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Du Sahara Au Nil Numerique

itineraire d'une region desertique

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7

études d’égyptologie

peintures et gravures d’avant les pharaons


du Sahara au Nil Jean-Loïc Le Quellec édition
ue
numériq
t
revue e
Pauline et Philippe de Flers
tée
augmen

à la mémoire de Michel Baud

Soleb
Du Sahara au Nil
introduction à la deuxième édition

par Jean-Loïc Le Quellec

Philippe de Flers nous a quittés


prématurément, alors que nous
préparions tous ensemble
la seconde édition de cet ouvrage
qui lui doit tant, et qui nous
permet de poursuivre
en sa compagnie ce beau voyage
de science et d’amitié.
Depuis la première édition de ce livre, de très nombreux 1 Cette dont la ligne courbe figurerait la coque supposée, la série de
sites d’art rupestre ont été découverts en divers lieux du désert introduction était traits obliques formant les rames, un peu dans le style des
Libyque, ce qui permet d’enrichir la réflexion sur les styles et déjà sous presse bateaux Égyptiens de Nagada II (fig. 75). Aux yeux de la
la datation des images de cette région 1. La connaissance de quand sont parus chercheuse italienne, s’il s’agissait bien d’une embarcation,
leur contexte archéologique général a également bénéficié de deux articles cette image pourrait témoigner « de contacts entre les derni-
travaux qui éclairent singulièrement les peintures et gravures, qu’il n’a donc ers habitants du Sahara et les sociétés prédynastiques de la
tout comme les recherches qui visent à reconstruire l’évolu- pas été possible vallée du Nil » (Barich 1998). Malheureusement, le tracé en
tion climatique du Sahara. Il importe de passer en revue ces de prendre question est si loin d’être univoque qu’un autre observateur
nouveaux éléments avant de revenir sur la question de l’inter- en compte : en a proposé une interprétation complètement différente.
prétation des dispositifs artistiques. Förster et al. 2012, Alec Campbell note en effet, à juste titre, que les gravures
et Zboray 2012. égyptiennes de bateau sont généralement plus soignées, avec
Les nouvelles découvertes d’art rupestre Signalons des rames toutes de même longueur et rigoureusement paral-
la parution lèles entre elles, ce qui n’est pas le cas ici. Pour lui, il ne peut
Faire l’inventaire des découvertes peut paraître fastidieux, prochaine donc s’agir d’une embarcation. Il préfère interpréter la ligne
mais on peut d’autant moins en faire l’économie qu’il arrive d’un livre courbe comme une représentation du ciel, tandis que les traits
qu’un seul document nouveau nous oblige à modifier entiè- consacré obliques symboliseraient la pluie… on aurait donc affaire à
rement nos façons de voir (Taieb 2010). L’iconographie des à la Grotte l’image d’un nuage déversant l’eau céleste (Campbell 2005) !
embarcations permet de donner un bon exemple d’une mod- des Bêtes, En l’espèce, et sans aucun élément nouveau, il semble bien
ification des thèses par suite de l’apparition de documents et qui promet difficile de dépasser le stade de la constatation — fréquente —
inattendus. En 1998, Barbara Barich a proposé qu’une gra- d’être une selon laquelle l’interprétation des images dépend avant tout
vure d’une grotte de la région de Farafra, composée d’une véritable des présupposés des herméneutes (Le Quellec 2007). Tout
ligne courbe subhorizontale de laquelle semblent « tomber » somme (Kuper change avec la découverte fortuite des gravures ornant une
IV de nombreux traits obliques, puisse représenter une barque et al. 2013). autre grotte de la même région, utilisée comme halte depuis

du Sahara
au Nil

Pour ne pas entraîner


de modification de pagination
entre l'édition numérique
augmentée et l'édition imprimée
originale, les pages de la présente
introduction sont foliotées
en chiffres romains et ses figures
sont numérotées de même :
les appels en chiffres romains
gras et ocre renvoient donc
à cette introduction et ceux
en chiffres arabes gras et noirs
renvoient au reste de la présente
publication, qui correspond
à la première édition.

Cliquez ici pour accéder


à la table des matières
de la premère édition.
I. Exemple de « Water Mountain Symbol » (photo Jllq). Pour la nomenclature des sites,
inédit, observé sur le site M20o14 voir Gauthier, Gauthier, & Le Quellec 1996.
des années par les touristes de passage, mais où des voyageurs — 1. Erich Claßen, Karin Kindermann et Andreas ­Pastoors
plus attentifs que les autres ont remarqué deux authentiques ont documenté les pétroglyphes de la grotte de Djara
représentations de bateaux, accompagnant celle d’une girafe (p. 36-37), ornée de 133 figures piquetées ou gravées, avec une
schématique, d’une main gravée et d’un quadrupède indéter- grosse majorité (85 %) de zoomorphes (addax, oryx, gazelles,
miné. Cet ensemble certifie donc la présence d’indubitables autruches), des anthropomorphes (6 %) et des figures géomé-
gravures d’embarcations à seulement trois kilomètres au sud- triques (Claßen, Kindermann, & Pastoors 2009).
ouest de celle publiée par Barbara Barich. Ceci conduit d’une — 2. Les participants au « North Kharga Oasis Survey » ont
part à s’interroger sur la signification de la présence de telles procédé à un inventaire des sites à l’ouest de Kharga, actuel-
images si loin de la vallée du Nil, et d’autre part à reconsidérer lement au nombre de dix-sept et encore largement inédits.
d’énigmatiques peintures du Djebel el-¢Uweynæt qui pour- Les gravures repérées, allant de la Préhistoire aux périodes
raient éventuellement représenter des embarcations (fig. 76, pharaoniques, réunissent des zoomorphes (une majorité de
77, 80)… d’autant plus qu’une autre image de barque prédy- girafes, mais également : éléphants, hippopotame, mouflons,
nastique a été gravée à environ six kilomètres au sud-ouest de antilopes, gazelles, âne, canidés, chèvres, bovinés, lacerti-
la montagne de Chéops et de Rêdjédef (Morelli, Buzzigoli, & 2 À forme formes 2, serpentiformes, poissons, autruches ; peut-être aussi
de lézard.
Negro 2006: fig. 2), et qu’il en figure probablement au moins des échassiers), des anthropomorphes, ainsi que des images
une autre sur ladite montagne (Steiner, Krüger, et al. 2011: de bateaux et des inscriptions hiéroglyphiques et alphabé-
fig. 16). Nul doute que, si la validité de ces documents reste tiques, dont au moins une est signalée comme « libyco-ber-
à vérifier, un inventaire détaillé compléterait très utilement la bère ». Plusieurs pétroglyphes d’un type inhabituel ont été
carte de répartition des indices significatifs. signalés, dont un contour de main, des figures hypothétique-
Avant d’examiner le contexte archéologique, pas- ment lues comme des araignées ou des disques solaires (?), et
sons rapidement en revue les autres découvertes d’images un jeu graphique basé sur une série de méandres comme on
rupestres effectuées depuis 2005 et susceptibles d’intéresser en connaît au Sahara central (ce qui n’induit pas un apparen­
notre propos. Dix étapes suffiront : tement). On note aussi la présence de figures géométriques V
introduction
à la deuxième
édition

II. Girafes et anthropomorphes découverts par


Carlo Bergmann sur le même site (photo Jllq).
Quelques datations été proposé à titre d’hypothèse pour les gravures de Cobble
Ridge, mais cela reste à vérifier, peut-être à l’aide de datations
Il a été suggéré que les « femmes stéatopyges » repérées à Ams (Storemyr 2008: 71-73). Certains des zoomorphes de la
l’ouest de Dakhla (voir p. 39 et fig. 51-52) appartiendraient région de Kharga, en particulier des girafes réticulées et des
aux sixième ou cinquième millénaires avant l’ère commune éléphants à oreilles de Mickey, peuvent être attribués à Naqada
(Aec) (Huyge 2009b : 6) mais deux d’entre elles encadrent ii ou au début de Naqada iii (Ikram 2009b : 70). Des bovinés
des inscriptions hiéroglyphiques de patine plus foncée et de l’Eastern Desert ont été attribués aux p ­ ériodes de Naqada
datées du règne de Chéops, ce qui signifie que ces gravures i et ii sur la foi de ressemblances stylistiques avec des figurines
sont très probablement postérieures au règne de ce pharaon, et décors de vases, alors que d’autres sont superposés à des
et qu’elles auraient été réalisées après 2500 Aec (Berger 2008: barques dynastiques (Judd 2006a). Le style du faucon gravé
144). L’abandon progressif de la région de 5300 Aec à 4500 sur un bloc de Meri 02/50 indique une date postérieure au
Aec donne un bon terminus ante quem pour les gravures de début de la première dynastie, mais antérieure à la troisième ;
la grotte de Djara, mais il est difficile de préciser l’attribution les autres oiseaux et le mouflon attaqué par des chiens qui se
de ces dernières à l’une ou l’autre des phases d’occupation du trouvent sur la même « stèle » sont de style et de technique
site : Épipaléolitique vers 7000 Aec, « Djara A » vers 6200 identiques, et donc probablement du même âge (Hendrickx,
Aec ou « Djara B » vers 4900 Aec (Kinderman, Bubenzer, et Riemer, et al. 2009: 203). Des anthropomorphes nouvellement
al. 2006, Kinderman & Bubenzer 2007, Claßen, Kindermann, signalés à l’Enneri Tahon au Tibesti (Boccazzi & Calati 2009:
& ­Pastoors 2009). Les « sickle boats »� côtoyant les méandri- pl. G1) pourraient présenter avec ceux en Style de Sora du Gilf
formes du Wædi el-Faras sont difficiles à dater précisément, Kebîr (voir p. 277-279 et fig. 732, 736 et 737) des analogies
car leur type se trouve du Prédynastique aux premières dynas- stylistiques qui mériteraient d’être précisées.
ties, mais l’étude de leur contexte permet de supposer que les Selon Tony Judd, les habitants de l’Eastern D ­ esert
méandres auraient été tracés pendant le quatrième millénaire ont d’abord gravé des figures géométriques, avant de
X Aec ou même avant. Un terminus ante quem de 5000 Aec a représenter des animaux sauvages, surtout des éléphants et

du Sahara
au Nil

X. Exceptionnel boviné porteur du même site :


bien que cette gravure soit hélas assez mal
conservée, on distingue toujours bien
le quadruple collier, le bâton dans les cornes
et les deux sacs que l’animal porte sur le dos
(photo Jllq).
des girafes, à partir de la première moitié du quatrième mil- 1200/1300 calBC, ce qui donne une date ante quem accept-
lénaire avant l’ère commune. Ensuite, ils ont figuré les bovins able pour l’ensemble des gravures du site. L’un des signes
avec lesquels ils étaient désormais associés, et ont inclus leur du même lieu rappelle le ankh égyptien, ce qui indique
propre représentation dans leurs images, avec notamment une connexion avec l’Égypte pharaonique. Dans ce même
deux motifs remarquables : celui du bovin tenu en laisse ou Wædi Howar, un crâne de girafe complet a été daté de ca.
par la queue, et celui de la vache allaitant un enfant. Pendant 2200 calBC, mais les restes d’éléphants y sont plus anciens
la période de Naqada ii (seconde moitié du ive millénaire), les (sixième et cinquième millénaires avant l’ère commune),
graveurs ont commencé à dessiner des bateaux et, au fur et à alors que le chameau n’est connu dans le nord-est de
mesure de la dessiccation du climat, ils représentèrent de plus l’Afrique que depuis le premier millénaire Aec (Jesse 2005).
en plus d’addax, d’ibex et d’autruches (Judd 2009). La plupart des gravures de bovinés à longues cornes de la
L’âge pléistocène des gravures de Qurta, indubita- région de Hadiab est attribuée à la « période de Kerma »
blement confirmé désormais (Huyge & Claes 2012), permet par Cornelia Kleinitz, sur la base de leurs caractères mor-
de renouveler une intuition ancienne de Paolo Graziosi qui phologiques (Kleinitz 2007b). Dans l’île d’Us, les images
supposait l’existence d’un style rupestre « méditerranéen » de bovinés dominent le corpus durant les troisième et deu-
remontant à cette période et comprenant des gravures xième millénaires Aec ; les girafes broutant des arbres, les
de Cyrénaïque et de Tripolitaine, l’ensemble étant donc chiens courants et nombre de marques géométriques peu-
­rapportable à une zone non saharienne incluant le Nil et vent être attribuées à la fin du premier millénaire Aec et à
la bordure méditerranéenne (Graziosi 1968) — ce qui reste la première moitié du premier millénaire de l’ère commune
actuellement sans incidence sur la documentation propre- (c’est-à-dire aux périodes méroïtique et postméroïtique),
ment saharienne. alors que les représentations de chameaux sont majoritaires
Au Soudan, plus précisément dans le Wædi Howar à la période postméroïtique. La période chrétienne est
inférieur, une gravure de girafe de Gala Abº AÌmed caractérisée par des croix et des cryptogrammes (Kleinitz
02/2 était partiellement recouverte de sédiments datés de 2007a, Kleinitz 2007c, Kleinitz 2008). XI
introduction
à la deuxième
édition

XI. Autre détail du même site,


où l’on distingue en particulier un archer
fléchant une girafe (photo Jllq).
La question des styles pour désigner un « Wædi Wahesh style » dont un seul trait
est mentionné, à savoir que certains anthropomorphes y ont
Les hypothèses chronologiques visant à situer dans le temps les doigts individuellement dessinés, tout en présentant une
les différents styles bénéficient des recherches portant sur le « forte ressemblance » avec les figures du style de Sora (Zbo-
contexte archéologique global des peintures (Förster 2007b, ray 2005: 167). Comme il arrive que les anthropomorphes
Förster 2007a, Schönfeld 2007) et sur la situation clima- de ce dernier style aient eux aussi les doigts bien dessinés,
tique et environnementale dans laquelle les artistes opéraient on ne voit pas bien comment s’en distinguent ceux de ce
(Brooks, Chiapello, et al. 2005, Brooks 2006, Le Quellec « Wædi Wahesh style. » Ailleurs, le lecteur s’étonne de voir
2006b, Le Quellec 2006a, 2007, Kröpelin 2007, Kröpelin, plusieurs fois mentionné un style des « Têtes Rondes allon-
Verschuren, et al. 2008). Il convient toutefois d’être circons- gées » ou « Elongated Roundhead style » dont il est affirmé
pect car, dans le désert Libyque, le risque d’une inflation des qu’il se trouve sur un site du Karkºr et-TalÌ (KTW 27/G)
styles n’est pas absent. Ainsi, l’appellation « small human (Menardi Noguera & Zboray 2011b : 93, 98, 100) et dans
figures » (Zboray 2005, Zboray 2009: 29) s’ajoute inutile- le nord-est du Djbel Arkenº (Menardi Noguera & Zboray
ment à celles déjà définies, en particulier celle de « style min- 2012: 133) mais qui n’a fait l’objet d’aucune définition pré-
iature » connue depuis Hans Rhotert et confirmée dans le cise à ma connaissance.
présent ouvrage (voir p. 278). András Zboray et Alessandro Enfin, on voit apparaître sous certaines plumes énu-
Menardi Noguera évoquent un « Uweinat Cattle Pastoralist mérant les différents « styles » du Djebel el-¢Uweynæt, la men-
style » (Zboray, Hales, et al. 2007: 176, Menardi Noguera & tion d’un « style des gens au double pagne » (abrégé en Pdl :
Soffiantini 2008: 115, Menardi Noguera & Zboray 2011b : 87, « People with Double Loincloth Style ») (Menardi Noguera &
Menardi Noguera & Zboray 2012: 136, 140-142) insuffisam- Zboray 2011b). Cette dénomination est empruntée à Fran-
ment précis dans la mesure où les pasteurs régionaux ont en cis van Noten qui distinguait ces « gens au double pagne » à
réalité peint dans plusieurs styles différents et que, de plus, la fois des « gens à simple pagne et femmes en robe » d’une
XII cette expression semble être synonyme de « cattle pastoralist part (« People in simple loin-cloths and women with skirts »),
period », sous la plume de l’un de ces auteurs ­(Zboray 2009: et des « personnes nues et des gens à ceintures » d’une autre
du Sahara 29) — mais il est vrai que ses promoteurs disent eux-mêmes (« naked people and people with belts » ; Noten, Rhotert, &
au Nil qu’il s’agit là d’un « nom informel » (Menardi Noguera Misonne 1978: 24). Or vouloir construire des « styles » pic-
& Zboray 2012: 136). Pourtant, synonymiser « style » et turaux en ne s’appuyant que sur un détail de l’habillement
« période » ne devrait pas se faire sans discussion. Il serait des anthropomorphes représentés — une fois de plus sans en
certainement prudent de mieux définir la stylistique de livrer aucune définition —, c’était pourtant commettre une
cette « période pastorale » au sens large, en parlant plutôt, confusion hélas trop fréquente dans les études d’art rupestre
par exemple, du « style longiligne » et de sa variante le « style entre le style et la chose représentée. Pourtant, le style, c’est
filiforme à tête d’oiseau », dont les critères d’identifications la façon de représenter quelque chose, et non cette chose elle-
ont déjà été clairement définis (voir p. 276-277) — quitte même (Muzzolini 2006: 173).
à préciser « style longiligne d’Uweynât » pour éviter toute Il s’agit là d’imprécisions dues à un usage trop peu
confusion. Par ailleurs, pour désigner la variante qu’on rigoureux de cette notion de style, mais ce flou est finalement
vient de mentionner, Mark Borda utilise conjointement les assez compréhensible dans le cadre d’un travail pionnier sur
expressions « Uweinat bird-heads » (Borda 2011a : 126) et une zone en cours d’exploration, quand les observateurs
« bird headed humans » (Borda 2010: 192). Nul doute qu’une tâtonnent encore à la recherche de repères. Néanmoins, le fait
standardisation des appellations dans les différentes lan- que certains chercheurs n’aient pas une connaissance appro-
gues serait bien utile. Il est à noter qu’Alessandro Menardi fondie des publications déjà consacrées à ces sujets au Sahara
Noguera et András Zboray ont fait connaître un anthro- central et ailleurs les conduit à reproduire les mêmes erre-
pomorphe « à tête d’oiseau » peint à Arkenº et dont le bec ments, bien qu’il existe d’excellents guides méthodologiques
s’orne d’un remplissage blanc, peut-être pour représenter en la matière (Muzzolini 1989, Muzzolini 2006).
une bouche ouverte (Menardi Noguera & Zboray 2012: 136 Il est par ailleurs confirmé qu’aucune relation
et pl. I). De plus, comme il semble tenir un arc d’une main n’existe entre les peintures en style des Têtes Rondes des
et deux flèches de l’autre, il est probable que la volumineuse massifs centro-sahariens et celles des « Têtes Rondes de
tache blanche marquant son poignet gauche représente un l’Uweynât », contrairement à ce qui fut parfois affirmé sans
bracelet d’archer (Le Quellec 2011). preuve (Huyge 2009b : 4). On peut d’autant moins soute-
Un défaut méthodologique depuis longtemps nir que ces images présenteraient une « similarité frappante »
dénoncé au Sahara central, où il a déjà conduit à des impasses, avec les Têtes Rondes tassiliennes « classiques » (Zboray 2009:
consiste à dénommer un style sans le définir, mais en mon- 28) que le module des premières est centimétrique alors que
trant des images qui sont supposées l’illustrer. Le nom de les « Grands Dieux » typiques des secondes mesurent souvent
l’oued WaÌš (« la vallée désolée, désertée ») est ainsi utilisé plusieurs mètres et que les premières sont peintes en aplat
XIII
introduction
à la deuxième
édition

XII. Carte montrant la piste d’Ab BallæÒ en verre libyque, céramiques au décor
et ses prolongements, ainsi que la répartition à impression pivotante et « Clayton rings
d’un certain nombre d’élément significatifs : & disks » (Dao Jllq, d’après Kuper 2007
bateaux gravés, mains négatives, artefacts Riemer 2002 et 2007, modifiés et complétés).
ocre alors que celles du Sahara central sont le plus souvent pu exister à l’origine, mais qu’ils auraient disparu à cause de
en aplat blanc cerné d’un ou plusieurs traits plus foncés. Il la fragilité d’un pigment plus clair, maintenant disparu (voir,
faut donc toujours prendre soin d’utiliser l’expression « Têtes par exemple, fig. 281-283).
Rondes » en précisant bien desquelles il est question, selon Quant aux images représentant des scènes pasto-
une pratique tendant heureusement à se généraliser (Ibid. : rales, elles sont à rapporter aux dates actuellement connues
28). Ces peintures en style des « Têtes Rondes de l’¢Uweynæt » pour la transition vers une économie de production dans le
(Urh selon l’abréviation anglaise de « Uweynat Round sud du désert Libyque, qui se situent dans le cinquième millé-
Heads ») sont assurément les plus anciennes de la région, naire avant l’ère commune (Jesse, Keding, et al. 2007, Riemer
et précèdent l’explosion des images à thématique pastorale 2009a). Rappelons enfin qu’à une vingtaine de kilomètres au
attribuées aux pasteurs qui fréquentaient la région durant les sud-ouest de la Djedefre’s Water Mountain, un bloc porte
quatrième et troisième millénaires Aec (Linstädter & Krö- la gravure d’un oryx suité dont le style quadrillé a pu être
pelin 2004). Néanmoins, il est encore impossible de préciser rapproché des décors de vase Naqada I (vers 3900-3700 Aec)
leur date d’apparition : tout au plus peut-on dire qu’elles sont (Negro 2009: 129-130).
forcément postérieures au début de la dernière phase humide Si les images rupestres du désert Libyque n’ont
régionale, donc après 8300 Aec (Riemer 2005, Menardi toujours pas pu être directement datées, les grandes lignes
Noguera & Soffiantini 2008: 116). Leur prédominance dans de la chronologie relative proposée en 2005 sur la base des
la plaine, aujourd’hui désertique, située entre le Gilf Kebîr et superpositions et des relations entre différents styles région-
le Djebel el-¢Uweynæt, suggère que cette région était encore aux et locaux n’ont pas été remises en cause pour l’instant
habitable à l’époque où les peintres du style des Têtes Rondes (p. 276-279).
locales opéraient (Borda 2009). Il n’est du reste pas certain
que le caractère aniconique du visage des Têtes Rondes du
Djebel el-¢Uweynæt constitue un bon caractère définitoire,
XIV car certaines images laissent penser que de tels détails auraient

du Sahara
au Nil

XIII. Tumulus sur plateforme, à une antenne,


dans le Wædi ¢Abd el-Malik (photo Jllq).
Le contexte archéologique après l’assèchement général de la région. Bien qu’il soit encore
impossible d’assigner une fonction précise à ces objets, il
Ces dernières années ont vu se combler le vide archéologique semble qu’on puisse les mettre en rapport avec des techniques
séparant la zone située entre la région des oasis et l’aire du de survie en milieu aride (Riemer & Kuper 2000, Riemer 2004,
Gilf Kebîr et du Djebel el-¢Uweynæt (fig. xii). Les habitats, Riemer 2007a). Le plus probable est qu’ils durent servir à une
les structures ou monuments lithiques (Cambieri & Peroschi population nomade se déplaçant dans le désert en utilisant des
2006, Peroschi & Cambieri 2010) (fig. xiii) et divers aména- ânes, et qui restait en contact tant avec la culture dite Sheikh
gements souvent énigmatiques ont particulièrement attiré l’at- Muftah qu’avec l’Égypte pharaonique, ainsi qu’en témoigne
tention (Berger 2009, Peroschi & Cambieri 2011). Des cartes le matériel livré par les avant-postes situés à l’ouest des oasis
de répartition concernant divers artefacts significatifs ont été (Riemer 2005). La découverte d’un bol-Maidum au Wædi
publiées, en particulier pour les vases caliciformes (Kuper Shaw (à environ 350 km à l’ouest du fleuve) confirme du reste
2007: fig. 2-A), les molettes du type « Gilf » (Ibid. : fig. 2-B) l’établissement de relations à longues distances entre l’aire du
(fig. xiv, xv), les « anneaux de Clayton » (« Clayton Rings » : Nil et le désert Libyque aux ive-ve dynasties (Kuper, Riemer,
Riemer 2002: fig. 1, Kuper 2007: fig. 2-C, Riemer 2007a) et al. 2004: fig. 4, N° 2). Les « Clayton rings », rarissimes dans
(fig. xvi), les artefacts taillés dans du verre libyque (Riemer la vallée du Nil, sont particulièrement abondants le long de la
2007b : fig. 7) (fig. 10), les armatures de flèches transversales ou piste d’Abº BallæÒ et dans ses environs (p. 40-45) ; le répertoire
foliacées et les vases nubiens au décor à impression pivotante des marques de propriété incisées sur leur surface extérieure
(Ibid. : fig. 3, Riemer 2009b : fig. 5.12). Il apparaît ainsi que la rappelle des signatures de potiers connues dans la vallée du Nil,
majorité des énigmatiques instruments de céramique surn- et c’est en partie le même que celui des jarres accumulées sur
ommés « Clayton rings » ainsi que les disques perforés qui les plusieurs stations de cette véritable « transsaharienne ».
accompagnent généralement est à situer autour de 3100 Aec, Ces données nouvelles prouvent l’existence d’une
c’est-à-dire vers la fin du Prédynastique et durant les premières longue succession de mouvements complexes, d’échanges
dynasties (probablement au moins jusqu’à la quatrième), donc à longue distance, d’influences, de déplacements, de replis, XV
introduction
à la deuxième
édition

XIV. Molette du type XV. Autre molette du type XVI. « Anneau et disque
« Gilf C », site M13M07, « Gilf C », d’une finition de Clayton » : ces objets
Wædi ¢Abd el-Malik exceptionnelle, du site L39n14 énigmatiques, portant
(photo Jllq). dans le Wædi Mæš î (photo le nom de leur découvreur
Jllq). le géographe anglais Patrick
A. Clayton, semblent avoir
été liés à la vie dans le désert
(Dao Jllq d’après une
photographie de l’université
de Cologne).
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peintures et gravures d’avant les pharaons
du Sahara au Nil

à la mémoire de Michel Baud


Des mêmes auteurs

Jean-Loïc Le Quellec
Légendes et Rumeurs. Alcool de singe et liqueur de vipère,
Mougon, Geste Éditions, 1991
Symbolisme et art rupestre au Sahara central, Paris,
L’Harmattan, 1993
Dictionnaire des noms de lieux de la Vendée, Mougon,
Geste Éditions, 1995
Petit dictionnaire de zoologie mythique, Paris, Entente, 1995
La Vendée légendaire et mythologique, Mougon, Geste, 1996
L’Abcdaire des déserts, Paris, Flammarion, 1997 ; traductions
en coréen, en italien (Piccola enciclopedia
dei Deserti) et en portugais (Abcdário
dos Desertos)
Art rupestre et préhistoire du Sahara, Le Messak, Paris, Payot,
Grande bibliothèque scientifique, 1998
Tableaux du Sahara, Paris, Flammarion, 2000 ; traduction
en anglais (Impressions of the Sahara)
et en allemand (Sahara, Landschaft und Kultur)
Ithyphalliques, traditions orales, monuments lithiques
et arts rupestres au Sahara : hommages
à Henri Lhote (direction d’ouvrage), Paris,
Aars-Afu, 2002
Yalla ! Méthode d’arabe libyen (Tripolitaine et Fezzân),
Paris, L’Harmattan, 2003
Mythologies et arts rupestres en Afrique, Paris, Flammarion,
2004 ; traduction en anglais (Rock art in Africa :
mythology and legend)

Philippe de Flers a co-illustré deux ouvrages


Le Roman du Nil, Bernard Pierre, Plon, 1980
L’Égypte, Guy Rachet, Nathan, 1985, co-lauréat du prix
Nicéphore Niepce

Pauline et Philippe de Flers


Madagascar, la Grande Île, Denoël, 1996
L’Égypte des sables, une civilisation du désert,
Mengès, 2000
peintures et gravures d’avant les pharaons
du Sahara au Nil
Jean-Loïc Le Quellec
Pauline et Philippe de Flers

préface de Nicolas Grimal

Soleb
Collège de France, chaire de Civilisation
pharaonique : archéologie, philologie et histoire ;
© éditions Soleb, 2005-2012.
Études d’égyptologie n° 7.
Les bêtes fabuleuses des palettes prédynastiques s’animent tout

à coup ; les théories de chasseurs et de guerriers reprennent leur course à

la poursuite d’animaux sauvages, de voisins venus empiéter sur leurs ter-

ritoires ou de ceux, proches ou lointains, dont ils convoitent eux-mêmes

le terroir. À moins qu’ils ne paissent négligemment, longues silhouettes

filiformes, leurs troupeaux qui cherchent l’herbe rare des trous d’eau de

la savane proche… L’un des déserts les plus arides au monde rappelle

qu’il fut peuplé jadis d’êtres qui avaient déjà fixé les lois premières de ce

qui sera l’une des plus longues civilisations de la terre. Une fois réalisée 7
la transhumance ultime vers les rives des grands fleuves qui bordent le préface

Sahara naissant, le départ sans retour pour fuir l’aridité et gagner l’oasis

permanente du Nil, les racines resteront si solides que jamais les Égyptiens

ne considéreront autrement ces terres que comme leur appartenant.

Tout cela se passe il n’y a pas si longtemps, après tout ! Cinq

à six millénaires avant que des communautés organisées, descendantes

lointaines de ces premiers pasteurs, jettent sur les rives presque domesti-

quées du Nil les bases de la société des pharaons. Que faut-il dire devant

tant de vestiges mis au jour aux confins de l’Égypte, du Soudan, de la

Libye et du Tchad actuels, tant de traces qui paraissent aujourd’hui si

fraîches et vers lesquelles les anciens Égyptiens retournaient au troisième

millénaire av. J.-C., au prix d’une lourde infrastructure destinée à leur

permettre de traverser des déserts devenus impénétrables. Les caravanes

de Chéops cherchaient peut-être moins de nouvelles terres ou des par-

tenaires ­commerciaux — si précieux que fussent les œufs d


­ ’autruche ! —
qu’à redécouvrir des lieux premiers. Faut-il dire que la préhistoire est

bien longue ou bien accepter que l’Histoire soit plus étendue que nous

le pensons ? À moins que notre vision de l’Histoire doive se transformer,

à l’image de ces espaces redécouverts. Car on ne peut se rendre impu-

nément dans ces contrées, en quête d’exploits sportifs ou de belles ima-

ges. C’est l’un des berceaux de notre humanité et ces lieux, aujourd’hui

déserts, sont emplis d’une présence plusieurs fois millénaire qui s’em-

pare de celui qui s’y risque et l’amène à réfléchir autant sur le passé que

sur soi-même.

Les auteurs de cet ouvrage n’ont pas failli à la tradition des

modernes coureurs des sables ; comme eux tous, ils ont allié le goût de la

8 découverte, qui s’impose à quiconque se risque dans le désert, à la curio-

du Sahara sité scientifique, tous deux se fondant dans une aventure qu’ils nous font
au Nil
partager : à travers l’immensité du désert et les racines du temps. Non

sans guider le lecteur en lui donnant tous les outils qui lui permettront

de comprendre et d’apprécier ce curieux paradoxe du désert source de vie.

De l’holocène inférieur, en effet, jusqu’à l’aube de la civilisation pharao-

nique, de puissants réseaux hydrographiques irriguent ces grandes sava-

nes où se côtoient éléphants, girafes, hippopotames, rhinocéros… Tous

animaux qui peupleront ensuite l’imaginaire des rives du cours inférieur

du Nil, qu’ils n’ont, à vrai dire, pratiquement jamais fréquentées. Et tout

cela pendant près de 5 000 ans, soit la durée qui nous sépare, nous, des

premiers pharaons ! Plus que la durée même de leur histoire. Que penser

d’une pièce qui serait plus courte que son ­prologue ?

Le déséquilibre documentaire entre la civilisation du Nil et

celle de ces immensités est trop grand pour que l’on puisse oser risquer

une comparaison. Il n’en reste pas moins que certaines résonances sont
troublantes, vraisemblablement parce que ces dernières ont gardé intact

cet état premier, que les habitants des rives du Nil n’ont plus connu au

quotidien, mais qui était si profondément enraciné dans leur culture

qu’ils en ont fait le théâtre mythique de leurs origines.

Les cohortes humaines et animales qui vont et viennent sous

nos yeux sur les parois ne sont pas sans rappeler les déplacements saison-

niers, cultuels ou non, qui continueront plus tard à rythmer la vie de la

vallée. L’accumulation de représentations comme celles des « nageurs »

ou « noyés » et des monstres qui les accompagnent nous paraît plus

étrange. Mais justement, ces représentations elles-mêmes, du fait de

leur regroupement en des lieux précis, où l’on sent la présence humaine

dans la durée et la répétition, semblent jouer un rôle qui va au-delà du 9


simple témoignage. Points de rassemblement, lieux de culte associant préface

les hommes au divin dans un langage dont nous ne percevons que les

images ? Les goules dévoreuses, si nombreuses, du Ouadi Sora sont-elles

seulement les justicières du monde des morts ou, en même temps peut-

être, les forces du chaos qui menacent les franges de l’humanité ? Et ces

étranges « noyés » évoquent-ils, comme le pensent les auteurs, les nenyou

et autres igepyou des temps pharaoniques, humains pas encore sortis ou

retournés dans les limbes ? S’il en est ainsi, nous aurions là les premiers

exemples de rituels propitiatoires permettant une inclusion pacifique

des morts dans le monde des vivants, qui resteront l’une des bases de la

cosmographie égyptienne.

Cette rencontre est d’autant plus frappante qu’il y a une tren-

taine d’années, nous avions découvert à Dakhla, dans la capitale des gou-

verneurs de l’Ancien Empire, en fondation d’installations administrati-

ves de la vie dynastie, une figurine d’envoûtement, encore aujourd’hui


unique en son genre. Cette petite « poupée » d’argile représente le torse

d’un homme, dont on a coupé la tête, les bras et les membres inférieurs

et porte une inscription à l’encre rouge, condamnant les habitants de

Iam à l’état, justement, de nenyou. Or, Dakhla était à l’époque le point

le plus avancé au contact de ces régions que l’on cherchait à atteindre,

au prix de si lourdes expéditions, les portes du pays de Iam… Et que

dire des disques solaires du Ouadi Sora, que des mains humaines ado-

rent, dans leur course ou au repos ? Contemporains ou non des premiers

temps de la civilisation pharaonique, ils sont, en tout cas, antérieurs à la

redécouverte par Akhenaton de ce symbole premier et du contact physi-

que de l’homme avec son créateur.

10 Qui appartient donc à qui dans ce monde qui nous est ainsi

du Sahara dévoilé ? Faut-il doubler la durée de la civilisation pharaonique, ou ne


au Nil
voir en celle-ci qu’une évolution, sublime, de ces premiers temps ? Encore

une fois, le déséquilibre des expressions culturelles est tel qu’une pareille

question donne le vertige.

Que l’on veuille bien toutefois se rappeler l’évolution des théo-

ries sur les racines de la civilisation pharaonique depuis le temps des

déchiffreurs. Que dans la suite de Champollion et jusqu’aux études fon-

datrices de l’école allemande du début du xxe siècle, les racines sémiti-

ques aient prévalu était dans la logique des connaissances et du dévelop-

pement de l’orientalisme, dont l’égyptologie continue, avec raison, de se

réclamer d’abord. L’étude de la langue et des textes y est la clef indispen-

sable pour ouvrir les champs de l’histoire et de civilisations qui se sont

toujours définies elles-mêmes comme des cultures de l’écrit. Mais les étu-

des anthropologiques consacrées à l’Afrique ont apporté, dans le courant

des grandes enquêtes documentaires nées du colonialisme du xixe siècle,


une vision différente : une meilleure connaissance des éléments africains

qui se retrouvent sur les bords du Nil, naturellement, mais aussi juste-

ment, la perception de ce déséquilibre entre des civilisations muettes,

mais dont tout montre l’ampleur, et celles de l’écrit.

De nos jours, le temps des passions polémiques issues de la

décolonisation s’estompe et les récupérations idéologiques du dernier

quart du xxe siècle ont revêtu aujourd’hui les mêmes habits que les dic-

tatures populaires qui, souvent d’ailleurs, les inspiraient et les encoura-

geaient. Aussi paraît-il désormais possible de jeter un regard plus paisible,

en tout cas moins chargé d’intentions, sur des civilisations qui partagent

un même continent et dont les hommes ont été soumis aux grands mou-

vements climatiques qui ont affecté les débuts de l’histoire et que l’on 11
connaît mieux aujourd’hui. préface

Des études comme celles qui ont été menées sur l’homini-

sation des grands bassins fluviaux africains, il y a une vingtaine d’an-

nées, ont mis en évidence les mouvements de populations. Nous avons

ici une des toutes premières occasions de voir ces cultures, avant et au

moment où tout bascule : à la fois de découvrir un substrat et de suivre

une ­transition.

Dignes successeurs de Frobenius et d’Almásy, les auteurs ont su

intégrer leurs recherches au travail des meilleurs spécialistes d’aujourd’hui,

qui, tous, ont apporté leur contribution à cet ouvrage. Car ce livre n’est

pas seulement le témoignage d’une belle aventure, une éblouissante gale-

rie de photographies, un regard neuf jeté sur des terres encore en grande

partie vierges. Il est né d’une démarche scientifique, magnifiquement

servie par des choix d’expression, à travers l’image ou le texte, qui savent

rendre légère et agréable une technicité qui d’ordinaire se veut volontiers


tout le contraire et se fait lourde et pesante pour paraître plus sérieuse…

L’élégance du texte, celle du regard sont servies par une intelligence tou-

jours sur le qui-vive, une curiosité qui n’a de cesse d’obtenir des répon-

ses. C’est aussi ce qui fait le charme de ce très beau livre : la pureté d’une

démarche, qui ne s’attache qu’à comprendre et faire partager la joie de

découvertes aussi belles que considérables.

Nicolas Grimal

12
du Sahara
au Nil
« Celui qui se perd dans sa passion perd moins
que celui qui n’a pas de passion. »
saint Augustin

« Ils vont. Et la couleur qui brasse la nuée


Prend parfois par hasard dans ses mains de sable
Leur désir le plus nu, leur guerre, leur regret
Le plus cruel, pour en faire l’immense
Château illuminé d’une autre rive. »
Yves Bonnefoy

Tous nos remerciements et notre reconnaissance à :


René André, fin limier des recherches bibliographiques ;
Didier et Annie Basset, compagnons de voyage et amicaux correcteurs ;
Edmond et Monique Diemer, experts en savoirs nombreux
(de la botanique aux météorites) et à la curiosité toujours en éveil ;
Kristina Gritten, fidèle assistante en plus des innombrables services rendus ;
Nicolas Grimal, l’ami qui nous a toujours fait confiance et a permis
l’aventure de cet ouvrage, aussi généreux en idées qu’en conseils judicieux ;
Sophie de Jocas, traductrice efficace et correctrice complice ;
Stefan Kröpelin, explorateur, joyeux compagnon et savant
paléoclimatologue, toujours prêt à apporter son concours ;
Rudolph Kuper, le savant dont la science du désert est égale à la chaleur
de son accueil, toujours prêt à partager ses connaissances et prodiguer
13
ses conseils ;
Wally Lama, initiatrice de nos premiers pas dans le désert avec Samir,
son cher et regretté époux ;
Professeur Jean Leclant, l’un des premiers à avoir attiré l’attention
des égyptologues sur l’art rupestre et qui a toujours accepté de considérer
nos élucubrations avec bienveillance ;
Tarek el-Mahdy, guide infatigable secondé d’une équipe dynamique
et diligente, compétente et toujours de bonne humeur ;
Nicolas Manlius, fin connaisseur de la faune égyptienne antique ;
Danielle et Jacques de Minvielle, une patience infinie conjuguée de talents
en italien et de compétences informatiques précieuses ;
Matthias Ratié, expert en Macintosh et pédagogue attentionné ;
Phox-Laborde, nos fidèles et avisés conseillers techniques, en la personne
de Sébastien Marignani et de sa sympathique équipe ;
Salama Suleiman, qui n’a pas son pareil pour dénicher les peintures
rupestres les plus improbables ou les plus haut perchées ;
Soleb : Éric Aubourg, Michel Baud, Olivier Cabon, Aminata Sackho-
Autissier et Thierry Sarfis, une équipe soudée aux talents multiples
et associant de prodigieuses compétences ;
András Zboray, l’explorateur infatigable des territoires les plus dénivelés,
découvreur d’innombrables sites rupestres, toujours prêt à apporter
sa contribution en documents les plus divers.
Enfin, nous adressons nos plus vifs remerciements aux services
des Antiquités et aux autorités tant égyptiennes que libyennes, qui nous
ont aimablement permis de visiter les lieux les plus reculés : ce livre n’aurait
jamais pu voir le jour sans leur autorisation.
Le Sahara oriental
et l’art rupestre
introduction
Un désert riche de trésors oubliés Cependant, des trésors cachés y sommeillent. Certains
sont tombés du ciel, comme les météorites et les fulguri-
tes ; d’autres sont plus mystérieux, tel le verre libyque décrit
par Théodore Monod 1 (fig. 9-10). Il en est qui demeurent
Si nous quittions, pour une fois, l’Égypte de la vallée du Nil, 1. Sers 1994 : enfouis dans les sédiments d’une mer qui les a abandonnés, il
190.
ses rives verdoyantes et ses villages surpeuplés, pour emprun- 2. Monod
y a quelques millions d’années : fossiles, squelettes d’animaux
ter le chemin des oasis, tracé dans les sables du désert ? Délais- et Diemer marins, ammonites… Des traces de présence humaine persis-
2000 : 21.
ser un temps les vestiges les plus connus de la civilisation * Pour
tent également et hantent encore ce désert. Il en est de récen-
pharaonique, pour partir à la recherche d’autres traces, plus ces notes, tes : camions rouillés de la dernière guerre mondiale, bidons
voir le lexique,
ténues, plus fragiles et éphémères… mais peut-être plus sur- p. 372-375.
d’essence des explorateurs du xxe siècle, souvenirs d’Almásy,
prenantes encore ? Bagnold, Clayton…
Les oasis * s’égrènent sur une ligne sensiblement D’autres traces, beaucoup plus anciennes, font
parallèle au grand fleuve, noyées dans un vaste espace, brûlant toujours défaut. Certaines sont entrées dans la légende. Où
le jour, glacé la nuit : le désert. Celui-ci semble apprivoisé, peu- sont les vestiges de l’armée de Cambyse, que l’on prétend
plé de ces « îles bienheureuses » vantées par Hérodote, riches égarée dans les sables depuis vingt-cinq siècles ? Et Zarzºra,
de terres fertiles, irriguées et vertes. Le contraste bienvenu l’oasis perdue, dont la recherche a motivé nombre d’explora-
entre un Sahara désolé, minéral (fig. 1-8) et ces taches de vie teurs, où se cache-t-elle ? Ce n’est pas seulement son existence
accueillantes étonne et rassure, mais, au-delà du chapelet des même, mais aussi son nom, qui ont fait couler beaucoup
oasis, s’étend un autre désert, hyperaride, hostile, immense, d’encre. L’explorateur aventurier László de Almásy évoquait
vide et totalement dépeuplé (fig. 2, 3). En quittant le dernier le berbère izerzer « gazelle » et, plus improbablement encore,
village, certains pourraient ressentir une sourde angoisse : rien certains ont songé à faire appel au mot arabe zîr ‫ زير‬désignant

16 à découvrir, rien à l’horizon ; sables, pierres, rocs à l’infini


pendant des jours, des semaines… Rien !
une grande jarre de forme presque conique, poreuse et servant
à garder l’eau 2. Or, grâce aux travaux du Finlandais Armas

du Sahara 24° 26° 28° 30° 32° 34° 32°

au Nil

N
30°

Le Caire

Siwa

Bahariya 28°
Gr
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Dakhla
Zone du Kharga Cave of
verre libyque Regenfeld Mery’s Rock the Hands

Rocher de Chéops
et Rêdjédef
Abº BallæÒ
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24°
Kufra Gilf
Kebîr
Ouadi Bakht
Ouadi Sora el-Qan†ara oasis
inselberg
abris ornés
Jebel Arkenº Karkºr e†-™alh ÉGYPTE massif isolé 22°
el-¢Uweynæt SOUDAN plateau
dunes
Jebel Kisu piste d’Abº
BallæÒ
? JLLQ 2004

1. L’accès au plateau du Gilf Kebîr, visible 2. Carte générale montrant l’emplacement 3. Paysages dans les environs de la passe
ici au fond, se fait en traversant la Grande des sites mentionnés dans le texte. de Bæb el-Gasmond.
mer de sable (page précédente).
4. Photo prise à 393 kilomètres de hauteur, du Djebel el-¢Uweynæt qui ne se trouve
17
au-dessus de la Grande mer de sable. pas sur ce cliché. Au centre s’étend le plateau
Le Djebel Arkenº est le petit massif circulaire du Gilf Kebîr (cliché de la Nasa, mission
le Sahara
qui se trouve tout à gauche ; il est voisin Iss 006, le nord est en haut à droite). oriental
et l’art
rupestre

5. Le moutonnement des dunes


est un bonheur pour le photographe.
18 6. Cette barkhane * isolée se trouve au pied
d’une colline tabulaire, vestige d’un ancien
du Sahara plateau. Les dunes fascinent souvent
au Nil les voyageurs, bien que ne constituant que
15 à 20 % de la surface totale du Sahara.

7. Les barkhanes sont des dunes en forme 8. « Ripple marks » se formant sur le sable 9. Ce bloc de verre libyque a été façonné
de croissant, qui se déplacent sous l’action sous l’action du vent. par une série d’éclats thermiques et sa surface a
du vent. été dépolie par la corrasion (action du sable
transporté par le vent).
Salonen, qui a inventorié les termes ornithologiques men- lieux de résidence ou de passage et quelques ateliers de taille
tionnés dans les textes akkadiens des ive-iiie millénaires avant jonchés d’éclats, autour d’une pierre large et accueillante, siège
notre ère — la plus ancienne langue sémitique attestée — on de l’artisan, témoignent encore d’une grande activité passée.
connaît des oiseaux appelés zanziru/za-an-zi-ri (racine z-n-z- Des molettes, posées à côté de meules dormantes, semblent
r), mot se trouvant à l’origine de l’appellation arabe des passe- attendre le retour des femmes pour le broyage des céréales.
reaux zarzºr ‫ َز ْرزور‬/ zurzºr ‫ ُز ْرزور‬, ayant aussi donné le syriaque Le Sahara, gardien de vieilles civilisations, ne livre
zarzîræ et dont la motivation semble être onomatopéique 3. 3. Salonen ses trésors qu’avec parcimonie. Aucune trace d’écriture
1973 : 147, 292.
L’oasis de Zarzûra tire donc son nom de l’abondance de cet 4. Viré 1986.
très ancienne n’a été trouvée jusqu’à présent dans ces mas-
oiseau, d’une espèce difficilement identifiable — traquet ou sifs montagneux, mais de nombreuses gravures et peintures
étourneau —, mais que les anciens Akkadiens surnommaient décrivent le mode de vie et les préoccupations quotidiennes
|∑∑UR KIRÊ « oiseau de verger 4 ». et rituelles des populations qui s’y établirent jadis. La qualité
Des témoignages bien plus lointains encore et plus artistique des images — représentations d’animaux, d’hom-
émouvants car retrouvés sur le terrain évoquent les hommes mes, de femmes et d’enfants — ne peut laisser indifférent. La
de la préhistoire, dont plusieurs millénaires nous séparent signification perdue de certaines scènes hante les chercheurs,
(fig. 11). Depuis peu, ce territoire, désolé au point d’être dési- attisant curiosité et passion, aussi dévorantes que la « Bête »
gné comme le désert le plus aride au monde, révèle des riches- mythique du Gilf Kebîr.
ses insoupçonnées. Sur des terrasses à flanc de falaise ou sur
les hauts plateaux des confins du désert Oriental, des traces Le Sahara, « désert » en arabe
de foyers cernés de larges pierres, protectrices du précieux feu,
restent marquées sur le sol (fig. 12). Des débris et du matériel Le Sahara s’étend sur un territoire immense, du Nil à l’Atlan-
de diverses périodes parsèment le désert : outils (fig. 13-14), tique et comprend traditionnellement trois parties : occiden-
petits os, fragments d’œufs d’autruche, tessons de poteries
(fig. 15)… De nombreux outils en silex signalent les anciens
tale, centrale et orientale. Toutes ces régions furent peuplées
aux époques clémentes de la préhistoire. La partie centrale 19
le Sahara
oriental
et l’art
rupestre

10. Lame taillée en verre libyque. 11. Comme partout au Sahara, la déflation
fait que l’on trouve sur une même surface
des vestiges d’époques très diverses, allant
du paléolithique à nos jours. Ici, un biface
en grès quartzite du Gilf Kebîr.
est généralement mieux connue, en France, pour des raisons et pendant lequel on peut, en temps de jeûne, encore man-
historiques et notamment grâce aux travaux d’Henri Lhote, ger, boire et fumer ». En effet, une explication traditionnelle
puis du fait des recherches pétrolières et de la production affirme que « du nom du phénomène on avait formé celui du
d’hydrocarbures. C’est d’ailleurs lors de l’exposition sur les pays où il était plus particulièrement apparent et l’on avait
fresques relevées dans le Tassili-n-Ajjer par ce dernier, orga- 5. Fromentin nommé Sahara le pays du saÌar 5 ». Mais cette étymologie est
1877 : 36-37 ;
nisée au musée des Arts décoratifs à Paris en 1957, que l’un Daumas
elle-même… fumeuse, car elle ignore qu’en arabe, langue uti-
d’entre nous eut la chance de découvrir cette documentation, 1945 : 2. lisant deux « s » différents (s et Ò), celui de Sahara n’est point
sans pouvoir jamais oublier, depuis lors, une certaine nageuse celui utilisé pour « aube ». Le plus grand désert du monde tire
aux seins sur le dos. Or le Sahara oriental, au cœur de son en fait son nom de l’arabe ÒaÌræ’ ‫صحراء‬, qu’on traduit bien
aridité, possède lui aussi une frise de « nageurs » — et même sûr par « désert » ou « Sahara », mais qui n’est autre qu’une
quelques « plongeurs » — qui évoluent au fond d’un abri. Ils forme substantive de l’adjectif aÒÌær ‫اصحار‬, ayant le sens de
doivent leur célébrité à Almásy qui les découvrit en 1930 et en « (celui) de couleur fauve », s’appliquant ici à la teinte ocre du
fit un relevé plus esthétique que fidèle. Ces nageurs ont été sol. L’expression « désert du Sahara », que l’on pourrait croire
rejoints, depuis, par une cohorte de nouveaux personnages un pléonasme, ne l’est donc pas. C’est par extension que le
de ce type, très récemment découverts dans la même région terme Sahara a désigné une « plaine hors d’une ville », c’est-à-
du Gilf Kebîr. dire, dans le contexte arabe ancien, ce que nous appelons le
À propos de cette vaste région désertique, Eugène désert, sans référence aucune à son caractère inhabité ou non.
Fromentin écrivait, en 1877, que « Sahara ne veut point dire (À lire aussi : László Almásy, p. 30.)
désert. C’est le nom général d’un grand pays composé de
plaines, inhabité sur certains points, mais très peuplé sur
d’autres ». L’écrivain orientaliste s’appuyait sur l’avis du géné-

20 ral Daumas, selon lequel Sahara pourrait venir de saÌar, un


mot désignant le moment « qui précède juste le point du jour

du Sahara
au Nil

12. Ce que les archéologues allemands


appellent « Steinplätze » (« endroits pierreux »)
consiste en une petite concentration artificielle
de pierres sur une surface circulaire limitée,
correspondant le plus souvent, dans le désert
Libyque, à un foyer néolithique.
Le Sahara oriental, région déshéritée en mauvaise posture, sur les palettes prédynastiques, à partir
entre Libye et Égypte 6. Osing 1980. des environs de 3 100 avant J.‑C. 6. Une longue tradition graphi-
7. Deroy et
Mulon 1994 :
que montre en effet des pharaons combattant ou soumettant
Le Sahara oriental, presque oublié jusqu’au début du xxe siè- 274-275. des chefs « libyens », mais bien que des actions de ce genre
cle, attira maints explorateurs et cartographes entre les deux se soient réellement déroulées, ces images sont généralement
guerres mondiales. De nos jours, les véhicules modernes et les à considérer comme des « clichés » symbolisant la puissance
systèmes de repérage par satellite en permettent le parcours, royale. À l’époque de Ramsès ii (1 279-1 213 avant J.‑C.), les
ouvrant la voie à d’importantes explorations et recherches. inscriptions hiéroglyphiques mentionnent enfin une popula-
Cette région se confond en partie avec le désert tion qui paraît avoir occupé la même région que les anciens
dit « Libyque », connu sous diverses appellations, suscitant Tjemehou et Tjehenou : les Rabou ( ,
ainsi des confusions : en réalité, désert Occidental en Égypte R”b±w), dont le nom fut transcrit en grec par les mots Libuvh
et Oriental en Libye ne forment qu’une seule et même (Libuê) et Livbue" (Libues). Ceux-ci, attestés dès le ixe siècle
entité. Le nom même induit en erreur, car la partie nommée avant J.‑C., ont donné le latin Libya, d’où vient « Libye ». Ce
« désert Libyque » se situe presque entièrement en Égypte, à nom de R”b±w, désignant les populations situées à l’ouest du
trois cents kilomètres de la Méditerranée, à l’ouest du Nil, Delta, a été rattaché à la tradition égéenne. Son étymologie est
bordée par la Libye et le Soudan. Cette vaste zone aride controversée et l’on a supposé que les marins égéens explorant
n’a pas toujours été désignée ainsi, ni même le pays voisin la Méditerranée auraient établi entre les Libues à peau foncée de
connu comme Lîbîæ (‫)ليبيا‬. Durant l’Ancien et le Moyen la côte africaine de la Méditerranée et les Ligues (d’où vient le
Empire égyptiens, il reçoit le nom de « pays des Tjemehou » nom des Ligures) à peau claire de sa côte européenne, le même
(T”‑Úm̱w). Ceux-ci sont des pasteurs semi-nomades, Tje- contraste qu’entre libros « sombre » et ligros « clair » 7. Outre
mehou ( , Ÿm̱w) ou Tjehenou ces populations « libyennes » (c’est-à-dire de l’ouest et du sud-
( , ŸÌn±w), représentés comme barbus à
cheveux longs. Ces « Libyens » sont déjà figurés, bien souvent
ouest) que l’on vient de citer, les Égyptiens anciens reconnais­
saient aussi les Meshwesh ( M‡w‡), 21
le Sahara
oriental
et l’art
rupestre

13. Meule et molette déposées dans le paléolac


situé au pied du grand abri de la grotte
des Bêtes, au Ouadi Sora. Il est fort probable
que la molette ne fut posée sur la meule
qu’assez récemment, par un visiteur
de passage.
é­ leveurs de bœufs de la région syrtique (connus d’Hérodote sous méditerranéen oriental plus large, parfois restreint à la région
le nom de Mavxue" ou Maxyes) et les Isbt (appelés ∆Asbuv(s)tai du Delta et pouvant aussi désigner le Nil. L’origine du mot
— Asbu(s)tai — par Hérodote), dont le nom survit dans celui est discutée, mais l’ethnique a3-ku-pi-ti-jo est attesté sur une
des actuels Touaregs Isebeten. tablette de Cnossos en linéaire b (la seule écriture crétoise à
Les anciens Égyptiens, eux, attachés à la vallée du Nil 8. Deroy et avoir été déchiffrée), à la fin du xiiie siècle avant J.‑C. 8
Mulon 1994 :
et à son limon noir, nommaient leur pays « la (Terre) Noire », 153.
Voisin de ces domaines plus cléments, vallée du
Km.t. Ce nom est passé en copte (khmme, khmmh, Nil et côte méditerranéenne, le Sahara oriental est un désert
khmmi, Kême, Kêmi), puis en grec (khmia, sous la plume de extrême. Des paysages aussi variés que grandioses y alternent :
Plutarque au ier siècle de notre ère) et les Arabes semblent l’avoir ergs *, regs *, karkºrs *, dépressions, vallées ou oueds *, cor-
utilisé pour désigner la science occulte qui se développa à l’épo- dons de dunes, Grande mer de sable et massifs montagneux,
que hellénistique : el-kîmîæ ‫الكيمي���ة‬, d’où « alchimie »… Le le Gilf Kebîr et le Djebel el-¢Uweynæt (fig. 16-19). Ils parais-
vieil autonyme Kêmit n’a pas survécu, car les Égyptiens actuels sent, tant la sécheresse est intense, exclure toute vie, mais il
nomment leur pays MiÒr ‫صر‬ ْ ‫ ِم‬, mot arabe dont la racine signifie n’en a pas toujours été ainsi. Ce tableau est déjà celui de la
« contrée, territoire » ; il est déjà attesté dans les plus ancien- fin du pléistocène *, il y a environ 10 000 ans. Au début de
nes langues sémitiques connues par les tablettes cunéiformes la période suivante, l’holocène *, alors que les crues drama-
(MiÒru en akkadien, MuÒur /MuÒri en assyrien) et se retrouve tiques du Nil sauvage avaient presque tout dévasté, le climat
aussi dans l’hébreu biblique MiÒrayim, qui est une forme duelle, redevient pourtant favorable au Sahara. Voici que le désert
ayant donc le sens de « double pays » — par allusion à la Haute se transforme en savane et permet le retour des populations :
et à la Basse-Égypte. Le mot « Égypte » que nous utilisons est un chasseurs, pêcheurs, cueilleurs, pasteurs…
dérivé du latin Ægyptus, lui-même transcription d’un exonyme Tous les types d’activités et leur combinaison
grec, Ai[gupto" (Aiguptos), fréquent dans les poèmes homé- redeviennent possibles : les chasseurs sont aussi cueilleurs

22 riques (ixe siècle avant J.‑C.) et qui, au départ, ne semble pas


avoir désigné exclusivement l’Égypte, mais un domaine côtier
à l’occasion et certains possèdent du bétail ; les pasteurs ne
dédaignent nullement la chasse et chacun peut aussi devenir

du Sahara
au Nil

14. Pierre d’entrave (au premier plan)


et molette (à gauche, plus claire) sur un site
néolithique du Ouadi Sora.
pêcheur à la saison opportune, du moins quand l’environne- larguer les amarres, mettre le cap sur la Grande mer de sable
ment le permet. et voguer vers de lointains horizons. Ce ne seront alors que
L’alternance de périodes humides et sèches autorise sables, dunes, rocs et mirages à profusion, mais sans aucun
une vie nomade saisonnière, jusque vers 2 500 avant notre ère. point d’eau, sans aucune possibilité de ravitaillement au cœur
C’est alors qu’une longue aridité, toujours actuelle, s’installe, du désert. Nul secours à espérer, sinon de la part d’improba-
qui empêche toute vie dans la région et contraint les popula- bles chasseurs de faucons.
tions du désert à une émigration nouvelle et définitive vers le
sud et la vallée du Nil. « Rupestre », un mariage forcé
avec la préhistoire
Passeport pour la préhistoire,
le désert extrême de Théodore Monod « Rupestre » signifie taillé, dessiné ou peint à même le roc et
désigne donc un art original, le seul à être étroitement défini
Une expédition dans le Sahara oriental nécessite une prépara- par son support. En dépit des idées reçues, il ne se rattache à
tion matérielle importante, car elle implique une totale auto- aucune époque, contrairement à nombre de ses suivants, l’art
nomie, tant pour les humains que pour les véhicules. Pendant égyptien, grec, byzantin…, ni à aucun style, fût-il archaïque,
un minimum d’environ trois semaines, nourriture, boissons, naturaliste, schématique, sacré ou décadent.
carburant, médicaments et pièces de rechange doivent se C’est à tort que l’art rupestre est toujours marié
trouver à bord en quantité généreuse, bien que calculée. La à la seule préhistoire et que son expression est populaire-
navigation hors-piste nécessite une adaptation permanente à ment cantonnée aux grottes. En réalité, il est si vivant qu’il
la variété des sols et suppose donc des moyens pour survi- n’a jamais cessé d’accompagner l’homme, en de nombreux
vre et échapper aux pierres acérées ou aux sables meubles… lieux — à vrai dire partout où des roches étaient dispo­
en évitant le sort des soldats de Cambyse ! Une autorisation
militaire, demandée très à l’avance, s’avère nécessaire pour
nibles : dans de vraies grottes, certes, mais aussi sous de
simples auvents, sur des roches isolées, le long de voies de 23
le Sahara
oriental
et l’art
rupestre

15. Décor d’une poterie néolithique


du Gilf Kebîr.
passage, parfois à même le sol ou encore au sommet des sont détachés. Des centaines de gravures, des milliers de
montagnes. En outre, l’art rupestre ne désigne pas que la peintures, ne gisent-elles pas sous ces avalanches de pier-
gravure, obtenue en frappant, percutant, creusant ou lis- res ou sous les dunes qui montent à l’assaut des parois ?
sant la roche, mais aussi le dessin — exécuté au charbon L’espoir d’en découvrir demeure-t-il ? La taphonomie
ou crayon d’ocre — et plus souvent la peinture. Celle-ci (voir p. 275), étude scientifique de la disparition des ves-
est réalisée par l’emploi d’une teinte appliquée au doigt, à tiges, évoque cette éventualité mais incite à la vigilance :
la main ou au pinceau, ou bien encore projetée sur la paroi la surface des parois s’altère au fil des millénaires, les
par le souffle du ­peintre. Les superpositions de gravures et roches s’érodent et diminuent de volume et plus le temps
de peintures rupestres, si elles ne sont pas exceptionnelles, s’écoule, plus les images rupestres de plein air ­risquent
restent très délicates à analyser, mais particulièrement inté- de disparaître.
ressantes pour qui veut tenter d’établir une chronologie et En Europe, une grande partie de l’art rupestre
une datation, encore problématiques. bénéficie d’une chance inespérée : une préservation due à
Autre idée reçue, les figures rupestres sont réguliè- l’emplacement des peintures au fond de grottes fermées,
rement associées à la « naissance » de l’art, tant la question abandonnées, puis scellées naturellement. Bien des œuvres
des origines demeure une énigme lancinante. Mais face aux ont ainsi été protégées des intempéries, de l’érosion et
interrogations que posent des œuvres supposées originelles, même de toute présence humaine, pendant des millé­naires.
quelles réponses pouvons-nous espérer ? L’étude des grottes ornées, dont les plus célèbres sont
Comment savoir si des gravures ou peintures ­Altamira, Lascaux et maintenant Chauvet, découverte en
n’ont pas existé auparavant, en des temps encore plus 1994, a permis de dater ces œuvres pariétales de l’âge paléo-
anciens, avant de disparaître ? Certaines parois présentent lithique : respectivement 17 000 et 31 000 ans environ avant
encore des fan­tômes de peinture ; d’autres sont en train notre ère, au pléistocène * supérieur. Les dates de la grotte

24 de ­sombrer, quand elles ne sont pas détruites, ce dont


té­moignent parfois, à leur pied, des blocs décorés qui s’en
Chauvet paraissent étonnantes au vu du style des images
mais, pas plus que celles obtenues dans d’autres cavernes

du Sahara
au Nil

16. La voiture semble minuscule au pied


de la dune, tant les paysages du désert Libyque
sont souvent grandioses.
ornées, elles ne sauraient éclipser le fait que les artistes du « Rupestre », un mariage naturel
paléo­lithique ont également travaillé en plein air, comme le avec l’art
montre notamment le site de Fos Coa au Portugal.
Au Sahara, la protection d’une grotte est très rare- Dans leur ensemble, les œuvres rupestres ou pariétales répon-
ment offerte et la conservation de l’art pariétal, le plus souvent dent à la dénomination d’« art », mais il est quasi certain
de plein air, est donc aléatoire. Les gravures et les peintures sont qu’elles n’avaient pas d’emblée la valeur que nous leur accor-
soumises à d’intenses variations climatiques, à des phéno­mènes dons aujourd’hui. Comment cerner les circonstances et les
de thermoclastie (éclatement des pierres provoqué par des écarts objectifs qui présidèrent à leur création ?
extrêmes de température en un temps très court), à l’érosion La naissance de l’art ? Une question piège ! Son
éolienne, à la corrasion (érosion due au sable transporté par le apparition demeure aussi impossible à dater que celle de la
vent) et, plus rarement, aux ruissellements des eaux. naissance de l’homme. L’art, contrairement à la « technique »,
Par chance, quelques abris demeurent mieux proté- n’évolue point par cumul du savoir. D’une certaine manière,
gés que d’autres et c’est là que s’observe actuellement la majo- consciemment ou non, l’œuvre de chaque artiste se réfère tou-
rité des œuvres rupestres. La qualité de certaines peintures leur jours aux origines, quelle que soit son époque. Au terme d’une
permet de résister aux intempéries, soit du fait d’un choix judi- enquête sur les origines de la culture publiée en 2004, René
cieux de leur emplacement, éloigné de la lumière — au plafond Girard l’exprime ainsi : « Dans le processus d’émergence des
d’un renfoncement par exemple —, soit grâce au drapé d’une éléments culturels, il n’existe pas de commencement absolu. »
dune protectrice. À la différence de l’animal, l’homme est capable d’expression
Certaines peintures du Djebel el-¢Uweynæt, exposées symbolique, dont l’art n’est qu’une facette. L’émergence de
en plein soleil sur des parois verticales non abritées, conservent l’art va donc de pair avec celle de l’homme.
cependant d’intenses couleurs, ce qui prouve que, parmi les Au-delà de ces réflexions, la rencontre effective des
recettes utilisées par les peintres, il en est qui ont pu défier les
agressions atmosphériques pendant des millénaires.
œuvres rupestres est toujours émouvante, car elle apporte la
dimension subjective du partage des sentiments de l’artiste, 25
le Sahara
oriental
et l’art
rupestre

17. Paysage du Djebel el-¢Uweynæt


(voir également la photographie 18).
l’impression de deviner parfois ses intentions : l’excitation du en dehors de l’autruche, contraste avec l’abondance des ima-
chasseur à la poursuite du mouflon ; la fierté, l’inquiétude, le ges figurant certains animaux privilégiés. Aucune allusion aux
bonheur du pasteur au milieu de son troupeau ; la connivence paysages, ni même au sol, ne figure sur les images. L’univers
entre le berger et son animal préféré ; voire peut-être la fer- dépeint dans cet art ne s’attache qu’aux êtres vivants et à quel-
veur et la crainte envers un dieu énigmatique, l’hôte mysté- ques armes, vêtements et objets de la vie quotidienne… du
rieux des roches, maître de la pluie, de la vie et de la fécondité. moins, en apparence.
Néanmoins, la maîtrise de l’expression pariétale implique Certains artistes possédaient de grands talents,
une organisation sociale sous-jacente permettant le partage comme celui d’utiliser les accidents naturels, creux, bosses,
des tâches. La survie matérielle des artistes est alors garan- failles, crevasses, fissures et cassures, pour donner ainsi vie,
tie par ceux qui collectent pour eux les nourritures terrestres, relief et profondeur aux acteurs de leurs scènes.
pendant qu’eux-mêmes recherchent, au nom de la commu- Qui résiste à l’envie de dessiner, de laisser courir le
nauté, une dimension complémentaire. Ils comblent un autre bout de ses doigts dans le sable pour une esquisse éphémère ?
besoin, tutoient le surnaturel, se consacrent à la quête des De tout temps, à tout âge, l’homme a éprouvé l’irrépressible
nourritures spirituelles. René Girard, encore, va jusqu’à dire besoin de matérialiser son empreinte sur le sol et les parois
que « toute culture est fille du religieux 9 ». 9. Girard (fig. 20-21), ou de marquer les objets à sa portée. La succes-
2004 : 145.
La beauté et le mystère des scènes peintes sur les 10. Reynold
sion des graffitis qui recouvrent, notamment, de nombreux
rochers nous donnent le sentiment d’être proches de ces popu- 2000 : 27. monuments dans le monde en est la preuve manifeste.
lations, pourtant si éloignées de nous dans le temps et dont Pendant la campagne d’Égypte, les soldats de
la culture diffère tant de la nôtre. Ce niveau de perfection fut Napoléon gravèrent leur nom sur les murs et colonnes des
obtenu par des moyens peut-être rudimentaires, mais si effi- temples, comme l’ont également fait de nombreux explora-
caces qu’ils sont restés irremplaçables, à l’instar du pinceau et teurs : l’Italien Belzoni à Méroé 10, Rohlfs et ses compagnons

26 de la plume ! Le choix des emplacements, comme des repré-


sentations, reste mystérieux. L’absence d’insectes et d’oiseaux,
et même Cailliaud, dont un graffiti orne le mur d’un temple
de MuÒawwaræt eÒ-∑ofra. D’innombrables ajouts, anonymes

du Sahara
au Nil

18. Paysage du Djebel el-¢Uweynæt


(voir également la photographie 17).
ou non, laissent des témoignages à la postérité et marquent terrain, en conjuguant notre passion commune pour cet art
la possession symbolique des lieux. Aurons-nous l’indulgence encore si peu reconnu.
et la patience de Gaston Maspero qui disait : « Laissez couler Nous souhaitons que cet ouvrage soit une invita-
une centaine d’années seulement et le recul leur prêtera déjà tion au voyage, du Nil vers les extrêmes, jusqu’au territoire
un certain prestige 11 » ? Si toutes ces inscriptions n’ont pas 11 Maspero du dieu Seth, à travers le désert brûlant de l’ouest. Les pistes
1907 : 175.
pour autant de valeur artistique, toutes détiennent une valeur caravanières, où se succédèrent ânes et dromadaires, mènent
documentaire. sur les lieux de la préhistoire, et les haltes du désert donnent
Quelle urgence créatrice a permis l’éclosion de l’art l’occasion de remonter le temps. Afin d’illustrer tant de gra-
rupestre, ce mode d’expression qui défie le temps et nous fas- vures et de peintures, tant d’animaux, de personnages, de
cine encore aujourd’hui, après tant de millénaires ? L’absence gestes et afin de faire partager fascination et envoûtement, il
de témoins, de traditions orales et d’écriture, ne permet de ne fallait pas moins de six mains pour écrire cette histoire
formuler que des hypothèses sur les intentions des artistes. (fig. 22), rédigée par :
Les découvertes récemment effectuées dans le désert Libyque — un passionné d’archéologie, chercheur en préhistoire et
apportent-elles de nouvelles clés ? Permettent-elles de discer- en sciences des religions, grand collectionneur d’images d’art
ner des influences et des liens tissés entre les massifs orientaux rupestre, Jean-Loïc Le Quellec ;
et les régions voisines, en particulier la vallée du Nil ? — une passionnée de peintures et gravures représentant l’être
L’étude centrée sur le Sahara oriental porte sur humain et la vie préhistorique, Pauline de Flers ;
la préhistoire, l’art rupestre et les rapports éventuels avec — un passionné de préhistoire, de géologie, d’astronomie et
l’Égypte prédynastique. Nos compétences étant limitées, de désert, Philippe de Flers.
nous ne prétendons nullement maîtriser chacune de ces dis-
ciplines, dont une seule occuperait une vie entière. Nous
avons essayé d’explorer les différents courants de connais-
sance actuels et d’y apporter le fruit de nos études sur le 27
le Sahara
oriental
et l’art
rupestre

19. Vue du Karkºr e†-™alÌ, principale vallée


de la partie orientale du Djebel el-¢Uweynæt.
28 20. Frise dans la chambre funéraire du marabout positive ». Cette pratique, attestée sur plusieurs
d’el-QaÒr (oasis de Dakhla) : l’application d’une continents depuis la préhistoire jusqu’à nos
du Sahara main enduite de peinture sur une paroi produit jours, ne peut être tenue pour caractéristique
au Nil ce que les préhistoriens appellent une « main d’une époque ou d’une culture.

21. Minaret de la mosquée d’el-QaÒr.


En donnant une nouvelle interprétation
au motif dit de la « main de Fæ†ma » et
en en faisant un glyphe du nom d’Allah,
l’islam a recyclé un symbolisme préexistant.
29
le Sahara
oriental
et l’art
rupestre

22. Détail des mains négatives de la grotte


des Bêtes, dans le Ouadi Sora.
László E. de Almásy Il fut éduqué en Hongrie, en Autriche et en ­tentative avortée de restauration des Habs-
par András Zboray Angleterre ; il parlait couramment au moins bourg. Grâce à ses grands talents de méca-
cinq langues. Son environnement familial et nicien, il réussit à obtenir un poste d’agent
son éducation, dans l’atmosphère cosmopo- commercial chez Steyr, le constructeur
Des tout premiers explorateurs du désert lite de la monarchie austro-hongroise, lui ont automobile autrichien, ce qui constitua le
Libyque, L.E. de Almásy fut probablement probablement conféré une personnalité peu tournant de sa vie.
la personnalité la plus haute en couleurs et classique à une époque où se raffermissaient En 1926, un ami fortuné, le prince
la moins bien comprise. Ses partisans l’appré­ les sentiments nationalistes. À un âge précoce, Eszterhazy, préparait une chasse au sud du
cient comme grand explorateur scientifique, il manifesta un grand intérêt pour la méca- Soudan ; Almásy le persuada de conduire
alors que ses détracteurs ne voient qu’un nique et l’aviation, ce qui a profondément une Steyr, du Caire à Khartoum, pour
espion nazi, motivé dès l’origine par des influencé le reste de sa vie. une épreuve d’essai et d’endurance, jamais
projets à long terme. Rien n’est pourtant Après la guerre et lors de l’effondre- accomplie jusqu’alors par une automobile
plus loin de la vérité : il appartint à une ment de la monarchie, Almásy se retrouva ordinaire. Cette aventure fut la première
espèce rapidement éteinte, celle du gent- sans projet ni identité précise. L’importante expérience d’Almásy en Afrique et dans le
leman aventurier romantique, mû par une propriété familiale fut attribuée à son frère désert, bientôt suivie de plusieurs autres, car
profonde passion pour le désert et les terres et László ne reçut qu’une modeste allocation. Steyr l’envoya au Caire comme représentant
inconnues. Le manque de ressources financières pour local. Lors d’une autre expédition parrainée
Almásy est né en 1895 à Borosty (au­jour­ atteindre ses ambitions l’a poursuivi toute par l’entreprise, Almásy relia Mombassa
d’hui Bernstein, en Autriche), second fils sa vie. Il retourna en Angleterre, pendant (Kenya) au Caire en compagnie du prince
d’un noble hongrois sans titres et d’une mère une courte période, poursuivre des études de Lichtenstein, roulant pour la première
italienne. En dépit de la croyance populaire, d’ingénieur, mais on ne trouve aucune fois le long de la piste inexplorée du Darb

30 entretenue souvent par lui-même en vue d’ob-


tenir un statut supérieur, il n’était pas comte.
trace de diplôme le concernant. De retour
en Hongrie, il prit une part mineure à la
el-Arba©în, de Selima (Soudan) à Kharga
(Égypte).

du Sahara
au Nil

22 bis. De gauche à droite, Hans Rhotert,


László E. de Almásy (assis) et Leo Frobenius,
expédition de 1933 entre Kharga et el-©Uweynæt.
© Frobenius-Institut Frankfurt-am-Main.
Une personnalité complexe ­apparaît clairement que ce ne fut pas autre Le testament
Bien que ses premiers séjours au Sahara chose pour lui qu’une nouvelle aventure de Ralph Bagnold
puissent être considérés comme un simple dans le désert et certainement pas un service
assouvissement de sensations fortes et d’aven- rendu à une grande cause.
ture, Almásy se découvrit un profond intérêt Dans le courant de la guerre, il fut Dans la préface de Desert Landforms in
pour les deux mystères du désert qui pas- arrêté pour crimes de guerre en raison de Southwest Egypt (El-Baz et Maxwell éd., Nasa,
sionnaient alors la communauté scientifique : son assistance à l’armée allemande, puis Washington 1982), qui parle de la surexploi-
le mythe de l’oasis perdue de Zarzºra et la acquitté. Avec l’aide vraisemblable de l’In- tation du Sahara, R.A. Bagnold constate que
disparition de l’armée de Cambyse. Durant telligence Service britannique (une rumeur maintenant, après les abus concernant l’eau
une courte période, entre 1932 et 1935, il sans fondement laisse entendre qu’il fut agent et le pétrole, les richesses archéologiques
organisa six expéditions au cœur du désert double dans les dernières années de la guerre), du sol sont à leur tour gravement mena-
Libyque, sans objectifs très précis. En dépit il rejoignit Le Caire, mais sa mauvaise santé cées : « Le désert est également remarquable
de la découverte de trois ouadis avec végéta- et ses maigres ressources l’empêchèrent de sous un autre aspect : les activités passées de
tion au Gilf Kebîr, le rapprochement effectué poursuivre ses vieux rêves. Il connut un l’homme. En effet, il a été soumis durant de
avec Zarzºra semble plutôt opportuniste ; bref moment de gloire lorsqu’en 1950 le roi longues périodes à l’érosion éolienne, avec
aucune trace de l’armée de Cambyse ne fut Farouk le nomma directeur de l’Institut du ce résultat que les différentes phases de ces
non plus décelée. Cependant, ces expéditions désert qui venait d’être créé. Néanmoins, il industries se retrouvent aujourd’hui côte à
ont traversé de vastes territoires inexplorés, fut incapable de prendre cette charge ; il côte sur la surface du sol. C’est pourquoi,
permettant de combler une grande partie mourut quelques mois plus tard à la suite afin d’atteindre des résultats précis dans
des espaces blancs figurant sur les cartes de de maladies contractées pendant une de ses l’histoire de ces industries successives, des
l’époque. Plus intéressant encore, lors de cer- expéditions dans le désert. méthodes particulières doivent être utilisées,
tains séjours, de nouveaux sites de peintures
furent découverts, attirant l’attention sur l’art
rupestre préhistorique de la région.
Tous les contemporains d’Almásy
reconnaissent universellement son immense
connaissance et expérience du désert, mais il
comme l’emploi de statistiques comparatives,
pour [en] permettre une étude des carac-
téristiques et de la distribution […] Mais
31
Malheureusement pour Almásy, ses n’en suscite pas moins un sentiment d’antipa- la nature humaine est ainsi faite que pres- le Sahara
finances ne lui permirent jamais d’être indé- thie. L’homme fut certainement un solitaire, que chacun, apercevant sur le sol ces objets, oriental
pendant, comme il l’aurait souhaité. Toutes prenant parfois des risques inconsidérés (ce résiste mal à la tentation de les ramasser et et l’art
les expéditions furent financées par d’autres qui apparaît même dans ses propres récits) de les emporter. Il est déjà impossible de rupestre
qui voulaient être payés en retour, partielle- et plutôt disposé à défendre avec véhémence déterminer les caractéristiques statistiques
ment ou totalement. En raison de cet état ses propres opinions quel que soit le sujet. originelles de tel ou tel gisement […] Dans
des choses, Almásy était prêt à partir avec Dans ce concert, il y eut toutefois une voix ce merveilleux désert, il subsiste encore de
n’importe qui offrant de financer le voyage qui s’éleva clairement pour le traiter avec larges possibilités d’effectuer des campagnes
et le choix de ses compagnons le rendit respect et lui témoigner de la reconnaissance. scientifiques… Mais pour le profit de l’avenir,
suspect à la fois aux autorités italiennes L’Anglais Ralph Bagnold, vraisembla­blement on peut seulement espérer (et je souhaite ne
et anglaises qui, à l’époque, étaient enga- le plus grand de ce petit groupe d’explora- pas me tromper) que l’appétit de l’humanité
gées dans une amère dispute de frontière, teurs écumant le désert Libyque dans les pour l’exploitation de la planète n’aboutisse
centrée sur le désert Libyque. Dès 1935, il années 1930, maintint un contact avec lui pas, tant dans le domaine de l’eau que dans
fut considéré comme persona non grata en aussi bien avant qu’après la guerre, et leur celui de l’archéologie, à un épuisement de
territoire italien et étroitement surveillé correspondance démontre une profonde l’héritage légué par le passé. Pour cette rai-
par les autorités britanniques en Égypte. compréhension mutuelle. Bien que leur son : renoncez aux souvenirs, maîtrisez vos
Son intérêt le ramena à son autre passion, comportement et leur attitude aient pu passions de chercheur et aidez à garder le
l’aviation, et il ne fit plus aucune incursion différer, les deux hommes avaient un point passé au futur ! » •
dans le désert jusqu’au déclenchement de la commun — le désir effréné de découvrir ce
Seconde Guerre mondiale. Ce conflit fournit qui se cache derrière la prochaine dune ou
pourtant à Almásy une autre occasion de ce qui peut apparaître à l’horizon lointain,
retourner dans le désert aux frais d’une tierce et surtout l’immense joie et la satisfaction
personne qui, cette fois, fut… Rommel. Il d’être capable de le réaliser •
profita à fond de l’occasion offerte. Son
exploit d’acheminer deux espions allemands
de Djalo (Libye) jusqu’en Égypte, au nez et
à la barbe du Long Range Desert Group, est
reconnu comme une de ses grandes réussi-
tes. Toutefois, dans son journal de bord, il
Des oasis au désert
des chasseurs aux premiers pharaons

Pauline et Philippe de Flers


Jean-Loïc Le Quellec
Premier signe des mains négatives : ocre ­appliquée en soufflant, selon la technique du pochoir :
el-Obey∂ ce sont des mains dites « négatives ». Elles ne semblent pas
moins exprimer un accueil de bienvenue, le premier salut de
Quittons la dépression de la grande oasis de BaÌarîya la lointains ancêtres.
noire, passons la montagne de Cristal, pour rejoindre l’oa- La main donne envie de répondre, d’approcher
sis de Farafra. Après avoir parcouru une fois encore le désert sa propre main, de comparer leurs dimensions réciproques,
Blanc (fig. 23), rencontré ses meutes d’animaux fantastiques, de constater leur similitude, mais surtout sans toucher : res-
ses chimères et ses fantômes (fig. 24), nous nous dirigeons pectons ces peintures si précieuses, fragiles et émouvantes !
vers l’oasis de ¢Aîn Della. Nous sommes à la recherche d’un Ces mains, de proportions identiques aux nôtres, fascinent  :
village néolithique, « Hidden Valley », fouillé par la mission parmi toutes les représentations de l’homme, gravées ou pein-
archéologique italienne de Barbara Barich 1. 1 Barich 2001. tes, elles seules sont des témoins indiscutables de la taille de
Sur le flanc d’une haute falaise à la blancheur étince- leurs auteurs.
lante, apparaît au loin un point sombre : l’entrée de la grotte Cependant, leur signification nous échappe  : signe
d’el-Obey∂ (fig. 25). L’accès à ce site haut perché se gagne d’arrêt, tentative de protection, marque de propriété, geste
après une lutte sévère contre un sable mou qui croule en ava- d’imploration, recherche de communication avec les dieux
lanche à chaque pas. cachés de l’autre côté de la paroi, rituel dont le code est
Éblouis par le soleil, les yeux s’habituent lente- perdu… Dans ce domaine, les recherches des scientifiques
ment à la pénombre et découvrent les premiers indices d’une apportent des résultats inattendus. Elles concernent particu-
présence préhistorique : des mains (fig. 26). Au plafond et lièrement les doigts coupés ou simplement repliés, les pro-
sur les parois, mêlées et superposées à des gravures ou à portions des mains d’hommes et de femmes, leurs indices
d’autres peintures, ces mains semblent entourer une cavité de différenciation, avec l’intention de dévoiler l’identité des

34 naturelle. L’empreinte sur la roche témoigne de la dimen-


sion réelle de la paume et des doigts, cernés par une peinture
peintres et la nature de leur langage pictural.

du Sahara
au Nil

25. Entrée de la grotte d’el-Obey∂,


à flanc de falaise.

23-24. Formes fantastiques au coucher


du soleil, dans le désert Blanc.
Près de l’entrée de la grotte, figurent aussi des gravures très Première rencontre : un animal
abîmées de chèvre, gazelle et girafe. Le site a ­malheureusement omniprésent, la girafe
subi d’importantes détériorations  : colonies d’abeilles, feux
de pasteurs et même grattage des parois. Dans la partie inter- Non loin, quelques girafes tendent leur long cou, premières
médiaire de cet abri, une peinture de barque, à peine visible, représentantes d’une grande famille qui nous accompagnera
nous surprend. La présence de rames, schématisées par des fidèlement tout au long de notre voyage (fig. 27). Typiques de
traits parallèles, autorise pourtant bien cette identification. l’art rupestre régional, gravées ou plus rarement peintes, elles
Barbara Barich suggère la possibilité que ces embarcations, se nichent au creux des abris ou s’affichent sur des parois ver-
ornant les parois, témoignent de relations entre les chasseurs- ticales, leur taille variant selon la place disponible. Les artistes
pasteurs et les Nilotiques  : cette barque « pourrait être un ont su travailler le relief des roches pour rendre une variété de
témoignage ponctuel de contacts entre les derniers habitants 2 Barich 2001. robes, à pois ou à carreaux, et l’on croirait assister à un défilé
du Sahara et les sociétés prédynastiques de la vallée du Nil 2 ». de mode de ces grands mammifères sympathiques.
Plus tard, l’élite des oasis égyptianisées du iiie millénaire Certaines peintures leur confèrent même une expres-
avant J.‑C., d’ailleurs, n’a pas hésité à décorer ses tombeaux sion particulière, comme un air malicieux, digne de l’aspect
avec les mêmes motifs que ceux des résidents des rives du Nil, d’un héros de bande dessinée. Quelques gravures donnent
ce qui inclut la représentation de bateaux, là où nulle navi- aussi une impression de mouvement, où se croisent les cous et
gation n’était pourtant possible. C’est ainsi qu’une b­ arque s’entremêlent d’innombrables pattes, dans un ballet de têtes
se trouve figurée à Balæ† — ¢Aîn Asîl, capitale de l’oasis de et de jambes, une folle poursuite de troupeau pourchassé.
Dakhla à la vie dynastie, au fond du mastaba d’un de ses gou- Dans ce cas, la queue dressée est un indice de stress, à l’in-
verneurs, Khentika. verse de l’attitude de repos, où elle est enroulée ou tombante.
Poursuivons notre chemin à la quête d’autres œuvres Méfiez-vous quand même, car un coup de patte arrière peut
rupestres et de nouveaux indices sur la vie des habitants de ce
désert. À lire aussi : la grotte du Ouadi el-Obey∂, p. 48.
broyer la mâchoire d’un lion ! Seule ou accompagnée de son
girafon, la girafe se présente de profil, parfois immobilisée par 35
des oasis
au désert

26. Vue partielle des mains négatives 27. Groupe de trois girafes gravées
de la grotte d’el-Obey∂. dans les environs de Farafra.
une corde reliée à une pierre d’entrave. Cet animal sauvage l’eau dès la préhistoire ? C’est l’hypothèse ingénieuse du doc-
chassé, piégé, entravé, a-t-il été l’objet de tentatives de domes- teur Rudolph Kuper, de l’Institut Barth de Cologne, émise
tication ? Le désert est parsemé de lourdes pierres, marquées à propos du désert Oriental : « Ces symboles seraient-ils des
d’une gorge taillée où s’attachait une corde, mais elles restent signaux — pour indiquer de l’eau par exemple 4 ? » L’idée que
désespérément muettes. des gravures de girafe puissent marquer des points d’eau dans
En Afrique australe, la girafe constituait pour les San le désert s’appuie sur le fait que des images de cet animal
(autrefois appelés Bushmen) une précieuse réserve de viande sont associées à des emblèmes protohistoriques gravés par les
et sa graisse était une base de préparation pour les peintures anciens Égyptiens sur le site du rocher des inscriptions de
corporelles 3. Nous pouvons imaginer qu’il aurait pu en être 3 Eastwood Chéops et Rêdjédef, que nous évoquerons plus en détail ulté-
(Edward B.)
de même à l’époque préhistorique, au moins pour ce qui est 2001.
rieurement.
de la nourriture. 4 Kuper 2003 :
32.
Sauvage ou domestiquée, la girafe fréquente les 5 Cf. de Flers
Une dune qui avance : l’Abº MuÌareq ;
autruches et les oryx, animaux habituels des zones semi- 2000 : 210. une grotte unique drapée de stalactites :
­arides, des régions de savane. Sa grande taille lui accorde au Djara
moins deux avantages : elle peut se nourrir aux branches les
plus hautes des arbres, alors que la végétation se raréfie, et Partons maintenant pour l’Abº MuÌareq (en arabe, « le père
elle se déplace au loin rapidement, à la recherche de points qui bouge »), nom donné à une dune remarquable par sa lon-
d’eau inatteignables par d’autres espèces. Alors que certains gueur et sa persévérance à se déplacer du nord au sud. Suivons
scarabées ne s’abreuvent qu’à la rosée surgie à fleur de sable les traces de Gerhard Rohlfs, célèbre explorateur allemand
dès l’aurore, la girafe au long cou semble pouvoir atteindre qui découvrit la grotte de Djara, la veille du soir de Noël
les nuages porteurs d’eau, assurant ainsi une liaison bénéfique 1873. Sans décrire à nouveau ce site exceptionnel 5, soulignons

36 et imaginaire entre le ciel et la terre. Sa présence si fréquente


sur les roches aurait-elle, alors, constitué une métaphore de
qu’il reste unique au Sahara oriental et même dans l’ensem-
ble du Sahara, à l’inverse de la profusion de grottes existant

du Sahara
au Nil

28. L’entrée de la grotte de Djara, marquée 29. Vue partielle des gravures de la grotte
par un ©alam * au sol et par un cairn construit de Djara.
en haut d’une colline.
en Europe (fig. 28). Cette grotte comprend deux parties : que certains outils avaient un fort lien de parenté avec ceux
— à l’entrée, le visiteur est accueilli par une stalagmite éro- trouvés près du Nil dans la région du Fayoum et de Mérimdé,
dée couverte d’animaux gravés (fig. 29) : gazelles, addax, oryx, en Basse-Égypte.
autruches et quelques personnages filiformes qui s’obstinent La modification du climat, dont la dégradation
à les garder depuis bien longtemps. D’autres parois sont gra- se faisait déjà sentir à partir de 5 400 avant J.‑C., obligea les
vées, mais leur dégradation les rend pratiquement illisibles ; populations à déserter la grotte et ses environs. Oubliée, elle
— au fond, une cavité profonde et majestueuse, décorée d’im- fut redécouverte par des nomades venus s’y réfugier, d’autant
menses stalagmites et stalactites, ne convient ni à la gravure plus volontiers qu’il s’y trouvait encore de l’eau ; les traces
ni à la peinture (fig. 30). Sur le silence qui règne, plane le en sont toujours visibles sous forme de fines écailles de boue
mystère que nous ont légué les hommes de la préhistoire. séchée. À lire aussi : la grotte de Djara, p. 51.
Les fouilles entreprises aux alentours par l’Institut
Barth ont mis au jour un matériel abondant et permis de Un message hiéroglyphique inattendu
préciser les dates d’occupation 6. Un sondage entrepris à quel- 6 Gehlen, loin des oasis : Mery’s Rock
Kindermann,
ques centaines de mètres au sud de la grotte a donné des dates Linstädter et
au radiocarbone centrées autour de 6 400 avant notre ère, la Riemer 2002. Il est temps maintenant de tourner le dos aux derniers îlots de
plus ancienne trace d’occupation ayant été livrée par les rési- civilisation et d’affronter le désert, un pincement au cœur, en
dus charbonneux d’un foyer allumé vers 7 700 avant J.‑C. direction du sud-ouest. Après la traversée d’une grande dune,
Djara demeura longtemps un lieu de prédilection, qui borde comme un rempart la ligne des oasis, grisons-nous
fréquenté par des chasseurs-cueilleurs, comme en témoignent d’une brève échappée sur une large plaine de sable solidifié. Des
de nombreux outils : la disponibilité en silex local faisait le rochers de grès se profilent en contre-jour dans le lointain, noirs
bonheur des tailleurs de pierre, dont on retrouve les ateliers, et inquiétants. Une arche triomphale se découpe au soleil cou-
encore jonchés d’éclats, dispersés sur plusieurs kilomètres
alentour. L’étude des techniques de taille utilisées a montré
chant, mais pour quelle célébration ? Contournons les roches qui
se colorent et s’animent aux derniers éclats de Rê. Les ­pierres ont 37
des oasis
au désert

30. Intérieur de la grotte, avec stalactites


et traces d’humidité.
revêtu leurs draperies du soir, teintées de nuances pastel au fil des Tout se joue sur l’interprétation du verbe clé, pour lequel on
ombres, du rose pâle à la pourpre violine. De longues zébrures peut proposer des lectures et des sens divers, « rencontrer » (nwd),
horizontales les fardent, tel un immense nuancier : ce sont des « repousser » ou « rechercher » (ƒ©r), ce qui n’épuise certainement
grès bigarrés, festival des oxydes de fer. La déesse Nout a étendu pas toutes les solutions possibles. Ces deux lignes se lisent pro-
son voile et dissimule pour l’heure le message énig­ma­tique de visoirement ainsi : « L’an vingt-trois : sortie de l’intendant Méry
Méry, que nous sommes venus lire. L’ensemble demeure invi- pour rencontrer/repousser (?) les Oasiens. »
sible jusqu’au soleil levant, où se révéleront enfin les gravures Mais quels Oasiens au juste ? Qui était Méry et
(fig. 31-33). Le long d’une voie de passage probablement très que faisait-il en ces lieux désolés ? Ce personnage officiel égy­
ancienne, des gravures d’animaux sauvages voisinent avec une ptien dirigeait-il une expédition militaire contre des rebelles,
inscription inattendue à une telle distance des oasis. Parmi ce no­mades habitués des razzias ? Pour protéger les habitants
chaos rocheux, la présence de hiéroglyphes est si peu probable et alors lesquels ? Ou pour les soumettre ? Recherchait-il de
qu’il fallut attendre 1990 pour découvrir l’inscription de Mery’s l’or, des pierres précieuses ou des minerais ? Se livrait-il à un
Rock (fig. 34), à cinquante kilomètres de Dakhla. En effet, elle ­commerce lucratif ? Le mystère reste entier, mais l’important
n’a pas échappé à l’œil vigilant de Wally Lama, guide de Théo- est que ce texte fournit la preuve d’incursions égyptiennes,
dore Monod avec Samir, son regretté mari. La découverte ne fut loin dans le désert Oriental, à l’époque pharaonique.
révélée qu’en 1997 et le texte d’abord transcrit par l’égyptologue
Günther Burkard, puis réinterprété par son c­ ollègue Klaus Peter Une cache mystérieuse : la montagne
Kuhlmann 7. Le message donne en effet lieu à des contro­verses, 7 Burkard de Chéops et de Rêdjédef
1997 : 152-155 ;
tant pour la traduction que pour la datation : vie ou xiie dynas- Kuhlmann
tie, c’est-à-dire Ancien ou Moyen Empire ? L’inscription certifie 2002 : 156-158. Depuis 1990, de nombreuses découvertes sont l’œuvre d’un
le passage d’un certain Méry (Mrj) en cet endroit, personnage passionné du désert Libyque, le docteur Carlo Bergmann,

38 ayant fonction d’intendant (jmy-r pr). Mais dans quelle inten-


tion : amicale ou belliqueuse envers des Oasiens (wÌ “tj±w) ?
de nationalité allemande, voyageant seul avec ses quatre
­chameaux, à un rythme favorisant l’observation de détails qui

du Sahara
au Nil

33. L’arche de Mery’s Rock.

31. Gravures animalières très érodées, 32. Arche et rochers de Mery’s Rock.
à Mery’s Rock.
échappent généralement aux explorateurs motorisés 8. L’atten- 8 Bergmann filiformes et femmes en longue jupe, très déhanchées, côtoient
2001 : 120-127.
tion portée au moindre amas de pierres, au moindre ¢alam *, 9 Kuhlmann
d’autres œuvres marquées par l’influence égyptienne (fig. 51-
lui a permis en effet de découvrir une trentaine de sites en 2002 : 136. 52). Ce type de représentation féminine, qui se rencontre fré-
10 Winkler
partant de Dakhla pour suivre la direction du Gilf Kebîr et 1939 ; \erví÷ek
quemment dans la région des oasis, est généralement rapporté
du Djebel el-¢Uweynæt : la piste d’Abº BallæÒ. 1978 : 42, 1992- au Groupe-C de Nubie, entre 2 300 et 1 500 avant J.‑C. 10
1993 : 45 ;
À soixante kilomètres de Mery’s Rock, donc à une Muzzolini
­Certaines ont été interprétées comme des « déesses 11 », mais
centaine de BalæÚ, toujours en direction du sud-ouest, dans un 1995 : 401. cette lecture demanderait à être argumentée.
11 Krzy◊aniak
paysage désolé et monotone, à mi-hauteur d’une colline ano- 1990 : fig. 3.
Des hiéroglyphes datés de la ive dynastie nous
dine au milieu de tant d’autres, une importante barre rocheuse 12 Kuper ap­pren­nent qu’un « inspecteur des recrues » Béby (Bbj) a
et Förster,
se détache, éveillant la curiosité (fig. 35). Après l’escalade de 2003 : 26.
­conduit ici deux expéditions, à deux ou trois ans d’intervalle.
rochers de grès abrupts et instables, sur la façade est, une ter- La seconde, effectuée avec l’aide de son collègue Jyméry (Jj-
rasse de quarante mètres de long protégée par un mur (fig. 36) mrjj), fut sans doute la plus importante, avec une troupe de
permet d’admirer de magnifiques gravures et même une deux « compagnies » (z“), soit peut-être deux cents recrues.
peinture. Ce lieu était connu depuis la préhistoire, comme Elle est datée de « l’année postérieure au treizième recense-
en témoignent les nombreuses gravures découvertes par Carlo ment du bétail », ce qui, dans le mode complexe de compta-
Bergmann en 2000, puis étudiées par l’Institut Barth de Colo- bilité égyptien, équivaut à l’an 25 ou 26 du règne d’un pha-
gne, lors d’une campagne de fouilles dirigée par Rudolph raon 12. Lequel ? Chéops, le bâtisseur de la Grande pyramide
Kuper pour dresser l’inventaire de ce site exceptionnel. de Gîza ! Sous l’autorité du souverain (fig. 53), cette troupe
La faune sauvage bien réelle — girafes, antilopes, avait pour mission de rechercher différentes variétés de pig-
autruches (fig. 37-49) — voisine avec un être mythique, un ments (s‡) et poudres minérales appelées « méfat » (mf“t), pro-
griffon ailé (fig. 50), en lequel Klaus Peter Kuhlmann voit la bablement destinées à la peinture des tombes de la vallée du
plus ancienne représentation de cet animal, vénéré par les
Oasiens depuis l’époque prédynastique 9. Plus loin, hommes
Nil. Des tailleurs de pierre les accompagnaient ; pour asseoir
l’autorité suprême, ils ont gravé le nom d’Horus de Chéops 39
des oasis
au désert

34. L’inscription hiéroglyphique de Mery’s


Rock : « L’an 23 : sortie de l’intendant Mery
pour rencontrer/repousser les Oasiens. »
(fig. 54) et le cartouche de son successeur, Rêdjédef (fig. 55), 13 Il est difficile Le havre des jarres : Abº BallæÒ
de traduire
voisinant avec le portrait du pharaon régnant, peint en rouge, convenable­ment
ceint de la couronne blanche de Haute-Égypte et montré en ces figurations Avant d’atteindre les massifs du Djebel el-¢Uweynæt et du Gilf
égyptiennes,
situation de vainqueur de ses ennemis (fig. 56). qui sont
Kebîr, il reste une étape d’importance. Dernière halte avant
Le cartouche de Rêdjédef est gravé dans un cadre à la fois signe d’aller plus loin, mais quelle halte ! Abº BallæÒ, le « Père de la
d’écriture
surmonté de deux bosses dans la partie supérieure, ce qui et image ;
jarre », au sens de « la colline des Poteries » (fig. 60).
­évoque le hiéroglyphe de la montagne . D’autres gra­vures « montagne En 1918, John Ball, géologue anglais, découvre ce
de Rêdjédef
du voisinage montrent ce même signe, rempli à l’aide du hié- pourvue en eau »
havre dévolu à l’accueil des voyageurs et le baptise d’un terme
roglyphe de l’eau . Klaus Peter Kuhlmann en déduit que paraît être le arabe, ballæÒ (‫ب� اّّل�ص‬, pl. balælîÒ ‫)باللي��ص‬, désignant la jarre… et
sens le plus
l’ensemble (fig. 57-58) serait à lire comme « la montagne de adéquat.
sans aucun rapport avec son propre nom ! Abº BallæÒ, ce
l’eau de Rêdjédef 13 ». Le reste du texte, plus conventionnel, 14 Kuhlmann toponyme résonne dans l’immensité des sables comme l’écho
2002 : 135.
souhaite au pharaon « vie, stabilité, pouvoir et épanouisse- 15 Fischer
des confidences du passé. Quiconque arrive ici, à plus de deux
ment, éternellement 14 » et l’on reconnaît, en tête de l’inscrip- 1980-b. cents kilomètres de Dakhla, plonge aussitôt dans de nouveaux
16 L’une des
tion la plus développée, une représentation d’Igai, le dieu des sauterelles a été
mystères.
oasis, qui possédait un temple à Dakhla, au moins durant la datée de 2 610 Lors de son passage, John Ball dénombra plus d’une
av. J.‑C.,
xxiie dynastie 15 (fig. 59). centaine de poteries intactes, bien rangées dans le sable. Une
et l’un des
De nombreuses autres découvertes confirment charbons du seule et unique photo, prise par le prince Kemæl ed-Dîn en
foyer utilisé
ici une présence humaine ancienne. Parmi celles-ci, un lot pour les griller
1923, peut encore en témoigner (fig. 61). Dès 1933, lors du pas-
important de sauterelles grillées n’attendait qu’une datation a donné une sage de l’expédition de Frobenius et d’Almásy, la destruction
date de 2 780 av.
au radiocarbone… correspondant à peu près au règne de J.‑C. (Kuper
de ces précieux témoins de l’histoire était déjà fort avancée 17.
Chéops 16. D’autres surprises nous attendent avec les résultats 2003-b : 28). Aujourd’hui, au pied d’une petite colline en forme de cône,

40
17 Kuper 2000 :
des fouilles de l’Institut Barth, mais nous laissons au docteur 372.
ne gisent plus que les débris — de moins en moins nom-
Kuper le soin de vous les révéler un jour. breux — des belles jarres ovoïdes de jadis (fig. 62).

du Sahara
au Nil

35. Vue d’ensemble de la montagne


de Rêdjédef.

37. Gravures schématiques parmi lesquelles


se reconnaissent un oryx, deux girafes, une
autruche et des personnages filiformes incisés.
38. Girafe gravée sur la montagne de Rêdjédef.
D’abord incisée, elle a ensuite fait l’objet
de divers martelages.

36. Au tiers de la hauteur du rocher,


une terrasse d’une quarantaine de mètres
de long permet l’accès aux gravures, caches
et inscriptions.
L’étude de Klaus Kuhlmann permet de mieux connaître ces c­ouramment dans la vallée du Nil et nous le retrouverons
magnifiques poteries, de 60 centimètres de haut sur 38 de bientôt sur les peintures rupestres du Djebel el-¢Uweynæt.
large, à fond rond ou plat et col étroit, d’un brun rouge D’autres gravures se voient dans les environs : un second
foncé à l’extérieur et d’un gris sombre à l’intérieur (fig. 63). archer, sans doute apparenté au précédent (fig. 66), ainsi que
Leur forme, proche de celle des jarres de la vie dynastie de quelques antilopes et girafes d’un style trop fruste pour être
Balæ†, est incontestablement égyptienne 18. L’utilisation en 18 Kuhlmann attribué à un horizon culturel précis (fig. 67-69).
2002 : 149.
demeure toutefois incertaine. Une première idée vient à De nouveaux sites, récemment découverts dans la
l’esprit : ces poteries auraient pu servir au transport de l’eau. région, apporteront-ils des lumières sur l’origine toujours
Impossible ! Trop lourdes une fois remplies, elles ne sau- mystérieuse d’Abº BallæÒ ?
raient être déplacées sans casse. Par conséquent, le remplis-
sage devait s’effectuer sur place, sans doute à partir d’outres, L’énigme d’un chemin vers l’inconnu :
de sorte que l’ensemble a pu servir de réserve d’eau. Il est la piste d’Abº BallæÒ
également possible que ces récipients aient permis le stoc-
kage d’éléments solides. Dès les années 1930, Almásy est le premier à supposer qu’Abº
D’autres indices apportent la preuve de liens avec BallæÒ n’est qu’une étape menant à l’oasis de Koufra en Libye,
l’Égypte ancienne. Ils sont fournis par des gravures, inscrites à plus de quatre cents kilomètres de là. L’hypothèse impli-
à mi-pente de la colline d’Abº BallæÒ : un chasseur de gazelle que un relais à mi-chemin, qu’il situe dans le Ouadi ¢Abd el-
(fig. 64), une vache et son veau (fig. 65). La qualité de l’exécu- Malik, au cœur du massif du Gilf Kebîr, et il rêve alors d’une
tion provient d’une main particulièrement experte. Le raffi- oasis perdue : Zarzºra, toujours insaisissable.
nement des détails, comme le pagne tissé, noué et retombant, Vers 1999-2000, Carlo Bergmann, infatigable cou-
signe l’œuvre d’un artisan au savoir-faire différent de ceux reur des sables, reprend cette idée, imaginant qu’Abº BallæÒ
du désert et s’inspirant des artistes égyptiens, sans toutefois
les égaler. De plus, le thème de la vache allaitant s’exprime
pourrait ne représenter qu’une étape, parmi de nombreu-
ses autres, sur un chemin menant de l’oasis de Dakhla aux 41
des oasis
au désert

39. Gravure de quadrupède à longues cornes


incurvées en arrière — peut-être un oryx.

40. Oryx gravé sur la montagne de Rêdjédef.

41. Oryx gravé au fond d’une petite niche


du même site.
Djebel el-©Uweynæt
une île de pierre
dans un océan de sable

Jean-Loïc Le Quellec
Une exploration en cours en 1996, je n’ai pu examiner que les parois et abris les plus
accessibles. Leur surface est très desquamée, mais des gravures
Se rendre au Djebel el-¢Uweynæt ne s’improvise pas, car rupestres s’y voient encore, qui devaient être plus abondantes
il faut traverser de grandes étendues désertiques : 620 kilomè- autrefois, puisque l’éternel problème de la taphonomie (voir
tres à vol d’oiseau en venant de Dakhla, mais seulement 235 p. 275) ne permet plus de voir que les quelques images encore
en venant de Koufra (voir la photo satellite fig. 81). Cette der- épargnées par une érosion localement intense (fig. 83). C’est
nière ville et sa forteresse appelée et-Tæj (‫ « التاج‬la couronne ») très dommage, car plusieurs d’entre elles sont extrêmement
dominaient traditionnellement plusieurs petites oasis, éche- intéressantes et l’on y remarque notamment une des deux
lonnées en chapelet sur les premiers kilomètres des pistes per- ­seules gravures d’éléphant de toute la région du Gilf-¢Uweynæt
mettant de pénétrer dans la partie libyenne de la « Grande (voir à cet animal, p. 326) et, isolé dans une grotte, un person-
mer de sable ». Ces oasis étant parfois très petites, la topo- nage gravé d’un type remarquable (fig. 84).
nymie joue ici avec les diminutifs et l’on passait autrefois de Il faut quitter à regret cette zone prometteuse, accom-
Bºma à Buwayma (« la petite Bºma »), de ™ullab à ™ulaylib plir quelques franchissements de dunes spectaculaires, délais-
(« la petite ™ullab ») et de el-Hawwæri à el-Huwaywuri (« la ser le Djebel Bæbayn (‫ « البابني‬les Deux Portes »), tout de granit
petite Hawwæri »), peut-être pour se préparer progressivement détritisé et donc aniconique * et poursuivre difficilement sa
à affronter le vide de l’un des déserts les plus arides et abioti- route dans le sable mou, pour voir en fin de journée le Djebel
ques * du monde. Arkenº se dresser à l’horizon (fig. 85). Il ressemble alors à une
En quittant Koufra pour le Djebel el-¢Uweynæt, il est ville fantôme, où tours et murailles de granit évoquent les for-
possible de se rendre d’abord au Djebel aÒ-∑ubæ© (‫الصب���اع‬ ُ « la tifications de quelque lointaine mais improbable Zarzºra. Une
montagne du Doigt »), formé d’un ensemble de monts, mas- libellule rouge, probablement Crocothemis erythraea, annonce
sifs et promontoires s’étendant sur plusieurs dizaines de kilo- la présence de l’eau. Il y a peu à ajouter au rapport d’Almásy,

54 mètres. Il conviendrait de l’explorer en détail, car il pourrait


bien recéler quelques surprises (fig. 82) ; lors de mon p ­ assage
qui écrivait en 1936  : « Je me suis rendu à Arkenº, dans l’espoir
d’y découvrir des gravures, mais le seul karkºr qui descend de

du Sahara
au Nil

81. Vue de l’une des vallées du Djebel 82. Vue générale du désert Libyque prise
el-¢Uweynæt (page précédente). à 383 kilomètres d’altitude, avec le Djebel
el-¢Uweynæt au premier plan, entre le Djebel
Arkenº et le Djebel Kisu. Au fond se profile
le Gilf Kebîr (cliché de la Nasa, mission
Iss 006).
cette montagne ne contenait qu’une seule grotte avec quel- toutes sortes de gazelles et peut-être aussi des vaches, bien
ques peintures rouges presque effacées. La source d’Arkenº, que nombre de ces images aient été effacées par le temps ». Il
dont l’eau est très salée et presque imbuvable, se trouve tout fit à leur propos cette remarque pertinente : « Il n’y a pas de
en haut, dans les environs, mais je n’y ai relevé aucune gra­ girafes actuellement dans cette partie du pays et nulle part
vure 1. » Effectivement, les peintures d’Arkenº sont le plus sou- 1 Almásy elles ne pourraient vivre dans une telle région. Il n’y a pas de
1936 : 82.
vent réduites à l’état de traces, où se laissent deviner çà et là 2 Williams et
dromadaires sur les gravures, alors qu’on ne peut se rendre
quelques personnages et des quadrupèdes parmi lesquels on Hall 1965 : 494. dans cette oasis qu’à l’aide de cet animal. Est-ce à dire que
3 Hassanein
peut, avec difficulté, reconnaître des chèvres. Une des ima- Bey 1923 : 260,
les hommes qui réalisèrent ces images connaissaient la girafe
ges les plus intéressantes est sans doute un grand individu à 276, 355. et pas le dromadaire 3 ? » Nous savons aujourd’hui que tel
4 Tilho 1926 :
épaules et hanches larges, taille étroite et bras boudinés, d’un 938.
était bien le cas, quoique des ânes eussent pu être utilisés,
type original ; malheureusement, sa tête est effacée (fig. 86). 5 Breuil 1928. mais nos connaissances progressent très lentement. Même
6 Breuil 1926.
On rencontre aussi une scène avec deux archers en « style lon- après les deux visites du prince Kemæl ed-Dîn, en 1924-1925,
giligne », suivis d’autres personnages (fig. 87). En revanche, il J. Tilho signalait simplement que le massif était découpé par
y a bien quelques gravures dans ce massif, piquetées en aplat  : des Karkºrs sur les parois desquels « ont été relevés des des-
girafes, autruches et antilopes oryx. Et l’on y connaît mainte- sins rupestres et une peinture à l’ocre 4 » et à la même époque,
nant huit grottes ornées 2. l’abbé Breuil, qui crut reconnaître sur ces images un cervidé
Mais c’est le Djebel el-¢Uweynæt qui est la zone comparable au caribou 5, tenta de les rapprocher de celles
la plus riche en art rupestre de toute la région (photo satel- des « anciens Bushmen 6 ». De nos jours, ces rapprochements
lite fig. 88). Une première exploration en fut effectuée en hâtifs, effectués à l’échelle d’un continent, sont heureuse-
1923 par le grand voyageur égyptien Îassanein Bey, qui y ment abandonnés.
rencontra Herri, chef de quelque 150 Goranes installés là et Les résultats de l’expédition organisée dans le désert
qui eut l’occasion de découvrir, dans le Karkºr e†-™alÌ, des
gravures rupestres figurant des « lions, girafes, autruches et
Libyque par Leo Frobenius, en 1934, ne furent publiés — par
Hans Rhotert — qu’en 1952. La section qui concerne ¢Uweynæt 55
Djebel el-
¢Uweynæt

83. Gravures rupestres très érodées dans


la zone du Djebel aÒ-∑ubæ©. On y reconnaît
un personnage et deux autruches.

84. Figure anthropomorphe isolée, gravée


dans une petite grotte du Djebel aÒ-∑ubæ©.
se compose surtout des gravures examinées au Karkºr e†‑™alÌ, et qui ne fit connaître aucun document rupestre nouveau 12,
ainsi que d’une bonne partie des peintures de ¢Aîn Dºwa mais constitua le prélude à une autre mission belge, effectuée
(fig. 90) 7. Ces dernières avaient été découvertes par Almásy en 1968-1969 pour se consacrer surtout à l’étude approfondie
en mai 1933, avant d’être intégralement publiées en 1934 par des figurations rupestres du Karkºr e†-™alÌ. Les travaux de ce
Lodovico di Caporiacco et Paolo Graziosi (fig. 89) 8. Hélas, 7 Rhotert 1952. groupe, publiés en 1978, ont permis de quadrupler le nom-
8 Almásy
ces publications sont avares de photographies et ne mettent 1936 : 69 ;
bre des figurations rupestres alors connues dans l’ensemble
à disposition des amateurs que des relevés pas toujours très Caporiacco et du massif, portant le total des images inventoriées à 4 080
Graziosi 1934.
fiables. Les clichés ne sont qu’en noir et blanc, mais il faut se 9 Winkler
sujets 13. La même année, une autre mission, partie d’Égypte
souvenir qu’à cette époque, les procédés de photographie en 1939-a, cette fois, découvrit de nouvelles gravures juste à l’ouest du
1939-b : 9-11.
couleur disponibles n’étaient absolument pas utilisables en 10 Jany 1963 :
Karkºr e†-™alÌ, dans le Ouadi Îan∂al, ainsi surnommé à
milieu saharien. Pendant longtemps donc, le meilleur moyen 357-358. cause de l’abondance locale des coloquintes (plante appelée
de publier des peintures rupestres fut de les copier à la goua- 11 Bellini
et Ariè 1962.
Ìan∂al ‫ َح ْنضَ ���ل‬en arabe) ; ces gravures représentaient surtout
che ou à l’aquarelle. 12 Léonard des girafes, mais il y aurait aussi un babouin 14.
1966.
En 1937, Hans Winkler, s’étant joint à l’expédition 13 Van Noten
Après tant de contributions, on aurait pu croire que
Myers-Bagnold dans le désert Libyque, eut l’occasion de visi- 1978. l’essentiel était connu. Mais en 1996, lors de ma visite de la
ter les Karkºrs e†-™alÌ et Murr, ce qui lui permit de publier 14 Haynes partie occidentale, granitique, du massif, j’ai eu la surprise de
1980 : 62.
de nouvelles gravures de ces vallées 9. Eberhard Jany, passé 15 Le Quellec
découvrir plusieurs sites inédits : une dizaine dans les Karkºrs
à ¢Uweynæt en avril 1961, y nota la présence de sites à pein­ 1998a. Drîs et Ibrahîm 15 et autant sur le pourtour sud du massif. La
tures rupestres dans les Karkºrs Drîs et Ibrahîm, mais sans les surprise fut similaire quand András Zboray visita, quant à
publier 10. L’année suivante, le Dr Bellini et S. Ariè signalaient lui, la partie orientale, gréseuse, et plus particulièrement le
les peintures de Bº Hlêga dans le Karkºr Drîs 11. En 1965, le Karkºr e†-™alÌ, où il fut bien étonné de découvrir plusieurs

56 massif fut visité par une expédition transsaharienne belge


essentiellement axée sur la collecte de données naturalistes
sites « manqués » par les expéditions précédentes. Depuis,
il poursuit de minutieuses et très fructueuses recherches,

du Sahara
au Nil

86. Une des peintures rouges à demi effacées


découvertes par Almásy dans le Djebel Arkenº.
85. En fin de journée, l’Arkenº se profile
Il s’agit d’un individu très allongé, à épaules
à l’horizon.
et hanches larges, mais dont la tête a disparu.

87. Peinture d’Arkenº montrant des


personnages du « style longiligne » avec
leurs chèvres. Deux archers de taille inégale
se tiennent à droite, l’un avec un arc simple,
l’autre avec une arme à triple courbure.
Derrière eux suivent trois individus, parmi
lesquelles deux femmes portant une sorte
de hotte (?) dont aucune autre représentation
n’est actuellement connue (photo Friedrich
Berger).
c­haque année apportant son lot de découvertes nouvelles boules en viennent à constituer des amoncellements impres-
(voir « Explorer l’inconnu  » d’András Zboray, p. 138) 16. 16 Zboray sionnants et, entre certains blocs, des abris parfois très logea-
2003a, 2003b.
Il ne peut donc être question de dresser ici une 17 Bellini
bles sont susceptibles d’avoir été ornés, tandis que d’autres
liste de tous les sites connus. La prospection du massif étant et Ariè 1962. cavités s’ouvrent sur les falaises, à des hauteurs diverses. Une
18 Jany 1963.
loin d’être terminée, on ne peut de toute manière prétendre 19 Van Noten
douzaine de sites rupestres importants a pu être repérée dans
à l’exhaustivité. À lire aussi : la toponymie du Djebel el- 1978. ces endroits.
¢Uweynæt, p. 107 et faune et flore, p. 109. Le plus connu d’entre eux est celui de Bº Hlêga,
qui fut découvert en avril 1961 par le docteur E. Bellini et
le géomètre S. Ariè 17. Il fut ensuite examiné par Eberhard
Les Karkºrs Drîs et Ibrahîm Jany 18, puis revu par la mission belge qui a estimé à 800 le
nombre des peintures encore visibles 19. Ces dernières ont été
L’abri princeps de Bº Hlêga effectuées sur les parois et les plafonds des cavités naturelle-
Ces deux vallées se trouvent dans la partie granitique ment présentes au sein d’un énorme chaos de blocs grani-
du massif où, en vue verticale, elles semblent avoir découpé tiques en boules (fig. 91), dont le sol est recouvert du sable
une part dans un gigantesque gâteau circulaire qui, pour le apporté par les vents. L’ensemble le plus riche en nombre
géologue, n’est autre qu’une ancienne cheminée éruptive de de représentations recouvre un plafond d’environ 20 m2
forme circulaire (un « ring-dyke »). Il est possible de pénétrer (fig. 93) ; il se compose de plusieurs centaines de sujets longs
dans le massif par l’un de ces deux Karkºrs et d’en sortir par de dix à trente centimètres, qui sont figurés en rouge, noir et
l’autre en passant à l’endroit où ils se rejoignent, après avoir blanc : chèvres et bovinés, antilopes et personnages (fig. 94).
cheminé parmi d’impressionnants chaos rocheux (fig. 91-92). Ces derniers, peints en aplat rouge, sont d’un style souvent
En effet, l’érosion des roches par desquamation a provoqué dynamique et volontiers regroupés en petites scènes très
l’élaboration naturelle d’énormes blocs globuleux, du type
que les géographes allemands appellent Wollsackform. Ces
vivantes. Un groupe d’une dizaine d’entre eux semble cher-
cher à diriger un animal (fig. 95), tandis que d’autres sont 57
Djebel el-
¢Uweynæt

89. Relevé de la principale scène de ¢Aîn


Dºwa, d’après Ludovico di Caporiacco
et Paolo Graziosi (1934, pl. i).

90. Relevé de la même scène réalisé en 1934


par les peintres de l’expédition Frobenius
(Rhotert 1952, frontispice). L’une des plus
importantes différences entre cette image
et la précédente est la disparition d’un boviné
bichrome, dans le tiers supérieur droit.

88. Vue du Djebel el-¢Uweynæt, prise du côté


nord-est. Sur le cliché, l’entrée des Karkºrs
Drîs et Ibrahîm est donc en haut à droite et
celle du Karkºr e†-™alÌ en bas à gauche (cliché
de la Nasa, mission Iss 004).
réunis pour des danses en ligne (fig. 96-97). Un homme est relle qui ­consiste à retourner la tête pour se lécher le flanc
muni d’une longue queue postiche et deux groupes de deux (fig. 102). Les pis sont régulièrement indiqués entre les ­pattes
et trois individus — fesses rebondies et robes longues —, arrière, largement écartées. Quelques veaux sont présents
portent une coiffure blanche et représentent probablement près de leur mère, l’un étant montré à la tétée, en présence
des ­femmes (fig. 98). d’un homme qui s’approche (fig. 103) : cette scène illustre une
Les figures animales sont essentiellement des bovins technique commune chez les pasteurs, qui consiste à laisser le
et caprins peints à robe rouge-pie * ou en aplat bichrome veau provoquer la venue du lait, avant de l’écarter pendant la
ocre ou blanc (fig. 99). Certaines chèvres sont représentées en traite (voir « vaches et veaux », p. 345).
train de cabrioler, dans une attitude très dynamique rappelant Il est difficile d’établir une chronologie locale, car si
celle dite au « galop volant » (fig. 100), dont on sait que l’art les peintures blanches en aplat oblitèrent souvent les r­ouges,
de l’Égypte ancienne l’a ignorée. Bien que la ligne de terre cela peut être dû à une technique de peinture constatée
ne soit jamais figurée sur nos images rupestres, le plus pro- notamment dans l’Akækºs (Libye), qui consiste à passer le
bable est néanmoins que l’attitude décrite ici soit celle qu’on blanc après le rouge, peut-être parce que le premier était plus
appelle « cabré allongé » pour les chevaux, seuls les sabots couvrant. C’est exactement le genre de problème que pour-
postérieurs prenant appui sur le sol 20. Parmi les bovins, plus 20 Reinach rait résoudre une expérimentation bien conduite. Certaines
1900 : 218,
statiques et dont certains sont montrés agenouillés, nom- 226-227.
peintures rouges semblent être localement les plus anciennes,
breux sont les longhorns, mais il y a aussi des bêtes aux cornes car bien que cette teinte soit réputée très résistante, plusieurs
plus épaisses incurvées en avant et d’autres où les cornes sont images ont presque totalement disparu. C’est en particulier le
invisibles. La présence de ces individus apparemment acères * cas, malheureusement, d’un groupe d’une dizaine de person-
n’est peut-être due qu’à l’effacement de cornes peintes en nages entourés d’un trait qui représente probablement une
blanc, comme en témoigne le fait que certaines soient encore habitation (fig. 104), ainsi que d’une série de lignes parallèles

58 visibles, ­quoique difficilement (fig. 101). C’est notamment le


cas d’une vache agenouillée, présentée dans l’attitude natu-
qui résiste à l’interprétation (voir « conservation et préserva-
tion des sites », p. 134).

du Sahara
au Nil

91. Chaos granitique du Karkºr Drîs.


Le plafond peint de Bº Hlêga se trouve
sous le gros bloc pyramidal en équilibre
sur plusieurs autres, derrière le véhicule.

92. Blocs granitiques sculptés par l’érosion, 93. Vue générale de Bº Hlêga, prise
dans le Karkºr Ibrahîm. de l’intérieur de l’abri. Le plafond est orné
de plusieurs centaines de peintures.
Les premières « Têtes Rondes » plus ré­duites sont de types variés, allant d’un petit coureur à
À quelques mètres de l’abri princeps de Bº Hlêga se queue postiche à de simples marcheurs filiformes. On note,
trouve un panneau vertical décoré que Bellini et Ariè n’ont enfin, la présence de plusieurs motifs énigmatiques, dont
fait que signaler, se contentant de noter que, sur cette surface, l’un se trouve à côté du genou dressé du grand individu de
« les peintures sont peu nombreuses et plutôt altérées 21 ». Or 21 Bellini droite. Quatre anthropomorphes en aplat noirâtre forment
et Ariè 1962.
cet ensemble mérite que l’on s’y attarde, puisqu’il a été ulté- 22 Van Noten
le sous-ensemble par lequel débuta certainement la compo­
rieurement utilisé pour argumenter la présence de peintures 1978 : fig. 207- sition, puisque deux d’entre eux sont sous-jacents à des indi-
208 ; Muzzolini
des « Têtes Rondes » à ¢Uweynæt 22, ce qui n’est évidemment 1979 : 381 ;
vidus à l’ocre (fig. 275).
pas sans conséquences chronologiques et culturelles, mais Sansoni 1994 : L’antériorité de ces « anthropomorphes noirâtres »
fig. 133.
n’avait guère convaincu Gabriel Camps 23 (voir « Le problème 23 Camps
est particulièrement visible pour celui que l’archer à l’ocre
des Têtes Rondes », p. 112). 1978 : 205. oblitère presque totalement, à l’exception d’une jambe qui
Les peintures en question se trouvent sur une paroi reste visible (fig. 107). Il est à noter que l’une de ces pein-
non abritée, de surcroît exposée aux rayons du soleil durant tures noirâtres « anciennes » porte une excroissance cépha-
la majeure partie du jour, ce qui rend très étonnante leur lique semblable à celles de deux des grands individus en
conser­vation jusqu’à notre époque (fig. 105). Elles repré- aplat ocre : cet indice d’appartenance probable au même
sentent uniquement des personnages dont les dimensions groupe culturel local s’ajoute à l’absence de différenciation
varient dans un rapport de 1 à 7 (fig. 106 et fig. 275). Les stylistique, pour laisser supposer que la superposition en
plus grands, nettement apparentés par le style et la tech- cause ne concerne pas deux « étages » différents. Un exa-
nique (aplat ocre rouge foncé), ont des têtes circulaires. men rapproché laisse enfin apercevoir des traces de pein-
L’un semble marcher, un autre se tient dans une position ture blanche au-dessus de la tête de l’archer ; un peu plus
déséquilibrée qui évoque la danse ; les autres sont statiques, haut, un personnage ocre en position assise semble tirer par
parmi lesquels un individu saisit son arc par l’extrémité
supérieure du bois (fig. 107). Les personnages de dimensions
la main un autre individu, celui-ci entièrement réalisé en
aplat blanc (fig. 108). 59
Djebel el-
¢Uweynæt

94. Vue partielle du plafond de Bº Hlêga.


95. Détail du plafond de Bº Hlêga,
montrant un groupe de personnages
s’activant autour d’un animal dont
ils semblent vouloir se rendre maîtres.

96. Frise d’individus dansant,


sur le grand plafond de Bº Hlêga.

60
du Sahara
au Nil

97. Autre frise de personnages dansant, 98. Représentations féminines sur le plafond
difficilement visibles et sans doute plus anciens de Bº Hlêga. Elles portent coiffure blanche,
que les précédents. Remarquer la différence collier, pectoral et robe s’arrêtant aux genoux.
de teinte avec les bovinés bichromes.

99. Groupe de chèvres à robe blanche


ou rouge-pie *, en position statique
ou cabriolant, sur le plafond de Bº Hlêga.
Remarquer les oreilles verticales,
bien différentes des oreilles pendantes
des chèvres égyptiennes ou libyennes
actuelles et qui indiquent qu’il s’agit
d’une race ancienne.
100. Détail de l’une des chèvres, montrée
61
dans la posture du « cabré allongé », sur
le plafond de Bº Hlêga.
Djebel el-
¢Uweynæt

101. Groupe de bovinés monochromes 102. Vache bicolore couchée, tournant


et bichromes du plafond de Bº Hlêga. la tête pour se lécher ou chasser les mouches,
La teinte blanche n’est plus visible que sur le plafond de Bº Hlêga. Ses oreilles sont
par endroits, mais un examen attentif finement représentées, et du chignon partent
montre que les animaux en apparence deux cornes blanches longues et fines.
acères * sont (ou étaient) en réalité dotés
de très fines cornes blanches.
262. Photomontage montrant la partie gauche
d’une frise des « Têtes Rondes » exception­nel­
lement conservée sous un abri très bas, dans
le Karkºr e†-™alÌ.

263. Photomontage montrant la partie droite


de la même frise.

264. Détail de l’image précédente, permettant 265. Autre détail de la même frise, montrant
d’apprécier les décors corporels encore visibles une girafe bichrome d’un style comparable
sur certains personnages : pagnes et bracelets à celle de la scène de chasse de la figure 256.
divers, mais aussi rayures jaunes longitudinales, L’individu auquel sa tête est superposée
en particulier sur la tête. porte des ornements peints en jaune,
pectoral et bracelets. Derrière la girafe
se trouve une figure qui semble composée
de deux personnages se tournant le dos
en position semi-assise, sur un fond blanc
qui leur fait comme une aura.
La toponymie bien ‫ « دواء‬remède », on pourrait supposer Djebel el-¢Uweynæt (‫االعوينات‬ ‫ )جبل‬: « La
du Djebel el-¢Uweynæt une allusion à des propriétés médicinales montagne des Petites Sources ». Le massif
de ce point d’eau. a également été appelé Djebel en-Nari par
¢Aîn Duarme : point d’eau permanent 6 Fresnel Fresnel 6 et Djebel Anwar par Arkell 7 (voir
1849-1850.
À en juger d’après les cartes, la toponymie caché sous un éboulis, entouré d’une dizaine ces mots).
7 Arkell 1922.
saharienne est parfois bien décevante, mais de palmiers dattiers de cinq à six mètres 8 Borchardt Djebel Anwar : nom donné par Arkell
1916.
elle n’en témoigne pas moins de l’histoire, fût- de haut . 2
au Djebel el-¢Uweynæt. Il faut lire Djebel
9 Monod
elle récente. La région du Djebel el-¢Uweynæt ¢Aîn el-Brinz (‫ )عني البرينز‬: « La source 1989 : 47. el-Anwær (‫االنوار‬ ‫ « )جب���ل‬La Montagne des
10 Fresnel
ne fait pas exception à la règle : sur un peu du Prince ». Ainsi nommée en souvenir du Feux », sur quoi voir ci-dessous.
1849-1850.
plus d’une quarantaine de toponymes recen- prince Kemæl ed-Dîn et parfois aussi appelée 11 Léonard Djebel en-Nærî (‫الن���اري‬ ‫ )جب���ل‬: cette
1997-2001 :
sés, environ la moitié est en arabe et un tiers ¢Aîn Prensi. appellation arabe traditionnellement donnée
vol. iv, 65.
en italien, alors qu’un seul est certainement ¢Aîn el-Murr (‫ )ع�ي�ن امل ُ ّر‬: ensemble de 12 Lecœur aux volcans a fait songer à une traduction « la
1950 : 106.
toubou et que quatre autres sont peut-être petits points d’eau ainsi désignés parce que montagne des Feux », ce qui paraît curieux pour
13 Lecœur
à moitié toubous, à moitié arabes. Cela l’eau y est très chargée en natron, murr ‫ُم��� ّر‬ 1950 : 135. ce massif, qui n’est certainement pas un volcan.
signifie que, lorsqu’il en était encore temps, signifiant « amer » en arabe. C’est le cas égale- Il est vrai que le mot ¢Uweynæt a parfois fait
aucun des explorateurs du massif n’a pris la ment dans le Djebel Arkenº où un petit point l’objet d’étymologies très fantaisistes, comme
peine d’interroger les Toubous sur la micro- d’eau saumâtre porte le même nom 3. ce « Uah en-Nar » proposé par Borchardt, sup-
toponymie locale. On ne connaît même pas ¢Aîn el-Prinz : autre prononciation de posant donc une « oasis du Feu » (wæÌat en-nær
le nom original du massif lui-même, dont ¢Aîn el-Brinz. ‫)واحة النار‬-8. Théodore Monod a rappelé qu’en
l’appellation actuelle, Djebel el-¢Uweynæt, ¢Aîn flazæl (‫ )عني الغزال‬: « La source des arabe, nær (‫ « )ن���ار‬feu » a pour pluriels nîræn,
est arabe. Décliné sous la forme Owenat Gazelles ». Autre nom de ¢Aîn Dºwa. anwær (‫ان���وار‬٫ ‫)ني���ران‬-9. Or, ce dernier terme
sous la plume de l’explorateur Îassanein Bey
en 1924, Owana, Owanat, Owenat ou plus
souvent Uweinat pour les auteurs anglais et
¢Aîn Zwêya : Zwêya est le nom de la
tribu arabe de Koufra, à laquelle apparte-
nait Ibrahîm ¢Abd el-Malik ez-Zwêya (sur
est aussi le pluriel de nºr (‫ « )نور‬fleur » et il est
possible que Fulgence Fresnel, qui rapporte
cette mention de Djebel en-Nærî 10, ait commis
107
allemands, Auenat pour les Italiens, Ouénat, lequel voir Karkºr Ibrahîm et Ouadi ¢Abd une petite erreur, l’appellation à laquelle il se Djebel el-
Ouweinat, Aouianet, Aouianet, Awenât et el-Malik). référait ayant pu être en réalité « la montagne ¢Uweynæt
Aouinat pour les francophones, ce toponyme Arkenº : nom toubou de l’arbre Mae- des Fleurs », en référence à l’exceptionnelle
est le diminutif féminin pluriel, el-©Aweynæt rua crassifolia. floraison remarquée dans ce massif après les
‫العوين���ات‬, de l’arabe ©aïn ‫ « ع�ي�ن‬source » et Belpelli : nom donné par les Italiens pluies, par tous les voyageurs qui en ont eu
signifie donc « les petites sources ». C’est un à une avancée limitant le Karkºr e†-™alÌ l’occasion. En effet, ce type de nom n’est pas
nom de lieu assez commun au Sahara, où il à l’est. rare en toponymie saharienne.
est une sorte d’équivalent de notre lieu-dit Bº Hlêga : lieu-dit du Karkºr Drîs ; Gale Culojorti : nom téda d’un point
« les Fontenelles ». Il existe néanmoins une c’était le nom du propriétaire des dromadaires d’eau permanent, situé dans le massif à deux
petite chance pour que la montagne du nom de la caravane d’AÌmed MoÌammed Îassa- heures de marche de ¢Aîn Dºwa en allant vers le
de Lºniyæ, dont Idrissi dit au xii siècle que
e
nein Bey, qui atteignit le Djebel el-¢Uweynæt Ouadi Waddæn. Il signifierait « eau permanente
des sources coulent à son pied, puisse lui en 1923. Voici ce qu’en dit l’explorateur : à quatre pattes », parce qu’on y accède en pas-
correspondre 1. Quant au sommet qui, sur 1 Monod « Chaque jour j’étais davantage impressionné sant à quatre pattes entre des blocs de granit 11.
1989 : 55 ;
des cartes récentes, s’appelle encore Monte par Bº Hlêga comme compagnon de voyage. Ce nom a également été noté Kulaïrté, mais
Cuoq 1975 : 151.
de Bono, il ne me semble pas utile d’en con- 2 Léonard C’était un homme de peu de mots, mais doté dans son dictionnaire Téda, Charles Lecœur
1997-2001, i :
server le nom, qui est celui d’un fasciste d’un grand cœur et d’un esprit généreux. donne galega « source de montagne » ou « source
257.
doublé d’un traître et je propose qu’il rejoi- 3 Léonard Son âge, sa barbe et ses cheveux blancs lui jaillissante 12 » et kurugurti « pierres plates et
1997-2001,
gne, aux oubliettes toponymiques, les Cima gagnaient le respect de tous, car dans le larges 13 ». Le /R/ roulé pouvant facilement être
i : 257.
Mussolini, Cima Graziani, Punta Balbo et 4 Îassanein désert, précieux est l’homme d’expérience, confondu avec un /L/ par des non-linguistes
Bey 1925 : 134.
autres Monte Vittorio Veneto qui ont, en leur celui qui possède la sagesse venant avec l’âge. notant des toponymes dans une langue qu’ils
5 Caporiacco
temps, encombré les cartes du massif. On 1934 : 100. C’est pourquoi Zerwali et moi-même nous ne comprennent pas, je me demande si le nom
trouvera ci-dessous une liste des principaux référions continuellement au jugement de Bº de cette source n’aurait pas signifié quelque
toponymes du Djebel el-¢Uweynæt, avec leur Hlêga. Il avait assez de tact pour soumettre ses chose comme « la source des pierres », ou « la
signification, leur origine et leur étymologie… suggestions à mon appréciation, mais j’étais source parmi les pierres ».
quand elles sont connues. assez sage pour ne pas les négliger 4. » Karkºr Delein : Jean Léonard se
¢Aîn Dºwa : nom d’une source per- Cima Italia : nom donné au point demande si, dans le nom de ce Karkºr situé
manente, dans la partie sud-occidentale du culminant du massif par les Italiens qui en juste à l’ouest du Karkºr Murr, il ne faudrait
massif. On reconnaît bien sûr l’arabe ¢aïn firent l’ascension les 7-8 mai 1933 5 (voir Mont pas reconnaître une finale en el-¢aïn (‫)العني‬
(‫ « )ع�ي�ن‬source » et, si le second terme était Bagnold et Qimmat el-¢Uweynæt). « la source ».
Karkºr Drîs (‫دريس‬ ‫ )كركور‬: Drîs est l’hy- du Karkºr Drîs et du Ouadi Auki. Il s’agit
pocoristique * d’Idrîs. S’agirait-il d’Idrîs du fasciste Emilio De Bono, né à Milan le
es-Senºsi à propos duquel le vieux guide 19 mars 1866, qui devint gouverneur de Libye
arabe ¢Abd el-Malik dit un jour à Almásy que, en 1925, puis ministre des Affaires coloniales
comme il manquait de chameaux, un Toubou en 1929. Membre du Grand conseil fasciste, il
lui livra le secret de la vallée où son peuple finit par trahir Mussolini, qui le fit fusiller.
gardait les siens, dans le Gilf Kebîr ? Ouadi ¢Abd el-Malik (‫ )واد عبد امل َ ِلك‬:
Karkºr Ekdui : nom (peut-être tou- prolongement vers l’est du Karkºr Ibrahîm,
bou ?) figurant sur une carte de Kemæl ed-Dîn. avec lequel il est souvent confondu. Cet
D’autres cartes donnent, pour ce même ¢Abd el-Malik est sans doute le guide arabe
Karkºr, l’appellation Ekwi. Zwêya qui dit à Almásy que l’autre Ouadi
َ ‫ )كرك���ور‬: « La
Karkºr e†-™alÌ (‫الط ْلح‬ ¢Abd el-Malik, celui du Gilf Kebîr, était à
vallée des Acacias » (en arabe : †alÌ ‫َط ْل���ح‬ identifier avec la légendaire Zarzºra 16. 16 Almásy
1936 : 61-66
­signifie « acacia »). Ouadi Auki : nom donné par les Tou-
et fig. 9.
Karkºr Îamîd (‫َحميد‬ ‫ )كرك���ور‬: « La bous au cirque terminant à l’ouest le Ouadi 17 Léonard
1997-2001 :
vallée de Îamîd » ; Îamîd (‫ ) َحمي���د‬est un Îan∂al. Les cartes italiennes le transcrivent
vol. iv, 68.
prénom arabe. Auchi. 18 Léonard
1997-2001 :
Karkºr Ibrahîm (‫ابرهيم‬ ‫ )كركور‬: « La Ouadi Dji : autre nom (toubou ?) du
vol. iv, 67.
vallée d’Ibrahîm ». La partie haute de cette Ouadi Waddæn.
vallée est aussi appelée Ouadi ¢Abd el-Malik Ouadi Îan∂al : « La vallée des Colo-
(‫)عبد امل َ ِلك‬. Ibrahîm est le nom d’un Toubou quintes » (arabe Ìan∂al ‫ حنضل‬: « coloquinte »,

108 de Koufra (Ibrahîm Nyiki) qui donna les


indications nécessaires à Almásy pour retrou-
ver un autre Ouadi ¢Abd el-Malik : celui du
Colocynthis vulgaris Schrad.).
Ouadi Mardain : affluent du Karkºr e†-
™alÌ, qui porterait le nom d’un Toubou 17.
du Sahara Gilf Kebîr 14. Mais c’était aussi le prénom 14 Almásy Ouadi Waddæn : de l’arabe waddæn
au Nil de ¢Abd el Malik ez-Zwêya, le vieux guide
1936 : 52-55,
et fig. 6.
‫ودان‬
ّ « mouflon à manchettes ». Également
arabe qui donna son nom à cette vallée du 15 Caporiacco appelé Ouadi Dji.
1934 : 100.
Gilf et c’est probablement de lui qu’il s’agit Ouadi Wȧ (‫ )واد َو ْح���ش‬: « La vallée
ici. Dès lors, il est possible que ce Karkºr désolée, désertée », de l’arabe wȧ (‫) َو ْحش‬.
se soit appelé en fait Karkºr Ibrahîm ¢Abd Petraia : « Pierrier », en italien. Nom
el-Malik, mais que ce nom, trop long, ait été donné par les Italiens au pierrier granitique
abrégé de deux façons différentes : Karkºr situé entre le Ouadi Waddæn et le Ouadi
Ibrahîm dans sa partie basse et Ouadi ¢Abd Wȧ.
el-Malik plus à l’est. Plateau Îassanein : ainsi nommé par
L’Isolotto : « L’îlot », en italien. Nom Jean Léonard et Xavier Misonne 18 en souvenir
donné par les Italiens à un petit massif isolé de l’explorateur AÌmed Îassanein Bey, qui
au nord-ouest du massif principal. atteignit ¢Uweynæt le 29 avril 1923.
Mont Bagnold : appellation proposée Plateau Italia : nom donné par les
par le botaniste Jean Léonard et le zoolo- Italiens, en souvenir de leur ascension du
gue Xavier Misonne pour remplacer celle massif en mai 1933 (v. les entrées Cima Italia
de Cima Mussolini — de sinistre mémoire. et Qimmat el-¢Uweynæt).
R.A. Bagnold en effet, a non seulement visité Qimmat el-¢Uweynæt (‫قمة العوينات‬
ّ ):
le massif, mais il fut le premier à en attein- « La cime [du Djebel el-]¢Uweynæt ». Arabe
dre le sommet, en octobre 1932. L’équipe qimma (‫قمة‬
ّ ) « cime, sommet ». Appellation
italienne, qui croyait être la première à faire proposée par Jean Léonard et Xavier Misonne
cette ascension en mai 1933, eut la mauvaise pour remplacer les anciens Plateau Italia
surprise de trouver, en haut, le signal et le et Cima Mussolini… nous les suivons bien
message laissés par Bagnold ; elle se consola volontiers. Voir aussi Mont Bagnold.
à sa manière en se disant que l’explorateur Ra’s el-¢Abd (‫ )رأس العب��د‬: « La Tête de
anglais avait raté la vraie cime de quelques l’Esclave ». Arabe ra’s (‫ « )رأس‬tête » et ¢abd
mètres et en la baptisant à sa façon . 15
(‫ « )عبد‬esclave ». Nom donné, à cause de sa
Mont de Bono : nom donné par les forme, à une colline située entre le Karkºr
Italiens au plateau situé entre les extrémités e†-™alÌ et le Karkºr Murr •
Faune et flore actuelles condi­tions climatiques (Panicum turgidum et plantes à fleurs (outre 157 espèces d’algues,
Stipagrostis). Les bovins ont alors cédé la place trois champignons et deux mousses !). Il
aux ovicaprins, beaucoup moins exigeants, s’agit d’une végétation très proche de celle
Il existe au Sahara quelque 200 espèces de mais qui ont dû contribuer à la péjoration de l’Ennedi, mais appauvrie par suite d’une
plantes endémiques (c’est-à-dire représentati- de l’environnement, par broutement excessif sécheresse plus accentuée : la richesse aréale
ves de la région) sur un total d’environ 2 800 et piétinement. Enfin, l’aridité ne cessant de du massif est d’environ une espèce différente
plantes spontanées. L’endémisme est le plus croître, les derniers pasteurs durent bien se tous les vingt km2. La plupart des plantes du
développé dans les régions de hautes monta- résoudre à quitter la région. massif sont « plurisaisonnières », c’est-à-dire
gnes, surtout sur les sommets du Tibesti. Par Les actuels paysages de savanes déser- qu’elles n’ont pas un cycle de vie régulier,
suite de l’hostilité des conditions écologiques, tiques à acacias et Panicum (épineux et s’étant adaptées à l’existence de pluies rares,
les endémiques arabo-sahariennes sont rela- graminées vivaces), visibles dans les larges faibles et irrégulières.
tivement rares et localisées dans des milieux vallées, remontent donc à la phase humide Une cinquantaine de plantes présente
particuliers, Ìammæda *, dunes vives et zones de l’Optimum climatique ayant permis une une distribution contrastée, suivant que l’on
à végétation halo-gypsophyle * . 1
1 Quézel avancée momentanée de la zone sahélienne se situe dans la zone granitique ou gréseuse
et Barbero
À l’époque où les pasteurs réalisaient vers le nord. Après cette période, la déser- du massif, mais c’est dans la seconde que se
1993 : 194.
peintures et gravures, la végétation des vallées 2 Quézel tification cantonna ce type de végétation trouve la plus grande variété végétale, et c’est
et Barbero
devait ressembler à celle qu’on peut actuel- aux lits d’oueds où elle se maintient encore, donc là que les herbivores sont actuellement
1993 : 198-199.
lement voir dans les lits d’oueds de la partie 3 Léonard tandis que dans les zones les plus arides les plus nombreux. Les seuls mammifères
1997.
nord du Sahel, à environ 600 kilomètres au tels que les regs, dominent les endémiques vivant actuellement à demeure dans le massif
sud du Djebel el-¢Uweynæt. Avec la séche- thérophytes * 2. sont des espèces capables de ne s’abreuver que
resse, la végétation herbacée que paissaient La flore du Djebel el-¢Uweynæt a été 4 Manlius, d’une façon très opportuniste, ou pouvant

109
Menardi-
les bovins fut progressivement remplacée particulièrement bien étudiée par le professeur même se passer complètement de boire :
Noguera et
par des graminées adaptées aux nouvelles Jean Léonard , qui y a identifié ­87 espèces de
3
Zboray 2003. mouflons (Ammotragus lervia) 4, deux espèces

Djebel el-
¢Uweynæt

266. Mante érémiaphile, dans le Djebel 267. Autre mante érémiaphile. Comme
el-¢Uweynæt. Lorsqu’elle est surprise, nombre d’insectes marcheurs du Sahara,
elle se plaque d’abord au sol, comptant elle se déplace en prenant une posture
sur son mimétisme pour échapper élevée qui contribue à sa thermorégulation.
à la menace.
Le problème désignant les auteurs des peintures et non La position chronologique de ce style centro-
des « Têtes Rondes » celles-ci. L’aire de répartition de cette école saharien est mal assurée, mais son antério-
se limite au Sahara central, où elle est essen- rité par rapport aux autres styles artisti-
tiellement centrée sur le Tassili-n-Ajjer : 78 %
2
ques sahariens anciens (Bubalin naturaliste,
Les spécialistes de l’art rupestre du Sahara des œuvres de ce style se trouvent dans une Bovidien ancien) est généralement admise
appellent « Têtes Rondes » un type parti- zone comprenant, d’une part, les stations de 6 Sansoni par les auteurs 6. Ceux-ci suivent l’opinion
1994 ; Tauveron
culier de peintures, dont les plus célèbres Jabbaren (13 %) et, d’autre part, un cercle d’un de Lhote, bien qu’aucun document ne l’ait
1992.
représentent des personnages plaisamment rayon de 2,5 km incluant les sites princeps de 7 Foucauld encore pleinement confirmée. La question
1947 : vol. iv,
surnommés « martiens » par Henri Lhote 1 1 Lhote 1958 : Sefar et Ti-n-Tazarift (65 %). L’attribution à chronologique se complique du fait que
1806.
77-78.
et qui sont les plus anciennes figurations cette école des peintures de l’Ennedi dites en Karl-Heinz Striedter et Michel Tauveron
2 À noter
de ce groupe (fig. 273). Bien que d’autres qu’en tama‡eq, « style de Sivrè », naguère suggérée par Gérard proposent maintenant de voir, dans certai-
la langue
appellations comme « période des antilopes » Bailloud , ne repose que sur des ressemblances
3
nes peintures des Têtes Rondes, une évolu-
des Touaregs,
ou « hiératico-archaïque » aient été propo- « tassili » très superficielles et a été contestée 4. Bien que tion d’un type particulier de gravures, celui
(tsli)
sées pour désigner cet ensemble, celle de des rapprochements aient été plusieurs fois dit des personnages surnommés Kel Essuf
est féminin.
« Têtes Rondes » est désormais passée dans 3 Bailloud tentés avec des gravures du Ouadi Djeræt en (kl sf « esprits du vide », c’est-à-dire
1960 : 1960,
l’usage. Parmi ces peintures, on distingue Algérie, de l’Akækºs et du Messak en Libye, « génies », pour les Touaregs 7). Comme quel-
1997.
essentiellement une phase ancienne (celle 4 Muzzolini de l’Ennedi ou même de Nubie, ce style ques peintures des Têtes Rondes seraient
1995 : 396-397.
des « martiens » proprement dits) et divers ne concerne vraiment que des peintures superposées à des Kel Essuf, on a suggéré que
5 Muzzolini
types « post-martiens », appelés selon les cas 1979 et 1982. concentrées dans une région très réduite du ces derniers auraient pu être réalisés durant
« géométriques », « juges de paix », « dames Tassili-n-Ajjer pour sa phase ancienne, avec le pléistocène * final, ce qui est certainement
blanches », « martiens évolués » (fig. 276)… une extension notable vers le nord-ouest de excessif. En effet, tous les cas de superposition

112 Par extension, l’expression « Têtes Rondes »


est parfois utilisée comme un ethnique *
ce massif et parmi les peintures de l’Akækºs
pour ses phases « post-martiennes ». 5
ne correspondent pas forcément à une diffé-
rence temporelle importante et les peintures

du Sahara
au Nil

273. Le panneau du « grand dieu de Sefar »


est le plus célèbre exemple de peintures
des « Têtes Rondes » tassiliennes, en style
« martien » (photo Alfred Muzzolini).
des « Têtes Rondes » ne sont elles-mêmes « Têtes Rondes » du Sahara central, nous « antennes » des « martiens », cf. fig. 273), les
pas précisément datées. Une chronologie allons voir que cela ne peut avoir aucune décors corporels de chevrons et de points
longue a également été proposée, sur des incidence sur la chronologie de l’art rupestre alignés, et les objets bifides ou en forme de
bases beaucoup plus fragiles, par Ulrich et du désert Libyque. massue, tenus à la main.
Brigitte Hallier qui, par un comparatisme Il importe en effet de souligner que la En 1978, Francis Van Noten a signalé
manquant terriblement de méthode 8, font 8 Réfutation rotondité de la tête ne peut suffire à définir à Bº Hlêga (lieu-dit du Karkºr Drîs, dans
détaillée dans
dériver les « Têtes Rondes » tassiliens de ce style, car cette caractéristique se retrouve la partie granitique du Djebel el-¢Uweynæt),
Le Quellec
gravures rupestres du Djado, leur attribuent 1997. sur des figures réalisées à diverses époques par un panneau vertical orné de peintures en
9 Hallier 1999.
généreusement un âge d’environ 10  000 ans des groupes fort différents, de l’Amérique aplat ocre montrant des « personnages à têtes
10 Ce site
avant nos jours et tentent d’en déduire l’exis- inédit est en du Nord à l’Australie. La définition des 12 « People rondes » qu’il estimait, sans aucun argument
cours d’étude. with round
tence de liens directs entre Sahara central et véritables « Têtes Rondes » s’appuie donc précis, être antérieurs à 6 000 ans avant
11 Muzzolini head » (Van
Haute-Nubie dès le début de l’holocène . 9
1983 : 370-371. maintenant sur des critères plus variés, sty- Noten 1978 : J.‑C. 12. En voyant ces images (fig. 275), Alfred
29 et légende
Cela convainc d’autant moins que, dans listiques et culturels. Parmi les premiers, on Muzzolini considérait que leur présence à
de la fig. 207).
un abri du Ouadi ∆ob∂obé (Akækºs) , 10
peut signaler le contour rougeâtre, violacé ou 13 Muzzolini ¢Uweynæt était « inexplicable 13 » et, certes,
1979 : 381.
se trouvent d’incontestables peintures de blanc épais délimitant un aplat monochrome s’il s’était agi de véritables « Têtes Rondes »,
14 Muzzolini
personnages des « Têtes Rondes » montés sur interne de teinte claire (sur les œuvres les 1980 : 358. elle aurait été parfaitement énigmatique.
des bovinés porteurs. Ils ne peuvent donc pas plus anciennes), les seins représentés paral- Malgré sa grande prudence, Alfred Muzzolini
être antérieurs à l’introduction des bovins lèlement du même côté, les ventres rebondis considéra que ce panneau, qui constituait
domestiques (ou de la domestication des à ombilic saillant développé, les membres alors un hapax *, ne pouvait s’expliquer que
bovins) au Sahara central (voir « bovinés », boudinés terminés par des mains et des pieds par une halte de nomades en provenance du
p. 304), comme le pressentait déjà Alfred massifs et le rendu non anatomique du visage Tassili-n-Ajjer 14.
Muzzolini 11. Mais quelque position que
l’on choisisse quant à l’âge des véritables
(fig. 274). Parmi les seconds, figurent les
ornements d’épaule et de tête (les fameuses
Lors d’une reconnaissance effectuée
en 1996, j’ai pu trouver, sur la surface d’un 113
Djebel el-
¢Uweynæt

JLLQ 1998
20 cm

274. Détails des orantes tournées vers le 275. Relevé du panneau des « Têtes Rondes
« grand dieu de Sefar » (photo Alfred Muzzolini). du Djebel el-¢Uweynæt » à Bº Hlêga, dans
le Djebel el-¢Uweynæt.

276. Abri de Ti-n-Tazarift, dans le Tassili


de Tamrit (Algérie), où se trouvent plusieurs
« personnages flottants » des « Têtes Rondes »
(Photo Alfred Muzzolini).
Les pièges des chasseurs groupe de trois de ces volatiles, celle qui s’est des lests de pièges radiaires du même type
fait prendre, affolée, bat vainement des ailes que ceux qui sont encore actuellement utili-
(fig. 318). Une autre, semblablement piégée, sés dans tout le Sahara central et en Égypte
En regard des scènes pastorales, dans le est approchée par un homme qui semble 2 Lindblom pour prendre des gazelles 2, en Ouganda pour
1928 : 5.
désert Libyque, les images rupestres mon- vouloir s’en rendre maître, en présence d’un ­prendre des buffles 3 et au moins jusqu’au
3 Lindblom
trant d’indiscutables actions de chasse sont boviné de même technique et patine, dont le 1925-1926 : xxe ­siècle à ¢Uweynæt pour capturer des
vol. i, fig. 36.
assez rares. La chasse peut néanmoins se style date ce petit ensemble de la fin de l’ère ga­zelles (fig. 323). Les cinq gazelles disposées
4 Capart 1905 :
reconnaître sur des ensembles où ne figure pastorale du Djebel el-¢Uweynæt (fig. 319). fig. 165 ; autour de l’engin radiaire de la peinture prédy-
Hummel 1977.
aucun personnage. En effet, toute chasse L’objet qui bloque l’animal est différent dans nastique de la tombe n° 100 de Hiérakonpolis 4
5 Vandier
n’implique pas la proximité du chasseur et chaque scène : court, épais et à étranglement 1952 : 566. ont vraisemblablement été prises de cette
de sa proie. Ainsi, l’essentiel de la chasse médian pour le premier, double, long et façon (fig. 327). Le fait que cinq bêtes y soient
à courre s’effectue plus ou moins loin de mince pour le second. montrées dans un même piège pourrait être
l’homme, qui n’intervient qu’à la fin pour Dans le premier cas, le plus probable dû au procédé du simultanéisme, souvent
« servir » l’animal forcé (voir encadré sur les est qu’il s’agit de l’une des pierres à gorge qui attesté dans l’art égyptien et qui consiste à
canidés, p. 314). Les pratiques ceptologiques * parsèment les environs du massif (fig. 320- montrer plusieurs moments consécutifs sur
impliquent une distance encore plus grande, 322), comme d’ailleurs presque tout le désert une même image 5.
puisque l’homme, après avoir posé son piège, 1 Farafra : 6 885 Libyque (fig. 14). Les datations au radiocar- Dans le cas du double objet allongé
± 270 bp et
n’a plus qu’à attendre… et espérer. bone montrent qu’elles ont été utilisées durant relié à la patte de l’autruche gravée du Karkºr
7 075 ± 220 bp ;
Dans la région examinée, la pose de Selima : une période s’étendant au minimum de 6 400 e†-™alÌ (fig. 319), il pourrait s’agir d’un
4 925 ± 100 bp ;
pièges est attestée à la fois par l’art et par à 3 300 avant J.‑C. environ et à Maadi, près rondin, comme ceux qui remplacent actuel-
Maadi : entre
l’archéologie. Parmi les gravures du Karkºr 5 170 ± 65 du Caire, l’une d’elles, située entre 4 000 lement les pierres de lest et dont on a la

128
et bp 4 730
e†-™alÌ, se remarquent des autruches visi- et 3 300 avant J.‑C. environ, était encore preuve qu’ils étaient utilisés à cet effet, dans
± 60 ans bp
blement prises par un engin. Dans un petit (Pachur 1991). munie de son lien torsadé . Ces pierres sont
1
le Karkºr Ibrahîm, pour piéger les ­gazelles

du Sahara
au Nil

318. Gravure du Karkºr e†-™alÌ montrant 319. Autruche piégée approchée


trois autruches, dont une piégée. par un homme en présence d’un boviné,
dans le Karkºr e†-™alÌ.
(fig. 324). Deux documents permettent pour- ce moyen permet de maîtriser l’animal à dis- même si, dès l’Ancien Empire, les bas-reliefs
tant d’avancer une autre explication : l’un des tance. Hans Rhotert 8, après l’abbé Breuil 9, égyptiens montrent le roi capturant des oryx
traits étant incurvé, il pourrait également en avait supposé l’usage dans le massif, sur par cette méthode 10 ; à cette époque et dans
s’agir d’un piège à arc et lacet, représenté la base de gravures qui, à vrai dire, ne sont 10 Altenmüller ce contexte, il devait s’agir d’animaux par-
1980.
après la détente. En effet, ce type de tra- pas très convaincantes, car elles montrent qués, et ces scènes sont plus mythologiques
11 Winkler
quenard, communément utilisé en Égypte 6
6 Lindblom des personnages faisant partie d’un groupe 1939 : 19 que réalistes. Attraper des antilopes oryx ou
1925-1926 : et pl. xviii-1.
et au Soudan , l’est aussi au Sahara central
7
de guerriers armés de lances et de boucliers des biches Robert au lasso n’est pas possible
vol. ii, fig. 91.
(fig. 325, 326), où les Touaregs le réalisaient 7 Mérite 1942 : et non un contexte de chasse (fig. 331). La sans l’aide d’un traquenard, et l’objet tenu
182-186
autrefois avec une corne d’oryx et où ils s’en confirmation viendrait plutôt d’une peinture en main par le chasseur de notre peinture
et fig. 57-59.
servent toujours pour prendre des mouflons. 8 Rhotert du Karkºr e†-™alÌ exposant une frise de pourrait alors bien être un piège à arc et
1952 : 37
Il a été utilisé de même par les gens du Dje- huit biches Robert (Gazella dama Pallas) lacet tel que ceux que nous avons déjà ren-
et fig. 48-49.
bel el-¢Uweynæt pour piéger les autruches, 9 Kemal el peintes en blanc et rouge, auxquelles ont contrés. Il est intéressant de noter qu’une
Dine et Breuil
comme le prouvent deux gravures où il est été d’abord superposés des archers en violet scène équivalente se trouve sur une gravure
1928 : 106.
clairement figuré (fig. 328, 329). foncé, puis une vache à pis dessiné entre les des environs de Μsh (fig. 335) ; Winkler
L’un des intérêts du piégeage est qu’il pattes postérieures (fig. 332). Les biches sont l’attribuait aux « montagnards autochtones »
permet de prendre des animaux vivants, si on montrées en fuite, bondissant de plus en plus dont il pensait qu’ils avaient peuplé le Gilf
le désire. Une autruche du Karkºr e†-™alÌ haut vers la droite et s’éloignant donc de la Kebîr et le Djebel el-¢Uweynæt durant la
(fig. 330) se retrouve ainsi bloquée avec, à partie gauche de la scène, où l’une d’elles est préhistoire 11 •
chaque patte, un dispositif comparable à tenue en longe par un personnage qui semble
celui de la fig. 319 et l’on imagine bien qu’il avoir fixé le lien à son coude, peut-être pour
ne reste plus qu’à se saisir de l’oiseau… avec avoir les mains libres, car il tient un objet
précaution ! À cet effet, l’utilisation du lasso
paraît particulièrement recommandable, car
difficile à reconnaître (fig. 333-334). La biche
paraît prise au lasso, exploit peu probable 129
Djebel el-
¢Uweynæt

320-322. Pierres à gorge ayant servi de lest


pour des pièges radiaires, dans les environs
immédiats du Djebel el-¢Uweynæt.
130
du Sahara
au Nil

325. Piège touareg à arc et lacet


(d’après Mérite 1942, 59).

323-324. Piège radiaire découvert en 1996 sur Ce cylindre est posé dans le sable pour
une sente de gazelles, dans le Karkºr Ibrahîm éviter que celui-ci obstrue la fosse-piège
(vue d’ensemble et détail). Son caractère récent en s’écroulant ; il est traditionnellement
est assuré, car le cylindre est constitué confectionné avec une écorce d’acacia
d’un vieux bidon de lait en poudre défoncé. déroulée.
131
Djebel el-
¢Uweynæt

326. Matériel de piégeage utilisé en 2004 On y reconnaît un piège à arc et lacet,


par I-n-Dellen Amfiafi ∫ammed Æni, et un piège radiaire avec rondin servant
chasseur touareg de l’Akækºs. d’entrave.

327. Détail de la peinture de la tombe n° 100 328. Autruche bloquée par un piège à arc,
de Hiérakonpolis, montrant cinq gazelles sur une gravure du Karkºr e†-™alÌ.
piégées (d’après Capart 1905, 165).
Le plateau
du Gilf Kebîr
refuge du gibier,
paradis des chasseurs

Pauline et Philippe de Flers


Le Gilf Kebîr le lit de la plaine, en créant des oueds d’évacuation des eaux
pluviales dont une partie du réseau est allée rejoindre le
1 Saïd 1997 paléo-Nil nubien, selon la théorie de Rushdi Saïd 1. D’autres
et 2000 : 123.
La Grande mer de sable sépare l’Égypte de la Libye, sur vallées se sont formées sur le sommet du plateau, dont les
les trois quarts d’une frontière rectiligne nord-sud. Dans la principales, au nombre de trois, s’orientent sensiblement du
partie méridionale, d’immenses cordons dunaires viennent sud au nord de façon presque parallèle : les Ouadis e†-™alÌ
s’encastrer dans le massif du Gilf Kebîr, « le grand escarpe- (« vallée des Acacias »), ¢Abd el-Malik (du nom d’un célèbre
ment », d’une superficie d’environ soixante mille km2 (un peu Bédouin) et Îamra (« Rouge »). De hautes et larges dunes
plus du dixième de la France). les séparent et le passage de l’une à l’autre de ces vallées se
Planant à une altitude de mille mètres au-dessus révèle difficile.
du niveau de la mer, le sommet apparaît de loin tel un pla- Lorsque l’automobile a permis l’exploration de cette
teau découpé à la serpe, dominant de quatre cents mètres la région, les cartographes ont pu se mettre à l’œuvre, dès 1918, puis
plaine sur laquelle il repose : celle-ci s’étend jusqu’à la Libye pendant la Seconde Guerre mondiale, avec les militaires anglais
à l’ouest et au Soudan au sud. Au nord-est, la mer de dunes du Long Range Desert Group. Les difficultés rencontrées n’ont
bute contre ce plateau de grès, mais, en certains endroits, le pas empêché le major P. A. Clayton de dresser des cartes de si
déborde et envahit les entailles profondes que cet immense bonne qualité qu’elles sont encore utilisées de nos jours. Les
amas rocheux présente sur ses flancs. En effet, le Gilf Kebîr images actuellement réalisées à partir des satellites confirment
a subi les effets sévères de l’érosion au cours des temps. Lors les anciens relevés et apportent de nombreux et précieux détails
des phases humides du pléistocène, la pluie a raviné les aux explorateurs et chercheurs d’aujourd’hui.
roches tendres du plateau, puis après une période de grande L’ascension à partir des lits des vallées jusqu’au som-
aridité, a poursuivi cette dégradation au début de l’holocène. met du Gilf représente toujours une aventure, en raison du

142 Les gorges ainsi formées, appelées en arabe widæn (singulier


wædi, « ouadi », à l’origine du français « oued »), ont atteint
relief escarpé et de la qualité inhospitalière du terrain. Le seul
accès, par le nord, est pénalisé par un sol traître et ruiniforme

du Sahara
au Nil

341. La passe Lama-Monod, vers le sommet 342. Les vallées qui permettaient
du Gilf Kebîr. le déploiement d’une vie variée durant
l’Optimum climatique de l’holocène
sont devenues très arides aujourd’hui,
comme ici, dans le Ouadi Îamra.
alternant avec un sable pulvérulent et des pierres tranchantes ; du Gilf, creusé par l’eau, conserve de nos jours encore une
il porte le nom de « passe Lama-Monod » (fig. 341). rare végétation, notamment des acacias (sp. Tortilis raddiana),
Pour atteindre le sommet du Gilf par le sud, il existe recensés au nombre de 1 400 environ par Monique et Edmond
un lieu de passage relativement praticable, la passe d’Aqaba, Diemer en 2000 3. Certains arbres étaient alors dans un état
longtemps minée, mais devenue accessible récemment, ce qui désespéré, mais de nombreux jeunes semblaient prometteurs,
n’est pas le cas d’autres endroits restés dangereux. à la grande satisfaction du professeur Monod.
Sur le côté occidental du Gilf, à quelques kilomètres Le Gilf Kebîr, jadis propice à la vie de l’homme,
de la frontière libyenne, se trouve la région du Ouadi Sora recèle plusieurs sites dont chacun apporte un témoignage des
(« vallée des Images »), la plus riche et la plus extraordinaire en divers modes d’expression de l’art rupestre : les gravures pour
peintures rupestres. En revanche, le côté oriental du Gilf est le Ouadi Îamra, ainsi que les peintures pour la grotte d’el-
incisé de nombreuses et profondes vallées, les Ouadi Bakht QanÚara et du Ouadi Sora.
(baßt ‫ « بخت‬fortuné »), el-Akhdar (el-aß∂ar ‫ « االخضر‬le Vert »),
Wassa (probablement wæsa© ‫ « واسع‬le Large ») et Firaq, proche Le Ouadi Îamra : la vallée Rouge, acacias
de la grotte peinte de Mafiærat el-Qan†ara (‫ « مغ���ارة القنط���رة‬la verts et buissons d’or
grotte de l’Arche ») 2. 2 Ce terme Parmi les trois grandes vallées septentrionales, l’une
est souvent
transcrit
d’entre elles paraît de loin la plus riche en gravures rupes-
Le Gilf, barrière rocheuse captant la pluie el-Kantara, tres, en l’état actuel des découvertes : c’est le Ouadi Îamra.
sans tenir
Les reliefs montagneux arrêtent les pluies, minimes et compte du fait
Il se niche au milieu de nombreux petits affluents tortueux
rarissimes, que les massifs gréseux ont la particularité de retenir qu’il existe et d’apparence identique, s’enfonçant à courte distance dans
deux sortes
partiellement. Cette propriété du grès a favorisé l’apparition de /K/en arabe.
des défilés gréseux, constitués de parois d’environ trois cents
de la flore, de la faune et de la vie humaine, pendant les pério- 3 Monod mètres de haut (fig. 343). Le Ouadi Îamra proprement dit

143
et Diemer
des humides de l’holocène, mais n’a pas permis de les conser- 2000 : 189.
pénètre ­profondément à l’intérieur du massif ; ses méandres
ver pendant la dernière période aride (fig. 342). Le ­territoire serpentent entre de hautes falaises rocheuses assaillies par le

plateau du
Gilf Kebîr

343 (voir page 140-141)


344. Végétation résiduelle dans le Ouadi Îamra,
« le rouge », où domine la graminée Stipagrostis
pungens.
sable, se déversant parfois en avalanches, qui créent ainsi de en effet, de couleurs plus vigoureuses qui persistent pendant
nouvelles dunes en croissant (barkhanes *), marquant au sol une période assez longue. La vallée principale, sculptée par les
la direction du vent dominant. Cette vallée fut sans doute eaux, s’étend jusqu’à un éperon rocheux qui la divise en deux
visitée en premier lieu par le géologue anglais Kennedy Shaw branches de longueurs inégales.
qui, le 23 janvier 1935, fit allusion à son entrée d’un franchis- 4 Shaw 1935. Chaque gorge se termine en cul-de-sac, que l’on
5 Rhotert
sement délicat, obstruée par des dunes particulièrement diffi- 1952 : pl.
imagine mis à profit par des chasseurs à la poursuite des hardes,
ciles à franchir : « Ce furent les pires dunes que j’aie jamais eu xxvii-1, 2. bénéficiant de la tombée du jour pour les attaquer à l’heure
6 Negro 1995.
à traverser 4. » Au cours de son expédition, il découvrit l’im- 7 Berger 1999.
où elles se désaltèrent. Ces lieux étaient en effet très favorables
mense étendue plate du sommet du Gilf Kebîr, contrastant à la présence humaine, du fait de la proximité de l’eau, de la
avec le chaos des dunes et la complexité des anciens cours végétation, du gibier, de la configuration et de la dénivellation
d’eau en contrebas. du terrain. De nombreuses gravures en témoignent sur les
flancs des parois. Elles sont réparties en trois sites principaux
Une vallée parfois verdoyante (le troisième évoqué plus loin). Le premier, cité par Rhotert 5,
Le contraste des couleurs accentue le relief de ce n’a toujours pas été retrouvé. En revanche, au milieu de la
territoire et en souligne la beauté : un sol de sable rouge ocre ; vallée principale, Samir et Wally Lama nous ont montré le
des parois rocheuses d’un bistre violet lumineux, parfois rem- second, fruit des découvertes de Giancarlo Negro en 1991 6 et
placé par un gris argent éclatant ; un ciel bleu intense. Des visité ensuite par le professeur Monod, en 1994.
touffes de végétation ponctuent le chemin de nouvelles tein- Des représentations supplémentaires ont été révé-
tes (fig. 344) : herbes jaunies desséchées par le vent, buissons lées par ­Friedrich Berger en 1999 et partiellement publiées 7.
d’un vert encore cru après quelques gouttes d’une pluie excep- Malheureusement, toutes ces gravures sont très abîmées par
tionnelle (fig. 345), acacias aux minuscules feuilles vert pâle et l’érosion et difficilement lisibles. Toutefois, un groupe d’ani-

144 aux troncs torturés (fig. 346), beaucoup plus nombreux que
dans les vallées voisines. Après l’averse, la végétation se pare,
maux sauvages, tels que girafes, mouflons, bovins à cornes
en avant, ainsi que deux chiens, est parfaitement discernable.

du Sahara
au Nil

345. Après une pluie exceptionnelle,


le Ouadi Îamra reverdit.

347. Une des gravures du Ouadi Îamra qui images aussi imprécises et très érodées, 346. Un des acacias parmi ceux qui résistent
furent interprétées comme des représentations celle-ci nous semble devoir se situer dans encore aux conditions hyperarides du Ouadi
de rhinocéros. Outre qu’une identification la gamme de variation des plus simples Îamra.
aussi spécifique s’avère très risquée sur des gravures de bovinés.
­ ependant, pour les deux images voisines montrant des qua-
C de grandes dalles horizontales présentent quelques gravures
drupèdes — qui ont été interprétés comme des rhinocéros —, d’animaux (fig. 350). À proximité, d’anciennes structures cir-
nous ne voyons que des bovinés (fig. 347). Ces gravures sont culaires en pierre (fig. 351-352) témoignent de la dimension
bien difficilement déchiffrables et, concernant l’interpréta- des huttes, illustrées par des peintures en un autre site du Gilf,
tion évoquée, il faudrait des images autrement plus parlantes l’abri d’el-Qan†ara. En effet, cette vallée semble avoir bénéfi-
pour emporter la conviction, surtout s’il s’agit d’utiliser la cié d’un climat saisonnier favorable au développement de la
présence de rhinocéros pour vieillir considérablement l’art végétation en période humide. Les chasseurs du néolithique
rupestre régional 8. 8 Negro 1995. y ont laissé de nombreuses gravures d’animaux, en majorité
Notre guide et ami Samir Lama nous a quittés en sauvages. Les alternances climatiques ont cependant permis
février 2004. Deux stèles ont été érigées à sa mémoire dans que la région demeure un lieu de pâture occasionnel jusqu’à
le désert Libyque, l’une en marbre au pied d’un rocher sur- une période relativement récente, notamment pour les trou-
nommé Sugar-loaf Hill (colline du Pain de sucre) ; l’autre en peaux des Toubous.
pierre, fichée dans le socle du plateau du Gilf Kebîr, dans sa Cette vallée possède des atouts variés, plus favora-
partie méridionale, face à l’immensité du désert s’étendant bles à la vie que ses voisines, un climat plus humide, une végé-
vers la Libye et le Soudan, un endroit qu’il chérissait tout tation nettement plus abondante, d’où une impression de vie
particulièrement (fig. 349). sur une longue durée, des restes archéologiques abondants,
de nomb­reuses parois gravées, des transhumances touboues
Des traces d’habitat tardives et une vie animale persistante en dépit de l’aridité
Au confluent de deux vallées, un sommet tabulaire apparente. Tous ces arguments plaident en faveur d’un lieu
dominant les environs de cinq à six mètres permet de trouver privilégié : s’agirait-il d’un type d’oasis saisonnière, éphémère,
le troisième site : le sol de ce petit plateau, propice à l’ob- en rapport avec la légende de Zarzºra ? Serait-ce l’oasis de
servation des alentours, conserve des traces de présence pré-
historique. Disposition relativement rare dans cette région,
pluie à laquelle avait songé l’explorateur László E ­ . Almásy,
sans jamais la trouver ? Il la situait en effet au Ouadi ©Abd 145
plateau du
Gilf Kebîr

349. Stèle érigée en 2004 à la mémoire de


Theodor Samir Lama, explorateur et guide du
désert Libyque.

348. Paysage du Gilf vu du sommet


du plateau en regardant vers la Libye.
Le Ouadi Sora
joyau du Sahara oriental

Pauline et Philippe de Flers


Jean-Loïc Le Quellec
Au sud-est du Gilf Kebîr, à quelques kilomètres de la fron- 1933 par Almásy, alors qu’il se dirigeait vers l’oasis de Kou-
tière libyenne, se trouve le Ouadi Sora, « la vallée des Images », fra en Libye. Par la suite, deux nouvelles zones distinctes ont
connu du grand public à la faveur du film Le patient anglais. été successivement découvertes à quelques kilomètres de là.
Cette région, distante de six cents kilomètres de l’oasis la plus L’une est constituée de nombreux petits abris-sous-roche, qui
proche, Dakhla, paraît au bout du monde, car quel que soit le ont été repérés par Hans Rhotert, puis Giancarlo Negro, Yves
chemin emprunté, elle ne se découvre qu’après trois jours de Gauthier, F.W. Hinkel, Werner Lenz, András Zboray et notre
voyage en véhicule tout-terrain (fig. 412-413). Quatre itiné- équipe. L’autre correspond à un site très important signalé
raires sont possibles. Le moins difficile consiste à contourner récemment, au début du xxie siècle, par une équipe italienne
le Gilf par le sud, longeant « Eight Bells », saluant le monu- 1 Cf. Pavan menée par Massimo Foggini et Ahmed Mestekawi 1.
2003 ; Semplici
ment à la mémoire du prince Kemæl ed-Dîn, pour remonter 2003 ; le site
Ces trois zones du Ouadi Sora offrent des pein-
ensuite vers le nord-ouest. Le plus risqué conduit à couper http://www. tures d’une richesse exceptionnelle. La dernière présente en
zarzora.com.
l’extrémité sud du massif par le Ouadi Firaq, probablement outre un caractère particulier, tant par la variété des sujets
toujours miné. Le plus pittoresque oblige à atteindre le som- représentés que par la qualité de l’œuvre et la conservation
met du plateau par « la passe Lama-Monod » et à redescen- des couleurs. La juxtaposition de plusieurs thèmes, uniques
dre par celle d’Aqaba. Le dernier, enfin, emprunte le Ouadi au Sahara et peut-être au monde, valorise encore ce site qui
Gubba puis longe la frontière et débouche, après l’imposant mériterait d’être classé au Patrimoine de l’humanité, comme
Mushroom Rock, non loin de la région du Ouadi Sora. Celui- le furent le Tassili-n-Ajjer et l’Akækºs libyen.
ci se niche en effet au pied des hautes falaises ruiniformes du Du sommet du plateau, la falaise s’effondre en ava-
Gilf Kebîr. lanches de pierres alternant avec d’immenses cônes gréseux, ves-
Comme le site d’el-Qan†ara, cette région a été pro- tiges du massif. Au pied de l’un d’entre eux (fig. 414) s’ouvrent
tégée du fait de son éloignement et de son isolement. Les deux les grottes des Nageurs et des Archers, face aux méandres d’an-

166 premiers abris, désormais connus sous le nom de « grotte des


Nageurs » et « grotte des Archers », n’ont été découverts qu’en
ciens cours d’eau qui vont se perdre dans les sables jusqu’à
l’horizon, vers la Libye et le Soudan (fig. 415).

du Sahara
au Nil

412. Paysage du Gilf Kebîr : chaîne 413. Paysage au sein du Gilf Kebîr.
montagneuse, dépôts sédimentaires des
anciennes playas et yardangs *, ces vestiges
rocheux sculptés par les vents de sable en des
formes évoquant des phoques.
Les grottes des Nageurs et des Archers tournés vers la gauche, le buste courbé, ils semblent danser. À
proximité et un peu en dessous, deux grands person­nages se
dirigent vers la droite, tous deux tenant un arc à la main. Au-
La grotte des Nageurs, la première découverte et la plus dessus se trouve une deuxième main négative contenant dans
connue, comprend une large anfractuosité d’une dizaine de sa paume une gazelle dama (fig. 419-422). Une silhouette
mètres, au ras du sol (fig. 416). Les peintures se situent à hau- animale non identifiable figure de l’autre côté de la main,
teur d’homme sur une roche dans un état de desquamation entre quelques individus très effacés, plus haut sur la roche
avancé, alarmant pour la conservation. Une partie des images (fig. 419-420).
a déjà disparu, comme en témoignent çà et là des fragments Sur l’extrémité droite du panneau, une main gauche
non identifiables, diminuant les chances de décrypter le sens isolée se niche dans une anfractuosité, bien mise en valeur par
et le message de ces œuvres préhistoriques (fig. 417). le contraste entre la clarté des doigts et le fond ocre de la paroi
En dépit de sujets de petite taille, les plus impor- (fig. 421). Un signe en forme de triangle curviligne, de couleur
tants mesurant de dix à quinze centimètres, la fresque n’en rouge plus soutenue que l’entourage de la main, est dessiné sur
demeure pas moins intrigante et très émouvante. Nous pen- la base du majeur en pointant vers le centre de la paume, tout
sons contempler une mise en scène organisée en un tableau en recouvrant un des trois petits personnages qui y figurent.
principal, situé au centre de l’abri. Le sens de lecture serait Unique en son genre, sa signification reste ­inconnue.
indiqué par des files de nageurs, évoluant parmi d’autres En dehors de cet ensemble, isolée en partie supé-
personnages en direction d’une bête étrange et énigmatique. rieure, existe une autre main qui ne comporte plus que trois
Quatre mains négatives différentes ponctuent l’ensemble, doigts en raison de l’effondrement de la roche ; le ­contexte
de chaque côté, comme pour attirer l’attention et mettre en ayant disparu, le message est perdu. Une dernière main, en
valeur un message (fig. 417-420). Sur la gauche, une main majeure partie détruite (fig. 428), se trouve juste à côté du
droite contient dans sa paume trois petits individus de taille
décroissante (de cinq à trois centimètres environ). De profil,
seul individu nageant à contre-courant (sur les « mains néga-
tives », voir p. 238). 167
Ouadi
Sora

414. Site des deux premières grottes du Ouadi


Sora, découvertes par Almásy en 1933 : à gauche
la grotte des Nageurs et à droite la grotte des
Archers.

416. Entrée de la grotte des Nageurs. Le


personnage donnant l’échelle est András
Zboray.

415. Le paysage faisant face aux deux grottes


des Nageurs et des Archers montre les traces
d’anciens cours d’eau qui, durant l’Optimum
climatique, serpentaient entre les roches.
168 417. Vue d’ensemble de la scène principale de
la grotte des Nageurs, encadrée par des mains
négatives dont l’emplacement est ici matérialisé
par des cercles.

du Sahara
au Nil

419. Vue rapprochée de la figure 417, avec


deux mains négatives à gauche, les trois rangées
de nageurs, les individus en « style de Sora »
et la « Bête » qui, elle, se trouve tout à droite.

420. Main négative droite ancienne, au pouce


bien marqué. De réalisation plus récente sont
les trois petits personnages qui furent ajoutés
dans sa paume, les deux archers de gauche,
qui semblent avoir une plume rose pâle dans
les cheveux, ainsi que l’image qui, à droite,
représente sans doute une autruche.

418. Détail de la figure 420. Les tracés


en virgule utilisés pour rendre les petits
individus témoignent d’une grande maîtrise
du pinceau.
421. Main négative gauche dont le majeur qu’au-dessous se tiennent quatre individus 423. Détail de la frise de personnages située
porte un signe ocre en forme de triangle en « style de Sora bichrome ». Sur les trois en bas à gauche de la figure 417. Une douzaine
curviligne de signification inconnue ; il doigts de la main qui restent visibles, une d’entre eux au moins est en « style de Sora » ;
recouvre en partie un petit personnage gazelle dama se reconnaît encore, malgré un des individus a été soigneusement
d’apparence plus ancienne, tandis que deux le mauvais état de l’ensemble, grâce à son effacé par piquetage. L’avant-dernier
autres, l’un minuscule, l’autre beaucoup plus dos et son cou fauves, ainsi qu’à ses fines à droite tient à la main son arc, de couleur
grand, probablement de la même époque, pattes blanches. Par comparaison, les pattes blanche. Tout en haut à droite, des arcs
tendent les bras vers la droite, dans un et la croupe d’un autre individu similaire semblables pourraient être posés à côté
mimétisme surprenant. sont identifiables sur la partie inférieure de carquois bicolores.
422. Autre main négative située à gauche droite de la main et à gauche de celle-ci se
de la scène principale de la figure 417. À droite, voient les restes de trois autres de ces gracieux
s’éloignent les premiers « nageurs » d’une animaux. Il y en a sept au total, se dirigeant
longue file se dirigeant vers la « Bête », tandis tous vers la droite.

169
Ouadi
Sora

424. Vue rapprochée de l’image précédente.


Le « poisson » (?) se trouve au-dessus de l’archer,
à droite.

425. Détail des trois individus assis 426. Vue d’ensemble de la scène où évoluent 427. Détail de la figure 426 : deux petits
sous la frise précédente. seize des dix-huit nageurs, disposés en trois humains se font face les bras levés. Derrière
files horizontales avançant vers la droite, celui de droite se trouve une forme
en direction de la « Bête » mythique. actuellement non identi­fiable (peut-être
un personnage endommagé ?).
Revenant à la scène centrale, deux groupes de sujets se déta- Non loin, entre des éléments dégradés par des traits verti-
chent. Sur la gauche figurent des humains alignés, de taille caux blancs et ocre, apparaît une forme qui ressemble à un
moyenne (par rapport à la petitesse de ceux de la main) ; sur poisson, mais il est bien difficile d’en juger car elle est en par-
la droite, un ensemble réunit divers personnages, de face ou tie détruite, tandis qu’aucune représentation de cette espèce
tournés vers la « Bête » ; enfin se trouvent les célèbres « nageurs » ne figure dans le bestiaire régional (fig. 424). Pourtant, une
(sur leur interprétation, voir p. 243). À gauche, parmi une telle image serait d’autant moins incongrue à proximité de
quinzaine d’humains, neuf sont alignés dans une position sta- « nageurs », que, dans une tombe de Deir el-Medineh, le corps
tique, les jambes bien droites et parallèles ; sept d’entre eux humain momifié est remplacé par l’image d’un poisson et que,
portent des ornements corporels dont le blanc tranche sur plus tardivement, un poisson placé au-dessus de la momie
l’ocre du corps : bracelets, ceinture, anneaux de genoux et de peut remplacer l’oiseau ba. Les anciens Égyptiens écrivaient
cheville qui rappellent des types déjà rencontrés dans le Dje- 2 Hornung en effet le mot ß“t « cadavre » avec le signe d’un pois-
1996 : chap. xi,
bel el-¢Uweynæt (fig. 423). Trois petits bonshommes sont assis « L’homme :
son et b“ , « âme » avec celui d’un oiseau 2.
devant le groupe (fig. 425), non loin de ce qui ressemble aux poisson Près de ce poisson (ou pseudo-poisson ?), on dis-
et oiseau. »
restes d’une autruche, orientée vers la droite et dont seuls le tingue les restes de deux humains peints en blanc. Des mar-
croupion et les pattes resteraient visibles. Au centre et au-dessus ques de lapidation concentrées sur les personnages les ren-
du groupe, un personnage se démarque par l’exécution d’une dent parfois difficiles à discerner, seules les jambes restant
sorte de pas de danse et par l’absence d’ornements. À côté, visibles. Sur la droite, l’autre ensemble regroupe un foison-
un autre individu, de profil et à tête ronde, a l’air agenouillé nement d’êtres humains, répartis sur trois niveaux, comme
dans une position flottante : serait-ce un nageur ? À l’extrémité délimités par trois files horizontales de nageurs (fig. 426).
du groupe, juste à droite, se trouvent des détails intéressants : Tout en haut de la scène, au-dessus du premier niveau, sou-
peut-être des têtes et cous de gazelles et ce qui ressemble à ligné par trois nageurs, figurent deux personnages se faisant

170 deux arcs blancs, posés chacun près d’un carquois bichrome,
évoquant encore des images du Djebel el-¢Uweynæt.
face, accroupis et les bras levés en une attitude d’implora-
tion (fig. 427).

du Sahara
au Nil

428. Détail d’une des superpositions 429. Détail du couple de la grande scène,
de la même scène : l’image la plus ancienne comprenant un guerrier ocre en « style de Sora »
est la main négative, le nageur a été réalisé et un individu qui semble enveloppé de bandes
ensuite, puis un grand personnage fut apposé blanches ainsi que, coiffé d’une plume,
sur ces deux figures. l’unique humain dont le visage de profil laisse
deviner le nez et la bouche.
En dessous, au second niveau inséré entre deux files de nageurs, dont les ornements corporels blancs sont plus classiques. À
sur la gauche, un anthropomorphe aux ornements corporels droite se dresse un individu effilé, aux bras levés, dont les orne-
blancs, peints sur une main négative, découvre une anatomie ments corporels sont jaunes ; il arbore une plume sur sa tête.
rebondie ; ses jambes sont superposées au seul nageur tourné Se tenant devant une forme rouge difficilement interprétable,
à gauche qui semble s’accrocher à sa cheville, mais en réalité c’est le seul personnage de toute la région dont il semble que
il est plus ancien (fig. 428). les traits (nez, bouche) soient visibles de profil.
Ensuite, quatre individus se succèdent. L’un, de type À l’extrémité droite, après quelques éléments violet
athlétique et à tête ronde, porte le décor corporel déjà ren­contré ; passé qui résistent à la lecture, on discerne avec difficulté une
ses mains sont finement dessinées, comme nous l’avons cons- ébauche de grande silhouette à tête arrondie, d’un rouge fané.
taté dans certaines peintures du Djebel el-¢Uweynæt. Notons Dans la partie gauche, une gazelle dama galope et l’on en
que deux autres personnages analogues, de type athlétique, compte au moins sept autres alentour, de même facture que
l’un de couleur jaune passé, semblent disposés le long d’une celles vues en ¢Uweynæt.
ligne verticale légèrement inclinée. Ils portent eux aussi brace- Au troisième niveau, toujours de gauche à droite,
lets et baudriers blancs. Tous sont typiques du « style de Sora » après l’athlète jaune et le plongeur, de petits humains actifs, à
(fig. 429). Revenant au niveau du premier cité, apparaît une ornements blancs sur corps ocre violacé, sont réunis non loin
silhouette de teinte brunâtre, bras levés et repliés au-dessus de de la « Bête », puis trois personnages se succèdent (fig. 430).
la tête, une seule jambe visible comme si elle était couchée sur Un petit bonhomme de profil, dépouillé d’ornements, se tient
le côté. Le corps est couvert de lignes blanches très différentes tout contre un autre type d’homme, longiligne et sta­tique, en
des ornements déjà rencontrés : pour un peu, on songerait à vue frontale, harnaché de nombreux colliers, bracelets et cein-
une momie. Juste au-dessus de cette figure se trouve un petit tures rappelant ceux de « style longiligne » (cf. « la question des
personnage en déséquilibre, peint à l’ocre rouge passé et dont styles », p. 276). Son bras gauche se dirige vers un homme de
les ornements corporels blancs sont encore discernables. À son
côté se tient un petit anthropomorphe d’un brun plus foncé,
haute taille, à ornements blancs, dont un pied est superposé
à la « Bête ». 171
Ouadi
Sora

430. Détail de la partie où se trouve la « Bête ». 431. Détail des superpositions concernant
Diverses superpositions sont visibles, les plus la « Bête ». Son contour a été dessiné d’un fin
anciennes peintures consistant en traces trait rouge doublé de blanc et sa surface interne
de personnages rosâtres, par exemple sous remplie d’un aplat marron. Elle est
le pied gauche du grand individu dont l’autre partiellement oblitérée par les jambes de deux
pied est superposé à la « Bête ». Le jaune-orange grands personnages en « style longiligne », par
foncé qui recouvre partiellement un bras le torse d’un autre et par la moitié inférieure
de cet individu et une partie du torse de son d’un troisième. Le « filet » qui l’enserre fut tracé
voisin en « style de Sora » est la couleur la plus à l’aide d’un blanc couvrant très pâteux, dont
récemment appliquée. Les trois premiers l’épaisseur reste visible sur la roche et qui
nageurs de la plus longue file arrivent semble recouvrir aussi les individus. L’examen
à proximité de la « Bête », ce qui permet rapproché permet pourtant de penser que
au premier d’entre eux de la toucher les personnages de « style longiligne » auraient
à la naissance de la patte antérieure. pu être peints en dernier lieu et que leur teinte,
plus diluée, n’aurait que très rarement
recouvert le blanc du « filet ».
220 625. Deux petits personnages dont le jaune
tranche par rapport à la dominante ocre des autres.

du Sahara
au Nil

626. Quatre petits hommes jaunes cernent 627. Personnage filiforme verdâtre, surchar-
de tous côtés une « Bête » aux pattes entourées geant une main négative obtenue au pigment
de filets blancs. blanc, à proximité d’un individu en « style
de Sora ».

628. Parmi une kyrielle de personnages 629. Détail de l’image précédente, montrant
dont certains, au centre, se précipitent les jambes extrêmement longues et fines d’un
la tête en bas, de grands êtres filiformes des individus filiformes.
se distinguent tout particulièrement.
630. Grand personnage ocre, lapidé, aux 631. Ce petit personnage ocre au corps
jambes tordues, situé dans la partie basse. contorsionné est situé dans la paume
« Grand jaune » accroupi en haut à droite et d’une main négative gauche.
sous ce dernier, une zone piquetée résultant
probablement d’un iconoclasme visant
à effacer soigneusement des représentations
humaines.
221
Ouadi
Sora

632. Au-dessus d’une fissure, dix individus ont l’air d’enfants comparés aux autres
de face lèvent les deux bras et tiennent chacun et, tous tournés dans la même direction,
un objet en forme de croissant ressemblant ne lèvent qu’un bras. Un autre individu,
à un appuie-tête. En dessous, vingt-trois à gauche, tombe la tête en bas, mais
individus, de taille nettement plus petite, ce n’est pas un « nageur ».
Non loin, sous l’une des deux grandes pattes ocre indétermi- p. 123). L’atmosphère de banalité apparente est démentie par
nées, un autre groupe de sept « athlètes » au torse triangulaire la présence de la triade des mains, des nageurs et d’une « Bête »
se tient bien droit et aligné dans une sorte de parade, main mythique, celle-ci placée à proximité.
dans la main et tous les doigts détaillés, mais sans armes ni
ornements (fig. 634) ; ils pourraient appartenir au style lon- Vêtements, ornements, coiffures
giligne. Ils semblent marcher, et la ligne oblique de leurs pas D’une façon générale, les personnages présentent
se diriger vers la scène précédente, qui constituerait un tout des silhouettes dépouillées où l’attitude et éventuellement le
avec le grand humain ocre, gardien des mystères (fig. 633). geste prédomine. D’autres affichent au contraire des vêtures
En dessous de cet alignement, un autre apparaît, assez effacé, et le plus souvent des ornements caractéristiques d’une cul-
mais laissant reconnaître au moins quatre grands personna- ture commune. Les détails sont dans l’ensemble peu précisés.
ges et trois petits (fig. 635-636). L’ensemble est assez lapidé Ils constituent pourtant un précieux repère pour les différen-
mais mérite d’être signalé, car il constitue un groupe de plus cier des styles, car ils signent l’appartenance à des catégories
à proximité de la scène importante du reflet. définies, comme celle des archers par exemple. Ils ne consti-
Vers la droite de l’abri, les alignements laissent la tuent l’apanage que de certains groupes, à l’exclusion d’autres
place à des rassemblements de groupes engagés dans une comme celui des grands personnages dont on ne devine jamais
même activité — il peut s’agir de simples familles, réunies que la silhouette (voir « la question des styles », p. 276).
dans des scènes apparemment banales. On y reconnaît adultes, Rares sont les coiffures : celles qui sont conservées,
hommes et femmes, reconnaissables à leurs seins dépassant de en majorité blanches, appartiennent plutôt aux individus
chaque côté du buste comme dans le Djebel el-¢Uweynæt, et déjà pourvus d’ornements blancs. La fragilité de cette cou-
enfants, nettement plus petits (fig. 637). Des scènes de la vie leur explique la disparition fréquente de tels détails. Quelques
quotidienne apparaissent : un campement avec sacs et ballots, individus d’une finesse remarquable ont heureusement été

224 chien et couples engagés dans diverses occupations (fig. 639)


ou au repos dans des huttes (voir « l’habitat des pasteurs »,
préservés, qui montrent la blancheur de certains vêtements,
dont des tuniques (fig. 640). Quelques vêtements sont aussi

du Sahara
au Nil

638. Sur fond de mains négatives, le passage


des scènes à personnages alignés, statiques,
à gauche, à un ensemble de scènes très animées
à droite.
présentés en couleur ocre, pantalons courts ou bouffants Archers, chasseurs et guerriers
(fig. 641), manteau ou tunique, et des différences de tissu sont De nombreux individus aux ornements blancs sont
même évoquées avec précision, portant rayures ou taches. dépeints dans des attitudes banales de la vie : ils sont actifs ou
Certains danseurs portent en outre des vêtements bicolores figés, debout, marchant, courant ou tombant, ou encore au
originaux, avec la moitié du corps ocre et l’autre jaune, l’alter- repos, allongés, couchés et peut-être blessés. En effet, les indivi-
nance de couleurs variant selon les personnages (fig. 642). dus à ornements blancs portent souvent l’arme, la plus courante
Les ornements, le plus souvent blancs, apparais- de l’époque, l’arc (fig. 582, 586, 642). Celui-ci accompagne aussi
sent sous plusieurs formes : en qualité de parures, colliers et bien le chasseur (fig. 602, 657) que le guerrier au c­ ombat (fig. 652),
bracelets, ou d’accessoires utilitaires définissant une classe parfois même dans des affrontements singuliers (fig. 656-659). Le
d’individus ou une catégorie d’activités. Les ceintures et les personnage armé porte souvent des flèches à la ceinture ou dans
baudriers auxquels peuvent être accrochées flèches ou armes les mains (fig. 586, 659) et l’extrémité de la flèche, en général de
seront décrits plus loin lors des scènes de danse, chasse ou couleur sombre, contraste avec la hampe claire et blanche.
combat. En dehors de la chasse, des scènes de combat
déploient différents types d’archers : ceux en « style de Sora »,
Plusieurs styles de danses bien reconnaissables à leurs ornements blancs, mais aussi des
Sur la partie droite de la grotte et jusqu’à son extré- protagonistes dépourvus de tout repère en dehors de leur arme,
mité, alternent de nombreuses scènes de danse (fig. 643-651) et enfin des individus apparemment d’un autre type — au
dont il paraît difficile de préciser le contexte, festif ou rituel, moins stylistique —, ceux de type filiforme (fig. 660).
précédant ou suivant la chasse, le combat ou tout autre événe-
ment. Parmi ces scènes de danse, certains acteurs tiennent en Des disques lumineux
main des objets dont l’emploi reste hypothétique, ustensiles Avant de quitter la grotte, quelques taches claires,
de la vie quotidienne, armes, insignes ou, peut-être, instru-
ments de musique (fig. 652-655).
certaines en forme de disque, se détachant sur le fond des pein-
tures, attirent notre attention. Ces sortes d’auréoles t­ ranchent 225
Ouadi
Sora

639. Détail d’un campement, apparemment touche d’une main, tandis que d’autres
banal : les objets familiers disposés en arc individus sont accroupis ou debout, certains
de cercle matérialisent un espace où évoluent munis de sac et d’ornements blancs. Un nageur
les humains et même un chien, à côté duquel a été recouvert en partie par un ballot sur
semble posé un arc blanc. Un couple se repose, la gauche et une autruche bicolore, dont
la femme jambes repliées, seins visibles, les parties blanches des pattes ont presque
à côté de l’homme aux jambes fléchies qu’elle totalement disparu, tourne le dos à la scène.
Histoire d’une Bête En 1999, Yves Gauthier et Giancarlo Negro des amoureux du désert, Jacopo et Massimo
ayant eu l’occasion de visiter le Gilf Kebîr Foggini, a découvert dans le Gilf Kebîr une
en profitèrent pour explorer les environs de nouvelle grotte, très grande et plus riche en
En 1933, puis en 1934-1935, Leo Frobenius la désormais fameuse « grotte des Nageurs », peintures rupestres qu’aucun autre site du
organisa au Gilf Kebîr et dans le Djebel ce qui leur permit d’y découvrir de nouveaux 3 Abed 2002 ; désert Oriental connu jusqu’alors 3. Là se
Giuliani 2003 ;
el-¢Uweynæt des expéditions auxquelles sites à peintures. À quelques kilomètres au trouve une trentaine de nouvelles attestations
Pavan 2003 ;
participèrent trois dessinatrices, un pho- nord-nord-ouest des localités signalées par Semplici 2003. de la « Bête », à nouveau sur fond de mains
tographe, l’ethnologue Karin Hissink et le Almásy, ils ont notamment trouvé un petit négatives et environnée de « nageurs » exac-
préhistorien Hans Rhotert. Almásy montra à abri orné d’une figure qui les laissa perplexes, tement du même type que ceux qui avaient
ces chercheurs les sites qu’il avait découverts mais dont ils surent reconnaître la parenté tant intrigué Almásy.
les années précédentes mais leur publication avec la créature « très énigmatique » naguère Enfin, lors de notre voyage de novem-
scientifique, retardée à cause des années de publiée par Rhotert. Ils la décrivirent comme bre 2003, nous avons eu la bonne fortune
guerre, ne fut préparée par Hans Rhotert évoquant un canidé ou un félin qui n’aurait de trouver, dans un petit abri discret, trois
que bien longtemps après. Dans le volume que « trois pattes curieusement terminées » nouvelles « Bêtes » accompagnées de person-
finalement paru en 1952 se trouve un excellent et conclurent en suggérant qu’il pourrait nages (fig. 700-701), ce qui porte le total
relevé des peintures trouvées par l’explorateur s’agir d’un « possible animal mythique 2 » : des représentations de cet être à trente-cinq
hongrois au Ouadi Sora. Seize « nageurs » et deuxième attestation de la « Bête », dont il exemplaires peints. Avec leur apparente
au moins deux « plongeurs » y figurent en 1 Rhotert est intéressant de remarquer qu’elle est ici variété, ces figures semblent défier l’interpré-
1952 : dépliant
bonne place , trois d’entre eux se dirigeant
1
associée à des mains négatives (étant super- tation : dans l’état actuel de leur conservation,
hors-texte face
en droite ligne vers un quadrupède indé- à la p. 52. posée à l’une d’elles), comme c’était déjà le au moins neuf d’entre elles sont dotées d’un
2 Gauthier et
terminé, abîmé par l’altération de la paroi : cas dans le site précédent (fig. 699). pénis (ex. : fig. 702, 704, 706-707, 709,
Negro 1999 :

252 première attestation de la « Bête », non encore


reconnue comme telle (fig. 698).
66 et fig. 13. Le 12 mai 2002, une expédition organi-
sée par le colonel AÌmed el-Mestekawi pour
714) ; quatre n’ont que deux pattes indiquées
(ex. : fig. 704, 715), vingt-huit en possèdent

du Sahara
au Nil

698. La « Bête » du site princeps, au Ouadi 699. « Bête » découverte par Yves Gauthier et et fut peinte sur une des mains négatives,
Sora. Elle est tournée vers la gauche, marquée Giancarlo Negro dans un autre abri du Ouadi antérieures, de l’abri. Sur celle-ci, remarquer
de tracés en filets, et malgré les altérations Sora. Elle semble galoper vers la droite, l’auriculaire replié.
de la paroi, on distingue le départ de ses deux
pattes arrière et sa longue queue redressée,
terminée par une floche en boule. Elle est
en aplat marron cerné d’un trait clair. Trois
nageurs s’approchent d’elle, le premier
la touchant à la patte antérieure ; les autres
personnages, en « style de Sora », lui sont
superposés et sont d’une couleur plus fraîche.
Les filets blancs enveloppant la « Bête »
semblent recouvrir également l’un de ces
personnages, mais cette illusion est due au fait
que les traits blancs, épais et en léger relief,
sont ressortis sous le rouge, qui n’a
généralement couvert que le vide des « mailles ».

700. Sur ce panneau orné figurent au moins de son petit (?). Les personnages sont
trois « Bêtes » environnées de personnages. en « style de Sora » et l’un d’eux côtoie
Celle du haut à gauche est enveloppée dans une tache circulaire énigmatique.
un « filet » jaune et semble accompagnée
trois (fig. 699, 701, 705-712, 714) et une rendre plus éloigné encore du monde habité. dévorés dans l’autre monde par des démons
seule en a quatre (fig. 713) ; dix semblent Ce lieu s’apparente aux « confins du monde » zoomorphes *, à commencer par l’animal
avoir des sabots bisulques * ou deux doigts que les anciens géographes peuplaient de composite crocodile-lion-hippopotame de
(ex. : fig. 702, 706-707, 712), une montre monstres, à ces terrae incognitae que ne la célèbre scène du jugement du défunt,
de puissantes griffes (fig. 714) ; vingt-sept pouvaient peupler que des cynocéphales à dans le livre des Morts, appelé « l’avaleur »
ont une longue queue relevée (généralement demi humains puisque, selon l’expression (©m‑mwt ou ©mmyt). Les textes des Sarcopha-
terminée par une floche circulaire), quatre de Claude Doumet-Serhal, « au Pays de 6 Coffin Texts ges citent déjà l’un de ces monstres, appelé
iv 314b.
ont une queue courte et pendante (mais l’une l’Inconnu demeure la Bête ».5
« dévoreur des ombres 6 » et le chapitre 127
7 Zandee
l’a courte, bifide et relevée) et quinze sont Au Ouadi Sora, l’orientation des ima- 1960 : 158, 160. du livre des Morts mentionne ceux « qui
touchées par des personnages. Que penser ges de la « Bête » ne semble pas signifiante : engloutissent les âmes, qui avalent les corps
d’une telle ménagerie ? dix-sept regardent à gauche et dix-huit des morts ». Le chapitre 163 du même livre
D’abord, malgré leurs différences et à droite. Par ailleurs, si les nageurs sont contient un hymne que le défunt doit réciter
bien qu’on ne puisse les identifier à aucun bien des morts ayant sombré dans l’autre « afin de le sauver de celui qui dévore les
animal réel connu , ces « Bêtes » ont tou-
4
4 Certaines monde (cf. p. 243) et sans vouloir expliquer âmes ». Rencontrant l’un de ces démons,
ressemblent
tes un air de famille qui empêche de les à tout prix chaque détail des peintures, il un trépassé le reconnaît : « Ton nom est
à un félin,
attribuer à la seule fantaisie individuelle d’autres plutôt est permis de penser qu’au moins certaines Dévoreur » et un autre le supplie : « Ne me
à un babouin.
d’artistes inventifs. Elles sont sans aucun des images accompagnant ces personnages mange pas 7 ! ».
5 Doumet-
doute apparentées et doivent correspondre Serhal 2001. représentent des êtres de l’au-delà. Deux de Tout cela pourrait fort bien s’appli-
à une mythologie cohérente. Du reste, elles ces « Bêtes » monstrueuses paraissent avaler quer aux images de notre « Bête » entourée
ne se trouvent qu’aux environs du Ouadi des personnages ridiculement petits par de nageurs, mais l’on aimerait bien avoir
Sora et en aucun autre lieu du Sahara. Cette rapport à elles (fig. 710, 712), ce qui n’est quelque indice susceptible de renforcer cette
zone, jadis peuplée, est devenue un désert
que son caractère désormais hostile semble
pas sans rappeler les traditions égyptiennes
selon lesquelles les morts risquent d’être
présomption. Or, huit des « Bêtes » actuelle-
ment connues (soit presque une sur quatre) 253
Ouadi
Sora

701. Détail du panneau précédent, montrant


que le « filet » de la « Bête » a été tracé pour
partie en jaune et pour partie en blanc (sur la
patte postérieure qui est relevée).
702. Grande « Bête » en aplat blanc, ayant 703. Autre « Bête » du même abri,
au moins un pied bisulque, dans le nouvel accompagnée de plusieurs individus dont
abri du Ouadi Sora. Elle est environnée un, situé entre ses pattes, paraît imiter sa pose,
de personnages dont deux, extrêmement tout en levant un bras au contact du ventre
longilignes, viennent toucher son pénis ; du monstre. Les personnages, mal conservés,
sa queue remonte en serpentant sur le dièdre semblent être en « style de Sora ».
du rocher.

254
du Sahara
au Nil

704. « Bête » en aplat ocre du même abri. du même type que ceux de l’abri princeps 705. « Bête » tournée vers la gauche,
Dotée d’un pénis et d’une longue queue à du Ouadi Sora, de même que celui qui superposée à une main négative plus ancienne,
floche en boule, elle est couverte d’un « filet » s’éloigne d’elle à droite. Ceux qui s’approchent dans le même abri. Le monstre porte un « filet »
jaune peu visible. Elle est entourée de de sa tête sont d’un autre type et d’une teinte jaune ; deux personnages en « style de
personnages qui semblent converger vers beaucoup plus sombre. Les personnages Sora bichrome » (violet et jaune) se dirigent
elle. Le « nageur » situé juste au-dessus de plus grande taille sont en « style de Sora ». vers lui. Le nageur qui a été peint sur la main
de son échine est exactement porte lui aussi des traces de jaune et il est du
même type que ceux du site princeps. En bas à
droite se trouve une toute petite main négative
aux doigts très effilés tournés vers le bas.

706. « Bête » du nouvel abri du Ouadi Sora, 707. « Bête » bondissant, même site. Sa queue 708. Autre « Bête » du même site, à queue
à trois pattes, pieds (ou sabots ?) bisulques, à floche en boule est tendue et ses pieds tombante très courte, portant un « filet » blanc.
longue queue relevée à floche en boule. postérieurs bisulques. Deux des personnages Plusieurs individus peints en jaune, à tête
Des personnages filiformes jaunes, très qui l’entourent semblent venir la toucher circulaire, viennent à son contact, en présence
difficilement lisibles, lui sont superposés. à la tête. de personnages du « style de Sora ».
255
Ouadi
Sora
709. « Bête » du même site, portant un « filet » l’environnent : un se trouve devant sa patte
et une sorte de « harnachement », dont le jaune antérieure, un autre sous son ventre,
se détache bien sur l’aplat violet foncé de son et un dernier entre la queue et les pattes
corps. Devant elle, un individu peint dans les postérieures. L’ensemble se détache sur
mêmes teintes vient mettre sa main dans sa un fond de mains et pieds négatifs bien
gueule. Trois nageurs, tracés ultérieurement, plus ancien.

710. « Bête » en aplat violet foncé, presque noir, un autre, plus grand et de la même teinte 711. Autre « Bête » du même site, couverte
environnée par une foule de petits signes que la « Bête », tend les bras comme pour saisir d’un « filet » en deux tons de jaune. Un nageur
cruciformes plus clairs ou en forme de d et c, sa queue tendue. Devant elle, trois personnages ocre se tient devant elle.
qui pourraient représenter des personnages en « style de Sora » sont allongés, la tête vers sa
extrêmement schématisés, convergeant patte antérieure, tandis qu’elle en avale un autre,
vers le monstre. À gauche de cette foule, qui porte les mains à sa tête, confor­mément
qu’ils semblent vouloir diriger, deux individus aux textes égyptiens évoquant « les noyés [...]
filiformes marchent vers la droite. Derrière eux, dont les bras sont à hauteur du visage ».
Du Sahara au Nil
essai d'interprétation

Pauline et Philippe de Flers


Jean-Loïc Le Quellec
Le Sahara oriental, aujourd’hui déshérité et inhabité, un style estimé entre 2 300 à 1 500 avant J.‑C. Par ailleurs, le
s’insère entre l’Est libyen, le Nord soudanais et la ligne des griffon incisé sur le même site représente un être mythique
oasis égyptiennes, à distance de la vallée du Nil. Ce territoire vénéré par les Oasiens dès l’époque prédynastique ;
a connu autrefois des alternances dramatiques du climat qui — à Mery’s Rock, l’inscription hiéroglyphique indiquant
ont successivement permis, puis anéanti, toute possibilité de la visite d’un intendant aurait été gravée au plus tôt à l’An-
présence humaine. Durant le pléistocène, une longue période cien Empire, sous la vie dynastie, et au plus tard au Moyen
hyperaride a d’abord interdit toute vie. Ce n’est qu’au début Empire ;
de l’holocène, vers 9 000 ans avant J.‑C., que les conditions — sur la piste d’Abº BallæÒ, certaines jarres datent de l’An-
atmosphériques sont redevenues favorables au retour de la cien Empire, tandis que les restes d’un panier d’âne remon-
végétation, de l’animal et de l’homme. Cette période faste a tent aux alentours de 1 276 avant J.‑C. En outre, des gravures
duré plus de 4 000 ans, mais vers 5 400 avant J.‑C., le climat finement ciselées évoquent une façon égyptienne de traiter des
a commencé de se dégrader et la sécheresse s’est installée pro- thèmes du désert abondamment représentés dans le D ­ jebel el-
gressivement. Le mouvement affecta en premier lieu le nord ¢Uweynæt : vache allaitant son veau, chasseur de mouflon (ici
de la région, où l’aridification définitive s’est mise en place vêtu d’un pagne plissé de style nilotique).
vers 3 000 avant J.‑C., avant d’atteindre aussi le Gilf Kebîr ;
ces changements ont entraîné des migrations vers l’est et le Du Sahara au Nil
sud, sans retour. Le déclin s’est fait sentir plus tardivement au
sud et en particulier dans le Djebel el-¢Uweynæt, où l’implan- En dehors de ces données, qui accréditent l’existence de liens
tation humaine a peut-être duré plus longtemps. Aujourd’hui entre désert et Nil à diverses époques, d’autres témoignages
encore, de rares acacias et une maigre végétation permettent à pourraient-ils permettre de mieux comprendre l’histoire de
quelques troupeaux, en provenance du sud, de venir y paître ces échanges ? Des graphismes d’une originalité aussi bien

262 de façon épisodique, au moins jusqu’en plein xxe siècle.


Des fouilles et découvertes récentes ont permis de
mieux connaître le passé du désert Oriental :
affirmée que ceux qui répondent aux différents styles identi-
fiés dans le Ouadi Sora et le Djebel el-¢Uweynæt, correspon-
dent manifestement à l’activité artistique de différents grou-
du Sahara — les premières traces de reconquête, après la phase hyper­ pes humains. Pour autant, s’il est parfois possible de déceler
au Nil aride du pléistocène, apparaissent dans la région des Mud l’influence d’expressions artistiques nilotiques dans le Sahara
Pans, au sud d’Abº BallæÒ, à 380 kilomètres au nord-ouest du oriental à diverses époques, comme en témoignent par exem-
Djebel el-¢Uweynæt ; parmi des traces de foyers préhistoriques, ple les noms de Chéops et Rêdjedef, ou les gravures d’Abº
de rares restes fossilisés de girafes ont pu être datés d’environ BallæÒ, il serait plus difficile d’identifier une possible influence
8 000 ans avant J.‑C. et des fragments de tortues terrestres des populations du désert sur les artistes égyptiens. Et cette
remontent à 7 380 avant J.‑C. ; difficulté est accrue par l’impossibilité d’une datation directe
— la grotte de Djara et ses environs furent d’abord fréquen- des œuvres r­upestres.
tés à partir de 7 700 avant J.‑C. et le peuplement devient En ce qui concerne les figures animalières, les pos-
plus dense vers 6 400 avant J.‑C., date à laquelle sont utilisés sibilités de comparaison entre Sahara et vallée du Nil sont
meules, molettes et outils proches de ceux de Mérimdé et du très limitées, car s’il est bien connu que, pour les anciens
Fayoum, ou de Dakhla. L’occupation la plus intense se situe Égyptiens, l’animalité était une des figures que pouvait
vers 5 800, où se notent quelques indices de contacts avec la prendre le divin, la signification véritable de la plupart des
vallée du Nil, et le départ définitif survient aux alentours de représentations animales et humaines de la préhistoire reste
5 400 avant J.‑C. ; toutefois mystérieuse. L’art égyptien est éclairé par un vaste
— dans l’abri d’el-Obey∂, non loin de l’oasis de ­Farafra, l’ins- corpus de textes, alors que les images rupestres du désert
tallation la plus ancienne prend place vers 6 000 avant J.‑C. restent désespérément silencieuses. Alors, sans texte expli-
et l’ultime phase d’occupation se situe vers 2 000 avant catif, comment reconnaître les représentations de divinités ?
J.‑C. L’une des gravures rupestres locales a été interprétée L’art rupestre différencie bien les humains entre eux par la
comme barque funéraire, ce qui a permis de supposer un taille, la posture et l’activité, ou encore par l’ajout de divers
contact avec la vallée du Nil. Or des images compa­rables détails, tels qu’ornements corporels, coiffure, arme… mais
apparaissent aussi parmi les peintures rupestres de Bº Hlêga aucun indice ne permet de distinguer ces humains d’éven-
et du Karkºr e†-™alÌ aux confins désertiques du Djebel el- tuels dieux, à l’exception peut-être d’un grand personnage
¢Uweynæt. Malheureusement, leur caractère très stylisé ne dominant des bovinés beaucoup plus petits, dans un abri
permet pas d’assurer qu’il s’agit bien de barques ; discret du Djebel el-¢Uweynæt.
— sur le « rocher de Chéops », à côté du nom de ce pharaon, Pourtant, quelques indices laissent supposer que les
des sauterelles entreposées dans une cache ont livré une date êtres et les objets gravés ou peints n’étaient pas seulement de
située vers le milieu du iiie millénaire avant J.‑C., tandis qu’à banales répliques de la réalité, mais participaient bien des
proximité, une figure de femme déhanchée est gravée dans mythologies autochtones. Il est probable que certaines des
Quelques-
unes des
mains
négatives
de la grotte
des Bêtes.

263
du Sahara
au Nil
Chronologie
et culture

Jean-Loïc Le Quellec
La datation sivement et Libby avait calculé que le capital en 14C d’un
être mort diminue de moitié tous les 5 568 ans. En mesurant
le rapport des atomes de 14C et 12C restant à une époque
Les dates calendaires que manipulent les égyptologues ne donnée, il pensait pouvoir déduire le temps écoulé depuis la
doivent pas être rapprochées sans précaution des dates radio- mort de l’échantillon 2.
carbone utilisées par les préhistoriens. Celles-ci leur sont Pour en vérifier le bien-fondé, Libby testa sa
livrées par les laboratoires sous une forme bp, pour « Before méthode sur la barque funéraire de Sésostris iii et constata
Present », c’est-à-dire « avant le présent » — « présent » conven­ que ses résultats concordaient avec les dates de ce pharaon,
tionnel fixé pour toujours à l’an 1950 de notre ère 1. Cette 1 La date de déjà connues par ailleurs (1 874-1 855 avant J.‑C.). C’est
1950 a également
date arrondie correspond à l’invention, par Willard Frank été choisie
cependant un peu par chance que ce résultat tomba juste, car
Libby en 1946-1947, de l’« horloge atomique » qui permet de pour éviter les on s’aperçut quelque temps après que la méthode reposait sur
contaminations
dater les restes organiques fossiles en comptant les atomes atmosphériques
deux postulats erronés, à savoir que la concentration de 14C
de carbone. Le principe en est que dans la haute atmosphère, provoquées par dans l’atmosphère serait restée constante pendant un temps
la multiplication
sous l’effet des rayons cosmiques, des atomes stables d’azote des explosions
au moins égal à plusieurs périodes de 5 568 ans et d’autre part
(14N) sont transformés en atomes instables de carbone (14C) nucléaires que la valeur attribuée à cette période était correcte. Comme
dans la seconde
qui descendent au niveau du sol, où ils se diffusent dans moitié du
la demi-vie du 14C est en réalité de 5 730 ans au lieu de 5 568
l’atmosphère, l’eau et la terre et où ils sont mêlés aux atomes xxe siècle. et que, de plus, la concentration de 14C a varié au cours des
stables de carbone (12C). Ces deux types d’atomes de carbone 2 Langouet âges, les dates obtenues sont généralement soit trop hautes,
et Giot 1992 :
sont alors assimilés par les êtres vivants (fig. 723). Tant que 123-159.
soit trop basses et pour les périodes qui nous intéressent,
ceux-ci sont en vie, leur teneur en 14C reste en équilibre avec l’erreur peut friser les mille ans, ce qui est considérable. Il
celle du gaz carbonique de l’atmosphère de leur époque, mais fallait donc trouver un moyen de corriger les dates « brutes »,

268 dès leur mort, leur 14C, par nature instable, tend à redevenir
de l’azote 14N. Les atomes de 14C disparaissent donc progres-
c’est-à-dire bp, livrées par les laboratoires. Heureusement, ce
fut chose possible grâce à la dendrochronologie, ou ­datation

du Sahara
au Nil 14N + n

14 C

CO2
14 12
C C

1/2
Temps
JLLQ-2004

0 5730 11460 17190

723. Le cycle du radiocarbone et l’horloge vivants présentent le même rapport 14C/12C


atomique. Des atomes instables de carbone que le CO2 de leur temps. Dès qu’ils meurent,
(14C) résultent de l’interaction, en haute les échanges entre leur carbone et le CO2
altitude, des atomes d’azote atmosphérique ambiant cessent et le 14C présent dans leurs
(14N) avec des neutrons (n) produits par fossiles commence à disparaître selon une
les protons du rayonnement cosmique issu période propre : 5 730 ans après la mort de
du soleil. Ce radiocarbone s’oxyde rapidement l’organisme, il n’en reste plus que la moitié,
et se mélange au gaz carbonique alors que la quantité de 12C, elle, reste stable.
atmosphérique (CO2), avant d’être fixé Le calcul du rapport 14C/12C permet donc
par les océans et la biosphère. Par suite de dater la mort de l’organisme.
de leur activité métabolique, tous les êtres
par l’étude des cernes des arbres, méthode qui a permis de totalise 1 100, le viie n’en fait que 940 et le viiie a duré à peu
tracer des « courbes de calibration » par lesquelles on recti- près 1 200 ans. Et de 4 500 bp à 3 500 bp, il s’est écoulé envi-
fie les dates bp. Ainsi, pour obtenir une date calendaire ron 1 350 de nos années calendaires !
« avant J.‑C. » à partir d’une date « brute » bp, il ne suffit pas Il ne faut donc jamais perdre de vue qu’une date
simplement de lui ôter 1 950 années. Une date « brute » de de 2 000 bc, citée pour un site saharien, ne correspond pas
3 950 bp, dont on pourrait croire qu’elle correspond à 3 950- à une date de 2 000 avant J.‑C. pour un fait égyptien de la
1 950 = 2 000 avant J.‑C., correspond en fait à une réalité plus vallée du Nil, car son équivalent calendaire se situe en réalité
ancienne, 2 500 avant J.‑C. environ après correction, « date vers 2 500 bc. De plus, les dates « calendaires » obtenues par
calibrée » que les préhistoriens notent conventionnellement le procédé qui vient d’être décrit ne le sont qu’en apparence,
2 500 bc (ou parfois 2 500 calbc), bc signifiant ici « Before car il s’agit d’approximations statistiques, ainsi que l’indique
Christ » (avant J.‑C.). Les dates obtenues en retranchant sim- la précision « ± tant d’années », ajoutée après la date bp pour
plement 1 950 des dates brutes sont notées bc, en minuscu- indiquer ce que les statisticiens appellent le sigma (s), c’est-
les, pour bien marquer qu’elles ne sont pas calibrées. Quant à-dire la probabilité d’erreur. On pourrait croire qu’il suffit
aux initiales ad, marquant les années après J.‑C., elles se rap­ d’ajouter et d’ôter ce sigma à la date pour obtenir ses limites
portent au latin Anno Domini, ancienne notation tradition- de variation possible. Raisonner ainsi serait commettre une
nelle signifiant « l’an du Seigneur ». L’emploi de ces initiales a grave erreur, car la valeur ± 1 s (ou « écart-type ») est statis­
pour but d’éviter toute référence au calendrier chrétien, non tique et indique simplement que la probabilité pour que, par
par choix religieux ou par respect des personnes utilisant un exemple, la date « brute » 3 950 ± 100 bp se situe entre 2 580
autre calendrier (musulman, par exemple), mais parce que et 2 280 avant J.‑C. n’est que de 68,2 %… c’est-à-dire que l’on
le « temps radiocarbone » ne s’écoule pas comme celui de ces a environ une chance sur trois de se tromper ! Pour atteindre
calendriers. C’est ainsi que les « millénaires radiocarbone » ne une probabilité de 95,4 %, en acceptant donc de n’avoir plus
sont pas de durée constante : le iiie et le ive s’étendent sur
environ 1 250 ans, le ve en compte environ 1 290, le vie en
qu’une chance sur vingt de se tromper, il faudrait prendre
en compte un intervalle de confiance de ± 2 s et donc, pour 269
chronologie
et culture

724. Exemple de résultats obtenus avec le


logiciel OxCal pour une date de 3 950 ± 100 bp.
L’axe vertical donne la concentration
en radiocarbone exprimée en années avant
le présent et l’axe horizontal concerne
les années calendaires. Les courbes bleues
expriment la déviation de la mesure par
le radiocarbone sur les cernes des arbres,
la courbe rouge donne la concentration de
l’échantillon en radiocarbone. L’histogramme
en noir fournit les âges possibles : plus il est
élevé, plus l’âge est probable. Les accolades
horizontales précisent les résultats de la
calibration à 1 et 2 sigmas (donc à 68,2 %
et 95,4 % de chances pour que la date réelle
se trouve entre leurs limites).
l’exemple choisi, une date réelle pouvant se situer entre 2 900 Pléistocène et holocène
et 2 100 avant J.‑C. (fig. 724). Étant donné la manière dont
sont calculés ces chiffres, la date réelle peut se trouver n’im- Les géologues nomment « quaternaire » la dernière phase de
porte où entre les deux extrêmes et il n’y a théoriquement l’histoire du globe, dont le début est conventionnellement
aucune raison de privilégier une date « médiane ». On obtient placé il y a 1,81 million d’années. C’est la période au cours de
bien sûr une « fourchette » d’autant plus fiable qu’elle est plus laquelle se déploie l’aventure humaine, même si l’on sait main-
large (avec ± 3 s, on arrive à une probabilité de 99,7 %) et il tenant que son origine est antérieure. Ce quaternaire connaît
convient donc de raisonner en fonction de cette incertitude, deux grandes subdivisions, le pléistocène et ­l’holocène.
ou de tenter de la réduire (par exemple en multipliant les L’idée de classer les âges terrestres en quatre ­grandes
datations pour un même locus). Pour être rigoureux, il fau- périodes fut proposée par le géologue Giovanni Arduino
drait toujours citer les dates extrêmes mais, dans la pratique, (1714-1795). Dans deux lettres adressées en 1759 au professeur
rares sont les archéologues qui s’astreignent à cette discipline. Vallisnieri, il suggéra de distinguer quatre « ordres », dénom-
Nous-mêmes, dans le présent ouvrage, nous citons très géné- més « primaire », « secondaire », « tertiaire » et « quaternaire ».
ralement, pour la commodité des raisonnements et des cartes, Pour ce véritable fondateur de la stratigraphie, le passage
une date « médiane »… que le lecteur critique aura garde de d’une période à la suivante était marqué par des catastrophes
ne pas confondre avec une date calendaire ordinaire. planétaires, à l’échelle du déluge biblique.
Dans ce livre, les dates ont été calibrées à l’aide du En 1839, le géologue anglais Charles Lyell, se basant
logiciel OxCal 3.9 conçu par Christopher Bronk Ramsey sur le fait que les restes de mollusques marins trouvés dans les
(2003) et consultable à l’adresse suivante : http://www.rlaha. terrains des périodes récentes correspondaient majoritairement
ox.ac.uk/orau/oxcal.html. D’autres systèmes de calibration aux espèces qui vivent encore de nos jours, construisit, pour
sont disponibles à http://radiocarbon.pa.qub.ac.uk/calib, désigner la partie la plus récente de l’ère quaternaire, le néolo-

270 http://bcal.shef.ac.uk et http://www.cio.phys.rug.nl/html-


docs/carbon14/cal25.html •
gisme « pléistocène » — sur le grec pleistos (plei'sto") « le plus »
et kainos (kainov") « nouveau, neuf ». Ainsi, les termes quater-
naire et pléistocène, se rapportant aux âges géologiques les plus
du Sahara récents, étaient pratiquement synonymes de l’appellation « âge
au Nil glaciaire » (Eiszeit), proposée de son côté par Gœthe en 1823.
C’est alors que Paul Gervais créa, en 1867, le mot « holocène »
à partir du grec holos (o{lo") « entier » et avec le même suffixe
-kainos, individualisant ainsi la partie supérieure, post-glaciaire,
du quaternaire, que Lyell appelait quant à lui « récent ». Cette
nouvelle appellation fut homologuée par le Congrès géo­logique
international de 1885 mais, dans la pratique, « quaternaire » était
toujours compris comme englobant le « récent » ou « holocène »
et en 1891, Parandier a même songé à remplacer « holocène »
par « quinquennaire », mais il ne fut pas suivi.
Les choses se sont compliquées quand primaire fut
remplacé par paléozoïque, secondaire par mésozoïque, ter-
tiaire et quaternaire par cénozoïque. Le tertiaire ayant été lui-
même subdivisé en paléogène (tertiaire ancien) et néogène
(tertiaire récent), on proposa alors d’appeler le quaternaire
1 Gibbard « anthropogène » ou « pleistogène 1 » mais, en dépit de la cohé-
et van
Kolfschoten
rence qu’ils introduisaient, ces termes sont rapidement deve-
2004. nus de véritables fossiles linguistiques. Ils rejoignirent bientôt
2 H. de d’autres mots oubliés, qui avaient été formés pour caracté-
Lumley
1976 : 6.
riser le quaternaire par l’apparition de l’homme : « période
­anthropéienne », « temps anthropoïques primitifs », « anthropo­
zoïque », « homozoïque » et même « psychozoïque 2 » !
C’est « quaternaire » qui a prévalu et que l’on utilise
encore de nos jours. L’usage veut donc maintenant qu’il soit
divisé en « pléistocène » et « holocène », la limite entre ces deux
époques se situant aux environs de 10 000 bp. On distingue, en
outre, un pléistocène ancien (jusqu’à 700  000 ans), moyen (de
700 000 à 120 000 ans) et supérieur (jusqu’à 10 000 bp) •
Évolution de la terminologie des temps géologiques
pour les périodes les plus récentes (ère cénozoïque)

Giovanni Arduino Charles Lyell terminologie actuelle


xviiie siècle xixe siècle
ère période époque date

quaternaire récent holocène

quaternaire

quaternaire
cénozoïque
– 10 000

pléistocène pléistocène

– 1,81 million

tertiaire tertiaire pliocène

– 5,32 millions
271
néogène
chronologie
miocène et culture

– 23,8 millions

oligocène
paléogène

– 33,7 millions

éocène

– 55 millions

paléocène
La question des styles renflement latéral en crochet pouvant évoquer un profil animal.
Quelques images permettent de comprendre que cela est dû à
la disparition de la teinte plus claire qui notait une volumineuse
Il apparaît nettement que les œuvres rupestres du désert chevelure (et peut-être aussi le visage). Certaines vari­antes du
Libyque procèdent de diverses manières de faire qui, si elles Karkºr e†-™alÌ ont une tête allongée, posée obliquement sur
relèvent en partie de variations individuelles entre ar­tistes, un cou très fin et les yeux peuvent apparaître sous forme de
témoignent aussi de normes sociales ou supraperson­nelles, deux points blancs, de même qu’une évocation des traits de
définies dans le temps et dans l’espace. La conjonction profil. Les individus de ce style portent des ornements de teinte
de ces facteurs est à l’origine des styles, notion dont on ne blanche : colliers ou pectoral, bracelets simples ou multiples,
peut faire l’économie. Contrairement à ce qu’af­ firment anneaux de genou (parfois avec franges) et de chevilles, parfois
les archéologues qui tentent de promouvoir une « ère post- une ou plusieurs plumes dans les cheveux.
stylistique », le fait que cette notion ait été souvent mal Quelquefois, le corps porte un décor pointillé. À la
utilisée, voire galvaudée, discrédite certains de ses emplois, ceinture est accrochée une sorte de grosse « poche » ­blanche,
mais non la notion elle-même. En témoignent avec certitude qui pend sur une des cuisses (cet élément ressemble, dans
les peintures de personnages, parmi lesquels nous distingue- quelques cas, à une ou deux longues lanières pendantes). Plu-
rons au moins sept groupes principaux. sieurs personnages portent des sandales blanches. L’arme
Le « style longiligne », répandu partout (el-QanÚara, représentée est un arc de taille moyenne, à simple courbure
Ouadi Sora, Djebel Kisu, Djebel el-¢Uweynæt, Djebel Arkenº), ou à légère ensellure médiane du bois. Les flèches sont tenues
présente les individus, en aplat rouge, de manière élancée, avec à la main, comme chez les anciens Égyptiens — ainsi qu’il
torse triangulaire allongé, taille étroite, hanches généralement est visible sur le décor d’un bol de la vie dynastie trouvé à Qubbet
débordantes, cuisses et mollets galbés, jambes légèrement pliées. 1 Kuper el-Hawa près d’Assouan et sur l’une des gravures rupestres d’Abº

276
2002 : 10
Quand elle est présente, la tête se réduit le plus souvent à un et pl. 21).
BallæÒ 1 —, mais elles pourraient aussi avoir été rangées dans un
simple bâtonnet plus ou moins épais, parfois terminé par un carquois, lequel est peut-être à différencier d’un gros sac ­bicolore

du Sahara
au Nil

727. Personnage en « style longiligne » 728. Archers de « style longiligne » participant


accompagnant le bétail. Ayant chaussé à un combat, sur une scène découverte par
des sandales blanches et piqué une plume Almásy. Karkºr e†-™alÌ.
sur sa tête, il porte en bandoulière le gros
sac bicolore qui équipe souvent les archers
de ce style. Peinture des environs du Ouadi
Sora.
porté sur le dos ou en bandoulière. Les individus de ce style (fig. 734-735) et dans le Karkºr e†-™alÌ (fig. 736). La silhouette
sont souvent montrés en train de garder leur troupeau (fig. 727), est représentée de manière comparable à celle des individus en
composé de bovinés et de capridés monochromes ou bichromes. « style longiligne », mais la tête est toujours arrondie, la pose
Quand ils ne participent pas à des combats (fig. 728) ou à ce très statique, le plus souvent avec les bras écartés du corps ; les
qui ressemble à des danses ou des rituels (fig. 729), on les voit mains peuvent être indiquées avec des doigts bien écartés. La
au repos, en couple, dans leur habitation aux formes arrondies. teinte de base utilisée est encore le rouge, mais on constate
Ils accrochent alors leur sac bicolore au plafond, avec les autres aussi — plus rarement — l’emploi d’une couleur marron jau-
récipients de la maison. Les femmes se reconnaissent aux seins nâtre. Les ornements sont portés en blanc : baudrier croisé sur
pointant de chaque côté du torse, vu de face (fig. 730). la poitrine ou longue bande pendant du cou et se divisant sur
Le « style filiforme à tête en bec d’oiseau » a des le ventre pour aller se terminer dans le dos, collier, bracelets,
caractéristiques comparables au précédent, dont il est sans anneaux de genou et de cheville, ceinture unie ou quadrillée,
doute une variante, mais la silhouette extrêmement fine ne bandes parallèles en haut des cuisses.
montre presque aucun modelé. La tête est encore en bâtonnet, Dans le nouvel abri du Ouadi Sora, quelques peintures
avec deux traits latéraux évoquant un bec d’oiseau (ou une mieux conservées montrent qu’ils ont pu avoir également des
clé à molette !), là encore par disparition d’une teinte claire ornements peints en jaune (fig. 737), en particulier un motif en
complé­mentaire utilisée pour rendre la chevelure. L’absence a sur la jambe (fig. 738) et qu’ils utilisaient un arc à triple cour-
générale des ornements corporels n’est peut-être due qu’à l’ex- bure (fig. 739). Ces personnages en « style de Sora bichrome » sont
trême minceur de ces individus (fig. 731) ; leur arme est l’arc. alors plus minces que les premiers, sans qu’il semble nécessaire
Le « style de Sora » fut reconnu en premier lieu par d’en faire un ensemble à part. Au même « style de Sora » appar-
Hans Rhotert, dans l’abri princeps du Ouadi Sora (fig. 732- tiennent sans doute aussi quelques individus accroupis vus de
733) 2. Il le baptisa « Keilstil », « style en coin », à cause de la 2 Rhotert face, aux doigts bien dessinés et aux mêmes ornements que les

277
1952 : 58.
forme triangulaire du thorax des personnages. Il fut ensuite précédents, qu’ils côtoient (fig. 740). Ils ne paraissent pas avoir
identifié dans la partie méridionale du Djebel el-¢Uweynæt de sandales. Ils sont toujours représentés en petits groupes assez

chronologie
et culture

729. Femmes de « style longiligne » en train à leurs seins notés de part et d’autre du tronc.
de danser en ligne. Elles sont reconnaissables Karkºr e†-™alÌ.

731. Grand individu en « style longiligne »,


et personnage plus petit en « style filiforme
à bec d’oiseau ». Ils semblent être ici
de la même main et leur apparentement
est renforcé par le fait que tous deux portent
le même type de chevelure opulente qui,
disparaissant, ne montre plus qu’une tête
minuscule sur un cou en long bâtonnet.
Karkºr e†-™alÌ.

730. Personnages en « style longiligne » lui, peut-être un enfant. Arcs et flèches sont
dans leur habitation. On distingue, au centre, accrochés au plafond du logis, de même
une femme (cf. ses seins de part et d’autre que le gros sac bicolore que portent souvent
du corps) ; à gauche, un homme et, derrière les archers. Karkºr e†-™alÌ.
Encyclopédie
animale
Jean-Loïc Le Quellec
Bovinés, bœufs sauvages et domestiques En Égypte, la date probable d’extinction de l’aurochs (appelé
sm“ , ) se situe vers le xive siècle avant
notre ère 4 et les bovins « sauvages » chassés par Ramsès iii
La question de l’origine des bovinés domestiques en Afrique n’auraient alors été que des animaux marrons * 5. L’aurochs
n’est pas complètement éclaircie, car de récents travaux de véritable a certainement survécu çà et là fort longtemps
génétique laissent supposer un foyer africain de domestica- encore et même jusqu’à l’époque romaine, ponctuellement,
tion, hypothèse que ne corroborent pourtant pas les faits comme à Dakhla 6. Il a peut-être été représenté sur quelques
archéologiques 1. Au contraire, la théorie d’une domestication 1 Bradley et al. images rupestres du désert Libyque, notamment dans la par-
1996 ; Hanote
indépendante dans la région de Nabta Playa en Égypte, pro- et al. 2002 ;
tie méridionale du Djebel el-¢Uweynæt (fig. 789), mais il est
posée par Fred Wendorf 2 mais vivement critiquée, n’a jamais Stokstad 2002. difficile d’être affirmatif, car une telle peinture pourrait tout
2 Voir en
trouvé confirmation et tend désormais à être rejetée 3. dernier lieu
aussi bien représenter un buffle (Syncerus caffer).
Les restes de bovins domestiques (Bos taurus) bien Wendorf, Dans leur immense majorité, les bovins domesti-
Schild et al.
datés paraissent montrer une progression de la domestication 2003.
ques représentés dans tous les styles d’images du désert Libyque
vers l’ouest et vers le sud (cf. fig. 788). Dans la mesure où exis- 3 Wengrow sont des « longhorns », variétés « à longues cornes » appelées jw“
2003.
tait en Afrique, antérieurement à ce mouvement, un boviné sau- 4 Epstein 1971 :
et ng(“) , en égyptien (fig. 790-794).
vage — l’aurochs ou Bos primigenius, type dont descendent les vol. i, 235. Contrairement à ce qui a pu être parfois écrit, le Bos brachyceros,
5 Osborn
formes domestiques —, on a pu penser que c’est l’idée et la pra- et Osbornová
c’est-à-dire « à petites cornes », ne fut pas introduit en Égypte
tique de la domestication qui auraient suivi ce parcours et non 1998 : 196. avant le iiie millénaire avant J.‑C. et il y paraît d’abord très rare.
6 Churcher
l’animal domestiqué lui-même, progressant avec une population 1982 : table 1.
Le terme qui désigne cet animal, wnƒw , , attesté
de pasteurs. Cependant, une diffusion physique est possible, car 7 Muzzolini dès la v dynastie, comporte toujours le déterminatif utilisé pour
e

1980 : 354.
elle est bien attestée pour les ovicaprins domestiques, à peu près « bétail » et « troupeaux » , c’est-à-dire le

304 à la même époque (cf. « ovicaprinés », p. 335) ; une situation toute


différente pour les bovins serait étonnante, bien qu’envisageable.
taureau à longues cornes. La nouvelle espèce ne prédominera
qu’à partir du Nouvel Empire 7.

du Sahara
au Nil

Capeletti
5 400

Hawa Fteah
<5 600
Merimde
4 800
Akækºs
4 900
Kharga
6 000
Nabta Playa
Tessalit Wadi Bakht 6 000
Adrar Bous
3 500 5 800
Khatt Lemaitag 4 200
Arlit
< 2 000 4 000
Kadada
Tichitt Karkarichinkat
5 700
2 000 3 600
Gajiganna
2 300

Kintampo Laga Oda


1 800 1 800
JLLQ - 2004

Premières attestations de bovinés domestiques


788. Carte de répartition des restes de bovinés
domestiques dans la moitié nord de l’Afrique.
Les flèches indiquent le sens de diffusion le
plus logique, soit de l’idée de domestication,
soit des bovins domestiques eux-mêmes, soit
des deux. Dates calendaires calibrées (av. J.-C.)
En général, les cornes des véritables « shorthorns » ne dépassent Empire ? Un examen attentif permet de s’apercevoir que, sur
pas vingt centimètres de long, pour un diamètre à la base de cinq de nombreuses représentations de ces prétendus animaux
à six centimètres, au lieu de neuf ou dix pour les « longhorns ». sans cornes, celles-ci se laissent encore voir sous la forme d’un
Il en résulte que les images de bovinés aux cornes en avant et à fin trait blanc à peine visible (fig. 800-804, 806). Il arrive
base très épaisse du désert Libyque (fig. 795-796), souvent con- même que leur extrémité soit marquée de rouge (fig. 800),
sidérés comme brachycères * dans la littérature, ne le sont pas. conformément à une caractéristique des « longhorns », dont
En réalité, ces bêtes à « cornes en avant », qui en côtoient parfois la pointe des cornes est souvent plus foncée 10. Sur certaines
d’autres à cornes en lyre, correspondent vraisemblablement à la images, le blanc, presque disparu, se laisse encore deviner avec
persistance d’un trait génétique propre au Bos primigenius, dont peine (fig. 802) et les peintures où il est complètement effacé
la fréquence dans les troupeaux était inversement proportion- paraissent représenter des vaches sans cornes… qui ne sont
nelle à leur distance génétique par rapport à l’aurochs primitif 8. donc qu’un effet de la taphonomie (cf. p. 275). On décou-
Quant aux bovins qui, sur les gravures, paraissent dotés de très 8 Muzzolini vre alors que les prétendus « moignons de cornes » ne sont
1983 : 486.
petites cornes fines ou de simples moignons (fig. 797, 799), ils 9 Environ 57 %
autres que des oreilles (fig. 804) ! Ou bien que leur apparente
témoignent sans aucun doute, s’il ne s’agit pas de jeunes ani- selon absence était due au fait que l’animal avait des cornes tom-
Muzzolini
maux, d’une pratique d’« écornage ». 1980 : 357.
bantes (fig. 803).
La situation est en partie différente sur les peintures, 10 Voir par Les anciens Égyptiens importaient des bœufs de
exemple
à propos desquelles les commentateurs n’ont pas assez tenu Epstein 1971 :
Nubie, mais aussi de Libye : à la ve dynastie, sur les inscriptions
compte de la conservation différentielle des couleurs. Cela vol. i, fig. 226. de son temple à Abousir, Sahourê se vantait d’en avoir razzié
11 Houlihan
conduit à surestimer le nombre des bovins sans cornes 9 et à 1996 : 13.
123 440 en Libye et, à la xxe dynastie, Ramsès iii proclamait en
s’interroger sans fin sur la signification de cet état : s’agirait-il 12 Störk 1984 : avoir capturé 42 700 11. D’autres inscriptions citent des bœufs
258-259.
de génisses primipares ? Du résultat d’une ablation par les éle- m‡w‡ (Meshwesh) 12, provenant donc de la région syrtique (cf.
veurs ? Ou bien y aurait-il déjà eu de véritables bovinés acères *
(fig. 798), comparables à ceux qui étaient connus au N ­ ouvel
introduction, p. 21). Au cours de la xiie dynastie (1 937-1 759
avant J.‑C.), les bovins sans bosse ont ­progressivement cédé 305
encyclopédie
animale

789. Peinture en aplat d’un bovin massif aux ou un aurochs. Région du Ouadi Waddæn, 790. Gravure de taureau à robe quadrillée,
cornes en tenailles, qui pourrait être un buffle dans la partie méridionale du Djebel el-¢Uweynæt. dans le Karkºr e†-™alÌ.

791. Boviné bichrome du Karkºr e†-™alÌ, aux cornes blanches.


la place au zébu (Bos indicus), introduit du Moyen-Orient et des gravures, et surtout des peintures, les plus anciennes. Parmi
plus particulièrement de Syrie 13 ; le désert Libyque, devenu 13 Osborn celles-ci, l’omniprésence des bovins ne laisse pas d’impression-
et Osbornová
fort aride, était alors abandonné et ces animaux auraient diffi- 1998 : 197.
ner les rares visiteurs actuels des abris-sous-roche du massif.
cilement pu y vivre. Ils ne figurent donc pas au répertoire ico- 14 Van Noten Or, quelle que soit la date à laquelle ces abris furent ornés
1978 : 23.
nographique des artistes locaux. Quelques indices montrent 15 Chapelle
(voir « la question des styles », p. 276 et « datation des œuvres »,
pourtant que les bœufs sans bosse ont été montés (gravures 1982 : photo p. 284), on sait qu’il y a environ 7 000 ans, tant les gens du
en face
assez récentes, à en juger par le style), car si la selle ou le per- de la p. 247.
désert Oriental 17 que ceux du Sahara central 18 pratiquaient
sonnage figurant sur le dos d’un « longhorn » sont discutables 16 Lindblom des sacrifices de bovins (fig. 810), qu’ils inhumaient ensuite
1931.
(fig. 807), de même que le personnage extrêmement schéma- 17 Wendorf,
selon un rite particulier. Quelques indices picturaux montrent
tique monté sur un autre animal (fig. 808), il existe au moins Schild et al. par ailleurs que les gens du Djebel el-¢Uweynæt attribuaient
2003.
deux gravures qui représentent bien des individus m ­ ontés 18 Paris 1997 ;
probablement une valeur mythique à leurs bovins (cf. « vaches
sur des quadrupèdes — probablement des bœufs porteurs Di Lernia et et veaux », p. 345), comme le feront les Égyptiens, entre bœufs
Manzi 2002 :
(fig. 809) ; leur identification par Xavier Misonne 14 comme 292-294.
de sacrifice pour l’offrande funéraire, déesse vache nourricière
les deux seuls ânes représentés dans tout le massif n’est pas (Hathor) et taureaux sacrés, véhicules divins (Apis, Bouchis,
convaincante. Mnévis) et formes de régénération éternelle (Kamoutef ).
Dans la région du Djebel el-¢Uweynæt, cet emploi Même si nos peintures ne constituent pas des préfi-
des bœufs de monte, attesté chez les Garamantes du Sahara gurations directes de tous ces bovinés divins, elles sont l’indice
central et encore en usage actuellement chez les Toubous 15 d’une valorisation précoce d’animaux dont il est raisonnable
comme chez de nombreux autres peuples d’Afrique 16 pour- de penser qu’ils tenaient une place centrale dans les mythes
rait être lié à un nomadisme accru, en réponse à l’assèchement de ceux qui les ont représentés.
dramatique de la région. Bref, disons-le sans vouloir les froisser : bien avant

306 Ces dernières images, isolées et assez rudimentaires,


n’appartiennent visiblement pas au même monde que celui
les adorateurs d’Apis, Hathor et compagnie, les gens du Dje-
bel el-¢Uweynæt étaient déjà des « boomaniaques » •

du Sahara
au Nil

792. Vache entièrement en aplat rouge, 793. Vache entièrement en aplat rouge,
y compris le pis et les cornes, dans le Karkºr dans le Karkºr e†-™alÌ.
e†-™alÌ.
307
encyclopédie
animale

794. Taureau peint en blanc, à robe quadrillée


(Karkºr e†-™alÌ). Un tel quadrillage est
beaucoup plus rare sur les peintures que sur
les gravures, mais établit un lien stylistique —
donc culturel — entre ces deux groupes.

795. Deux bovinés pie-rouge de style différent, 796. Bovinés entrecroisés, l’un en aplat rouge 797. Personnage et taureau gravés dans
dans le Karkºr e†-™alÌ. Les bovinés bicolores et l’autre au trait rosé, dans le Karkºr e†-™alÌ. le Karkºr e†-™alÌ. L’homme, qui semble vêtu
et ceux en aplat blanc à robe ornée de tirets La superposition est très difficile à établir, d’une courte tunique serrée à la taille, tient
rouges se trouvent aussi bien dans le Djebel s’agissant de teintes plus ou moins couvrantes un bouclier et un bâton (?) légèrement incurvé.
el-¢Uweynæt qu’à el-QanÚara, et permettent dont on ignore les propriétés. Le boviné Le patron de la robe de l’animal comporte
ainsi de délimiter une ample aire culturelle en aplat rouge est du type à cornes en avant. deux grosses taches arrondies rendues par
aux caractéristiques stylistiques communes. une réserve du piquetage (comparer avec
la figure 798).
308
du Sahara 798. Détail d’une peinture découverte en 1923 cas, un homme suit un taureau en portant, que, le cas échéant, certaines peintures ont
par AÌmed MoÌammed Îassanein Bey dans d’une main, un objet long légèrement incurvé aussi pu montrer des animaux vraiment
au Nil un abri du Karkºr e†-™alÌ. Bien que le et de l’autre un bouclier. Le bovin est acère *, dépourvus de cornes, probablement des jeunes
personnage soit filiforme, cette image présente comme sur la gravure où il n’y a pu avoir bêtes. Ces analogies nourrissent le dossier des
des analogies avec la précédente. Dans les deux disparition des cornes. Cela permet de rappeler rapprochements entre gravures et peintures.

799. Deux taureaux piquetés dans le Karkºr


e†-™alÌ, l’un étant un « longhorn », l’autre,
acère *, pouvant correspondre à une forme
juvénile.
309
800. Détail des peintures d’un grand abri pie dont les cornes, aujourd’hui peu visibles, encyclopédie
du Karkºr e†-™alÌ, avec au centre un taureau ont été tracées en blanc avec la pointe rouge.
animale

801. Boviné et personnages, dans le Karkºr


e†-™alÌ. Les cornes de l’animal ont été tracées
en rose rehaussé de blanc.
Girafe : un double enseignement quotidiennement que trente-cinq kilogrammes de végé-
taux — beaucoup moins que les grands pachydermes — et
sa puissance de marche lui permet de se déplacer rapidement
Dans la mesure où l’on a tout lieu de penser que ses auteurs sur de longues distances pour aller se désaltérer. De plus, elle
l’ont représenté d’après des modèles vivants, le bestiaire peut boire très irrégulièrement, étant même capable de rester
rupestre peut nous livrer deux types d’informations. La faune plusieurs mois sans s’abreuver, comme c’est actuellement le
figurée témoigne, d’une part, des conditions environnemen- cas au Kalahari où elle trouve dans les feuilles des mimosées *
tales qui permettaient sa présence et, d’autre part, les espèces l’eau qui lui est nécessaire. S’il est vrai qu’elle affectionne
sélectionnées par les artistes l’ont été au travers de filtres cultu­ les régions à 200 mm de précipitations annuelles, il ne faut
rels puissants. pas oublier qu’elle peut parfaitement se contenter de l’iso-
1 Petrie 1920 : hyète * 50 mm et qu’elle a donc pu survivre très longtemps
pl. xviii-73,
Témoins environnementaux xliii-4F ;
au Djebel el-¢Uweynæt, où la pluie ne tombe plus mainte-
Dans le cas de la girafe, unique représentant de la Davis 1992 : nant qu’une fois tous les dix ans environ, mais où plusieurs
51, fig. 10,
grande faune africaine à avoir été systématiquement dessiné peigne
sources pérennes sont encore connues, qui devaient être
sur les roches du désert Libyque (fig. 852-853), il importe de Nagada ii ; bien plus nombreuses et plus abondantes il y a quelques
id. : 66, fig. 23,
de noter qu’il s’agit d’un animal des régions sèches, pou- manche
millénaires seulement.
vant subsister dans un environnement inacceptable pour les de couteau
de Nagada iii.
grands pachydermes, appréciant particulièrement les sa­vanes 2 Davis 1992 :
Dans la vallée du Nil. Les girafes schématiques sont un sujet
ouvertes buissonneuses et parsemées d’arbres. Comme c’est fig. 24, manche favori des céramiques du prédynastique moyen (Nagada * i)
de casse-tête
un animal phyllophage * inféodé aux acacias, son régime ali- en or,
et elles apparaissent ensuite, beaucoup plus rarement, sur des
mentaire présente en effet l’avantage de ne pas changer de provenant possessions de luxe — palettes et objets précieux en ivoire 1 ou

330
de Sayala,
qualité en saison sèche, contrairement à ce qui se passe pour et attribué
en or 2, du prédynastique tardif (Nagada * ii) jusqu’au prédy-
les herbivores. Pour vivre, la girafe n’a besoin de t­rouver à Nagada iii. nastique final et au début du dynastique (Nagada * iii). Par

du Sahara
au Nil

852. Girafes gravées dans le Karkºr e†-™alÌ. 853. Deux girafes (ou girafe et girafon)
La plus grande et celle du haut ont été piégées, attaquées par des archers, sur un panneau
car un engin est relié à l’une de leurs pattes peint du Karkºr e†-™alÌ.
arrière.
la suite, si elles disparaissent presque totalement du bestiaire à la fin du prédynastique, puis elles disparaissent totalement
égyptien, c’est qu’elles avaient été progressivement éliminées des horizons ultérieurs. C’est qu’elles avaient été définitive-
du paysage dès les premières dynasties, par l’effet cumulatif 3 Houlihan ment éradiquées.
1996 : 41.
de deux facteurs : dessiccation croissante, forte pression cyné- 4 Houlihan
Dès lors, on comprend qu’aux temps dynastiques,
gétique. Il est sans doute significatif qu’une seule girafe figure 1996 : fig. 35. la girafe soit devenue un objet de curiosité, qu’on faisait
5 Germond
parmi les 227 animaux sauvages (éléphants, lions, aurochs, et Livet 2001 :
venir de loin pour l’installer parmi les mirabilia * des zoos.
oryx, ibex, porcs-épics…) minutieusement représentés fig. 12. Les figurations montrant le monarque en train de chasser cet
6 Germond
sur le manche en ivoire du couteau de chasse du Brooklyn et Livet 2001 :
animal sont rarissimes ; celle de Meir qui, à la xiie dynastie
Museum, daté de Nagada * iii 3. Du reste, les gravures de fig. 93. (1 191-1 784 avant J.‑C.), représente le pharaon menaçant de
7 Paul Huard
girafes de la vallée du Nil sont très démonstratives à cet égard. et Jean Leclant
ses flèches une girafe parmi des oryx et un cerf, est moins une
À 80 kilomètres au sud de Louxor, le site d’Elkab (ancienne (1980 : 383) représentation réaliste qu’une icône se référant aux connota-
rappellent
Nekheb), situé sur la rive gauche du fleuve, comprend onze que, dans la
tions religieuses de la chasse en Égypte pharaonique 4.
sites à gravures rupestres dont l’étude a permis à Dirk Huyge vallée du Nil, La xviiie dynastie ne connaîtra jamais la girafe
des gravures
de définir sept « horizons » organisés chronologiquement de ce type ont
qu’amenée par les porteurs de tributs nubiens 5, qui la condui­
d’après les superpositions, les patines et la documentation été signalées saient en longe 6, ainsi qu’on le voit sur les peintures des tombes
à Silwa,
archéozoologique, le tout complété par des comparaisons Gerf Hussein,
de Houy ier et de Rekhmirê * (fig. 854), faisant comme un loin-
avec des éléments iconographiques mieux connus. Ces figu- Sayala, tain écho à des gravures rupestres de Nubie montrant le même
Arminna
rations s’étagent depuis le temps de Nagada * i jusqu’à l’Islam et Abu Durre.
type de scène 7. Une inscription d’Éléphantine prouve que ces
et toutes les grandes époques y sont représentées. Les deux Voir aussi bêtes étaient déjà importées de la sorte sous le règne d’Ounas,
Váhala
premiers horizons correspondent au prédynastique moyen et et \erví÷ek
dernier pharaon de la ve dynastie, qui régna de 2 350 à 2 321
récent, le plus ancien étant caractérisé par une présence mas- 2004 : pl. 8-24, avant J.‑C., et le palais ramesside de Qantir, dans le Delta, a livré

331
9-25/a.
sive des girafes (80 % des sujets) ! Elles sont encore faiblement 8 Chaix 2000 :
un frontal de girafe daté de la xixe dynastie, qui ne peut guère
présentes (à hauteur de 3 %) dans l’horizon iii, qui correspond 165. correspondre qu’à un animal ainsi importé de Nubie 8.

encyclopédie
animale

854. Girafe conduite par deux personnes, 855. Peinture du Karkºr e†-™alÌ montrant
sur une peinture de la tombe de Rekhmirê qu’il n’y a pas lieu de faire de la faune sauvage
(d’après Vercoutter 1980, 4). (et en particulier de la girafe) le marqueur
d’une époque ancienne ayant précédé
le pastoralisme, car deux des girafes blanches
sont superposées à un boviné bichrome,
assurément domestique.
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Annexes
Glossaire

Abiotique (adj.). D’où la vie est absente.


Acère (adj.). Sans cornes.
AD. Abréviation de Anno Domini, en latin : « en l’année du Seigneur », formule utilisée pour indiquer
qu’une date calendaire est située après la naissance de Jésus-Christ.
Afrasien (n. m.). Famille linguistique regroupant les langues sémitiques. Voir aussi Tamasheq.
Agnus dei (en –) (loc.). Se dit des animaux représentés la tête tournée en arrière, par comparaison
avec les représentations classiques de « l’agneau de Dieu ».
Akkadien (n. m.). La plus ancienne langue sémitique connue, parlée par les gens d’Akkad, au nord
de Sumer, en Mésopotamie centrale.
¢Alam (n. m.). Francisation d’un mot arabe (¢alam ‫ َع َل���م‬, pl. a¢læm ‫ )اع�ل�ام‬signifiant « signe », « objet
livrant une information », et utilisée pour désigner les signes d’orientation laissés au Sahara
par les nomades, généralement sous forme de deux ou trois pierres redressées et appuyées
les unes contre les autres.
Ammonite (n. f.). Mollusque céphalopode de l’ère secondaire, à coquille spiralée.
Aniconique (adj.). Sans images.
Apotropaïque (adj.). Se dit des objets considérés comme susceptibles d’apporter une protection
magique contre des influences surnaturelles néfastes.
Aréale. Voir « richesse aréale ».
Aréologie (n. f.). Étude de l’aire de répartition des traits culturels.

372 Autonyme (n. m.). Nom qu’un peuple se donne à lui-même, l’exonyme étant celui que les autres
lui donnent.

du Sahara
au Nil Barkhane (n. f.). Francisation d’un mot turc désignant les dunes en croissant qui se déplacent sous
l’influence du vent. Ce mot étant formé sur le verbe bærmaq (‫ )بارمق‬qui signifie « bouger, se
déplacer, voyager », son sens premier est « voyageur » : une barkhane, c’est donc une dune
qui voyage.
BC. Abréviation de Before Christ, en anglais : « avant le Christ », signifiant qu’une date radiocarbone
calibrée se situe avant Jésus-Christ. Les dates « bc », sans majuscules, sont également « avant
le Christ », mais non calibrées (voir « calibration »).
Bisulque (adj). Fourchu, en parlant du sabot de certains quadrupèdes.
bp. Abréviation de Before Present (en anglais : « avant le présent ») signifiant qu’une date radiocar-
bone calibrée brute se situe avant le « présent », ce dernier étant conventionnellement fixé à
l’année 1950, date de la première application de la méthode de datation par le 14C.
Brachycère (adj.). À cornes courtes, en parlant des bovinés.

Calibration (n. f.). Étalonnage. Méthode permettant d’ajuster les datations radiocarbones, en rec-
tifiant les erreurs dues au fait que le taux atmosphérique du 14C ne fut pas constant au
cours des âges. Cette rectification, possible grâce à la dendrochronologie (datation par les
cernes des arbres), permet d’obtenir des dates calendaires, dont la valeur n’est toujours que
statistique.
Ceptologique (adj.). En rapport avec les pièges.
Chélonien (n. m.). Ordre de reptiles dont le corps est protégé par une carapace, et comprenant les
tortues terrestres et aquatiques.
Chthonien (adj.). En rapport avec les profondeurs de la Terre.
Cippe (n. m.). Petite colonne, stèle ou borne.
Coprolithe (n. m.). Excrément fossilisé.
Cynocéphale (adj.). À tête de canidé (comme, par exemple, Anubis ou Khenty-imentyou).
Démotique (n.). Écriture cursive égyptienne dérivée de l’écriture hiératique.

Endémique (n. f./adj.). Espèce animale ou végétale caractéristique d’une région.


Endémisme (n. m.). Présence d’une espèce animale ou végétale dans une aire limitée, dont elle est
caractéristique.
Épagomènes (adj.). Dans l’ancien calendrier égyptien, divisé en douze mois de trente jours (soit 360
jours au total), nom donné aux cinq jours supplémentaires clôturant l’année et n’apparte-
nant à aucun mois. Selon le mythe, Rê ayant ordonné à Shou de rompre l’union primor-
diale de Geb et de Nout, il interdit à la déesse d’enfanter pendant les 360 jours de l’année.
Mais l’ingénieux Thot joua aux dés, contre la Lune, ces jours épagomènes, qu’il gagna
pour Nout, qui put ainsi mettre au monde ses cinq enfants : Osiris, Isis, Seth, Nephthys
et Horus l’Ancien.
Éponyme (adj.). Qui donne son nom à quelque chose.
Erg (n. m.). Massif dunaire, au Sahara.
Ethnique (n. m.). Nom de peuple.
Évolutionnisme (en histoire). Théorie obsolète selon laquelle toutes les cultures du monde passe-
raient obligatoirement par les mêmes stades de développement.

Guelta (n. f.). Francisation d’un mot arabe (gelta : ‫ڤلت���ة‬, pl. gelt, glet : ‫ڤل���ت‬, glæt : ‫ )ڤ�لات‬désignant un
point d’eau temporaire, généralement situé dans la montagne ou à l’abri des rochers.

Halo-gypsophyles (n. f. pl.). Plantes se développant dans les régions riches en sel et gypse.
373
Îammæda (n. f.). Plateau rocheux saharien. index
Hapax (n. m.). Attestation isolée, dont on ne connaît qu’un seul exemple. des termes
Hypocoristique (adj. et n. m.). Diminutif affectueux. spécialisés

Isohyète (n. m.). Sur une carte, courbe joignant des points d’égale pluviométrie.
Ithyphallique (adj.). En état d’érection.

Karkºr (n. m.). Nom donné aux vallées, dans le Djebel el-¢Uweynæt. La première attestation écrite
du mot, dans la toponymie locale, apparaît en 1924 sous la plume d’Îassanein Bey, qui le
définit comme « une longue et étroite dépression dans les collines, se terminant en cul‑de-
sac 1 ». En s’appuyant sur sa ressemblance avec le nom du légendaire lac el-Karkar des con-
tes orientaux, Hans-Joaquim von der Esch a pu écrire en 1941 que ce massif ne serait autre 1 Îassanein
que la « ville de cuivre », Medînat en-NuÌæs ‫مدين���ة النحاس‬, que l’on peut considérer comme Bey 1924 :
un avatar de l’oasis perdue de Zarzºra ‫ زرزورة‬et qui est évoquée dans les recueils des Cent 357.
et Une Nuits et des Mille et Une Nuits 2. Von der Esch croyait en effet que le mot karkºr 2 Ersch
n’était pas arabe et qu’il n’était connu que dans le massif du Djebel el-¢Uweynæt. On a 1943 : 137.
même supposé qu’il s’agissait d’un mot toubou, mais c’était une erreur, car la racine krkr
‫ كركر‬existe bien en arabe (où elle donne l’idée de « répétition » et par extension d’« amoncel-
lement ») ; elle se trouve ailleurs dans la toponymie, comme le montre les noms de Kerker
près de Sousse en Tunisie et du Gebel Karkur en Égypte. Différents dictionnaires donnent
pour karkºr ‫ كرك���ور‬le sens de « cairn élevé par les voyageurs près d’une piste », ou de « mon-
ceau de pierres pour indiquer le gisement des puits », tandis que le féminin karkºra ‫كرك���ورة‬
(pluriel karakîr ‫ ) َك َركي���ر‬prend celui de « vallée encaissée », ce qui est exactement l’acception
de karkºr à ¢Uweynæt, synonyme du terme oued (voir ce mot).
Karstique (adj.). En rapport avec les phénomènes d’érosion du calcaire.
Lithosphère (n. f.). Couche externe de la croûte terrestre.

Manuport (n. m.). Objet non modifié, qui fut transporté par l’homme.
Marron (adj.). Ensauvagé. S'emploie à propos d'un animal domestique ayant repris sa liberté.
Mimosées (n. f.). Famille de plantes épineuses à laquelle appartiennent les différentes espèces d
­ ’acacias.
Mirabilia. Objets de curiosité, d’émerveillement.
Mythologème (n. m.). Terme utilisé pour la première fois par Platon (Phèdre 229 c 4-5), pour désigner
un mythe bref (en l’occurrence, celui de l’enlèvement de la nymphe athénienne Oreithuiâ par
le vent du nord, Borée). Le terme est maintenant repris pour désigner un motif mythique.

Oasis (n. f.). Ce nom commun, désignant une île de verdure dans le désert, fut autrefois un nom
propre désignant une région d’Égypte, la dépression fertile de Dakhla, que les textes de sa
capitale, l’actuelle Balat (Balæ† ‫)ب�ل�اط‬, désignent comme WÌ”±t dès la vie dynas-
tie (vers 2 300 avant J.‑C.). Le mot, s'appliquant étymologiquement à un récipient arrondi,
le fut vraisemblablement, par extension, aux dépressions désertiques de même forme. Il a
survécu en démotique, avant de passer en copte (ouaje, ouaj, oueji) puis en arabe (wæÌa
‫)واح���ة‬, ce terme « oasis » se limitant, dans un premier temps, à désigner celles du désert
Libyque. Lorsque les Grecs ont voulu transcrire ce mot, ils ont rencontré une difficulté
de prononciation avec le son /Ì/, qui n’existait pas dans leur langue, et l’ont rendu par un

374 /z/, d’où le mot o]asi" (oasis), attesté dans les Histoires d’Hérodote au ve siècle avant J.‑C. 3
C’est du mot grec que dérive le nom donné aux villes du Sahara dans pratiquement toutes
les langues d’Europe… et jusqu’en japonais.
3 Fakhry
1982 ;
du Sahara Obstructeur (n. m.). Nom donné par les spécialistes au type du monstre qui, dans de nombreux Leclant
au Nil mythes, retient les eaux, qu’il a avalées, et provoque ainsi une sécheresse générale risquant 1993.
de provoquer la fin du monde. Heureusement, un dieu intervient en perçant ce monstre
ou en le contraignant à vomir.
Ongulés (n. m. pl.). À l’origine, ce terme, signifiant « doté d’ongles », désignait un ordre de mammi-
fères placentaires à sabots comprenant les périssodactyles (équidés, tapiridés, rhinocéroti-
dés) et les arctiodactyles (suidés, tayassuidés, hippopotamidés, camélidés, tragulidés, mos-
chidés, girafidés, cervidés, antilocapridés, bovidés). Avec les progrès de la paléontologie et
de la génétique moléculaire, le terme a été élargi jusqu’à inclure les tubulidentés (orycté-
rope), hyracoïdés (damans), proboscidiens (éléphants) et siréniens (dugongs, lamantins).
Tous les ongulés actuels descendent du groupe des Condylarthra, qui vivait au Crétacé, il y
a environ 65 millions d’années.
Ophidien. 1- (adj.). Relatif au serpent. 2- (n.). Sous-ordre de reptiles comprenant les serpents.
Ouadi (n. m.). Nom donné aux vallées sèches en arabe (wæd ‫واد‬, pl. wîdæn ‫وي���دان‬, udyæn ‫ ; )ودي���ان‬ce
mot est apparu tel quel en 1807 dans la langue française.
Oued (n. m.). Francisation de ouadi, apparue en 1849.

Panicum (n. m.). Graminée de la famille du millet.


Palette à fard (n. f.). Palette de schiste, souvent de forme zoomorphe, dont les anciens Égyptiens se
servaient pour broyer les colorants minéraux (malachite, galène) utilisés pour le maquillage.
Nombre d’entre elles ont été retrouvées dans des tombes, près du visage du défunt.
Palimpseste (n. m.). Au sens propre, parchemin dont le texte a été effacé pour en écrire un autre. Par
extension, toute superposition complexe de textes ou d’images, réalisée au cours des temps.
Pariétal (adj.). Relatif aux parois d’une cavité, d’une grotte.
Pectiniforme (adj). En forme de peigne. Se dit de certaines figurations animales extrêmement sim-
plifiées, généralement réduites à un simple trait horizontal (pour le corps), duquel partent
cinq traits verticaux vers le bas (pattes et queue) et un vers le haut (tête).
Péjoration (n. f.). Fait d’empirer et donc de devenir défavorable, en parlant du climat.
Phyllophage (adj.). Se dit d’un animal se nourrissant de feuilles, en délaissant les autres parties des
plantes.
Pie (adj. inv.). Voir rouge-pie.
Playa (n. f.). En hydrographie saharienne, zone d’épandage.
Psychopompe (adj.). Conducteur des âmes, en mythologie.

Redjem (n. m.). Mot arabe (rejem, rjem, ‫رج���م‬, pl. arjæm ‫ )ارج���ام‬désignant un signe formé de pierres
simplement empilées, généralement pour indiquer un lieu remarquable, par exemple une
guelta *. C’est un dérivé du verbe rajama (‫) َر َج َم‬, qui a le sens de « lapider ».
Reg (n. m.). Plaine caillouteuse, au Sahara.
Réitérat (n. m.). Pour une plante, résultat de la réitération, processus de régénération de type fractal dans
lequel les rejets d’un arbre sont comme autant d’autres plantes poussant sur les plus vieilles.
Richesse aréale (n. f.). En botanique, quantité d’espèces de plantes différentes croissant spontané-
ment sur une surface donnée.
Rouge-pie (adj. inv.). Se dit pour le bétail dont la robe est rouge et blanc, avec dominante du pre-
mier. Lorsque le blanc domine, on parle de « pie-rouge ».

Stéatopygie (n.f.). Présence d’un tissu adipeux très développé au niveau des fesses.
Stipagrostis pungens (n. f.). Graminée fréquente au Sahara.
Surbroutement (n. m.). Fait de brouter en dépassant la capacité de renouvellement des plantes.
375
Tamasheq (n. f.). Langue parlée par les Touaregs. C’est une variété de berbère, donc une langue index
afrasienne *. des termes
Tashalhit (n. f.). Variété de berbère. spécialisés
Thérophytes (n. m. pl.). Végétaux annuels persistant sous forme de graine.
Toponyme (n. m.). Nom de lieu.

Uræus (n. m.). Emblème porté sur le front par les pharaons, consistant en une représentation de
cobra dressé, portant parfois un disque solaire.

Verre libyque (n. m.). Beaucoup plus riche en silice que tous les autres verres naturels, le verre liby-
que serait une « impactite » due au choc thermique provoqué par le noyau d’une comète
ou par une météorite sur du sable ou du grès, il y a environ 29 millions d’années. Il ne se
trouve qu’en un seul endroit du globe, la Grande mer de sable, sur une superficie d’environ
30 par 50 km. Fulgence Fresnel, consul de France à Djeddah, rapporte qu’en traversant
cette région en 1850 à la recherche d’une piste entre Daklha et Kufra, un voyageur du nom
de Îajj Îussein signala l’existence de nombreux morceaux de verre, preuve selon lui du
passage de caravanes (Fresnel 1849-1850). En 1932, ce verre redécouvert par Patrick A. Clay-
ton, lors d’une expédition cartographique, fit l’objet des premières publications savantes.
Un congrès organisé à Bologne en 1996 mobilisa les scientifiques à son sujet. En 1998, des
recherches ont montré que le scarabée de l’un des pectoraux de Toutankhamon, considéré
jusqu’à cette époque comme de la calcédoine, était en réalité taillé dans du verre libyque.

Yardang (n.m.). Butte résiduelle de forme aérodynamique, découpée dans les sols dégagés par les
vents de sable.

Zoomorphe (n. m.). En forme d’animal.


Cultures et périodes

Les dates sont données d’après Midant-Reynes 2004 ; elles restent approximatives. Les noms de
­périodes sont ceux des sites archéologiques (Badari, Mérimdé, Nagada, el-Omari) ou régions
(Fayoum) où elles ont été d’abord identifiées.

Badarien. Culture du prédynastique ancien se développant de 4 500 à 3 800 avant J.‑C.


Fayoum. Culture du prédynastique ancien se développant de 5 400/5 300 à 4 400/4 300 avant J.‑C.
Groupe-a. Culture de Basse-Nubie située entre 3 700 et 2 900 avant J.‑C.
Groupe-c. Culture de Basse-Nubie située entre 2 300 et 1 500 avant J.‑C.
Mérimdé. Période du prédynastique moyen, s’étendant de 4 700 à 4 200/4 300 avant J.‑C. pour sa
phase 2 et suivantes (le calage chronologique de Mérimdé 1 est discuté).
Nagada i. Période du prédynastique moyen s’étendant de 3 800 à 3 650 avant J.‑C.
Nagada ii. Période du prédynastique tardif s’étendant de 3 650 à 3 200 avant J.‑C.
Nagada iii. Période du prédynastique tardif et de la ire dynastie, s’étendant de 3 200 à 2 800
avant J.‑C.
El-Omari. Culture du prédynastique ancien se développant de 4 700 à 4 300 avant J.‑C. environ.

Pharaons et personnages historiques

376 Cambyse. Roi des Perses et des Mèdes, qui régna deux ans sur l’Égypte à partir de 525 avant J.‑C. et

Chéops
dont l’armée s’égara en essayant de conquérir Siwa.
. Fils de Snéfrou et de la reine Hétepherès. Deuxième pharaon de la ive dynastie,
du Sahara qui régna de 2 538 à 2 516 avant J.‑C. environ et fit construire la Grande pyramide de Giza.
au Nil Rêdjédef est son fils.
Houy i . Notable ayant vécu sous le règne de Toutânkhamon. Il fut vice-roi de Nubie et sa tombe
er

est célèbre par ses représentations de la livraison du tribut nubien à Thèbes.


Nebounenef. Prêtre d’Osiris et Amon ayant vécu à Thèbes de 1 295 à 1 186 avant J.‑C. (xixe ­dynastie).
Ounas . Dernier pharaon de la ve dynastie, qui régna de 2 350 à 2 321 avant J.‑C.
Ouser. Oncle de Rekhmirê (voir ce nom).
Rêdjédef . Fils de Chéops, il installa son complexe funéraire à Abou Rawach. Son frère
Chéphren lui succéda.
Rekhmirê. Vizir qui vécut sous la xviiie dynastie, pendant la seconde partie du règne de Thoutmo-
sis iii (1 478 à 1 426 avant J.‑C., xviiie dynastie) et le début de celui d’Aménophis ii (1 426-
1 401 avant J.‑C.).
Sabou. Prêtre de Memphis, ayant vécu sous le règne d’Ounas (fin ve dynastie).

Divinités

Amon : , Ómn. Dieu d’abord secondaire, qui assimila les caractères de nombreuses autres
divinités (Rê, Min, Montou), il finit par être considéré comme « le roi des dieux ». Son
temple à Siwa, célèbre dans l’Antiquité pour les oracles qui y étaient rendus, fut visité par
Alexandre le Grand.
Ânouqet : , ¢nȱt. Déesse de la région d’Éléphantine (île de Séhel), associée à la chasse et
à la gazelle, responsable du retrait des eaux du Nil ; elle est fille (et parfois épouse) de
Khnoum *.
Anubis : , , Ónpw. Dieu funéraire psychopompe * représenté sous la forme d’un
canidé noir, ou d’un homme à tête de canidé.
Apis : , Îp. Taureau sacré, manifestation du dieu Ptah, lié au culte royal et à celui d’Osiris.
Apophis : , , Jpp, ¢”pp. Ophidien mythique gigantesque, ennemi du soleil et incarnant
les forces du chaos. Cherchant à arrêter la barque solaire, il est parfois représenté par une
tortue à l’époque ptolémaïque.
Hathor : , , Îw±t-Îr. Littéralement « demeure d’Horus », déesse du ciel et de la fertilité,
fille de Rê *, épouse d’Horus *, elle est aussi la déesse de l’amour, de la joie et de la beauté.
Elle fut représentée sous forme de vache, ou de femme à tête de vache.
Horus : , Îr. Dieu-roi (dont le pharaon est l’incarnation sur terre), fils d’Isis et d’Osiris, repré-
senté sous forme de faucon ou d’homme à tête de faucon. Seth * s’oppose à lui, mais finit
vaincu. Horus enfant, foulant les crocodiles, était connu des Grecs et des Romains sous
le nom d’Harpocrate (dérivé de l’égyptien Hor-pa-khered, « Horus l’enfant »). Le syncré-
tisme héliopolitain l’assimila à Rê *.
Khenty-imentyou : , ⁄nty-µmntyw. « Celui qui préside aux Occidentaux », c’est-à-dire
aux défunts (l’ouest est le domaine des morts). Dieu funéraire se manifestant sous la forme
d’un canidé noir, qui fut assimilé à Osiris, dieu des morts par excellence, et à Anubis.
Khnoum : , ∫nmw. Dieu potier, démiurge à forme ou tête de bélier. Il est le gardien de la
région de la Première cataracte et maître de la crue.
Min : , Mnw. Dieu de la fertilité, géniteur suprême assurant la puissance génésique de tous les
êtres, il est représenté comme un homme ithyphallique *. Il est le protecteur des pistes du
désert Oriental.
Nout : , Nw±t. Déesse du ciel, sœur et épouse de Geb (dieu de la terre) et mère d’Osiris, Isis, Seth
et Nephtys. Son corps, courbé en arc de cercle, représente la voûte céleste. Chaque soir, elle

Rê : ,
avale le soleil couchant Rê-Horus l’ancien *, pour le faire renaître, renouvelé, au matin.
, R¢. Dieu solaire et créateur qui bénéficia d’une faveur grandissante à partir de
l’Ancien Empire. Chaque jour, il traversait le ciel dans une barque, puis devait faire face à
377
de nombreux ennemis lors de sa traversée nocturne. indices
Reshep : , R‡p. Dieu belliqueux du désert, d’origine cananéenne, proche de Seth et dont le
front est généralement orné d’une tête de gazelle.
Satis (ou Satet) : , , St±t, SÚ±t. Déesse de la région d’Éléphantine (île de Séhel) liée à
la fertilité, protégeant la frontière méridionale du pays et la Première cataracte. Préposée à
l’inondation, elle s’oppose à Ânouqet.
Seth : , , St‡, Stß. Puissant dieu du chaos et du désert, fils de Nout *, symbolisant la stérilité.
Il fut représenté par divers animaux aquatiques (hippopotame, crocodile, tortue) ou du
désert (gazelle, antilopes), mais aussi par le porc, l’âne et par un animal indéterminé, res-
semblant à l’oryctérope.
Shed : , Ωd. Littéralement « le sauveur », initialement épithète d’Horus *, c’est un dieu person-
nifiant le salut et maître des animaux dangereux (scorpions, crocodiles…) qu’il combat de
son arc. Son front est orné d’une tête de gazelle.
Sokar : , , Zkr. Dieu chthonien et funéraire de la région de Memphis, garant des
transformations nocturnes du défunt, il fut identifié à Ptah et Osiris dans une entité triple
incarnant la création, les métamorphoses et la renaissance du défunt. Il est psychopompe,
guidant le mort dans une barque ornée de sa propre effigie à la proue.
Table des matières
Introduction. Le Sahara oriental et l’art rupestre2

Un désert riche de trésors oubliés 16


Le Sahara, « désert » en arabe 19
Le Sahara oriental, région déshéritée entre Libye et Égypte 21
Passeport pour la préhistoire, le désert extrême de Théodore Monod 23
« Rupestre », un mariage forcé avec la préhistoire 23
« Rupestre », un mariage naturel avec l’art 25

Almásy (András Zboray)30


Le désert et son legs de l’âge de la pierre (Ralph Bagnold)31

Des oasis au désert33

Premier signe des mains négatives : el-Obey∂34


Première rencontre : un animal omniprésent, la girafe 35
Une dune qui avance : l’Abº MuÌareq ; une grotte unique drapée de stalactites : Djara 36
Un message hiéroglyphique inattendu loin des oasis : Mery’s Rock 37
Une cache mystérieuse : la montagne de Chéops et de Rêdjédef 38
Le havre des jarres : Abº BallæÒ40

380 L’énigme d’un chemin vers l’inconnu : la piste d’Abº BallæÒ41

La grotte du Ouadi el-Obey∂48


du Sahara La grotte de Djara51
au Nil

Djebel el-¢Uweynæt : une île de pierre dans un océan de sable53

Une exploration en cours 54


Les Karkºrs Drîs et Ibrahîm57
L’abri princeps de Bº Hlêga 57
Les premières « Têtes Rondes » 59
Combats d’archers, danses, rites 65
Les pasteurs et leurs bêtes 66
Une scène de vêlage 67
Une girafe solitaire 69
Le sud du massif 70
Deux sources et leurs environs 70
Un avant-goût du Ouadi Sora ? 71
Le Ouadi Wȧ et ses environs 73
Le Karkºr Murr 79
Le Djebel Kisu 79
À l’est, du nouveau : le Karkºr e†-™alÌ 82
L’exploration continue… 98

La toponymie du Djebel el-¢Uweynæt107


Faune et flore actuelles109
Le problème des « Têtes Rondes »112
Nomades et semi-nomades du Sahara méridional : 
Toubous, Téda-Daza, Beri, Goranes et Zaghawa118
L’habitat des pasteurs123
Les pièges des chasseurs128
Conservation et préservation des sites134
Explorer l’inconnu (András Zboray)138

Le plateau du Gilf Kebîr, refuge du gibier, paradis des chasseurs141

Le Gilf Kebîr142
Le Gilf, barrière rocheuse captant la pluie 143
Le Ouadi Îamra : la vallée Rouge, acacias verts et buissons d’or 143
Une vallée parfois verdoyante 144
Des traces d’habitat 145
Des évocations de la chasse 146
Les girafes 149
Les chiens 152
Les mouflons 153
Les bovinés 153
Les autruches 154
Les antilopes 154
Des motifs superposés à des traces néolithiques 155
El-Qan†ara : un écrin pour un troupeau oublié 158
Un accès problématique 158

Les végétaux dans l’art rupestre160 381


table des
Le Ouadi Sora, joyau du Sahara oriental165 matières

Les grottes des Nageurs et des Archers 167


La grotte des Nageurs 167
La grotte des Archers 182
Les environs du Ouadi Sora 183
Des gravures variées, en majorité animales 184
Gravures et peintures, un mélange d’exception 188
Des peintures animales préservées 190
Des silhouettes humaines fantomatiques 192
Le nouveau site du Ouadi Sora : la grotte des Bêtes 193
Mains négatives, nageurs et « Bêtes » mythiques : éléments d’une triade ? 196
Des centaines de mains négatives 196
Les célèbres « nageurs » 198
Un troupeau de « Bêtes » mythiques 199
Un bestiaire peint et gravé 207
La foule des humains 216
Quelques-uns gravés 216
La plupart peints 217
Le jaune, la couleur des êtres d’exception 218
Le blanc, une couleur d’ornement 218
Le vert, une couleur dénaturée ? 218
La norme : les personnages à dominante ocre 219
Vêtements, ornements, coiffures 224
Plusieurs styles de danses 225
Archers, chasseurs et guerriers 225
Des disques lumineux 225
Mains négatives238
Les « nageurs » du Ouadi Sora243
Un concept galvaudé : le chamanisme246
Des mains mutilées ?247
Pourquoi faire des pieds et des mains ?249
Histoire d’une Bête252
Un signe solaire ?257

Du Sahara au Nil : essai d’interprétation261

Chronologie et culture267

La datation 268
Pléistocène et holocène 270
Paléolithique et néolithique 272
Une brève histoire du climat 273
De l’art de la taphonomie à la taphonomie de l’art 275
La question des styles 276
Chronologie locale et datations des œuvres 284

382 Encyclopédie animale291


du Sahara
au Nil Antilopes, oryx et addax 292
Autruche298
Bovinés, bœufs sauvages et domestiques 304
Chien et chasse à courre 314
Dromadaire321
Éléphant326
Gazelle et mouflon 329
Girafe : un double enseignement 330
Ovicaprinés : moutons et chèvres 335
Tortue : une découverte dans le Djebel el-¢Uweynæt342
Vaches et veaux, la production laitière 345

Bibliographie355

Annexes371

Glossaire372
Cultures et périodes 376
Pharaons et personnages historiques 376
Divinités376
7

études d’égyptologie
chaire de Civilisation pharaonique :
archéologie, philologie et histoire

De magnifiques photographies, un texte alerte et dense

emmènent le lecteur dans le monde fascinant du Sahara oriental,

aux confins de l’Égypte, de la Libye et du Soudan, au-delà

archéologie philologie histoire


des grandes barrières dunaires qui protègent l’un des berceaux

de la civilisation pharaonique. L’aventure est omniprésente :

par la magie des espaces, par l’évocation de leurs premiers

découvreurs, par la démarche même des auteurs. Elle se double

d’une réflexion savante sur cette culture des origines


Pauline de Flers, docteur en psychologie,
et ses résurgences dans la grande civilisation des bords du Nil. photographe, passionnée par l’art pictural
et la représentation humaine, attirée
De larges perspectives, très neuves, s’ouvrent sur les relations par la mer — et même par la Grande mer
de sable — a suivi, jusqu’au Wadi Sora,
de l’Afrique présaharienne avec les grands fleuves, jadis considérés les traces d’une nageuse révélée par Henri
Lhote.
comme source unique des civilisations qu’ils ont abritées.
Philippe de Flers, ingénieur et docteur
Ils ne sont, en fait, que des creusets, dans lesquels sont venues en sciences de gestion, chasseur d’images,
attiré par les déserts, du Sinaï au désert
se fondre de plus anciennes sociétés. Ces racines présahariennes Libyque en remontant le Wadi Hamammat,
fasciné par les écritures, co-lauréat du prix
profondes nous rapprochent des origines de l’Homme Nicéphore Niepce en 1985.

et mettent en lumière l’imaginaire de ces ultimes prédécesseurs Jean-Loïc Le Quellec, docteur en ethnologie,
anthropologie et préhistoire. Mythologue
des pharaons. et préhistorien, directeur de recherche
au Cnrs, président de l’Aars, vice-président
de la société de Mythologie française.
Spécialiste des arts rupestres de l’Afrique,
Cette édition numérique comprend l’intégralité de la publication il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages
et de 200 articles.
imprimée, augmentée d’une introduction de 36 pages de Jean-Loïc

Le Quellec, qui fait le point sur les découvertes survenues depuis

2005 et sur les débats scientifiques en cours. Cette introduction

comprend une biblibliographie actualisée.

éditions Soleb première édition 2005

5 rue Guy-de-la-Brosse diffusion Soleb

75005 Paris Isbn 2-9523726-2-4

www.soleb.com édition numérique

20 euros, version numérique [email protected] revue et augmentée 2012

+33 1 43 37 56 58 Isbn 978-2-918157-03-8

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