Analyse linéaire n°13 : « Le Dormeur du val »
Daté de 1970, « Le Dormeur du Val » est un sonnet en alexandrin d’Arthur Rimbaud qui fait partie des poèmes
recopiés par l’auteur dans le manuscrit des Cahiers de Douai. Ecrit à peine trois mois après la déclaration de
guerre de l’empereur Napoléon III au royaume de Prusse, il décrit un jeune soldat « étendu dans l’herbe ». Le
terme « val » fait que l’on s’attend à un poème bucolique, et le mot « dormeur » évoque une atmosphère de
calme et de sérénité. Cependant, au fur et à mesure de la lecture, on découvre qu’il n’en est rien.
En quoi ce sonnet bucolique et sensuel se révèle-t-il une dénonciation de la guerre ?
V. 1 à 8 : Un tableau sensuel
v. 9 à 14 : Une révélation progressive : l’envers du décor
C’est un trou de verdure où chante Le poème s’ouvre sur une description avec le présentatif « c’est »,
une rivière qui commence et clôt le premier quatrain, suivi du présent de
Accrochant follement aux herbes des l’indicatif. Le lecteur perçoit ainsi très bien la scène : le val est
haillons présenté comme un « trou », lumineux, éclairé par le soleil qui
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière, « Luit » - le verbe étant mis en valeur par le rejet au vers 4- mais
aussi coloré comme le montre le champ lexical de la couleur
Luit : c’est un petit val qui mousse de (« verdure », « argent », « cresson bleu »). C’est surtout le vert qui
rayons. domine, avec la « verdure » (v.1), le « cresson » (v.6) qui est
normalement plutôt vert, «le lit vert ». Cela donne une dimension
picturale à ce poème, presque comme un poème impressionniste.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue, Les rejets « Lui » et « D’argent » souligne la beauté et la brillance
Et la nuque baignant dans le frais cresson de la nature, lui donnant un aspect presque précieux. Le décor
bleu, semble scintillant. Dans ce 1er quatrain, le cadre décrit évoque donc
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la une sorte de paradis terrestre. Il s’agit d’un endroit isolé, idyllique
nue, où les sens sont agréablement stimulés (couleurs, rivière qui
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut. « chante »). Le champ lexical dominant est celui de la nature
« verdure », « rivière », « herbes », « soleil », montagne », « val ».
La nature rimbaldienne est aussi bien vivante et nourricière. La
description est ainsi marquée par plusieurs éléments vitaux : l’eau
avec la rivière, la mousse, le « soleil » et ses « rayons », la
« lumière ». Ces derniers semblent interagir : la rivière
« s’accroche » aux herbes, le soleil « Luit » sur la montagne. Cela
renforce l’idée d’une nature profuse. D’emblée, cette nature est
personnifiée avec la rivière qui « chante » et semble habillée de
« haillons » ou la montagne « fière Ce cadre bucolique rattache ce
poème à la poésie lyrique. Le sommeil du soldat renforce le
sentiment de sérénité champêtre, l’ « herbe » lui fait un « lit vert »
(métaphore).Cette harmonie est d’ailleurs soulignée par
l’assonance en [-è] : « tête » , « baignant », « cresson », « herbe »,
« vert », « lumière ». Le participe présent « baignant » donne
l’impression d’une gestuelle presque maternant à son égard. Les
éléments descriptifs associés à son corps renforcent son
innocence : il est sans protection, « tête nue » c-à-d sans casque
(v.5). La jeunesse du soldat est soulignée dès son apparition par la
postposition de l’adjectif au nom dans le GN « un soldat jeune ».
Sa bouche ouverte traduit son abandon, un peu comme les enfants
endormis. Cependant, cette même « bouche ouverte » associée à
la « pâleur » du soldat perturbe l’impression d’un tableau idyllique
et peuvent évoquer la mort. De plus, le rythme des vers est
déstabilisé par de constants enjambements (v.1-2) et rejets
(« D’argent » v.3, « Luit » v.4, « Dort » v.7) qui contribuent, en
déséquilibrant l’alexandrin, à perturber l’harmonie de ces deux
quatrains.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant Au début des tercets, le soldat semble protégé par la nature dans
comme une relation quasi fusionnelle. Le poète apostrophe la nature au
Sourirait un enfant malade, il fait un vers 11 pour l’enjoindre de prendre soin du soldat : « Nature, berce-
somme : le chaudement. » Si la présence du soldat blessé au milieu de la
Nature, berce-le chaudement : il a froid. nature est un topo de l’époque (pensons à Théophile Gautier dans
son « Salon de 1886 » ou à Leconte de Lisle dans « La Fontaine
aux lianes »), le soldat de Rimbaud se caractérise par sa jeunesse.
Les parfums ne font pas frissonner sa Il est présenté comme un « enfant » (v.10) à protéger. Le poème
narine ; effectue un « zoom » sur le corps du soldat. Mais, le poème insiste
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine tellement sur le sommeil du soldat avec le champ lexical du
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté sommeil (« Dort », « lit », « il dort », « il fait un somme », « berce-le)
droit que cela peut apparaitre comme l’indice d’un sommeil plus
profond : celui de la mort. Le verbe « Dort » est ainsi mis deux fois
en avant : une fois au rejet v.7 puis au v.9 où il est rejeté en fin de
phrase, au centre du vers, après une césure à l’hémistiche
soulignée par une virgule. Les indices instaurant progressivement
une ambiguïté et préparant la révélation du dernier vers deviennent
de plus en plus évidents dans les deux tercets : la comparaison
avec un « enfant malade » (v.10), l’antithèse entre « chaudement »
et le « froid » (v.11) qui l’affecte, son absence de sensation (avec la
négation grammaticale du v.12 qui donne à la phrase une
tournure catégorique, rompant avec l’atmosphère agréable du
début) assimilent le soldat à un corps faible, inerte, sans vie. On
apprend que les pieds du soldat sont dans « les glaïeuls », fleurs
traditionnellement associées au deuil. Sa couleur « pâle » le fait se
détacher de ce tableau vert. Rimbaud respecte la tradition de la
pointe (ou chute). En effet, le dernier vers constitue bien une pointe
dans la mesure où il révèle la vérité du le « Dormeur » décrit dans
le sonnet : il s’agit d’un soldat mort au combat. Cette révélation
finale, qui introduit la violence, le sang, la mort (bien que cette
dernière ne soit jamais directement évoquée) dans un poème
sensuel et bucolique est, de plus, mise en valeur par le contraste
avec le rejet (« Tranquille » v.14) qui constitue le début du vers et
donne une impression d’immobilisme mortuaire. L’adjectif souligne
l’impression de fixité. La pointe change le sens de ce qui précède et
impose une relecture du poème à la lumière de cette révélation.
Elle résout brutalement l’ambiguïté qui était présent dès le titre
(dans lequel on entend « dort » et « meurt »). La phrase est
formulée comme un simple constat, dénué de tout pathos. Le
rythme de cette dernière phrase (qui contient beaucoup de
monosyllabes) est frappant. Toute la dernière strophe repose sur
un procédé d’asyndète qui prépare côté percutant. La pointe
apporte aussi une dimension nouvelle au texte qui peut être lu
comme une dénonciation de la guerre. L’absurdité et l’horreur de la
guerre se traduisent dans le contraste violent entre la nature
idyllique, la jeunesse du soldat et la réalité crue de sa mort, qui fait
basculer le poème du « trou de verdure » initial aux « deux trous
rouges » qui le clôturent (la reprise du mot « trou » souligne cette
nécessité de relire le texte pour déceler la réelle portée du
message). Cela donne une réelle puissante au poème qui marque
l’esprit des lecteurs.
Ménageant ses effets, « Le Dormeur du val » est un sonnet qui, bien que légèrement irrégulier (rimes
croisées dans les quatrains), témoigne d’un certain classicisme par l’importance de sa pointe finale,
vers laquelle tend le poème tout entier. Cependant, sa composition picturale presque filmique qui
amène progressivement vers la figure du soldat le rend également moderne. Le dernier vers livre ainsi
la clé du poème, donnant à lire, derrière un tableau idyllique, l’envers du décor : l’horreur de la guerre
qui fauche des vies à peine commencées. L’anonymat du soldat l’érige en symbole universel de la
cruauté des conflits. Ce poème prend position contre la guerre franco-prussienne, très présente dans
les Ardennes où Rimbaud vit. Pacifiste, ce poème dénonce la guerre sans pour autant appeler à une
quelconque forme de résistance, se démarquant ainsi de la poésie engagée au sens strict du terme,
loin par exemple, de l’appel à la révolte que constituent Les Châtiments de Victor Hugo.