition. Au lieu de ça, j’avais pris plaisir à les faire douter, à leur
laisser croire par mon mutisme que je pourrais m’éloigner. Ce
moment de cruauté gratuite me saute à la figure. Je ne me reconnais
qu’une excuse : j’avais dix-sept ans.
3

Lina se tenait devant moi.


Une fois encore sa petite taille m’a frappé, et les verres incongrus
sur son nez, l’un clair et l’autre teinté. J’ai vu qu’elle ne me voyait
pas. Quand elle m’a eu enfin repéré, ses traits se sont détendus. On
s’est embrassés sans effusions.
— Pourquoi ces lunettes ? ai-je demandé d’un ton sceptique.
— Tu n’as pas entendu ce que je te disais hier ? Une diplopie qui
m’est tombée dessus.
— Une diplopie ?
— Je vois double. Mes yeux ne sont plus d’accord. Chaque œil
voit bien mais quand les deux s’ouvrent en même temps, tout se
trouble. À l’hôpital ils ont cherché sans répit. Des tumeurs, une trace
d’AVC, un virus. Ils m’ont fait une batterie d’examens, le test du
verre rouge et celui de Hess Lancaster sur le nerf optique. Rien
trouvé. Ça va durer une semaine ou toute la vie, enfin toute la vie
qui me reste, j’espère plus d’une semaine. En attendant, pas question
de se laisser abattre !
Elle a ri de son petit rire toussotant. Coquetterie d’infirmière,
elle aimait recourir aux termes médicaux dont le sens échappe au
commun des mortels. Ce Hess Lancaster m’évoquait le Burt du
même nom. À la voir pourtant, ça n’était pas du cinéma. Nous nous
sommes dirigés vers le port à la recherche d’un café ouvert. Elle
allait d’un pas hésitant, ma petite maman. « Je suis heureuse »,
répétait-elle de sa voix ragaillardie. Elle a attrapé mon bras et j’ai
senti sa chaleur. Elle s’efforçait de marcher droit mais sa diplopie —
il fallait que je m’habitue à ce mot — la faisait tanguer. Depuis
combien d’années on ne s’était plus retrouvés rien que nous deux,
sans la famille, sans les enfants ? En regardant ma mère, j’ai réalisé
ce que je savais déjà. La petite phrase qui me poursuivait depuis
Nice disait vrai. Je vivais comme si maman était morte. Je n’en
parlais pas. C’était une idée qui flottait. Je la triturais, je
l’apprivoisais. Maman est morte. Je jouais à me faire peur. Une mise
à l’épreuve. Faire comme si. Un étau serrait ma gorge. Je savais bien
que j’avais aimé ma mère, que je l’avais aimée intensément. Mais
une force trouble m’en empêchait désormais. Un voile dans la région
du cœur.
— Tu dois avoir faim, a dit Lina.
— J’ai mangé dans le train.
Elle s’est contentée de cette réponse et on s’est installés sur une
terrasse des quais. Je me demandais ce qu’elle pouvait voir derrière
ses verres à prismes censés réduire le dédoublement. Elle avait
conservé un visage lisse. C’est à l’intérieur que les coups avaient
porté. Et dans ses yeux diminués. On ne s’est rien dit de très
personnel, rien sur la petite fille, rien qui fasse mal. Puis elle m’a
expliqué pour la fameuse maison qu’il faudrait vendre maintenant
que sa belle-mère était décédée. Je me suis concentré. Il fallait
suivre.

Au printemps de 1972, le père de Lina avait quitté Madagascar


en catastrophe après le coup d’État. Avec les économies qu’il avait
sauvées, il s’était acheté une propriété du côté de Braud-et-Saint-
Louis, près du caveau familial. À l’époque, Lina n’avait eu que ces
informations. Elle était alors une femme épanouie de presque trente
ans, épouse de Michel Signorelli dont elle avait eu deux beaux
garçons sans rature à l’état civil. Le cadeau était inespéré, presque
trop beau : maman récupérait son père qu’elle n’avait plus embrassé
depuis ses quinze ans, la moitié de sa vie. Il se tenait devant elle, la
denture étincelante. C’était un homme trapu avec des mains comme
des battoirs, le teint cuivré, un éternel chapeau de broussard vissé
sur son crâne dégarni, de petits yeux perçants derrière ses lunettes
de soleil à verres miroirs, un visage buriné qu’éclairait l’argent de
ses tempes. Il nous avait invités dans un restaurant de l’île d’Oléron
d’où on voyait la mer, ses rouleaux blancs, les immenses plages de
sable fin. Étaient présents mes oncles et ma mère, le cousin Debien,
jadis fidèle compagnon de chasse de mon grand-père, des amis de
Barbezieux, des inconnus.
C’était le début de l’été. On était hors du temps, hors de la vraie
vie. 1972 marquait le retour du cavaleur prodigue. Je l’imaginais
tombé d’un ciel tout bleu peuplé d’oiseaux bariolés. Il racontait
mille histoires d’une voix chantante. Papy Jean exultait de revoir
son pays sous le soleil. Et de revoir Lina. Surtout Lina. L’ancienne
petite fille s’était assise sur les genoux de son père, l’enlaçant, le
respirant, retrouvant la chaleur de son cou, le parfum de sa peau.
« Redis-moi ton nom de madame ? » demandait-il à maman. Il la
pressait contre lui avec ses grosses paluches. Elle pleurait. Des
photos furent prises. Des Polaroid. Leurs deux visages étaient
apparus comme par miracle sur la surface brillante, mais le plus
miraculeux, après toutes ces années, c’était d’avoir réuni le père et
la fille dans ce minuscule espace de papier. Mon grand-père s’était
penché vers moi. « Tu sais que je te connais ? Je t’ai même entendu
brailler quand tu es né ! » Lina l’avait traité de farceur. Il m’avait
regardé, l’air très sérieux : « À Madagascar, il existe un étrange
oiseau noir et blanc, le pétrel de Barau. Son cri ressemble aux pleurs
d’un bébé. On s’y tromperait. La nuit de ta naissance, une bande de
pétrels s’est posée sur l’arbre en éventail devant ma maison. Quand
je les ai entendus, je me suis dit que tu étais né. » De Papy je ne
connaissais alors que le goût des litchis qui arrivaient une fois l’an
par avion dans un carton constellé de timbres multicolores
représentant des danseuses flamboyantes ou de petits singes
espiègles.
À la fin du repas, il avait sorti de son sac en similicuir un
mystérieux cadeau enveloppé d’un film de soie. Lina s’était extasiée
en dépliant une nappe d’une blancheur immaculée, brodée de fleurs
rouges d’hibiscus. Mais au moment des embrassades, mon grand-
père informa sa fille qu’il s’était remarié avec une femme de La
Réunion à peine plus âgée qu’elle. Ce qui arriva après, je ne l’ai pas
su. Les photos de Lina sur les genoux de son père finirent entre les
mains de la jeune épouse qui posa ses conditions : ce serait elle ou
Lina. Ce fut elle. Sur la route du retour, maman pleura en silence.
Son instinct l’avait prévenue. Elle avait lancé les essuie-glaces alors
qu’un grand soleil étincelait. La pluie était seulement dans ses yeux.
Il pleuvait de grosses larmes sur le visage de ma mère, une de ces
pluies tropicales qui éclatent le soir sur la grande terre de l’océan
Indien. J’ai gardé ce souvenir d’un chagrin pareil à une inondation.
Maman ne revit plus son père jusqu’à la nouvelle de son décès aux
premières heures de l’an 2000, comme s’il n’avait rien voulu
connaître du siècle qui s’annonçait. Tout ce temps, il avait vécu dans
sa propriété de Charente avec sa seconde femme. Ma mère n’a plus
parlé de Papy Jean. On n’a plus ressorti la belle nappe dont les
fleurs d’hibiscus ressemblaient à des blessures.
J’ai dormi sur le canapé du salon. Le lendemain matin, Lina est
apparue sans ses lunettes. Ses yeux étaient vides, anormalement
fixes. Après un café serré, je me suis installé au volant de sa vieille
Coccinelle et on est partis. À l’arrière, on voyait la route à travers le
plancher. Mais Lina tenait à son auto bleu marine rescapée de ses
années niçoises, aux souvenirs inscrits au compteur. La réparer
n’était pas une dépense prioritaire. La lumière rasante du soleil me
faisait pleurer. Moi aussi je voyais double depuis toujours. Enfant, si
on me demandait « qui est ta mère », le visage de Mamie se posait
sur celui de Lina. Preuve était faite par les Playmobil. À présent, si
je cherche mon père, ce sont les traits de Michel et de Moshé qui se
confondent.
Lina était heureuse que je sois là rien qu’à elle. Elle ne m’a pas
demandé ce que j’avais fait à Nice. À coup sûr Betty Legrand l’avait
appelée. La dame de soixante-quatorze ans que j’emmenais n’était
pas ma mère. C’était une petite fille inconsolable que son père avait
abandonnée, que son plus grand fils tenait pour morte. On roulait
vers la Charente. La mémoire de Lina défilait le long de la route, le
pôle Nord de son enfance. Des noms de patelins réveillaient une
pensée, une tristesse, rarement un souvenir heureux. La course folle
d’un lièvre. Le piqué d’une buse sur un mulot au milieu d’un champ
nu. Il faisait froid mais le ciel ressemblait au printemps. Le
chauffage de l’auto était détraqué. Les aérations envoyaient un
souffle glacé. Lina a boutonné son manteau jusqu’au col. « Je n’ai
pas grandi d’un centimètre », a-t-elle dit comme on entrait dans
Barbezieux. Elle y avait vécu enfant avec ses parents, rue Victor-
Hugo. Son père tenait le magasin de pêche et de chasse. Sa mère
avait la haute main sur la maroquinerie. Son amie Jacqueline
habitait de l’autre côté de la rue. Les deux fillettes se faisaient des
grimaces par la fenêtre. J’ai demandé à Lina de répéter, je n’avais
pas compris. Ses mots dans l’air froid. « Quand mon père est parti,
j’ai arrêté de grandir. »
On s’est retrouvés au milieu d’une campagne verte et vallonnée.
J’observais ma mère à la dérobée, son petit nez droit, ses taches de
rousseur, ses cheveux terre de Sienne qu’elle prenait soin de teindre
pour masquer les fils blancs. Elle voulait rester la gamine qui
attendait son père, qui attendait son enfant face à la mer, ville de
Nice, août 1960, seule et contre tous. Le temps s’était figé dans cette
jeunesse qui n’avait tenu aucune promesse. Je l’entends me répéter
sa phrase fétiche : « J’aimais la vie. C’est la vie qui ne m’aimait
pas. » Le jour de ses dix-huit ans, elle avait passé son permis de
conduire. Une semaine plus tard, elle avait acheté une auto à crédit.
Un pot de yaourt japonais, c’est ce qu’elle avait trouvé de moins
cher, avant la Dauphine. Elle s’en fichait pas mal d’acheter français.
Sa liberté, c’était un volant pour me voler.
Pour me voler, tu me volas. La nourrice eut beau crier, te
poursuivre dans la rue. Tu avais fini par me reprendre. Je verrais
enfin ton visage, je sentirais ton odeur. J’entendrais le son de ta
voix, et de ton cœur les battements.
4

On approchait. Je cherchais à quoi pouvait ressembler la maison


du grand-père. Je redoutais ce qu’on allait trouver, plus encore ce
qu’on n’y trouverait pas. Lina aussi, qui m’avait appelé à la
rescousse. Le silence pesait dans l’auto. Des images sont revenues
malgré moi. Je croyais les avoir oubliées. Je croyais surtout ne les
avoir jamais vues. Elles m’assaillent telle une nuée d’insectes autour
d’une lampe un soir d’été. Je ne sais pas les dater avec précision. Je
suis assis à l’arrière d’une voiture qui fonce. Effondré sur le siège
avant, mon oncle délire. Lina accélère désespérément. Petite maman
lancée dans une course contre la mort. Paul a avalé des tubes entiers
de cachets. Son cœur va s’arrêter d’une minute à l’autre. « Ne meurs
pas ! » supplie Lina. C’est devenu une habitude, ces rallyes infernaux
pour gagner les urgences. Paul a incisé ses veines avec des lames de
rasoir. Je reste seul dans la voiture. Tu disparais avec ton frère. Tu
disparais. Tu ne reviendras jamais.
Je nous revois. Tu files dans ton pot de yaourt. Cette fois nous
sommes joyeux. On est deux enfants. On s’en va. J’ai six ans. Tu as
remporté un concours à ton travail. La secrétaire du patron t’a
annoncé la nouvelle : « Vous pourrez partir une semaine avec qui
vous voulez. » Incrédule tu as balbutié : « Avec mon fils ? — Bien
sûr ! » a répondu la secrétaire. Tu es rentrée à la maison et tu m’as
dit, mon chéri on file rien que nous deux en Espagne, huit jours au
soleil sur la Costa Brava. Tu ris, tu pleures de rire, tu pleures. Nous
avons levé le camp au milieu de la nuit pour éviter la grande
chaleur. On a roulé des heures depuis Bordeaux. Espagne, Costa
Brava, ces mots bondissent dans ma tête. L’obscurité se dissipait
dans le pinceau des phares. On a doublé des norias de camions, des
semi-remorques interminables dont l’arrière ballottait de droite et
de gauche. On avait peur de rester coincés derrière ces monstres, ou
qu’ils nous projettent contre les rochers sur les routes de montagne.
Puis tout est devenu paisible. C’était l’été, les vacances, nous deux
pour de vrai. À Bordeaux je t’appelais toujours Lina. Passé la
frontière espagnole, je t’ai appelée maman. Je m’enivrais de ce mot,
maman. Il était plus magique que tous les mots magiques. Ces deux
syllabes m’intimidaient encore, entourées d’un fil électrique
invisible. Je gardais l’appréhension du début, quand je n’avais pas le
droit d’être ton fils, ni toi ma mère. Ma sœur à la rigueur. Ta mère
était ma mère. Paul une sorte de père.
On était mal partis, madre mia.
5

— C’est là, derrière les arbres.


L’auto s’est engagée sur une route cabossée. J’ai surpris le regard
affolé de Lina. Elle a toujours manqué de confiance en elle. La
confiance, ça vient avec l’amour qu’on a reçu. La maison est juchée
sur un terre-plein. Un étang en contrebas. Des arbres fruitiers. Je
suis déjà venu ici. C’était dans le temps longtemps, comme disait
Papy Jean. J’étudiais le droit. Je ne l’ai jamais dit à Lina. Mon
grand-père m’avait accueilli avec méfiance, croyant que tu
m’envoyais l’espionner pour dresser l’inventaire de sa vie
d’aventurier, ses bibelots chinois, ses pièces d’ivoire, ses émeraudes,
l’énorme peau de crocodile vissée contre le mur du couloir. S’il avait
su combien tu t’en moquais, de ses richesses. C’est lui que tu
voulais, lui et rien d’autre. J’avais trente ans et des poussières. Il
m’avait gardé une journée, m’avait montré ses sangliers. On s’était
approchés du grillage. Il les avait attirés par des cris disgracieux, la
langue tirée, « hun, hun ! ». La meute avait accouru. Papy Jean
parlait couramment le sanglier, mieux que le langage des hommes,
et des pères à leur fille. Il avait versé de l’aliment à travers les
grilles. Puis il avait armé son fusil. « T’es beau toi, viens faire la
balle. » Un bestiau peu farouche s’était approché. Les soies de ses
cils et de ses moustaches lui donnaient l’air doux. Mon grand-père le
tira entre les deux yeux. L’animal s’effondra lourdement. Puis il le
chargea dans une brouette jusqu’au tuyau d’arrosage. En bon
maquignon, il avait imbibé son pelage pour le gonfler d’eau. Il ferait
meilleur poids sur la balance. Sur le chemin de sa maison, immobile
derrière le grillage, un daim me fixait.
La grille d’entrée était ouverte. J’ai garé l’auto devant. On a fait
à pied les quelques mètres qui nous séparaient de l’escalier en béton.
Lina hésitait à chaque pas. On aurait dit qu’elle marchait exprès de
travers. À croire qu’elle ne voulait pas y aller. Au pied de la rampe
ce fut pire encore. « Je t’embête », répétait Lina d’une voix blanche,
vexée de cette dépendance humiliante. Sur la gauche, un poteau de
bois griffé de haut en bas ressemblait aux vestiges d’une potence,
une chaîne en guise de corde. « Quand je suis venue, son singe était
attaché ici, s’est souvenue Lina. Il a sauté sur le capot de ma voiture
et s’est mis à bondir en hurlant, ses grosses lèvres rouges
retroussées. C’était terrible, le bruit de la carrosserie piétinée, les
hurlements du singe et le raclement de ses griffes. Tu crois que mon
père aurait bougé ? Il assistait tranquille à la scène, du haut de son
balcon, pas pressé d’interrompre le spectacle. À la fin, il a gueulé :
“Jojo, suffit !” Il s’est décidé à descendre mais sans une excuse. Il
espérait sûrement que cette petite démonstration m’ôterait l’envie
de revenir. Plus tard, il a dû l’abattre, son Jojo. Je l’ai su par mon
cousin Debien qui le visitait de loin en loin. C’était un chimpanzé
jaloux et exclusif. Il n’aimait que Papy. En vieillissant, il s’en prenait
même à sa femme. Un matin, Jojo s’est jeté sur le facteur. Il a réduit
son uniforme en charpie, sa sacoche aussi, et le courrier de sa
tournée. Mon père a fait la balle avec lui. La seule fois de sa vie où il
a pleuré. »
Lina parlait de façon saccadée. Il ne faisait pas froid. Pourtant
elle tremblait comme le jour où nous avions appris l’existence de la
petite fille. Ça lui venait de l’intérieur, des spasmes irrépressibles. La
directrice de l’agence immobilière lui avait dit où trouver la clé. Elle
m’a demandé de l’attraper dans une cache près de l’auvent. J’ai eu
envie de la réconforter mais je n’ai pas pu remuer mes bras. Je ne
savais pas faire ça pour Lina. Sentir son corps contre moi, ce corps
d’où j’étais sorti, restait au-dessus de mes forces. Je ne supportais
pas qu’elle me touche. Je ne supportais pas de la toucher. Fichue
tangente.
On est entrés dans la maison vide. Son regard s’était ranimé. Un
fol espoir brillait dans ses yeux malades. Pensait-elle tomber sur son
père qui l’aurait attendue depuis toute la vie sur un fauteuil à
bascule, les pieds bottés dans la cheminée ? J’ai imaginé la scène,
leurs sanglots étouffés, le voyage du temps, les couettes blondes de
Lina tenues par deux élastiques, ses cris d’enfant, les regrets de
Papy… Ce n’était pas le moment de rêver. Les talons de Lina
résonnaient contre les dalles froides du couloir. Une vieille odeur de
garde-manger flottait dans les pièces aux volets tirés. « Ouvre les
fenêtres, ça sent la mort ici. » Je me suis exécuté. J’ai regardé Lina,
les muscles tendus de sa mâchoire. Le soleil s’est engouffré par la
baie vitrée qui donnait sur l’étang. Un rai de lumière a traversé le
couloir. Une masse énorme recouvrait le mur, obscure et
inquiétante. On a eu un mouvement de recul. C’était la peau du
crocodile, intacte, étirée de tout son long, avec ses grosses écailles
sur la queue. Je me suis approché lentement. Et, d’une main
hésitante, je me suis mis à la caresser. Elle n’avait pas bougé depuis
toutes ces années, à peine plus sombre et fendillée, toujours aussi
souple. Vivante. Plus loin, sur une table ronde, trônait la gueule
ouverte de l’animal, ses crocs qui jadis avaient déchiqueté une
fillette au bord d’une rivière, avant que Papy Jean ne le tue lors
d’une battue nocturne. Il avait visé la gorge à l’instant où le nez du
crocodile avait soulevé l’avant de la barque. La bête à peine
ramenée à terre, les villageois avaient découpé son ventre blanc. De
la petite, on n’avait retrouvé que la chaînette en or à son poignet
broyé.
On a poursuivi notre exploration, les chambres, la salle de bains,
un autre couloir. Le papier peint se décollait dans les coins. Il
représentait des scènes de chasse, des gerbes de fleurs aux tons
pastel fatigués. « Le beau-fils de mon père a tout vidé », a lancé
Lina. Je la voyais qui furetait en tâtonnant, fichue diplopie, à la
recherche d’un je-ne-sais-quoi qui l’aurait rassurée. On est tombés
sur un massacre de sanglier, une grosse tête féroce qui surplombait
la cheminée du salon, ses dents géantes braquées vers le
ciel. « Enfant, j’en avais peur. » Sur une commode restaient la
sculpture d’un buffle en bois blond et deux autres crocodiles,
miniatures ceux-là, découvrant leurs rangées de dents effilées. « Mon
père les avait expédiés à Paul par avion. De l’ivoire taillé. Un jour,
j’ai glissé mon petit doigt. Une pointe est entrée profond dans ma
chair. J’ai couru à travers tout l’appartement en criant qu’un
crocodile m’avait mordue ! »
À cet instant sa douleur est intacte.
6

Tu trébuches, tu titubes. Tu cherches sur les étagères, dans les


commodes et les buffets, dans les tiroirs, dans les panières à linge,
dans les corbeilles à papier. Tu cherches une lettre, un mot, un
indice. Quelque chose. Tu cherches une trace de toi. Tu cherches
l’amour de ton père. Son amour envers sa fille unique. Il doit bien
être quelque part. Tu le cherches avec méthode. Tu le cherches
comme on chercherait une preuve. Une délivrance. Un objet qui fait
foi.
Tu t’es précipitée vers une table en merisier encombrée de
paperasses. Tu as ouvert si nerveusement une vieille boîte à biscuits
que tu t’es cassé un ongle. Soudain ton visage s’est illuminé. Ce sont
des photos, des dizaines de photos. Tu découvres des couples, des
enfants, des gens moches. Des étrangers. Tu ne reconnais personne.
Tu reprends chaque photo une à une. Ce n’est pas possible. Tu as dû
aller trop vite. Non, rien. Personne. Tu ne trouves aucun signe que
tu as existé dans sa vie. Tu n’as pas existé. Il n’a pas eu de fille. Pas
eu de petite fille, de ma chérie. L’angoisse te reprend. Tu as besoin
d’air. Ton regard me dit, partons d’ici. Enfin mes bras obéissent. Je
te serre contre moi. Je te serre, petite maman. Tu te blottis. D’abord
j’essaie de garder une distance. C’est toi que je garde. Plus je te serre
et mieux je respire. Je suis ton petit garçon. Je sens battre ton cœur
dans ma poitrine.
C’est la première fois.
Puis tu descends les escaliers de la maison accrochée à moi. Tu
te tais. J’ai refermé la porte, tu es trop nerveuse pour glisser la clé
dans la serrure. Tes doigts me saisissent. Une marche, deux marches.
Tu t’arrêtes brusquement et tu fais demi-tour. Nous remontons. Tes
yeux vides, à nouveau. Tu veux que je rouvre la maison. Dans le
couloir, d’un pas qui valse, tu fonces vers la peau du crocodile.
— On l’emmène.
— Ce cadavre ?
Tu hoches la tête. « Oui, ce cadavre. »
Je n’entendrai plus le son de ta voix jusqu’à la fin de l’opération.
J’ai déniché un cruciforme dans le tiroir du buffet. Je t’ai avancé un
vieux fauteuil éventré. Tu prends place et tu attends en silence. Je
sens que tu te calmes. J’ai commencé par le haut. Les vis enfoncées
dans les plis des pattes avec leurs énormes griffes, puis dans les plis
des écailles. Le bourrelet du cou. La large queue. Quand la peau
tombe lourdement à terre, je me demande comment la faire entrer
dans ta voiture. Ton sourire. Je ne t’avais pas encore vu ce sourire.
Un sourire indéfinissable. Cruel et satisfait. Une énergie
insoupçonnée te traverse. Tu as repris du poil de la bête. Tu te
dresses pour aller chercher une bobine de ficelle au garage. Tu
marches au bord d’un gouffre. Tu as refusé mon aide. J’ai eu peur
que tu ne tombes mais non, tu es réapparue, solide, concentrée. Tu
t’appuies sur un bâton que tu as déniché je ne sais où. Tu as aussi
remonté un bocal de cerises à l’eau-de-vie. Un enfant contre ta
poitrine. Ce que tu trouves de ton père, tu le prends. Tu ne rates
rien de la manœuvre. Maintenant la dépouille s’étale à nos pieds.
Quatre bons pas pour la parcourir. Trois mètres de long de
l’encolure à l’extrémité. Sans compter la tête lestée de ciment. Les
crocs saillants. Je roule le cuir. Il résiste plus qu’un tapis persan. Je
bute sur la queue, à cause des écailles. La ficelle me cisaille les
doigts quand je soulève l’étrange trophée. Tu es partie devant ouvrir
le coffre. Tu marches comme on danse, une danse de Saint-Guy. Une
danse de victoire, une danse primitive. La bête pèse son poids.
J’avance pas à pas. Que vas-tu en faire ? Une descente de lit, un
grattoir pour les pieds, une malle de voyage ? Je ne te pose aucune
question. Je m’exécute. Il te fallait quelque chose de lui, de Papy
Jean. C’est venu comme ça. Un coup de tête. La peau d’un croqueur
de petite fille, sa gueule béante.
Ce croco, c’est ton père.
7

J’ai repris le volant. Nous roulons droit devant nous. Tu ne m’as


pas dit où nous allons. C’est l’envie qui invente la route. On a tout le
temps. À l’arrière, la gueule ouverte du crocodile. Si un flic nous
arrête, on dira quoi ? On éclate de rire. Tu pleures de rire. Des
larmes de crocodile. Nous sommes ensemble. Nous n’allons plus
nous arrêter. On descend vers le Sud, on remonte les années. Il en
faut des traumatismes, petite maman, pour transporter un croco sur
la banquette arrière avec des airs de meurtriers.
Ton père, on lui a fait la peau.
Tu ne veux pas rentrer chez toi. On roule sous un ciel clairsemé
d’oiseaux. Le silence est tombé entre nous, il a laissé un grand trou.
Nous nous sommes tant manqué. J’avais pensé, toutes ces années
sans se voir ou presque, ce n’était pas la mort à boire. J’avais tort.
Où allons-nous ? Il faudrait décider. Le soleil verse des mirages
bouillants sur les flaques de bitume. La route est déserte ce matin.
On a laissé Royan, les souvenirs de Royan, les étés brûlants de
Pontaillac, les sorties en bateau vers Cordouan, les sorbets du glacier
Judici qui fondaient le long des cornets, je détestais avoir les mains
collantes.
Je ralentis. Nous laissons nos vies tracer leur chemin. Tu as dit :
— Nice, on retourne à Nice.

Le temps rétrécit les maisons au lavage. La mémoire voit les


choses en grand. L’enfance les repeint en bleu. Je me souviens de
l’été 1970. Nous avions quitté Bordeaux pour La Rochelle, le noir et
blanc des Chartrons pour l’Océan scintillant. Je ne t’avais jamais vue
aussi rayonnante. Ton sourire éclaboussait nos jours. Vous vous
étiez unis avec Michel ce fameux samedi enneigé de la Saint-
Valentin. Un oui pour un nom. La vie démarrait enfin. J’avais un
père tout neuf venu de Tunisie. Un nom qui claquait dans le soleil,
Signorelli. Michel, que je n’osais encore appeler papa, avait trouvé
une location dans ce village de Nieul-sur-Mer qui ne tarderait pas à
devenir le centre du monde. Trois petits mots qui auguraient de
vacances perpétuelles. Le bonheur coulait à flots. Notre maison
blanche ne possédait aucun cachet particulier. Son style, j’en suis
sûr pourtant, était Renaissance. Une renaissance discrète et sobre,
sans escaliers de Chambord ni grand tralala. C’est le premier été où
je porte ce nom à consonance sicilienne, Signorelli. Le premier été
avec un père à demeure. Le premier été en liberté au bord de la
mer. Une saison qui va durer dix ans.
Changeant de nom, j’ai changé de peau. J’ai pris le teint mat de
mon père. En m’adoptant, Michel a hissé en moi ses couleurs. J’ai
soudain la Tunisie en héritage, mélange de sable et de Méditerranée.
Une histoire plus grande que moi, aux ramifications insoupçonnées.
Ma nouvelle vie me rend hypermnésique. Je n’en perds pas une
miette. Je veux me souvenir de tout. Notre petite maison est bien
plus qu’une maison. C’est une patrie. Toi tu t’effaces, trop heureuse
de m’avoir donné un père qui se laisse appeler papa. Tu as dévié
vers lui mon amour pour toi. Tu es soulagée de me voir devenir un
Signorelli plus vrai que nature, zélé en diable à camoufler sa
bâtardise. Tu veux que je m’intègre, que je ne souffre pas d’être
différent. Tu ne dis rien, dans la rue, quand un inconnu me trouve
une ressemblance avec Michel. Au contraire, tu renchéris. Tu te sens
confortée dans ton choix. Un père de Tunis, un fils de Nice, qui
verrait à y redire ? Nous avions quitté la petite maison blanche
depuis longtemps quand tu as rompu les amarres pour une autre vie.
Moi je garde un collier de villages pendu au cou de mon enfance. Je
prononce leurs noms à voix basse, Nieul, Saint-Xandre, Lauzières,
L’Houmeau, Marsilly. Aussitôt dans la nuit de ces noms renaissent
des visages, des voix et des rires, la sensation du vent salé sur ma
peau.

La route est un long toboggan. C’est la douce campagne que nous


aimons, les ciels pommelés de Charente avec leurs faux airs de
Toscane. Nice, tu es sûre ? On n’y est jamais allés ensemble. Toutes
ces choses que nous n’avons pu partager. Nous traversons Saint-
Savinien, un bourg endormi derrière les années. Vous aviez des amis
ici, une famille parfaite, eux étaient beaux, leurs enfants blonds.
Leur maison nichait au milieu des arbres, le vent faisait bouillonner
le feuillage des grands châtaigniers. Il régnait une paix imprenable
dans cette propriété sans prétention. On y arrivait par une voie
sinueuse qui se perdait à travers champs. On coupait le chemin de
fer avec sa barrière amovible qu’une grand-mère relevait à la main.
C’était là, en sortie de virage. On se garait devant une grange. Des
moutons broutaient un pré couvert de hautes herbes et de fleurs
sauvages. J’ai gardé le doux éclat des dimanches où ils nous
recevaient en témoins de leur bonheur. Les soirs de printemps ils
cueillaient une brassée de tilleul qui tombait dans un drap blanc. Tu
n’as rien dit en passant devant les volets clos. Je t’ai demandé si tu
avais des nouvelles. Tu as répondu : « Pas depuis qu’ils sont
séparés. » Je revois les taches de lumière dans le jardin ombragé. Je
sautais de l’une à l’autre sur cette marelle menant au ciel. J’avais
envie d’appartenir à cette lumière-là. Une vérité dormait dans nos
après-midi de Saint-Savinien, j’ignorais laquelle, une vérité toute
simple, la joie d’être ensemble et que ça ne s’arrête jamais.
Je roule sans à-coups. L’entre-deux-mers, le vignoble à perte de
vue. Une aquarelle. Je poursuis mon récit sans être sûr que tu
m’écoutes. Impression que ma voix te berce, que des images naissent
dans ta tête, des feux d’artifice de village, le 14 juillet. Le temps
passe, le bonheur s’installe, petite maman. La maison de Nieul
baigne dans le ronron sonore d’une caméra super 8 que vous m’avez
offerte pour mes treize ans. Le moteur vibre contre ma joue pendant
que je presse la détente. C’est une arme contre la perte de mémoire.
Du 8 millimètres. Dans le boîtier j’ai glissé une cartouche
rectangulaire. Après développement — une semaine interminable
—, elle deviendra une fine galette jaune emplie de nous. Nos vies
sans parole. Pas besoin de mots pour saisir la joie. Tout à coup
Michel se précipite à l’extérieur de la maison. Il te porte dans ses
bras. Tu te cramponnes à lui. J’entends vos éclats de rire muets.
Votre jeunesse éclabousse l’écran. Confidence d’un ami, bien après.
« Tes parents, c’était le plus beau couple de La Rochelle. » Combien
de fois depuis ai-je visionné en boucle cette séquence silencieuse. Je
vous regarde sortir sans fin de la maison, enlacés et insouciants.
Vous êtes vivants. Vous n’arrêtez plus d’être heureux.
Les panneaux indiquent déjà Bordeaux. Nos esprits restent
accrochés à Nieul-sur-Mer. La lumière est éblouissante, l’air léger.
Notre maison et celle des Paré, les propriétaires, sont deux
continents qui ont renoncé à s’éloigner. Quand tu as besoin d’un
œuf, de farine, d’un conseil de cuisine, cuisson des langoustines,
nettoyage des moules, tu vas chez Guiguitte la voisine. Pareil pour
téléphoner. Après la communication, on dépose quelques pièces de
monnaie dans un pot de confiture vide et ça fait le compte, un bruit
joyeux de métal. C’est mieux que de corrompre un ange. Les pièces
sentaient-elles la groseille, l’abricot, la rhubarbe ? Je revois ces
allées-venues permanentes entre chez nous et chez eux. Lina en
petite robe, des reflets mordorés dans sa chevelure. Un matin, en
chemin, je suis tombé. Je ne courais pas. C’est la terre qui a tremblé.
On a dit dans le poste que l’île de Ré serait submergée par un raz-
de-marée. On n’a pas bougé. Dans ma petite tête, la catastrophe
annoncée ressemble à un gros rat. Personne ne me corrige ni ne se
moque. J’ai le droit d’être un enfant.

Dans ma chambre, j’organise des projections. Discrètement tu


nous montes sur un plateau des tasses de chocolat fumant, ton
gâteau à l’orange dans son moule rond, des parts généreuses
imbibées de jus frais avec sa pulpe, et rehaussé de sucre brun.
Quand j’introduis la bobine à l’extrémité en biseau, un bout de
sparadrap sur le couvercle indiquant au feutre le nom du film
— course dans le jardin, partie de ping-pong ou tournage d’un
Arsène Lupin —, l’excitation est à son comble. Tu luttes pour garder
ton sérieux. Mais soudain ton visage se fige et s’éclaire d’une lueur
rousse. Le projecteur émet des sons inquiétants. « Ça brûle ! » crie
une voix. Le film s’est coincé. Ton visage se tord affreusement et
disparaît en fumée. Je me retourne vers toi. Tu as disparu. Nous
avons disparu. Le temps est un grand feu. J’ignore où est passée ma
caméra. J’ignore ce que nous sommes devenus.
Parfois une ombre traverse ton regard, ta voix est moins assurée,
mais tu te reprends vite. Papa rentre tard. Les écarts conjugaux, tu
mets ça dans ta poche et ton mouchoir par-dessus. Il finit toujours
par revenir. Tu tiens bon, tu ne bronches pas, tu mets directement
ses chemises au sale sans respirer le poison d’autres parfums, tu te
dis que c’est dans le sang des hommes, et plus encore des hommes
d’Afrique du Nord, cet appétit insatiable des femmes. Tu fais bonne
figure, avec tes trois garçons.
C’est chaque jour la liberté. Des copains, des vélos, des gaules en
bambou, la mer, les marais, le vol au ralenti des hérons, les lance-
pierres, les nids d’oiseau tapissés de duvet, les plumes de geai au
bord des fossés, le rouge des tuiles dans le bleu violent du ciel. Tout
ça, c’est toi qui me l’as donné. Fils ingrat qui n’en fait crédit qu’à
son père. Il faudrait penser à te dire merci. Nous formons une petite
bande avec le fils du Polack, les frères Gaby et Nono Granger de la
rue Haute, Julien l’arpète du menuisier, Severio que j’ai connu à
l’école, il trafique les mobylettes, leurs pots d’échappement qui font
un bruit de Kawasaki. Il a toujours les ongles noirs, un blouson épais
sur le dos même quand il fait chaud.

Tu me demandes de continuer. Il te plaît, mon récit, si j’évite de


trop parler de papa. Et Nice est encore loin.
Nieul, la campagne couleur de miel. Les lumières sont douces, je
pédale dans un tableau champêtre. Mon ombre me dépasse. Bientôt
cinq heures. De ma sacoche de guidon j’ai extirpé un sachet. Devant
moi un roncier noir de mûres. Je plonge à pleines mains dans les
grappes défendues par une armée d’épines. Je m’avance toujours
plus près de mon butin tiédi par le soleil. Parfois une mûre éclate
entre mes doigts. Un jus violet colore le bout de mes phalanges,
semblable à l’encre de l’état civil. Les épines trouent mon tee-shirt,
m’arrachent de petits lambeaux de peau. Un taon s’est posé sur mon
genou. Je m’en fiche pas mal. De lourdes mûres courbent une
branche de ronces. Pas question de les abandonner aux piafs. Mon
sachet s’alourdit. J’observe les fruits tout au fond, leurs perles
anthracite. Les moins mûrs ont des reflets rouges ou rosés. Mes
mains picotent, mes cuisses aussi, mes chevilles plus encore. Je suis
écorché de partout. J’ai piétiné des orties. Je suis heureux. Je pense
à toi. À la tête que tu feras quand je déverserai ma razzia dans la
cuisine. À tes petits cris de joie. J’ai onze ans douze ans treize ans,
que demander de plus ? J’imagine les confitures que tu vas préparer.
Je brandirai mes sachets pleins à craquer. Je connais la scène par
cœur. Ton visage va s’éclairer. Tu attraperas un saladier, le
rempliras jusqu’à ras bord. Tu sortiras la balance et t’extasieras,
pendant que je trépignerai en attendant le verdict de la pesée.
Presque deux kilos ! Tu laisseras les mûres dégorger jusqu’à demain,
protégées par un linge blanc qui prendra un ton lie-de-vin. Je
résisterai à la tentation d’en chiper au passage. Tu calculeras le
même poids en sucre. Ma récolte finira dans une bassine de cuivre
moussant d’écume noirâtre. Puis dans les bocaux fermés par des
rondelles de paraffine, au milieu d’une odeur sucrée de cuisson.
Ensemble on s’attablera pour goûter un échantillon de confiture
dans un bol. Chacun sa petite cuiller, ses morceaux de pain à
tremper, son yaourt frais préparé du matin avec le lait crémeux de
la ferme voisine. Nos sourires par-dessus les tartines.
Nous approchons de Saint-André-de-Cubzac. Reflets de Dordogne
sous le pont Eiffel et ses poutres en treillis. Pieds de vigne
emmitouflés contre les écharpes de givre. C’est toi qui me rafraîchis
la mémoire. Un jour de fête des Mères, une pièce de un franc en
poche, j’ai poussé la porte de tous les fleuristes de La Rochelle avec
une idée fixe : t’offrir une plante. Derrière son étal du marché, une
vendeuse attendrie m’a emballé un caoutchouc déjà robuste dans
son cache-pot en papier plissé, pareil à une jupe de kermesse. Elle a
refusé ma pièce et, pour tout paiement, m’a réclamé un baiser.
Partout où tu as vécu, des années durant, tu as gardé mon
caoutchouc à un franc, c’est le nom que tu lui avais donné. Tu me
montrais combien il s’épanouissait, tu me prévenais quand il sortait
une feuille vert tendre. Si tu déménageais, et après la mort de papa
tu as souvent déménagé, je vérifiais que ma plante était devenue
l’étalon de l’amour qu’on se portait à distance. Le signe qu’un jour je
t’avais aimée sans compter.
8

On a traversé Villenave-d’Ornon. Puis Le Pont-de-la-Maye,


Hourcade, Courréjean, Chanteloiseau. Des noms si familiers
autrefois. La banlieue de Bordeaux. Des nappes de brouillard flottent
sur la route. Il est midi. Tu n’as pas faim, alors on trace. Mes mains
se sont raidies sur le volant. Une présence s’insinue, imperceptible.
À la sortie de Villenave, tu as évité de regarder sur la droite, là où
Paul et son ami Roger, il faudrait dire son compagnon, avaient leur
terrain. Au printemps de 1969, ils s’en étaient vu pour monter des
serres d’occasion achetées en Hollande. Paul s’était souvenu qu’il
avait un père absent. Son père s’était souvenu qu’il avait ce fils
différent. Il avait envoyé un mandat de Madagascar pour financer le
matériel d’horticulture. Paul revivait. Plutôt, il vivait pour la
première fois. Construire son avenir avec ses mains, il n’y aurait
jamais pensé. Les serres installées, il m’avait réquisitionné pour
l’aider à badigeonner les vitres à la peinture blanche, ça éviterait
aux plantes de brûler sur pied. Les dimanches matin, on prenait le
fourgon pour aller couper des fougères dans les sous-bois. On pique-
niquait sur un tapis d’aiguilles de pin, dans le silence de la forêt. Le
soir on s’arrêtait dîner chez un routier que connaissait Roger, au
bord de la nationale. J’avais droit à un fond de rouge. Paul s’était
laissé pousser d’épaisses moustaches dont les bords trempaient dans
son vin quand il levait le coude. Je ne l’avais jamais vu aussi joyeux.
Il parlait du stand qu’ils monteraient aux Capucins, ce serait le plus
beau du marché. Ils vendraient de la fleur coupée qu’ils iraient
chercher dans le Midi, à Ollioules, et aussi de petites plantes en
pots, les poinsettias à étoiles rouges et les saintpaulias violets qu’ils
feraient pousser dans leur palais de verre, les renoncules de saison,
les jacinthes, les cyclamens et les pensées, je me demandais
comment on pouvait vendre des pensées. De retour aux serres, je me
hissais sur les toits pour répartir les branches de fougères. Paul
disait que j’étais un chat. L’ombre épaisse du feuillage amortissait le
pilon du soleil. À l’intérieur, il faisait chaud et moite. Une odeur
végétale prenait à la tête, et aussi le tchouc-tchouc de l’arrosage
automatique. On voyait une rainette sauter, des escadrons d’abeilles,
la danse d’un bourdon. Paul ne parlait plus de mourir.
Tu m’écoutes pendant que j’évoque ton frère disparu. Il n’avait
pas son pareil, sur les Capus, pour composer des gerbes uniques.
Une fois par semaine à minuit, Roger et lui quittaient Bordeaux à
bord de leur fourgon pour Ollioules. Paul retrouvait la magie de la
Côte, la palette sans cesse renouvelée des saisons. Le chômeur
dépressif aux mains soignées, sauf ses ongles rongés au sang, avait
gagné ses galons d’horticulteur. Sa métamorphose, il la devait à ce
diable de Roger. Un diable pour Mamie qui prenait sur elle. Le
bonhomme était rustaud. Un petit pot à tabac toujours levé à l’aube,
qui carburait au café noir et à la gitane sans filtre, puait le bouc et
toussait gras. Il avait été marié, était père de trois filles. Pour Paul il
avait viré sa cuti. Ils avaient emménagé près de leurs serres de
Villenave, dans un préfabriqué d’exposition qu’avec génie ils avaient
transformé en folie rococo. Roger réservait l’eau aux fleurs. À lui il
fallait du rouge, épais de préférence. Paul suivait le mouvement,
avec l’assurance du bonheur enfin apprivoisé dans les frimas des
Capus où, au début, on charriait Roger et « sa nouvelle femme ».
L’idylle avait tenu ses promesses. Des années de réussite éclatante,
de projets, d’amour tendre au mépris des ragots. Puis tout s’était
déglingué. Avec le temps, Roger avait mis de moins en moins d’eau
dans son vin. On racontait aux Capucins que, parfois, ils en venaient
aux mains. Paul prenait les coups sans broncher. Il ne voulait pas
que ça finisse avec Roger. Il voulait seulement qu’il lâche la
bouteille. Qu’ils partent au soleil se reposer. Oublier un peu le
fourgon, les serres, l’Urssaf. Le répit ne durait pas. Roger se
remettait à boire, Paul à trinquer. Le stand des Capus perdait son
âme. Chez les concurrents on se frottait les mains. « La queue a
désenflé chez les tantouses », ricanaient les envieux qui savouraient
leur revanche. Il devait ne plus rien voir, ne plus rien sentir, mon
oncle aux abois, quand il décida d’en finir. Les comprimés de toutes
les couleurs ont dû lui rappeler ses plus beaux bouquets. Ce cocktail
de médicaments, ce fut son dernier feu d’artifice.
On s’éloignait de Villenave-d’Ornon. Je t’ai demandé ce qu’il lui
avait pris, à Paul, de vouloir mourir tout le temps. Tes paroles me le
rendent. Je revois son cou maigre avec sa pomme d’Adam pointue
qui plonge et remonte comme un bouchon de pêcheur. Ses menaces
ne me faisaient pas peur quand je le chahutais. Il criait : « Éric, si tu
continues, tu vas recevoir une giroflée à cinq pétales. » C’était sa
manière à lui de me promettre sa main sur la figure. La menace
restait toujours en l’air. Je revois aussi son crâne déplumé malgré
tous les traitements capillaires dont il l’entourait pour retenir le peu
qu’il lui restait. Tous les mois un nouveau produit miracle perçait
son porte-monnaie. Sans résultat. Sa consolation, il la trouvait chez
les tireuses de cartes, les Gitanes de Mériadeck qui l’attiraient dans
leur roulotte. Contre un beau billet de cent francs, il achetait en
veux-tu en voilà des promesses de bonheur. Il rentrait les yeux
illuminés, convaincu de sa fortune à venir qui l’attendait sur les
tickets de loterie nationale, toujours perdants. L’as-tu suivi chez les
Gitans, quand tu espérais encore retrouver Moshé, rencontrer
l’amour, et un père pour ton fils ?
— Non, jamais. Les cartes, la bonne aventure, très peu pour moi.
Ta voix que je n’attendais pas. Je roule et tu veilles aux
souvenirs.

Au bout du compte tu n’as jamais cru en rien ni en personne, et


si peu en toi. Tu murmures le nom de Paul. À la fin, aux Capucins, il
trimbalait son mal-être entre les bottes de tulipes et les pots de
freesias. Dieu merci — tu as cette drôle d’expression —, ta mère n’a
pas assisté à sa déchéance. Elle avait déjà succombé à Saint-André.
On a dit une messe pour Paul, quelques amen. Ses amis ont déposé
des fleurs artificielles près de son cercueil, parce que ça durait plus
longtemps. Paul aurait préféré de vraies fleurs, même cueillies dans
un fossé. Il était arrivé à ce qu’il voulait depuis ses vingt ans. En
finir. Avoir la paix.
L’ombre de Paul nous sépare, à moins qu’elle ne nous rapproche.
Il fut mon premier père, le seul homme jusqu’à mes dix ans, un père
par défaut, un père comme une tante, m’avaient jeté à la figure des
copains qui cessèrent de l’être, du temps de Caudéran.

Cette histoire ne passe pas.


Tu savais bien comment ça finirait.
Tu restes la petite fille terrorisée qui fonce vers l’hôpital et crie
Paul, ne meurs pas !
9

La forêt des Landes dresse sa barrière sombre qui ferme le ciel.


Nous avons souvent roulé dans cette direction, quand tu as connu
papa. Je me suis arrêté dans une station au bord de la nationale.
Une petite station proprette où un pompiste ganté vous demande
pour combien d’essence et qui s’exécute en gestes précis, avec aux
lèvres un commentaire sur le temps qu’il fait et le temps qu’il faut
pour atteindre la prochaine ville. Il a l’art de stopper le pistolet sur
un chiffre rond au compteur, quarante-cinq litres et pas un millilitre
de plus, ce qui s’appelle aimer son métier. Je le regarde qui nettoie
le pare-brise avec une grosse éponge. L’eau savonneuse mousse, puis
il sèche le tout avec sa raclette au rebord caoutchouté. On se croirait
revenus en 1960, petite maman endormie. Tu as toujours eu des
problèmes de sommeil. Il te fallait des comprimés près de toi pour te
rassurer, même si tu n’y touchais pas. Ils étaient sagement rangés
dans une petite boîte, près d’un verre d’eau. J’avais peur que tu ne
fasses comme Paul, avec ta façon de renvoyer ta tête en arrière d’un
coup brusque pour avaler tes somnifères. Le pompiste m’a vendu
deux sandwichs au jambon de pays, quelques fruits, des biscuits et
de l’eau. On tiendra jusqu’au dîner.
De nouveau la forêt. Puis les hampes d’arrosage du maïs qui
attendent l’été. D’immenses clairières laissent voir la terre blonde.
On roule.

— Regarde ce troupeau !
Ton doigt tapote contre la vitre. Tu t’es redressée sur ton siège.
— Quel troupeau ?
— Là, les daims. Leur robe brune. Comme j’envie leur liberté !
— Maman il n’y a pas d’animaux.
— Si, je te dis, là-bas, des daims.
— Des daims, oui, j’ai répondu sans conviction.
Tu ne les vois pas, tu voudrais les voir. Ce serait un spectacle
plus joli que la peau d’un crocodile, les daims qui te rappellent ton
père.
— C’était ses animaux préférés, je crois…
Ta phrase est restée en suspens. Une hallucination ? Papy Jean
raffolait des daims. Il ne se lassait pas de les regarder courir à
travers chemins et buissons. Le jour de sa mort, tu étais en excursion
avec des amis dans l’arrière-pays niçois. Entre deux amas rocheux,
non loin d’un chemin, tu avais vu galoper un beau mâle avec ses
bois plats et palmés, son pelage roussâtre. Puis il s’était immobilisé.
Tu aurais juré que l’animal t’avait regardée de ses grands yeux doux.

J’ai réservé deux chambres dans une auberge-hôtel entre


Toulouse et Nîmes. On est hors saison. Il y a toute la place qu’on
veut au parking. Les gens ont dû se demander quel était ce couple
bizarre et sans bagages. J’ai trouvé un plaid dans ton coffre, assez
large pour recouvrir la peau du croco. Quant à la tête, je l’ai abritée
sous le parasol qui ne quitte pas ta voiture. Je fais avec les moyens
du bord. Tout à l’heure, tu dormais déjà, j’ai acheté quelques
affaires de toilette. En roulant bien demain matin, nous serons à
Nice vers l’heure du déjeuner. Nous irons dans la vieille ville,
pourquoi pas à La Merenda, ou sur la plage. Dire que je ne suis
jamais allé à Nice avec toi.
10

Cette nuit de sommeil t’a redonné du tonus. Tu as pris un thé, un


yaourt nature. D’habitude tu n’avales rien le matin. Tu prétends que
c’est grâce à moi, cet appétit retrouvé. Parce que je suis là. Tu ris de
toi en serinant que tu es une petite vieille de bientôt soixante-quinze
ans. Mais qu’est-ce que le temps ? Ton père aura au moins réussi
l’exploit de nous réunir. Le soleil se lève en rase-mottes. Tu as
chaussé tes lunettes noires par-dessus tes verres à prismes. J’ai envie
de te dire que tu ressembles à une grosse mouche, à ce général
polonais qui avait envahi nos écrans au temps de Solidarność, mais
tu n’apprécierais pas mon humour. Nous avons laissé Nîmes derrière
nous. La Méditerranée nous ouvrira bientôt ses bras. Je suis pris
d’une sorte d’ébriété. J’égrène le passé pour le plaisir de t’entendre
encore t’esclaffer : « Mais tu te souviens de ça ? » Tu m’écoutes,
incrédule, te raconter comment tu étais habillée le jour de ton
mariage. J’étais là. Tu portais un ensemble jade avec une robe qui
remontait au-dessus du genou, dévoilant un peu de tes cuisses et tes
chevilles toutes blanches. Tu avais les cheveux mi-longs et ambrés,
des mèches dansaient sur tes épaules, et toujours tes taches de
rousseur constellant tes pommettes, ton sourire inquiet ce jour de
promesse, dire oui comme on se jette à l’eau. J’avais assisté à tes
préparatifs. Je tenais à ne rien manquer. Je t’observais pendant que
tu apprêtais ton visage dans la glace. Le pinceau à rimmel, la poudre
à joues, l’art de précision pour noircir le pourtour de tes yeux et
peindre tes lèvres écarlates après les avoir pincées — ta bouche
n’était plus qu’un trait. Tu avais fait une moue appuyée puis tu
t’étais souri. Un drôle de sourire carnassier avec du rouge sur l’émail
de tes dents. Plus tu te maquillais et plus tu étais pâle. Était-ce un
effet de mon imagination, ou le signe que devenir une madame te
vidait de ton sang ? En vérité j’avais peur pour toi, j’avais peur pour
nous, peur que tu m’abandonnes au profit de ta nouvelle famille. La
naissance de mes frères dissipa mes craintes. Tu avais les gestes sûrs
d’une chatte avec sa portée, le bonheur avait élu domicile dans la
maison blanche de Nieul, se le dira-t-on assez ? Rien ne nous serait
arrivé de grave si nous étions restés chez les Paré, à l’abri du monde
et de ses dangers. Notre famille n’aurait pas volé en éclats. J’ai envie
de le croire. Et papa, aurait-il eu l’idée de glisser dans sa bouche le
canon de son fusil ?

Tu as mis la radio. « Avec le temps… Avec le temps va, tout s’en


va. »
Les paysages défilent devant nos yeux, se dénudent et
s’aplatissent. Immensité des vergers en dormance. Des hommes et
des femmes armés de sécateurs préparent le printemps. D’autres
consolident les palissages, grattent, traitent, plantent, bouturent,
brûlent les feuilles mortes, coupent les vieux bois des cassissiers. Les
troncs des pêchers ont été badigeonnés d’argile blanche. Les arbres
les plus fragiles disparaissent sous leurs voiles d’hivernage.
Impression de longer des champs de bataille peuplés de spectres.
« Avec le temps… on oublie le visage et l’on oublie la voix. »
— Vraiment, petite maman, tu as oublié où je suis né ?
— Vraiment, mon grand.
Je te raconterai plus tard ce que m’a confié Betty. Tu prends tes
aises. Tu te recoiffes dans le miroir de courtoisie. On est dans un
film de Scola ou de Dino Rizzi. Mieux que ça : on est dans notre vie.
Lina dans sa vie, moi dans ma vie, et soudain c’est la même vie. Tu
baisses le rabat, à cause de la lumière. Tu veux être belle et reposée
pour ton entrée à Nice. Nissa la bella, c’est toi.

La route étire notre histoire. Je me souviens de ces jeudis après-


midi où nous avions un château rien que pour nous. Je n’y suis
jamais retourné. Il ne serait pas aussi beau que dans mes rêves. Ta
société de vins s’appelait Alexis Lichine, et je cherchais vainement
dans les traits de ton patron les yeux bridés d’un Chinois. Il t’avait
confié l’accueil dans une galerie de peinture au château Lascombes,
une de ses propriétés à Margaux. Je déambule dans les pièces
immenses aux parquets luisants, avec accrochés au mur des portraits
de personnages sévères, des chevaliers, des images d’incendies dans
la lande, de flammes orange, de chuchotis des visiteurs qui se
retrouvaient en quelques pas dans l’intimité d’un chai à déguster
l’excellente cuvée 1966. Je me souviens aussi d’un après-midi dans
une gentilhommière du Bordelais, un vaste jardin entouré d’une
allée de graviers. La maîtresse des lieux s’appelait Lina comme toi.
J’ignore pourquoi elle nous avait conviés. Elle avait une longue
chevelure brune attachée en queue-de-cheval, des pantalons
moulants d’écuyère et de fines bottes au cuir ridé. J’avais enfourché
un vélo de femme bien trop grand pour moi, et je riais en fonçant
sur les cailloux blancs qui crissaient, l’allure toute déhanchée. On
était chez les riches, on disait « les richards ». Nous ne sommes
jamais revenus. Dans les expressions silencieuses de ton amie je le
sentais : nous n’étions pas à notre place. « Comment peux-tu te
rappeler tous ces détails ? » répète Lina. Te regarder m’inspire. Je
retrouve ma mémoire de drôle d’oiseau. Tout revient. Je te disais,
« pour rire je serais le châtelain et toi la châtelaine ». Je t’entraînais
dans mes jeux, tu étais ma belle épouse. J’avais vingt ans quand j’ai
pu voir Le souffle au cœur dans un cinéma des allées de Tourny, on
annonçait une reprise du film de Louis Malle. Dès les premières
images, j’avais compris ta hantise d’autrefois. La complicité du
garçon et de sa mère, leur liberté, leurs jeux si peu innocents, la
beauté flamboyante de cette femme — et je n’ai plus jamais regardé
Lea Massari qu’en mère incestueuse —, chaque scène me ramenait à
nous. Des semaines entières le même rêve m’a hanté. Une ambiance
de pénombre. Seuls brillaient nos corps, baignés de ce halo cuivré
qui pénètre les églises, au moment des fêtes, quand une auréole
illumine les visages des saints, de la Vierge et du Christ. Je n’avais
de cesse de te poursuivre jusque dans ton lit. Tu protestais, tu me
repoussais. Tu finissais toujours par céder. Ça se passait au château
Lascombes, dans la chambre de la Reine, ça se passait n’importe où,
chez nous, dans la chapelle de la place des Martyrs-de-la-Résistance,
sous l’œil égrillard d’un ange proxénète, chez Mamie qui poussait
des cris horrifiés en nous traitant de dégénérés, qui nous chassait à
coups de balai, on dévalait les escaliers quatre à quatre en riant. Ça
se passait dans notre appartement tout neuf de la cité du Grand-Parc
où Michel Signorelli vint abréger mes fantasmes.
Tu ne réagis pas.
Tu t’es rendormie.
11

Les jeux de lumière à travers les nuages adoucissent les traits de


ton visage. Je te revois exactement telle que tu étais dans mon
enfance. On avait pris notre envol dans la cité du Grand-Parc, loin
de Mamie, de Paul, de Dieu et de la mort. On vivait tous les deux.
Les dieux c’était nous. Je me suis mis à courir vers toi. Mon cartable
à lanières brinquebale dans mon dos. Je cours de plus en plus vite.
Je t’ai reconnue de loin. Toi aussi tu m’as vu. Tu me souris les bras
grands ouverts. Une avenue nous sépare, remplie d’autos qui filent.
Que se passe-t-il ? Tu as stoppé brutalement. Tu portes les mains à
ton visage. Une auto a pilé devant moi, puis une autre. Mes jambes
nues entre les pare-chocs étincelants, le souffle des moteurs enragés,
l’odeur du caoutchouc brûlé, des freins écrasés. Un miracle,
prétendra Mamie. Je voulais seulement que tu me serres dans tes
bras.
D’autres scènes surgissent dans le désordre pendant que la route
nous emporte vers Nice. Cette fois c’est toi qui cours à perdre
haleine sur une plage immense de l’Atlantique. La Pointe espagnole.
De grands panneaux préviennent. Baignade dangereuse. Courants
violents. Si violents qu’ils peuvent emporter les nageurs. On y va
quand même avec un pincement d’excitation. Braver les interdits. La
mer nous appartient, la grosse mer. Le fracas des rouleaux. L’Océan
déchaîné qui aboie. Quand on arrive à la Pointe, depuis le sommet
de la dune qui embaume le fenouil sauvage, on voit bouillonner les
courants. Ils dessinent des cicatrices à la surface de l’eau. Je nage à
la poursuite de ma planchette de surf qui s’est éloignée. Je dérive.
Je ne m’en suis pas aperçu. C’est d’abord mon père qui a réagi. Il a
sprinté sur la plage jusqu’à l’eau. Un plongeon et le voilà qui nage à
ma rencontre. La houle avale ses paroles. Je ne sens pas le danger.
Je ne suis pas essoufflé. Je te vois au loin qui t’effondres en état de
choc. Je garde mon sang-froid. Je suis rentré sain et sauf grâce à
papa. Tu es hors de toi. Tu as eu si peur. Tu me traites de petit con.
Tu as cru mourir.
Il faudrait essayer des manières plus douces de s’aimer.
12

Les paysages ocre ont succédé aux plaines profondes de la


Drôme. Ambiance de Colorado. Nous approchons. Tu viens de te
réveiller. Tu ne dis rien. Tu reconnais ces grands ciels, cette lumière
blanche. La succession des combes, des éperons de calcaire, des
pacages encore maigres, là-haut.
— Comment ?
Tu me parles mais le bruit du moteur couvre ta voix, et aussi la
radio que j’éteins à regret, j’attends que la chanson finisse,
Lavilliers, « petit, tu sais pas jouer aux billes ».
— Que dis-tu, maman ?
J’ai bien entendu.
Tu me cherches de ton regard incertain. Je t’entends répéter :
— Moshé, tu es revenu ?
Je devrais te dire que je ne suis pas Moshé.
Est-ce que je lui ressemble ?
Longtemps j’ai cherché à composer son visage en décomposant le
mien. Je retirais ce qui t’appartenait, la rondeur du menton et des
joues, le front plat, pour ne retenir que les traits inconnus, les
fossettes, mon nez en arête, cabossé au milieu, et même le défaut de
prononciation qui me fait siffler les s.
J’ai pris l’air étonné.
— Moshé ?
— Où étais-tu passé depuis tout ce temps ? C’est le petit qui va
être heureux. Il t’a tellement réclamé. Je ne savais plus quoi lui
répondre. Je t’ai appelé au Maroc, mais impossible de t’avoir.
Je ne voulais pas en entendre plus.
— Maman, je ne suis pas Moshé, je suis ton fils.
Est-ce seulement la vue qui te lâche ?
Tu fais non de la tête.
— Qu’est-ce que tu me racontes ? Je sais bien qui tu es. Tu es
Moshé. C’est simple. Un œil me dit que tu es mon fils. L’autre œil
me dit que tu es Moshé.
Tu ris. Je n’aime pas ton rire.
À travers la vitre, il y a des champs, des haies, des chevaux en
liberté, des poulains avec leur mère. Tu vois encore des daims.

On n’est plus à une heure près. J’ai suivi les petites routes de
montagne et, à force de tournis, on s’est retrouvés sur la petite place
d’Ascros. Tes narines se sont mises à palpiter. Tu as juste dit « oh,
Ascros », en plaquant tes deux mains contre ta poitrine. Tu as
reconnu les ruelles, leurs escaliers pentus qui débouchent sur
d’autres ruelles. Tu m’indiques une route plus large qui mène aux
chemins de pâture. Tu as l’impression que rien n’a changé. Qu’il
suffirait d’attendre un instant pour te voir apparaître sur la place
centrale, aujourd’hui marchant au bras d’hier.
— Tu es venu ici une fois, Moshé. Tu as collé ton oreille contre
mon ventre. Tu m’as rassurée. Tu étais sûr que tout se passerait
bien. Tu m’avais recommandée à un de tes amis accoucheurs, si
jamais tu ne rentrais pas du Maroc à temps.
Je renonce à te redire que je ne suis pas Moshé.
Peut-être qu’à ce moment précis je suis Moshé.
Je sais pourquoi tu n’as pas vieilli.
Tu as dix-sept ans.

Peut-on avoir plusieurs fois dix-sept ans ? Je te vois soudain


emplie d’espérance. La vie s’ouvre à toi comme ces lieux parfumés
de thym et d’herbes sauvages. On s’est installés au soleil, à la
terrasse de l’unique café. Une partie de pétanque est en cours. Des
voix d’hommes couvrent les nôtres, des cris passionnés, et aussi
l’éclat sec des boules qui se percutent. Tu viens d’ouvrir ton sac à
main. D’une poche dont seules les femmes ont le secret, tu as extrait
une photographie d’un autre âge aux rebords crénelés.
— Je l’ai gardée avec moi, tu vois, je ne t’ai pas oublié.
Tu me la tends d’une main impérieuse. La photo est à peine plus
grande qu’un timbre-poste. Un jeune homme assis sur un rocher
sous le ciel nu. Il porte un pull-over ras-du-cou. Ce qui saute aux
yeux, c’est son sourire. Un sourire lèvres serrées, un sourire de
sphinx. Ce sourire, je l’ai reconnu il y a quelques années, quand j’ai
vu Moshé pour la dernière fois. La mort était déjà à l’œuvre sur son
visage décharné. Mais dès qu’il m’a aperçu, il m’a offert ce sourire
intact. Maintenant tu me le redonnes. Je tiens mon père dans ma
main. Tes paupières lourdes et carminées s’ouvrent en grand. Tu
murmures : « Fini la comédie, j’ai tant de choses à te raconter. Tu
sais, Moshé, quand on s’est connus on ne se connaissait pas, c’est
aussi simple que ça ! Je ne suis jamais allée au Maroc, jamais. Ni en
Tunisie. Tu étais mon roc, mon Maroc et Michel ma Tunisie. »
Ton regard se trouble, se change en eau.
À présent c’est toi qui parles, petite maman qui me confonds
avec le premier homme que tu as aimé. La vie joue les
prolongations. Elle s’immobilise pour donner leur chance aux mots,
qu’ils prennent toute leur place.
Tu as commandé un Americano, des petites olives de Nice, les
meilleures, dis-tu.
Tu demandes une paille, aussi.
Au serveur, peut-être le petit-fils de la bergère qui t’aimait jadis,
j’ai dit « pareil ».
Tout pareil que toi.
Je me demande ce que dirait Rivka si elle nous voyait.
Je me demande si Rivka a vraiment existé, ou si je l’ai inventée
pour qu’elle réveille en moi l’enfant juif.

Un chat passe, il se frotte à tes chevilles.


Ta voix reprend.
— C’était beau, notre rencontre, Moshé.
Je retrouve la candeur de ton regard, la tendresse au fond de tes
yeux, l’innocence, tout ce qui passait sur les photos de ta jeunesse,
avant que la vie ne se cabre et ne te jette à terre. Cette candeur je ne
l’ai revue que par éclipses, plus tard, quand tu es devenue madame
Signorelli et que tu as pris possession de la maison de Nieul, maman
de trois garçons, sans compter la chatte blanche aux taches rouille
qu’on avait adoptée dans l’euphorie. Madame Signorelli, bonne
cliente du Temps perdu et de ses vêtements excentriques.
« Moshé, tu ne sais pas qui je suis, d’où je viens. Nous étions une
famille dans la campagne charentaise. Nous avions une ferme à
Condéon. Je te dis les noms de mon enfance. Condéon, Barbezieux,
Saint-Sicaire, loin, très loin de tes racines berbères. J’avais mes deux
grands frères, j’avais surtout un père et une mère. Maman une
femme de la ville, infirmière-major au sanatorium de Condéon. Papa
un paysan fils de paysans. Il avait connu ma mère en livrant le lait
au sana. Je suis née à Angoulême, la ville du célèbre papier vélin
qu’on fabriquait autrefois sur la peau des veaux morts. Nous vivions
heureux dans les odeurs de ferme, de lait et de fleurs. Mon père
chassait, un fin fusil, disaient les gens du pays.
Il chassait aussi les femmes.
Je m’attarde un peu sur ces jours, tu veux bien Moshé ?
Ces jours perdus.
La campagne c’est mon univers. La terre. L’odeur de la terre. Les
vaches, leurs veaux, la basse-cour. Les vaches avec leurs petits noms,
Rosette, Noiraude, Lilas. L’écureuil dans sa cage, qui s’épuise à
tourner sa roue. Les hommes restent de grands enfants aux jeux
cruels. C’est un petit monde. Je ne me lasse pas d’en faire le tour.
Armé de sa baratte, mon père est un magicien. Il change la crème du
lait en beurre. Le soir il vend la traite aux gens du village. On les
entend venir de loin. Leurs bidons tintent et s’entrechoquent. C’est
notre angélus. Les bêtes sont debout, paisibles. Le lait brille sous
l’ampoule. Papa plonge sa louche dans la marée blanche. Je
demande un litre pour nous. Maman m’a fait promettre d’y penser.
Le ventre du bidon, tiède comme un agneau.

Laisse-moi encore te raconter, Moshé.


Un printemps comme plus jamais après.
Derrière la maison, le pré en pente douce jusqu’au bosquet de
bambous. Je me vautre dans l’herbe fraîche. Allongée de tout mon
long, je me laisse descendre en « roule-barrique ». J’ai la tête qui
tourne. Les bras en croix, jambes ouvertes, je scrute le ciel. Le soleil
chauffe. Les herbes me chatouillent, picotent ma peau, les herbes
folles. Avec Jean-Jean, une bouteille d’eau à la main, on traque les
grillons. Leurs chants métalliques font vibrer l’air. Nos cigales à
nous. On verse quelques gouttes d’eau dans un trou. Doucement,
très doucement. Le glouglou de la bouteille. Parfois on fait pipi
dedans. Le grillon apparaît, couleur anthracite. Un chevalier en
armure. Le menton dans les mains, allongés par terre, on le regarde
ébahis. Le grillon s’est mis à remuer les pattes arrière. Il se
déshabille. Un vrai strip-tease. Il s’est débarrassé d’une fine pellicule
de peau translucide. On applaudit son numéro d’artiste. Dessous
apparaît une nouvelle robe, d’un violet très clair rehaussé par le
jaune tendre de ses ailes. Maintenant il ne bouge plus. La chaleur
intense transforme ses couleurs. Le violet devient noir.
C’est beau à voir, la mue d’un grillon.
Moshé, j’ai envie de te dire ce bonheur, à quoi il ressemblait.
Pêcher les grenouilles à l’étang avec un chiffon rouge, suivre les
escargots, la traînée d’argent qu’ils laissent derrière eux dans la
végétation couchée par la pluie. Le bonheur des bêtises, toutes ces
bêtises. Courir sur la margelle du puits, monter aux arbres, ou dans
la forêt sautiller sans tomber le long des troncs abattus pareils à des
gisants. Faire bombance de champignons, de châtaignes, boire en
cachette au robinet des chais, et qu’on me retrouve endormie, saoule
comme une grive. Rechercher Rosette quand elle s’enfuyait pour
vêler seule dans les bois, loin des hommes, sur un lit de mousse.
Nourrir un oisillon tombé du nid, avec de la mie de pain trempée
dans le lait de Lilas. Tirer à la fronde sur les boîtes de conserve avec
mes frères. Quelles belles frondes nous fabriquions ! Paul et Marc
volaient une pièce d’un franc dans le porte-monnaie de maman. Ils
achetaient de l’élastique carré à l’économat, repéraient dans les
yeuses ou les acacias des branches en Y qu’ils cassaient à la
machette. Ils écorçaient le manche, l’entouraient de caoutchouc
prélevé dans une vieille chambre à air, une tresse noire bien tendue.
Des cailloux en guise de joujoux. Ce n’est pas fini. J’allais oublier les
visions de la nuit, hérissons, loirs, hermines, trous de sangliers dans
les grillages, hennissements du vieux cheval, longs aboiements des
chiens. Et les bruits du jour, le tracteur Petit Gris de mon père avec
son moteur américain, le marteau du maréchal-ferrant, les cloches
de midi, la scie à bois dans les collines, les oreilles des chevreuils, la
vie partout.
L’hiver je frappais à la maison de Gladys, la femme du métayer.
Ses tâches terminées, elle tricotait au coin du feu. De la panière
posée à ses pieds montaient des fils de couleur. On aurait cru des
serpents hypnotisés, ou un tour de prestidigitateur. Elle m’apprend
le tricot, maille à l’endroit, maille à l’envers. Surtout bien serrer les
mailles pour que la laine ne fiche pas le camp entre les aiguilles. De
ses doigts agiles et sûrs naît une écharpe bariolée pour Miguel son
mari, pour mon père, ils auront chaud les matins de chasse ; naît un
pull-over marron et beige aux allures de gâteau marbré,
emmanchures, col, boutonnières, tout est d’équerre. Les aiguilles,
leur petite musique de fer. Gladys, besicles au nez, sourire cousu
main. Je me demande où est passé ce sourire, s’il vit quelque part
sur un autre visage. »
13

Le serveur du vieux café d’Ascros nous couve du regard. Ici, dit-


il, on aime bien voir des « estrangers ». À cette époque il en monte
moins. Un homme vêtu d’une cape de berger en grosse laine fait
sensation en traversant la place avec son âne lourdement bâté. Le
petit peuple du village s’agglutine au seuil des maisons. Des fenêtres
s’ouvrent. Des cris de joie. Les prémices de Noël. Même les boulistes
négligent le cochonnet en bois. L’animal porte des sacs remplis de
lavande et de pots de miel que l’homme vend pour une association
de malvoyants. J’ai envie de te taquiner. Tu devrais essayer ce miel
pour soigner ta diplopie. Toi Lina tu ne prêtes guère attention aux
enfants qui entourent le petit âne. Et si le bonhomme à la cape
ressemblait à ton ami Pierrot ? Se pourrait-il que ce soit lui, sorti du
tunnel des années ? Rien ne te distrait. Tu déroules le fil d’une autre
histoire.

« Moshé, connais-tu les épaules d’un père quand il te hisse sur le


toit du monde ? C’est une habitude entre nous. Pas besoin de parler.
Dès que l’horizon s’alourdit de nuages, que pointe l’orage, ho hisse
de ses bras d’athlète de foire il me cale tout là-haut “Viens ici, tu
verras Montmartre.” Les éclairs zèbrent le ciel. Je m’agrippe de
toutes mes forces à son front. Mon père avance jusque sur la
terrasse. La vue est dégagée, le spectacle peut commencer. Les
éclairs brillent. Des épées de lumière. Ils font des zigzags. C’est
mieux que leur Star Wars, crois-moi. Les grondements laissent place
à des claquements secs. J’aime l’orage vu de ses épaules. Il tient
fermement mes jambes, ses bras serrés contre mes chevilles. Maman
dit que les anges jouent aux boules. “Non”, répond papa. Le
tonnerre c’est la guerre. Après vient la pluie. Une grosse pluie qui
engorge les gouttières, fait sortir les escargots avec leurs petites
billes noires au bout des cornes. J’attends cet instant où le vacarme
s’estompe. L’air devient cristallin. Une lumière pure baigne la ferme
et les champs. Au-dessus de nos têtes, un arc-en-ciel sur une toile
gris-bleu. L’odeur de la terre mouillée. Les oiseaux se trempent dans
les flaques. L’herbe et les fleurs se redressent. L’argent des fils
d’araignée, dans le soleil. La campagne, mon royaume. Tu vois,
Moshé, depuis toutes ces années, à chaque orage je cherche les
épaules de mon père. À chaque orage je grelotte.
À quand remonte le début de la fin ? C’est facile, 1950, un
chiffre rond. Notre mère nous a réunis, les quatre enfants. Vous
devez maintenant étudier normalement. En septembre, il vous
faudra la ville. Cette maison va rentrer en cartons. Vous verrez, nous
serons heureux à Barbezieux. Je me suis réfugiée dans les bras de
mon père. Au moins je ne vais pas le perdre, lui et ses joues qui
piquent. Son odeur de tabac et de cuir. Barbezieux. Je prends cette
ville en grippe. Papa aura son magasin de chasse et de pêche,
maman sa maroquinerie. Je ne veux pas entendre la suite. J’ignore
qu’il y aura Jacqueline, mon amie, ma douce des jours tristes, ma
chérie, ma cocotte. On s’aime depuis ce temps. La lune éclaire la
cour boueuse de la ferme. Je suis en chemise de nuit dans ma
chambre. Les coassements des grenouilles me parviennent de la
mare. Un hanneton hébété frôle la fenêtre. Je ne veux rien oublier
d’ici. »

Jamais tu ne m’avais parlé ainsi. Je suis suspendu à tes lèvres.


L’homme à la cape de laine a disparu avec son âne et un essaim
d’enfants. J’aimerais que tu me racontes ton séjour ancien ici, à
Ascros.
Ta voix insiste : « Tu comprends, Moshé ? »
Je hoche la tête.

« Comme toi, dis-tu, je viens de l’exil. On n’a pas passé de


frontière, pas changé de pays ni de langue. Encore qu’une petite
paysanne comme moi, ça détonne au milieu des gens bien mis de la
ville. Gros sanglots, gros sabots. J’ai sept ans. Fini de rire. Chaque
respiration est un soupir. Je suis un oiseau pris au piège, entré dans
une maison par inadvertance, qui se cogne aux vitres pour retrouver
sa liberté. Tout est devenu exigu autour de moi. L’horizon, ce sont
des murs et des toits, des rues encombrées d’autos, des boutiques. À
quoi bon de larges fenêtres si on doit se casser le nez sur une
impasse ?
Même les orages sont tristes. Et je n’ai encore rien vu. Trois ans
ont passé. L’orage le plus violent éclate quand maman une nouvelle
fois nous réunit pour nous dire votre père et moi c’est fini. Je vais
habiter dans un appartement sur le champ de foire avec Paul. Toi
Lina, tu iras en pension à Cognac. Un foyer de jeunes filles. Ils
veulent bien te prendre en cours d’année. Tu n’as pas à te plaindre.
Marc a devancé l’appel. Il partira soldat à Madagascar. Il n’a peur de
rien, Marc, avec ses grands yeux à fleur de tête, leur fixité
dérangeante. Quant à Jean-Jean, direction le petit séminaire. Je ne
veux pas vous entendre. Votre père, vous le verrez à l’armurerie. Il
aura son logement au-dessus. Papa où est-il ? Nulle part. Marc a
déjà quitté la maison sans un au revoir. Paul et Jean-Jean se sont
réfugiés dans les bras de maman. Plus de place pour mon chagrin. Je
suis montée me coucher sans manger, les mains jointes entre les
genoux, recroquevillée, en chien de fusil. Est-ce notre faute si nos
parents se séparent, est-ce ma faute ?
Je rêve que demain tout sera comme avant.
Je rêve.
Les années passent et plus rien ne sera jamais pareil.
Adieu monts et merveilles. Caresses de mon père, sourire de ma
mère, jus de la treille.
Adieu insouciance, légèreté, sensations de vacances. Adieu
Gladys et Miguel, adieu la chance et l’enfance. Reste Jacqueline.
Pourtant, Moshé, le pire est à venir. Non, le pire ce n’est pas toi.
C’est une date, le 16 août 1958. Un an avant notre rencontre. Deux
ans avant la naissance de notre garçon. 16 août 1958. Votre père est
parti. C’est la voix blanche de ma mère. Parti où ? À Madagascar.
Rejoindre votre frère. Il reviendra ? Non. C’est fini.
Maison en cartons, encore. On repart avec larmes et bagages.
Direction Bordeaux-gare Saint-Jean. Pas beaucoup d’argent. Votre
père enverra un mandat quand il aura une situation. Un drôle de
type votre père. La vie tremble. J’ai quinze ans. Me voici perdue
dans le grand Bordeaux. Tu seras mon soleil, Moshé. Pour l’instant
c’est la nuit, la fin du paradis. Plus d’épaules, plus de ma chérie.
Dans mon lit je revois mon père la veille de son départ, de sa
disparition.
Combien j’ai perdu d’hommes dans ma vie ? Mon père. Mes
frères. Toi, Moshé.
Et toi. »
— Moi ?
Lina a pris mes mains dans les siennes. J’ai écarté in extremis la
coupelle d’olives.
— Toi mon fils, je sais que tu écoutes, alors oui, toi. Je sais que
tu n’es pas Moshé, j’ai toute ma tête, rassure-toi, mais c’est à lui que
je parle, je continue. Je ne veux pas perdre le fil.
Le serveur n’ose plus s’approcher de notre table.
Je lui fais signe qu’il peut apporter nos consommations.
— Continue, petite maman.

« Le 15 mai 1958, j’ai rejoint mon père au magasin. J’avais


l’habitude de le retrouver là. Il me montrait les plombs, les
cartouches, les amorces, les gibecières, ses petits lapins empaillés
dans la vitrine, leur pelage doux et froid. Je ne me doutais de rien.
Ce jour-là il m’a regardée gravement. Un regard qui disait je t’aime,
je croyais. Il a pris ma taille entre ses deux grosses mains. Pouce
contre pouce, index contre index, il en fait le tour sans peine. Je me
suis posée sur ses genoux, pareil qu’autrefois à la campagne, quand
je m’endormais contre lui devant la cheminée. Il m’a câlinée. J’ai
senti sa chaleur. Jamais je n’ai retrouvé cette chaleur-là, Moshé. Ni
avec toi ni avec aucun homme. Elle a disparu avec lui. Il est parti
avec son odeur, ses baisers. Avec mes frissons dans le cou. Parti sans
me dire au revoir. J’en tremble encore, toute vieille que je suis. On
redéménage. Me voici dans le Bordeaux sombre et froid de mon
adolescence. J’attends quelque chose, j’attends quelqu’un. Je serais
bien en peine de dire qui ou quoi. Fille de divorcés. Il paraît qu’on
est foutus. Ma mère est devenue institutrice à l’Assomption. Un
repaire de soutanes et de cornettes. Les mandats n’arrivent pas. Le
soir, elle prend du travail en plus, se crève les yeux dans un cagibi
rempli de livres, ça sent le papier neuf, la colle, les fournitures, le
renfermé, la solitude. Je la rejoins dans cette pièce borgne après le
lycée. On revoit les verbes irréguliers, les temps du français, je récite
“partir” au futur, demain je partirai. Je ne sais, sur son visage, ce
qui l’emporte de la tristesse, de la sévérité ou de la colère ressassée
que les prières n’effacent pas. Vers huit heures, une sœur que
j’appelle ma mère dépose deux bols de soupe fumante, une compote
de pommes, quelques biscuits ramollis. La sœur porte une alliance à
la main gauche. Elle est mariée avec Dieu. C’est un sacré polygame,
Dieu.

Je suis en première à Notre-Dame. L’an prochain j’aurai mon


bac. Plus tard je serai médecin. Je soignerai les cœurs. Je me suis
renseignée. Ce sont de longues études mais je suis décidée. Au Parc
bordelais, je retrouve des airs de campagne au beau milieu de la
ville. Le matin je quitte la rue Neuve pour remonter le cours Alsace-
Lorraine, la rue Sainte-Catherine et ses belles devantures, le cours de
l’Intendance, la place Gambetta. Je ramasse les feuilles rousses des
marronniers que je fais sécher entre les pages de mes manuels.
Quand j’ai le temps après l’école, je m’aventure rue Porte-Dijeaux.
Tout est beau, grand, cossu. À l’angle de la rue Vital-Carles, j’ai
repéré la vitrine en bois peint du libraire Mollat. J’observe les gens
qui entrent, leurs gestes précautionneux. Une communion
silencieuse. Je meurs d’envie d’acheter un livre. Sur les conseils d’un
vendeur, je suis ressortie avec L’écume des jours. Il date de 1943,
l’année de ma naissance. La prochaine fois, j’achèterai des poèmes
d’Aragon. Je voudrais être cardiologue, mais aussi poète et peintre.
Je rêve. Joies simples, vie compliquée.
Les garçons, je les vois venir de loin. Je ne suis pas si belle, mais
je suis pulpeuse et pas farouche. Je rêve d’amour idéal, de baisers
sans la langue, de main dans la main romantiques. Les surboums
dans les caves du Vieux-Bordeaux attirent des jeunes dans le vent
pour qui flirter est un jeu sans danger. Dans le regard de ma mère je
suis sale. Depuis mes douze ans et ce premier sang entre mes
cuisses, je la dégoûte. Quand je lui ai dit affolée que je saignais, elle
m’a balancé un morceau de tissu-éponge sans croiser mon regard.
De ce jour elle ne m’a plus souri. Mes douleurs et mes doutes, elle
les a balayés d’un silence de pierre. Tout ce que j’attendais de
maman, je l’ai appris par mes amies et les mères de mes amies. Des
questions, j’en avais en pagaille. Pourquoi les filles ont-elles des
règles ? Pourquoi cela fait-il si mal ? Comment fait-on un bébé ? À
quel âge peut-on en avoir un ? Par où entre-t-il ? Et par où sort-il ?
Est-ce que c’est douloureux ? C’est quoi, faire l’amour ? Ma mère
tord le nez. Elle m’a fait jurer d’éviter les garçons. De changer de
trottoir plutôt que de les croiser dans la rue. Jure-le ! C’est ce que
lui a appris sa propre mère. Elle a bien fini par faire quatre enfants,
mais inutile de me montrer insolente. La vérité est que je ne sais
rien de rien et que j’ai peur quand je descends dans une cave
remplie de jazz et de liberté.
La terrasse du Régent. C’est la fin de l’été 1959. Tu es là, Moshé.
Tu es attablé avec deux amis, pareil que nous à présent dans ce
charmant café d’Ascros. Vous parlez du Maroc, de vos études et, à
voix basse, des filles qui vous plaisent. Vous avez la peau mate, des
cheveux coupés ras qui ne demandent qu’à friser. Surtout les tiens.
Je te regarde. Je ne peux détacher mon regard de ton visage. Je suis
fascinée. À l’intérieur de moi se déclenche un orage plus fort que
tous les orages de Saint-Sicaire. J’aurai bientôt dix-sept ans. Un
sentiment naît qui ne dit pas encore son nom. Je sais que c’est toi.
Mon cœur te réclame, ma peau, mes mains. »
À ce moment j’ai voulu dire à Lina que ça me gênait, ses mots
qui ne m’étaient pas destinés. Elle a fait la sourde oreille, ou alors
elle n’a rien entendu. Les vainqueurs de la partie de boules offraient
une tournée.

« Tu es mince, Moshé, presque maigre. Bien plus grand que mon


mètre cinquante-neuf. Tu flottes dans tes vêtements. À vingt-trois
ans, tu vas entamer ta troisième année de médecine. Avec tes amis
vous partagez un appartement place de la Victoire. Je suis ignare.
J’ai peur que tu t’en aperçoives. Pourquoi t’encombrer d’une gamine
qui suce encore son pouce, quand il lui manque l’homme de sa vie,
encore plus loin sur le planisphère, au milieu de l’océan Indien, des
crocodiles et des requins. Pourtant je t’intéresse. Tes fossettes se
creusent quand tu poses tes yeux charbon sur moi. Moshé, je t’ai
aimé si fort. Je sais que tu te souviens. Tout est allé très vite. En
faisant de moi une femme, tu as fait de moi une mère. C’est venu
sans heurt. J’ai mué à la manière du grillon dans la prairie. Sur ta
peau courent des paysages inconnus. Sur ta peau, des montagnes,
des déserts, des dunes, la mer, des relents de jasmin et d’argan, des
étoffes, des chants lancinants venus d’une langue sucrée, des ciels
d’étoiles, l’ivresse de l’ailleurs. Il y a tout ce que ne savent pas dire
mes dix-sept ans, tout ce que je saurais dire à présent. Personne ne
me le demande. D’abord je n’y ai pas cru. Un enfant, mais où
trouverait-il une place, je suis si petite ? C’est ce que j’ai demandé à
ma mère quand elle m’a traînée chez le gynécologue. Je n’en avais
jamais vu. Il m’a reçu en blouse blanche. Une voix chaude et
rassurante. Des gestes rodés. Il a enfilé un gant qu’il a trempé dans
un gel transparent. Il a appuyé sur mon ventre avec une main
écartée. De l’autre, il fouille à l’intérieur de moi, une fouille à corps.
Il me vérifie comme on s’assure qu’un coffre-fort n’a pas été
fracturé. J’ai coupé ma respiration. Je voudrais crier, me sauver. Un
drôle de mot, se sauver. Ma mère ne m’a pas dit tout ce qu’il pouvait
signifier. Je suis prisonnière, à demi nue sur cette table d’examen
pendant que le médecin me parle gentiment. “Vous êtes enceinte de
deux mois.” Je m’agrippe à la table. Mes pieds écrasent les étriers
métalliques. La voix, ferme soudain. « Rhabillez-vous. » Ma mère
paye. Nous voilà dehors.
Enceinte ? Je suis enceinte. Je vais fêter mes dix-sept ans le mois
prochain. Une fois encore, papa ne sera pas là. Ce sera la troisième
année sans lui. Penserait-il lui aussi que je suis une traînée ? Je n’ai
fait qu’aimer. Que t’aimer, Moshé. Tu rêves de la France, tu aimes sa
langue et ses filles, je vais te donner un enfant français qui te
ressemblera et ce sera un garçon, il ne peut en être autrement. Nous
marchons en silence dans la rue. Noël approche. Bordeaux scintille.
Il fait froid. D’habitude je me serre contre maman quand on marche
côte à côte. On achète l’âne et le bœuf de la crèche, l’enfant Jésus
qu’on dépose seulement le 24 décembre à minuit, on découpe des
étoiles dans du papier doré. À présent elle se tient à l’écart. Elle me
laisse aller devant. Son regard dans mon dos. Mes jambes me
soutiennent à peine. J’ai peur de tomber. J’ai envie de tomber.
Parfois je me retourne. Maman avance tête baissée. Le plus froid,
c’est son silence. Elle dit « à gauche, à droite, attends ». Des ordres
secs. On ne rentre pas à la maison. Ce n’est pas le chemin. Place
Pey-Berland, elle me dépasse sans un mot. Je la suis à travers les
petites rues mal famées, des rues noires et crasseuses, remplies
d’hôtels borgnes. “Des filles de joie”, lance-t-elle d’un ton revêche.
Une prière sur ses lèvres sèches : Ô Vierge sainte conçue sans péché.
Odeurs nauséabondes. Poubelles éventrées par les chats errants.
Bordeaux, décembre 1959. Je voudrais m’accrocher au bras de ma
mère mais elle se dégage et fonce. Tu vas trop vite, maman. Elle
poursuit l’inventaire des ruses et des actions de grâce, il faudra voir
le curé de l’Assomption, il sera de bon conseil, et le père supérieur
de Tivoli, ils auront une idée pour nous sortir de ce guêpier. Elle
parle de moi à la troisième personne, elle parle de moi comme de
personne. Elle dit : “Ma fille mettra des gaines. Rien ne doit
dépasser. Je ne veux pas qu’on la voie, avec cette bedaine
provocante. C’est tellement dégoûtant. Je n’ai pas mérité ça !” Je lui
rappelle que je suis là, que je l’écoute. “Après, poursuit-elle, on
verra bien qui veut la prendre loin d’ici, le temps que ça se tasse. Il
faudra consulter aussi le prieur de Saint-Bruno, un homme avisé.
Des bâtards, il en a placé plus d’un, et dans de bonnes familles. Tu
pourrais être accueillie dans une institution religieuse, un couvent à
l’écart, dans la campagne. On te trouvera une besogne à la lingerie.
Et ton petit, il sera facile de le caser. Tant de femmes ne connaissent
pas cette bénédiction de pouvoir enfanter. Le monde est mal fait. Il
faut que toi tu aies des chaleurs de lapine.” Nous marchons encore
plus vite. Le trottoir est une patinoire. Plusieurs fois je trébuche. Je
ne sais toujours pas où nous allons. Je préfère me taire. La silhouette
sombre de l’église Saint-Pierre se dresse devant nous, menaçante.
Dieu est amour. Maman a sonné à la sacristie. Un bruit de porte qui
grince. Une lumière blafarde. Une femme a ouvert. “Le père Antoine
peut-il nous recevoir ? C’est urgent.” La femme a disparu aussitôt.
On s’est assises sur un banc. Une odeur d’encens et de vin blanc.
Une soutane approche, une soutane noire fermée par des dizaines de
petits boutons nacrés. À l’intérieur, monsieur le curé. Plus maigre
qu’un chat de gouttière. Sa pomme d’Adam saute le long de sa gorge
quand il parle. Il me fait penser à Paul, en plus sévère, un Paul
qu’on aurait délesté de son cœur. Il pose ses yeux froids sur moi. Je
les baisse. Il écoute maman. Elle chuchote. Tout à l’heure, quand
elle l’a aperçu, son visage s’est illuminé. Elle a dit : “Père Antoine !”
À croire qu’elle avait vu le Messie en personne. Son fardeau s’est
allégé d’un coup. Puis ses traits se sont durcis. Ce qu’elle a dit après,
j’ai oublié. Si je m’en étais souvenue, je n’aurais pas eu la force de
vivre. L’oubli est une assurance-vie.
Des mots surnagent.
Péché. Faute. Mal. Coupable. Juif. Conversion. Adoption.
Coupable. Juif. Adoption.
Ils parlent comme si je n’étais pas là. D’ailleurs je ne suis pas là.
Je compte pour du beurre.
“Je connais des familles qui…”, marmonne le curé.
“On pourrait s’arranger dès maintenant”, renchérit ma mère, qui
parle toujours plus bas.
“S’ils le prennent dès la naissance, le péché sera moindre.”
“Je porte ma croix.”
“Vous ne méritez pas ce châtiment.”
“Je ne l’ai pas élevée dans le vice, mon père, croyez-moi.”
“Je vous crois, ma pauvre madame Labrie. Il lui faudra expier.
Une bonne leçon. Et placer l’enfant au plus vite.”
Je vais perdre connaissance. J’ignorais que, dans une sacristie,
on décidait du sort des poupons à naître. J’existe, vu que le père
Antoine me transperce du regard. Toi tu devras obéir à ta mère, dit
ce père qui n’est pas mon père. Ma mère, elle, lui obéira comme à
Dieu. Mon ventre est sous contrôle. La sacristie veille. Un silence.
Puis la litanie reprend.
Péché. Mal. Coupable. Juif. Adoption.
Le prêtre retombe chaque fois sur ses pattes noires. Sa pomme
d’Adam tressaute de plus belle. Jamais maman n’avait prononcé de
tels mots. Aucun ne figure dans les petits carnets de vocabulaire que
nous remplissons dans son cagibi de l’Assomption. Chou caillou
hibou genou. Rien de bien méchant au regard de ceux qui
transpercent maintenant mes oreilles. Ils ne sont écrits nulle part et
pourtant ils se gravent au fond de moi. Et ce mot-crachat prononcé
en grimaçant : juif.
On est ressorties de l’église par une porte dérobée, dans le
silence de la nuit. Je rase les murs. Le souffle haletant de ma mère,
derrière mon dos. Ses soupirs. Il faudra que j’aie l’air d’un sac. Avec
de longues robes unies qui affineront ma silhouette le plus
longtemps possible. Pas de motifs fantaisie, pas de tissus à fleurs,
pas de quoi être gaie. Ne ressembler à rien. »
14

Vers quatre heures de l’après-midi, la terrasse du café d’Ascros


s’est encore remplie d’habitués. Des vieux nous dévisagent et nous
font signe en levant leur verre. Des parties de belote s’engagent. On
a commandé autre chose à boire. Tu voudrais une Marie Brizard.
« Un alcool de vieille », dis-tu en pouffant. Tes habitudes
bordelaises. Le garçon est revenu dépité. Ils n’ont pas ça. Alors de la
gentiane, c’est doux la gentiane. Je t’accompagne. Les verres à
liqueur bleue ont atterri sur la table. Avec une poignée de chocolats
emballés dans du papier d’or, cadeau de la maison. Tu en as attrapé
un que tu examines d’un air rêveur.
— Mes parents n’étaient pas de vrais antisémites, Moshé,
j’aimerais que tu me croies.
La phrase est tombée sans prévenir. Quel rapport avec le
chocolat ? Tu suis ta pensée.
— Avant la guerre mon père et ma mère vivaient dans leur ferme
en Charente. À ma naissance, deux petits habitaient là.
— Tes frères ?
— Non, deux petits avec leurs parents, des juifs alsaciens. Les
enfants, c’était Eugène et Lola Klein. Ce n’étaient pas des prénoms
juifs. Ils avaient dû les changer. Les Klein sont devenus des amis.
Mes parents les ont cachés pendant plus de deux ans. Au village, les
gens savaient. Je crois qu’à la fin on a été dénoncés. Ils ont vraiment
eu chaud, tu sais. Tu te souviens, mon fils ?
Quand ça l’arrange, Lina me mêle à la conversation.
— Je n’étais pas né à cette époque, maman… De quoi veux-tu
que je me souvienne ?
— De la grande boîte de chocolats que nous recevions pour Noël,
à Caudéran. Mamie ouvrait le colis fébrilement. Elle regardait
l’adresse de l’expéditeur et s’écriait : un envoi des Klein ! Elle disait
toujours « les Klein » même si les parents étaient décédés. Eugène et
Lola pensaient toujours à nous.

Elle s’est tue. Un chien aboyait sur une terrasse voisine.


Le soleil a glissé derrière un sommet.
Tout d’un coup il fait froid.
— Tu vois, Moshé, mes parents n’étaient pas antisémites.
Tu me parles d’un champ à Condéon, après la guerre. Un trou au
milieu du champ, avec des galeries qui remontent vers les écuries, le
manège, le rond de voltige où ton père dressait les chevaux. C’est
par ces tunnels qu’ils passaient, les Klein. Pour se retrouver à l’abri,
cachés par les blés. Il y avait deux chambres souterraines, des
provisions, s’ils avaient dû rester plusieurs jours dans la planque. À
la Libération, ton père s’est toujours refusé à reboucher le trou. En
souvenir des Klein. J’y pense maintenant. Dans les boîtes de Noël,
les chocolats représentaient de belles têtes de pur-sang.

J’ai regardé ma montre. Nous avions prévu de nous promener à


Nice. Tu sembles repousser ce moment. Tu préfères marcher dans la
garrigue, au soleil. On a quitté à regret le café d’Ascros, ses joueurs
de cartes et ses boulistes. Maintenant tu emplis tes poumons d’air
vif. Tu avances d’un pas hésitant sur les petits chemins bordés de
murets en pierre sèche, la main agrippée à mon bras. Une chèvre à
robe cannelle t’accueille dans un pré en bêlant, les pattes avant
posées sur les rebords d’une vieille baignoire recyclée en abreuvoir.
Elle te regarde avec ses yeux fendus, deux grains de café. Au loin la
mer s’irise, une plaque de tôle ondulée. Tu es heureuse d’être là. Tu
me parles mais je me demande encore à qui tu parles. Le vent
emporte tes mots. Cette fois c’est à moi ton fils que tu t’adresses.
Oui, petite maman, j’ai prévenu Sylvie et les enfants. Ils nous
rejoindront demain. Tu as cueilli une branche de mimosa. Petits
pompons jaunes dans le bleu provocant du ciel. Je redécouvre sur
ton visage les taches de rousseur que je croyais disparues. J’avais
mal vu. Trop vite, de trop loin. Je ne t’ai pas regardée depuis tant
d’années.
Tu as dit « si on rentrait ». Tu n’as pas ajouté « chez nous » mais
je crois bien que j’ai entendu ces mots, pour les avoir tant espérés
autrefois, quand je n’avais pas pied dans ta tristesse. Avoir un
« chez-nous », comme au Grand-Parc, comme jadis ici, deux ou trois
jours à peine, dans la chambre d’une maternité, avant qu’on nous
sépare.
IV

On s’est laissés glisser


On s’est laissés glisser jusqu’à Nice. Une odeur d’huile chaude
empestait dans la voiture. Une révision s’imposait. Je verrais ça plus
tard. On ne disait plus rien, assommés par ces journées de route. La
nuit était tombée d’un coup. De minuscules étoiles scintillaient dans
le ciel lustré. J’avais réservé une deuxième chambre à la pension de
la rue Milton-Robbins. La patronne n’avait pas reloué la mienne. Tu
es montée te coucher sans dîner. J’essayais de réaliser ce qui
arrivait. Nous étions ensemble à Nice. Pour la première fois de notre
vie. La première fois depuis cinquante-sept ans, cinq mois et vingt-
trois jours.
Le lendemain tu t’es réveillée tôt. Tu voulais voir la mer, ses
petites vagues courtes et nonchalantes. Je t’ai rejointe sur la terrasse
du petit déjeuner. Des éclats dorés s’accrochaient à tes cheveux. La
lumière de Nice t’allait bien. Tu m’as paru jeune, maman. Le soleil
avait aboli le temps. Tu t’es mise à parler de tes années ici,
longtemps après ma naissance. Tu voulais retrouver ce que tu avais
à peine entrevu l’été de tes dix-sept ans, l’éblouissante chaleur de la
Côte, une vie qui n’existait nulle part ailleurs. La possibilité d’une
deuxième chance. Tu te souviens qu’en t’installant dans ton studio
du Mont-Boron, au début de l’an 2000, tu as commencé par trier tes
vêtements. Une pile pour ceux que tu gardais, une autre pour ceux
que tu donnais. Étaient réapparus ces habits de bohémienne que tu
affectionnais à l’époque du Temps perdu, les jupes étroites à la taille
qui se prolongeaient en larges jupons de dentelle et de volants
multicolores, les vestes à grosses manches bouffantes, moitié
velours, moitié tissu. Tu les as toutes enfilées devant ton grand
miroir ovale. Tu as dit adieu à tes trente ans, à tes quarante aussi.
Tu n’as conservé que deux ou trois parures, les plus spectaculaires,
celles qui faisaient se retourner les hommes dans la rue, et les
femmes aussi, autrefois à La Rochelle, devant ce mélange de Gitane
et d’Arlequin aspergé de Shalimar. À Nice tu avais changé de peau.
La plupart de ces vêtements, m’as-tu dit d’une voix détachée, tu les
as donnés à une amie infirmière. Après, elle les a confiés à sa fille
qui dirige une troupe de théâtre. J’aime cette idée que, certains
soirs, de jeunes comédiennes brûlent les planches avec un peu de toi
sur elles. Nous allions nous lever quand le docteur Novac est venu
nous saluer. Il a dit à Lina ce que je ne savais pas lui dire, qu’elle
était resplendissante et que j’avais beaucoup de chance.
On a marché jusqu’à la Promenade. Tu gardais un mauvais
souvenir de ta dernière baignade ici. Une méduse t’avait brûlée de
l’aine jusqu’au sein. Un coup de fouet mauve en travers du corps. La
blessure t’élança pendant de longs mois. Comme on approchait des
plages, un attroupement s’était formé à hauteur des Ponchettes. Des
camions de pompiers étaient garés en enfilade, gyrophares allumés.
Un cordon de sécurité interdisait tout accès. Un gardien de la paix
nous a fait signe de nous éloigner vers la pergola. « Une bombe de la
Deuxième Guerre, a lancé le policier. 250 kilos de TNT. Mieux vaut
ne pas être dans les parages si elle explose. » Nous sommes repartis
en direction du Negresco. Tu ne cessais de te retourner, comme si
les grues et les hommes-grenouilles allaient remonter autre chose
qu’un engin de mort. Les badauds de la Prom’ ont pris d’assaut les
marchands ambulants de socca. Les gens disent que depuis la
plantation de nouveaux palmiers, c’est plus beau qu’avant l’attentat.
On annonce des températures inhabituelles pour la saison. Tu
respires l’air de Nice. Le même air qu’il y a longtemps. L’air de tes
dix-sept ans. Un air lourd qui collait à la peau. Tu retrouves les
odeurs, les parfums mêlés d’huile d’olive et d’oignons grillés. Tu
penses que toi et moi on a un petit air de famille avec Nice. Un
énorme bateau s’éloigne du port. Un ferry à coque jaune en route
pour la Corse. Ton regard se détourne. Les pompiers et les plongeurs
sont repartis avec la bombe. Le danger est écarté. Reste l’azur bleu
intense, et dessus la tache flamboyante du ferry. On devrait se
débarrasser du crocodile une bonne fois. Betty Legrand le vendrait
un bon prix j’en suis sûr, avec une peau pareille. Tu as commencé
une phrase et tu l’as laissée en suspens comme le boomerang de
Sinh.

Je ne t’ai pas entendue tomber. Je regardais ailleurs. Tu as


disparu du paysage. Tu étais là et soudain tu n’y étais plus. Je t’ai
vue étendue sur le sol, ta chute n’a fait aucun bruit. J’ai voulu te
relever mais déjà le gardien de la paix se précipitait avec son
brassard rouge, suivi par deux pompiers qui rentraient à la caserne.
Tout a été si vite, je n’ai pas eu le temps d’avoir peur. Tu n’avais
plus beaucoup de pouls mais tu respirais faiblement. Les hommes
ont sorti une civière de leur camion et t’ont emmenée au son de leur
sirène. J’ai suivi le camion avec la voiture jusqu’à l’hôpital de
Cimiez, sur l’avenue Reine-Victoria. On croirait un hôtel de la Belle
Époque défendu par ses inévitables palmiers. J’ai trouvé une place
pour me garer.
« Je ferai comme si tu étais morte. »
La petite phrase m’attendait sur le parking.

Un interne a voulu me parler. C’était déjà le début de l’après-


midi. J’ai prévenu François et Jean sans trop les alarmer. Et aussi
Sylvie. Les fatigues du voyage, l’émotion de revoir Nice, ses troubles
de vision qui lui donnaient de violents maux de tête : les raisons du
malaise de notre mère étaient faciles à deviner. « Il y a eu un
problème mais tout est sous contrôle », a dit l’interne d’une voix
apaisante. Je suis resté assis. Il s’est penché vers moi comme on
s’adresse à un enfant. « Une réaction à l’iode. Sa tension est tombée
brutalement. Ne vous inquiétez pas. Elle se repose. — Je peux la
voir ? — Bien sûr. Ne soyez pas surpris par sa pâleur. » Il a répété :
« Tout est sous contrôle. » Il n’a pas prononcé le mot « coma ».
Lina disparaît sous les draps blancs. Un monitoring indique les
pulsations de son cœur, la pression dans ses artères. Elle dort. Son
visage s’est complètement relâché. Ses appareils auditifs sont bien
enfoncés dans ses oreilles. Ses paupières closes sont parcourues
d’ondes électriques. Je me demande si elle va les ouvrir pour voir
qui est là, si elle a senti ma présence. J’espère. Je me trompe. « Un
coma léger », m’a soufflé l’interne à la porte de ta chambre. J’avais
bien entendu ce qu’il ne m’avait pas dit. D’un ton insistant il a
ajouté : « Il ne faudra pas hésiter à lui parler, ça l’aidera à revenir. »
Je sais à quoi m’en tenir. Lina est partie loin. À moi de la
ramener parmi les vivants.
Je n’avais rien avalé depuis le matin. J’ai marché jusqu’au cours
Saleya. J’avais les jambes en coton. J’ai acheté une part de socca et
bu un chocolat chaud à la terrasse d’un bistrot. J’ai toujours besoin
de sucré quand je panique. Après je suis reparti vers l’hôpital. J’ai
rappelé François et Jean. Ils arriveront après-demain matin, Sylvie
et les enfants dans la soirée. Les paroles de l’interne m’ont paralysé.
« Ne pas hésiter à lui parler. » Parler à ma mère. De toute ma vie je
n’ai jamais réussi.

Le silence.
La blancheur du silence.
Le vert des hautes palmes dans l’embrasure de la fenêtre
entrouverte. Un rayon de soleil oblique vient se casser sur le rebord
de ton lit. À peu de chose près, elle devait ressembler à ça, la
chambre de la maternité où tu m’as fait naître. Nous sommes seuls
comme au premier jour, avec la vie qui s’attarde sur ton visage, qui
marque une hésitation, pas sûr qu’elle reste.
J’ai attrapé une chaise pour venir m’asseoir près de toi. J’avais
laissé mes frères à cette place, l’autre fois, dans ta maison, quand tu
nous as appris pour ta petite fille. Ils avaient pris tes mains, je me
tenais à distance. À mon tour de m’en saisir. Elles sont inertes et
usées, des mains qui ont travaillé, secouru, nettoyé, réparé, tenu
bon, des mains douces, des mains seules comme abandonnées. Mon
index remonte tes lignes de cœur et de vie, je suis incapable de les
distinguer, un réseau de lignes mystérieuses tailladées de minuscules
affluents, lignes d’où sont partis tant d’espoirs refoulés, de caresses à
vide. J’observe ce registre intime, ses rides profondes, je réalise une
fois de plus que je ne te connais pas. Je cherche quoi te raconter. Ne
me viennent que des banalités. Je me demande comment vont tes
arbres fruitiers, qui s’occupe de tes chats, si tu as pris ta carte Vitale.
J’inspecte cette chambre aux murs immaculés. J’écoute le silence. Il
me dit forcément quelque chose. Je me suis assis face à la fenêtre.
Mon regard glisse au-dehors. Nice pastel, couleur de sorbet. Tout
semble atténué, l’éclat du jour, le haut-le-cœur des sentiments.
Curieusement je me sens bien, paisible à tes côtés. Nous ne sommes
pas là par hasard. C’est le boomerang de Sinh qui m’a mis sur la
voie. Ses voltes dans le soleil. Ses pales brillantes qui tournent sans
cesse. Sa trajectoire fascinante décrit la courbure du temps. Elle
nous parle en secret, nous raconte notre histoire. La fin est dans le
début. Notre fin était inscrite ici depuis toujours, puisque tout avait
commencé dans ce décor, dans un jour bleu. Nous ne sommes pas
nés, petite maman, mais nous ne demandons qu’à naître. Renaître
l’un à l’autre dans cette chambre de Cimiez. Réparer nos débuts
manqués. Nous sommes là pour une mise au monde. Notre vie aura
la fulgurance d’une flèche. Cette fois je n’hésiterai plus. Je pourrai
me rendre les yeux fermés sur les lieux de ma naissance. Je dirai à
Sylvie et aux enfants : je suis né dans cette lumière.

Tu as remué. Un mouvement imperceptible. Cependant je n’ai


encore rien dit. Il faudrait tirer un fil. Je pense aux trois Parques de
l’Antiquité, l’une tisse le fil de la vie, une autre décide de sa
longueur, la dernière le coupe et c’est la mort. Je ne dois pas me
tromper. Tirer le bon fil, le plus long possible.

J’en suis sûr maintenant. On serait restés à Nice, tout le monde


nous aurait oubliés, ta mère, Paul, Moshé, tout le monde. Au début
ils auraient lancé des recherches puis ils se seraient découragés. On
aurait disparu. On se serait fondus dans le bleu. On nous aurait
fichu la paix. Plus personne n’aurait entendu parler de nous. On
aurait fait partie de ces gens qui s’évaporent mystérieusement, on
les croit morts ou envolés pour Caracas mais en vrai ils ont
seulement bougé d’une rue et parce qu’ils ont décidé de changer, nul
ne les reconnaît. Nice serait devenue notre île au soleil. On se serait
regardés grandir. On aurait pris notre temps. On se serait libérés du
temps des autres, de leurs regards de travers, de la méchanceté des
hommes. On n’aurait manqué à personne et personne ne nous aurait
manqué. On aurait retrouvé la maison aux hamacs chargés de livres.
On serait entrés, on se serait installés. On se serait coulés dans les
noms inscrits sur la boîte aux lettres. On aurait décidé que c’était
chez nous. Que c’était nous. Puis on aurait inventé une vie qui
balance mollement, avec des couchers de soleil comme des flans au
caramel.

Je pense à nous, petite maman.


Notre amour s’est cassé comme une ampoule. Tout s’est éteint
brusquement.
Tu ne m’aimais jamais assez puisque je t’aimais toujours trop. Je
ne te voyais pas comme tu étais. Il suffisait pourtant d’ouvrir les
yeux. Tu l’as fait à l’instant mais tu les as refermés aussitôt. Si tu
pouvais recommencer.
J’ai l’impression que tu m’écoutes. Une vibration du silence.
Je te regarde. C’est la première fois que je te regarde.
Ce que je vois, je ne l’avais jamais vu.
Je n’avais jamais voulu le voir.
J’espérais tant ressembler à Michel puis à Moshé. Je n’avais pas
remarqué combien je te ressemblais, petite maman. Tous les
arrondis, tout ce qui adoucit les arêtes et les angles de mon visage,
c’est toi. Ce que je garde de candeur, d’étonnement dans le regard,
un soupçon d’enfance, c’est toi aussi. On ne s’est pas perdus, au bout
du compte, puisque tu m’as modelé. J’ai été ton premier pain
d’argile. Je ne suis pas bonne pâte. Je peux être cassant. Tu as dû
t’échiner pour m’assouplir. Le résultat est sous tes yeux, que tu viens
d’ouvrir encore plus grands. Nous nous libérons des calendriers, des
papiers trafiqués à la mairie de Nice. Sous mon masque Signorelli,
derrière les fissures, les craquelures, percent mes couleurs d’origine,
mon côté Labrie, celui que j’appelais avec mépris mon mauvais côté.
Le vrai, au fond. Le tien, le mien, après la défaite des pères. Nous
deux dans une chambre blanche à Nice. Tu es Lina Labrie. Tu as
repris ton nom d’enfant. Tu es Lina Labrie, une jeune fille de bientôt
soixante-quinze ans. Tu rouvres les yeux par intermittence. Je te
souris. Tu es loin mais tu te rapproches. Le soleil se faufile à travers
les jalousies. Je me demande si le monde existe encore. Une douce
lumière strie ta figure. Tu es une princesse d’Égypte, tes cheveux
flamboyants sur la taie d’oreiller. Je t’entends respirer paisiblement.
J’attends que tu te réveilles comme ce jour de tes dix-sept ans où tu
m’as fait le plus beau des cadeaux. Il est cinq heures du soir et nous
venons de naître.
Éditions Gallimard
5 rue Gaston-Gallimard
75328 Paris cedex 07 FRANCE
www.gallimard.fr

© Éditions Gallimard, 2018.


DU MÊME AUTEUR

Romans et récits

Aux Éditions Gallimard

CARESSE DE ROUGE, 2004, prix François-Mauriac de l’Académie française 2004 (Folio no


4249).
KORSAKOV, 2004, prix du Roman France Télévisions 2004 et prix des Libraires 2005
(Folio no 4333).
BAISERS DE CINÉMA, 2007, prix Femina 2007 (Folio no 4796).
L’HOMME QUI M’AIMAIT TOUT BAS, 2009, Grand Prix des lectrices de Elle 2010 (Folio no
5133).
QUESTIONS À MON PÈRE, 2010 (Folio no 5318).
LE DOS CRAWLÉ, 2011 (Folio no 5515).
MON TOUR DU « MONDE », 2012 (Folio no 5828).
SUITE À UN ACCIDENT GRAVE DE VOYAGEUR, 2013.
CHEVROTINE, 2014 (Folio no 6053).
TROIS JOURS AVEC NORMAN JAIL, 2016 (Folio, no 6389).

Chez d’autres éditeurs

ROCHELLE, Éditions Fayard, 1991 (Folio no 4179).


LES ÉPHÉMÈRES, Éditions Stock, 1994 (Pocket no 4421).
CŒUR D’AFRIQUE, Éditions Stock, 1997, prix Amerigo-Vespucci (Folio no 5365).
NORDESTE, Éditions Stock, 1999 (Folio no 4717).
UN TERRITOIRE FRAGILE, Éditions Stock, 2000, prix Europe 1 et prix des Bibliothécaires
(Folio no 4856).
LE MARCHEUR DE FÈS, Éditions Calmann-Lévy, 2013 (Folio no 5886), prix du Livre
européen et méditerranéen.
FILS DE BERBÈRES, Éditions Philippe Rey, 2014.

Récits cyclistes

Aux Éditions Gallimard

PETIT ÉLOGE DE LA BICYCLETTE, Folio 2 € no 4619, 2007.


PETIT ÉLOGE DU TOUR DE FRANCE, Folio 2 € no 5607, 2013.
Aux Éditions Denoël

LE TOUR, 100 images, 100 histoires (avec Jean-Marie Leblanc, Jean-Paul Ollivier et
Bernard Thévenet), coédition avec AFP, 2013.

Chez d’autres éditeurs

JE PARS DEMAIN, Éditions Stock, 2001, prix Louis-Nucera (Folio no 5258).


LA FRANCE VUE DU TOUR (avec Jacques Augendre), Éditions Solar, 2007, prix Antoine-
Blondin.

Albums

Aux Éditions Gallimard Loisirs

LE TIERS SAUVAGE (avec Aldo Soares), 2005.


MARÉE BASSE (avec Éric Guillemot), 2006.
LA BELLE ÉCHAPPÉE. Un Tour de France autrement (avec Mickael Bougouin, Thierry de
Lestrade et Sylvie Gilman), 2014.

Aux Éditions Philippe Rey

FEMMES ÉTERNELLES (avec Olivier Martel), 2011.


BERBÈRES (avec Olivier Martel), 2012.

Aux Éditions Calmann-Lévy

PLANTU, 50 ANS DE DESSIN, 2018.

Reportages
Aux Éditions Denoël

EN AFRIQUE (avec Raymond Depardon), 2014.


PARTOUT SAUF EN AFRIQUE (avec Marc Riboud), 2014.
MES MONSTRES SACRÉS (avec Raymond Depardon, Jean-Pierre Bonnotte, Richard
Dumas, Ulf Andersen, Stéphane Lavoué et Léa Crespi), 2015.
J’AI VU LA FIN DES PAYSANS (avec Raymond Depardon), 2015.
ÉRIC FOTTORINO

Dix-sept ans

« Lina n’était jamais vraiment là. Tout se passait dans son regard.
J’en connaissais les nuances, les reflets, les défaites. Une ombre
passait dans ses yeux, une ombre dure qui fanait son visage. Elle
était là mais elle était loin. Je ne comprenais pas ces sautes
d’humeur, ces sautes d’amour. »
Un dimanche de décembre, une femme livre à ses trois fils le
secret qui l’étouffe. En révélant une souffrance insoupçonnée, cette
mère niée par les siens depuis l’adolescence se révèle dans toute son
humanité et son obstination à vivre libre, bien qu’à jamais blessée.
Une trentaine d’années après Rochelle, Éric Fottorino apporte la
pièce manquante de sa quête identitaire. À travers le portrait solaire
et douloureux d’une mère inconnue, l’auteur de Korsakov et de
L’homme qui m’aimait tout bas donne ici le plus personnel de ses
romans.
Cette édition électronique du livre
Dix-sept ans de Éric Fottorino
a été réalisée le 29 juin 2018
par les Éditions Gallimard.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage
(ISBN : 9782070141128 - Numéro d’édition : 251690).
Code Sodis : N55381 - ISBN : 9782072488689.
Numéro d’édition : 251691.

Composition et réalisation de l’epub : IGS-CP.

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