Je me réveille. Mais il n’y a rien. Rien dans mes oreilles. Rien dans ma poitrine.
Rien
autour de moi. Le silence est plus grand que l’infini. Il m’engloutit tout entier, me faisant
disparaitre dans un gouffre insondable. Je tends l’oreille, mais la terre, même la terre, ne souffle
plus. J’ai l’impression que le monde entier s’est arrêté, mais est-ce qu’une impression ? Tout me
semble figé. Le silence me serre, comme une main invisible qui m’empêche de respirer, j’essaye
de lui faire résister, en vain.
Je veux bouger, mais mon corps ne me répond plus. Je ne ressens plus la chaleur de ma
peau, je n’entends plus la musique rythmique de mon cœur. Il n’y a plus rien. Un vide. Un
silence bruyant qui hurle mon nom au fond de mes pensées. Mon esprit tourne, cherche sans
relâche. Mais que cherche-t-il ? Il n’y a plus rien. Plus rien à découvrir. Seulement ce silence,
plus lourd que l’univers entier qui me maintient prisonnier.
Je ferme mes yeux. Mais pourquoi faire ? Tout est déjà noir autour de moi, et la lumière
de ma conscience semble elle aussi avoir disparue, engloutie par le noir absolu. L’obscurité
quand a elle reste fidèle et omniprésente, elle m’observe, attendant que je comprenne. Je ne
sais pas si je suis encore un corps, ou si je suis devenu ce silence lui-même, une absence infinie
plus vaste que tous les océans.
Je n’entends plus mon souffle. Je n’entends plus rien. Pas un bruit, pas une respiration.
Je ne suis devenu qu’une ombre parmi les ombres, une particule sans nom suspendue dans un
silence éternel. Chaque seconde est un cri muet, un cri qui resonne dans le néant et qui se
transforme peu à peu à un hurlement qui me dévore vivant. Vivant ? Suis-je vraiment vivant ?
Que suis-je devenu ? Que vais-je devenir ? Où est-ce que je me trouve ?
Je commence à sentir une odeur étrange. Une odeur de terre humide qui m'envahit
comme un souvenir enfoui en moi. Elle m'étouffe, comme si la terre elle-même m'engloutissait,
me ramenant à ce dernier instant passé auprès de mon père, avant qu'il ne soit englouti par
cette même terre.
Et alors, je comprends enfin. Je comprends ce silence, je comprends ce vide. Je ne suis
pas simplement seul. Je suis mort. Comme mon père avant moi, je suis retourné à la terre. Cette
terre humide qui éteint peu à peu mon âme, c’est la mienne, d’où j’ai émergé et où je meurs.
J’entends enfin un bruit, un sifflement strident et presque agréable, qui se transforme
peu à peu en voix. Une voix méconnaissable, mais étrangement familière. Elle m'appelle,
comme un écho lointain qui s'approche lentement.
« Comment vont-ils ? »
De qui parle-t-elle ? De mes proches ? Sans doute.
Pauvres gens, je vous ai laissés seuls, perdus dans la dureté du monde. Si seulement vous saviez,
combien je vous aime... mais ai-je eu le temps de vous le dire assez ? Je ne pense pas.
Je sens vos larmes qui tombent au-dessus de ma tombe comme des gouttes d’eau qui
tombent sur le toit d’une maison pendant une soirée d’automne, je ressens vos pleurs et vos
sanglots qui m’emportent mon cœur dans un voyage de souvenirs. Je m’arrête sur les moindres
détails, le sourire, la voix de chacun de vous. Ces souvenirs me hantent, comme des ombres
suspendues dans l’air. Le son de vos rires, le parfum de vos cheveux et surtout la douceur de vos
gestes… tout me manque. Ces petites choses, celles que j’ai laissées partir sans y prêter la
moindre attention. Maintenant, elles sont tout ce qui me reste. Je me perds dans ces souvenirs,
mais un autre regret me serre la gorge.
Si seulement j’avais su, avant, que la vie n’était qu’une illusion, qu’un souffle de vent. Si
seulement j’avais compris, au lieu de perdre dans cette course effrénée, que chaque instant me
menait vers ce moment précis. Je revois ma naissance, je revois les larmes de mes parents en
m’accueillant dans leurs bras, et moi, ce petit garçon, perdu dans leurs regards, cherchant à
comprendre ce monde dont je fais désormais partie. Je revois mon existence, ma longue mais
courte existence. Une existence trompeuse, une lente descente vers l’inévitable. J’aurais aimé
comprendre cela plus tôt, comprendre que la vie n’était pas un cadeau, mais la simple illusion
du temps, un fil fragile suspendu dans le vent. J’aurais préféré n’être jamais né plutôt que de
vivre pour finir dans ce vide, ce silence inévitables.
La vie a-t-elle vraiment un sens ?
Je me suis longtemps posé cette question sans y trouver de réponse, et voilà que maintenant je
comprends enfin. La vie n’est qu’un chemin vers la fin, une longue valse entre la naissance et la
mort. Mais peut être que c’est dans cette même danse ou réside tout le sens de notre vie. Je
regrette profondément d’avoir existé et d’avoir pu vous infliger un tel sentiment, un sentiment
de tromperie et d’abandon…
La voix se transforma peu à peu en une lumière qui s’arrêta devant mon visage, me
regardant peut-être en pensant a comment j’ai pu finir ici. Je n’arrivais pas à détourner le
regard. Je ne pouvais plus penser à mes proches. Je ne pouvais plus penser qu’à une seule et
unique chose : ce que j'avais fait de ma vie. Je pensais à ceux que j'avais blessés, à ceux que
j'avais insultés, à ceux que j'avais haïs. Ai-je vraiment haï quelqu'un ? Oui. Moi
Je me déteste d'avoir laissé filer la vie qui m'était offerte, de ne pas avoir passé plus de temps
avec mes amis et ma famille, d'avoir négligé mes devoirs et d'avoir crié pour mes droits. Suis-je
heureux avec la vie que j’ai eue ? Sans doute. Si je pouvais revivre, ferais-je mieux ? Peut-être.
La lumière devenait de plus en plus intense. Elle me tira de ma torpeur. Elle me fit
revenir sur Terre. Que dis-je ? Sous terre. Puis, elle me guida dans un tunnel éternel. Ou je
passerai le restant de mon inexistence. Mais peut-être qu'en réalité, ce tunnel n'était que le
début d'un voyage vers la paix, vers ce que j'avais toujours cherché sans vraiment le savoir, une
lumière encore plus grande. La lumière promise…