Selon les propos de Pierre Brunel : Rimbaud est un « […] audacieux
explorateur du champ poétique, […] » (in Pierre Brunel, Arthur Rimbaud ou
l’éclatant désastre. Les classiques Vallon, champ Vallon, 2018, p. 10).
Rimbaud a seize ans lorsqu'il écrit les poèmes réunis dans les Cahiers de Douai. Il
est à la fois un adolescent en quête d’émancipation et déjà un poète. Dès les
années 1870-1871, alors même qu’il fugue de chez sa mère à
plusieurs reprises, il réfléchit à la poésie nouvelle qu’il veut créer.
La liberté semble, pour lui, le
corollaire de l'activité créatrice. À la fin d'Une saison en enfer, Arthur Rimbaud
écrira cette maxime devenue célèbre : « Il faut être absolument moderne. » Cette
expression sans concession est souvent évoquée pour qualifier la poésie avant-
gardiste du poète. C’est justement à la modernité de la poésie de Rimbaud que
Pierre Brunel nous invite à réfléchir lorsqu’il définit Rimbaud comme un
« audacieux explorateur du champ poétique ». Le terme d’ « explorateur » met en
avant la quête de renouveau. Quant au terme « audacieux », il souligne la liberté,
voire l’irrévrence, dont le jeune poète sait faire preuve. Nous nous demanderons
alors en quoi le recueil des Cahiers de Douai peut être considéré comme une
oeuvre d’émancipation créatrice.
Dans un premier temps, nous montrerons que le jeune poète s’affranchit de la
tradition poétique.
Dans un second temps, nous envisagerons comment s’exprime son goût
prononcé pour la liberté.
Enfin, nous verrons que Rimbaud, dans Les cahiers de Douai, pose les bases
d’une langue poétique nouvelle.
I) Bousculer la tradition poétique
1) Assouplir le vers
-Rimbaud conserve majoritairement l’alexandrin et la forme du sonnet dans le
recueil : 12 poèmes sur 22 sont des sonnets
-MAIS il joue à briser la régularité classique en multipliant les enjambements,
rejets ou contre-rejets signifiants
Ex 1 : « Au Cabaret-Vert » : Les multiples enjambements qui expriment l'aise du
poète à sa table
Ex 2 : Le rythme irrégulier, les enjambements et les rejets dans « Ma bohème »
qui a pourtant l’apparence d’un sonnet classique
“Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course / Des rimes.”
Ex 3 : « Le Dormeur du val » : 5 rejets et contre-rejets qui permettent de créer
l’ambiguïté du sens au fil du sonnet
Le rejet final sur lequel repose l’effet de chute : « Il dort dans le soleil, la main sur
sa poitrine / Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »
2) Jouer avec les thèmes et les topoï de la poésie traditionnelle
-Certains des poèmes du recueil sont marqués par d'évidentes influences
Ex 1 : « Le Forgeron » : poème épique, dans la lignée de ceux de Victor Hugo, tels
qu'on peut en lire dans La Légende des siècles par exemple
Ex 2 : « Soleil et chair » : évoque les mythes des époques primitives que de
nombreux auteurs romantiques ont traités avant Rimbaud (Hugo, Baudelaire,
notamment, les deux principaux modèles du jeune poète)
-MAIS Rimbaud renouvelle en même temps qu’il emprunte
Ex 3 : Dans l’expression du sentiment amoureux par exemple, topos par
excellence de la poésie classique
L’éveil du sentiment amoureux s’exprime dans certains poèmes comme :
« Première soirée » ou « Sensation »
Ces poèmes ne sont pas sans évoquer ceux d’Hugo, par exemple : « Elle était
déchaussée » (Les Contemplations)
MAIS, chez Rimbaud, une part de dérision vient souvent se mêler à ce topos
« Les réparties de Nina » : la chute triviale qui vient briser l’élan amoureux
(lyrisme grotesque) du jeune poète
Ce goût pour le jeu, les effets de discordance, se traduisent encore plus
nettement dans les poèmes parodiques du recueil.
3) L’art de la parodie et le goût de la provocation
L’exercice de la parodie traduit à la fois l’érudition du jeune Rimbaud et son goût
pour l’irrévérence
Ex 1 : “Roman” : jeu avec les genres et les codes, mélanges du roman et de la
poésie
Parodie à l’oeuvre dans l’expression de la rupture amoureuse et de l’indifférence
du poète, suggérée par la reprise finale du refrain “On n’est pas sérieux quand on
a dix-sept ans” + la diérèse sur l’adjectif “séri/eux”
Ex 2 : “Bal des pendus” : danse macabre satirique bien éloignée du modèle « La
Ballade des pendus » de Villon (1498)
Les condamnés sont devenus des « manchots aimables » et de « gais danseurs »
Loin d’inspirer effroi et pitié, ils suscitent un rire grinçant. Rimbaud en fait un
poème hérétique, voire sataniste
Ex 3 : “Vénus anadyomène” : point d’orgue du jeu parodique, qui manifeste le
goût de Rimbaud pour la provocation
Contre-blason d’une prostituée qui se clôt sur la rime, choquante : « Vénus-anus »
Si Rimbaud entend se démarquer de la tradition poétique, il revendique
également son goût pour la liberté.
II) Affirmer son goût pour la Liberté
1) L’art de la fugue : L’ “homme aux semelles de vent”
Certains poèmes, nourris des expériences de fugues, proposent un autoportrait du
poète vagabond
Ex 1 : « Ma Bohème » : célèbre la vie du vagabond, mal vêtu, mais heureux
“Mon auberge était à la Grande-Ourse. / Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-
frou”
Ex 2 : « Au Cabaret-Vert »
L’ouverture : « Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines / Aux cailloux des
chemins »
Scène de genre qui forme un diptyque avec “La Maline” : cadre de l’auberge et
présence de la serveuse
Ex 3 : « À la musique » : établit une comparaison entre le poète “voyou” et les
bourgeois “poussifs” dont l’apparence témoigne de leur richesse
Rimbaud se moque de leur fausse grandeur et de leur mesquinerie
Ce goût pour la liberté se traduit également par un violent rejet de la société dans
laquelle il vit.
2) La satire de la guerre
Ex 1 : Eloge de l’esprit républicain dans « Le Forgeron »
Derrière l’évocation de la Révolution, on lit un réquisitoire contre Napoléon III et la
monarchie du IInd Empire
Ex 2 : « L’éclatante victoire de Sarrebrück » fait la satire de l’empereur Napoléon
III que Rimbaud déteste, notamment en raison de la guerre franco-prussienne (cf
l’antiphrase du titre)
Ex 3 : Le poète ironise également sur le sort de l’empereur vaincu dans « Rage
des César »
« Car l’Empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie »
3) La satire de la religion
Ex 1 : « Le Mal » : sonnet qui mêle la satire de la guerre et celle de la religion
Fustigeant des dirigeants qui envoient des hommes à la guerre sans se soucier
d’eux, il rend l’Église complice de la volonté guerrière des États car elle y
trouverait la satisfaction de sa vénalité
Structure du sonnet : 2 sub circonstancielles de temps qui font attendre la
principale et la condamnation féroce de l’Eglise : “Il est un Dieu qui rit (…)”
Ex 2 : “Le châtiment de Tartufe” : témoigne d’une religion hypocrite qui rejette le
corps et oblige à refouler la sexualité
Portrait repoussant de ce Tartufe « Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée »
Ex 3 : Appel à une libération par rapport à la religion, qui doit passer par la
réconciliation avec la Nature, seule divinité véritable (cf “Le Mal”)
« Soleil et Chair » : retour sur l’histoire de l’humanité qui souligne combien
l’homme, à l’origine, écoutait avec sagesse la Nature protectrice et bienveillante
III) Créer une langue nouvelle
-Dans sa fameuse lettre du 15 mai 1871, adressée à Paul Demeny, Rimbaud
exprime sa conception du poète « Voyant » et lance cet appel : « Demandons au
poète du nouveau, idées et formes »
OU/ET
-Rimbaud poursuit la voie ouverte par l’un de ses auteurs de prédilection,
Baudelaire, qui dans son poème « Le voyage », écrivait :
« Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel,
qu’importe ? / Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau »
1) Promouvoir des sujets quotidiens, voire prosaïques
Ex 1 : « Au Cabaret-Vert » : un simple repas pour thème du poème, mention des
« tartines, beurre et jambon à moitié froid »
Ex 2 : La sensualité mise à l’honneur : « Roman », « Première soirée » : contre la
morale bourgeoise
Cf « l’ombre du faux-col effrayant de son père »
Ex 3 : “Le Buffet” : un objet du quotidien comme objet poétique
Un “fouillis de vieilles vieilleries”, mais qui, à l’instar du buffet de Baudelaire,
contient “bien des histoires”
2) La liberté langagière
Le poète désacralise le langage poétique par la langue ordinaire, et fait grincer le
haut langage poétique en employant volontiers des mots triviaux, qu'on aurait
longtemps jugés indignes d'apparaître dans des vers
Ex 1 : Interjections et onomatopées
« Oh ! là ! là ! Que d’amours splendides j’ai rêvées ! » : « Ma Bohème »
« Peuh ! Tartufe était nu du haut jusques en bas ! » : « Le châtiment de Tartufe »
Ex 2 : Lexique apoétique : rime « Vénus-anus »
Ex 3 : Une langue parfois grossière : « Le Forgeron »
« Le peuple n’est plus une putain », « Tes palsembleu bâtards » pour désigner les
nobles, « Merde à ces chiens-là ! » qui conclut la harangue du Forgeron
Les « culs en rond » des « Effarés »
-Echo avec la lettre du Voyant : « Maintenant, je m’encrapule le plus possible.
Pourquoi ? Je veux être poète et je travaille à me rendre Voyant ».
-Rappel aussi de la formule de Baudelaire : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait
de l’or » / Le « poète alchimiste »
3) Un art de vivre total
-Rimbaud n’a de cesse de revendiquer sa Liberté
Ex 1 : « Sensation », « Au Cabaret Vert » célèbrent le vagabondage de Rimbaud
dans la nature où il vit sans contrainte
-C’est cette Liberté qui permet la création : concomitance entre le vagabondage
ou la promenade et la création
Ex 2 : « Ma bohème » : mise en scène du poète “rimant au milieu des ombres
fantastiques”
-Le “Je” du poète qui se met en scène est multiple et complexe, témoignant de
son insaisissable Liberté
Ex 3 : Tour à tour en osmose avec la Nature (« Sensation »), satirique et
violemment
railleur (« À la musique », « Rages de Césars »), révolté (« Le Forgeron », « Morts
de Quatre-vingt- douze... »), ou encore mélancolique («Ophélie »)
Dans les Cahiers de Douai, recueil pourtant antérieur tant à la « Lettre du Voyant
» qu’aux fulgurances du Bateau ivre ou du sonnet des « Voyelles » », Rimbaud
amorce déjà un tournant poétique radical. S'appropriant et modernisant les «
idées et formes » de la poésie traditionnelle, ou même de son temps, il les décale,
les parodie et, au bout du compte, leur tourne le dos pour inventer sa propre
poésie, plus personnelle et plus libre. L'émancipation, tant par la forme que par le
contenu, des usages et normes poétiques, permet ainsi au poète de trouver sa
propre voie et de tracer sa propre route. Route qui sera d’ailleurs poursuivie par
les poètes symbolistes puis surréalistes.