Jean de La Bruyère (1645-1696) est un moraliste du XVIIe siècle, reconnu pour son œuvre Les Caractères
(1688). Inspiré des Caractères de Théophraste, il y dresse un portrait critique de la société sous Louis XIV
à travers des maximes et des portraits satiriques. Son écriture s’inscrit dans le classicisme, privilégiant la
clarté, la concision et l’universalité des observations sur la nature humaine. L’extrait étudié met en scène
Nicandre, un riche veuf cherchant à séduire Élise par l’étalage de sa fortune et de ses relations
prestigieuses. Cependant, son discours, centré sur lui-même et dénué d’intérêt pour son interlocutrice,
tourne à la caricature. Le texte se clôt sur un effet comique, avec l’arrivée soudaine d’un cavalier qui
anéantit les espoirs de Nicandre. Nous verrons comment La Bruyère construit la satire d’un personnage
ridicule à travers trois axes d’analyse : tout d’abord l’autoportrait narcissique de Nicandre, ensuite son
monologue déguisé en dialogue, et enfin la chute comique qui le discrédite totalement.
Développement
1. Un autoportrait narcissique et matérialiste
Dès le début du texte, Nicandre se livre à un monologue où il accumule les éléments mettant en valeur
sa richesse et son statut social. Tout d’abord, La Bruyère utilise une énumération détaillée des biens de
Nicandre pour souligner son obsession matérialiste : « des maisons qu’il a à la ville », « une terre qu’il a à
la campagne », « le revenu qu’elle lui rapporte », « la richesse et la propreté des meubles ». Cette
accumulation crée un effet de saturation qui reflète le discours monotone et intéressé du personnage.
Ensuite, l’auteur met en avant une vision utilitaire du mariage. Nicandre regrette que son épouse
défunte ne lui ait pas donné d’enfants, non par tristesse affective, mais pour des raisons purement
patrimoniales. L’expression « il a déjà dit qu’il regrette […] et il le répète » souligne son obsession pour la
transmission de ses biens, donnant l’image d’un homme calculateur.
Enfin, le rythme du texte est marqué par des phrases longues et structurées en propositions
juxtaposées. Ce choix syntaxique renforce l’impression d’un discours mécanique et dépourvu d’émotion.
Nicandre ne s’adresse pas vraiment à Élise, il se contemple lui-même à travers son récit.
Ainsi, dans cette première partie, La Bruyère dresse le portrait d’un homme enfermé dans son propre
discours. Son obsession pour la richesse et son manque de sensibilité font de lui un personnage ridicule
et déshumanisé.
2. Un faux dialogue et une fausse générosité
Dans un second temps, Nicandre tente de donner l’illusion d’un échange avec Élise. Cependant, son
discours demeure entièrement autocentré.
Tout d’abord, il insère une question rhétorique : « Ai-je tort ? Ai-je grand sujet de leur vouloir du bien ?
». Cependant, cette question n’appelle pas réellement de réponse. Il attend simplement une approbation
de son interlocutrice, ce qui montre son incapacité à considérer l’autre comme un véritable sujet.
Ensuite, il adopte une posture de victime en évoquant son entourage et ses héritiers avec une tournure
impersonnelle et généralisante : « Il raconte un fait qui prouve le mécontentement qu’il doit avoir de ses
plus proches ». Cette tournure permet à Nicandre de justifier ses plaintes sans jamais assumer
pleinement son égoïsme.
Enfin, Nicandre cherche à séduire Élise en flattant ceux qui l’entourent. La Bruyère souligne son
hypocrisie à travers une succession d’adjectifs et de participes présents : « insinuant, flatteur, officieux ».
Cette accumulation met en évidence un personnage manipulateur, cherchant à se donner une image
avantageuse.
🔹 Dans cette deuxième partie, La Bruyère révèle la fausse bienveillance de Nicandre. Son discours, sous
couvert d’échange, n’est qu’une mise en scène de son propre intérêt.
3. La double chute comique et la défaite de Nicandre
Le texte se conclut par un renversement de situation qui anéantit les prétentions de Nicandre.
Tout d’abord, La Bruyère introduit une première chute ironique avec la réaction d’Élise. Celle-ci refuse
implicitement d’épouser Nicandre en déclarant qu’elle n’a « pas le courage d’être riche ». L’emploi du
terme « courage » est particulièrement ironique : il laisse entendre que la richesse de Nicandre n’est pas
un avantage, mais une contrainte insupportable.
Ensuite, l’arrivée du cavalier marque un effet théâtral brutal. La présence de ce nouveau prétendant,
introduit par la phrase courte « On annonce, au moment qu'il parle, un cavalier », provoque un
basculement immédiat de la scène. Nicandre, qui monopolisait la parole, est subitement interrompu. Ce
procédé accentue son insignifiance et ridiculise son assurance.
Enfin, Nicandre quitte la scène sur une dernière réplique pathétique : « il va dire ailleurs qu’il veut se
remarier ». Cette réaction souligne son aveuglement et son incapacité à se remettre en question. Plutôt
que d’accepter son échec, il persiste dans son illusion, ce qui le rend encore plus risible aux yeux du
lecteur.
🔹 Dans cette dernière partie, La Bruyère accentue la moquerie envers Nicandre. L’humiliation finale du
personnage, soulignée par un effet théâtral et une ironie cinglante, transforme ce prétendant en un
personnage pathétique et grotesque.
Conclusion
Dans cet extrait de Les Caractères, La Bruyère propose une satire efficace d’un bourgeois prétentieux et
matérialiste. À travers un monologue narcissique, un dialogue factice et un retournement comique, il
met en évidence le ridicule d’un homme persuadé que l’argent et le statut social suffisent à séduire une
femme.
La construction du texte repose sur une syntaxe lourde et répétitive qui reflète l’ennui que Nicandre
inspire. L’ironie mordante de l’auteur, renforcée par l’effet de chute final, souligne l’échec total du
personnage. Plus largement, cette scène illustre la comédie sociale que dénonce La Bruyère : le monde
est un théâtre où chacun joue un rôle, mais certains, comme Nicandre, deviennent de véritables
caricatures d’eux-mêmes.