Geai
Geai
Geai
Gallimard
Christian Bobin est né en 1951 au Creusot.
Il est l’auteur d’ouvrages dont les titres s’éclairent les uns les autres comme les fragments d’un seul puzzle.
Entre autres : Une petite robe de fête, Souveraineté du vide, Éloge du rien, Le Très-Bas, La part manquante,
Isabelle Bruges, L’inespérée, La plus que vive, Autoportrait au radiateur, Geai, Tout le monde est occupé, La
présence pure, Ressusciter, La lumière du monde et Le Christ aux coquelicots.
Geai était morte depuis deux mille trois cent quarante-deux jours quand elle
commença à sourire.
Ce sourire, au début, personne pour le voir. Que deviennent les choses que
personne ne voit ? Elles grandissent. Tout ce qui grandit grandit dans l’invisible
et prend, avec le temps, de plus en plus de force, de plus en plus de place.
Donc le sourire de Geai, noyée depuis deux mille trois cent quarante-deux
jours dans le lac de Saint-Sixte, en Isère, commença à donner de plus en plus de
lumière.
Le lac de Saint-Sixte est très sombre, même en été. Le lac de Saint-Sixte ignore
l’innocence des étés. C’est une eau qui retient sa lumière, une eau verte et surtout
noire qui fait de la rétention de lumière. Le ciel dégringole en bleu dans le lac,
passe en vert puis coule en noir. Il y a plusieurs sortes de noirs dans le noir. Les
eaux de Saint-Sixte sont d’un noir mauve, orageux, un noir comme dans les yeux
des jaloux. Ce noir est là depuis qu’il y a de l’eau à Saint-Sixte. Et le sourire de
Geai commence secrètement à le ronger, à le diluer, à l’allonger, et le sourire de
Geai fait remonter en surface du lac de Saint-Sixte tout le bleu du ciel qui avait
coulé dedans. C’est un pays de montagnes. En pays de montagnes, le bleu a une
franchise absolue, une netteté blanche. Ce bleu, comment dire : il brûle et il lave.
Nous sommes en hiver. Geai est prise sous les glaces, à deux centimètres de la
surface. Depuis combien de temps son sourire lave-t-il les eaux noires de Saint-
Sixte — impossible à dire. On ne peut commencer à dire quelque chose de la
puissance de ce sourire qu’avec la venue d’Albain, huit ans, trop jeune pour avoir
reçu l’enseignement de Geai, pour l’avoir connue de son vivant. Eh bien, il la
connaît maintenant de son souriant : Albain est seul, il a marché jusqu’au milieu
du lac et il a vu la robe rouge, le visage de Geai et le sourire sur le visage. Geai a
cligné de l’œil en le voyant. Geai a toujours été réjouie par l’apparition d’enfants.
Albain a eu peur. Ce qui fait peur, c’est ce qu’on ne connaît pas. Des morts,
Albain en a déjà vu. Mais ce sourire, autant de douceur illuminant un visage,
c’est la première fois. Ce sourire a effrayé Albain, l’a fait revenir en courant vers
la rive, au risque de faire céder la croûte de glace. Elle n’a pas cédé, la croûte, elle
s’est lézardée un peu, c’est tout, et Albain est maintenant seul avec ses huit ans au
bord du lac de Saint-Sixte. Son cœur saute dans sa poitrine comme un écureuil
fou. Son cœur cogne dans sa poitrine comme un pic-vert. Son cœur galope dans
sa poitrine comme un poulain. Son cœur lentement se calme. Son cœur à présent
n’a plus peur, son cœur lui envoie des petites giclées de sang dans les extrémités
des mains et des pieds, son cœur le remet en mouvement, le fait aller à nouveau,
à quatre pattes cette fois-ci, jusqu’au centre du lac de Saint-Sixte. Geai est
toujours là. Encore plus souriante. Enfin une présence. Ce n’est pas qu’elle
manquait de compagnie, depuis deux mille trois cent quarante-deux jours. Il y
avait les poissons du dessous et les oiseaux du dessus. Mais bon, un enfant c’est
mieux qu’un poisson ou qu’un oiseau.
Geai est allongée sous un drap de deux centimètres de glace, ce qui n’empêche
pas de la voir : son sourire enlève à la glace son opacité, son sourire enlève au
monde entier son opacité. Albain est allongé sur Geai, ou plus exactement sur la
glace en dessous de laquelle Geai sourit. Ils se regardent. Longtemps. Visage
contre visage. Le sourire d’Albain répond au sourire de Geai. Les deux sourires
bavardent. Très, très longtemps.
Le soir est venu. On ne distingue plus la glace du lac et la terre de la rive.
Albain sourit une dernière fois à Geai. Je reviens te voir demain. Geai acquiesce
par un battement de paupières et un renforcement de son sourire. Albain, à
quatre pattes, revient sur la terre ferme. Il marche dans la campagne une demi-
heure, pousse la porte de la maison familiale. Ils sont déjà tous à table. On lui
demande où il était. J’étais avec la dame de Saint-Sixte. Quelle dame de Saint-
Sixte ? Celle qui sourit au fond du lac, elle est gentille, on a beaucoup parlé, enfin
je veux dire : on s’est beaucoup souri. Et paf : Albain reçoit une claque. C’est le
père qui a parlé. Parler, pour le père, c’est se taire pendant des siècles et, de temps
en temps, sortir de sa réserve pour distribuer démocratiquement des claques aux
trois enfants de la maison, une pour chacun, et peu importe qui « a commencé ».
Si le père d’Albain faisait des phrases, il dirait que l’enfance est une chose étrange,
à la fois adorable et exténuante, un trésor et un chaos. Mais il ne fait pas de
phrases, il donne des claques, d’ailleurs en voilà une autre et au lit, mon garçon,
sans manger, ça t’apprendra à traîner dehors au lieu de faire tes devoirs, et à
revenir avec la nuit en racontant n’importe quoi.
Une heure passe. Les larmes ont salé les joues d’Albain. Le chagrin est une
soupe au sel. Elle laisse l’estomac bien creux. C’est sans importance. Deux heures
passent. Albain, huit ans, dort d’un sommeil profond. Profond et souriant.
Albain a été élevé par une géante. Il n’y a là rien d’extraordinaire : depuis le
début du monde, tous les enfants sont élevés par des géantes. Il est sorti de son
ventre, elle l’a ramené contre la chair rose de ses joues et elle l’a enveloppé des
pieds à la tête de petits noms délicieux — mon bébé chat, mon gros père la lune,
mon caillou doré, boubouchi, caramel, ma puce et le sang de mon sang. Elle l’a
tenu ainsi longtemps, enduit de mots d’amour brillants comme neige au soleil.
Le père est arrivé quelques minutes plus tard. Les pères sont comme ça, tardifs.
Au début il y a les géantes et l’enfant tout chaud sorti d’elles. Les géantes vivent
avec des géants mais on ne voit ceux-ci qu’en arrière-plan, dans l’ombre. Ils ont
des réunions de bureau, ils lavent leur voiture ou ils lisent le journal. L’enfant, ils
le regardent de loin, perplexes. Quand il a deux, trois ans, ils disent : « Ça
devient intéressant à cet âge-là. » Il est assez inquiétant de dépendre de gens pour
qui, pendant deux ou trois ans, vous n’êtes guère intéressant. Pour les géantes, il
en va tout autrement. L’enfant est dès son apparition le centre de leurs pensées,
de leurs soucis et de leurs songes. Les géantes ne patientent pas dans l’ombre.
Elles ne comptent pas les mois et les années. Elles n’attendent pas que l’enfant
bredouille ses premiers mots pour décréter que, oui, finalement, il est intéressant.
Les géantes ne connaissent rien de plus passionnant qu’un petit morceau d’âme
rosé et gluant, fripé, affamé. Les géantes sont là depuis le début du monde et
même légèrement avant. Dieu les bénisse.
La géante d’Albain est minuscule. Une brunette aux jambes de porcelaine, une
dame souris avec une petite poitrine. Mais la taille n’est pour rien dans l’existence
des géants. Ce qui fait les géants, c’est la peur qu’ils inspirent ou la bonté qu’ils
diffusent. La mère d’Albain, c’est sa bonté qui la rend immense — une lumière
qui se voit de loin et ne s’éteint jamais.
Albain fut un bébé très pratique. Sa mère, avec les beaux jours, le portait dans
ses bras jusque dans le jardin et le laissait là, assis dans l’herbe. Il pouvait y rester
des heures, sans s’ennuyer. De cette longue pratique contemplative, il a gardé le
goût du merveilleux. Qu’une femme habite dans les eaux gelées du lac de Saint-
Sixte, cela ne l’étonne guère plus que — par exemple — les limaces devant
lesquelles, tout petit, il aimait s’accroupir. Il adorait les toucher du bout des
doigts et les voir se rétracter. Après quelques instants de panique, elles se
détendaient à nouveau, continuaient à explorer ce monde où le doigt de Dieu ou
d’Albain peut d’un coup s’enfoncer dans votre tête.
Les limaces ont un trou dans la tête. Ce trou fait penser à celui des baleines,
qui leur sert à respirer et à cracher de l’eau. Un sourire a beau venir d’une morte,
cela reste un sourire. Émerveillant, oui, mais pas plus étonnant qu’une baleine.
Sauf qu’une baleine, c’est dans l’eau et ça y reste. Quand ça s’échoue sur la terre,
ça meurt. La différence est peut-être là : un sourire se détache du visage où il
apparaît. Un sourire est comme une armée d’avant-garde, une modification de la
chair qui survit à la chair, qui se sépare d’elle et vole très loin, bien plus loin que
le visage d’où ce sourire est monté, où il s’est conçu.
Les limaces ne sourient pas. Les baleines non plus. La mère sourit souvent. Le
miracle est là et nulle part ailleurs : le sourire de Geai est encore plus beau, plus
frais et plus large que celui de la mère.
Dans le village d’Albain, proche de celui de Saint-Sixte, il y a une école. Une
seule classe. On y a regroupé une douzaine d’enfants d’âges différents. Un seul
maître pour tous. Pendant que les plus jeunes dessinent, les plus grands
apprennent l’histoire de France. Cela est la vérité officielle, la vérité pour les
parents. La vraie vérité est différente : pendant que les plus jeunes dorment ou
jouent aux billes dans le fond de la classe, les plus grands gravent leurs noms sur
les bureaux, échangent des photos de chanteurs et lisent des bandes dessinées. Et
le maître ? Le maître est là depuis le début de l’automne. Fraîchement nommé
dans ce village, il se languit d’une bien-aimée qui n’a pu le suivre. Lui en Isère,
elle dans le Nord, près de la frontière belge. Entre elle et lui, plusieurs centaines
de kilomètres qu’il recouvre patiemment de timbres-poste, d’enveloppes et de
mots d’amour. Il a divisé les heures de cours en deux parties inégales. Pendant la
première, la plus longue, les enfants ont quartier libre. Dans le bourdonnement
des voix, il écrit à sa fiancée, à ses parents, à ses amis. Il raconte sa vie dans ce
village, ses promenades dans les alentours. Il évoque ses lectures et ajoute parfois
le portrait d’un de ses élèves. Dans le dernier quart d’heure, il demande le silence
et lit à voix haute la lettre qu’il vient de terminer. Les enfants écoutent et posent
des questions sur ce qu’ils ont entendu. Le maître répond et glisse dans ses
réponses un peu d’histoire, un rien de littérature, un soupçon de géographie. À la
fin du premier trimestre, les élèves sont incollables sur l’économie et l’histoire de
l’Isère. Ils savent aussi beaucoup de choses sur Isabelle, la fiancée du maître.
Certains en sont vaguement amoureux. Être amoureux, c’est souvent l’être
« vaguement ». Le flou est propice aux états sentimentaux. Ils écrivent à leur tour
des mots d’amour pour Isabelle. Ils les montrent au maître qui corrige les fautes,
donne quelques règles de grammaire puis met leurs lettres dans une enveloppe,
avec la sienne. La seule ombre dans cette histoire est qu’Isabelle ne répond jamais
aux lettres qu’elle reçoit. Les enfants ont interrogé le maître sur ce silence. Il leur
a dit qu’elle avait beaucoup de travail et qu’un jour elle viendrait ici, en
personne. Vers la fin du mois de juin, a-t-il précisé. Cette réponse a satisfait tous
les enfants — sauf Albain. Albain a un doute dont il ne fait part à personne.
Albain a plus qu’un doute. Albain est sûr qu’Isabelle n’existe pas, qu’elle n’est
qu’une façon particulièrement sournoise de faire de la pédagogie. Albain connaît
le mot « pédagogie » : le maître l’avait écrit dans une de ses lettres et il avait
expliqué ce que c’était, ce que ça voulait dire. Vous en connaissez beaucoup,
vous, des lettres d’amour où figure le mot « pédagogie », sans compter des
informations détaillées sur les sous-sols du massif alpin ?
Le maître apprécie Albain. C’est son élève le plus doué. L’histoire que l’enfant
lui a racontée — le lac, la dame au fond du lac, le sourire — était un miracle
d’imagination. Je ne sais pas où tu vas chercher tout ça, mon garçon. C’est très
bien. Isabelle adorera cette histoire.
La vérité, vous la dites, et elle vous attire des claques ou des félicitations. Et le
pire c’est que, dans un cas comme dans l’autre, personne ne vous croit.
Dans les films policiers, on voit souvent deux inspecteurs se pencher sur un
suspect : un dur et un doux. Ils alternent douceurs et violences, se succèdent sans
fin pour épuiser leur proie. Babille est la toute douce. Cogne est la toute dure.
Cinq ans que cela dure, et maintenant Albain a vraiment quelque chose à
avouer : cette dame qu’il a vue dans les eaux gelées du lac de Saint-Sixte. Il l’a
revue hier. Elle l’attendait. Quand il a posé son visage sur la glace, elle a fait plus
que sourire, elle a éclaté de rire, un rire silencieux, un rire qui n’a pas fait peur à
Albain, qui ne pouvait faire peur à personne.
Il a un secret, Albain. Un secret, c’est comme de l’or. Ce qui est beau dans
l’or, c’est que ça brille. Pour que ça brille, il ne faut pas le laisser dans une
cachette, il faut le sortir dans le plein jour. Un secret, c’est pareil. Si on est seul à
l’avoir, ce n’est rien. Il faut le dire pour que cela devienne un secret.
— Bonjour, Albain. Alors tu ne la fais pas, cette rédaction ? C’est pourtant un
beau sujet.
— Bonjour, madame. Comment savez-vous que j’ai une rédaction à faire ?
— Dans mon état, on sait beaucoup de choses, Albain. « Savoir » n’est pas
vraiment le mot. On devine, si tu veux. On devine tout, absolument tout.
— Vous pouvez me dire mon avenir, madame ?
— Non. Je n’ai pas le droit. Et ne m’appelle plus « madame » : cela me vieillit.
À propos : quel âge me donnes-tu ?
— Je ne sais pas, moi. Dix-huit ans ?
— C’est flatteur, Albain. Très flatteur, même s’il me semble me souvenir qu’à
ton âge les gens de dix-huit ans paraissent terriblement vieux.
— Et votre nom, madame ? C’est comment, votre nom ?
— Appelle-moi Geai, cela ira très bien.
— Jet comme un jet d’eau ?
— Non, comme l’oiseau, comme le geai.
— C’est votre vrai nom ?
— Maintenant, oui. De l’autre côté de la vie, de ce côté où tu es, je portais un
autre nom, et trois prénoms aussi. J’ai reçu le nom de Geai quand j’ai cessé de
respirer. C’est mon nom, mon prénom et ma maison, tout ça à la fois : Geai.
— Il vous va bien, je trouve.
— Décidément, Albain, tu sais plaire à tes interlocuteurs.
— C’est quoi, un interlocuteur ?
— Il ne vous a pas appris ce mot, votre maître ? Un interlocuteur, c’est
quelqu’un à qui tu parles.
— Le vieux Patate, notre voisin, il parle toute la journée, mais seul. Il est fou.
— Pas si seul que ça, Albain. Il est même bien encombré : il parle à ses
parents. Tu me diras que ses parents sont morts. Et alors ? Qu’est-ce que ça
change ?
— Les morts répondent quand on leur parle ?
— Qu’est-ce que je fais d’autre en ce moment ?
— Vous n’avez pas froid sous la glace ?
— Le froid, c’est de ton côté de la vie, Albain, pas du mien. Je n’ai ni froid, ni
chaud, ni faim.
— Et comment vous êtes venue là ?
— Je ne sais pas, Albain, je ne sais plus. Cela ne doit pas être si important
puisque j’ai oublié.
— De quoi vous vous souvenez, alors ?
— De toutes petites choses. Un coquelicot. Une mousse sur un tronc d’arbre.
Le nez en trompette d’une jeune dame, ma mère peut-être. L’odeur du
chèvrefeuille. Quelques refrains de chansons, aussi. Des bricoles. Mais dis-moi,
tu trembles ?
— J’ai un peu froid, tout d’un coup.
— C’est la nuit qui s’approche. Allez, rentre vite à la maison.
— Je peux revenir demain ?
— Demain et toute la suite des jours, si tu veux. Tu ne sais pas nager, je crois.
— Non. Depuis que Cogne m’a poussé du pédalo, j’ai peur de l’eau.
— C’est embêtant : dans un mois ou deux, les glaces vont fondre et tu ne
pourras plus me rejoindre à la marche. Bah, nous inventerons autre chose.
— Je peux emmener des copains ?
— Tu peux mais tu seras déçu.
— Pourquoi ?
—…
— Pourquoi ?
— Tu verras bien. Allez, file. La prochaine fois, mets un pull plus gros. Et fais-
moi plaisir : rédige cette rédaction. Le sujet est vraiment intéressant. Il a des
méthodes un peu étranges, votre maître, mais il est très bien. Allez, au revoir,
Albain.
— Au revoir.
— Au revoir qui ?
— Au revoir. Geai.
Les mouches, quand elles mettent momentanément fin à leur manège — et je
vole à gauche, et je vole à droite, et je marche sur une vitre, et je fais mon
étonnée parce que la vitre a des bords, et je recommence à voler, je me pose en
catastrophe sur un crâne, j’agace, je nargue, et je file à nouveau, je vais faire mes
courses sur une toile cirée —, les mouches donc, quand elles se donnent un peu
de répit, ont souvent un geste drôle : elles lèvent leurs pattes de devant et elles les
frottent l’une contre l’autre. Ce geste ressemble à celui d’un marchand qui a
réussi une affaire, qui a vendu quelque chose à bon prix et qui se félicite, se
congratule lui-même. Les mouches sont des femmes d’affaires : telle est, au plus
près, en ce jour, en cette heure, à cette seconde, la pensée d’Albain. Le même
jour, à la même heure, à la même seconde, Prune se tourne vers Albain et lui
pose une question pleine de fièvre et d’inquiétude : à quoi tu penses ?
Dans le cœur de Prune, Albain est beau, drôle, gentil, héroïque : il est revêtu
de cet habit de lumière que l’on prête à ceux que l’on aime, qui les
métamorphose à leur insu. Le problème, car il y a un problème, est le suivant :
puisque Albain est devenu tout pour Prune, Prune rêve de devenir tout pour
Albain. Hélas. Il lui faudrait, pour que ce rêve s’accomplisse, devenir tour à tour
un buvard, un nuage, un taille-crayon, un rayon de soleil, une mouche — sans
fin. Pour ne jamais sortir du cœur d’Albain, il faudrait que Prune devienne tout
ce sur quoi Albain pose ses yeux. Albain aime tout ce qu’il voit, sans préférence.
Prune est bien dans ce tout, oui, elle y a sa place, mais elle doit partager cette
place, en ce jour, en cette heure, cette seconde, avec un buvard, un nuage, un
taille-crayon, un rayon de soleil, une mouche — sans fin. Et le plus désolant,
c’est que la mouche n’est même pas là : il fait trop froid. En hiver, les mouches
suspendent leur commerce. Albain n’a même pas besoin qu’une chose soit là
pour penser à elle et pour l’aimer. Il lui suffit de l’avoir vue, ne serait-ce qu’une
seule fois. Prune est bien dans le cœur d’Albain, oui, mais avec des milliers de
rivales.
À quoi tu penses ? Les amoureuses se veulent bienveillantes (c’est bien la
moindre des choses), donc compréhensives, larges d’esprit. Mais si
compréhensives se rêvent-elles, elles n’espèrent qu’une seule réponse à cette
question, elles n’imaginent qu’une seule réponse juste : je pense à toi. Leurs
amoureux, souvent, escamotent la difficulté. Ils répondent en fuyant : je ne pense
à rien.
À quoi tu penses ? Albain, qui n’aime rien tant que la vérité, s’apprête à
répondre : je pense aux mouches d’été, je me demande ce qu’elles font en hiver.
Albain, qui a le souci pointilleux de la vérité, ayant changé de pensée, change de
réponse : je pense à Geai.
Et voilà. Il ne voulait pas le dire à Prune et il l’a dit. Les secrets sont des
piments sur le bout de la langue. Tôt ou tard ils mettent la bouche en feu. Tôt
ou tard on ouvre la bouche et on montre le petit diable qui faisait sa cuisine entre
nos dents serrées. Et après il faut parler et encore parler. Expliquer à Prune que
Geai est à la fois un nom, un prénom et une maison. Dire que c’est le nom d’une
dame sous les glaces du lac de Saint-Sixte, même qu’elle sourit, cette dame,
même qu’elle a une jolie voix. Prune est excitée. Elle croit tout ce que raconte
Albain. Il est tout pour elle. Dans ce tout, aucune ombre. Si Albain le dit, c’est
que c’est vrai. En même temps, le poivre de la jalousie tombe en pluie sur le cœur
de Prune. Parce que, Albain, ça fait combien de temps que tu la vois, cette
dame ? Deux semaines ? Demain, c’est samedi. Tu m’emmènes avec toi à Saint-
Sixte.
Prune est timide, émouvante, discrète. Il n’empêche que cette dernière phrase
vient d’être énoncée sur le ton du commandement.
Geai est bien là, et Albain la regarde, et Albain lui parle, il lui présente Prune,
il est un peu gêné dans sa présentation, on dirait qu’il s’excuse de n’être pas venu
seul, les vraies rencontres, c’est un et un, pas un et deux, enfin on fait comme on
peut, et puis Geai aime les enfants, un enfant de plus, ça ne se refuse pas.
Maintenant Prune fait la tête : elle ne voit ni n’entend personne sous la glace.
Frigorifiée, ses vêtements en train de coller à la surface du lac, elle entend Albain,
oui, mais elle n’entend que lui. C’est comme s’il était au téléphone. Elle écoute
une conversation dont il lui manque la moitié. Elle veut bien faire des efforts.
Elle patiente. Elle appuie son visage sur la glace mais ne voit jamais que de la
glace. Bon, ça suffit. Elle se rapproche d’Albain et lui hurle dans l’oreille : tu ne
te fous pas de moi, par hasard ? Albain, imperturbable, continue la conversation
avec Geai. Il la continue ou plutôt il se hâte de la conclure. Et ils s’en vont,
toujours à quatre pattes. Prune a mal aux genoux, mal aux mains, froid au nez.
Albain entend une dernière parole de Geai : la rédaction, Albain, n’oublie pas la
rédaction, si tu veux, je t’aiderai. Ils sont à cinquante mètres de la rive, à vingt
mètres, à dix mètres. Prune est furieuse. Franchement, la sortie du samedi, c’est
réussi, Albain. Je vais attraper la mort, moi. Il y a des choses qu’il ne faut pas
dire. Il y a des choses, si on les dit, elles viennent. La mort passe le bout de son
museau par le ciel bleu, juste un essai, une intimidation : elle fait craquer la glace,
elle la fait s’effondrer sous le poids des enfants. À cinq mètres de la rive, ils
plongent au fond des eaux noires. Prune attire Albain vers le bas, Albain lui
donne des coups de poing, encore un mètre et ils ont pied, encore trente
secondes de bagarre et ils sont sur la rive, sauvés, à jamais séparés.
Deux canards de huit ans sur deux chemins différents. Trempés, fiévreux,
frôlant la pneumonie, ils rentrent, chacun chez soi. Prune raconte tout à ses
parents. Le père de Prune rend visite au père d’Albain. Dites donc, votre fils est
connu comme rêveur, il ressemble à sa mère, soit dit en passant, mais ce n’est pas
une raison pour raconter des histoires morbides à ma fille et l’emmener dans un
traquenard. La prochaine fois, je porte plainte. Quand on a des enfants, on les
élève.
Elle est assise sur le rebord de la fenêtre, bien que cette fenêtre soit fermée. Elle
a la moitié du corps de l’autre côté de la vitre, du côté froid, et son visage est
tendu vers Albain, du côté maison, du côté chaud. Elle porte la même robe de
coton rouge. Dehors il neige. C’est joli, ce rouge sur fond blanc. Albain est
depuis une heure cloué à son bureau. Depuis une heure il se sert de sa pensée
comme d’un tire-bouchon pour ouvrir la bouteille de papier blanc. En vain : le
bouchon de silence refuse de partir — rien à dire sur un tel sujet, je n’ai rien à
dire.
La mère ouvre la porte de la chambre. Elle est revenue de Lyon où elle a passé
quelques jours. Chez qui, pourquoi, comment — mystère. Ce qui est sûr, c’est
qu’elle est revenue radieuse, chantante. Elle pose une main légère sur l’épaule
d’Albain en train d’écrire. Sa main remonte dans les cheveux du garçon. À table,
c’est prêt.
Les mots sont des boîtes d’allumettes, des boîtes comme celles dont se sert le
père d’Albain dans son garage, pour le coin bricolage. Le père est un homme
d’ordre. Il mène avec le désordre une lutte dont il ne sort jamais vainqueur. Il
lutte quand même, avec des principes, des dictionnaires, des agendas, des
étiquettes. Il a inventé une armoire avec des boîtes d’allumettes, grand format.
Dans chacune il a enfoncé une punaise. Dessous la punaise il a mis une
étiquette : vis, colle, rustines, élastiques. À chaque boîte, son objet. On les ouvre
comme des tiroirs minuscules, des tiroirs pour nains. Le mot « luge » prononcé
par le docteur, c’est comme si devant Albain on avait ouvert une boîte
d’allumettes, grand format. Ce qui en sort, c’est la mémoire de l’accident.
On n’a pas idée de faire de la luge sur une pente encombrée de sapins. Il faut
reconnaître que c’est un jeu de les éviter l’un après l’autre, de les frôler et de
continuer à prendre de la vitesse. Un sapin a dû au dernier moment se déplacer.
Voilà ce qui s’est passé. Sûrement. Cette colline, Albain la connaît par cœur.
Cette descente, il la fait depuis des années, sans dommage. L’inclinaison de la
pente, la place de chaque sapin, il connaît tout cela, il aurait pu faire la descente
les yeux fermés. Voilà, ça lui revient : il a fait la descente les yeux fermés. Et un
sapin s’est déplacé de quelques centimètres, la luge s’est écrasée dessus. Voilà
exactement ce qui s’est passé.
J’ai chaud, c’est incroyable ce qu’il fait chaud ici. À part ça, ça va. Je me sens
bien, comme à l’hôtel, avec une morte qui m’a donné son sourire, qui n’arrête
pas de me le donner. Je voudrais lui offrir quelque chose en échange. Pas
forcément des mots. Je ne suis pas doué pour l’écriture. Cet accident m’arrange.
Lire la notice sur la bouteille d’eau minérale me remplit le crâne de cailloux. Le
docteur a dit que cela passera. Que cela passe ou non, je n’écrirai pas pour toi,
Geai. Mais je te raconterai, oui. Je te parlerai sans fin. Il n’y a pas que les mots
pour parler. La musique, ça te dirait ? Quand je serai sorti de l’hôpital,
j’apprendrai un instrument. Le violon, tiens. Pour me venger des arbres qui
bougent sans arrêt. Les violons, on les taille dans le bois des arbres, non ? J’ai
envie de musique. Geai. J’ai envie de vivre, un peu de ce côté de la vie, un peu de
l’autre côté aussi. J’ai mis mon pied dans une porte entrouverte. Je ne supporte
pas les fermetures, les séparations, les boîtes d’allumettes avec des étiquettes
dessus. Qu’est-ce que tu penses du violon. Geai ?
Elle n’en pense rien. Geai. Elle sourit, ce qui est bien plus sûr que penser. Ce
qui va tellement plus loin, tellement plus avant.
C’est une vieille loi du monde, une loi non écrite : celui qui a quelque chose
en plus a, dans le même temps, quelque chose en moins. Albain a quelque chose
en plus : il voit Geai. Il est seul à la voir. Les morts ne sont pas si morts que ça.
On pourrait dire la même chose des vivants. On pourrait dire que les vivants ne
sont pas si vivants que ça. Personne ne tient vraiment dans une boîte d’allumettes
grand format, avec une étiquette soigneusement calligraphiée fixée dessus : ici les
morts, là les vivants. Ici et là se croisent et se mélangent à beaucoup d’autres
choses. Le monde ne ressemble pas au coin bricolage du père. Le monde
ressemble à la cabane de jardin du vieux Patate : une machine à écrire édentée y
bavarde avec une toile d’araignée, une boîte de cachous veille sur une bague en
ambre, deux réveils se disputent pour donner chacun son heure, une souris
donne à manger à ses petits dans une perruque de laine blonde, des noyaux de
pêches de vigne complotent au fond d’un bureau d’écolier. Le monde ressemble à
la cabane où le vieux Patate s’enferme chaque après-midi pour une sieste coupée
de bruits bizarres : des jurons, des bouts de prière et quelques rires, comme s’ils
étaient une dizaine là-dedans, tout le monde parlant en même temps, personne
n’écoutant personne. Le monde est une cabane de jardin, une chambre d’écho,
un bazar.
Le monde est la chose qu’Albain a en moins : il n’y trouve pas sa place. Il l’a
cherchée longtemps, jusqu’au jour où il a compris qu’il n’en a jamais eu. Cette
révélation lui est venue à dix ans, un jour de cinéma paroissial. Sur l’écran, un
gros et un maigre. Un vrai couple. Un vrai couple, c’est quand l’ensemble est
plus résistant que chacun de ceux qui le composent. En fait, ils sont trois : il y a
le monde, puis le gros et enfin le maigre. Le monde fait souffrir le gros qui à son
tour fait souffrir le maigre. La vie ressemble à un film de Laurel et Hardy. Une
chaîne de douleurs reçues et puis transmises. Qu’est-ce que vous voulez que je
fasse là-dedans ? Rien dans cette histoire ne m’intéresse. Je n’aime pas les gros
teigneux ni les maigres geignards. Je préfère le sourire de Geai ou l’étincelle dans
les yeux de ma mère quand elle revient de Lyon. Je préfère ce qui n’est pas dans
le monde, ce qui flotte légèrement au-dessus, je préfère ne pas entrer dans le
monde et rester sur le seuil — regarder, indéfiniment regarder, passionnément
regarder, seulement regarder.
Les vieilles lois du monde se lisent à l’envers aussi bien qu’à l’endroit : celui
qui a quelque chose en moins a, dans le même temps, quelque chose en plus.
Est-ce qu’un sourire peut changer le cours d’une vie ? Voilà une bonne
question. La preuve : elle continue de vivre bien après que l’on y a répondu, que
cette réponse soit oui ou qu’elle soit non. Elle se moque de sa réponse. Elle file,
vagabonde, musarde, bat des ailes — papillon de la question insoucieux du filet
des réponses. Est-ce qu’un sourire, sachant qu’il ne dure jamais qu’un dixième de
seconde, est assez solide pour y bâtir sa vie entière, des années et des années ? Pas
de réponse, au diable les réponses, au diable les années et les années.
Du temps a passé. Combien ? Je dirais : cinq, six ans. C’est l’été. Albain file à
vélo sur la route. Il ne craint plus les chutes. Il ne craint plus grand-chose. Ils
sont toute une bande de filles et de garçons à rouler à vélo, en direction du lac de
Charavine. Personne, jamais, ne s’est mis à sourire du fond des eaux de
Charavine. Ce sont des eaux vert et bleu, sans histoire. Idéales pour la baignade.
Il fait chaud, très chaud. La terre est comme une châtaigne dans une poêle. Elle
se fendille de toutes parts. Le goudron fond et fume. Chaque garçon a son amie
assise sur son vélo, près du guidon ou sur le porte-bagages. Albain est seul sur son
vélo mais on en a l’habitude. C’est Albain. Il est si paisiblement seul, si
lumineusement seul que les filles le regardent souvent. La solitude parfois
repousse : le vieux Patate, personne ne vient le voir. Et la solitude parfois attire.
C’est qu’il y a autant de solitudes que de lacs. On devrait pouvoir prévenir les
gens, mais on ne le peut pas — et puis ils ne vous écouteraient pas. On devrait
dire à ces jeunes filles que c’est très beau d’aller vers un solitaire, que cela donne
des frissons comme d’approcher un animal sauvage et doux. Le malheur c’est
que, si vous réussissez à attraper un solitaire, vous le perdez : il n’est plus seul. Ce
qui brillait autour de lui commence à s’éteindre. Les vers luisants sont fascinants
dans le ciel plein d’herbe des bas fossés. Dans le creux de la main, ils n’ont
presque plus de charme et ne donnent qu’une lumière pauvre, avare. Certaines
choses et certains êtres ont besoin de la distance qui les sépare de nous, et que
cette distance demeure infranchissable. Ils y puisent leur nourriture. On devrait
dire des choses comme ça aux jeunes filles. Elles n’en tiendraient aucun compte
mais, bon, on l’aurait dit. D’ailleurs il y a plus simple : on montrerait Albain sur
son vélo et on dirait : regardez bien. Regardez longtemps. Il n’est pas si seul,
Albain : Geai est assise sur son porte-bagages. Une jeune femme en robe de coton
rouge. Souriante. Évidemment souriante.
C’est un dimanche matin, l’heure de la messe. Les parents et les sœurs
d’Albain sont assis au fond de l’église. Une partie du village est avec eux, la partie
la plus vieille. Cette histoire-là, qui a commencé il y a deux mille ans, connaît ces
temps-ci sa fin, ou plutôt une de ses fins : l’histoire elle-même est inépuisable. Il
y a deux mille ans, quelqu’un marche au bord d’un lac qui n’est pas le lac de
Saint-Sixte, qui est un lac de Palestine. Ce quelqu’un dit en passant des paroles
nettes, claires, imprégnées par la lumière du lac. Ce ne sont pas des paroles
compliquées. Un enfant les comprendrait toutes. Elles sont dites pour que les
enfants les comprennent. Deux mille ans plus tard, elles tombent sur les têtes de
vieillards un peu sourds, dans les odeurs d’encens et de fleurs fanées. L’assistance
s’agenouille pendant que le prêtre lève une hostie ronde et pâle comme une lune.
Tous s’inclinent sous le poids de leurs fautes passées et à venir. Cogne jette un
œil, relève la tête pour voir ce qu’il est interdit de voir à cet instant. Elle ne voit
rien. Elle s’ennuie. C’est un prodige que d’ennuyer un enfant avec des paroles
qui ne portent que du neuf et soulèvent le monde comme un brin de paille. Ce
prodige est accompli chaque dimanche. Les enfants — et ceux qui, de façon
obscure, gardent en eux le feu de l’enfance : les génies et les idiots — n’ont plus
rien à entendre dans les églises. Plus rien ne s’y dit qu’une fatigue de deux mille
ans. Albain n’est pas à la messe. Ce n’est plus vraiment un enfant. Il serait
exagéré de voir en lui un génie. Les notes accumulées au collège témoignent
contre lui, vont plutôt dans l’autre sens. Alors, un idiot ? Difficile à dire. Pour
faire un idiot dans un village, il faut beaucoup de talent. Cela ne s’improvise pas.
Certes, à la différence des garçons de son âge, Albain ne « fréquente » aucune
fille. On ne le voit pas non plus dans les cafés. D’ailleurs on ne le voit presque
jamais. Dès la fin des cours, il s’en va dans les prés avec Geai. Assis en tailleur
dans les pâquerettes, il joue des airs sur son violon. Celui qui donne un concert
pour des vaches, il n’est pas franchement loin de l’idiotie, non ? Il y a
mieux — ou pire, comme on voudra : Albain parle à voix haute sur les chemins.
Seul. Il parle comme si quelqu’un était à ses côtés, sauf qu’on ne voit jamais
personne à ses côtés. Encore un détail, sans doute le plus inquiétant : plusieurs
fois dans la semaine, Albain entre dans la cabane du vieux Patate, et les deux se
mettent à converser. N’est-il pas idiot, celui qui se plaît dans la compagnie d’un
idiot certifié ?
La mère a prié pour son fils, pour que son fils aille sur des chemins plus sûrs.
La mère se sent coupable. Un peu coupable. J’aurais dû le secouer quand il était
temps. Il est trop passif, voilà ce qu’il y a. J’aurais dû me méfier d’un bébé trop
confortable. Des heures le nez dans l’herbe. Si on regarde une chose trop
longtemps, on devient cette chose. Son cœur est comme de l’herbe. Le vent le
pousse loin des filles et des études. Le vent le porte près des vaches et du vieux
Patate. L’accident de la luge a peut-être abîmé quelque chose dans sa tête. Mon
Dieu, bougez-vous, aidez-moi. Je ne sais plus comment prendre mon fils,
comment le reprendre pour le poser ailleurs que sur de l’herbe. Il faudrait que je
demande à mademoiselle Soretoza. Il a l’air de l’aimer. Mais qui n’aime-t-il pas ?
Mademoiselle Soretoza ne s’appelle pas mademoiselle Soretoza. Ce nom sort
d’un livre qu’Albain a lu, enfant. C’est le nom d’une autruche prétentieuse, une
ballerine insupportable. Albain a détaché ce nom du corps de l’autruche et l’a
délicatement mis sur le corps de son professeur de violon, une jeune femme
d’une trentaine d’années, d’origine roumaine. Soretoza, ça fait roumain, non ?
Elle a connu Albain petit. Elle l’a vu grandir, se frayer un chemin dans les
broussailles du solfège. Les cours sont donnés dans la salle à manger de la maison
d’Albain, chaque samedi après-midi, pendant que les parents et les sœurs partent
à la grande ville acheter les provisions de la semaine. Dans ce qu’Albain joue, il
est impossible de surprendre une goutte de Mozart ou de Bach. On ne transmet
que ce qu’on aime. Mademoiselle Soretoza n’aime que la musique tzigane. Il y a
de la douleur et de l’innocence dans cette musique-là. Les parents laissent faire.
Pour une fois qu’Albain apprend quelque chose. Au collège, il fait des efforts
visibles, considérables, remarqués. Mais c’est à croire que le trou dans la tête ne
s’est pas complètement refermé : géographie, sciences naturelles, poèmes,
mathématiques — tout ce qui entre dans le crâne d’Albain s’en évade quelques
heures plus tard, remplacé par de violentes migraines. Alors, va pour la musique
tzigane : au moins, là, il y a des progrès.
Ce samedi est jour de fête. Albain a dix-sept ans depuis le matin. Les parents.
Prune et Cogne montent dans la voiture. Mademoiselle Soretoza est invitée à
dîner ce soir. Est-ce la faute au printemps, est-ce une diablerie du violon tzigane,
allez savoir : la leçon de musique ne dure que quelques minutes. Mademoiselle
Soretoza tire les rideaux bruns devant la fenêtre, enlève un à un ses vêtements et
s’approche d’Albain béat, illuminé. Un bel anniversaire, vraiment. De la joie
donnée, reçue. Un soleil de joie dans la salle à manger remplie de pénombre.
Geai n’assiste pas à ce cours-là. On a sa pudeur.
À l’instant où la maîtresse et l’élève fondent de délice, la porte s’ouvre, jetant
un rai de lumière sur la nudité d’Albain et sur celle de mademoiselle Soretoza.
Toute la famille est là, dans l’encadrement de la porte. Le père porte à bout de
bras un violon en chocolat, commandé la veille dans une pâtisserie. Ils ont voulu
faire une surprise à Albain. La surprise est parfaite. La surprise est pour tout le
monde. Le silence qui régnait dans la salle est maintenant traversé de bruits. La
mère rit, le père élève la voix, Prune s’enfuit en hurlant et Cogne demande à
Albain : pourquoi tu te bats avec le professeur ?
Le calme revient un peu plus tard. La mère, sans le dire — ce qu’elle ne dit pas
s’entend à deux kilomètres —, pense tout le bien possible de cet incident. C’est
une première expérience pour Albain et, pour ce que j’en ai entrevu,
mademoiselle Soretoza est une fille ravissante. Peut-être cet événement réveillera-
t-il Albain. Elle se trompe. La douceur de cet après-midi n’a pas sorti Albain de
sa nonchalance. Elle l’y a enfoncé encore plus. Vous posez Albain quelque part, il
y reste, il y trouve sa joie et, d’où qu’elle vienne, il s’en contente, il ne bouge
plus. La moindre joie ouvre sur un infini. Il s’en tient là, à l’infini partout donné.
On a payé deux mois de cours à mademoiselle Soretoza et on lui a interdit de
revenir à la maison. C’est égal. Albain se sert assez bien du violon pour enchanter
vaches et sauterelles. Et Geai elle-même. Et Geai surtout.
Albain est arrivé le premier. Il emportait des couvertures et des gâteaux. Les
enfants, comme convenu, se sont laissé mettre au lit par leurs parents. Ils ont
attendu que les douze coups de minuit sonnent à l’église du village. Ils sont
sortis, qui par une porte, qui par une fenêtre. Ils se sont rassemblés en silence
devant l’école, puis ont rejoint Albain à travers les prés, les plus grands rassurant
les plus jeunes, le plus vieux, dix ans, ouvrant le chemin avec une lampe torche.
L’herbe est un peu fraîche, des insectes courent sur les jambes des enfants, le
meuglement des vaches dans la nuit donne des frissons, peu importe : la fête est
réussie. Il y a de la musique. Elle monte dans le ciel comme une flamme. Et il y a
des chansons inventées par Albain. Le premier couplet fait se tordre de rire les
enfants — sauf le petit Olivier :
Olivier a peur du noir
Il tombe dans l’encrier
Et se met à crier
Car c’est de l’encre noire
Chaque couplet porte le nom d’un des enfants présents. Le troisième est
consacré à Lucien. On ne saura jamais dans quoi Lucien peut tomber : les
parents surgissent dans la clairière, ramassent leur progéniture par le fond de la
culotte de pyjama. Les claques volent, la lune pâlit, le violon tombe.
Vous prenez une chose. Ou plutôt, c’est cette chose qui vous prend. Cette
chose s’appelle une fin. C’est du moins ainsi qu’elle se présente à vous. Tout ce
qu’elle touche en vous adopte une teinte sombre. Quelque chose se termine, et ce
quelque chose, c’est vous-même. C’est inquiétant. Ce serait inquiétant si vous ne
pouviez deviner, dans la chose qui finit, une autre chose qui commence. Albain a
ce don-là, cette agilité du regard.
Ce qui prend fin est la rente d’Albain. Deux idiots dans un village, c’est un de
trop. Le vieux Patate bénéficie de l’âge. Albain attendra avant d’accéder au statut
d’idiot officiel. Albain commence à devenir dangereux pour nos enfants. Son
violon les a sortis une fois du droit chemin, du bon sommeil. Qui sait, il pourrait
lui reprendre la fantaisie d’aller danser l’hiver prochain sur les glaces de Saint-
Sixte — et avec nos enfants à nous. Pas question. Il faut qu’il parte.
Une chose prend fin, une autre chose commence et c’est la même qui
continue, autrement.
Tu sais, petit, pour vendre il faut se vendre. Il faut y aller à fond, à bloc, à vif.
Crois-en mon expérience. Quinze ans que je suis dans le métier et je continue de
mouiller ma chemise tous les jours. À fond, à bloc, à vif. J’adore ça. La vente, ce
n’est pas du commercial, c’est du passionnel. Si tu ne comprends pas ça, tu ne
comprends rien. C’est facile de vendre de l’eau à celui qui est dans le désert. Tout
le monde peut faire ça. Le vrai représentant, c’est celui qui vend du sable aux
Touareg. Pour ça, il faut croire à ce qu’on vend et à ce qu’on est. À fond, à bloc,
à vif. Une affaire de vie ou de mort. Ce que tu vends, c’est ce que tu es. Ce que
tu es, c’est ce que tu vends. Ma peau, mon temps, les traites de ma maison : c’est
tout ça qui brille au fond de mes casseroles — qui rutile, qui chante, qui appelle.
Je t’ai regardé faire pendant ces six mois. Demain tu commences seul. Je t’aime
bien, petit. Je t’aime bien mais tu vas à la catastrophe si tu ne retiens pas cette
leçon, quinze ans de sagesse : pour vendre il faut se vendre. Toi, on dirait que tu
es gratuit. Du coup on se méfie. Tes casseroles, elles pourraient être en or : quand
tu parles, on sent que tu n’y crois pas. Même si tu les donnais, on n’en voudrait
pas. Tu es trop calme, trop lent, trop gentil, trop tout. Avec toi mon chiffre
d’affaires a baissé. Ce n’est pas un reproche, c’est une constatation. Maintenant je
te lâche. Tu as le fichier, les adresses. À toi de faire tes preuves. Écoute-moi bien
une dernière fois. Bouge-toi. C’est ta maladie, ton vice, ta faille : tu ne bouges
pas assez. Je l’ai remarqué : tu ne t’assieds pas sur les canapés, tu t’y effondres. Je
ne veux pas te vexer, mais la plupart des clients bâillent quand tu leur parles. Et
je dis bien : quand tu leur parles — parce que souvent tu te contentes de sourire.
On ne dirait pas que tu es là pour leur vendre quelque chose. On dirait que tu es
venu prendre l’apéritif. C’est bien, le sourire, c’est un bon point pour la vente,
mais il faut parler aussi, argumenter, discuter, plaisanter, convaincre. À fond, à
bloc, à vif. Tu souris et tu écoutes. D’accord, il faut savoir écouter un
peu — mais à ce point-là, c’est de la folie. On n’est plus dans les affaires, on est
au confessionnal. J’ai parfois eu l’impression que c’est le client qui allait te vendre
quelque chose. Tu me diras, quand on s’en va, ils sont contents. Oui, ils sont
contents mais ils n’ont pas acheté une seule casserole. Tu vas le gagner avec quoi,
ton pain ? Avec ton violon ? C’est joli, ton violon — même s’il nous a valu de
quitter deux fois un hôtel avant l’heure. Les sérénades au clair de lune, ça n’est
pas du goût de tout le monde. Ce n’est pas un reproche, c’est une constatation.
J’aimerais que tu joues de la casserole comme tu joues du violon. Je ne t’en veux
pas. Tu fais un compagnon agréable. Au début, je me suis dit : il plaît aux gens, il
a le don, il va faire un malheur. Aujourd’hui je me dis que les gens, tu les aimes
alors qu’il faudrait les séduire. Ce n’est pas pareil, tu comprends, ce n’est pas du
tout la même chose. On n’est pas dans la romance. On est dans la navigation au
long cours, on va à la pêche au gros. Les gens, il faut les attirer, les ferrer, les
amener dans la nasse. Toi, tu les aimes trop. Tu les aimes tellement que tu n’as
plus rien à leur vendre. J’ai eu le fabricant au bout du fil, hier soir. Six mois que
je le fais patienter. Là, je ne peux plus. Il faut comprendre : les casseroles, c’est sa
vie. Il te donne une chance, la dernière : tu as trois mois pour te faire une
clientèle. Trois mois, pas plus. Je ne suis pas chien : je te donne une partie de la
mienne. J’aimerais que tu réussisses, petit. Tes parents m’ont écrit. Ils
s’inquiètent pour toi. Regarde-moi. Je me suis fait tout seul. Ma maison, tu la
connais. Je l’ai construite avec le pourcentage sur les ventes. Elle est pas belle, ma
maison ? Et la piscine, tu l’as vue, la piscine ? Elle ne te fait pas envie ? Allez file,
petit. Fonce. Et n’oublie pas : à fond, à bloc, à vif.
Non, je n’ai pas envie d’une piscine. Est-ce que j’ai seulement envie de
quelque chose ? J’ai tout. Chaque matin j’ouvre les yeux et je me découvre
milliardaire : la vie est là, discrète, bruyante, colorée, petite, immense. Le chaos,
les siècles et les étoiles ont bâti cette merveille pour moi, pas que pour moi, bien
sûr, mais est-ce ma faute si je sais reconnaître un cadeau, si je ne fais pas grise
mine devant ce trésor, est-ce ma faute si je n’ai pas le goût de faire le tri et si tout
me vient comme une chance, même les migraines, même cette douleur au gros
doigt du pied gauche ? Je n’aurais pas dû entrer dans ce champ pour cueillir des
coquelicots. Je le savais, pourtant : les coquelicots, il faut les aimer avec les yeux,
pas avec les mains. Dans les yeux, ils flambent. Au bout des doigts, ils fanent. Le
taureau a bien failli m’attraper. Geai riait, assise sur la barrière. Je me suis tordu
le pied en sautant par-dessus les barbelés. Maintenant j’ai du mal à marcher —
mais bon, ça passera, et puis me reste l’image princière, l’image du taureau noir
dans le feu rouge des coquelicots, encore un cadeau. Vraiment, j’ai tout.
Pourquoi aurais-je envie de quelque chose de plus ? Y a-t-il quelque chose de plus
que tout ? Comment disait-il, l’affreux, ah oui : il « en veut ». Il faut « en
vouloir ». À fond, à bloc, à vif. Moi je n’en veux de rien. Je ne comprends rien à
ce monde. J’adore regarder ce monde auquel je ne comprends rien. Le regarder et
l’écouter. Les bruits lointains d’une cloche d’église. Dieu qui joue du triangle. La
sorcière qui sort du violon dès que j’en pince les cordes. La voix de Babille au
téléphone, amoureuse, la même voix qu’à cinq ans. Il a raison, l’affreux : j’aime
les gens. J’aime toutes sortes de gens — les vivants, les morts, les arbres, même les
taureaux. Je regarde, je vois, j’aime. Et en plus — il se trompait là-dessus,
l’affreux —, en plus, je vends des casseroles. Je crois même que j’en vends
beaucoup. C’est ce que m’a dit le fabricant, réjoui. Il m’a demandé ma méthode.
Il n’a pas compris la réponse : mes migraines. Je ne reste pas plus de cinq minutes
dans un appartement où j’ai des migraines. Je montre mon catalogue, je sors une
casserole de mon sac et je file, sans insister. Quelque chose, là, n’est pas pour
moi. Quand je n’ai pas mal à la tête, je peux rester des heures. Un verre à la
main, j’écoute mon client. J’écoute, je vois, j’aime. Je ne pense plus aux
casseroles. C’est le client qui me rappelle ensuite mon travail, qui insiste pour
acheter — en remerciement, on dirait, pour marquer la douceur de cet après-
midi, quelques heures calmes à parler de tout et de rien. J’ai même parfois refusé
des ventes. Il y a des maisons où l’argent ne pousse pas, où le malheur tombe par
une fissure du toit. Dans ces cas-là, je triche. Je n’évoque pas la possibilité d’un
crédit et j’invente pour les casseroles des prix si élevés que même un fou n’en
voudrait pas. Le vrai bonheur, ce n’est pas la promesse de vente, le contrat signé.
Le vrai bonheur, c’est ça : un visage inconnu, et comment la parole peu à peu
l’éclaire, le fait devenir familier, proche, magnifique, pur.
Voir, entendre, aimer. La vie est un cadeau dont je défais les ficelles chaque
matin, au réveil. La vie est un trésor dont je découvre le plus beau chaque soir,
avant de fermer les paupières : Geai assise au pied du lit, souriante.
Aujourd’hui, deux rendez-vous. Annoncés, préparés. Les migraines ne sont
qu’une partie de la méthode d’Albain. Il ne se sert pas du fichier d’adresses donné
par l’affreux. Il a vu l’affreux travailler, sa manière d’épuiser le client et de
l’étourdir de mots. Avec l’affreux, les gens sortent leur carnet de chèques par
lassitude ; qu’enfin disparaisse ce bonhomme maigre avec cette joie artificielle
dans sa parole, pénible. Pour retrouver paix et silence, tout le monde est prêt à
acheter une douzaine de casseroles de tailles différentes. Albain s’en aperçoit très
vite : là où l’affreux est passé, plus aucune vente n’est possible. Aucun soin pour
la terre retournée : l’affreux aurait fait un mauvais jardinier.
Albain procède plus sagement, même si la sagesse n’y est pour rien. La paresse
est une explication plus sûre. J’aurais aimé trouver un mot plus noble pour dire le
mouvement d’Albain, le mouvement calme et distrait de sa vie, de chacun de ses
jours, que dis-je : de chacune de ses secondes. J’aurais aimé un mot plus
distingué. Je ne vois que celui-là : paresse. La vie est comme le cours d’un fleuve.
Albain n’est pas un bon nageur. Il ne cherche pas l’exploit et tout lui semblerait
un exploit : travailler durement, respecter des horaires et penser à
l’avenir — autant de sources de migraine. Albain dans l’eau fuyante des jours ne
nage même pas à contre-courant, à peine s’il nage, disons qu’il fait la
planche — une feuille détachée de l’arbre, épousant chaque mouvement de l’eau,
flottant, dansant. Regardant, écoutant, aimant. Ce qui est bon pour l’affreux ne
pouvait l’être pour lui. Ce qui est bon pour lui, c’est d’aller lentement, en
regardant les vitrines de magasin, jusqu’à la poste, de chercher une chaise, une
table et un annuaire, de lever régulièrement les yeux sur la postière et, entre deux
rêves, de noter dans un cahier d’écolier les noms qui lui chantent, les noms qui le
font sourire, ainsi que les numéros de téléphone qui les suivent. Ensuite, appeler
et se laisser guider par les voix. Une fois sur dix ou sur vingt, annoncer une visite
pour le lendemain.
Ce matin, deux personnes attendent Albain et ses casseroles. Un prêtre et un
fabricant de bouchons. Leurs maisons se trouvent à cinq cents mètres de l’hôtel
d’Albain. Ces cinq cents mètres ne seront, de toute la matinée, traversés par
aucune casserole, aucun Albain. Il a trouvé mieux. Il a trouvé ce qui était sous ses
yeux, au réveil, après l’ouverture des fenêtres de sa chambre. Un marronnier. Un
marronnier gigantesque, respirant, bourdonnant. Albain a pris son petit déjeuner
devant l’arbre. Le petit déjeuner a duré une dizaine d’heures. Mon Dieu, comme
cette vie est belle et comme elle est bien faite : en nous, quelque chose a faim.
Au-dehors, une quantité infinie de nourriture, plus que de raison.
Albain était arrivé de nuit à l’hôtel. Les arbres dans la nuit sont comme des
gens râleurs dans une foule. On ne comprend pas ce qu’ils disent. On ne
distingue aucun détail, on passe sans s’attarder. Les arbres dans le noir
ressemblent à des enfants boudeurs, peu attachants. Mais dans le jour, quelle
splendeur ! Le marronnier devant lequel Albain mange son croissant au beurre est
un chef indien, un maître international des échecs, un génie de la musique, un
chef-d’œuvre de la littérature. Corpulent, agile, il danse sur place, joue, fredonne,
écrit. Ce marronnier est dans le sein de Dieu. Il tutoie les plus grands dans la
hiérarchie céleste. Il mérite bien une pause de quelques heures dans cette
chambre d’hôtel. Tout passe, c’est entendu. Tout passera, cet arbre comme le
reste. Il n’y a guère que pour les casseroles que l’on peut annoncer une durée de
vie certaine de dix ans — à condition de n’utiliser pour les nettoyer aucun
produit abrasif. Tout passe et passera, les yeux d’Albain comme la feuille
mordorée à l’extrémité de cette branche. Laissons l’éternité — une éternité
relative de dix ans — aux casseroles. Donnons notre amour à ce qui passe et ne
reviendra plus dans la lumière de ce jour-là. Le prêtre et le fabricant de bouchons
n’auront pas aujourd’hui le loisir de contempler leur visage dans le fond d’une
casserole briquée. Albain a un client plus important, un client qui demande
beaucoup de temps, un arbre couvert de ciel et de lumière.
Geai est aux côtés d’Albain, devant la fenêtre. Le vivant et la morte regardent
le marronnier. Le sourire de Geai a perdu de son intensité. Il est moins prononcé
que d’habitude. Geai, devant l’arbre, reconnaît quelque chose de la vie qu’elle n’a
plus. Cette reconnaissance s’accompagne d’un rien de mélancolie.
Si Albain le voulait, en se penchant par la fenêtre, il pourrait toucher une
branche du marronnier, saisir une feuille. Mais Albain ne le veut pas, Albain ne
songe pas à le faire, Albain est comme quelqu’un qui aimerait tout et ne tiendrait
à rien, Albain n’éprouve pas le besoin de prendre ce qu’il aime. Voir, entendre
suffisent à l’amour d’Albain. Un tel amour est comme la neige et comme l’oubli.
Le marronnier, admiré pendant une journée entière, est quitté sans effort. Le
père qui poussait chacune de ses filles-feuilles dans la lumière, le savant qui
entretenait avec le vent une conversation chiffrée, l’ange aux ailes vertes — c’est
de tout cela qu’Albain s’éloigne quand il quitte le marronnier, c’est l’inoubliable
qu’il oublie.
Ce n’est pas la peine de réfléchir pour faire les choses. Il est même préférable
de ne réfléchir qu’ensuite, si on veut de temps en temps faire une chose, vraiment
la faire. C’est en remontant dans sa voiture qu’Albain connaît ce qu’il a fait, et
qu’il l’a fait au mieux : quelques portes à ouvrir, des verrous à faire sauter et voilà,
éparpillés dans les champs, des dizaines de porcs, giclant dans la lumière, ivres
d’une lumière qu’ils ignoraient, qui n’est plus celle des néons.
Le fabricant d’aliments pour chats est fier de sa maison. Très fier. Il en parle
avec de l’amour dans la voix. J’ai tout fait pour elle, tout. Je n’y suis vraiment que
les dimanches. Le reste du temps, je suis dans mon usine. J’ai trente employés. Ils
peuvent se permettre de quitter leur travail à six heures du soir, moi je n’ai pas
d’heures, je ne rentre jamais avant neuf heures du soir. Les vrais esclaves, cher
monsieur, ce sont les patrons. J’arrive le matin à l’entreprise, toujours le premier,
je pousse la porte et voilà, j’ai déjà dépensé un million de centimes : je suis
accablé par les charges, les impôts, les taxes. Ma joie, c’est cette maison. Tous les
trois ans je fais construire une pièce nouvelle. Tenez, cette piscine, elle est de l’an
dernier, vous ne devinerez jamais combien elle m’a coûté, allez, dites un chiffre
pour voir.
Le fabricant d’aliments pour chats regarde Albain, attend la réponse. Silence.
Dans ce silence, le fabricant d’aliments pour chats fronce les sourcils, se saisit
d’une sorte de râteau avec lequel il enlève une aiguille de pin flottant sur l’eau. Il
ne sait pas, Albain. Il n’a aucune idée du prix des choses. Combien coûte un peu
d’eau chlorée, c’est aussi difficile à dire que d’estimer la valeur d’une étoile, d’un
lavoir ou d’un marronnier. Eh bien mon cher monsieur, cela coûte une fortune.
Je l’ai fait pour les enfants. Et la pelouse, vous avez vu la pelouse ? Plus fine
qu’une moquette. La terre ici est ingrate. Le soleil cogne. J’ai un jardinier qui
passe toutes les semaines. La pelouse, les enfants n’y vont pas. Je leur ai expliqué.
Ils savent que ce qui est beau est fragile. Ils font attention aux choses, mes
enfants. Ils en connaissent le coût. Ils ont assez d’espace pour leurs jeux, le reste,
c’est pour la beauté, l’agrément. Le fabricant d’aliments pour chats fronce à
nouveau les sourcils, bougonne, va chercher dans une remise des ciseaux
énormes, se penche sur une touffe d’herbe grasse, coupe deux brins qui
dépassaient des autres. Les casseroles d’Albain, alignées comme des petits soldats
sur la table de jardin, sont sans doute ce qu’il y a de moins cher dans cette
maison. Les enfants du fabricant d’aliments pour chats ont l’air sournois. Des
petits vieux précoces, douze et quinze ans. Ils regardent Albain des pieds à la tête,
retiennent un sourire de mépris devant ses chaussures couvertes de boue sèche.
Albain a un prix dans ces yeux-là. Un prix ridiculement bas. Albain n’est pas
quelque chose qui coûte très cher. La femme du fabricant d’aliments pour chats
soupèse les casseroles. Elle fait la moue. Albain a la migraine. Vite, partir d’ici.
Vendre la panoplie entière — casseroles, marmites, poêles — et m’enfuir.
Heureusement qu’il y a Geai. J’ai cru au début qu’elle était restée dans la voiture.
Le fabricant d’aliments pour chats s’est mis à bâiller plusieurs fois de suite, je me
suis retourné : Geai dansait sur l’eau de la piscine. Elle m’a fait un clin d’œil.
Cela m’a donné assez de force pour rester encore un quart d’heure. Je n’écoutais
plus ce que me disait le fabricant d’aliments pour chats. D’ailleurs il ne disait
rien, il comptait ses sous, à voix haute. J’avais retenu l’essentiel : un départ en
vacances, dans quinze jours. En Bretagne. Évidemment, il n’a pu s’empêcher de
me dire combien ces vacances lui coûteraient.
Quinze jours ont passé. C’est une nuit de pleine lune. Geai, assise en tailleur
sur la pelouse, regarde Albain s’affairer. Il a loué une camionnette pour
l’occasion. Avec la camionnette il est allé au marché. Il a acheté neuf cages et dix-
huit lapins. Un couple par cage. À présent, les cages sont alignées au bord de la
piscine. Albain ouvre les portes, une par une. Dix-huit lapins jaillissent sur la
pelouse. Le fabricant d’aliments pour chats, les fils du fabricant d’aliments pour
chats et la femme du fabricant d’aliments pour chats sont partis un mois. Les
lapins peuvent s’amuser pendant trente clairs de lune. En cas de pluie, ils
pourront se réfugier dans la maison dont Albain a ouvert toutes les portes.
Geai traverse les murs sans façon. Albain met un peu plus de temps à entrer. Il
ne touche à rien, il regarde. Il regarde ce que les gens font avec leur vie, de quels
objets ils aiment s’entourer, quel visage ils ont dans le sommeil. Parfois il laisse
une trace de son passage, comme une signature. Tout dépend de l’impression
qu’il a eue lors de sa première visite, sa visite du jour, sa visite des casseroles. Là
où il a aimé un visage, une parole, un geste, il emporte un bouquet de fleurs.
Parfois aussi il répare un jouet d’enfant. Le plus souvent il se contente de
regarder. C’est sa passion, son vice, sa folie et sa sagesse, à supposer qu’il ait une
sagesse : regarder.
Ces nuits sont éprouvantes. Il est plus fatigant de jouer que de travailler.
Quand il vend des casseroles, Albain n’est qu’à demi présent. Il y a quelqu’un en
lui qui fait le vendeur, et quelqu’un d’autre qui se repose. Il est impossible d’être
aussi détaché dans un jeu. Pénétrer dans une maison endormie est un jeu qui
suppose une attention pleine. Après une nuit de pleine lune, Albain dort une
journée entière.
Dans toute activité, quelle qu’elle soit, on peut connaître un état de grâce.
Cette grâce, Albain l’éprouve une nuit d’été, à Dijon. Les nuits d’été sont
favorables aux amants et aux cambrioleurs. Albain retourne dans deux maisons
où il est entré au printemps. Deux hôtels particuliers. Dans l’un comme dans
l’autre, il n’a pas vendu une seule casserole. On ne peut exclure tout à fait un
sentiment de vengeance dans ces visites nocturnes. La grâce peut surgir de
n’importe où. Dans la première maison, celle d’un procureur, il y a un nu de
Matisse. Albain décroche le tableau, l’emporte avec lui dans la seconde maison,
celle d’un chirurgien. Il sait qu’il y trouvera un dessin de Toulouse-Lautrec : le
visage d’un fêtard sur grand papier — chemise blanche, veste noire et nez rouge.
Même format que le Matisse. Le fêtard lui donne soif. Il y a un bar dans le salon
du chirurgien. Albain se sert un cognac, puis deux, puis trois. C’est au quatrième
que l’idée lui vient. Cette nuit-là, il atteint en quelques minutes un des sommets
de son art : il rentre à l’hôtel les mains vides, après avoir échangé les deux images,
remis de l’ordre dans tout ça — le nu chez le chirurgien, l’ivrogne chez le
procureur.
Bonjour. Je m’appelle Albain. J’ai lu votre annonce. Elle me plaît. Je n’ai
encore jamais travaillé dans une librairie, mais j’ai eu beaucoup affaire aux gens
dans mon métier précédent. Je leur vendais des casseroles, je pourrais donc très
bien leur vendre des livres. Qui peut le moins peut le plus — ou l’inverse. Qu’en
pensez-vous ? Je vous laisse mon adresse. Je vous salue bien.
Bonjour. J’ai fait beaucoup de chemin pendant six ans, souvent dormi dans les
hôtels. J’aime les paysages neufs et les immeubles de banlieue. Je fais attention
aux objets, surtout les plus petits, je les respecte. Je crois que je pourrais travailler
chez vous comme déménageur, sans problème.
J’ai lu votre annonce chez la boulangère. Je ne sais pas combien d’enfants vous
avez, votre billet n’était pas très clair. Il y a des écritures qui me font fuir, la vôtre
m’attire. Je veux bien garder vos enfants. S’ils sont assez grands, je peux leur
apprendre le violon. Je laisse ce mot à la boulangère qui vous le donnera. Je
m’appelle Albain.
Une bonne, une très bonne journée, c’est, dans le désordre, la fantaisie d’un
moineau sur des toits d’ardoise grise, une odeur de soupe aux poireaux sur le
palier d’un immeuble, une chemise blanche fraîchement repassée, des choses
colorées dans la vitrine d’un magasin où l’on n’entrera pas, une parole qui ne
vous était pas destinée, comme ce matin à l’arrêt de bus, cette jeune femme
disant à une autre : « Les gens, c’est terrible, ils croient que c’est drôle d’être
drôle. » Une bonne, une très bonne journée peut fort bien être coupée de pluie.
Le beau temps n’est pas une condition nécessaire à la gaieté. Une bonne, une très
bonne journée s’ouvre avec le salut mélancolique de Lorenzo, l’épicier à côté de
la boutique d’Albain. Ses clients disparaissent de jour en jour. Son chien leur fait
peur. « Ma que veux-tou que ye fasse, ce chien, il ne soupporte pas la clientèle.
Ye ne peux pas le laisser tout soul à la maison, il en devient nourasthénique, c’est
bien ça qu’on dit : nourasthénique. Tou comprends, y’aime bien les clients ma ye
préfère mon chien, et ye ne pourrai plus le nourrir si ye ferme la boutique à cause
de loui. Ce matin il a mourdu une petite vieille qui venait ici depuis des années.
Ye ne sais plou quoi faire, ye ne vois pas de solution. »
Une bonne, une très bonne journée, soyons clair, c’est aussi très peu de travail.
Aujourd’hui Albain a remis ses roues à une locomotive et ciré un confiturier. Puis
il a accroché le panneau sur la porte : « Absent pour cause de… » Le motif est
écrit au crayon. Albain met un point d’honneur à ne jamais donner la même
raison à ses absences. Il a commencé par les classiques : cause de deuil ou de
mariage. Il n’était alors embarqué ni dans un deuil ni dans un mariage. Il avait
seulement besoin de dormir après une nuit de pleine lune. Ensuite il a inventé.
Absent pour cause de lecture du journal, de bain prolongé, de rêverie, d’ennui,
de migraine, de bonheur. Tout le quartier est habitué à ses absences. Les passants
s’approchent de la porte, juste pour lire le panneau. Albain les entend rire de
l’autre côté du rideau baissé. Il a craint au début que cette façon d’agir écarte la
clientèle. Au contraire, ça l’a multipliée. Il y en a même qui lui reprochent de ne
pas changer l’inscription assez souvent.
Et puis une bonne, une très bonne journée ne serait rien sans la visite de
Rosamonde. Il aurait fallu commencer par là : voir Rosamonde, même une
minute, c’est entrer au paradis des bonnes, des très bonnes journées.
Rosamonde sont deux. Oui, je sais, cette phrase ne sonne pas bien. Il est
pourtant impossible de l’écrire autrement. Rosamonde sont deux. Rosamonde,
tel est le nom donné par Albain à une apparition qui l’a ébloui. Cette apparition
a eu lieu sur le seuil de son magasin. Une mère et sa fille. Rosamonde est le nom
du lien entre cette mère et cette fille. C’est ce lien qui a ébloui Albain.
Rosamonde est le nom de cet éblouissement. On peut l’écrire comme ça : Albain
est tombé amoureux — à condition de préciser qu’il n’est pas tombé amoureux
d’une seule personne mais de l’alliance entre cette personne et une autre, de
l’univers vibrant à l’intérieur de cette alliance. On croit aimer des gens. En vérité,
on aime des mondes.
Inséparables, elles ont passé la porte en même temps. Mon idée, jeune
homme, est la suivante, dit Rosamonde première en s’asseyant sans façon sur
Geai, elle-même assise sur une chaise à rempailler : pour les chiens, on construit
des niches, pour les abeilles, des ruches — et rien pour les hannetons. J’ai
entendu parler de votre habileté manuelle. J’ai rassemblé des documents sur les
habitudes des hannetons, ce qu’ils aiment, ce qui les réjouit et ce qui les fait fuir.
Dans deux mois ils apparaissent. Pouvez-vous construire une maison en deux
mois ? Pouvez-vous faire en sorte que cette maison, moyennant quelques
modifications très simples, puisse abriter d’autres hôtes que les hannetons qui,
comme vous le savez, ne sont sur terre que de passage ? Et à propos, le berceau
dans la vitrine, il coûte combien ?
Disparaître est un privilège de vivant. Les morts n’ont pas ce privilège. Ils en
ont d’autres, ne craignons rien pour eux.
En s’en allant, Geai laissait quelque chose. Elle laissait le meilleur d’elle-même,
mais peut-être le meilleur de nous-mêmes ne nous appartient-il pas, peut-être ne
sommes-nous que les gardiens d’une chose qui, lorsque nous disparaissons,
demeure.
Exactement le même.
COLLECTION FOLIO
GALLIMARD
« Geai était morte depuis deux mille trois cent quarante-deux jours quand elle
commença à sourire. »
DU MÊME AUTEUR
Aux Éditions Gallimard
L’HOMME DU DÉSASTRE
LETTRES D’OR
ÉLOGE DU RIEN
LE COLPORTEUR
LA VIE PASSANTE
UN LIVRE INUTILE
Cette édition électronique du livre Geai de Christian Bobin a été réalisée le 08 septembre 2014 par les
Éditions Gallimard.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782070415069 - Numéro d’édition : 241360).
Code Sodis : N66531 - ISBN : 9782072575433 - Numéro d’édition : 274456