Gilbert Andrieu
L’amour Gilbert Andrieu
chez les dieux de l’Olympe
Si les dieux sont amoureux, ne jamais oublier qu’ils ne sont que le
produit des aèdes et que leurs amours sont celles des hommes prenant
une dimension surnaturelle. C’est donc en observant comment les
L’amour
dieux vivent leur passion, comment ils se comportent, que nous
pouvons imaginer ce que vivaient nos ancêtres au temps d’Homère
chez les dieux de l’Olympe
et d’Hésiode.
En regroupant les amours divines, l’auteur nous offre un
délassement agréable et instructif, car les amours entre divinités ne
sont que le reflet de nos préoccupations ordinaires, même si elles
se passent dans un autre monde. Comment ne pas prendre aussi cet
L’amour chez les dieux de l’Olympe
ensemble comme un enseignement ?
Professeur honoraire, Gilbert Andrieu utilise ses connaissances sur
la mythologie pour nous faire réfléchir sur nos problèmes existentiels.
L’amour devient ici le miroir de nos propres relations que le temps n’a pas
véritablement changé.
Illustration de couverture : huile sur toile de Sarandis Karavousis (1935-2011)
24,50 €
ISBN : 978-2-343-14032-2
Gilbert Andrieu
L’amour Gilbert Andrieu
chez les dieux de l’Olympe
Si les dieux sont amoureux, ne jamais oublier qu’ils ne sont que le
produit des aèdes et que leurs amours sont celles des hommes prenant
une dimension surnaturelle. C’est donc en observant comment les
L’amour
dieux vivent leur passion, comment ils se comportent, que nous
pouvons imaginer ce que vivaient nos ancêtres au temps d’Homère
chez les dieux de l’Olympe
et d’Hésiode.
En regroupant les amours divines, l’auteur nous offre un
délassement agréable et instructif, car les amours entre divinités ne
sont que le reflet de nos préoccupations ordinaires, même si elles
se passent dans un autre monde. Comment ne pas prendre aussi cet
L’amour chez les dieux de l’Olympe
ensemble comme un enseignement ?
Professeur honoraire, Gilbert Andrieu utilise ses connaissances sur
la mythologie pour nous faire réfléchir sur nos problèmes existentiels.
L’amour devient ici le miroir de nos propres relations que le temps n’a pas
véritablement changé.
Illustration de couverture : huile sur toile de Sarandis Karavousis (1935-2011)
24,50 €
ISBN : 978-2-343-14032-2
L'amour chez les dieux
de l'Olympe
Gilbert ANDRIEU
L'amour chez les dieux
de l'Olympe
Du même auteur
Aux éditions Actio
L’homme et la force. 1988.
L’éducation physique au XXe siècle. 1990.
Enjeux et débats en E.P. 1992.
À propos des finalités de l’éducation physique et sportive. 1994.
La gymnastique au XIXe siècle. 1997.
Du sport aristocratique au sport démocratique. 2002.
Aux Presses Universitaires de Bordeaux
Force et beauté. Histoire de l’esthétique en éducation physique aux
19e et 20e siècles. 1992.
Aux éditions L’HARMATTAN
Les Jeux Olympiques un mythe moderne. 2004.
Sport et spiritualité. 2009.
Sport et conquête de soi. 2009.
L’enseignement caché de la mythologie. 2012.
Au-delà des mots. 2012.
Les demi-dieux. 2013.
Au-delà de la pensée 2013.
Œdipe sans complexe 2013.
Le choix d’Ulysse : mortel ou immortel ? 2013.
À la rencontre de Dionysos. 2014.
Être, paraître, disparaître. 2014.
La preuve par Zeus. 2014.
Jason le guérisseur au service d’Héra. 2014.
Pour comprendre la Théogonie d’Hésiode 2014.
Héra reine du ciel. Suivi d’un essai sur le divin 2014.
Héphaïstos, le dieu boiteux 2015.
Perséphone reine des Enfers. Suivi d’un essai sur la mort. 2015.
Hermès pasteur de vie. 2016.
Apollon l’Hyperboréen. 2016.
Les deux Aphrodites. 2016.
Les jeux athlétiques en Grèce. Prémices, excellence, démesure.2016.
Arès, le dieu mal aimé.2017.
© L’HARMATTAN, 2018
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
[Link]
ISBN : 978-2-343-14032-2
EAN : 9782343140322
PROLOGUE
Comme bien d’autres, j’ai commencé par me dire que
les légendes antiques, la mythologie dans son ensemble,
n’étaient que des fables pour enfants, des récits totalement
imaginaires, inventés par des poètes qui les récitaient en
s’accompagnant d’une lyre. Lorsque nous nous laissons
emporter par les aventures extraordinaires des divinités, ou des
héros qui sont souvent des demi-dieux, nous acceptons d’être
dominés par le merveilleux qui nous fait oublier les réalités de
notre monde moderne. Nous montons facilement jusqu’au Ciel
où nous finissons par croire que nous rencontrons chaque
personnage. À partir de leur caractère propre, de leur
physionomie, des filiations suggérées, enfin tout ce qui fait
d’eux des êtres familiers, nous pouvons comprendre leurs actes
à partir de nos propres façons de penser. Hésiode fut le premier
à fixer par écrit les principaux détails de cette grande famille.
Depuis la publication de la Théogonie1, nous avons retenu une
genèse des dieux que le poète avouait lui-même tenir des Muses
de l’Hélicon, montagne sur laquelle il faisait paître son petit
troupeau d’agneaux. Ce sont elles qui lui auraient enseigné ce
chant particulier et nous pourrions dire, aujourd’hui,
qu’Hésiode nous a livré, en vers, une sorte de révélation divine,
une sorte de secret que nous pouvons partager avec lui.
1
HÉSIODE Théogonie. La naissance des dieux. Traduit du grec par
Annie Bonnafé. Précédé d’un essai de Jean-Pierre Vernant. Paris,
Rivages poche/Petite Bibliothèque, 1993.
5
Toutefois, puisque nous sommes tributaires de
l’écriture, il convient de signaler que durant plus de mille ans,
avant l’ère chrétienne, les légendes ont été reformulées et n’ont
pas toujours signifié la même chose. Chaque auteur, à partir de
son vécu, de son époque bien entendu, de la nature de son
enseignement n’a pas toujours présenté chaque dieu ou demi-
dieu avec les mêmes symboles. Il faut donc éviter de s’enfermer
dans une interprétation qui voudrait être hors du temps et se doit
de faire référence à des écrits qu’il influence fortement.
Comment pourrions-nous réfuter la mémoire des
Muses ? Et pourquoi le faudrait-il ? Grâce à ces divinités qui
sont le fruit de neuf nuits d’amour entre Zeus et Mnémosyné,
une fille d’Ouranos et de Gaia personnifiant le souvenir du
passé, nous ne connaîtrions rien de ce monde enchanté que le
poète a voulu faire revivre pour nous. Bien entendu, Hésiode
n’est pas dupe, mais il veut donner une plus grande valeur à ses
vers en les plaçant sous l’autorité des dieux.
Longtemps avant la fin du VIIIe siècle avant notre ère,
le temps n’a cessé de couler sous les ponts que l’homme
construisait entre l’invisible et le visible. Les Muses n’ont fait
que raconter à Hésiode ce qu’il avait envie de savoir sur un
monde inconnu qui le hantait certainement. À son cœur pur,
elles ont transmis des vérités que son imagination ne pouvait
trouver seule et, comme il voulait nous aider à comprendre le
présent à partir du passé, elles lui ont appris à distinguer chaque
membre de cette population mystérieuse. Elles lui ont même
confié les relations qui existaient entre chacun de ses membres.
Avec la poésie d’Hésiode, nous pénétrons dans un monde qui se
trouve à la frontière du réel et de l’irréel, un monde que nos
scientifiques ne semblent pas souhaiter connaître.
Aujourd’hui, il est facile de montrer que la raison,
même balbutiante, ne peut pas accepter pareille existence et de
dénigrer l’ensemble des précisions qui nous sont données,
parfois avec de nombreux détails. Pure invention, pure fantaisie,
rien de très sérieux et d’utile pour comprendre ce que nous
vivons quotidiennement ! Alors nous lisons la mythologie pour
6
nous distraire. Et pourtant ! Sommes-nous uniquement, comme
les scientifiques voudraient nous le faire croire, des êtres
pensants, capables de connaître le monde seulement par
l’intermédiaire d’expériences de plus en plus sophistiquées ?
Ou bien serions-nous des êtres imaginés par un Dieu souverain
qui aurait fait naître le monde et ses habitants en un temps fort
lointain ? Il m’arrive de penser que nous ne sommes ni l’un ni
l’autre et que notre idéalisme et notre souci de vérité objective
nous trompent. Sans nous attarder sur les travaux de G. Jung,
nous pouvons penser qu’entre Dieu et la science, il y a place
pour une autre explication.
Tout ce que j’ai rassemblé ici peut servir à dépasser des
idées qui font de l’homme une simple machine ou un être doté
d’une sagesse divine.
Réfléchissez !
Ou bien les dieux n’ont jamais existé si ce n’est dans
l’esprit des poètes, ou bien ils ont existé sous une forme telle
qu’ils sont devenus invisibles à notre façon de penser. Ce n’est
pas parce qu’ils ne sont pas comme nous qu’ils n’ont pas de
réalité et si j’utilise le présent c’est parce qu’ils existent
certainement encore, j’en suis persuadé. La confusion que Zeus
a voulu faire disparaître est toujours d’actualité. Alors, pourquoi
ne pas s’attarder sur leurs comportements qui ressemblent
souvent aux nôtres ? Faut-il imaginer que nous leur prêtons nos
raisonnements, nos sensations, nos intentions, nos
préoccupations, l’ensemble de nos affects ou bien que ce sont
eux qui, sans nous le dire bien entendu, guident nos pas à
longueur de journée, aussi bien dans notre vie ordinaire que
dans nos amours les plus surprenantes ? Sommes-nous si
certains d’agir selon notre âme ou notre conscience, librement,
volontairement, de façon responsable ? Ne serions-nous pas
guidés, sans nous en rendre compte, loin de certains actes qui
peuvent parfois apparaître comme répréhensibles,
inacceptables, horribles, dévalorisants à l’extrême, des actes qui
nous rappelleraient que nous avons été des êtres monstrueux
avant de devenir des individus policés par l’éducation ?
Depuis que les philosophes s’efforcent de comprendre
ce qui se cache derrière l’art de penser, nous avons oublié que
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nous pouvions être différents de ce que nous sommes
aujourd’hui, ou de ce que nous croyons être à l’aide de mots et
de conventions. La nature humaine n’a pas toujours été ce que
nous en savons et nous ne méditons pas sur la vie et la mort
comme le faisaient nos ancêtres. Alors ! N’avons-nous pas été
ces dieux dont les poètes nous brossent les épopées, les
querelles, les amours, les combats, les jalousies, les efforts pour
prendre le pouvoir à la fois sur les autres et sur eux-mêmes ?
Lorsqu’Hésiode les fait revivre devant nos yeux, n’a-t-il pas le
privilège de voir encore ce que ses contemporains ne voyaient
déjà plus ? Nous illusionne-t-il à l’aide d’un théâtre d’ombres ?
Pourquoi Platon lui-même éprouve-t-il le besoin de comparer
l’homme à une marionnette des siècles après ?
En réalité, Hésiode est un poète comme il y en eut de
nombreux avant lui et qui, à sa façon, cherche à nous instruire
en faisant revivre un passé que notre temps linéaire ne saurait
maîtriser. Il nous le fait comprendre dans sa présentation et
nous demande de considérer au moins trois grandes périodes.
Pour commencer, le moment où tout était plongé dans
l’obscurité totale, la Nuit2 originelle, ensuite celui où le Ciel et
la Terre sont séparés par l’acte barbare de Cronos, le plus jeune
fils de Gaia et d’Ouranos. La lumière du Soleil vient alors
dissiper les frayeurs de la Nuit. Enfin, une troisième période :
celle que nous vivons et à laquelle appartient le poète prend
racine dans les deux premières. Tout ce qui suit, se situe, dans
la seconde période et précède donc celle que nous connaissons
mieux puisqu’elle est tout simplement la nôtre. Elle nous est
décrite par les poètes qui assurent la transition entre un
passé encore perceptible pour des esprits éclairés et l’actuel
dans lequel nous sommes de plus en plus enfermés sans pouvoir
prétendre que nous le connaissons mieux !
Toutefois, afin de comprendre cette période
intermédiaire, il faut prendre le recul que nos savants les plus
modernes tentent de nous montrer sans grand succès. Je
2
L’usage des majuscules s’explique essentiellement par le fait que,
dans les légendes, le jour, la nuit et tant d’autres éléments de notre
monde sont des divinités.
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voudrais simplifier le plus possible ce que furent les origines de
la vie et des amours divins afin que vous puissiez appréhender
chaque histoire comme un simple témoignage. Toutefois, je ne
pourrai pas m’interdire de souligner ce que les images ne disent
pas toujours, mais suggèrent fortement.
À l’origine de la genèse du monde se trouvent des
rencontres amoureuses dont le sens, parfois simplement voilé,
met en lumière la dimension politique d’un moment privilégié.
Faire l’amour est une chose, mais le pourquoi peut parfois
surprendre et nous allons voir que le grand responsable de la
« bonne entente », pour reprendre une expression d’Hésiode,
reste Zeus, autrement dit l’idée qu’il personnifie, à moins que
ce ne soit purement et simplement le phallus dont il ne faudrait
pas oublier la dimension symbolique. D’ailleurs le problème se
pose dès le début de la genèse, Gaia, la Terre, ne peut peupler le
monde de dieux sans se donner un partenaire doté d’un phallus.
Ouranos est donc son fils et son amant, aucun mariage n’a été
évoqué, ni aucun divorce !
Tant que la Nuit régnait en maître sur le monde, rien
n’était observable et tout n’était que forme en devenir. Pour que
le monde divin qui nous précédait puisse être appréhendé, il
fallait que la lumière l’envahisse, qu’elle montre tout
simplement ce qui se passait entre dieux et déesses, mais aussi
entre mortels et immortels, car les divinités ne faisaient pas
l’amour qu’entre elles seules. Or, nous le découvrons tout au
long des légendes, rares sont les amours que le Soleil peut
éclairer de sa lumière dispensatrice de vérité. L’amour se fait
ordinairement la Nuit et lorsqu’il arrive que le désir conduise à
une « bonne entente » dans la journée, tout est fait pour qu’un
voile soit délicatement placé au-dessus des amants afin qu’ils ne
subissent pas la curiosité de l’astre. Nous n’avons pas changé
d’habitude et il est toujours interdit de montrer l’acte d’amour,
il faut le cacher ! La nudité dérange, la rencontre amoureuse
plus encore. Désormais, ce n’est plus le regard du Soleil qui est
en question, mais le regard de l’autre !
9
Je voudrais ajouter que le changement met en scène la
lumière du Soleil, mais cette lumière, qui deviendra le guide
vers l’intelligible, s’oppose à la Nuit. De façon similaire, le Jour
s’oppose à la Nuit et l’intelligence s’oppose à l’intuition, au
rêve qui surgit dans le sommeil. Les légendes nous font
comprendre que penser à l’aide de la raison n’a rien à voir avec
une pensée originelle plus en rapport avec la matière et
totalement indépendante de notre bon vouloir.
Si donc les amours divins sont invisibles, comment les
poètes ont-ils pu nous les raconter, parfois nourris de nombreux
détails ?
Je vous laisse choisir la réponse qui vous semblera la
plus acceptable à partir de deux propositions. Ou bien les
poètes, qui étaient alors des êtres doués d’une vision
particulière et qui pouvaient s’évader du quotidien pour
observer le passé, étaient capables de se situer au milieu des
dieux, de se confondre avec eux, de vivre comme eux, d’aimer
comme eux, de voir la Nuit comme en plein Jour, ou bien les
poètes, dotés d’une intelligence hors norme, étaient capables
d’imaginer ce que vivaient les divinités sans avoir besoin de les
observer.
On peut aussi penser, mais cela remettrait certainement
en question nombre de nos certitudes, que les dieux étaient nos
ancêtres. Nous ne serions que leurs descendants, enfermés dans
le temps que nous ne contrôlerions plus et qui donnerait à notre
existence des limites que nos aînés ne connaissaient pas. Nous
serions les descendants directs des divinités, ce qui expliquerait
nombre de similitudes entre leurs façons de vivre et les nôtres.
Dans la Nuit originelle, les premiers dieux immortels
n’étaient pas encore confrontés au temps. C’est Cronos, en
castrant son père, qui fit naître le temps en même temps qu’une
première race d’hommes. Ce faisant, Cronos avait engendré une
confusion entre les mortels et les immortels.
Je crois surtout qu’une autre explication l’emporte sur
toutes celles que nous pourrions chercher. Nous connaissons
tous l’alternance du Jour et de la Nuit et plus particulièrement
celle de la raison et du rêve. Le Jour, nous méditons sur nos
10
préoccupations existentielles, la Nuit nous nous abandonnons
au repos et notre pensée ne fonctionne plus de la même façon.
Nous vivons intensément des aventures diverses et multiples
que nous refusons, ordinairement, de regarder avec le sérieux
qu’elles mériteraient. Je laisse à chacun la possibilité de
retrouver des exemples, ils sont certainement nombreux.
Mais, avons-nous pensé un seul instant que nous
vivions la Nuit ce que la lumière du Jour nous interdisait de
prendre en considération ? Nous sommes apparemment
immobiles et nous voyageons sans effort vers des contrées
lointaines et inconnues, nous rencontrons des individus que
nous ne connaissions pas jusqu’alors, nous agissons parfois
dans des conditions surprenantes et surtout incroyables ! Tout
est étrangement nouveau dans nos rêves et pourtant c’est bien
nous qui rêvons ! Nos rêves sont à la fois subjectifs et objectifs
et c’est certainement ce mélange des genres qui nous dérange le
plus.
La lumière du Jour et notre façon de regarder tout ce
qui nous environne ne seraient-elles pas le fruit de cette clarté
qui, simultanément, cacherait ce que nous ne percevons
involontairement du monde que dans nos rêves ? Faut-il avoir
les yeux ouverts et l’éclairer pour le connaître ? Ne serions-
nous pas capables de l’appréhender en fermant les yeux,
autrement bien entendu ? L’espace et le temps ne prendraient-
ils pas de nouvelles dimensions dans nos rêves ? Nous avons
pris l’habitude d’agir à partir de ce que nous pouvions contrôler
à l’aide de nos organes des sens. Leur sommeil apparent ne peut
que laisser remonter à la surface de notre vie des chimères, des
fantasmes, des inquiétudes refoulées momentanément dans un
inconscient qui nous aveugle autant que nos certitudes si l’on en
croit les psychologues. Bien entendu, nous en sommes
persuadés depuis que la psychologie a fait l’effort de tout nous
expliquer ! Nous croyons marcher dans la lumière en rejetant
dans l’ombre, qui s’épaissit de jour en jour, tout ce qui nous
dérange et que nous refusons d’observer sérieusement. Nous
nous comportons comme Cronos qui, après avoir castré son
père Ouranos, jette derrière lui, par-dessus son épaule, des
testicules encore capables d’enfanter. D’ailleurs, ce qu’il jette
tombera dans la mer pour donner naissance à une Aphrodite
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qu’Hésiode ne semble pas connaître, à moins qu’il ne refuse de
la prendre en compte !
Nous sommes les produits de nos recherches savantes et
nous n’acceptons pas facilement de ne plus dépendre de notre
volonté.
L’homme n’est-il que ce qu’il croit être en vertu de
multiples preuves ?
Les dieux que nous font découvrir les légendes, ne
seraient-ils que des inventions pour nous distraire, ou mieux
encore nous éduquer ? Les légendes ne seraient-elles pas un
enseignement particulier ? Les divinités sont-elles si différentes
de nous ? Si ce n’est qu’ils sont immortels, les dieux ne vivent-
ils pas de multiples affects semblables aux nôtres, ne font-ils
pas la guerre, ne voyagent-ils pas, ne chantent-ils pas en
s’accompagnant avec une lyre ? Les poètes qui les ont
rencontrés pendant leur sommeil ou dans leurs rêves n’ont-ils
pas choisi de les honorer comme nous honorons nos parents,
nos ancêtres, tous ceux qui nous impressionnent par leur
sagesse, leur grandeur d’âme, leur liberté ?
Ne faudrait-il pas remettre en question, au moins
partiellement, l’emprise de la raison devant chaque détail de
leur vie ? D’ailleurs, les poètes ne nous préviennent-ils pas ?
Lorsqu’ils nous parlent de Zeus, le monarque divin, ne le
représentent-ils pas comme le champion de la ruse, champion
qui ne connaît de rivalité que dans la personne de sa propre fille
Athéna ? Tout au long de sa vie, Zeus passe son temps à ruser
que ce soit pour prendre le pouvoir à son père Cronos, que ce
soit pour éviter le piège que représenterait Métis, sa première
épouse ! C’est bien lors de cette association entre divinités que
Zeus montre sa supériorité en avalant Métis qui personnifie
pour sa part la prudence. La ruse avale la prudence ! Nous
avons là une précision apportée par les aèdes qui signifie que la
prudence ne suffit pas pour dominer l’avenir, pour éviter ce que
sa Grand-Mère Gaia lui fait savoir et peut advenir, autrement dit
la perte de son pouvoir sur le monde ! J’y reviendrai en parlant
de ce monarque, mais retenons aussi que la fille, qu’il mettra
seul au monde, Métis étant alors au fond de son ventre, sera
12
comme lui une personnification de la ruse. Homère n’hésite pas
à nous la montrer comme la plus rusée des déesses et des dieux
réunis3. La ruse qui domine notre existence ne serait-elle pas la
force qui, depuis l’origine de notre espèce, tient la prudence
prisonnière au plus profond de nous-mêmes, pendant le Jour ou
difficilement pendant la Nuit lorsque notre vigilance s’endort ?
Même dans nos rêves, la prudence n’est pas de mise. Les rêves
se déroulent sans que nous puissions en contrôler la plus petite
partie. Agréables ou désagréables, ils s’imposent à nous. Nous
avons cru qu’il était possible d’imaginer des liens entre le rêve
et la réalité, mais nous l’avons fait à partir d’un réel qui nous
hante et nous avons contenu le rêve dans un rôle secondaire, un
rôle de témoin qu’il ne saurait avoir que dans un esprit
scientifiquement borné.
Comment ne pas appeler à la barre de l’accusation, dans
ce procès de la raison, l’extase qui ressemble à nos rêves et se
traduit par une expérience de vie totalement délivrée de notre
volonté, de notre conscience qui, comme Zeus, veut tout
diriger ? Cette fois, ce n’est pas la Nuit qui nous en libère, mais
une information soudaine et invisible qui capte notre attention
et nous ravit au point d’être toujours là pour nos proches et
ailleurs pour nous-mêmes ! Tout se passe alors comme si une
obscurité particulière nous enveloppait pour nous permettre de
jouir d’une autre lumière, une lumière qui ne fait pas d’ombre et
ne connaît ni dehors ni dedans, ni devant ni derrière, ni haut ni
bas, ni avant ni après ! Pour comprendre l’extase, il faut la
vivre. Il faut connaître un présent qui s’étire soudainement et
nous situe dans un monde inconnu, nous délivre d’une
pesanteur qui faisait de nous des êtres rampants et nous fait
découvrir le monde de l’instant. Il faut passer derrière le miroir
qui jusqu’ici ne nous renvoyait que l’image que nous nous
efforcions de voir.
Les dieux de l’Olympe ne sont-ils pas, tout simplement,
les personnages d’une manifestation décrite par les aèdes qui les
3
HOMÈRE Odyssée. Préface de Paul Claudel. Traduction de Victor
Bérard, Introduction et notes de Jean Bérard. Paris, Gallimard, 1955.
13
auraient rencontrés dans leurs rêves ou pendant des extases, de
nuit comme de jour ?
Resterait à comprendre pourquoi les poètes antiques ont
préféré soutenir le Jour par rapport à la Nuit, les dieux qui
pensent plutôt que les dieux qui agissent sans penser et se
comportent comme des monstres, car l’incompréhensible est
toujours monstrueux. Il n’est pas possible, en effet, de faire
abstraction d’un tel choix. Les Olympiens sont d’abord des
dieux qui pensent, ou du moins le font comme Zeus, moins bien
que lui toutefois, alors que les dieux anciens se contentaient
d’être puissants, dangereusement efficaces. Pour simplifier, il y
aurait les dieux de la Nuit, les enfants de Gaia et d’Ouranos, et
les dieux du Jour, les enfants de Cronos et de Rhéa. Là où tout
se complique, c’est dans le passage des uns aux autres, Cronos
et Rhéa sont des dieux de la Nuit et donnent naissance aux
dieux du Jour ! Cronos, le plus jeune des enfants de la Nuit met
un terme à la puissance fécondante de son père en le castrant et
en séparant définitivement la Terre et le Ciel, en permettant au
Soleil, lui aussi un fils des dieux de la Nuit, de briller et
d’éclairer le monde. Comment oublier qu’Héméra, le Jour, soit
la fille de la Nuit et d’Érèbe, un dieu représentant les Ténèbres
infernales ?
Ce que nous oublions de considérer, très souvent, c’est
que l’immortalité était plongée dans la Nuit alors que,
désormais, elle va se retrouver isolée dans le Ciel, l’invisible,
tandis que son contraire va s’imposer sur Terre. Ce que les
aèdes antiques ont découvert avant de le comprendre
intellectuellement, c’est qu’ils étaient mortels. Mais ils étaient
aussi immortels dès lors qu’ils échappaient au temps, tel que
Cronos l’avait fait naître en séparant la Terre du Ciel, et
pouvaient rejoindre les immortels pour vivre comme eux.
Comment ne pas percevoir cette découverte dans l’explication
qu’ils en donnent aussi bien pour Cronos que pour Zeus
lorsqu’ils ont peur de perdre le pouvoir qu’ils ont obtenu par la
ruse. Tous les deux avalent le danger qui pèse sur eux, Cronos
ses propres enfants, Zeus l’épouse qui en serait l’origine. En
faisant revenir le présent au plus profond de leurs entrailles,
14
n’espéraient-ils pas contrôler le futur ? De cette inquiétude ou
de cette attitude est née la volonté de refouler tout ce qui
pourrait remettre en question nos ambitions de domination,
notre façon d’être, notre insistance à placer la matière sous
l’autorité de l’esprit.
Les aèdes qui ont inventé les légendes pour nous
éduquer, ou nous imposer leur point de vue sont à l’origine de
notre vision du monde et de nos façons de l’appréhender.
Toutefois, nous avons perdu en grande partie leur façon
d’envisager le passé. En développant de plus en plus l’art de
penser la vie, nous avons oublié que nous pouvions en avoir une
lecture différente, moins rationnelle et plus poétique, plus
intuitive. L’homme est devenu prisonnier de son cerveau en
quelque sorte ! Il cache de mieux en mieux ce qui pourrait lui
faire comprendre qu’il n’est pas seulement ce qu’il veut être.
Pour compliquer sa vie il a cru bon de choisir, de privilégier
l’idée et non l’acte, de penser la vie plutôt que de la vivre, au
lieu d’associer les deux façons de connaître le monde et de
progresser en utilisant aussi bien son intelligence discriminante
que son intuition.
L’acte existerait-il s’il n’était pas porté par une
intention, un projet, une estimation préalable ?
Si nous suivons les aèdes dans les traductions de leurs
rêves, nous voyons clairement que tout commence avec la
castration d’Ouranos. Avant, tout n’était qu’unité, après tout
devient dualité. Avant, le Jour et la Nuit ne s’opposaient pas, ne
cachaient pas un tout capable de se reproduire à l’infini de
façon uniforme, Ouranos était la copie parfaite de Gaia et leurs
enfants ne différaient pas d’eux, même si les aèdes leur donnent
des noms différents. Ils n’étaient pas asexués, mais il n’y avait
entre eux aucun désir d’union puisque la désunion n’existait pas
encore. Il faut attendre la castration d’Ouranos, la séparation de
la Terre et du Ciel pour que naisse une attirance, un désir
d’accouplement, un désir d’autant plus grand que la séparation
résulte d’un abus de pouvoir. Nous pouvons en déduire qu’à
l’origine, dans la Nuit, les deux sexes étaient présents sans avoir
besoin de se rencontrer puisqu’ils étaient naturellement unis au
15
sein de la matière qui n’était pas encore manifestée sous forme
divine. Comme le dit Jean Pierre Vernant, les dieux n’existaient
pas hors du monde à ce moment-là et ce qui fait la qualité de
l’esprit grec c’est qu’ils seront toujours du monde, ce que notre
intelligence n’a pas encore perçu.
Sans aller très loin dans l’analyse, disons que l’Éros que
nous connaissons davantage sous le nom de Cupidon, ce petit
garçon espiègle qui lance des flèches pour s’amuser à nos
dépens, est le fruit amer de la castration plus que le fils des
amours entre Arès et Aphrodite. L’Éros, né de Chaos, n’avait
pas besoin de provoquer une quelconque rencontre amoureuse,
il se contentait de maintenir la cohésion entre tous les éléments
contenus originellement dans la Terre, autrement dit Gaia. C’est
parce que les deux sexes ont été isolés et placés à la lumière du
Jour qu’ils ont découvert le besoin de s’unir pour se reproduire,
qu’ils ont découvert la difficulté de survivre sans se rencontrer,
se désirer, s’unir, se confondre, sans revenir à l’origine en
procréant. Lorsque nous parlons de petite mort pour décrire le
bonheur de la jouissance en fin de rencontre amoureuse, il
faudrait se souvenir de cette blessure contre laquelle nous
n’apportons qu’une réparation momentanée, intense, mais
tellement éphémère ! Dans l’acte d’aimer, tout ce qui relève du
désir ne fait que nous ramener à l’origine de la vie et nous
avons rarement le temps de vivre un tel instant qui nous fait
connaître une vérité que notre intelligence refuse de prendre en
compte.
Aimer n’est pas associer deux parties opposées, c’est
oublier la séparation, retrouver l’unité perdue, revenir dans la
grotte dont Platon nous demande de sortir ! Je serais tenté
d’ajouter que l’éternel retour est porté par le besoin d’aimer !
La castration est à l’origine de l’amour !
Cela peut sembler incompréhensible et pourtant. Il faut
que Cronos castre son père pour que, désormais, les deux sexes
se cherchent et s’unissent. Tant que la Terre et le Ciel ne
faisaient qu’un, ils pouvaient procréer le plus naturellement du
monde, je dirai sans en éprouver le désir, comme par jeu ou par
distraction. Le désir a remplacé cet amour qui correspondait à
16
une union invisible. La légende, en effet, dit que Cronos castra
son père lorsqu’il vint s’unir à sa mère ! Mais, comment a-t-il
pu piéger son père de la sorte puisque la Nuit interdisait
l’analyse des faits ? Cela dit, il faut bien voir que les aèdes ont
éprouvé des difficultés à concevoir un amour sans rapport entre
un mâle et une femelle. N’ont-ils pas imaginé, alors que Gaia
avait donné au monde son visage définitif avec la création d’un
double doté d’un phallus ? La Terre aurait engendré seule
Ouranos, le Ciel, et ils seraient restés unis dans l’obscurité
grâce à Éros, sorti lui aussi du Chaos. Hésiode n’arrive pas à
faire la part des choses et place le fils d’Aphrodite à la place de
cet amour total et originel. Gardons à l’esprit que la castration
nous montre un avant et un après qui sont totalement différents.
Les amours des dieux, comme ceux des hommes se
situent après la castration.
Il y a bien longtemps que nous ne faisons plus attention
au moment où nous nous accouplons, ou nous recherchons cette
unité que la castration de Cronos a détruite. L’amour ne semble
plus associé à la Nuit, du moins à l’obscurité et nous ne pensons
plus à cette dimension symbolique. N’oublions pas que le
Soleil, qui voit tout, est en quelque sorte la divinité qui
renseigne Zeus sur tout ce qui se passe dans son royaume. S’il
est le dispensateur de la lumière, il est aussi un témoin et, dans
le contexte ordonné par Zeus, l’amour est devenu un acte évalué
en bien ou en mal. Certes, il reste le fruit d’un élan, d’un besoin
naturel, mais il trouve sa place dans un monde où la raison
règne en maître. Si Zeus envoie Pandore séduire Épiméthée
pour contrebalancer le vol du feu par son frère Prométhée, c’est
pour éviter que les hommes ne pensent pas trop fortement à
cheminer vers l’Olympe. S’accoupler pour Zeus, et pour les
aèdes qui inventent sa stratégie, c’est se comporter en mortel.
Notons bien que nous continuons à penser que faire l’amour et
monter au Ciel sont deux actes opposés. L’amour qui conduit au
Ciel n’est pas l’amour qui permet d’avoir des enfants en
s’accompagnant d’un plaisir qui n’a rien de spirituel. Pourquoi
les aèdes ont-ils opposé ces deux formes d’amour ? Pourquoi
ont-ils opposé le Jour et la Nuit et situé l’amour la Nuit plus que
le Jour ? Je répondrai simplement que l’un se voit l’autre reste
17
invisible. Le mythe de Psyché pourrait illustrer cette différence.
En voulant voir son amoureux, Psyché le fait fuir parce que
l’amour divin ne peut être regardé comme on regarde son amant
avant de s’unir d’amour mortel. Nous trouverions de nombreux
exemples de cette dualité.
Ce qui saute aux yeux, en lisant les légendes, c’est que
la castration entraîne aussi une guerre de pouvoir. Il n’est pas
possible de dire qu’Ouranos exerçait un pouvoir quelconque sur
Gaia, qui était sa mère d’une certaine façon puisqu’elle l’avait
engendré seule, par contre Cronos va exercer un réel pouvoir et
tout entreprendre pour dominer cette dualité qu’il a fait naître
afin d’en contrôler la béance. Il est le premier dieu à prendre le
pouvoir et à faire la guerre à tout ce qui pourrait le contraindre.
Ce faisant, il fait naître une relation qui n’existait pas entre
mâles et femelles, une relation qui fait apparaître conjointement
un rapport conflictuel avec ses propres conséquences.
L’enchaînement des prises de pouvoir trouve son origine dans
la mise en évidence de deux sexes distincts. C’est Cronos qui
instaure l’accouplement ordinaire qu’Hésiode ne qualifie pas
toujours de « bonne entente ». Rhéa est sa sœur, elle est aussi
son double comme pouvaient l’être Gaia et Ouranos. La seule
différence désormais est qu’ils doivent s’unir pour avoir des
enfants, qu’ils se voient et se cachent pour procréer. On dira
qu’ils ont des enfants, jamais comment ils les font naître, ou
alors symboliquement !
Ne faut-il pas retenir que la première prise de pouvoir
correspond à un besoin d’unir ce qui est séparé et que, dans ce
besoin, se trouve aussi l’idée de perte de pouvoir ? Le fait de
scinder clairement le tout en deux conduit à deux attitudes
diamétralement opposées : rechercher le pouvoir et craindre de
le perdre. Or cet enchaînement se trouve, pour la légende,
associé au passage d’un matriarcat à un patriarcat, de Gaia à
Cronos, de la Terre au Ciel, de l’amour à la guerre !
Il devient facile de comprendre que les aèdes aient pu
parler de deux Éros.
Le premier, sortant de Chaos, n’était qu’une force de
cohésion et maintenait le monde et les premiers dieux dans leur
18
état unitaire. La matière, manifestée par Gaia, se retrouvait dans
tous les premiers dieux dont nous pouvons dire qu’ils étaient
des duplications, de la même façon que les montagnes, les
vallées, les fleuves et les rivières que feront naître Océan, son
premier fils et Téthys. L’acte de Cronos met fin à cette
cohésion. Nous comprenons mieux alors qu’Hésiode puisse
faire intervenir un autre Éros, qui sera le fils d’Aphrodite et
d’Arès, un dieu qui enlève toute sagesse et domine la matière.
Ce deuxième Éros est désormais indispensable et c’est lui qui
va permettre au monde de survivre et même de prospérer. En
réalité, il devient indispensable parce que l’unité a volé en
éclats !
Comment ne pas s’apercevoir immédiatement que
l’amour se trouve associé à la guerre ? Arès, fils de Zeus et
d’Héra, personnifie pour les aèdes le dieu de la guerre, tandis
qu’Aphrodite, fille de Zeus et de Dioné, personnifie non pas
l’amour vulgaire, selon l’expression de Platon, mais l’amour
union, l’amour rapprochement de ce qui a été désuni, un amour
qui pourrait bien symboliser un effort pour revenir aux origines
de la vie, un retour à une unité immortelle. Disons qu’Hésiode
ne respecte pas une chronologie qui nous serait plus agréable et
qu’il fait naître le fils avant la mère, mais peut-être a-t-il perçu
l’urgence d’une telle présence au milieu des divinités qui vont
devoir s’aimer autrement, disons de préférence la Nuit, le Jour
étant réservé aux combats.
La confrontation avec la guerre peut surprendre, mais
n’oublions pas que Zeus a voulu établir une distinction entre les
dieux et les hommes. C’est au moment où il imagine la
quatrième race hésiodique que Zeus invente ce que Jean Pierre
Vernant appelle la « mort jeune », la « mort glorieuse » pour
séparer les mortels encore dominés par la monstruosité et ceux
qui entreprennent de devenir immortels. Les guerres que Zeus
mène contre les premiers dieux, nés la Nuit, des dieux
monstrueux, car sans esprit, sont le symbole de la lutte que les
hommes devront vivre pour devenir immortels. Nous
découvrons alors les rôles respectifs d’Arès et d’Aphrodite.
Arès est cette force originelle qui conduira l’homme à se battre
19
pour devenir immortel, Aphrodite sera la force, tout aussi
originelle, qui le conduira à préférer la matière, à chercher
l’immortalité autrement, en mettant au monde des enfants. Mais
Aphrodite est plus que Pandore ! Elle perpétue l’amour de sa
grand-mère, comme Déméter, comme Rhéa.
Ne faudrait-il pas s’attarder sur le fait que l’amour se
fait essentiellement la Nuit ? Qu’il s’agisse d’immortels ou de
mortels, l’amour, du moins le rapprochement, l’acte qui doit
conduire à la reproduction est un acte contraire à la raison qui
reste dominée symboliquement par la lumière du Jour. L’acte
d’amour est lié à la Nuit parce qu’il est contraire à la division
telle que Cronos l’a fait naître en faisant apparaître le Jour. Or
le Jour, le Soleil, qui voit tout, éclaire le monde ! Pour illustrer
cette vision de l’acte, on peut reprendre le mythe d’Apulée qui
parle de Psyché. En le dégageant d’une influence chrétienne,
nous voyons tout ce que le symbole de la lampe qui éclaire
Éros, l’époux de Psyché, nous fait comprendre en ce qui
concerne l’avant et l’après-castration. Psyché, sous l’influence
de ses sœurs jalouses veut voir Éros et l’éclaire, mais Éros
s’enfuit, car il ne peut pas être vu. Nous retrouvons les deux
Éros, celui qui ne se voit pas et précède la castration, celui qui
se voit et ne peut être que Cupidon. Ici, Cupidon ne représente
rien d’autre que notre volonté de tout voir, de tout expliquer, de
tout contrôler. Il cache mal notre volonté de pouvoir, origine de
toutes nos faiblesses et de nos angoisses existentielles. Nous
pourrions dire ici que les amants s’aiment parce qu’ils se
voient !
L’amour que peut voir Psyché n’est pas l’amour divin
qui a fui comme il l’avait fait savoir préalablement. Faut-il
ajouter que c’est l’amour divin qui aime Psyché alors que
Psyché aime l’amour mortel. C’est bien parce que Psyché
s’endort que l’amour divin peut la retrouver et l’enlever !
La mythologie, dans son ensemble, nous apporte
d’autres explications. Lorsqu’Hésiode parle du sacrifice de
Méconé, voulu par Zeus, devenu monarque à la place de
Cronos, il parle aussi de Prométhée, l’ami des hommes, qui
devait être châtié pour avoir voulu le tromper. Or le châtiment
20
voulu par le roi du Ciel consistait à enchaîner son cousin au
sommet d’une montagne, lui interdisant d’y accéder, et à lui
faire dévorer son foie par un aigle. Or, ce foi, lieu de
l’immortalité du Titan, se régénérait chaque nuit, non parce que
le supplice devait être cruel, mais parce que la nuit n’était pas
contrôlée par la ruse de Zeus. La Nuit est siège de l’immortalité,
le Jour celui de la souffrance et de la mort. L’amour, comme
l’immortalité, est en rapport avec la Nuit, avec ce qui ne se voit
pas, la guerre pour le pouvoir est en rapport avec le Jour. Zeus
maîtrise le Jour, mais il ne peut pas maîtriser la Nuit
directement issue de Chaos. Comment ne pas retenir dans cette
opposition entre l’obscurité et la lumière, celle que nous avons
oubliée entre le Ciel et la Terre, les dieux et les hommes ?
Si nous voulions une autre confirmation de cette façon
de faire l’amour et la guerre, il suffirait de relire l’Iliade
d’Homère4 et plus particulièrement le moment où Héra se sert
d’Aphrodite pour détourner l’attention de son époux en lui
faisant faire l’amour en plein jour. Pour respecter la coutume,
ils seront alors cachés du Soleil par un nuage d’or !
Nos efforts pour dominer la matière nous ont
progressivement éloignés de tout ce qui touche à la Nuit, à
l’invisible, et pour ne pas confondre nos diverses connaissances
nous l’avons définitivement séparée du Jour. Nous avons même
imaginé l’inconscient qui pourrait remplacer la Nuit s’il n’était
pas contraint par les limites que lui impose notre raison.
Personnellement, je préfère penser que les légendes ne sont pas
des souvenirs engloutis dans l’inconscient qu’une absence de
contrôle de la raison permettrait de retrouver dans la pleine
lumière de notre conscience. Non, les légendes ne sont pas des
révélations non plus ! Elles ne sortent pas du labyrinthe comme
Thésée après qu’il eut tué le Minotaure. Elles sont la description
poétique de ce que nous vivons lorsque nous ne sommes pas
éveillés, lorsque nous ne scrutons pas le monde avec nos deux
yeux comme Ulysse. Si je prends ce héros pour appuyer ma
4
HOMÈRE Iliade. Préface de Pierre Vidal-Naquet. Traduction de
Paul Mazon. Paris, Gallimard, 1975.
21
conviction, c’est parce que l’observation de sa vie, de son retour
vers Ithaque surtout, laisse penser qu’il a choisi le Jour,
volontairement, en monarque rusé qu’il était et qu’il a refusé de
connaître ce que son regard de guerrier ne voulait pas voir. Il a
peut-être crevé l’œil de Polyphème, il a surtout détourné son
regard du monde divin, comme le lui demandait la déesse Ino et
choisi de rester l’homme qu’il était5.
Les poètes, à leur façon, nous le font comprendre très
souvent, mais nous pouvons retenir le mythe de Tirésias. Il était
un homme comme nous, un observateur de la nature et ne
pouvait pas s’interdire d’agir selon ses pulsions profondes. Un
jour qu’il marchait dans la campagne, il vit deux serpents qui
étaient en train de s’accoupler. L’idée lui vint de les séparer et il
devint une femme. Un peu plus tard, se promenant toujours, il
vit deux autres serpents enlacés et redevint un homme en les
séparant une nouvelle fois. Zeus, que le Soleil informait
régulièrement de tout ce qui se passait sur Terre connaissait
l’aventure de Tirésias. Aussi, un jour où il se disputait avec
Héra pour savoir qui de l’homme ou de la femme éprouvait le
plus grand plaisir en faisant l’amour, il eut l’idée de demander à
Tirésias son avis puisqu’il avait été successivement l’un et
l’autre. Tirésias aurait alors répondu que si l’on divisait la
jouissance en dix parties, l’homme en aurait une et la femme les
neuf autres. Voyant que Tirésias connaissait son secret, Héra
l’aveugla. Pour compenser la colère d’Héra, Zeus lui aurait
alors donné le don de la prophétie. En fait, ils agissaient de
concert et leur comportement envers Tirésias montre seulement
que l’on ne peut connaître les vérités divines que de Nuit, en
aveugle ! Les légendes nous parlent souvent d’aveuglement, de
cécité, et nous savons que les aèdes étaient souvent aveugles,
comme Homère.
Comment ne pas revenir à la vie d’Œdipe et surtout sa
fin, lorsqu’après s’être crevé les yeux et avoir marché jusqu’à
Colone, il voit le chemin qui le conduit au sein de la terre6 ?
5
ANDRIEU G. Le choix d’Ulysse ; mortel ou immortel ? Paris
L’Harmattan, 2013.
6
ANDRIEU G. Œdipe sans complexe. Paris, L’Harmattan, 2013.
22
N’est-il pas merveilleux de voir qu’Œdipe a perdu l’usage des
ses yeux, en les crevant lui-même, qu’il est conduit pas sa fille
pendant son exil sous la lumière du jour et qu’il voit son
chemin, au moment de la mort, autrement dit en revenant dans
la nuit originelle ?
Le Jour, la lumière, est bien ce qui correspond à une
étude raisonnée du monde, la Nuit à une vision immédiate,
spontanée de ce que notre raison ne sait pas observer !
L’homme, qu’il le veuille ou non, porte en lui ces deux
regards sur la vie.
Ce qu’il observe le Jour, il ne peut l’observer la Nuit et
inversement. Les deux serpents de Tirésias, comme les deux
serpents du caducée d’Hermès, symbolisent à la fois les forces
les plus primitives de la vie, les forces chtoniennes si l’on veut,
et c’est bien en tant qu’homme doué de raison que Tirésias les
sépare. C’est lui qui crée la désunion par deux fois, qui sépare
volontairement homme et femme à partir d’une décision de sa
part alors qu’il porte en lui les deux sexes. Or, si
raisonnablement il ne peut connaître que deux vies distinctes,
en perdant la vue qui accompagne la raison, il peut accéder à
une autre connaissance, divine cette fois, antérieure à toute
analyse, à toute séparation. C’est ainsi qu’il peut connaître la
vie des dieux.
Les légendes sont nombreuses pour nous rappeler cette
distinction qui nous apparaît aujourd’hui comme fondamentale.
Nous verrons plus loin le cas d’Hermaphrodite. L’union de la
nymphe et du jeune homme signifie le retour à l’état originel
par l’intermédiaire d’une fusion qui supprime la dualité entre
l’objet admiré et l’admirateur. Hermaphrodite nous fait
comprendre que cette fusion n’a que faire de la différence
sexuelle de même que la force d’union qui peut les rapprocher.
Elle a lieu dans un autre monde, un monde totalement
indépendant de la raison, de la conscience, de la volonté.
Hermaphrodite n’analyse pas cette beauté sublime, il la subit en
s’y abandonnant.
23
Alors, devant tant d’ingéniosité de la part des aèdes, il
faut être lucide, au moins attentif. Les amours des dieux
peuvent se lire sur deux plans de conscience, mais ils n’en
changent pas de nature pour autant. C’est nous qui pouvons les
interpréter selon que nous nous situons sur l’un ou sur l’autre de
ces deux plans. Ou bien nous lisons leurs aventures comme si
nous cherchions à en capter les moindres détails, comme si nous
voulions nous mettre à la place des personnages et, dans ce cas
nous faisons travailler notre cerveau gauche, celui avec lequel
nous observons quotidiennement le monde et nos semblables.
Nous cherchons à les regarder en train de faire l’amour ! Nous
pourrions alors parler d’érotisme !
Ou bien nous comprenons que les récits suggèrent des
états d’âme qui ne peuvent se ressentir que si nous entrons
directement en relation avec chaque acteur mis en scène. Les
mots sont alors des voiles pudiques qui cachent des sentiments
ou des intentions qui ne se perçoivent que si nous les pénétrons,
les expérimentons dans notre propre entité, non plus avec notre
cerveau gauche, mais notre cerveau droit, celui de l’intuition…
le célèbre Pavlov aurait dit le cerveau de l’artiste. Il nous arrive
de passer de l’un à l’autre spontanément, mais il est possible de
contrôler nos lectures et de laisser le cerveau droit cheminer
dans la légende sans lui imposer la contrainte d’un décryptage
savant. Dans ce dernier cas, c’est le symbole qui nous conduit
au plus profond de chaque aventure. Nous sommes en route
vers la transcendance !
Pour illustrer le rapport que les Grecs avaient avec leur
monde et avec les dieux, il suffit de se pencher sur la sculpture,
du moins ses œuvres majeures. Les sculpteurs grecs n’ont pas
cherché à représenter la réalité, ce qu’ils voyaient avec leurs
deux yeux. Ils ont travaillé la matière à partir de ce qu’ils
ressentaient avec l’intelligence du cœur, ils ont atteint le
sublime parce qu’ils le voyaient, parce qu’ils voyaient ce qu’il y
avait de divin dans chaque parcelle de vie. Le sublime dans l’art
n’est pas le fruit d’une quelconque analyse. Il ne peut être copié
et chacun de nous peut le percevoir à sa façon sans pouvoir
totalement le décrire.
24
Ne serait-il pas possible d’envisager une autre
explication qui, je vous l’accorde, peut surprendre ? Nous avons
lentement donné de l’importance à la pensée, mais les aèdes
sont les premiers à lui accorder une supériorité qui n’a cessé de
croître. La pensée existerait-elle sans la matière qui est à
l’origine de la manifestation de toutes les formes vivantes ? En
cherchant de plus en plus finement ce qui se cache dans la
matière, nous avons fini par y situer des forces que nous avons
traduites en équations. Les mathématiques sont une invention
humaine louable, j’en conviens, mais elles sont le fruit de notre
réflexion et ce sont nos cellules nerveuses qui leur ont donné
naissance. Elles sont un merveilleux moyen, et ne seront jamais
une fin. Alors que nous marchons avec nos jambes, saisissons
avec nos bras, nous pensons avec nos cellules nerveuses et elles
sont d’abord de la matière. Nous avons donné une explication
de la vie et de la mort, mais la vie et la mort sont d’abord et
fondamentalement en rapport avec la matière, avant de l’être
avec nos idées. Ce n’est pas parce que nous cherchons une
formulation acceptable pour parler de la vie ou de la mort que la
vie et la mort existent !
Les dieux de l’Olympe sont surtout des images, des
produits de la pensée de nos ancêtres, autrement dit des
explications plus ou moins détaillées de ce qu’ils vivaient et
voulaient comprendre. Ils se permettaient de traduire en vers ce
qu’ils s’efforçaient d’expliquer. Les dieux n’existent peut-être
pas en soi, mais ils sont partout dès lors qu’ils représentent des
détails de l’existence, des choix de vie, des détails importants et
inexplicables, des détails que l’homme perçoit au plus profond
de lui-même avant même d’en prendre conscience. Ils ne sont
pas que des noms ou des mots, ils sont des réalités matérielles
que l’homme a personnifiées pour mieux les observer, les
prendre en considération, envisager des possibilités d’échange.
Plus ces réalités restaient incompréhensibles, plus elles avaient
de l’importance et nous pouvons comprendre que nos ancêtres
aient imaginé une sorte d’hiérarchie, de monarchie pour mieux
les appréhender. Zeus, l’idée, fut mis au sommet de la pyramide
de ces détails naturels parce qu’il représentait pour eux ce qu’il
y avait de plus important. Il était plus facile de parler de Zeus
25
que de l’art de penser, mais toutes les images inventées par nos
poètes ou les prêtres d’un autre temps n’avaient d’autre raison
d’être que de faciliter ou de vulgariser des connaissances
difficilement partageables.
Alors ! Pourquoi n’accepterions-nous pas les amours
divins comme étant des relations imagées entre ces détails de la
nature ? Si nos poètes les ont présentés comme des relations
entre des dieux, nous comprenons bien que les philosophes
aient pu les traduire davantage sous forme d’idées, les
scientifiques sous forme de résultats d’expériences. En étudiant
les amours divines, nous ne faisons donc que retrouver, sous
forme poétique ou symbolique, des unions matérielles qu’il
serait possible de décrire dans un langage plus conventionnel. Il
serait aussi certainement possible de traduire plus objectivement
les poésies d’Homère, mais ce serait mettre en évidence la
pauvreté de nos conventions culturelles. Les poésies d’Homère
nous ouvrent le champ de l’imaginaire qui est sans bornes et
chacun de nous peut sentir, et pas seulement comprendre, ce
qu’il advient d’Hector lorsqu’il est contraint de faire face à
Achille. Chaque image donnée par le poète fourmille de détails
que nous percevons spontanément, au plus profond de nous-
mêmes, sans qu’il soit nécessaire de les préciser. Or chacun
d’eux met en branle nos cellules sans que notre volonté
intervienne, sans que nous prenions le temps de comprendre
pourquoi.
En restant sur le plan poétique des amours divines, nous
captons ce que les Grecs anciens découvraient dans la nature,
dans la vie de tous les jours, devant la mort aussi. Les aèdes
antiques n’ont pas formulé de théories psychologiques, mais ils
nous ont permis d’explorer, aujourd’hui encore, le psychisme
de leurs contemporains avec une finesse inimaginable. Certes,
tout n’est pas dit comme nous aurions tendance à le faire
aujourd’hui. L’objectif n’était pas de réveiller chez leurs
auditeurs un désir quelconque à l’aide d’images suggestives,
mais d’éveiller chez des êtres mortels un amour capable de les
transporter loin du quotidien. L’amour imaginé par les aèdes
pour leurs semblables devait permettre de comprendre que tout
26
n’était pas étroitement lié à la reproduction de l’espèce, ni
même à un simple plaisir sexuel. Ils ont envisagé tous les
amours possibles et n’ont fait que les distribuer aux différents
dieux. Toutefois, il est permis d’ajouter qu’ils ne l’ont pas fait
au hasard. Leur attribution doit avoir une signification.
L’étude des amours divines ne pouvait que nous
imposer des redites, il fallait éviter des croisements légendaires
qui auraient alourdi une vision d’ensemble. Il était préférable de
ne retenir que ce qui pouvait être isolé, même si, au passage, il
devenait nécessaire d’attribuer à l’une ou l’autre des divinités
étudiées un amour qui ne pouvait exister qu’en tenant compte
de leur rencontre. Les aèdes ne sont pas allés jusqu’à nous
montrer comment chaque divinité pouvait apprécier de tels
moments. Là comme ailleurs, ils ont voulu faire réfléchir leurs
auditeurs, les instruire et leur montrer que l’amour n’était pas
un acte gratuit, sans conséquence.
S’ajoute à cela une autre difficulté, incontournable, la
dimension symbolique de telles rencontres ! Il n’était pas
possible d’isoler l’acte lui-même, la « bonne entente » pour
reprendre Hésiode, même si la Théogonie nous présente les
amours divines à partir ou non d’une telle relation. Il fallait
saisir, lorsque cela s’imposait, la dimension symbolique des
unions et percevoir, sous les images, le sens que les aèdes
voulaient donner à ces accouplements mythiques. Cette
dimension est permanente dans tout ce qui relève de la
mythologie !
Toutes les légendes sont des enseignements que les
aèdes ont produits pour nous aider à bien vivre. Ils étaient des
enseignants d’un autre monde, d’une autre époque, et ils ont
choisi d’intervenir sur l’affectivité de leurs auditeurs plus que
sur leur intelligence ou leur capacité à raisonner. Il est assez
remarquable de voir que les instructions sur la morale, à la fin
du XIXe siècle, ont utilisé la même approche et précisé que la
morale passait par le cœur plus que par le cerveau. Les légendes
nous invitent à dépasser la monstruosité de la matière originelle
et à choisir de raisonner, mais les aèdes savaient, par expérience
certainement, que l’homme réagit plus facilement et plus
27
rapidement devant des images que devant des mots ou des
idées.
Aussi est-il difficile d’apprécier les amours divines en
dehors d’une lecture symbolique des accouplements, en dehors
du caractère que les aèdes ont donné à chaque divinité tout en
sachant qu’il était relatif à un caractère entièrement humain. Les
dieux sont des hommes et leurs actions sont celles des humains,
juste un peu colorées grâce à la magie des mots et à
l’intelligence des aèdes. Lorsqu’ils font l’amour, ce sont les
hommes qui s’aiment et le seul fait de faire faire l’amour à des
dieux suscite de la part des hommes un effort d’analyse
incomparable. En écoutant les aèdes, l’auditeur apprend à se
méfier des amours d’Aphrodite par exemple, à comprendre que
tout désir n’est pas louable en soi et peut entraîner des
conséquences dramatiques, que l’amour peut être lié à des
règles, même si elles ne sont pas écrites par les aristocrates qui
gèrent les cités au début de leur apparition.
Enfin, il n’était pas possible de négliger certaines
associations amoureuses, moins divines peut-être, mais tout
aussi porteuses de sens. En passant des dieux et des déesses à
des demi-dieux, voire de simples héros, il était également
possible d’établir un lien plus étroit entre tous les mondes, de
faire comprendre aux mortels anonymes que de telles amours
pouvaient aussi exister sur Terre, là où le travail quotidien
imposait ses propres lois.
Les mortels, en découvrant les amours divines,
pouvaient avoir l’impression de voir ce qui d’ordinaire restait
invisible. Les aèdes leur montraient ce que les dieux vivaient la
Nuit, mais ils leur montraient aussi ce qu’ils vivaient eux-
mêmes et le seul fait d’éclairer de telles amours facilitait leur
prise de conscience quant à leurs ébats respectifs.
La présentation des amours divines se devait d’isoler
chaque divinité, chaque demi-dieu ou même chaque mortel.
Mais, il n’était pas possible de garder à l’ensemble un air de
famille, l’atmosphère d’un secret mal gardé. L’étude des
liaisons amoureuses, souvent conflictuelles, laisse surtout
apparaître un sens qui ne pouvait être suffisamment estompé
28
pour donner à chaque aventure la priorité à l’amour. Je
reviendrai en conclusion sur l’esprit qui domine les récits des
aèdes, mais déjà il faut admettre que l’acte est le plus souvent
relatif à une stratégie dominée par la volonté d’imposer une
façon de penser la vie. Certes, Zeus apparaît comme le tyran qui
organise tout, mais ce sont bien les aèdes qui, avant les
philosophes, orienteront les différentes raisons de faire l’amour.
J’ai cru bon de ne pas m’en tenir aux Olympiens,
autrement dit aux douze dieux principaux et j’ai préféré tenir
compte d’un ensemble moins strict, en rapport avec le
gouvernement de Zeus plus qu’avec les seuls enfants de
Cronos. Des divinités de première génération sont parfois
associées aux divinités de seconde génération et semblent vivre
dans l’Olympe, sous le commandement d’Héra si l’on fait
référence à Homère. Il m’a semblé normal de les associer
comme les enfants des principales divinités qui ne sont pas des
dieux, ni même des demi-dieux, mais dont les amours nous
éclairent sur le sens que nous pouvons donner à ce mot.
Pour le moment, regardons vivre les dieux ou les héros,
cela nous permettra de mieux comprendre ce que nous vivons
nous-mêmes !
29
APHRODITE
Elle est la fille de Zeus et de Dioné. Dioné est une
Titanide, autrement dit une fille de Gaia et d’Ouranos, à moins
qu’elle ne soit une fille de Gaia et d’Océan, donc une Océanide.
Zeus avait compris que l’amour pouvait mener le monde et que
cette fille allait lui être utile pour gouverner son royaume. Nous
le verrons plus loin en parlant de lui et de ses amours, mais
disons, sans attendre, qu’il avait trouvé le moyen de conforter
sa royauté en se dotant d’enfants capables de l’épauler, aussi
bien au sein des immortels que des mortels. Il avait fait naître
une nouvelle race avec l’aide de Gaia après le déluge et après
avoir anéanti la race imaginée par son père, celle qui devait
précéder la nôtre : la race de Fer selon Hésiode.
Hésiode est un enfant de cette cinquième race et il se
souvient du passé comme s’il était capable de revenir à la nuit
originelle. Lorsqu’il nous parle de la quatrième race d’hommes,
celle des demi-dieux, voulue par Zeus, lorsqu’Homère nous en
parle en racontant la guerre de Troie, nous devons comprendre
qu’il s’agit de nous rappeler certains faits, certains actes dont le
souvenir pourrait nous être utile pour mieux comprendre le
présent. Nous verrons que pour lui, l’amour pouvait devenir le
meilleur handicap lorsqu’un mortel se lançait à l’assaut du Ciel.
Pour s’assurer de la puissance de son pouvoir, aussi
bien sur les dieux que sur les hommes, Zeus avait demandé à
Aphrodite de séduire un mortel pour commencer. Il voulait
apprécier la force du désir tel que sa fille pouvait le faire naître.
Ayant aperçu Anchise qui gardait ses troupeaux près de Troie
sur les contreforts de l’Ida, l’ayant trouvé beau, elle descendit
30
de l’Olympe pour le séduire et se présenta à lui comme une fille
de roi enlevée par Hermès. Elle ne rencontra aucune difficulté
pour lui faire perdre la raison et pour s’unir à lui. Bien entendu,
cette rencontre devait porter son fruit et du couple d’amants
devait naître Énée dont nous connaissons mieux la vie grâce à la
guerre de Troie et le rôle qu’il y joue, tout particulièrement lors
de la prise de la ville.
La rapidité avec laquelle elle avait séduit Anchise ne
pouvait que rassurer son père. Elle pourrait intervenir aisément
lorsqu’il en aurait besoin. Il connaissait la puissance du désir
pour l’avoir expérimenté lui-même, mais il ne pouvait pas tout
faire en permanence ! Rappelons, au passage, que durant les
combats qui firent périr un grand nombre d’Achéens et de
Troyens, Aphrodite devait se comporter en déesse de l’amour,
mais aussi en véritable mère en sauvant son fils de la mort. Elle
ne pouvait le laisser périr aussi cruellement.
Ce que Zeus ne pouvait pas imaginer c’est qu’il pouvait
être lui-même dominé par cette fille dont la magie était sans
limites. Bien plus tard, lorsqu’Héra, à court de stratagèmes
pendant la guerre de Troie, eut l’idée de faire l’amour avec son
époux pour qu’il en oublie les Troyens en train de massacrer les
Achéens, c’est vers cette fille sans scrupules qu’elle se tourna le
cœur rempli de ruse. Prétextant une action lointaine et pleine de
bienveillance à l’égard d’Océan et de Téthys, une fille de Gaia
et d’Ouranos, elle lui demanda tous les charmes qu’elle portait
sur elle dans son corsage et c’est ainsi qu’elle se prépara à
endormir la vigilance de son époux en le remplissant de désir.
Autant dire que le roi de l’Olympe avait ses faiblesses ou qu’il
n’était pas capable de résister, lui comme les autres, à la force
de l’amour. Toute sa ruse étant devenue inopérante, il avait
succombé à la domination du désir qu’Homère lui-même
associe à la plus grande des magies.
Dans la Théogonie, Hésiode considère qu’il rompt les
membres et fait perdre la sagesse !
Comme je le disais plus haut, il ne fallait pas faire
l’amour en plein jour, laisser le Soleil observer un tel acte et
nous comprenons que la force du désir était telle que la règle ne
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pouvait rien contre lui, même la plus stricte, la plus divine si
l’on veut. Alors, Zeus avait caché cet instant de folie par un
nuage d’or, avant de succomber au sommeil qui suit l’amour.
Faire l’amour ou accoucher semble à tout moment
dépendre des dieux, du moins ils ne sont jamais loin que ce soit
pour les causes ou pour les effets, sans oublier les
conséquences. Héra et sa fille Ilithye sont présentes à chaque
accouchement.
C’est bien parce qu’il était conscient d’une telle
faiblesse, chez les hommes et chez les dieux, qu’il avait
demandé à son fils Héphaïstos de fabriquer une femme aussi
belle que sa fille, une femme qu’il enverrait aux mortels pour
qu’ils ne s’acharnent pas à monter jusqu’au ciel. Il voulait vivre
en paix et le plus sûr moyen de les garder éloignés de l’Olympe
était l’amour, autrement dit le désir que leur procurerait la
beauté d’une jolie femme. Tant que les hommes seraient
séduits, ils ne penseraient pas à devenir immortels ! Pandore
avait la beauté d’une déesse, mais Zeus avait demandé à
Hermès de lui mettre au fond du cœur le mensonge et la
fourberie. Il lui avait alors demandé de la conduire devant
Épiméthée que les poètes qualifiaient de « pense après » à la
différence de son frère Prométhée qualifié de « pense avant ».
Subjugué par la beauté de Pandore, Épiméthée en avait fait sa
femme sans attendre et elle avait déversé tous les malheurs mis
en réserve par Zeus sur les mortels, évitant de leur laisser
l’espoir en compensation.
En imaginant une nouvelle race de mortels, Zeus avait
su leur imposer un amour qui les maintiendrait sur terre, loin de
l’Olympe, un amour assez puissant pour qu’ils oublient qu’ils
pouvaient devenir immortels grâce au don que leur avait fait
Prométhée.
Pendant que les mortels feraient l’amour, la nuit, et
travailleraient le jour pour nourrir leur femme et leurs enfants,
Zeus n’aurait rien à craindre !
Après avoir fait la guerre contre les Titans, les Géants et
Typhon, Zeus voulait se reposer et régner sans angoisses. Il
avait écarté le danger que représentait Métis, mais son fils
Héphaïstos lui faisait un peu peur. Il était d’une force peu
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commune, même chez les dieux, et il était revenu dans
l’Olympe après en avoir été chassé, mais aussi après avoir reçu
l’éducation de Téthys au fond de la mer. Il était devenu un
orfèvre qui savait utiliser le feu pour construire des bijoux,
même s’il continuait à forger des armes. Il était devenu
ingénieux et avait appris à se méfier de toutes sortes de pièges.
D’ailleurs, il en fabriquait lui-même de véritablement
démoniaques. Sa mère, qui ne savait pas comment le faire
revenir dans l’Olympe, avait certainement imaginé une solution
avec Dionysos qui était l’ami de son fils. Héphaïstos avait alors
fabriqué un trône d’or qu’il avait offert à sa mère et lorsqu’elle
s’y était assise, elle en était restée prisonnière. Seul son fils
pouvait la délivrer et Dionysos était allé le chercher dans la
forge des Cyclopes puis l’avait accompagné jusqu’à l’Olympe
pour qu’il vienne rendre la liberté à sa mère. Zeus était
certainement très rusé, mais Héra l’était aussi ! Il n’avait pas pu
s’opposer au retour de son fils.
C’est alors que Zeus eut l’idée de le marier à sa fille, de
faire en sorte que l’amour contrôle cet enfant qui gardait en lui
une portion de monstruosité qu’il lui avait léguée en le faisant
naître, mais qu’il ne supportait plus. Le problème fut que devant
Aphrodite Héphaïstos restait de glace ! Il ne l’aimait pas ou
peut-être même se méfiait d’elle. Elle était extrêmement belle,
mais Héphaïstos ne pouvait pas tomber sous son charme. Le feu
qui brûlait en lui était le feu originel, un feu qui n’avait pas subi
de castration. Pour apprécier la beauté d’Aphrodite, nous
pourrions reprendre les propos d’Hermès qui répondait à
Poséidon que même chargé de chaînes encore plus lourdes que
le filet qui avait piégé les amants enlacés, il ne reculerait pas
devant une étreinte amoureuse avec une si belle déesse.
Nous verrons, un peu plus loin, qu’Hermès devait faire
l’amour avec Aphrodite et changer ainsi ses désirs en réalités.
Mais en donnant naissance à Hermaphrodite ne montrait-il pas
qu’elle n’était pas si puissante que le dit la légende ?
Si Aphrodite était belle et adorait user de son charme,
elle semblait sans force devant ce feu devenu divin. Elle était
mal mariée et finit par avoir des amants. Comment pouvait-elle
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ne pas jeter son dévolu sur l’une des plus belles divinités,
autrement dit sur Arès ? Ce fils de Zeus était beau et tout en lui
rayonnait la force du guerrier qui ne craint pas la défaite.
Excellent cavalier, il avait déjà mis au monde les Amazones qui
se singularisaient dans leur façon de combattre et d’exterminer
les hommes sauf lorsqu’elles voulaient se reproduire, car elles
étaient mortelles. Elle usa de son charme et Arès devint son
plus fidèle amant. Le malheur pour eux c’est que le soleil perçut
leur liaison et en informa l’époux trompé. La vengeance devait
être cruelle, ou du moins la moquerie devait être à la hauteur
d’un Olympien. Ayant prétexté un voyage, il avait piégé les
amants. Lorsqu’ils s’étaient retrouvés totalement nus et enlacés
pour faire l’amour, croyant le forgeron divin absent, une sorte
de filet presque invisible était tombé sur eux, les immobilisant
dans une posture agréable en temps normal, mais peu élogieuse
dans le moment présent. Héphaïstos avait alors appelé les autres
dieux afin qu’ils viennent s’amuser aux dépens des amoureux.
Tout le monde avait bien ri, sauf les amants, cela va de soi, et
c’est grâce à Poséidon qu’ils avaient été libérés avant de
s’enfuir honteusement. C’est à cet instant qu’Hermès avait dit à
Poséidon que même enchaîné il apprécierait d’aimer une telle
beauté.
Il faut dire que les distractions dans ce grand palais de
marbre au sommet de l’Olympe n’étaient pas nombreuses ! Une
fois de plus, nous voyons que l’amour n’était pas un spectacle
et que les amants pouvaient être cruellement punis en devenant
la risée de tout l’Olympe.
Des amours d’Arès et d’Aphrodite devaient naître au
moins quatre enfants, deux qui suivaient Arès sur les champs de
bataille : Déimos et Phobos, Terreur et Crainte, deux qui
accompagnaient Aphrodite : Éros et Antéros. Amour et
Destructeur de tous les obstacles interdisant l’amour. Ils
devaient donner naissance un peu plus tard à Harmonie que les
dieux devaient marier à Cadmos le premier roi de Thèbes.
Contrairement à Artémis, la sœur d’Apollon ou à
Athéna, Aphrodite n’avait jamais cherché à rester vierge ! Elle
rentrait souvent dans des colères monstrueuses lorsqu’elle
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n’arrivait pas à ses fins et, comme Zeus lui passait tous ses
caprices, elle en profitait. Les plaisirs de l’amour étaient
l’essentiel de sa joie de vivre qu’elle les connaisse elle-même
ou les fasse connaître à d’autres. Avec ses deux fils, elle
imposait sa loi et se plaisait à varier les situations, les relations,
les filiations. Peu lui importait qu’il s’agisse d’un père et de sa
fille, d’un frère et d’une sœur, d’un dieu et d’une mortelle.
L’étreinte de deux corps, avec ou sans « bonne entente », faisait
d’elle la plus heureuse des déesses, surtout lorsqu’elle en était
l’instigatrice. Par contre, tous ceux qui tentaient de s’opposer à
sa magie pouvaient s’attendre à des représailles souvent
extrêmes.
Tromper Héphaïstos lui semblait normal, par contre
apprendre qu’elle pouvait être trompée devait exacerber sa
jalousie et la conduire à infliger des sanctions à son ennemie
jurée. Ayant appris qu’Éos, l’Aurore, la sœur d’Hélios, le
Soleil, avait fait l’amour avec Arès, elle imagina une riposte
perverse. Elle inspira à Éos un amour insurmontable pour
Orion. C’était un géant d’une grande beauté et d’une grande
bonté. Il était le fils de Poséidon. Il avait épousé une femme
orgueilleuse, trop fière de sa beauté, qui avait voulu rivaliser
avec Héra et en avait perdu la vie. Orion, redevenu célibataire,
avait ensuite connu diverses aventures et même avait été
aveuglé par celui qui refusait de devenir son beau-père. Peu
après, Orion avait retrouvé la vue en quittant la forge
d’Héphaïstos et en regardant le soleil levant bien en face,
comme l’aigle chargé de dévorer le foie de Prométhée. C’est
alors qu’Éos, la sœur du soleil, était tombée amoureuse de lui et
l’avait enlevé pour le transporter jusqu’à Délos. C’est là
qu’Aphrodite se servit d’Artémis pour infliger la sanction
qu’elle réservait à Éos. Elle fit naître dans le cœur d’Orion un
désir intense pour la déesse qui avait juré de rester vierge et
Artémis, après avoir évité la violence d’Orion, envoya un
scorpion contre lui afin de le piquer et de lui ôter la vie pour lui
faire comprendre ce qu’il en coûtait à quiconque voulait faire
l’amour à une déesse contre son gré.
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Finalement, Orion devint une constellation et même se
retrouva poursuivi sans cesse par le scorpion lui aussi placé
dans le ciel en récompense de son acte.
Nous découvrons ici qu’Aphrodite experte en plaisirs
l’est aussi en punitions et en souffrance. Mais attention ! Toute
la mythologie s’articule autour de deux façons de se comporter
ou d’exister. Il y a les dieux de première génération et ceux de
seconde génération. Les premiers sont des brutes sans âme,
dénués de tout esprit, les seconds sont des êtres policés, attentifs
aux raisons qui poussent à l’action. Les premiers ne sauraient
faire l’amour comme les seconds et le prototype des dieux
nouveaux pourrait bien être Athéna, mais elle voulait rester
vierge et guerrière, combattre sans cesse pour des idées. Arès,
bien que fils de Zeus pour Hésiode, serait plutôt de la première
génération quant à sa façon d’aimer, Héphaïstos aussi, nous le
verrons plus loin. Héra, trompant Zeus, serait au contraire une
déesse qui utilise l’amour à d’autres fins que le simple plaisir du
moment. Elle soumet l’amour à la raison !
Avec Aphrodite nous sommes bien dans le contexte des
nouveaux dieux. Mais qu’est devenue l’autre Aphrodite, celle
qui est née des testicules d’Ouranos tombés dans la mer ? Il
semble bien qu’Hésiode néglige cette déesse en la laissant dans
la nuit originelle, ou tout simplement au fond de la mer. Nous
ne connaissons, à travers les légendes, qu’une seule Aphrodite
faisant ou faisant faire l’amour ! Les aèdes n’auraient-ils pas
voulu laisser dans l’ombre un amour totalement divin, sans
désir, sans bonne entente, sans plaisir pour donner plus
d’importance à toutes les façons de faire l’amour et à la
possibilité d’enchaîner l’amour à la raison ? Certes Aphrodite,
la fille de Zeus, semble totalement libre de ses folies, mais
n’est-elle pas constamment aux ordres de son père qui organise
à peu près tout ?
Symboliquement, nous découvrons souvent Poséidon et
Zeus comme des dieux qui s’opposent, mais il n’en est rien. Ils
sont aussi les deux principaux représentants d’un effort qui se
négocie parfois douloureusement et conduit les héros ou les
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demi-dieux vers l’immortalité qu’ils accordent à leurs protégés.
Leurs propres amours diffèrent, mais nous le verrons plus loin.
Aphrodite, toujours accompagnée d’Éros et d’Antéros,
n’en était pas à sa première vengeance. Elle avait agi de la
même façon vis-à-vis du fils de Thésée, Hippolyté, qui ne
l’honorait pas assez à son goût. Cette fois le beau jeune homme
préférait s’adonner à la chasse plus qu’aux frivolités de l’amour
et sacrifiait plus souvent à Artémis. Pour le punir, Aphrodite
devait alors laisser libre cours à son esprit retors. Elle profita
que Thésée était absent et inspira à Phèdre, sa seconde épouse,
un amour inavouable pour ce fils que la reine des Amazones
avait donné au héros. Hippolyté ayant refusé ses avances et
craignant que l’affaire soit connue de son époux, Phèdre avait
alors décidé d’accuser son fils et avait déclaré à son époux qu’il
avait essayé d’abuser d’elle pendant son absence. Thésée ne
pouvant imaginer la machination et ne voulant pas tuer lui-
même son fils avait demandé à son père spirituel Poséidon de le
faire. Ce dernier, lié par les promesses qu’il avait faites à son
fils exhaussa son vœu. Un jour où Hippolyte longeait la mer sur
son char, il fit sortir un monstre de l’eau qui effraya les chevaux
et causa la mort du beau jeune homme.
Aphrodite ne supportait pas de ne pas être honorée,
autrement dit sanctionnait tous ceux qui refusaient de se livrer
aux plaisirs de l’amour. Les mortels ne pouvaient pas lutter
contre Antéros lorsqu’ils ne succombaient pas sous les flèches
d’Éros ! Ces deux petits dieux malins étaient ses complices et
les immortels comme les mortels devaient s’en méfier. Leur
force était telle qu’ils ôtaient toute sagesse à ceux qui étaient
atteints par la magie d’Aphrodite ou les flèches de son fils Éros.
Ou bien ils succombaient à la passion et devenaient des jouets
pour la déesse, ou bien ils encouraient ses foudres qui n’étaient
pas moins violentes que celles de son père, cadeau des
Cyclopes, ne l’oublions pas. Par la séduction et la perte de tout
pouvoir de la raison sur les plaisirs de la chair, l’amour
dominait le monde et servait les projets de Zeus.
37
Zeus le savait bien et lorsqu’il imagina de mettre face à
face Troyens et Achéens pour évaluer leur détermination à
mourir en héros, il inventa un stratagème assez complexe en
usant de ses filles comme bon lui semblait. Il fit en sorte
qu’Hélène, la fille qu’il avait eue avec Léda, une descendante
d’Éole, devienne une sorte d’appât pour tous les monarques
achéens. Ils voulurent tous l’épouser tellement elle était belle et
demandèrent sa main à Tyndare qui était son père mortel.
Ulysse, le plus rusé des hommes, comprenant qu’il ne serait
certainement pas choisi par la fille de Tyndare, avait abandonné
Hélène au profit de Pénélope sa cousine puis imaginé, mais
peut-être fut-il inspiré en cela par Athéna, de lier les prétendants
par un serment qui devait les conduire devant Troie.
Aphrodite devait alors assurer la réussite du plan de
Zeus. Ce dernier fit en sorte qu’Éris, personnification de la
discorde, provoque les déesses les plus représentatives de
l’avenir des hommes. Il demanda à Hermès de les conduire
devant le plus beau des Troyens, Pâris sachant qu’il
succomberait à la magie d’Aphrodite. Alors qu’Héra pouvait lui
offrir de gouverner l’Asie tout entière, Athéna la gloire dans
toutes ses batailles, Aphrodite lui proposa l’amour d’Hélène, la
plus belle des mortelles. Bien entendu, Aphrodite ne pouvait
pas perdre une telle occasion de faire intervenir sa magie.
Hélène étant devenue l’épouse d’un monarque achéen il ne
pouvait que l’enlever pour la faire venir à Troie et c’est ainsi
que le piège devait se refermer sur les demi-dieux que Zeus
voulait observer la lance à la main. Pendant toute la guerre,
Aphrodite devait soutenir les Troyens, mais surtout faire en
sorte que l’amour de Pâris pour Hélène ne faiblisse pas tant que
tous les guerriers n’avaient pas démontré leur volonté d’obtenir
une gloire posthume.
C’est probablement pendant cette guerre qui devait
durer dix ans qu’Aphrodite apparaît le mieux comme
l’assistante d’un monarque qui ne recule devant rien pour
garder sa couronne. Elle n’aime pas Pâris, mais elle doit
entretenir la passion du Troyen pour l’épouse de Ménélas. C’est
là que nous voyons l’amour associé à la guerre, mais nous en
reparlerons en visitant les amours du tyran. L’amour n’était pas
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opposé à la guerre, bien au contraire, et les légendes nous
invitent à penser qu’il fallait aimer la guerre pour devenir
immortel. C’est probablement le seul moment où Aphrodite
nous laisse entrevoir son instinct de mère. Pour le reste de ses
interventions elle est plutôt une servante de Zeus et seconde
Apollon qui ne supporte pas, lui aussi, qu’on puisse lui manquer
de respect, ainsi qu’à ses prêtres. C’est bien pour une basse
affaire de butin de guerre que l’opposition entre Achille et
Agamemnon conduit les Achéens à souffrir devant les Troyens.
Agamemnon avait reçu en partage la belle Chryséis, la fille
d’un prêtre d’Apollon, parce qu’il était le roi des rois dans cette
expédition. Ne voulant pas la rendre à son père, il était devenu
l’origine des malheurs des Achéens. Apollon leur avait envoyé
la peste. Au moment d’accepter de la rendre sous les conseils
du devin Calchas, Agamemnon avait demandé en compensation
à ce qu’Achille lui donne la belle Briséis que le fils de Thétis
avait obtenue comme étant sa part de butin. Cet amour
qu’Aphrodite avait initié entre Achille et Briséis ne pouvait être
brisé sans réaction de la part de ce fils qui avait choisi comme
destin une vie courte et glorieuse. Lui le meilleur guerrier de
tous les Achéens, allait laisser les siens se faire tuer par les
Troyens à cause d’Agamemnon et rester dans sa tente
cruellement ulcéré !
Comment ne pas sentir ici l’influence d’Aphrodite qui,
grâce à l’amour d’Achille, permet aux autres héros de montrer
leur vaillance puisque le meilleur d’entre eux n’est pas là ? Non
seulement la déesse a tout fait pour que la guerre devienne ce
que son père voulait qu’elle soit : une démonstration
d’excellence, mais, en retardant l’entrée en scène d’Achille, elle
permet aux autres héros de briller et de revendiquer
l’immortalité. Or, pour que dure la guerre, elle devait faire durer
l’amour de Pâris pour Hélène qui voyait cruellement tous ses
anciens prétendants devant elle, mais les armes à la main.
Allait-elle trahir les Troyens ? Aphrodite ne pouvait
l’accepter !
Aphrodite ne se contentait pas d’aimer, quand elle le
voulait, il fallait qu’on l’aime et qu’on reconnaisse sa toute-
puissance sur les esprits ou sur les corps. Elle était certainement
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plus insoumise que n’importe quelle autre divinité et même
Athéna devait ruser pour pondérer l’imagination de son père.
Aphrodite abusait de son pouvoir et nombre de mortelles
subirent ses colères. Si nous prenons le cas des femmes de
Lemnos qui ne l’adoraient pas suffisamment, nous apprenons
qu’elle les aurait affublées d’une telle odeur pestilentielle que
leurs maris les auraient délaissées pour des captives thraces. De
douleur, ou par vengeance, elles auraient alors tué leurs maris et
ce n’est qu’au cours du voyage des Argonautes qu’elles auraient
retrouvé les plaisirs de l’enfantement.
Mais c’est peut-être avec Pasiphaé, l’épouse de Minos,
qu’elle avait imaginé la plus sordide des sanctions. Pasiphaé ne
l’aimait pas assez, peut-être ne se donnait-elle pas assez à son
époux, mais ce dernier était volage. Toujours est-il que Minos
avait gardé le magnifique taureau que Poséidon lui avait envoyé
pour confirmer devant ses frères qu’il avait l’aval des dieux
pour régner sur la Crète. Poséidon s’était-il vengé lui-même ?
Aphrodite avait-elle saisi l’occasion de se venger indirectement
d’Hélios ? Elle n’avait pas oublié qu’Hélios l’avait dénoncée à
Héphaïstos et que grâce à lui elle avait été la risée des autres
divinités. Pasiphaé avait la faiblesse d’être la fille d’Hélios !
Alors Aphrodite inspira à cette reine la plus folle des attirances.
Elle lui fit aimer ce taureau magnifique que Minos avait mis
dans son troupeau sans plus y porter d’attention. Mais,
comment partager cet amour avec ce bel animal ? Elle eut alors
recours à l’ingéniosité de Dédale qui fabriqua une génisse si
parfaite que l’animal se laissa prendre au piège. Il ne restait plus
à Pasiphaé qu’à se glisser dans cette machine parfaitement
ressemblante et l’accouplement monstrueux allait pouvoir se
produire. Le Minotaure allait naître et hanter la vie du couple
royal jusqu’à ce que Thésée vienne tuer le monstre en le
traquant dans le labyrinthe qui lui servait de prison. Comble
d’ironie, Thésée devait être aidé dans son entreprise par la fille
de Minos, la belle Ariane qui devait devenir l’épouse de
Dionysos.
Comment ne pas évoquer aussi la colère d’Aphrodite
contre l’épouse de Cinyras, premier roi de Chypre, qui avait
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offensé la déesse en prétendant que sa fille était plus belle
qu’elle ! Inacceptable !
Aphrodite avait alors fait naître dans le cœur de cette
fille, du nom de Myrrha ou de Smyrna, le désir de s’unir à son
père, ce qu’elle fit douze nuits durant. Lorsque son père s’en
aperçut, il voulut la tuer, mais Smyrna s’enfuit et demanda aux
dieux de la protéger ce qu’ils firent en la changeant en arbre à
myrrhe. Un peu plus tard l’écorce de l’arbre se fendit et le bel
Adonis en sortit. Comme il était très beau, Aphrodite voulut le
garder en vie et pour le cacher le confia à Perséphone. Mais la
reine des Enfers le trouva elle aussi très beau et les deux
déesses devinrent des rivales s’efforçant de conquérir l’amour
d’Adonis. Comme Perséphone ne voulait pas rendre Adonis à
Aphrodite, elle fit intervenir son père qui ordonna ce qui suit.
Adonis passerait un tiers de l’année avec Aphrodite, un tiers
avec Perséphone et le troisième tiers où il le voudrait. Adonis
spontanément ou sous l’effet de la magie d’Aphrodite choisit de
rester deux tiers de l’année avec elle ce qui ne fut pas apprécié
par son amant Arès qui envoya un sanglier attaquer le jeune
homme. Adonis ne put survivre aux blessures infligées par
l’animal. En souvenir d’Adonis, Aphrodite fonda une fête qui
était célébrée tous les printemps. On plantait des graines que
l’on arrosait d’eau chaude pour qu’elles germent plus vite et ces
plantations étaient appelées « jardins d’Adonis ». Elles
grandissaient vite, mais elles mourraient très vite aussi !
Pour apprécier la légende d’Adonis, il faudrait tenir
compte de sa dimension symbolique. L’opposition entre
Aphrodite et Perséphone n’est pas quelconque et il ne faut pas
oublier qu’elles représentent la vie et la mort dans ce qu’elles
ont de plus originel. Adonis pourrait bien être aussi sur le
chemin de la renaissance et de l’immortalité, la morsure du
sanglier étant symboliquement un signe, comme nous
l’apprenons avec Ulysse.
Pour comprendre la puissance d’Aphrodite, nous
pouvons aussi survoler la vie d’Héraclès. Nous pouvons penser,
en ne retenant que l’essentiel, que le seul moment où Héraclès
est amoureux, comme peuvent l’être mortels et immortels, est
celui où la reine des Amazones est sur le point de lui donner sa
41
ceinture. Elle est belle et accepte de se donner au héros ce qui
mettrait fin à toute son initiation. Heureusement, Héra
surveillait tout et déclencha une guerre où l’Amazone perdit la
vie. Héraclès fera l’amour tout au long de sa vie, nous le
verrons, mais ses amours le conduisent finalement sur le bûcher
où il abandonnera sa matière pour devenir pur esprit. Nous
pouvons penser qu’Aphrodite a utilisé toutes ses influences
pour piéger le héros, mais les aèdes n’ont-ils pas fait bonne
mesure ? Peut-être faut-il voir dans le comportement
d’Aphrodite, celui d’une assistante d’Héra et de Zeus pour
permettre à Héraclès d’aller au bout de son voyage initiatique !
N’a-t-elle pas joué un rôle un peu similaire vis-à-vis de
Méléagre en le rendant amoureux d’Atalante lors de la chasse
au sanglier de Calydon. C’est par amour pour cette belle
chasseresse que Méléagre avait fini par tuer ses oncles et perdre
la vie à l’issu d’un comportement semblable à celui d’Achille !
En réalité, Aphrodite est visible partout où une histoire
d’amour commence ou s’achève.
Faut-il isoler les amours de Zeus pour Ganymède, de
Poséidon pour Pélops ou d’Apollon pour Admète ? Faut-il
penser qu’Aphrodite n’est pas impliquée dans ces amours
particulières qui sont symboliques ? La puissance d’Aphrodite
n’est-elle pas à la hauteur de l’enjeu ? Les aèdes grecs
n’auraient-ils pas trouvé ici la possibilité de montrer qu’un
amour entre mâles, essentiellement centré sur l’admiration d’un
bel éphèbe, pouvait être supérieur à l’amour ordinaire servant à
procréer ?
Le demi-dieu qui veut obtenir l’immortalité en
recherchant une mort glorieuse doit d’abord vaincre le désir qui
le tyrannise.
Il y aurait encore un amour qui met en scène Aphrodite
et Hermès cette fois. L’union semble avoir été facilitée par Zeus
qui voulait probablement que le couple donne naissance à un
être particulier qui servirait lui aussi d’exemple aux mortels.
Aphrodite se refusait à Hermès et ses avances pouvaient ne pas
42
avoir de résultat, lorsque Zeus décida d’intervenir discrètement.
Il envoya son aigle voler une sandale d’or de sa fille alors
qu’elle se baignait et la donna à Hermès. Hermès était un dieu
joueur et il en profita pour taquiner la déesse. Il lui proposa de
la lui rendre s’il pouvait l’aimer au moins une fois. Aphrodite
ayant accepté, ils mirent au monde le bel Hermaphrodite. Les
enfants qu’elle avait eu avec Arès avaient bien leur utilité dans
les actions de leurs parents, mais là ? La légende
d’Hermaphrodite semble nous montrer d’autres finalités vis-à-
vis de la procréation. Il ne s’agit plus ici d’un amour ordinaire,
mais d’un amour sublimé, un amour que nous avons du mal à
percevoir dans la personnalité de la déesse.
Ne faudrait-il pas remonter le temps et penser qu’il ne
s’agit pas de la fille de Zeus, mais de la fille d’Ouranos et de la
mer au moment où Cronos venait de castrer son père ? Il avait
en effet rejeté ses testicules par-dessus son épaule et ils étaient
tombés dans la mer pour donner naissance à une première
Aphrodite, née de l’écume de la mer ! Hermès s’était-il uni avec
cette première Aphrodite ? En tout cas, Hermaphrodite
échappait entièrement à la raison ou à la ruse.
Il ne faudrait pas oublier que dans ses interventions
cruelles, Aphrodite fit aussi la guerre à Athéna qu’elle
n’appréciait pas, non seulement parce qu’elle voulait rester
vierge, mais aussi parce qu’elle était son contraire, la raison
s’opposant à l’amour. Elle voulait montrer sa supériorité et
imagina d’utiliser son époux pour cela. Un jour où Athéna était
venue demander des armes à Héphaïstos dans sa forge,
Aphrodite imagina de rendre le fils de Zeus follement amoureux
d’Athéna. Bien entendu, Athéna ne pouvait pas accepter les
avances d’Héphaïstos, ne supportait pas l’idée d’appartenir à un
dieu, qui plus est un dieu boiteux, et elle refusa les propositions
du forgeron. Mais, ce dernier, bousculé par la magie de son
épouse légitime, éprouva un tel désir qu’il commença par
étreindre la déesse. Heureusement qu’Athéna était une farouche
guerrière et qu’elle put s’enfuir à temps. J’y reviendrai en
parlant d’elle.
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Il n’est pas interdit de penser que c’est avec son aide
que Zeus fit enlever Perséphone par Hadès pour la conduire en
Enfer où elle devait devenir une reine. Il est probable
qu’Aphrodite avait suscité un amour, au moins passager, dans le
cœur d’Hadès pour la belle Perséphone, mais, comme nous le
verrons en étudiant les amours de Zeus, il n’était qu’un jouet
dans la stratégie de son frère et l’enlèvement n’avait servi qu’à
permettre à Zeus de faire l’amour avec sa fille sans redouter les
foudres de sa mère Déméter.
Nous découvrons ainsi qu’il est difficile de parler des
amours d’Aphrodite sans parler des amours de l’ensemble des
dieux et même des mortels. Elle est cette force qui domine
l’acte et le désir qui le précède. Toutefois, ce que nous
observons c’est que cet amour suggéré par la déesse ou ses deux
fils est un amour qui se limite au rapprochement des corps, de
deux corps devenus sexuellement éveillés depuis l’intervention
de Cronos, de deux corps voués à se chercher éternellement.
Nous pourrions penser qu’elle est celle qui permet de revenir en
arrière, à l’origine de la vie, or il n’en est rien, bien au contraire.
Zeus n’aurait pas supporté une telle emprise. S’il a fait naître
cette fille qui, par sa magie, détourne les mortels d’une sagesse
divine, de l’immortalité, c’est bien pour qu’il n’y ait plus de
confusion entre les hommes et les dieux. Lorsque les mortels
font l’amour entre eux ou avec des divinités, ils ne donnent pas
naissance à des immortels, mieux encore ils oublient de le
devenir.
Il n’est pas possible d’évoquer les amours de la fille de
Zeus sans parler de la fille de la mer, ou d’Ouranos.
L’Aphrodite née de l’écume des vagues ne fait pas l’amour au
sens ordinaire du terme, au sens physique du terme. Platon a pu
dire que la fille de Zeus se rapportait à l’amour vulgaire,
l’amour qui conduit à la reproduction, la fille de la mer ne
pouvant alors que se rapporter à un idéal, à une sublimation de
l’acte, mais faut-il opposer ces deux formes d’amour ? L’un ne
contient-il pas l’autre ? Le vulgaire ne peut-il pas être sublimé ?
Ne faut-il pas à son propos dépasser l’opposition artificielle
entre la matière et l’esprit ?
44
La fille de Zeus était certainement très belle et nous ne
devons pas oublier que les mortels de la quatrième race, les
demi-dieux, sont des produits de la terre ou de Gaia, par
l’intermédiaire d’un couple assez particulier puisqu’il s’agit de
Deucalion, fils de Prométhée et de Pyrrha, fille de Pandore et
d’Épiméthée ! Ne peut-on pas en déduire que les mortelles
devaient être très belles et les hommes doués d’intelligence ?
Comment ne pas percevoir dans cette filiation l’origine d’un
conflit permanent entre un désir d’union et la recherche du
divin ? Comment ne pas détecter une préoccupation des aèdes,
pour ne pas dire des hommes prenant le pouvoir sur les
femmes ? Aphrodite est à leurs yeux le piège le plus efficace
pour rester mortel en se contentant d’un plaisir éphémère et
pouvant se reproduire à l’infini. Ce n’est pas par l’intermédiaire
de la raison qu’elle opère, mais par celui de la magie qui
dompte aussi bien les corps que les esprits. Peu importe que
l’union soit ou non de « bonne entente » pour reprendre les
termes d’Hésiode. L’essentiel est de s’unir pour oublier le plus
important : la montée vers le ciel !
En situant Aphrodite au tout début de ce dictionnaire, le
hasard fait bien les choses.
Aphrodite est peut-être le meilleur exemple d’amante
qu’il fallait aux hommes et lorsque Zeus imagine Pandore, il
met en elle la beauté d’Aphrodite et le mensonge d’Hermès.
Évidemment, il s’agit d’un acte symbolique, mais nous voyons
très rapidement que l’amour est alors considéré comme un
danger et non comme un plaisir. Il est une nécessité pour Zeus,
un détournement d’attention pour les mortels. Mais, au passage,
nous lisons clairement chez Hésiode le statut qu’a la femme à
son époque. Elle est du butin pour les soldats selon Homère, un
danger pour les mortels à qui elle réclame toujours plus, selon
Hésiode.
Les aèdes ont voulu instruire leurs semblables et leur
faire comprendre qu’il y avait plus de danger à aimer que de
bonheur à s’accoupler. Ils donnent l’impression en inventant
leurs légendes, de conduire les mortels vers une vie qui n’est
pas encore celle d’un ascète, mais qui s’en approche.
45
APOLLON
Comment ne pas succomber à son charme ? Il est
probablement le plus beau des dieux et sa jeunesse aurait pu lui
donner la capacité de conquérir nymphes, déesses et mortelles,
mais peut-être préférait-il jouer de la lyre plutôt que de courtiser
les plus belles femmes du monde ? Avec sa taille élancée, ses
longues boucles noires aux reflets bleutés, la noblesse de ses
mouvements, sa stature ne trouvait de rivale que dans
l’élégance des cygnes qui tiraient son char, Apollon différait
d’Aphrodite par une sorte de courtoisie qui cachait
merveilleusement une âme de guerrier redoutable. Archer
incomparable, il ne craignait personne et pouvait tenir tête à des
monstres de chair et d’os comme pouvait l’être Héraclès
lorsqu’il n’obtenait pas satisfaction.
Comme Aphrodite, il était le vassal de Zeus et, pour lui,
il avait combattu le serpent Python qui gardait l’oracle de
Delphes, le tuant pour remplacer la mantique de la Terre par
celle du Ciel. Il semble bien que ce fût là son plus haut fait de
gloire, mais pour comprendre ce crime, voulu pour imposer une
réflexion nouvelle sur le plan oraculaire, il faudrait tenir compte
de l’ensemble de la mythologie ce qui nous éloignerait de notre
propos. Disons seulement qu’il faut nuancer la vassalisation de
ce fils qui prendra par deux fois le contrepied de la politique de
son père. Rappelons rapidement, car cela montre l’atmosphère
de l’Olympe, qu’il aurait pris part à une conspiration en même
temps qu’Héra, Athéna et Poséidon, qu’il était prévu de lier
Zeus avec des chaînes de fer et de le suspendre en dehors de
46
l’Olympe. Le complot avait échoué et il s’était retrouvé en
esclavage auprès du roi Laomédon pour construire les remparts
de la ville de Troie, en même temps que Poséidon. Je me suis
toujours demandé si le complot n’était pas une invention des
aèdes pour pouvoir dire qu’Apollon et Poséidon avaient
construit les remparts imprenables de Troie !
Il semble bien que Zeus n’avait pas l’intention de lui
laisser son trône et ne s’intéressait à lui que pour développer la
domination de l’esprit sur la matière. Il était l’archer divin
imaginé par Zeus pour distribuer les éloges ou les blâmes. Les
flèches d’Apollon n’avaient pas besoin d’être empoisonnées
pour apporter la mort, mais cette dernière pouvait être rapide et
douce en conduisant l’élu vers l’île des Bienheureux.
Comment ne pas remarquer, pour commencer, qu’il
aimait la fréquentation des Muses, ces filles que Zeus avait fait
naître pour répandre toutes les formes de l’esprit. Elles avaient
pour mission de développer la pensée en donnant toutes leurs
forces à l’éloquence, la persuasion, la sagesse, le sens du passé
et chacune avait sa spécificité. Calliope, la plus digne de toutes,
était chargée de la poésie épique, Clio de l’histoire, Polymnie
de la pantomime, Euterpe de la flûte, Terpsichore de la poésie
légère et de la danse, Érato du chant choral, Melpomène de la
tragédie, Thalie de la comédie et Uranie de l’astronomie.
Apollon devait aimer Thalie avec qui il devait donner naissance
aux Corybantes qui accompagnaient Dionysos dans tous ses
voyages. Avec Uranie il aurait donné le jour à Linos, un maître
de musique qui participait à l’éducation des demi-dieux avec
Chiron, mais la légende de Linos en fait aussi le fils
d’Amphimaros et d’une Muse, Uranie, Calliope ou Terpsichore.
Ce que la légende précise c’est que Linos avait voulu rivaliser
avec Apollon dans l’art de chanter et de jouer de la lyre. Sa
démesure avait entraîné sa mort.
Mais, ce serait en faisant l’amour avec Psamathé, la
fille du roi d’Argos, qu’Apollon aurait fait naître un autre
Linos. L’enfant aurait été exposé par le roi, élevé par des
bergers avant d’être dévoré par des chiens tandis que le père de
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Psamathé tuait sa fille ce qui avait révolté Apollon. Il avait alors
envoyé un monstre pour ravager le pays. Pour apaiser la colère
du dieu, un culte avait été créé en l’honneur de la mère et du
fils, culte durant lequel on chantait des complaintes pour les
honorer. S’il n’était jamais bon de déplaire à une divinité, il
valait mieux ne pas s’opposer à Apollon dont les réactions
pouvaient être terribles.
Nous le découvrons capable de tenir tête à son père
lorsque ce dernier finit par foudroyer son fils Asclépios qui
redonnait la vie grâce à l’enseignement que lui avait prodigué
Chiron. La naissance de cet enfant est assez particulière.
Apollon avait aimé Coronis, la fille du roi thessalien Phlégias.
Or, Coronis n’avait pas été fidèle à Apollon et avait fait l’amour
également avec un mortel. Apollon l’avait appris par une
corneille et avait tué son amante infidèle, mais au moment où
elle était placée sur le bûcher qui allait consumer son corps, il
avait prélevé l’enfant encore vivant. Ne pouvant le garder près
de lui, il l’avait confié à Chiron pour qu’il l’éduque et c’est
alors qu’il avait appris l’art de la médecine. C’est ainsi
qu’Asclépios finit par ressusciter les morts ce qui rendit Zeus
inquiet devant un tel pouvoir. Pour mettre fin à ce qui pouvait
devenir un danger pour son règne, Zeus l’avait foudroyé.
Refusant une telle sanction, Apollon, à son tour, avait mis à
mort les Cyclopes qui avaient donné la foudre à Zeus,
considérant qu’ils étaient les premiers responsables. Ce jour-là,
Apollon avait irrité son père au point qu’il aurait pu être jeté
dans le Tartare si sa mère Léto n’était pas intervenue en sa
faveur. Zeus avait alors puni son fils autrement, en l’envoyant
garder les troupeaux d’un mortel, ceux du roi thessalien Admète
dont il rendit possible le mariage avec Alceste, la fille de Pélias.
Juste une remarque. Coronis est certainement la seule
femme à être placée sur un bûcher par la légende ! Est-ce pour
rappeler qu’Apollon vient d’ailleurs peut-être là où la crémation
existait avant que les Achéens ne la pratiquent ? Est-ce pour
servir de pendant à la naissance de Dionysos ?
En réalité, la situation est un peu particulière. C’est la
seule fois où l’on parle véritablement du dieu comme d’un
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bouvier. Laissons de côté sa mésaventure avec Hermès qui lui
volera une partie du troupeau dont il a la garde. La légende ou
notre esprit retors dit que si Hermès a pu commettre son larcin
c’est parce qu’Apollon n’était pas véritablement vigilant et se
trouvait plus attentif à un amour inhabituel pour Admète lui-
même. La légende dit ouvertement qu’Admète aimait la fille de
Pélias à Iolcos et que Pélias avait dit qu’il ne la donnerait en
mariage qu’à un homme monté sur un char traîné par un lion et
un sanglier attelés au même joug. Autant dire un homme au
comportement symbolique de ces deux animaux. Apollon avait
rendu la chose possible, mais, discrètement, la légende nous fait
comprendre que s’il avait aidé Admète c’était parce qu’il
l’aimait. Ce double comportement de lion et de sanglier était
aussi le sien, celui du lion souverain et celui du sanglier
toujours là pour rendre le processus d’immortalisation
irréversible.
Au passage, la légende nous dit aussi qu’il avait triché
avec les Moires, filles de Zeus, en les enivrant. Il voulait
qu’Admète ne meure pas le jour prévu par le destin et qu’une
autre personne puisse prendre sa place pour descendre en Enfer.
Je jour venu, personne ne voulut prendre sa place, seul sa
femme, Alceste, fille de Pélias, y consentit. On dit parfois
qu’Héraclès serait descendu en Enfer chercher Alceste, mais il
est préférable de penser que devant un tel acte d’amour,
Perséphone avait permis qu’Alceste puisse sortir du royaume
des morts. Une fois encore, Apollon avait pris des risques en
intervenant contre les règles dictées par Zeus, ici transmises par
ses filles les Moires.
N’oublions pas de considérer les flèches d’Apollon
comme l’équivalent de la foudre. Apollon avait reçu son arc de
son père, il ne pouvait donc pas exister de rivalité entre les deux
divinités et l’opposition apparente entre le père et le fils laisse
entendre que la foudre cyclopéenne pouvait être remplacée par
les flèches d’argent de son fils. Ces flèches étaient associées à
la justice telle que Zeus voulait la rendre et nous comprenons
pourquoi le massacre, par Apollon et Artémis, des enfants de
Niobé ne pouvait pas atteindre la démesure. Niobé s’était
49
vantée d’avoir douze enfants alors que Léto, mère d’Apollon et
d’Artémis n’en avait fait que deux !
Apollon ne semble pas avoir véritablement profité de sa
beauté légendaire et ses amours n’étaient pas toujours suivies
d’un bonheur durable. Ses amantes le craignaient et refusaient
souvent de se donner à lui, ce qui ne pouvait que le mettre en
colère et lui inspirer des vengeances. Mais Apollon était-il un
amoureux ordinaire ? N’aimait-il pas surtout assurer le
dépassement du plaisir ?
Avec la nymphe Daphné, la fille du dieu-fleuve Pénée,
Apollon ne put conclure son amour. Disons qu’il subissait la
vengeance du fils d’Aphrodite, le jeune Éros. Apollon s’était
moqué de lui en le voyant se servir de son arc. L’arc était son
arme par excellence et la comparaison avait seulement conduit à
quelques railleries sympathiques. Mais Aphrodite et son fils ne
faisaient qu’un. Apollon devint une cible pour le petit archer et
le résultat de son tir fut le désir infligé au dieu de s’unir avec
Daphné. Or la nymphe ne voulait pas de cette union et elle
préféra s’enfuir dans la montagne où Apollon ne tarda pas à la
poursuivre. Sentant qu’elle allait bientôt subir la volonté du
dieu, elle adressa une prière à son père et lui demanda de la
métamorphoser pour lui échapper. Alors, son père la transforma
en laurier qui devint un arbre consacré à Apollon. Le symbole
est ici évident. Le laurier est la plante mâchée par la Pythie et
en relation avec le divin ! Cet amour d’Apollon ne fait que
renforcer son rôle de gardien du temple, de gestionnaire du
cycle oraculaire de Delphes.
Avec Cassandre, l’aventure est plus compliquée et la
sanction peut-être plus terrible encore.
Apollon l’aimait et lui avait promis de lui donner le don
de la prophétie si elle acceptait de lui appartenir. Cassandre
aurait alors fait semblant d’accepter le marché et Apollon aurait
donné à Cassandre ce don merveilleux qu’il avait hérité de
Thémis en prenant sa place à Delphes. Après avoir acquis le
don de prédire l’avenir, Cassandre refusa pourtant d’appartenir
à Apollon et mit le dieu fort en colère. Pour la punir, il ne lui
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retira pas le don qu’il lui avait donné, mais il lui enleva celui de
la persuasion. Cassandre pouvait connaître l’avenir, mais
personne ne pouvait croire en elle et elle assistait impuissante à
tout ce qu’elle aurait pu éviter à ceux qu’elle aimait. Elle savait
que son frère Pâris serait à l’origine de la destruction de la ville
de Troie, mais elle ne put l’empêcher. Elle aura beau prédire
que le cheval de bois, laissé par les Grecs, est un piège,
personne ne prendra ses craintes au sérieux et la ville sera prise
par les Achéens. Tandis que le devin Laocon s’efforçait de
ruiner l’entreprise des Achéens et que Cassandre disait que le
cheval était rempli de guerriers, Apollon avait envoyé
d’énormes serpents pour tuer le devin et ses fils, laissant les
Troyens penser qu’il fallait introduire le cheval dans la ville.
Symboliquement cet amour qui aurait pu sauver la ville
de Troie aurait aussi mis un terme à la stratégie de Zeus qui
voulait voir combattre les demi-dieux. Nous pouvons penser
que pour arriver à ses fins, Zeus avait demandé à Aphrodite de
ne pas laisser Cassandre aimer Apollon. Elle ne devait pas
convaincre les Troyens que l’arrivée d’Hélène allait provoquer
la destruction de la ville. L’attitude d’Apollon pendant cette
guerre peut surprendre, mais le passé peut justifier le présent.
Certes, Apollon est aux côtés des Troyens pendant la guerre,
mais après la mort d’Hector il ne semble pas avoir oublié
l’affront que lui avait fait Laomédon lorsqu’avec Poséidon il
avait construit les remparts de la ville.
Une fois de plus, l’amour d’Apollon apparaît comme le
complément d’une pensée contraire au simple plaisir d’une
rencontre amoureuse. Il ne s’agit pas de produire des enfants,
mais de transcender un état de mortel, de connaître un art qui
n’appartient qu’aux dieux : ici, la prémonition.
Pour la petite histoire, nous pourrions être surpris de
voir qu’Apollon, qui avait péniblement appris cet art grâce à
l’enseignement de Thémis, pouvait en disposer de la sorte. En
fait, l’aventure qu’il vit avec Cassandre ne fait que renforcer
l’idée que Zeus avait tout prévu, y compris le rôle joué par
Cassandre, autant que celui joué par Aphrodite.
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Nous pouvons enfin rappeler un amour impossible.
Apollon aimait Marpessa, la fille d’Évenos, le fils d’Arès, mais
elle fut enlevée par Idas, le fils d’Apharée, un cousin des
Dioscures. Il avait enlevé la belle Marpessa sur un char ailé
offert par Poséidon. En poursuivant Idas, Évenos s’était tué,
mais Apollon attendait le fils d’Arès et ils commencèrent à se
battre lorsque Zeus décida d’intervenir. Il donna la possibilité à
Marpessa d’aimer qui elle voulait et elle choisit Idas, parce
qu’elle craignait d’être abandonnée par le dieu lorsqu’elle
vieillirait.
Si ses amours ne semblent pas combler le divin
Apollon, surtout lorsqu’il s’agit d’aimer des nymphes ou des
mortelles, filles de roi, il en va de même de ses amours avec de
jeunes et beaux garçons.
Le plus célèbre est certainement son amour avec
Hyacinthos. Il était d’une très grande beauté et Apollon ne
pouvait qu’en devenir amoureux. Ils aimaient être ensemble et
même lancer le disque. Un jour qu’ils le lançaient, que le disque
soit porté par le vent ou qu’il rebondisse sur un rocher, Apollon,
sans le vouloir bien entendu, atteint son jeune ami à la tête et le
tua. La légende nous dit que le chagrin d’Apollon fut intense et
que pour honorer son amant, Apollon aurait transformé le sang
qui coulait de sa blessure en fleur. L’ « hyacinthe », ou jacinthe,
serait la transformation de son ami en fleur et le souvenir d’une
tristesse profonde.
Apollon devait s’éprendre aussi d’un autre jeune
homme du nom de Cyparissos. Un très beau garçon, mais il
était aimé également par le dieu Zéphyr. Cyparissos avait
comme compagnon un cerf apprivoisé et même sacré. Or, il
arriva qu’un jour d’été, alors que le cerf dormait, Cyparissos
s’entraînait à lancer le javelot et le tua par mégarde. Désespéré,
le jeune homme implora alors les dieux pour que ses larmes
puissent couler éternellement. Comme il ne pouvait s’arrêter de
pleurer, son corps se dessécha et Apollon le transforma en
cyprès, l’arbre de la tristesse. Comment ne pas penser que
Zéphyr, jaloux d’Apollon, avait dévié la trajectoire du javelot et
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entraîné la mort du cerf pour contrarier à la fois l’amant et le
dieu dont il était jaloux ?
Avec Apollon, nous découvrons que l’amour n’est pas
seulement un retour vers l’unité, une association de deux
éléments complémentaires pour donner naissance à un être qui
reste mortel. Les amours d’Apollon pourraient bien nous
apprendre à dépasser ce genre d’accouplement et à nous
orienter vers une sublimation du désir qui ne se contenterait
plus de l’union éphémère de deux corps.
Une légende nous apprend qu’il aurait fréquenté la
devineresse Mantô et qu’il aurait eu avec elle un fils qui était
supérieur au devin Calchas. Mopsos, comme bien d’autres,
manifestait le pouvoir d’Apollon de dispenser les savoirs
interdits. Mantô, en sortant du temple d’Apollon à Delphes
aurait dit un jour qu’elle s’était unie avec le dieu à l’arc
d’argent. Faut-il rappeler que Mantô était la fille de Tirésias ?
La légende nous la montre guidant son père aveugle après la
destruction de Thèbes par les Épigones. Nous restons bien dans
un contexte amoureux particulier et nous pouvons dire que les
amours d’Apollon sont essentiellement des amours sublimées, y
compris avec de jeunes et beaux garçons. Il faudrait relire
Platon pour bien comprendre ce que les aèdes ont amorcé,
plusieurs siècles avant, en faveur de l’amour des idées.
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ARÈS
Nous avons déjà parlé des amours d’Arès et
d’Aphrodite. Certes, il était un beau parti pour Aphrodite et nul
doute que leurs rencontres amoureuses aient été fort intenses.
Mais, Arès n’a pas eu que la déesse de l’amour pour trouver du
plaisir, un plaisir qu’elle portait toujours à son extrême volupté.
Il est compréhensible que les deux amants aient pu oublier la
plus habituelle des discrétions et la plus grande prudence ! C’est
ainsi que le soleil avait pu les voir, les observer dans leurs ébats
et le faire savoir au mari trompé.
Les aèdes, surtout Homère, représentent souvent Arès
comme un dieu sans cervelle, au comportement instinctif plus
que raisonné. Il semblerait qu’il en soit de même d’Aphrodite
qui n’avait pas un seul instant douté du départ de son mari pour
profiter de son absence dans les bras de l’être aimé. Nous
pouvons aussi penser que la légende nous invite à comprendre
qu’il s’agissait d’un amour fou, un amour des plus sensuels et
que les deux amants, ne pensant qu’au plaisir qu’ils se
donnaient mutuellement, aient plu négliger la plus minime
prudence. N’oublions pas qu’entre immortels l’amour est
totalement délivré de l’idée même de reproduction !
Ordinairement, les enfants d’Arès étaient des êtres
violents, des êtres plus proches des dieux anciens que des dieux
capables de penser leurs actes avant de les vivre.
C’est en Thrace qu’Arès et la nymphe Harmonie
s’étaient unis pour donner naissance aux Amazones. Il ne
semble pas qu’Harmonie soit ici la fille d’Arès et d’Aphrodite,
encore que rien ne puisse nous surprendre quant aux unions qui
peuvent avoir lieu entre membres d’une même famille et en
54
dehors de la plus stricte chronologie. Elle ne serait pas l’épouse
de Cadmos. Les légendes nous trompent parfois en se servant
du même nom pour désigner des individus très différents, ou
encore des individus liés par des liens de parenté, mais il est
permis de penser qu’Arès n’a pas pu mettre au monde les
Amazones sans une partenaire. Elle pourrait être une fille
d’Atlas et ils se seraient alors unis dans l’île de Samothrace.
Toutefois, le nom même devait avoir une valeur symbolique.
Lorsque nous apprenons que les Amazones sont des guerrières
qui se gouvernent sans l’aide des hommes, ne s’accouplent que
pour avoir des serviteurs, traitent les hommes en esclaves ou les
tuent, ne gardant auprès d’elles que les filles, adorent Artémis,
la déesse vierge et chasseresse, tout l’opposé d’Aphrodite, nous
pouvons comprendre que les légendes, revues et corrigées par le
biais de l’écriture fassent abstraction d’un temps qui n’était pas
encore sous le contrôle de Zeus. Hésiode ne place-t-il pas la
troisième race d’hommes sous l’autorité d’Arès ? Dans ce cas,
cet Arès pourrait ne pas être le fils de Zeus et d’Héra. Il serait
un dieu lointain annexé aux dieux grecs par les aèdes, comme
Aphrodite qui serait née à Chypre ou même Apollon qui serait
un dieu venu d’Hyperborée !
Ce serait cette divinité étrangère qui aurait donné aux
reines de ce peuple insoumis la ceinture représentative de leur
puissance et de leur nature. On comprend mieux qu’Héra, qui
veillait sur l’initiation d’Héraclès ait tout fait pour que la reine
Hippolyté ne lui donne pas sa ceinture autrement dit abdique
devant le fils de Zeus et s’unisse à lui comme Thésée pourra
s’unir à une autre reine des Amazones. D’ailleurs, les légendes
ne sont pas très claires en ce qui concerne les Amazones et les
amours d’Héraclès ou de Thésée. Hippolyté, qu’Héra fait
mourir plutôt que de céder à Héraclès, aurait pour mère une
certaine Otréré, sans qu’il soit possible de la connaître vraiment.
La même information pour Penthésilée ne nous aide pas à faire
la lumière.
Gardons l’idée que les Amazones, filles d’Arès, sont
des guerrières qui refusent l’autorité des hommes et ne
s’accouplent que pour garder auprès d’elles des filles capables
de combattre à leurs côtés. On sait qu’Achille aurait tué
55
l’amazone Penthésilée lorsque les farouches guerrières étaient
venues combattre devant Troie et qu’au moment de sa mort il
aurait éprouvé un élan d’amour pour cette femme qui devait
être fort belle. Elle retrouvait peut-être dans la mort un regard
amoureux que son éducation guerrière avait fait disparaître !
Lorsque Penthésilée trouva la mort devant Troie, Arès
aurait voulu descendre sur terre et la venger sans se soucier du
destin et Zeus l’arrêta d’un coup de foudre. Cela montre que par
instinct ou par amour pour son enfant, Arès n’était pas qu’un
guerrier sans cervelle comme le laisse entendre Homère. Mais,
contre Achille, que pouvait bien entreprendre Arès ? Achille
avait pour lui l’amour que Zeus continuait à porter à Thétis. Il
fallait qu’Achille meure en héros et il ne pouvait faire l’objet
d’une simple vengeance.
La plupart des enfants d’Arès étaient violents pour ne
pas dire monstrueux, ce qui pourrait bien confirmer la thèse
d’une origine lointaine et antérieure. Avec Pyréné, qu’il ne faut
pas confondre avec la fille du roi Bébryx, il eut trois fils qui
furent tués par Héraclès : Cycnos, Diomède de Thrace et
Lycaon. Cycnos passait aussi pour être le fils d’Arès et de
Pélopia une fille de Pélias. C’était un brigand qui attaquait les
pèlerins se rendant à Delphes et c’est Apollon qui aurait
demandé à Héraclès d’intervenir. Au moment où Héraclès tuait
Cycnos, Arès allait se précipiter pour venger son fils quand
Athéna intervint. Elle fit dévier la lance d’Arès alors que celle
d’Héraclès atteignait le dieu à la cuisse, le forçant à remonter
dans l’Olympe.
Diomède de Thrace faisait dévorer les étrangers de son
pays par ses juments. Cette fois c’est Eurysthée qui avait chargé
Héraclès de mettre un terme à cette coutume monstrueuse.
Après un combat nécessaire, le fils de Zeus avait pu enfin
ramener les juments à Eurysthée qui les avait laissées en liberté.
Elles avaient été dévorées par des fauves dans le massif du
mont Olympe. Quant à Lycaon, il est peu connu
comparativement à d’autres héros qui portent le même nom. Il
aurait défié Héraclès à la lutte et en serait mort.
Avec la fille du dieu-fleuve Asopos : Harpinna, Arès
aurait donné naissance à Oenomaos, mieux connu pour sa mort
56
lorsque Pélops vint demander la main de sa fille. Il avait
l’habitude de proposer une course de chars aux prétendants et
comme il possédait des chevaux ailés, il les mettait à mort
régulièrement en les tuant avec sa lance. Il ornait le temple de
son père à Corinthe avec leurs dépouilles. Lorsque Pélops fut
renvoyé de l’Olympe où il servait d’échanson à Poséidon, il
tomba amoureux d’Hippodamie, la fille d’Oenomaos et grâce
aux chevaux que lui avait donnés Poséidon, grâce aussi à
l’intervention du cocher du fils d’Arès, il put mettre un terme à
cette course perdue d’avance. Cette fois c’est Pélops, fils de
Tantale, qui intervenait pour mettre à mort ce fils monstrueux
qui était alors roi de Pise en Élide.
Autant dire qu’Arès ne pouvait donner naissance qu’à
des êtres monstrueux et que ces derniers devaient disparaître
dans un monde policé et ordonné par Zeus.
Cela pourrait surprendre lorsque l’on imagine le plaisir
que peut éprouver Aphrodite à fréquenter Arès et à lui donner
des enfants.
En réalité ces enfants sont des symboles plus que des
êtres manifestés. Il est dit qu’ils accompagnent leurs parents,
mais il s’agit probablement des forces qu’Arès et Aphrodite
utilisent dans chacune de leurs interventions. Arès et Aphrodite
ne sont pas des divinités opposées, et leur relation sexuelle est
là pour nous inviter à les considérer comme étroitement
associés. Si Arès aime la guerre, Aphrodite se bat pour imposer
l’amour et même des sanctions contre ceux qui résistent et lui
font obstacle.
Nous avons l’habitude, en parlant d’amour, de
considérer essentiellement l’acte qui permet la procréation en
apportant du plaisir, du moins lorsqu’il s’agit d’une bonne
entente. Mais l’amour d’Arès pour Aphrodite pourrait bien
intervenir aussi pour dépasser ce que Zeus avait prévu en
adressant Pandore à Épiméthée. La guerre et l’amour
pourraient-ils s’associer pour transcender la vie sans avoir
besoin de passer par l’usage de la raison ? Il semble difficile
d’aller jusque-là et les légendes de nos deux divinités ne
permettent pas de le penser.
57
ARIANE
Est-il possible de faire comme Thésée et de l’oublier
pendant qu’elle dort ?
Elle est la fille de Minos, donc la petite-fille de Zeus et
d’Europe. Elle est aussi, bien entendu, la fille de Pasiphaé et
l’on oublie peut-être trop qu’elle est alors la petite fille
d’Hélios. C’est de son grand-père qu’elle tient la lumière et
l’une des légendes concernant Thésée, laisse entendre
qu’Ariane lui aurait donné une lumière pour sortir du
labyrinthe. Or, il ne peut s’agir que d’une lumière divine, se
rapportant à une Nuit originelle, celle que possèdent les
divinités de première génération, une lumière en rapport avec le
sommeil, l’instant où tout mortel se rapproche du Ciel sans
aucun effort.
Les aèdes veulent voir une rencontre amoureuse intense
entre Thésée et Ariane, mais Thésée est venu combattre le
Minotaure et il cherche surtout à égaler Héraclès son héros. Il
n’est pas un mortel qui entreprend un voyage initiatique et ne
peut pas bénéficier de l’aide d’Ariane. La suite de son aventure
le montre. Il est venu combattre, il a gagné, il revient à Athènes
où il deviendra roi après la mort de son père.
Il a rencontré Ariane sur sa route au mauvais moment !
Son mariage avec Phèdre, la sœur d’Ariane, n’est-il pas
un argument en faveur de l’incapacité de Thésée à devenir
immortel ? Phèdre n’est pas comme Ariane et la légende nous le
montre.
Le mariage d’Ariane avec Dionysos apparaît comme
nettement plus harmonieux. À côté du jeune dieu, elle peut
58
ressembler à une jolie mortelle, mais elle est une mortelle qui
porte en elle la lumière divine et Dionysos ne s’y trompe pas.
Elle sera la femme idéale pour l’aider à conquérir des âmes.
Ariane, une fois immortalisée, grâce aux flèches d’Artémis,
deviendra la reine des Bacchantes et accompagnera Dionysos
dans sa marche triomphale sur Terre et dans le Ciel. C’est elle
qui dirigera les chants et les danses sacrées et nous comprenons
que Dionysos ait pu tomber amoureux de cette belle
descendante d’Hélios.
A-t-elle eu réellement des enfants avec lui ? Nous
retrouvons ici, le même problème qu’avec les enfants de
Calypso. Ils sont des forces plus que des manifestations
typiquement mortelles. Les légendes lui en donnent quatre :
Thoas, Staphylos, Oenopion et Péparéthos. Nous retrouverons
Thoas en parlant d’Hypsipyle.
Dionysos et Ariane n’ont pas besoin d’enfants pour être
heureux et il est permis de penser qu’ils vivront dans le Ciel la
plus merveilleuse des vies éternelles.
59
ARTÉMIS
Que retenir d’elle en dehors du fait qu’elle était vierge
et qu’elle est resté éternellement jeune. On a vu que sous
l’influence maléfique d’Aphrodite, Orion aurait essayé de la
violer sans y parvenir. La majeure partie de ses aventures
mythiques sont en rapport avec des sacrifices oubliés comme
celui d’Oenée, le père de Méléagre qui devait subir les
conséquences d’une sanction divine. Artémis mécontente
d’avoir été négligée par Oenée avait envoyé un sanglier
monstrueux à Calydon pour ravager son pays et Méléagre avait
rassemblé un grand nombre de héros pour mettre fin à ses
déprédations. Certaines légendes disaient que Méléagre était un
fils d’Arès ! Quoi qu’il en soit, Artémis se trouvait à l’origine
d’un rassemblement de mortels à la recherche de l’immortalité
et nous pouvons penser que la sanction d’Artémis n’était qu’une
intervention voilée en faveur des mortels capables de vivre un
exploit, capables de vaincre le monstre qui sommeillait encore
en eux. Le sanglier est souvent, surtout lorsqu’il est solitaire, un
monstre qui manifeste une autorité spirituelle. Lorsqu’il blesse
un mortel, c’est le plus souvent pour l’inviter à poursuivre une
initiation et l’on se souvient qu’Ulysse fut lui-même blessé par
un sanglier avant de vivre la guerre de Troie.
On attribue aux flèches d’Artémis un rôle qui peut nous
éclairer sur la nature de la déesse. Si elle s’en sert pour chasser
le plus souvent, elle les envoie aussi sur les femmes qui
meurent en couches. On dit aussi qu’elles apportent une mort
subite et sans douleur, comme celles de son frère Apollon.
Lorsqu’elle poursuit le géant Tityos alors qu’il cherchait à
60
violer sa mère et que Zeus avait caché sous la surface de la
Terre, il est clair qu’elle surveille les amours qui ne sont pas de
bonne entente et peut rendre justice sans avoir besoin d’en
référer à Zeus bien qu’il soit son père.
Nous pourrions nous demander pourquoi elle
n’intervient pas pour défendre Perséphone ? Mais nous oublions
alors que Zeus a dérobé sa fille à la surveillance du Soleil, qu’il
l’a placée sous Terre et qu’il devenait impossible de surveiller
son père se préparant à violer sa fille.
Si Artémis semble prendre la défense systématique des
femmes qui voudraient rester vierges, elle aime aussi que des
hommes négligent Aphrodite et préfèrent se complaire à chasser
et à l’honorer, ce qui est aussi une façon de l’aimer. Ce sera le
cas d’Hippolyte, le fils de Thésée, qui n’aimait pas les femmes
et honorait plus que toute autre divinité Artémis. La jalousie
d’Aphrodite sera à l’origine de la mort de cet amant particulier
qui, ne l’oublions pas était aussi l’enfant d’une Amazone.
Nous retrouvons souvent cette allusion à une sorte
d’amour impossible qui existe entre un mortel et une divinité,
amour qui n’est en rien comparable à celui que connaissent
deux mortels qui se désirent pour la satisfaction physique la
plus élémentaire et la procréation. Artémis est certainement une
déesse qui prend plaisir à être aimée sans que sa virginité soit
remise en question, disons à être adorée. Au contraire,
lorsqu’elle n’est pas aimée, ou seulement dégradée par des
propos inacceptables comme ceux d’Agamemnon, elle peut
devenir terrible et cruelle. Devant la démesure d’Agamemnon,
elle interdit aux fils d’Éole de souffler pour permettre le départ
de la flotte grecque en direction de Troie et réclame le sacrifice
d’Iphigénie !
Qu’il est dangereux d’oublier d’honorer les dieux et qui
plus est la sœur d’Apollon !
L’aventure vécue par Callisto, la plus belle, est aussi
une histoire d’amour à laquelle est liée Artémis. Callisto était sa
compagne favorite lorsqu’elle fut aimée par Zeus et lui donna
un enfant du nom d’Arcas. Comme d’habitude, Héra était
jalouse, mais cette fois il semble bien que ce soit Artémis qui
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n’ait pas supporté que sa meilleure amie perde ainsi sa virginité.
Elle l’aurait transformée en ourse avant de la chasser avec son
arc et ses flèches.
Arcas, pour sa part, aurait été recueilli par le père de
Callisto, le roi d’Arcadie qui s’appelait Lycaon. Lycaon pour
éprouver la clairvoyance de Zeus avait coupé Arcas en
morceaux pour le lui faire manger, mais Zeus ne s’était pas
laissé prendre au piège, avait rendu la vie à Arcas et changé
Lycaon en loup. Arcas serait alors devenu roi à la place de son
père.
62
ATHÉNA
Tout le monde sait qu’Athéna était vierge ! Lorsqu’elle
sortit de la tête de son père, toute armée dit la légende, elle était
prête à faire la guerre et Zeus avait terriblement besoin d’elle
pour lutter contre les dieux de première génération, ces dieux
monstrueux qui ne pensaient pas beaucoup. Si Zeus l’avait fait
naître de son crâne, c’est bien parce qu’elle était sa meilleure
idée, et qu’il se préparait à imposer l’idée qu’il personnalisait
comme valeur essentielle et comme règle fondamentale de
l’existence. Elle allait l’aider à combattre ou maîtriser, car les
dieux de toutes les générations sont immortels, les divinités qui
ne pensaient pas comme lui et gardaient pour la matière,
autrement dit Gaia, un amour intolérable.
Il est probable qu’en suivant les poètes on puisse faire
d’elle une sorte de guerrier aux allures de femme, que l’on
puisse voir en elle l’équivalent d’un sexe qui n’était pas le sien.
Ce n’était pas une transsexuelle. Elle était belle, probablement
plus martiale qu’Aphrodite, mais lorsqu’elle n’était pas vêtue de
l’égide, ne portait pas sa lance et son bouclier, lorsqu’elle était
habillée en femme élégante et soucieuse de sa beauté, elle
devait plaire à tous ces dieux qui n’avaient pour véritable
distraction que le plaisir d’aimer.
Lorsque Éris, la Discorde, lança une pomme d’or et
demanda que l’on compare la beauté d’Héra, d’Athéna et
d’Aphrodite, lorsque Pâris fut choisi par Zeus pour qu’il
choisisse la plus belle des trois déesses, nous pouvons penser
qu’elles étaient belles toutes les trois. En fait, il ne s’agissait pas
de beauté au sens où nous l’entendons ordinairement. La preuve
est que Pâris n’avait pas choisi sur ce critère esthétique pour les
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départager. Autrement dit, chacune avait offert au beau Pâris ce
qu’elle manifestait dans le monde divin. Pâris avait alors choisi
Aphrodite ce qui ne saurait se traduire par une absence de
beauté chez Athéna.
Athéna était coquette et appréciait de porter du beau
linge. D’ailleurs, elle tissait merveilleusement et se
confectionnait des habits qui ne pouvaient que la rendre
désirable. Les dieux se méfiaient-ils d’elle parce qu’elle était la
fille de Zeus ou bien parce qu’ils craignaient d’avoir à lutter
contre elle au lieu de lui offrir une tendresse de bonne entente ?
Le fait est que c’est Héphaïstos, le dieu qui personnifie
le feu qui osa négliger sa volonté de rester vierge. Il était de
glace devant Aphrodite et voila qu’il devint aussi ardent que le
feu devant elle. Affublé d’une légère boiterie, il n’était
probablement pas disgracieux, comme sont les bouffons
ordinaires. Homère nous le présente comme un dieu enjoué qui
a toujours de bons mots à la bouche et cherche à détendre
l’atmosphère au sein de l’Olympe lorsque les dieux assemblés
redoutent la colère du monarque. Il se comporte souvent comme
un échanson et pour le découvrir suant soufflant, en plein effort,
il faut lui rendre visite dans sa forge où depuis qu’il a séjourné
au fond de la mer chez Téthys, il est devenu un véritable
orfèvre.
Or c’est au cours d’une visite à sa forge qu’Athéna
devait rencontre un dieu lubrique, saisi d’un désir qui dépassait
tout entendement. Athéna plaisait à Héphaïstos qui lui forgeait
des armes et ce jour-là il n’avait pas pu retenir son ardeur de
mâle dominé par un feu qui n’avait rien à voir avec celui de son
art. Les deux divinités qui s’appréciaient autrement en d’autres
lieux et à d’autres moments étaient certainement dépassées par
l’événement et nous pouvons comprendre que cet amour non
partagé ne pouvait durer bien longtemps, juste le temps d’une
sorte de lutte dont Athéna put heureusement se dégager à temps.
Toujours est-il qu’Héphaïstos avait joui et que son sperme avait
inondé la cuisse de la déesse. La légende ne dit pas si, soulagé,
le dieu boiteux retrouva ses esprits et demanda pardon à cette
partenaire à la fois surprise et révoltée. D’autres auraient pris la
fuite, mais Athéna chercha d’abord à écarter ce sperme qui
coulait sur sa chair. Ayant trouvé de la laine elle s’en essuya et
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jeta le tout à terre où la semence d’Héphaïstos au contact de la
terre donna naissance à un enfant qu’Athéna récupéra pour le
garder, puis l’élever.
La légende nous dit que cet enfant, qu’Athéna appela
Érichthonios en souvenir de la laine et de la terre qui avaient
permis de le faire naître, avait été enfermé dans une corbeille
servant de berceau et confié aux filles de Cécrops le premier roi
d’Attique selon la légende. Curieuses, les filles avaient voulu
voir ce que contenait la corbeille et s’étaient enfuies lorsqu’elles
avaient découvert que le corps de cet enfant se terminait par une
queue de serpent comme les êtres nés de la Terre. D’autres
légendes disent qu’en ouvrant le berceau elles avaient vu
Érichthonios s’en échapper sous la forme d’un serpent ! Les
jeunes filles seraient devenues folles et se seraient donné la
mort en se précipitant du sommet de l’Acropole. Les légendes
disent aussi que le serpent s’était caché derrière le bouclier
d’Athéna dans son temple où la déesse devait l’élever avant
qu’il ne devienne le premier roi mythique d’Athènes.
Peut-on dire qu’Athéna eut un enfant d’Héphaïstos ?
Cela semble difficile. Mais on perçoit très nettement toute la
symbolique de l’aventure. Ne peut-on pas ajouter rapidement
que nous avons là une image qui nous fait comprendre
comment le feu de la Terre fut élevé par Athéna pour devenir
raisonnable et changer de nature, passer de la matière à l’esprit,
perdre sa nature de serpent pour devenir monarque d’Athènes.
Le feu de la Terre étant dompté par la raison, il pouvait alors
régner.
Cet amour particulier montre que l’esprit domine la
matière, qu’Athéna en l’éduquant peut la rendre à même de
servir l’ordre imposé par son père. Athéna domine ici la force
aveugle d’un dieu qui se comporte ici comme un monstre
uniquement guidé par un désir incontrôlable. Il n’y a pas
destruction de la matière, mais domestication, éducation,
élévation et le désir d’accouplement conduit ici à une sorte de
récupération des forces primordiales au service de la pensée
devenue règle de vie.
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ATLAS
Il fait partie des divinités de première génération. Son
père est le Titan Japet tandis que sa mère est l’Océanide
Clyméné. Il est aussi le frère de Ménoetios, de Prométhée et
d’Épiméthée. Tout le monde sait qu’après la guerre contre les
Géants, il fut condamné par Zeus à porter la voûte du Ciel sur
ses épaules. Il est difficile d’associer cette punition hautement
symbolique et la demeure attribuée par les aèdes à ce géant qui
passe aussi pour avoir aidé Zeus à prendre les pommes d’or au
jardin des Hespérides ! En effet, sa demeure se situerait à
l’extrême Occident, non loin de ce jardin réservé aux divinités
de seconde génération, mais gardé par un dragon à cent têtes, né
de Typhon et d’Échidna.
Ce n’est qu’à partir d’Hérodote que l’on commencera à
parler d’une montagne et non d’un dieu : le mont Atlas situé en
Afrique du Nord.
En ce qui nous concerne ici, Atlas est le père de
plusieurs enfants. Il aurait donné naissance aux Hespérides, les
Nymphes du Couchant, avec Hespéris, mais les légendes
hésitent sur cette naissance et attribuent l’apparition de ces
Nymphes à la Nuit, plus tard à Thémis au moment où Zeus en
aurait fait son épouse. Hespéris serait la fille d’Hespéros, lui-
même étant probablement le frère d’Atlas. Les rapports
amoureux à cette époque n’étant pas ce qu’ils sont devenus, tout
est possible dans le royaume des dieux. Le plus important est de
retenir qu’Hespéros semble avoir été le premier astronome. Il
serait monté sur le mont Atlas pour y observer les étoiles. C’est
alors qu’une tempête de vent l’aurait emporté et les mortels qui
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l’aimaient auraient imaginé qu’il avait été emporté dans le Ciel
où il serait devenu une étoile. Il serait alors le dieu qui amène
chaque soir le repos de la Nuit.
Les autres enfants d’Atlas sont aussi étroitement liés à
l’astronomie !
Ce serait avec Pléioné qu’il aurait enfanté les Pléiades
et les Hyades. Pléioné était la fille d’Océan et de Téthys. Les
Pléiades étaient sept sœurs qui furent divinisées et devinrent des
étoiles formant la constellation dite des Pléiades. La légende
nous dit qu’elles épousèrent presque toutes des divinités. Seule,
Méropé aurait épousé le mortel Sisyphe et en aurait eu honte, ce
qui serait la cause de son éclat plus faible dans le Ciel. Sisyphe
était tout de même le fils d’Éole, le dieu des vents !
Pour les Hyades, qui sont aussi des étoiles et forment
une autre constellation, on dit qu’elles auraient été divinisées et
placées près des Pléiades au moment où elles s’étaient suicidées
alors qu’elles ne pouvaient se consoler de la mort de leur frère
Hyas. Il aurait été soit piqué par un serpent, soit mordu par un
sanglier, soit dévoré par un lion en Lybie. Cela indiquerait
symboliquement qu’il aurait été préalablement élu par les dieux
et qu’il aurait obtenu lui aussi l’équivalent de l’immortalité.
Enfin, on donne parfois Dioné comme fille d’Atlas. Les
légendes diffèrent, comme souvent, et si on fait de Dioné la fille
d’Ouranos et de Gaia, on en fait aussi la fille d’Océan et de
Téthys, autrement dit une Océanide. Lorsqu’on la dit fille
d’Atlas, on lui donne alors comme enfants : Niobé et Pélops
qu’elle aurait eu avec Tantale.
Disons qu’Atlas n’a pas commis d’acte répréhensible
comme Tantale, par exemple, et nous pouvons penser que son
seul tort fut d’être géant. Il ne sera pas précipité dans le Tartare,
ses enfants seront divinisés, lui-même sera au service des dieux
en soutenant le Ciel avec ses épaules ce qui pourrait signifier
que la Terre porte le Ciel !
67
BELLÉROPHON
Être fils de Poséidon ne suffit pas. Pour monter au Ciel,
la demeure de Zeus, il faut plaire au monarque et ne pas
montrer de la démesure à son égard. Bellérophon en fera les
frais à la fin de sa vie, car bien que fils spirituel du dieu de la
Mer, fils de Glaucos et descendant de Sisyphe, il est d’abord
mortel.
Obligé de s’exiler à la suite d’un meurtre accidentel,
Bellérophon commence par vivre la même situation que le fils
de Thésée. La femme du roi de Tirynthe, qui l’a purifié, tombe
amoureuse de lui et craignant des conséquences à la suite du
refus que lui oppose notre héros, elle se retourne contre lui,
l’accuse et demande à son époux de le tuer. Heureusement,
l’hospitalité est une valeur suprême et il refuse. Par contre, il
dirige Bellérophon vers son beau-père avec une lettre explicite.
Heureusement pour lui, le beau-père commence par l’envoyer
combattre un monstre du nom de Chimère : lion par-devant,
dragon par-derrière, avec une tête de chèvre qui soufflait des
flammes.
Il est évident que l’enchaînement des événements
correspond à une mise sous tutelle et que le beau-père, roi de
Lycie, joue ici le rôle d’un hiérarque. Bellérophon commence
un voyage initiatique en abandonnant le monde ordinaire et en
se confrontant à des monstres. N’oublions pas que Chimère est
la fille de Typhon, qu’elle trouve ses forces dans la Nuit
originelle alors que notre héros est en route vers la lumière du
Ciel. Ce jour-là, Bellérophon pourra monter Pégase qu’il a
trouvé en train de boire à la fontaine Pirénè, près de Corinthe.
68
En chevauchant Pégase et en s’élevant dans les airs il finit par
tuer Chimère à la grande surprise de son hôte qui ne peut
toujours pas le tuer comme le voulait le roi de Tirynthe. Après
avoir lutté contre des voisins indésirables, toujours pour le
compte de son hôte, Bellérophon apparaît comme un fils de
divinité. Non seulement il est pressé de rester près de ce roi
reconnaissant, mais il est invité à en épouser la fille avant de lui
laisser son royaume à sa mort.
Il semble que nous puissions interpréter ce mariage et
ce règne comme la fin du voyage initiatique. Mais Bellérophon
redevient un mortel ordinaire et nous comprenons mieux la fin
de sa vie, décidée par Zeus une fois de plus.
La légende nous dit que, plein d’orgueil, Bellérophon
essaya de monter au Ciel en enfourchant une nouvelle fois
Pégase. Il n’avait donc pas oublié le royaume de Zeus, mais il
ne le méritait plus. Zeus, refusant son entrée dans le Ciel aurait
alors envoyé un taon pour piquer Pégase. En se cabrant, il aurait
désarçonné son cavalier qui serait retombé sur terre dans un
buisson d’épines ce qui l’aurait rendu aveugle.
Fils spirituels de Poséidon, Ébranleur de la Terre ou roi
de la Mer, Bellérophon revient à ses origines, mais nous
pouvons nous demander si la sanction n’est pas surtout une
dernière étape dans sa conquête de l’immortalité. Ne faut-il pas
être un mortel aveugle pour mériter de rencontrer les dieux ?
Une fois encore, nous voyons comment l’amour,
manipulé par les dieux, Zeus en particulier, sert aussi à éloigner
les demi-dieux d’une fécondité contraire à la métamorphose
divine.
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CADMOS
En laissant la priorité à son épouse Harmonie, comment
ne pas risquer quelques redites.
Mais il est aimé de Zeus !
Il est le fils d’Agénor et de Téléphassa, or Agénor est le
fils de Poséidon. De sa mère la légende ne dit pas grand-chose.
Ce que l’on retiendra c’est qu’après l’enlèvement d’Europe,
l’une des filles d’Agénor, le père avait demandé à tous les
membres de sa famille de partir à sa recherche. Cadmos était
parti avec sa mère qui devait mourir d’épuisement. Bien
entendu, personne ne retrouva Europe que Zeus avait conduite
en Crète.
Le seul amour connu de Cadmos est Harmonie et nous
pouvons penser qu’il est le fruit d’une machination de Zeus par
rapport à la ville de Thèbes. Hésiode ne s’y trompe pas lorsqu’il
nous parle de sa quatrième race qui devait s’éteindre devant
Thèbes puis devant Troie.
Pour comprendre l’enchaînement qui conduit à la
naissance des enfants qui porteront sur eux le poids du destin
tissé par les filles de Zeus, il faut commencer par parler de
Thèbes, du moins de Cadmée, la citadelle construite par
Cadmos. Cette construction aura pour fondation la mort d’un
fils d’Arès, le dragon qui gardait la source où il devait prendre
de l’eau pour effectuer le sacrifice qu’il devait faire après avoir
enseveli la vache prophétique qui l’avait guidé jusque-là. Le
monstre avait tué ses hommes chargés de ramener de l’eau et à
son tour il avait tué le monstre. Nous avons ici le début d’une
prise de pouvoir par Zeus qui indirectement s’impose par la
70
présence d’Athéna. En effet, la fille de Zeus, conseille à
Cadmos de semer les dents du dragon et lorsqu’il s’exécute, des
hommes armés sortent de terre à la place des dents. Devant ce
nouveau danger, Cadmos à l’idée de jeter des pierres au milieu
d’eux et, se croyant attaqués, ils finissent par se battre, seuls
cinq sparti, ou hommes semés, restant en vie. L’un d’eux :
Échion épousera plus tard l’une des filles de Cadmos : Agavé.
Autrement dit, Cadmos doit vivre les étapes d’une
immortalisation qui lui est réservée, mais qui vont l’entraîner
d’abord vers une sanction. Ayant tué un fils d’Arès, il doit être
purifié de son meurtre et doit expier. Pendant huit ans, il devra
servir Arès comme un esclave à la suite de quoi il pourra
devenir le roi du pays où s’élèvera la ville de Thèbes. Zeus
semble satisfait et n’attend pas pour marier Cadmos avec
Harmonie.
Nous parlerions aujourd’hui d’un mariage arrangé, mais
il n’est pas le seul dans la mythologie, il faut bien le
reconnaître. Cadmos a-t-il choisi sa femme : non ! A-t-il été
attiré par sa beauté, a-t-il éprouvé du désir avant de s’unir à
elle : c’est peu probable. La légende le dirait, car elle le précise
chaque fois que tel est le cas. Cadmos et Harmonie sont deux
personnes qui sont chargées de mettre en branle un processus de
destruction géant, de combat à l’échelle humaine, de lutte
symbolique que chaque mortel ou demi-dieu doit entreprendre
pour plaire à Zeus.
Cadmos aura plusieurs enfants, des filles surtout :
Autonoé, Ino, Agavé et Sémélé. Il n’aura qu’un fils Polydoros
dont le seul mérite semble d’avoir mis au monde le grand-père
d’Œdipe : Labdacos. Les trois filles jouèrent des rôles
importants dans la mythologie, plus particulièrement dans la
montée du pouvoir de Zeus et dans ses prévisions de tyran.
Agavé qui épousera Échion aura Penthée pour fils. Il
deviendra le roi de Thèbes, mais les médisances d’Agavé à
l’égard de Sémélé causeront la mort de son fils lorsque
Dionysos reviendra de l’Inde et que Penthée s’opposera à son
culte. Dans un accès de démence, croyant voir un lion alors que
c’était son fils déguisé qui l’observait, elle l’avait attaqué, lui
avait coupé la tête et ne s’en était aperçue qu’après l’avoir
apportée en triomphe dans la ville.
71
Autonoé est une fille pratiquement ignorée des aèdes.
Ino, par contre est appelée à jouer un rôle important
dans la naissance de Dionysos et indirectement dans les
aventures de Jason. Mariée une première fois, elle avait eu deux
enfants : Phrixos et Hellé. Ils sont liés à la légende de la Toison
d’Or. Alors qu’elle était mariée à un second mari, Athamas, et
que sa sœur Sémélé était morte foudroyée par la lumière que
rayonnait Zeus, elle avait demandé à son époux de prendre la
garde du petit Dionysos. Bien entendu, cela ne suffisait par pour
Héra dont les aèdes soulignent une fois de plus la jalousie. Elle
envoya la démence chez ce couple qui finit par massacrer ses
propres enfants. Ino se serait alors jeté à la Mer avec son enfant
dans les bras devenant alors Leucothée, une déesse marine,
celle qu’Ulysse rencontrera avant d’échapper à la mort et
d’arriver chez les Phéaciens.
Nous pouvons dire, en résumant ces péripéties que les
enfants de Cadmos vont surtout être utiles à Zeus pour mettre
au monde Dionysos et l’imposer lorsqu’il revient de l’Inde. Il
est permis de penser qu’il changera d’avis en connaissant mieux
son culte très différent du sien.
Cadmos a-t-il joué un rôle quelconque dans cette
stratégie ? Il n’est qu’un intermédiaire et n’est même pas
instruit de ce qui se passera.
Va-t-il être plus heureux en quittant Thèbes ? Il
abandonne sa ville avec Harmonie après avoir laissé le pouvoir
à Penthée, donc avant sa mort horrible. Il ne connaîtra pas la
suite des bouleversements connus par Thèbes ce qui tendrait à
montrer que son rôle s’achève après la naissance de ses enfants.
Après avoir régné un certain temps sur les Illyriens, il fut
transformé, avec Harmonie, en serpent et se retrouvèrent aux
Champs Élysées.
Une telle disparition du couple ne peut avoir qu’une
dimension symbolique, le serpent étant une manifestation de la
puissance de la Terre, et Cadmos revenant à ses origines,
comme le fera Œdipe d’ailleurs ou même Thésée.
72
CALYPSO
Il est difficile d’évoquer les relations amoureuses entre
des divinités et des mortels sans faire référence aux amours de
Calypso et d’Ulysse.
En suivant les péripéties du voyage retour d’Ulysse,
nous avons l’impression que le marin n’arrête pas de pleurer sur
son sort et sur la difficulté de rentrer chez lui. En fait, il ne
pleure pas nuit et jour et cela correspond bien à la distinction
entre le Jour et la Nuit. Le Jour est fait pour le combat, les
victoires ou les défaites, les joies ou les pleurs, la Nuit est faite
pour le sommeil, pour les rêves ou pour l’amour. Nous le
comprenons en lisant Homère, et en observant notre héros, aussi
bien chez Calypso que chez Circé.
Calypso n’est pas une magicienne et elle n’a pas besoin
de la magie pour être aimée. Elle est une nymphe et cela devrait
déjà suffire pour éveiller notre propre besoin d’amour. Elle est
belle et si l’on accepte l’idée qu’elle est la fille d’Hélios, disons
qu’elle a de qui tenir. Homère voudrait-il nous laisser croire
qu’Athéna en est jalouse qu’il ne s’y prendrait pas mieux.
D’ailleurs, lorsqu’Hermès vient la voir à la demande de Zeus,
elle ne se cache pas pour le lui dire en nommant tous les dieux
réunis. Voilà dix ans qu’elle gardait Ulysse près d’elle, faisait
tout pour le rendre heureux, lui offrant même l’immortalité, et
voila qu’elle doit renoncer à son propre bonheur parce que les
dieux en ont décidé autrement ! Dans sa grotte profonde qui
s’ouvre sur des jardins naturels, semblables à ceux des
Hespérides où poussent des pommiers qui donnent des pommes
d’or, qui ne manque pas d’eau claire et fraîche ou d’herbe
tendre, elle passe son temps à tisser et à jouer avec ses servantes
73
qui sont aussi des nymphes et la légende semble vouloir nous
imposer, deux façons de vivre le Jour : celle des nymphes d’une
part et celle d’Ulysse qui garde son regard tourné vers la Mer et
pleure de rester si loin d’Ithaque, à l’extrême Occident, là où
Hélios en fin de journée rentre dans son palais pour se reposer
après sa longue traversée du Ciel.
Nous pourrions penser qu’il pleure de ne pas revoir sa
femme, la belle Pénélope. Il ne semble pas que ce soit le cas et
ses retrouvailles avec elle seront courtes, si tant est qu’elles
soient chargées d’amour ! Ulysse revient à Ithaque pour rendre
justice en bon monarque qui a trop longtemps délaissé son pays.
Heureusement, Poséidon est là pour justifier
l’amertume du marin.
Se sont-ils aimés pendant ces longues années ? Ulysse
a-t-il vécu, au moins la Nuit, comme un dieu aux côtés de
Calypso ? Ulysse est un homme qui ne laisse pas deviner ses
sentiments. Nous avons du mal à penser qu’il montait chaque
soir sur le lit de la nymphe sans avoir pour elle quelque élan
d’amour ! Le fait est que les aèdes sont pudiques ou alors
soucieux de nous faire comprendre un autre message, un
message qui se rapporte à la Nuit. Il faut attendre longtemps
pour que de nouvelles légendes acceptent l’idée qu’ils ont eu
des enfants, deux dans le meilleur des cas : Nausithoos et
Nausinoos. Pourquoi chercher à confondre ce premier enfant
avec le fils de Poséidon ou le personnage qui devait diriger
l’Argo lorsqu’il prit la Mer vers la Colchide ?
Ces enfants ne peuvent être qu’en rapport avec la Nuit
qui appartient aux dieux, plus encore les dieux de première
génération comme Hélios. Ils sont en rapport avec le divin,
l’immortalité et il ne faudrait surtout pas les associer à
Télémaque, un enfant du Jour, du monde qui appartient aux
mortels. Le voyage aussi est un acte qui se rapporte au Jour, on
ne voyage pas la Nuit, du moins c’est le Jour que le marin peut
choisir sa route, garder ou perdre le cap, essuyer une tempête,
chercher un port pour s’abriter.
C’est bien le Jour qu’Ulysse va construire son radeau
pour reprendre la Mer en direction du Levant, effectuer un
retour qui pourrait être sa dernière chance de devenir immortel.
74
En allant d'est en ouest, il a perdu tous ses marins, il a échappé
à la mort, il est descendu en Enfer, et en revenant vers l’Est il
va choisir entre la vie d’un monarque et celle d’un dieu. Ino, ou
Leucothée, lui offre cette dernière possibilité et Ulysse choisit
de revenir à Ithaque. Les Phéaciens assureront le retour pendant
qu’il dormira sur le pont de leur navire.
Il est évident que les enfants qu’il a eus avec Calypso
ne peuvent apparaître dans la vie du monarque rentrant chez lui.
Ils font partie d’un monde qui reste celui des dieux et c’est
certainement avec Ulysse que nous comprenons bien la double
existence de l’homme : une de Jour et une de Nuit.
Calypso a aimé Ulysse, tout porte à le croire. Mais elle
ne peut transmettre l’immortalité à un mortel qui reste le type
d’homme que les aèdes veulent promouvoir dans leur
enseignement.
75
CASSANDRE
Bien que n'étant pas une déesse, elle mérite notre
attention pour avoir vécu un amour particulier avec Apollon.
Elle est la fille d’Hécube et de Priam et donc la sœur de Pâris.
À sa naissance, elle vit avec son frère jumeau Hélénos
une aventure qui présage de l’avenir. Ses parents ayant donné
une fête dans le temple d’Apollon, hors de la ville de Troie, ils
avaient oublié les enfants dans le temple où ils avaient passé la
nuit. Lorsque leurs parents revinrent les chercher, on les trouva
endormis tandis que deux serpents imposaient leur langue sur
leurs organes des sens. À l’arrivée des parents, les serpents
s’étaient retirés pour se cacher derrière des lauriers qui se
trouvaient là. Déjà nous pouvons croire difficilement qu’ils
aient été oubliés. Disons que les aèdes ont trouvé une
explication au fait que très vite les deux enfants avaient montré
qu’ils possédaient des dons de prophétie. Il devenait possible
d’interpréter la présence des serpents du temple d’Apollon
comme responsables de ce don. Toutefois l’inutilité de ses
prophéties ne pouvait pas être comprise.
Il est possible que d’autres aèdes aient corrigé la
première légende en faisant d’Apollon un amoureux de
Cassandre et en invoquent un marché qui aurait été passé entre
les deux amants.
Apollon aurait alors offert le don de la prophétie à
Cassandre si elle acceptait de se donner à lui. Cassandre aurait
fait semblant d’accepter et Apollon lui aurait appris à deviner
l’avenir puis elle se serait rétractée, se serait refusée à Apollon.
Le dieu, mécontent, lui aurait craché dans la bouche pour que
ses prédictions ne soient pas accompagnées de persuasion.
76
Cassandre continuait ainsi à être une prophétesse inspirée
comme l’était la Pythie à Delphes, mais personne ne croyait à
ses prédictions. Son frère interprétait l’avenir à partir de signes
extérieurs comme le vol des oiseaux.
Deux prophéties sont importantes avant la prise de
Troie. La première se situe avant la venue d’Hélène dans la
ville ou juste à son arrivée. Une nuit, Cassandre avait fait un
rêve prémonitoire. Elle avait compris que la venue d’Hélène
serait la cause de la destruction et de l’incendie de la ville. Bien
entendu, personne ne prit son présage au sérieux et, au
contraire, tout le monde se serait réjoui du bonheur que le jeune
couple allait faire rayonner, Priam le premier.
La seconde prophétie se rapporte au cheval de bois que
les Achéens avaient laissé sur la plage en faisant semblant de
partir. Elle avait insisté pour dire que ce cheval serait la ruine de
Troie, mais, cette fois encore, personne n’avait pris son avis au
sérieux. Elle affirmera que le cheval est plein de soldats en
armes, mais cela restera inutile, les Troyens ne la croiront pas et
ce sera la destruction de la ville.
En refusant l’amour d’Apollon, Cassandre serait-elle
devenue, au moins en partie, la cause de la destruction de la
ville. Pourtant le dieu sera du côté des Troyens tout au long de
la guerre ce qui pourrait surprendre si l’on tient compte d’un
passé douloureux. Il avait été maltraité, avec Poséidon, au
moment où ils avaient construit les remparts de la ville alors
qu’ils étaient les esclaves de Laomédon le roi de Troie à cette
époque. Ne serait-il pas plus simple de voir dans ces
explications poétiques un arrangement des aèdes qui veulent
faire la morale aux mortels qui les écoutent et rappeler qu’il faut
respecter ses engagements avec les dieux, y compris lorsqu’il
s’agit de faire l’amour ? De quel amour en vérité ?
Il n’est pas dit que Cassandre aurait prévu qu’elle serait
tuée en même temps qu’Agamemnon au moment où ils
reviennent en Grèce ? Après la prise de la ville, les Grecs
s’étaient partagé le butin et les femmes. Agamemnon avait
obtenu Cassandre et en était tombé amoureux au point qu’ils
77
avaient fait deux jumeaux. Lorsqu’ils rentrèrent dans son palais,
elle fut assassinée en même temps que lui par Clytemnestre et
son amant Égiste. Pourquoi n’a-t-elle pas deviné qu’ils allaient
être assassinés ? Il est fort probable que la sanction imposée par
Artémis et qui consistant à tuer Iphigénie n’avait fait que
soulever contre lui la colère des dieux, mais il est aussi possible
que Clytemnestre n’ait pas supporté de voir revenir son mari
avec une concubine, qui plus est avec deux enfants qui
confirmaient l’intensité de leurs amours. Certes, Agamemnon
était un mari trompé, mais les Érinyes ne pouvaient pas
supporter son crime. À cette époque où la vengeance était une
sorte de réponse naturelle à tous les crimes, la mort d’Iphigénie
ne pouvait qu’entraîner celle d’Agamemnon et de Cassandre,
puis la mort de Clytemnestre et d’Égiste, Oreste étant soutenu
dans son propre crime par Apollon.
78
CÉPHALE
Du danger de douter de l’amour ! Cela pourrait être le
sens des aventures amoureuses de Céphale.
Il appartient à la race de Deucalion, ces mortels nés à la
suite du déluge lorsque Zeus, par la bouche d’Hermès, conseilla
à Deucalion et Pyrrha de jeter les os de leur mère par-dessus
leur épaule !
Avant d’épouser Procris, il aurait été enlevé par Éos qui
était amoureuse de lui. Mais Céphale abandonna rapidement sa
divine compagne pour revenir en Attique pour épouser une
mortelle. Elle était l’une des Filles du roi d’Athènes :
Érechthée.
Les légendes varient, mais il est possible de dire, pour
commencer, que Procris aurait d’abord trompé son mari. Deux
versions très différentes racontent ce moment. La première
laisse entendre qu’elle aurait elle-même trompé son mari, mais
que se voyant découverte, elle se serait enfuie chez Minos qui
aurait à son tour cherché à en faire sa concubine. Minos était
alors frappé d’une malédiction et des serpents sortaient de son
corps lorsqu’il voulait aimer une autre femme que Pasiphaé. Or,
Procris, possédait une herbe que lui aurait donnée Circé et en
échange aurait obtenu de Minos, outre son amour, deux cadeaux
divins : un chien qui attrape toujours sa proie et un javelot qui
ne manque jamais son but.
La seconde rend Céphale responsable d’une jalousie qui
aurait fait fuir Procris. Doutant de la fidélité de sa femme,
Céphale se serait approché d’elle méconnaissable et lui aurait
fait des avances de plus en plus prononcées jusqu’à ce que
79
Procris cède à sa demande. S’étant fait reconnaître, Procris se
serait enfuie dans la montagne. Céphale, plein de remords,
l’aurait rejointe et se serait fait pardonner.
Le drame vint que Procris fut jalouse à son tour.
Céphale partait souvent chasser seul et Procris se mit à
penser qu’il pouvait éprouver de l’amour pour une Nymphe de
la montagne. Ayant interrogé un serviteur, elle avait appris que
son mari invoquait souvent une mystérieuse « Brise », lui
demandant de rafraîchir son ardeur. Elle le suivit à la chasse
pour son plus grand malheur. Entendant du bruit et voyant
bouger un fourré, Céphale lança le javelot qui ne manquait
jamais son but et blessa mortellement Procris. Avant de mourir,
elle comprit, trop tard, que la Brise était un vent rafraîchissant
et non une Nymphe de la montagne.
Céphale fut traduit en justice pour ce meurtre et
condamné à l’exil par l’Aéropage.
Il fit alors la guerre aux côtés d’Amphitryon, le père
mortel d’Héraclès. Retenons surtout la fin de ses aventures
amoureuses. N’ayant pas de fils, il interrogea l’oracle de
Delphes et la réponse aurait pu le surprendre. Il lui était
conseillé en effet de s’accoupler à la première femelle qu’il
rencontrerait ! Cette première femelle devait être une ourse et
Céphale n’hésita pas à lui faire l’amour. Mais, aussitôt, elle se
transforma en une belle jeune femme qui lui donna un fils.
Comment ne pas comprendre que les aèdes, une fois de
plus, ont traduit leur enseignement à l’aide d’images
saisissantes.
80
CIRCÉ
Elle est la fille du Soleil, la sœur d’Aeétès, le roi de
Colchide et la tante de Médée, la fille d’Aeétès qui reviendra en
Grèce avec Jason. On dit parfois qu’elle est la fille d’Hécate,
mais cela n’apporte rien de plus à sa légende. Elle habite une île
située près de l’Italie, là où les Argonautes feront escale lorsque
Jason et Médée se feront purifier du meurtre du jeune Apsyrtos,
le frère de Médée.
Circé et Ulysse vont vivre suffisamment longtemps
ensemble pour faire un enfant appelé Télégonos. Pour les aèdes,
Ulysse aurait passé au moins un mois de délices, ou même un
an, avant de reprendre son voyage retour. Homère parle
longuement de cette rencontre, mais cela ne nous dit pas
pourquoi le voyage d’Ulysse passe par l’île de Circé si ce n’est
que c’est elle qui va l’envoyer jusqu’en Enfer pour interroger le
devin Tirésias. En principe, le voyage en Enfer est une des
dernières épreuves vécues par un héros en quête d’immortalité.
Ulysse, grâce à Circé, pourra faire ce voyage sans être
accompagné par Hermès comme Héraclès. Hermès, cette fois,
se contentera d’éviter qu’Ulysse ne soit lui aussi transformé en
cochon comme ses marins.
Il est difficile de parler de cet amour particulier sans
tenir compte de ce qui le précède, de la première rencontre, des
conseils pour son voyage chez les morts et, plus tard, de la mort
d’Ulysse tué par Télégonos. Se contenter d’imaginer les nuits
merveilleuses passées dans les bras d’une déesse ne nous
apprendrait pas grand-chose. Ulysse représente certainement
81
l’homme tel que Zeus voudrait qu’il soit, doué de raison et
même de ruse comme lui. De tous les monarques venus faire la
guerre devant Troie, il est celui qu’il aime le plus et cela suffit à
expliquer pourquoi, malgré la colère de Poséidon, il rentrera
chez lui à la fin de son voyage retour. Mais ce voyage est
initiatique et Ulysse qui n’a pas choisi son destin comme
Achille est confronté à un choix au moment de son retour :
devenir ou ne pas devenir immortel.
Circé participe grandement à l’initiation du héros et lui
offre la possibilité de devenir immortel, mais Ulysse veut
revenir chez lui et il n’est pas au bout de ses peines. Toutefois,
l’amour qu’elle lui offre, l’amour d’une déesse ne l’oublions
pas, le piège sans qu’il s’en aperçoive. En faisant un enfant à
une déesse, Ulysse ne refuse pas intégralement l’immortalité.
Cet enfant n’est pas le frère de Télémaque, né d’une mortelle. Il
devient un symbole au moment où Télégonos tue son père, alors
que ni l’un ni l’autre ne peuvent se reconnaître. Ce n’est pas
Ulysse qui tue son fils comme Héraclès a tué les enfants de
Mégara, c’est son fils qui le tue, qui tue l’être mortel pour lui
ouvrir les portes de l’immortalité. D’ailleurs c’est lui qui le
ramène chez Circé !
Juste avant cette rencontre amoureuse, car elle le sera
tout le temps où ils resteront ensemble, Ulysse rencontre
Hermès qui lui offre l’herbe de vie qui lui permettra d’éviter les
effets de la magie de Circé. Cette herbe de vie, à la racine noire
et à la fleur blanc de lait, pourrait bien symboliser le passage de
la mort à la vie, peut-être même à l’immortalité. Hermès offre
donc à Ulysse le moyen de ne pas mourir ou de redevenir un
simple animal sous l’influence de la magie de Circé. En
intervenant, probablement à la demande de Zeus, Hermès
participe à l’instruction du roi d’Ithaque et lui offre, à son tour,
la possibilité de renaître divin en vivant avec la magicienne. Il
est possible qu’Ulysse n’ait jamais pris conscience de l’offre
qui lui était faite. Circé est belle, sait-il qu’elle est déesse
lorsqu’il monte sur sa couche et lorsqu’il lui fait un enfant ?
Ulysse reste probablement un marin, un soldat, un monarque
qui ne se laisse pas étouffer par les sentiments. Il connaîtra
82
d’ailleurs la même situation amoureuse avec Calypso, une
nymphe cette fois.
Circé n’interdit pas à Ulysse de rentrer chez lui à
Ithaque, elle veut seulement lui faire connaître ce qui l’attend.
Parce qu’elle est divine, elle peut agir de la sorte, dévoiler ce
que les mortels ordinaires ne peuvent pas connaître, ou le faire
faire par Tirésias chez les morts. Le plus important est
qu’Ulysse revienne de ce royaume d’où nul mortel ne peut
s’évader. Il sait ce que sera sa vie future et n’est plus dans les
mêmes dispositions pour achever son voyage retour. D’ailleurs,
il le terminera seul, tous ses marins étant morts. Circé, en
aimant Ulysse, aura participé à son initiation, mais Ulysse doit
d’abord rentrer chez lui pour rendre la justice, une justice
semblable à celle que Zeus aurait imposée.
Nous pouvons penser que Zeus a géré lui-même
l’initiation d’Ulysse et tenté de l’immortaliser en lui faisant
vivre toutes ses épreuves que les poètes ont placées sous
l’autorité de Poséidon. Les aèdes seraient-ils allés plus loin
encore en pensant que Zeus, lui-même, avait tout organisé pour
qu’Ulysse reste un mortel éclairé ? Ulysse est bien l’homme qui
ressemble le plus à Zeus dans le monde des hommes !
83
CRONOS
Il est le plus jeune fils d’Ouranos. Lorsque sa mère Gaia
demande à ses enfants de l’aider à ne plus subir la décision de
leur père, il est le seul à lui répondre et à prendre la
responsabilité de le castrer. Or, si Gaia ne le précise pas, cette
castration doit avoir pour effet de séparer définitivement le Ciel
et la Terre. Ouranos, en effet, voulait que Gaia garde ses enfants
dans son ventre pour la simple raison qu’ils ne lui plaisaient
pas, qu’il les avait en horreur sans qu’il soit clairement dit
pourquoi. Cela se traduisait par leur maintien dans une nuit
originelle, dans une sorte d’indistinction ou de confusion qui
aurait pu se prolonger indéfiniment. En fait les aèdes voulaient
nous faire comprendre que le règne des dieux monstrueux était
terminé.
Si Hésiode, dans la Théogonie, peut nous dire quels
étaient ces enfants invisibles, c’est uniquement parce qu’il
raconte leur genèse à rebours, les imaginant dans la nuit ou dans
la non-manifestation avant de les faire vivre normalement. Ce
serait donc en pleine nuit, moment mythique des accouplements
entre son père et sa mère, que Gaia aurait confié à son fils la
faucille qui devait lui permettre de trancher les testicules
d’Ouranos. La légende ajoute que c’est à ce moment que
seraient nés les Géants, les Érinyes et les nymphes des frênes.
Ajoutons que c’est aussi à ce moment que naquirent vraiment
les enfants de Gaia et qu’ils vinrent à la lumière du jour. Par son
geste, Cronos venait en effet de séparer la nuit du jour, de faire
naître une alternance ininterrompue de ces deux entités,
autrement dit à commencer à faire tourner la roue du temps.
84
C’est à ce moment que naquit une jolie fille qui
s’appelait le Jour, enfant de la Nuit et des Ténèbres infernales,
Nyx et Héméra, l’union symbolique de la sœur et du frère
montrant bien que tout provient de la nuit. Nous avons
probablement là l’origine de l’association entre la rencontre
amoureuse et la nuit qui garde le secret des amours.
Désormais Cronos va régner en maître sur le monde que
Gaia a fait naître. Il va épouser sa sœur Rhéa et engendrer les
dieux de seconde génération que nous appelons de façon
restrictive les Olympiens. N’oublions pas en effet que ce nom
est essentiellement dû au mont Olympe qui domine alors la
Grèce et qui semble communiquer avec le Ciel, un Ciel plein de
mystères et dans lequel les aèdes vont situer les dieux. Cela dit
il va enfanter successivement trois filles : Hestia, Déméter, Héra
puis trois garçons : Hadès, Poséidon et Zeus.
Mais, au moment de commencer à faire l’amour avec
Rhéa, Ouranos et Gaia, qui naturellement connaissent l’avenir,
lui disent qu’il sera détrôné par l’un de ses enfants. Cronos
cherche un remède à cette situation et trouve une solution :
chaque fois qu’un enfant naît, il demande à Rhéa de le lui ce
présenter et il l’avale. Alors qu’Ouranos demandait à Gaia de
cacher ses enfants dans son ventre, dans la Terre, Cronos cache
les siens dans son ventre et pourrait bien reproduire l’attitude de
son père. Pour ne pas être détrôné, il met ses enfants en lieu sûr,
dans une partie du corps qui symbolise la Terre, la caverne où
règne toujours l’obscurité. Symboliquement on peut aussi
considérer qu’il s’agit d’un retour à la matière non manifestée,
et un refus de maturation intellectuelle, spirituelle par un excès
de tendresse. Mais plus que de la tendresse, ce comportement
ressemble davantage à une mise en prison, le refus de voir
grandir ses enfants, de les voir devenir adultes, en âge de
gouverner. Cronos refuse le temps qu’il vient de faire naître !
N’oublions pas enfin que le ventre est aussi le siège du désir, le
contraire de la raison.
Cette analyse trouve sa confirmation dans la fin de
l’aventure, du moins dans la régurgitation imposée par Zeus que
sa mère avait sauvé en le remplaçant par une pierre de même
taille. Les enfants de Rhéa et de Cronos renaissent en quelque
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sorte, mais cette fois par la bouche. Ils sortent de la caverne et
viennent à la lumière sous l’effet du philtre de Métis. La bouche
qui est en rapport avec le souffle, avec la parole signifie ici un
degré plus levé de conscience. Elle est en rapport avec l’ordre
qu’imposera bientôt Zeus après avoir pris le pouvoir. Il s’agit
bien d’une seconde naissance, mais d’une naissance qui
distingue les dieux intelligents des dieux monstrueux. Cronos
fait partie des dieux anciens, comme Rhéa, et sans le vouloir se
trouve à l’origine d’un autre changement qui porte cette fois
non plus sur le monde lui-même, mais sur ses habitants. Il va
devoir combattre contre son fils Zeus, mais perdra finalement
son pouvoir qui symboliquement reviendra à l’idée, la ruse et la
raison.
La suite logique est imaginée par les aèdes. Après avoir
représenté le premier degré du changement à l’aide d’une
naissance par la bouche au lieu du ventre, ils vont imaginer une
nouvelle naissance par la tête cette fois et ce sera Athéna sortant
du crâne de Zeus. Au-delà du crâne, il ne peut y avoir que le
Ciel, autrement dit le siège des nouveaux dieux de l’Olympe.
Parler des amours que vivent les dieux, c’est aussi
parler du sens qu’il faut donner à cet amour et ne pas se limiter
à un enchaînement des rencontres amoureuses et des naissances,
autrement dit un peuplement particulier qui, à ses débuts, ne
comprend pas d’hommes.
En évoquant les amours de Cronos, on découvre qu’en
plus des six enfants qu’il a avec Rhéa, il engendre un être
particulier, immortel, mais surprenant par sa nature en partie
animale en partie humaine. En faisant l’amour avec Philyra, qui
est la fille d’Océan et de Téthys, Cronos se serait transformé en
cheval alors que pour lui échapper Philyra s’était elle-même
changée en jument. Chiron allait naître de cet accouplement
symbolique lui aussi. Chiron était immortel, mais possédait un
corps de cheval et un torse semblable à celui des autres dieux. Il
serait né sur le mont Pélion où sa mère se serait établie avec lui.
C’est là que nombre de demi-dieux devaient connaître son
enseignement, notamment Achille et Jason, sans oublier
Asclépios. Le cheval, ne l’oublions pas, est associé aux
ténèbres, il jaillit de la Terre pour galoper dans la lumière et son
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plus beau spécimen reste Pégase. Il est porteur de vie et de
mort, d’obscurité et de lumière, s’il est chevauché le jour par
l’homme qui le conduit, c’est lui qui conduit l’homme la nuit.
Cet enfant mis au monde par Cronos n’est pas un monstre
comme d’autres qui seront mis au monde par Poséidon. Il porte
en lui les différents degrés d’une initiation et c’est pourquoi il
aura la charge d’éduquer les futurs élus de l’Olympe.
La légende ne nous ferait-elle pas comprendre que
Cronos est une étape intermédiaire dans la transformation des
dieux ? Chiron disparaîtra à son tour, comme tous les Centaures
qui ont encore un corps d’animal surmonté par un buste et une
tête qui montrent que la métamorphose est encore incomplète.
D’autres légendes nous apprennent que son rôle prendra
fin lorsqu’il donnera son immortalité à Prométhée, alors qu’il
s’était blessé lui-même avec les flèches empoisonnées
d’Héraclès lorsqu’il luttait contre les Centaures. Toujours sur un
plan symbolique, il faut comprendre qu’à partir du moment où
la race des premiers dieux, dont Prométhée fait partie, accède
au royaume de Zeus, Chiron n’a plus de raison d’exister.
On dit aussi que Cronos aurait donné naissance aux
hommes. Il les aurait faits semblables aux dieux, autrement dit à
lui-même et s’ils n’étaient pas immortels ils n’étaient pas non
plus des dieux. Ils vivaient tous ensemble et nous pouvons
imaginer que Cronos en avait fait ses serviteurs tout en faisant
naître une confusion que Zeus allait s’efforcer de faire
disparaître comme Hésiode nous l’explique en évoquant le
sacrifice de Mécôné. Simplifions en disant qu’après ce
sacrifice, les hommes allaient être mortels et obligés de cultiver
la terre pour se nourrir. Ils devraient se marier pour survivre en
tant qu’êtres humains.
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CYRÈNE
Il est difficile de résister à l’amour d’Apollon !
L’aventure de Cyrène nous l’apprend. Elle était la fille
du roi des Lapithes, mais surtout descendait d’Océan et du dieu-
fleuve Pénée comme le veut la légende. De même que tous les
Lapithes, elle vivait dans les massifs du Pinde, du Pélion et de
l’Ossa. Très jeune elle était habituée à vivre dans la montagne
et protégeait les troupeaux de son père contre l’attaque des
animaux sauvages. On dit même qu’un jour elle attaqua sans
armes un lion et finit par le dompter. Or, ce jour-là, Apollon
assista à la lutte et fut impressionné au point de tomber
amoureux de la belle Cyrène.
Afin de mieux la connaître, il se précipita dans la grotte
de Chiron pour lui demander son identité. À la suite de quoi, il
enleva Cyrène sur son char et la conduisit jusqu’en Lybie, au-
delà de la Mer, pour s’unir avec elle dans un de ses magnifiques
palais d’or. En échange du plaisir qu’elle lui avait donné, il lui
offrit une partie du pays qui devint le Pays de Cyrène. Là elle
eut un fils : Aristée qui fut élevé par les Heures et par la Terre.
Hypsée, le père de Cyrène, étant le fils de Créuse, une fille de
Gaia et de Poséidon, Apollon n’hésita pas à confier l’enfant à
Gaia, la Terre. Il est possible que Chiron ait apporté son
concours dans l’éducation de ce demi-dieu, mais le plus
important est probablement qu’il ait épousé Autonoé, la fille de
Cadmos et d’Harmonie. On dit aussi que Cyrène séjournait dans
son palais de cristal sous les eaux du Pénée, là où les dieux-
fleuves se réunissaient souvent.
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Apollon a-t-il aimé longtemps cette belle jeune fille ?
La légende ne semble pas le dire et traite plus longuement
d’Aristée et de son petit-fils Actéon.
Disons qu’il était difficile de résister à Apollon et qu’il
était préférable de ne pas tricher avec le dieu comme l’avait fait
Cassandre !
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DANAÏDES
Comment passer sous silence une telle aventure ? Qui
ne connaît pas le châtiment qui leur fut imposé en Enfer ?
Peut-être faut-il rappeler l’origine de leur crime et
même les plaindre ?
Disons rapidement qu’à l’origine du drame se situe
l’opposition entre Danaos et Égyptos, deux frères qui donnèrent
naissance le premier à cinquante filles, l’autre à cinquante
garçons. Danaos régnait sur la Lybie et Égyptos sur l’Égypte.
Le plus important, certainement est que les deux frères
descendent de Poséidon par leur père, autrement dit Bélos qui
est le frère d’Agénor. Mais, en remontant jusqu’à Io, aimée par
Zeus, nous pouvons nous demander si, une fois de plus, tout ce
qui va suivre n’est pas la transposition mortelle d’un différend
entre les deux divinités majeures que sont Poséidon et Zeus.
Les deux frères se disputèrent. Danaos décida de partir
de Lybie. Un oracle l’aurait averti des intentions de son frère et
de la volonté de ses fils de tuer toutes ses filles. Pour fuir les
cinquante fils de son frère, il fit construire un bateau avec
cinquante rangs de rames sur les conseils d’Athéna. Il aborda à
Argos où régnait déjà Gélanor. À la suite d’une sorte de
controverse publique entre les deux hommes, les habitants
d’Argos décidèrent de donner le trône d’Argos à Danaos. Ils
avaient interprété comme un avertissement divin un fait
surprenant. Au petit matin, un loup était sorti de la forêt, avait
attaqué le troupeau qui paissait paisiblement et tué son taureau.
Danaos avait été pris pour ce loup venu d’ailleurs !
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C’est alors que les cinquante fils d’Égyptos vinrent
trouver Danaos et lui demandèrent de dépasser la querelle,
proposant de s’unir à ses filles. Sans trop croire à une
réconciliation, Danaos accepta, mais offrit à chacune de ses
filles une dague, leur faisant promettre de tuer leur mari durant
la nuit de noces. D’autres légendes parlent d’une grande épingle
qu’elles auraient cachée dans leurs cheveux et pouvant les aider
à percer le cœur de leur époux. La suite pourrait surprendre. En
effet, les filles de Danaos furent purifiées de leur meurtre, sur
l’ordre de Zeus, par Hermès et Athéna. Mais l’intention de tuer
n’était-elle pas d’abord celle d’Égyptos et de ses fils ?
Après ce massacre et pour attirer des prétendants afin
de marier ses filles tout de même, Danaos organisa des jeux en
les donnant pour prix de la victoire. Les filles de Danaos
épousèrent donc des garçons d’Argos et engendrèrent la race
des Danaens.
Toutefois, lors de la nuit de noces, une de ses filles
n’avait pas respecté sa promesse. Hypermestre avait épargné
Lyncée, un fils d’Égyptos. Elle avait suivi les conseils
d’Artémis parce qu’il avait respecté sa virginité. La fille de
Danaos avait alors été traduite en justice par son père, mais
grâce à l’aide d’Aphrodite elle aurait été acquittée. Puis les
deux amoureux s’étaient mariés comme les autres couples.
Reconnaissons que nous avons là deux informations
contradictoires, l’association entre Artémis et Aphrodite
apparaissant plus que surprenante. Comment ces deux déesses
auraient-elles pu agir de concert en faveur de la fille de
Danaos ? Reste que pendant des siècles les légendes n’ont pas
cessé d’être repensées, adaptées au goût du jour, à la morale du
moment. Lorsqu’Eschyle publie ses tragédies, il nous donne sa
propre version de la légende et le fait en rapport avec sa
conception de la morale. Son enseignement n’est pas celui des
premiers aèdes, surtout ceux d’avant leur écriture.
Nous avons donc deux conclusions qui semblent
s’opposer. D’un côté, Zeus fait purifier les Danaides et acquitter
Hypermestre, de l’autre elles sont condamnées et punies en
Enfer par un châtiment resté légendaire pour exprimer une tâche
absurde et sans fin.
91
Les légendes diffèrent notablement sur la fin de cet
amour qui semble échapper à la querelle des deux frères, ou à
celle des deux fils de Cronos. Lyncée se serait réconcilié avec
son beau-père et finalement lui aurait succédé sur le trône
d’Argos, ou bien l’aurait tué et même, dans certaines versions,
aurait tué les filles de Danaos pour venger ses frères.
Toujours est-il qu’Hypermestre et Lyncée eurent un
fils : Abas qui deviendra roi d’Argos à son tour et sera à
l’origine de la race des Perséides. En effet, Abas aura pour fils
Acrisios qui sera le père de Danaé, cette dernière donnant le
jour à Persée avec Zeus transformé en pluie d’or.
Jamais un amour n’a été suivi de près par autant de
divinités et cela jusqu’en Enfer où les fils de Zeus, qui sont là
de par la volonté de leur père, ne peuvent discréditer sa volonté
et condamner un crime qu’il a purifié.
92
DÉMÉTER
Elle est surtout connue pour être la mère de Perséphone.
Or Déméter n’a pas connu qu’un seul amour et nous devons
dépasser cette relation que les deux déesses partagent dans les
Mystères d’Éleusis. Il n’est pas nécessaire de rechercher une
chronologie dans ses relations amoureuses pour voir qu’elles
sont essentiellement symboliques dans les vers des aèdes.
N’oublions pas que Déméter, une fille de Cronos et de
Rhéa, apparaît surtout comme la manifestation de la Terre
cultivée. Elle est en relation étroite avec la fertilité de la Terre
pour le plus grand bonheur des mortels et cette fertilité est mise
en lumière par ses amours.
Prenons le cas d’Iasion, un amant mortel, lui-même fils
de Zeus et d’Électre ce qui en fait un descendant d’Atlas. Les
légendes varient sur cette union, mais il semble que la plus
connue donne naissance à Ploutos, un fils généreux qui aura
pour mission de parcourir la Terre en répandant partout la
richesse, l’abondance. La légende livre un premier symbole en
précisant que Déméter et Iasion se sont unis sur une jachère
trois fois retournée. Drôle d’endroit pour faire l’amour, mais les
poètes aiment donner des images qui ont du sens.
Une jachère est une terre qui n’est pas encore préparée,
qui n’est pas encore cultivée et qui attend d’être labourée pour
pouvoir recevoir les semences. Autrement dit lorsque Déméter
fait l’amour avec Iasion, elle le fait sur une terre qui a été
travaillée pour être ensemencée. Elle peut donner à son amant
ce qu’il mérite, c’est-à-dire une bonne récolte et cette récolte
sera Ploutos qui signifie la richesse et souligne combien
93
Déméter est attentive au travail des hommes. Ils ont retourné
trois fois leur terre, ils méritent d’avoir une bonne récolte. Mais
elle est trois fois retournée ce qui nous place devant un autre
symbole, car il n’était pas nécessaire de retourner la terre trois
fois.
Le trois a une autre signification. Nous pouvons
considérer qu’il s’agit alors d’une action de la déesse en faveur
de la triple nature des hommes : le matériel, le rationnel et le
spirituel. L’homme est fait de matière et Déméter se soucie de
sa croissance matérielle tout au long de la vie, il est aussi un
être qui raisonne depuis que Zeus impose son ordre, il est enfin
un être qui connaît le divin et qui, dans ce cas précis, laisse une
déesse le féconder sur tous les plans de son existence.
D’une certaine façon, nous pouvons dire que tout
homme qui fait l’effort de préparer convenablement son être
considéré comme une jachère reçoit l’aide de la déesse et
connaît, grâce à elle, l’abondance aussi bien sur le plan matériel
que sur le plan des idées ou celui de son éveil spirituel. Il est
également possible de voir dans le chiffre trois, une image du
temps avec la naissance, la croissance et la mort qui sont les
phases les plus importantes de la vie. Or, Déméter est attachée
aux Mystères d’Éleusis où l’homme apprend à mieux
comprendre ce que représente la mort.
Disons que tout homme respectueux de son être peut
devenir l’amant de Déméter et faire l’amour avec la déesse pour
faire fructifier ses biens sur les trois plans de sa nature.
Une autre aventure amoureuse place Déméter en
fâcheuse posture devant son frère Poséidon.
La légende nous dit que pour échapper à son frère,
Déméter se serait changée en jument, croyant disparaître ainsi à
sa vue. Or Poséidon n’avait pas hésité à se changer à son tour
en cheval et c’est sous ces deux formes animales qu’ils s’étaient
unis, donnant naissance à un merveilleux cheval à crinière
noire : Aréion. Il est dit aussi que c’est au moment où Déméter
parcourrait le monde à la recherche de sa fille, nuit et jour, que
Poséidon, amoureux d’elle l’avait suivie et finalement possédée.
S’étant unis au sein des chevaux du roi Oncos, Aréion
avait d’abord appartenu à ce roi, puis à Héraclès et finalement à
94
Adraste qui fut sauvé de la mort, grâce à lui, lors de la Première
Guerre contre Thèbes.
Une fois encore le symbolisme l’emporte sur la
rencontre purement amoureuse des deux enfants de Cronos. Il
faut s’attarder sur la nature du cheval dans le contexte
mythique. Fils de la Nuit, des ténèbres chtoniennes, le cheval
est porteur de mort et de vie. Il jaillit de la Terre et permet de
passer de l’obscurité à la lumière. Il accompagne l’homme dans
son évolution, il est le véhicule qu’utilise l’homme pour
s’élever au-dessus de sa condition matérielle. Les légendes sont
nombreuses pour le montrer et parmi les plus connues nous
trouvons Pégase et la légende de Persée délivrant Andromède.
Cette fois, c’est l’union de deux divinités de seconde
génération : Déméter et Poséidon qui nous fait comprendre
comment l’union des deux forces qu’ils manifestent permet aux
hommes de progresser et même peut-être d’échapper à la mort.
Ils représentent les deux sources originelles de la vie : la terre et
l’eau. Poséidon doit être considéré ici comme le symbole des
eaux primordiales, il est une force créatrice indéterminée qui, en
s’unissant à la terre cultivée, devient une force utile aux
hommes comme en témoigne la naissance d’Aréion. Les deux
divinités sont ici un gage de fécondité pour les mortels.
Mais c’est essentiellement l’union de Zeus et de
Déméter qui revêt la plus grande importance. Les légendes sont
peu bavardes quant à leur rencontre et à la naissance de
Perséphone. Zeus était-il déjà marié avec Héra lorsqu’il décida
de s’unir avec Déméter ? Un tel souci de précision semble
secondaire. Il faut faire preuve de beaucoup d’imagination pour
parler d’une union qui semble avoir été particulièrement désirée
par Zeus en vue d’une autre union qui, cette fois, devait donner
naissance à Zagreus. Comme toutes les légendes traitent de
l’enlèvement de Perséphone et semblent ignorer sa naissance,
comme si elle n’avait aucune importance, il faut tenir compte de
la nature des deux enfants de Cronos : Déméter manifestant la
terre cultivée et Zeus manifestant l’idée, pour ne pas dire la
ruse. L’opposition entre la matière et l’esprit est ici
fondamentale et Perséphone est le fruit d’une association qui ne
peut pas se traduire par une opposition puisque l’amour les unit.
95
Perséphone est le fruit de cet accouplement entre la matériel
d’une part, la connaissance, le savoir, la raison d’autre part.
Il n’est pas possible de comprendre une telle union en
étudiant uniquement la légende de Perséphone et le partage de
son temps entre l’Enfer et le Ciel. Les aèdes ne traitent pas
directement de l’union entre Déméter et Zeus, mais nous font
comprendre que l’idée pour se changer en acte, avec l’aide de la
volonté, doit s’appuyer sur la matière. Très souvent, Déméter
apparaît comme une amie des hommes, mais aussi une déesse
écervelée, qui agit, mais pense peu. Nous le voyons, lorsque
Tantale fait manger son fils aux dieux réunis : elle seule en
mange avant de comprendre qu’il s’agit de Pélops. En
s’unissant à Déméter, Zeus reconnaît que sa sœur, qui manifeste
la fertilité, lui est indispensable pour mener à bien la
transformation du monde et des hommes qui l’habitent.
Il a besoin d’une étape intermédiaire avant de donner le
pouvoir à Zagreus et c’est avec le fruit de cette union
symbolique qu’il pourra le mettre au monde. Perséphone sera la
divinité qui régnera entre la vie et la mort, entre le domaine des
hommes et celui des ombres. Elle sera la déesse de ceux qui
meurent puis renaissent, qui descendent en Enfer puis
reviennent à la lumière du jour. Pour arriver à ses fins,
autrement dit la suprématie de l’intelligence sur la matière
manifestée, Zeus se devait de féconder cette dernière pour
déifier ce que les hommes devaient entreprendre. Il montre
l’exemple à suivre : les mortels devront désormais utiliser leur
intelligence, leur raison, pour se servir utilement de leur corps.
Nous comprenons mieux alors que Déméter et
Perséphone puissent former ensemble l’essentiel d’une légende
plus riche d’enseignement.
96
DEUCALION
Il est difficile de l’ignorer en tant que fils de Titan
puisque son père était Prométhée, mais il est difficile de lui
attribuer une aventure amoureuse. À vrai dire, c’est assez
compliqué. Quel fut l’amour que connurent Deucalion fils de
Prométhée et de l’Océanide Clyméné et Pyrrha sa femme, fille
de Pandore et d’Épiméthée pour la majeure partie des
légendes ? Quelle fut leur nuit de noce, nous ne le saurons
jamais, ni leur première nuit après le déluge, car c’est bien dans
un monde nouveau, lavé si l’on veut, qu’ils finirent par se
retrouver pour enfanter la terre entière. Ah ! Pour cela, ils furent
fertiles ! Deucalion aurait enfanté les hommes et Pyrrha les
femmes, sans faire l’amour ! Reconnaissons que la formule est
nouvelle et peut surprendre.
La troisième race d’Hésiode ne plaisait plus à Zeus, et il
décida de l’exterminer par un déluge sauf deux êtres considérés
comme des justes. Sur les conseils de Prométhée, ils
construisirent une arche et flottèrent ainsi pendant neuf jours et
neuf nuits avant d’aborder les montagnes de Thessalie. Il
semble donc que leur nuit de noces ait duré ce temps-là ! Mais
elle n’avait pas pour but de mettre au monde la nouvelle race.
Zeus leur envoya alors Hermès pour leur demander ce
qu’il pourrait leur offrir. Deucalion aurait alors demandé des
compagnons et à sa plus grande surprise, Hermès répondit que
cela n’était pas compliqué. Il suffirait qu’ils jettent les os de
leur mère par-dessus leur épaule. Des os jetés par Deucalion
naîtraient des hommes et de ceux jetés par Pyrrha naîtraient des
femmes. Deucalion comprit très vite qu’il s’agissait des cailloux
qui étaient nombreux autour d’eux et qui étaient en effet les
97
enfants de leur véritable mère, la mère universelle. C’est ainsi
que l’on peut considérer que tous les héros, tous les demi-dieux
connus dans la quatrième race hésiodique sont des descendants
de Deucalion ou de Pyrrha.
Faut-il tenir compte de l’acte lui-même ? Ils ont jeté des
cailloux par-dessus leur épaule, non pas comme s’ils voulaient
oublier l’objet qu’ils jetaient puisqu’ils en attendaient un être
fait comme eux, mais, symboliquement, comme s’ils agissaient
sans regarder ce qu’il est interdit de voir : l’action d’une
divinité, l’enfantement produit par cette Mère Universelle qu’ils
n’avaient probablement jamais rencontrée. Les nouveaux
mortels seraient dans ce cas là des enfants de la Terre et non des
enfants d’un dieu quelconque. Les aèdes demandaient ainsi à
Deucalion et Pyrrha de détourner leur regard et de ne rien
apprendre de l’acte divin ou magique qui allait se produire. Ils
ne devaient pas percer un tel mystère. Nous avons la même
consigne évoquée par Homère à propos d’Ulysse avant
d’arriver chez les Phéaciens.
La différence est de taille, car elle fait passer d’une race
mortelle conçue par Cronos, semblable à la race divine, à une
race mortelle imaginée par Zeus, mais fabriquée par la Terre,
Deucalion et Pyrrha n’étant que deux intermédiaires considérés
comme des justes. L’homme n’a donc pas été conçu par un
dieu, mais par une déesse, la Terre et ce n’est qu’indirectement
que ce pouvoir de création fut donné à un couple formé par
Deucalion et Pyrrha.
Ce qui est certain, c’est que cet acte de création
n’apporte aucune sensation particulière aux deux membres du
couple. Il s’agit bien d’une tâche commune ou partagée dans
laquelle n’entre aucun désir de possession, nulle émotion ou
affection, nul besoin ou volonté de participer ensemble à une
telle naissance. Nulle mention n’est faite quant à un quelconque
mariage et ces deux enfants épargnés n’ont passé que neuf nuits
et neuf jours à attendre que la pluie s’arrête, que le déluge
prenne fin pour pouvoir sortir de leur arche. La légende de
Pyrrha parle de mariage, mais tellement rapidement que nous
pouvons en douter. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas pendant ces
neuf nuits qu’ils ont commencé à faire des enfants puisqu’en
sortant de l’arche ils étaient seuls. Il est donc difficile de dire
98
qu’ils sont le premier couple de mortels à faire l’amour comme
nous le faisons de nos jours.
Cette venue au monde de la quatrième race hésiodique
est bien symbolique. Par contre, elle semble indiquer que
Pandore serait responsable de la troisième race, à moins que
Deucalion et Pyrrha ne soient responsables de la cinquième, la
nôtre !
Resterait à s’interroger sur la couleur des cheveux de la
femme de Deucalion. Elle est rousse !
Compte tenu du fait que la rousseur des cheveux et la
pâleur de la peau sont partagées par seulement 1 à 2% de la
population, il est bien probable que les aèdes ont voulu donner
un caractère particulier à son épouse. Or la couleur rousse est
associée à la couleur fauve, à la force, à la vigueur, au feu, à un
tempérament passionné, un caractère bien trempé et lorsqu’il
s’agit d’une femme on aurait tendance à dire qu’elle est
tentatrice lorsqu’elle est rousse, aventurière lorsqu’elle est
brune, maternelle lorsqu’elle est blonde. Le fait est que dans
l’Antiquité la rareté de cette couleur la mettait en valeur et chez
les Romains, les femmes celtes étaient appréciées pour leur
couleur de cheveux. On disait que les peuples du Nord et de
l’Ouest de l’Europe comptaient de 2 à 6% de femmes rousses.
Alors nous pouvons penser que la fin du déluge sur les
montagnes thraces et la couleur des cheveux de Pyrrha ne font
que donner plus de force à l’enracinement de la quatrième race
d’Hésiode.
99
DIONYSOS
Avec ce dieu différent de tous les autres, il est difficile
de parler d’amour au sens où nous le comprenons sous
l’influence d’Aphrodite.
À son retour de l’Inde, au moment où il commence à
installer son culte en Grèce, il connaît de nombreuses
oppositions et on le redoute, car il enseigne plutôt la démence
spirituelle qu’une réflexion intellectuelle comme peut le faire
Apollon. Ce serait après l’Inde qu’il aurait survolé la mer Égée
sur son char et aperçu Ariane qui fuyait la Crète avec Thésée
qui venait de tuer le Minotaure.
Ariane était certainement fort belle et il en serait tombé
amoureux en la voyant.
C’est à ce moment que se pose le problème de
l’abandon d’Ariane par Thésée. La légende nous dit qu’en le
voyant, Ariane était tombée amoureuse de Thésée, ce que nous
pouvons comprendre très bien. Mais elle ne dit pas qu’elle
l’avait aidé et lui avait demandé en contrepartie de l’épouser.
Nous pouvons penser, par contre, qu’il valait mieux fuir la
colère de Minos et prendre le large avec Thésée après la mort
du Minotaure. Alors, que Thésée, dont l’esprit était troublé, ait
abandonné Ariane endormie sur l’île de Naxos, ou qu’il ait
reçu, sans en avoir conscience, l’ordre de le faire de la part de
Dionysos, il est difficile de se prononcer. Toujours est-il que la
rencontre entre Ariane et le jeune dieu tout puissant ne pouvait
que se faire et nous comprenons qu’Ariane ait pu être subjuguée
par le char divin tiré par des panthères sans parler de l’escorte
qui accompagnait le jeune dieu. L’aurait-elle vu en songe
puisqu’elle dormait lorsque Thésée avait pris le large ?
100
Cette rencontre semble être de nature à engendrer du
plaisir et chacun des partenaires semble être dominé par le désir
de s’accoupler.
Mais alors que signifie cette autre légende qui nous dit
qu’avant d’enlever Ariane et de la conduire jusqu’au Ciel, il
aurait demandé à Artémis de lui envoyer une flèche qui ne
pouvait que la tuer. Peut-être faut-il revenir en arrière.
Dionysos était déjà passé par Thèbes où il avait eu des
démêlés avec son monarque Penthée. Il avait ensuite traversé
Argos où il s’était imposé en déclenchant la folie chez les
femmes du pays. Il avait voulu ensuite se rendre à Naxos et
avait connu une aventure assez particulière avec des pirates qui
croyaient pouvoir le vendre. Cette fois, il avait rendu fous des
hommes qui s’étaient jetés à la mer où ils étaient devenus des
dauphins. Dionysos avait alors voulu monter au Ciel, mais,
avant cela, il avait décidé d’aller chercher sa mère Sémélé en
Enfer pour lui rendre la vie et la conduire au Ciel en même
temps que lui. Nous découvrons au passage que Dionysos
pouvait faire revenir à la vie un être décédé.
Ce serait après son retour dans l’Olympe que Dionysos,
qui voyageait entre Terre et Ciel, entre Delphes et le mont
Olympe, aurait été séduit par la beauté d’Ariane. Or Ariane était
mortelle, elle ne pouvait pas le suivre dans le royaume des
dieux et c’est pour cela qu’il aurait demandé à Artémis, non pas
de faire mourir sa future épouse, mais de la rendre immortelle
comme elle en avait le pouvoir en lui décochant une flèche.
Alors, le couple pouvait connaître un amour éternel, passionné
et merveilleux.
Ariane donna plusieurs enfants à Dionysos dont les
noms restent liés pour certains à des aventures surprenantes :
Thoas, Staphilos, Oenopion et Péparéthos, auxquels s’ajoutent
parfois : Latramys, Évanthès et Tauropolis.
Oenopion, roi de Chios, Le Buveur de vin, aurait
introduit l’usage du vin rouge et c’est lui que nous retrouvons
dans la légende d’Orion, au moment où il l’aurait aveuglé, peut-
être seulement soulé !
101
La légende de Thoas est plus riche et nous ramène à une
intervention d’Aphrodite à l’encontre des femmes de Lemnos.
Aphrodite avait affublé les Lemniennes d’une odeur
pestilentielle parce qu’elles ne l’adoraient pas comme elle le
voulait et les maris s’en étaient éloignés. Après quoi elle avait
poussé les Lemniennes à massacrer leurs époux parce qu’ils
recherchaient ailleurs l’amour qu’elles ne leur donnaient plus.
Hypsipyle ne voulut pas tuer son père et trouva le moyen de le
sauver. Elle l’habilla avec les vêtements qui recouvraient la
statue de Dionysos et le conduisit à la mer sous prétexte de
donner le bain au dieu pour le purifier. En prenant la mer,
Thoas qui était aussi le roi de l’île fut sauvé. Comme Hypsipyle
était fille de roi, les Lemniennes lui donnèrent la couronne. Peu
après les Argonautes passant par là, elle devint la maîtresse de
Jason. Après le départ des Argonautes, les Lemniennes ayant
compris que Thoas avait été épargné par sa fille voulurent la
tuer et elle s’enfuit, fut attrapée par des pirates et vendue à
Lycurgue le roi de Némée. Elle devint nourrice à son service et
lorsque les guerriers menés par Adraste pour attaquer Thèbes
passèrent par Némée, ils ignoraient qui elle était. Lui ayant
demandé où se trouvait une source pour boire et faire un
sacrifice, Hypsipyle aurait posé au sol le fils de Lycurgue, ce
qu’elle ne devait pas faire, et un serpent était venu dévorer
l’enfant. Lycurgue voulait la mettre à mort, mais Amphiaraos
ayant reconnu les deux enfants de Thoas et d’Hypsipyle, grâce à
un rameau d’or que leur avait donné Dionysos, la colère de
Lycurgue s’estompa et même Hypsipyle put revenir à Lemnos.
Les aèdes qui ont inventé cette légende ont brodé autour
de la puissance de Dionysos, mais, ici, nous pouvons retenir
qu’Ariane devait assurer le bonheur de la divinité. Ce bonheur
pouvait aussi se lire au sein du cortège qui l’accompagnait,
cortège dans lequel Ariane était devenue la reine des Ménades
qui personnifiaient les esprits orgiaques de la nature.
Les autres enfants n’ont pas de légende propre et de
nature à nous instruire sur l’amour de leurs parents.
Il faut maintenant faire référence à une autre partie de
sa légende parce qu’elle nous instruit sur une forme d’amour
102
qui semble lui appartenir en propre. Cela se passait au moment
où il voulait aller chercher sa mère en Enfer. Reprenons la
légende.
Comme il ne connaissait pas très bien le chemin pour
descendre en Enfer, il le demanda à un dénommé Prosymmos
ou Polymnos. C’était un paysan qui semblait connaître le
chemin. En revanche du service donné, il demanda à Dionysos
de lui accorder ses faveurs. Dionysos promit de les lui accorder
à son retour. Mais, lorsque Dionysos revint des Enfers,
Polymnos était mort. Qu’à cela ne tienne. Dionysos devait
s’acquitter de sa promesse. Alors il tailla un bâton de figuier en
forme de phallus et se livra à un simulacre sur la tombe du
paysan.
Nous avons là, dans la légende, l’image d’une sodomie,
mais il faut éviter de considérer l’acte sans prendre en compte le
contexte et la nature du dieu. Jusqu’ici, nous avions des amours
idylliques, des amours qui dépendaient essentiellement d’une
beauté surnaturelle. Rien ne pouvait nous permettre de dire que
Zeus ou Poséidon, ou même Héraclès avaient sodomisé leurs
amoureux. Il en va tout autrement avec Dionysos. N’allons pas
évoquer non plus les orgies comme si nous étions sous la Rome
décadente, il s’agit d’autre chose et les détails le montrent.
Prenons pour commencer le bâton taillé en forme de
phallus. Il est fait avec du figuier. Or la référence est ici
symbolique et le figuier qui symbolise l’abondance et la dualité
est aussi l’arbre de la sagesse sous lequel le Bouddha s’est
immobilisé pour trouver la vérité. Dionysos revient de l’Inde ne
l’oublions pas. Le figuier relie la Terre au Ciel et lorsque
Dionysos enfonce son phallus dans la tombe de Polymnos, ce
n’est pas pour le sodomiser au sens propre, puisqu’il est mort,
mais pour lui offrir le Ciel comme il le lui a promis.
Dionysos est un dieu qui donne ses faveurs à qui le prie
et lui témoigne son amour, ici l’aide demandée en ce qui
concerne le chemin de l’Enfer. À noter qu’il s’agit d’un paysan,
probablement l’être qui raisonne le moins, l’être qui peut
recevoir le plus simplement du monde les faveurs du dieu. Ces
faveurs ne correspondent pas à une longue méditation sur la vie
et la mort, elles sont données de corps à corps, matériellement
plus que spirituellement.
103
Ici point de transe dionysiaque comme pour Agavé et
Penthée, juste deux entités matérielles qui communiquent à
l’aide d’un amour total, sans désir au sens sexuel, sans passion,
sans projet. L’acte de sodomie ignore ici toutes sortes
d’intentions. Il est immédiat, direct, d’homme à homme et
surtout pas cérébral. Il accompagne une sorte de jeu de mots et
le sens qu’il faut donner à la faveur du dieu. Je crois qu’il faut
retenir surtout la possibilité que le Dieu avait d’immortaliser
ceux qui le lui demandaient avec assez d’amour, qui
reconnaissaient en lui le dieu qui permet de réussir le bon
voyage. Polymnos connaissait le chemin qui conduit aux
Enfers, par contre il ne connaissait pas celui qui conduit au ciel
et ne fait que le demander en échange d’un service rendu.
Une autre approche du personnage d’Ariane fait d’elle
un être de lumière ou si l’on préfère une femme capable de
donner à Thésée la lumière qui l’aidera à ressortir du labyrinthe.
Autrement dit, Thésée aurait rencontré, sans le savoir et sans le
vouloir, une femme capable de lui indiquer comment il pouvait
s’évader d’une obscurité inconsciente dans laquelle il se
complaisait tout en s’efforçant de ressembler à son héros :
Héraclès. Cette présentation d’Ariane permettrait de dépasser
une aide forgée par la raison et nous ferait comprendre qu’elle
ne pouvait épouser que Dionysos.
Comment interpréter la suite du voyage de Thésée qui a
abandonné Ariane ? Il fait escale à Délos et là, dans le temple
d’Apollon consacre une statue d’Aphrodite, qu’Ariane lui avait
donnée, tout en inventant une danse circulaire qui rappelait le
labyrinthe. Il est permis de penser que Thésée n’était pas encore
engagé sur le chemin du ciel ou qu’il servait d’intermédiaire
entre Aphrodite et Apollon. Avait-elle envie de séduire Apollon
en lui offrant sa statue, autrement dit en s’offrant indirectement
à lui ?
104
ÉOS
Avait-elle besoin d’Aphrodite pour avoir des amants ?
Fille d’Hypérion et de Théia, elle fait partie des
divinités descendant de Gaia et d’Ouranos, donc de première
génération. Elle avait pour frère Hélios, le Soleil, et pour sœur
Séléné, la Lune.
La légende nous dit qu’avec Astraeos, un autre
descendant des Titans, elle aurait donné naissance aux vents :
Zéphir, Borée et Notos ainsi qu’à l’étoile du matin : Éosphoros.
Autrement dit, elle aurait prolongé l’œuvre de Gaia en donnant
naissance à des forces élémentaires de la nature.
Elle passait jadis pour une éternelle amoureuse et l’on
disait même qu’elle était follement amoureuse d’Arès. Il n’était
pas le seul à se ranger parmi ses amants et le bel Orion fut aussi
de ceux-là.
Elle l’avait même enlevé jusqu’à l’île de Délos pour
mieux se donner à lui.
Elle eut aussi Céphale comme amant et lui aurait donné
comme fils Phaéton qui passe plus souvent pour le fils d’Hélios.
Enfin, elle aurait enlevé Tithonos de la race troyenne et
lui aurait donné deux fils. Mais le plus triste de l’aventure
semble dû à sa négligence. Elle avait obtenu de Zeus que
Tithonos devienne immortel, mais elle avait oublié de demander
pour lui la jeunesse éternelle. Aussi, Tithonos avait vieilli et
s’était retrouvé affublé de toutes sortes d’infirmités. Éos avait
dû l’enfermer dans son palais ! D’autres légendes disent qu’il se
serait desséché comme une cigale !
105
GAIA
Pour comprendre le monde dans lequel se déroulent
toutes les légendes, mais aussi dans lequel nous vivons, il faut
donner à Gaia toute la place qu’elle mérite, même si depuis le
règne de Zeus elle semble oubliée.
Gaia, comme Nyx, est fille de Chaos, du moins est-elle
issue de Chaos dont il est difficile de donner un portrait
satisfaisant. Peu importe ! Gaia pose le problème d’un ensemble
de naissances sans partenaire mâle ce qui deviendra une
exception avec Héra, si l’on en croit certaines légendes
concernant son fils Héphaïstos. Elle pose aussi, bien entendu,
un autre problème qui est celui de ses accouplements avec
Ouranos qui est d’abord son fils. Mais n’oublions pas que nous
sommes dans une vision mythique du cosmos, fruit de
l’imagination des aèdes.
Puisque rien n’existait, il fallait bien un commencement
et nous pouvons comprendre que Gaia ait d’abord donné
naissance au monde tel que les aèdes pouvaient l’observer avec
des montagnes, des rivières, des mers, des grottes, des arbres,
enfin tout ce qui constitue notre environnement. Il fallait un
décor pour situer ensuite la pièce de théâtre que les poètes
allaient inventer pour nous. En fait, Gaia engendra seule les
montagnes et ce sont ses enfants qui participèrent à la mise en
place des autres éléments naturels.
Or cet ensemble, décrit par les poètes, était invisible
puisque plongé dans une obscurité totale. N’oublions pas que le
Jour ne s’opposera à la Nuit qu’après la castration d’Ouranos.
106
C’est à ce moment-là que les enfants de Gaia pourront
commencer à exister concrètement et à se mouvoir dans un
monde qui sera éclairé le Jour par Hélios, le Soleil et la Nuit par
Séléné, la Lune. Mais commençons par le début.
Si Gaia a construit seule le monde, la Terre avec en son
sein l’Enfer et le Tartare, eux aussi plongés dans l’obscurité,
elle semble incapable d’engendrer seule des dieux pour le
peupler et trouve le besoin de se donner un double viril.
Ouranos est sa création, il est son fils, il la recouvre
intégralement en permanence et il faut attendre l’acte criminel
de Cronos pour savoir qu’Ouranos lui fait l’amour la nuit.
C’est avec lui qu’elle va donner naissance aux Titans et
aux Titanides : Océan, Coeos, Crios, Hypérion, Japet et Cronos
pour les dieux, Théia, Rhéa, Thémis, Mnémosyne, Phoebé
Téthys pour les déesses. Gaia va donner ensuite naissance à
trois Cyclopes : Argès, Stéropès et Brontès, la foudre, les éclairs
et le tonnerre puis aux trois Hécatonchires, les êtres à cent bras :
Cottos, Briarée et Gygès.
Tous ces enfants déplaisaient à Ouranos et devaient
rester cachés dans le ventre de Gaia. Nous pourrions nous
demander quel était ce ventre, puisqu’il n’y avait pas encore de
réelle séparation entre elle et lui. Le ventre dans lequel se
trouvaient tous ces dieux monstrueux, pour les aèdes épris de
Zeus, ne pouvait être qu’un seul et unique ventre, autant dire
une sorte de magma dans lequel les poètes ont seulement voulu
percevoir des entités distinctes et donner des noms.
Poétiquement, mais aussi philosophiquement, le
problème posé est celui de la matière se dédoublant à l’infini en
présence d’une force qui n’est pas encore le phallus et pourrait
bien être cet Éros sorti, lui aussi, de Chaos.
Mettre au monde tous ces enfants est une décision prise
par la fille de Chaos qui probablement hésitait à faire vivre un
tel ensemble. C’est en demandant à ses enfants de la délivrer
d’une apparente volonté d’Ouranos qu’elle rend visible tout ce
qu’elle maintenait dans la Nuit originelle, autrement dit à l’état
de matière. Il s’agit bien d’une réflexion poétique !
107
Nous pouvons considérer que c’est elle aussi qui
donnera naissance aux Érinyes, aux Géants et aux Nymphes de
frênes en se laissant féconder par les gouttes de sang d’Ouranos
tombées de sa blessure. On comprend la nature violente,
guerrière de ces enfants qui viennent au monde grâce à cet acte
cruel ! Les frênes doivent être envisagés comme des bois
servant à fabriquer des lances, à envoyer le feu ou la foudre !
Toutes les divinités qui vinrent à la lumière du Jour
commencèrent alors à vivre leur propre existence, à pouvoir
s’accoupler à leur tour. Dans le même temps, Gaia qui avait fait
naître Pontos avant d’être aimée par Ouranos s’accoupla avec
lui pour donner naissance à cinq divinités marines : Nérée,
Thaumas, Phorcys, Céto et Eurybie. Pontos était la
personnification mâle de la mer. Pontos et Gaia représentaient
les forces primitives du monde, des forces qui ne pouvaient
survivre isolément.
Enfin, beaucoup plus tard, lorsque Zeus fit la guerre à
ses enfants, elle essaya de lutter contre lui en mettant au monde
un monstre indomptable avec l’aide de Tartare. Il s’appelait
Typhon. Autrement dit, Gaia avait plongé au plus profond de la
matière et de la Nuit pour s’associer à ce qu’il y avait de plus
obscur en elle et opposer à Zeus ce qu’il y avait de plus
contraire à son ordre. Son enfant ne pouvait passer que pour un
monstre comme l’ensemble de ses progénitures. Typhon fut
vaincu à son tour avant que Zeus ne prenne le commandement
de l’ensemble du monde.
C’est bien le combat de l’idée contre la matière qui
trouve ici une description de la part des aèdes, au moment où le
règne de Zeus commence à s’affirmer.
Il resterait à évoquer encore une liaison, celle qu’elle
eut avec Poséidon et qui donna naissance à un autre géant du
nom d’Antée. Alors que les Géants n’étaient pas immortels,
Antée n’était vulnérable que s’il ne touchait plus la terre. Il
luttait contre les voyageurs qu’il finissait par vaincre et les tuait
pour orner le temple de son père. Héraclès, que Zeus avait fait
naître pour combattre les Géants, lutta contre lui et l’ayant
soulevé sur ses épaules put l’étouffer.
108
Ce qu’il faut bien comprendre c’est que les enfants de
Gaia représentent des forces originelles et que ce sont elles qui
vont à leur tour donner les éléments naturels dont les hommes
auront besoin pour vivre. Si Hypérion était invisible tant que
son père n’avait pas été castré, en émergeant de la Nuit et en
s’unissant à sa sœur Théia, il va pouvoir donner naissance à
Hélios qui éclairera le monde, Éos, sa sœur, le précédant chaque
matin, au tout début de sa traversée du Ciel.
Ce sont les deux fils de Japet Prométhée, Pense-avant,
et Épiméthée, Pense-après, qui permettront à Zeus d’en finir
avec la confusion qui régnait entre les dieux et les hommes.
C’est avec sa sœur Téthys qu’Océan engendrera tous
les fleuves et toutes les rivières.
Coeos est important pour d’autres raisons. Avec sa sœur
Phoebé, il devait engendrer Léto, la mère d’Apollon et
d’Artémis.
Même si pour les aèdes, tous les dieux qui viennent au
monde avant les enfants de Cronos sont des monstres, ils sont
aussi des intermédiaires indispensables. Sans les accouplements
de Cronos et de Rhéa il n’y aurait jamais eu de dieux
intelligents !
C’est peut-être avec les enfants de Gaia que nous
comprenons que la création du monde fut un acte d’amour en
général, un ensemble d’accouplements successifs nécessaires.
La prise de pouvoir par Zeus met par contre en évidence le fait
que la gestion du monde, sa mise en ordre n’est plus un acte
d’amour, mais un enchaînement de décisions qui prennent leur
origine dans les idées d’un tyran et non plus les sentiments
d’une mère.
Nous ne pouvons pas négliger le pourquoi de la
naissance d’Ouranos. Il s’agit bien ici d’une décision de la
matière, de Gaia seule, et nous comprenons qu’Hésiode, ou
d’autres aèdes, aient pu éprouver quelques difficultés à
imaginer un peuplement divin, fait de dieux et de déesses, sans
la présence, dès l’origine, d’un couple traditionnel. Ce sont les
aèdes qui ont éprouvé le besoin de cette création en ajoutant que
109
la mère et le fils étaient superposables. En ce qui concernait la
matière, ils étaient absolument semblables. En ce qui concerne
l’acte de reproduction, ils se devaient d’être complémentaires.
Les aèdes ne pouvaient envisager qu’une créativité semblable à
celle qu’ils observaient sur Terre et la présence d’un phallus
s’imposait dans leur enseignement.
Toujours est-il que la fécondité des Grandes Mères est
alors remise en question et que sans un phallus, qui donne aux
dieux mâles une importance qu’ils n’avaient pas originellement,
la suite des légendes risquait de ne pas correspondre à la
volonté d’imposer l’idée afin qu’elle domine la matière.
Les amours de Gaia sont des amours antérieures aux
nouvelles règles imposées par Zeus. Elles nous rappellent que la
matière peut se reproduire sans avoir besoin de l’idée et que le
phallus n’est pas systématiquement un organe observable. Cela
ne saurait montrer que les accouchements de Gaia étaient
entièrement privés de plaisir. La légende dit seulement
qu’Ouranos avait ses enfants en horreur ! Par contre, Gaia
souffrait de les garder dans son ventre et ce fut la raison
invoquée pour demander à Cronos de castrer son père.
Gaia voulait que la vie se manifeste et la castration lui
permet de mettre au monde tous ses enfants.
110
HARMONIE
En admettant qu’elle soit bien la fille d’Arès et
d’Aphrodite, comme le suggère la légende de Cadmos, il est
possible d’étudier son cas qui n’est pas sans signification
ésotérique.
En devenant l’épouse de Cadmos, elle intervient dans
l’histoire de Thèbes et certainement dans les projets de Zeus au
moment où il commence à gérer le monde à sa façon. C’est bien
Zeus, alors monarque tout puissant, qui organise ce mariage,
comme il décidera d’unir Aphrodite et Héphaïstos.
Cadmos est à l’origine de la ville de Thèbes, en
particulier de sa citadelle la Cadmée qui lui vaudra une punition
consistant à rester l’esclave d’Arès pendant huit ans. N’oublions
pas qu’il était un des fils d’Agénor, le frère d’Europe enlevée
par Zeus et transportée en Crète. Il est donc suivi par les dieux
et nous comprenons qu’ils soient tous présents le jour de son
mariage. Mais, ce jour-là, Harmonie reçoit d’Héphaïstos et
d’Athéna des cadeaux merveilleux qui vont empoisonner sa vie,
du moins celle de sa descendance. Il s’agissait d’une robe
magnifique tissée par Athéna et d’un collier superbe forgé par
Héphaïstos. La légende nous fait savoir qu’Héphaïstos et
Athéna avaient fait ses cadeaux afin de sanctionner l’union
d’Aphrodite et d’Arès.
Le fait est que Cadmos et Harmonie donnèrent
naissance à quatre filles : Autonoé, Ino, Agavé, Sémélé et un
seul fils Polydoros.
Le destin des quatre filles semble ne pas bénéficier de
l’amour que Zeus portait au couple parental. En effet, Autonoé
111
et Agavé furent rendues responsables par Dionysos de la mort
de Penthée, Ino qui était chargée de la garde de Dionysos fut
frappée de folie par Héra et se jeta dans la mer où elle devint
une déesse bienveillante pour les marins, quant à Sémélé elle
fut foudroyée par Zeus avant que le petit Dionysos ne vienne à
terme.
Mais c’est surtout l’usage des cadeaux faits à Harmonie
qui s’intègre le mieux à l’histoire de la ville et montre l’effet
attendu par les donateurs. Il faut probablement rappeler
quelques éléments de la légende.
Amphiaraos est un devin protégé par Apollon et par
Zeus. Il est aussi un chef de guerre, honnête et courageux. Lors
d’une querelle au début de son règne il avait tué le père
d’Adraste et chassé Adraste. Les deux cousins s’étaient
réconciliés, mais Adraste restait rancunier. Il donna sa sœur en
mariage à Amphiaraos en précisant que désormais les deux
cousins, en cas de nouvelle querelle s’en remettraient au
jugement de la jeune femme. Or cette décision devait amener la
mort d’Amphiaraos. Alors que Polynice avait été chassé de son
trône, Adraste avait promis de l’aider à le récupérer. Polynice
avait offert à la sœur d’Adraste le collier qu’Héphaïstos avait
offert à Harmonie. Prise comme arbitre pour décider ou non de
la guerre Ériphile décida qu’il fallait l’entreprendre pour aider
Polynice. Avant de partir, Amphiaraos qui savait que la guerre
serait un échec et qu’il y trouverait la mort fit jurer à ses enfants
de le venger en provoquant une seconde expédition qui serait
victorieuse et en tuant leur mère qui était cause de sa mort. Dix
ans plus tard, Ériphile intervint une nouvelle fois et poussa son
fils à respecter l’avis de l’oracle qui le nommait chef de cette
nouvelle expédition, toujours sous l’influence des cadeaux faits
à Harmonie, cette fois la robe d’Athéna.
Après la victoire, Alcméon, le fils d’Amphiaraos,
interrogea l’oracle pour savoir ce qu’il devait faire vis-à-vis de
sa mère. Il avait en effet juré à son père de la tuer juste avant la
première expédition. L’oracle lui aurait dit qu’il ne devait pas se
soustraire à cette tâche. Après la mort de sa mère, il lui fallut se
faire purifier et le roi qui le purifia lui donna sa fille en mariage.
Alcméon ayant offert à sa femme les cadeaux reçus par
Harmonie, la terre où vivait le couple devint stérile. L’oracle
112
demanda alors à Alcméon d’aller se faire purifier par le dieu-
fleuve Achéloos. Achéloos le purifia et lui donna sa fille en
mariage. Celle-ci ayant demandé à son tour la robe et le collier,
Alcméon prétendit qu’il devait les offrir à Apollon en
demandant à sa femme de les lui rendre. Ayant découvert le
mensonge, Alcméon fut poursuivi et tué dans une embuscade
avant d’être vengé par ses propres enfants.
Ces faits montrent comment les actes sont liés entre eux
et comment l’amour d’Harmonie pour Cadmos peut apporter
autant de morts, car il ne faut pas oublier tous les héros qui
tomberont durant ces deux guerres contre Thèbes.
En faisant d’Harmonie la fille d’Arès et d’Aphrodite,
les aèdes ont certainement voulu nous faire comprendre que
l’harmonie résulte du dépassement d’un conflit entre l’amour et
la guerre, ou bien encore qu’il faut associer la guerre et l’amour
pour mener à bien la destruction de l’injustice, ou le
dépassement du matériel. Thèbes symbolise un obstacle à
l’amour divin. Il fallait la détruire, comme il faudra détruire
Troie. Elle était le symbole du pouvoir et de la guerre que le
pouvoir entraîne inexorablement. Les aèdes prenaient-ils ici
l’occasion de critiquer la politique de leur temps et la guerre qui
sévissait entre les cités ?
Le sort des enfants n’influencera en rien le sort des
parents. Comme je l’ai précisé pour Cadmos, Harmonie finira
probablement sa vie de mortelle aux Champs Élysées ce qui
montre bien qu’elle n’est en rien responsable de ce qui leur
arrive et que les dieux ont tout décidé en dehors de son bonheur
d’épouse. Elle n’est pas responsable des différentes causes qui
conduisent à la mort !
113
HÉLÈNE
Nous connaissons La Belle Hélène grâce à Offenbach,
mais qui était-elle au juste et comment pouvons-nous interpréter
ses amours qui ne se limitent ni à Ménélas, ni à Pâris
qu’Homère met en scène au début de l’Iliade dans un face à
face les armes à la main ?
Les légendes sont nombreuses et diverses, mais il est
possible de voir qu’au-delà des détails, des enrichissements, elle
est surtout une déesse convoitée, recherchée par les nobles
prétendants de son temps, autrement dit des rois ou futurs rois
mycéniens, un peu plus que sa cousine Pénélope qui connaîtra
une aventure similaire avec un dénouement bien différent.
Notons que dans les deux cas, nous percevons la volonté de
Zeus qui semble faire de ces deux femmes des appâts divins
pour évaluer des mortels. Mais commençons par mieux
connaître Hélène.
Son père mortel est Tyndare et sa mère Léda. Mais les
légendes ne s’attardent pas sur ces parents et font d’Hélène la
fille de Zeus et de Léda ou bien de Zeus et de Némésis. Elles
nous disent que pour fuir les avances de Zeus, Némésis qui
pouvait prendre toutes les formes possibles s’était
métamorphosée en oie. Zeus n’avait pas hésité à se changer en
cygne et c’est ainsi qu’elle avait pondu un œuf ou deux œufs
qu’elle avait abandonnés dans un bois sacré, mais qui avaient
été récupérés par un berger. Ce berger pourrait bien être Hermès
si l’on tient compte de la nature même de ce dieu, lui aussi fils
de Zeus. Finalement, l’œuf ou les œufs s’étaient ouverts et
avaient donné naissance à Hélène et Pollux, Castor et
114
Clytemnestre. Les légendes ne s’accordent pas sur les deux
paires d’enfants, mais cela n’est pas ici très important. Il est
ajouté que le berger ayant apporté les œufs à Léda, Léda avait
élevé Hélène comme sa propre fille.
Nous comprenons alors que Tyndare soit responsable
de cette fille et soucieux de la marier le mieux possible.
Il semblerait que les difficultés vont s’enchaîner. Pour
commencer, Hélène sera enlevée par Thésée et son ami
Pirithoos qui rêvent de conquérir chacun une fille de Zeus, puis
Tyndare va se trouver inquiet devant l’affluence de prétendants
à sa main, au point de redouter que les moins heureux ne lui
fassent la guerre, enfin Pâris va enlever sa fille alors qu’elle est
déjà mariée à Ménélas, le roi de Sparte. Il s’en suivra la guerre
de Troie avec toutes sortes de péripétie et la précision la plus
importante serait certainement que Pâris n’aurait amené à Troie
qu’une nuée des plus ressemblantes, la fille de Tyndare n’ayant
jamais foulé le sol troyen.
Son mariage avec Achille, qui l’aurait rencontrée de son
vivant à Troie, la situerait dans l’Île Blanche, à l’embouchure
du Danube, après leur mort et leur divination.
Alors qu’elle était jeune fille et offrait un sacrifice à
Artémis, à Lacédémone, Thésée et Pirithoos l’enlevèrent.
Comme les Athéniens ne voulaient pas la recevoir, Thésée
amena Hélène chez sa mère. C’est là, pendant qu’ils étaient
descendus aux Enfers, que les frères d’Hélène : Castor et Pollux
vinrent la reprendre. Après avoir attaqué le village, enlevé leur
sœur, ils enlevèrent à leur tour la mère de Thésée ainsi que du
butin et revinrent à Lacédémone.
Le mieux pour Tyndare était de marier sa fille avant
qu’elle ne connaisse d’autres événements regrettables. Mais les
prétendants étaient si nombreux qu’il finit par accepter la
solution que lui proposait Ulysse : laisser Hélène faire son
choix, et lier les autres prétendants par un serment d’entraide en
cas de besoin.
Ménélas avait été l’heureux élu ce qui n’avait pas
empêché son nouvel enlèvement par Pâris. Obligé de se rendre
115
à un enterrement, Ménélas avait laissé Pâris aux bons soins de
sa femme et le fils de Priam en avait profité.
C’est là que les légendes divergent. Nombreuses sont
celles qui font voyager les amants jusqu’à Troie, plus ou moins
vite, ou bien certaines nous parlent de son remplacement par
une nuée. Dans ce cas, trois versions au moins sont proposées.
Soit Pâris et Hélène auraient été reçus par Protée en Égypte,
mais ce dernier découvrant la nature de leur relation aurait
gardé Hélène et l’aurait remplacée par une nuée. Soit ce serait
Zeus lui-même qui aurait envoyé à Troie une nuée à la place de
sa fille. Soit encore Héra, la reine des couples honorables, aurait
privé Pâris de sa conquête et aurait façonné elle-même une nuée
demandant à Hermès de conduire Hélène en Égypte.
La fausse Hélène serait partie vers Troie avec ses
esclaves et même la mère de Thésée.
La position d’Hélène ne pouvait être qu’ambiguë. À
Troie, elle fut reçue aimablement par Priam et sa femme, mais
le peuple Troyen ne l’aimait pas. Cassandre prévoyait ce qui
allait arriver, mais elle ne pouvait persuader ceux qui auraient
pu éviter la destruction de la ville. Pour les Achéens, les avis
étaient aussi partagés et devaient l’être au retour comme à
l’aller. Elle était responsable de cette guerre et de tant de morts,
mais elle était si belle ! La légende nous dit que lorsque
Ménélas entra dans le palais, après avoir tué Déiphobe, le frère
d’Hector, il aurait levé son épée pour la tuer, mais que son épée
lui serait tombée des mains lorsqu’il l’aurait aperçue à demi
nue.
Cela devait arriver lorsque les soldats voulurent la
lapider et que devant sa beauté les pierres leur tombèrent des
mains.
Ce serait pendant le voyage retour que Ménélas, passant
par l’Égypte, aurait retrouvé la véritable Hélène. Dire qu’Oreste
la tenait pour entièrement responsable de tout ne nous
apporterait pas de précisions utiles à notre étude du personnage,
par contre, il est intéressant d’apprendre qu’au moment où
Oreste allait tuer Hélène, après avoir tué Clytemnestre et
Égisthe, Apollon serait intervenu, aurait enlevé Hélène en la
rendant divine ! Cela ne serait pas conforme avec la version
116
d’Homère, celle de l’Odyssée, mais un tel enlèvement, le
dernier et sous forme de récompense pourrait bien justifier la
thèse d’une Hélène utilisée par Zeus pour conduire les demi-
dieux à montrer leur courage et leur capacité à mourir
immortels.
Hélène a-t-elle aimé tous les mortels qui lui ont fait
l’amour ? Elle était désirée, mais ses amours ne sont pas
quelconques et ses amants ne sont pas des moins beaux ! Pâris,
l’était, son frère le lui dit clairement par la bouche d’Homère,
Thésée avait enlevé Hélène puis l’avait confiée à sa mère avant
de descendre en Enfer avec Pirithoos. Quant à Achille, nous
pouvons penser qu’il était beau lui aussi. Mais Ménélas avait
été l’heureux élu !
A-t-elle eu des enfants ? Certains disent qu’elle avait
donné une fille à Thésée : Iphigénie et qu’elle aurait confié cette
fille à Clytemnestre qui l’aurait élevée comme si elle était sa
propre fille. Elle aurait eu une fille et quatre fils avec Pâris. Elle
aurait donné le nom d’Héléna à sa fille qui aurait été tuée par
Hécube lors de la prise de Troie tandis que ses quatre fils
périssaient écrasés par un toit lors de l’incendie de la ville.
À la mort de Pâris, elle avait épousé Déiphobe, le frère
de Pâris qu’Athéna avait utilisé pour tromper Hector et l’obliger
à lutter contre Achille. Elle n’avait pas eu d’enfant avec lui.
Enfin, avec Achille, on dit qu’ils auraient eu un fils divin et
pourvu d’ailes : Euphorion. Il aurait été aimé par Zeus, mais cet
amour n’était pas partagé. Euphorion avait pris la fuite pour
finalement être rejoint et foudroyé, Zeus étant ulcéré d’être
repoussé. Il aurait même transformé les nymphes de l’île où il
s’était réfugié en grenouilles !
Toutes les légendes ne choisissent pas d’interpréter la
vie d’Hélène comme faisant partie d’une stratégie de Zeus en la
considérant comme un appât divin. Il semble pourtant clair
qu’elle est celle qui fait converger tous les demi-dieux vers le
champ de bataille dont parle Hésiode en disant que cette
quatrième race s’éteindra devant Thèbes et devant Troie. Il est
évident qu’Aphrodite a joué un rôle non négligeable dans cette
stratégie, mais n’est-elle pas au service de son père ?
117
Hélène méritait bien de s’unir au premier des demi-
dieux, une fois déifiée ! Cette déification, à elle seule, montre
qu’Hélène personnifie la beauté et qu’une telle beauté peut
entraîner soit vers la mort soit vers la gloire qui est l’équivalent
de l’immortalité offerte aux mortels. Or pour obtenir la gloire, il
faut dépasser l’amour et nous pouvons penser que Pâris ne fait
pas partie de ceux qui seront admis dans l’Îles des Bienheureux.
118
HÉLIOS
Il mène une vie assez particulière compte tenu de sa
principale fonction qui consiste à éclairer le monde. N’oublions
pas qu’il est de la première génération divine, qu’il est le fils du
Titan Hypérion et de la Titanide Théia. Il est le frère de Séléné,
la Lune et d’Éos, l’Aurore.
Hélios est marié à Perséis, une fille d’Océan et de
Téthys. C’est avec elle qu’il aura plusieurs enfants qui sont cités
individuellement : Circé, la magicienne qui purifiera Jason et
Médée de leur crime pendant le retour de Colchide, Aeétès, le
roi de Colchide chez qui débarqueront les Argonautes,
Pasiphaé, la femme de Minos, mieux connue pour la mise au
monde du Minotaure. Enfin, comme presque toutes les
divinités, Hélios eut d’autres relations amoureuses. On dit qu’il
était très beau avec de longs cheveux blonds bouclés, une sorte
de jeune homme dans la pleine force de l’âge dont la prestance
devait être assurée par la maîtrise de son char. Ce dernier était
attelé à quatre chevaux magnifiques dont les noms évoquaient
la lumière qu’ils étaient chargés de dispenser aussi bien aux
immortels qu’aux mortels.
Hélios eut d’autres relations, mais qui des mortelles ou
des immortelles ne souhaitaient pas entrer dans sa lumière ou
tout simplement se blottir dans ses bras ?
Il eut en effet deux autres partenaires avec qui il donna
la vie à cinq filles et sept garçons que l’on désigne sous le nom
d’Héliades. Chaque groupe possède sa légende propre.
C’est avec Clyméné, une Océanide, qu’Hélios eut cinq
filles et un fils du nom de Phaéton. La légende nous parle d’un
119
amour entre frère et sœurs qui mérite d’être souligné. Il
semblerait que les sœurs aient encouragé leur frère à conduire le
char du Soleil. Phaéton avait été élevé par sa mère et laissé dans
l’ignorance de son père jusqu’à l’adolescence. Phaéton ayant
alors demandé un signe de sa naissance, il voulut que son père
lui laisser conduire son char. Hélios avait hésité longtemps,
mais finalement cédé. Phaéton avait alors pris la place de son
père, mais très vite, en prenant de l’altitude, en traversant les
constellations, il prit peur et ne contrôla plus le char et la
lumière qu’il était chargé de répandre. En descendant trop bas,
il manqua de mettre le feu à la Terre, mais en montant trop haut
il commença à indisposer les dieux et, finalement, Zeus dut
intervenir pour écarter tout danger. Il foudroya Phaéton et le
précipita dans le fleuve Éridan, redonnant le char à son père qui
pouvait seul le conduire correctement.
Ses sœurs se sentant responsables de sa mort le
pleurèrent tellement, après avoir recueilli son corps, qu’elles
furent transformées en peupliers.
C’est bien la première fois, peut-être la seule, où la
mythologie nous fait découvrir une véritable scène de famille,
un amour entre frère et sœurs assez intense pour devenir éternel.
C’est avec la Nymphe Rhodos qu’Hélios devait avoir
sept fils. La légende nous apprend qu’ils étaient tous des
astrologues de grand talent, mais qu’ils étaient aussi un peu trop
jaloux. Trois d’entre eux ne supportant pas les compétences du
cadet l’assassinèrent avant de s’enfuir, à Lesbos, à Cos, en
Égypte même. Deux restèrent à Rhodes et c’est Ochimos,
l’aîné, qui prit le pouvoir sur l’île avant de se marier et d’avoir
ses propres enfants.
Retenons, avec Hélios, qu’il est difficile de dissocier
ses amours divines de l’astrologie dont les aèdes ont
certainement cherché à nous divulguer quelques mystères. Il est
compréhensible que le Soleil ait pu exciter leur imagination,
mais il ne faut pas oublier non plus que l’astronomie tenait une
place importante dans leur esprit et dans l’étude du monde tel
qu’il pouvait être observé. Il est même possible de dire que
l’astrologie a précédé la religion telle qu’ils voulaient l’imposer
120
en plaçant Zeus au pouvoir. C’est en scrutant le Ciel que nos
ancêtres espéraient comprendre l’univers.
Si Homère parle dans ses poèmes de la constellation du
Bouvier, de la Grande Ourse, de Sirius, d’Orion, des Hyades et
de Pléiades, si Hésiode parle d’Arcturius, c’est bien parce
qu’avant eux le Ciel ne cessait pas d’être observé, pas
seulement le Soleil et la Lune. Disons que les aèdes se sont
comportés bien plus en astrologues qu’en astronomes, mais les
deux connaissances étaient liées et c’est grâce à l’astronomie
qu’ils ont pu imaginer des dieux et des comportements divins
que nous retrouvons dans leurs aventures amoureuses.
121
HÉPHAÏSTOS
Héphaïstos personnifie le feu qui coule au centre de la
Terre, mais aussi en chaque dieu ou même chaque mortel. Le
seul amour qu’il ait connu est celui qu’Aphrodite a fait naître en
lui pour Athéna en dehors de qui le fils de Zeus semble ne pas
éprouver un quelconque besoin de rencontre et de reproduction.
Avec sa femme Aphrodite, il est de glace et nous pourrions aller
jusqu’à dire que nous avons là deux feux qui s’opposent
farouchement et se neutralisent. Ou bien alors il s’agit d’une
association ésotérique !
Il est presque évident qu’Héphaïstos ne personnifie pas
le même feu que son épouse Aphrodite ! Son feu est un feu
guerrier et Homère nous le montre en pleine action dans
l’Iliade, à la demande de sa mère et en faveur des Achéens,
d’Achille en particulier. Ce feu serait plus proche de celui qui
pousse Arès à se battre, à prendre même du plaisir à combattre
les armes à la main.
Il est tout aussi évident qu’Aphrodite s’est jouée de lui,
avec certainement d’autant plus de plaisir qu’il s’agissait de
violer Athéna, sa rivale devant Zeus. Inutile de reprendre ce que
j’ai rapporté en parlant d’Athéna, mais tout de même ! Ce
besoin violent, inattendu du dieu forgeron, ne serait-il pas le
symbole d’une mutation possible du feu si nous tenons compte
de la naissance de ce fils particulier qui gouvernera l’Attique
symboliquement ? Héphaïstos n’avait certainement pas
l’intention de se donner un fils et son désir incompréhensible
pour Athéna pourrait bien signifier un désir intense pour la
raison. La raison serait alors parée d’une beauté inégalable,
suggestive au plus haut point, et Aphrodite serait l’intermédiaire
122
de Zeus pour que son fils transforme sa fougue brûlante en une
passion sans limites pour la pensée ou pour l’ordre qu’il veut
imposer aux dieux comme aux hommes.
Érichthonios serait le fruit d’un tel changement !
Ce qui semble confirmer cette interprétation est le fait
qu’Athéna garde l’enfant et l’éduque au sommet de l’Acropole.
Il n’est plus un feu ravageur, ou un feu de forgeron il devient un
feu intelligent, un feu qui permettra plus tard de distinguer
Athènes de Sparte. Déjà, auprès de Téthys, Héphaïstos est
devenu un orfèvre et peut transformer l’or en bijoux, mais ici, il
transforme sa force en idées et c’est ce dont Zeus a le plus
besoin. Nous pourrions même aller jusqu’à penser que Zeus,
Aphrodite et Athéna ont agi de concert pour transformer la
nature de ce fils qui semblait indésirable, difficile à contrôler.
Héphaïstos a-t-il eu d’autres aventures amoureuses ?
Homère le dit proche de Charis, la Grâce par excellence. Les
Charites personnifient la beauté, mais sont aussi des puissances
de la végétation. Elles apportent la joie aussi bien dans la
Nature que dans le cœur des hommes ou celui des dieux. Elles
habitent l’Olympe et sont souvent en compagnie des Muses
avec lesquelles elles forment des chœurs en accompagnant
Apollon. Elles jouent un rôle important vis-à-vis des travaux de
l’esprit, et c’est peut-être cette relation privilégiée qui permet à
Héphaïstos de ne pas être seulement un dieu boiteux. Hésiode
va plus loin et donne à Héphaïstos Aglaé pour femme,
autrement dit la plus jeune des Charites ! Autant dire qu’il
appréciait la beauté, probablement aussi la finesse d’esprit que
les Grâces faisaient rayonner autour d’elles.
Certaines légendes donnent à ce fils de Zeus des
enfants !
Palaemon serait de ceux-là et il aurait accompagné les
Argonautes en Colchide.
Ardalos, aurait été un sculpteur reconnu.
Périphétès serait le fils qu’il aurait eu avec Anticlée.
Faible des jambes, il marchait avec des béquilles de bonze et
assommait les passants pour les détrousser jusqu’à ce que
Thésée le tue en venant rencontrer son père.
123
Ces trois enfants comptent peu par rapport à
Érichthonios qui obtint de Cécrops le pouvoir sur Athènes !
Aussi peut-on considérer que l’amour chez Héphaïstos
est un message des aèdes. Le fils de Zeus refuse les élans
amoureux ordinaires d’Aphrodite et recherche, au contraire, un
amour capable de dépasser les besoins instinctifs de la matière.
En aimant Athéna, il montre qu’il choisit et met le feu au
service de la pensée. Il n’est plus alors l’enfant que Zeus jette
hors de l’Olympe !
Il serait possible de se demander si Zeus, en le jetant,
n’a pas d’abord voulu se défaire lui-même de sa part de feu
qu’il détenait de son père Cronos.
124
HÉRA
Déesse des épouses légitimes, Héra est surtout la
troisième épouse de Zeus.
C’est probablement avec elle que nous découvrons
qu’elle et Zeus se sont comportés comme un couple ordinaire,
se cherchant, s’aimant, se trompant, se retrouvant, éprouvant
des sentiments de jalousie, mais aussi se courtisant peut-être
même vieillissant ensemble. Par moment, Zeus la protège et ne
supporte pas que quiconque puisse chercher à lui faire violence.
Si Hestia, sa fille devient gardienne du foyer en plein
cœur de l’Olympe, Héra est la reine du royaume divin et en
assure la bonne gestion, la tranquillité, domine les rapports
parfois conflictuels entre dieux et déesses, transmet des ordres
du monarque qui vit plus souvent à l’extérieur ou dans sa grotte
de l’Ida qu’il partage avec le merveilleux Ganymède. Autant
dire qu’ils forment un vrai couple.
Si je prends le contrepied des aèdes qui rappellent sans
cesse sa jalousie, c’est parce que cette dernière n’est qu’une
façon symbolique de la qualifier. Or, l’étude des légendes
montre que cette jalousie cache l’art avec lequel elle seconde
son époux lorsqu’il s’agit de mettre à l’épreuve un demi-dieu en
chemin vers l’immortalité.
Leur première rencontre ou du moins la façon dont
Zeus s’y prit pour s’approcher d’elle est assez poétique. Il
s’était transformé en coucou puis avait provoqué un orage qui
l’avait fait tomber transi de froid sur les genoux d’Héra. La
déesse pour le réchauffer l’avait abrité sous ses vêtements.
C’est alors qu’il se serait fait reconnaître et qu’ils auraient fait
125
l’amour pour la première fois. Zeus l’aimait depuis longtemps
et bien que marié à Thémis, avec laquelle il avait mis au monde
les enfants dont il avait besoin, il devait se sentir plus proche de
cette sœur qui était née de la bouche de Cronos et devait avoir
une autre allure que les déesses monstrueuses de première
génération. Il est probable que Zeus ressentait une plus grande
connivence avec cette déesse capable de penser comme lui. Ils
se marièrent donc devant l’ensemble des dieux et devant Gaia
elle-même qui leur offrir en cadeau un arbre qui faisait des
pommes d’or. Symbole de fécondité et d’immortalité, Héra
planta cet arbre dans le jardin des Hespérides, à l’extrême
couchant, là où les dieux venaient prélever nectar et ambroisie.
Ce jardin était gardé par un dragon à cent têtes et par les
Hespérides, les Nymphes du Couchant, qui étaient des filles de
Nyx.
Le couple Zeus-Héra est le seul à bénéficier de détails
légendaires sur leurs désaccords amoureux et nous comprenons
en les retrouvant qu’ils s’aimaient comme de simples mortels
qui se querellent avant de se retrouver enlacés. Par exemple, il
est dit qu’Héra mécontente des infidélités de son mari avait reçu
en Béotie le conseil d’Alalcoménée de le provoquer à l’aide
d’une statue de bois lui ressemblant et de la faire promener
solennellement comme pour un mariage. Cette cérémonie était
censée renouveler l’union divine. Bien entendu Zeus avait
compris l’allusion. Une autre fois, alors qu’Héra se refusait à
faire l’amour avec lui, Zeus avait façonné une statue de femme,
l’avait fait couvrir d’un manteau et l’avait fait voir assise sur un
chariot traîné par des bœufs. Lorsqu’Héra, intriguée, avait
demandé ce qui se passait, on lui avait dit que Zeus se préparer
à épouser la fille du dieu-fleuve Asopos. Furieuse, Héra avait
alors arraché le manteau qui couvrait la statue et compris le jeu
de son époux à la suite de quoi ils s’étaient réconciliés.
Mais, nous voyons aussi que Zeus est intraitable avec
ceux qui veulent lui faire violence et s’imaginent qu’ils
pourront faire l’amour avec elle. Ce fut le cas d’Ixion, un roi
thessalien qui régnait sur les Lapithes. Lorsqu’il avait épousé
Dia, il avait promis à son père de somptueux cadeaux, mais
après le mariage au lieu de s’acquitter de sa dette il l’avait
126
précipité dans une fosse remplie de charbons ardents. Ce
meurtre était horrible, s’ajoutait à un parjure et atteignait un
membre de la famille. Personne ne voulait purifier Ixion. Seul
Zeus y avait consenti et même avait fait bénéficier son protégé
de nourriture divine. Un peu plus tard, Ixion s’étant épris
d’Héra voulut lui faire violence. Alors une nuée fut construite
ressemblant parfaitement à la déesse et Ixion fit l’amour à cette
nuée. Il engendra même Centauros, le père des Centaures.
Devant ce nouvel acte de violence, cette fois à l’égard de sa
femme, Zeus punit Ixion en l’attachant à une roue enflammée
qui tournait sans cesse et il la lança dans les airs. Or comme il
était devenu immortel en consommant de la nourriture divine,
son supplice devint éternel.
Lorsque les aèdes nous présentent Héra comme toujours
jalouse et furieuse contre son époux, poursuivant sans cesse les
enfants qu’il fait naître avec ses concubines, nous devons
comprendre qu’il s’agit d’une image donnant du sens aux
légendes et cachant l’essentiel qui était, pour elle, de poursuivre
l’initiation de ces enfants pour qu’ils deviennent immortels. Sa
jalousie, nous le voyons nettement avec Héraclès et sa
naissance retardée par rapport à celle d’Eurysthée n’est qu’une
formulation poétique redondante qui montre qu’Héra doit en
permanence fertiliser l’œuvre de son époux. Certes, elle est la
déesse qui protège les femmes mariées et qui les assiste au
moment de l’accouchement avec sa fille Ilithye, mais
lorsqu’Héraclès était né et qu’elle refusait de lui donner le sein,
acte qui correspondait à la phase initiale de l’immortalisation de
l’enfant, c’est Hermès qui aurait posé l’enfant sur le sein de la
déesse endormie. En se réveillant, elle aurait repoussé l’enfant,
mais il était trop tard ! Comment ne pas voir ici qu’une décision
ou une action de Zeus ne pouvait pas être remise en question ?
Hermès ne pouvait qu’effectuer les tâches que Zeus lui
commandait !
C’est avec le mariage de Zeus et d’Héra que l’on
perçoit le mieux que l’hiérogamie est principalement une
association de compétences divines et que les enfants d’Héra,
comme ceux des autres déesses ou mortelles aimées de Zeus,
sont des manifestations politiques indispensable à son règne.
127
Je l’ai déjà évoqué, mais la naissance d’Arès est
indispensable pour de nombreuses raisons. D’abord parce qu’en
prenant la responsabilité du royaume divin, il doit le purifier de
tout ce qui est contraire à l’ordre nouveau qu’il impose avec
l’aide de sa fille Athéna. Arès est là pour détruire tout ce qui
doit disparaître et Athéna le contrôle dans cette mission. Mais
Arès est aussi celui dont il faut s’affranchir pour devenir
immortel et c’est bien ce que vivra Cadmos qui construira
Thèbes après avoir tué un fils d’Arès, le dragon qui gardait la
source où il prendra l’eau du sacrifice afin de construire
Cadmée. Or, ce n’est qu’après avoir servi d’esclave pendant
huit ans au service d’Arès qu’il pourra gouverner Thèbes.
Dans l’ordre des naissances, nous voyons que le
premier enfant d’Héra est Arès, avant Hébé qui personnifie la
jeunesse éternelle et deviendra l’épouse d’Héraclès lorsque
Zeus considérera l’initiation de son fils terminée. Ilithye vient
en troisième pour aider sa mère à mettre au monde non pas de
simples mortels, mais des mortels initiés. Même dans les
enfants d’Héra nous retrouvons une logique de transcendance si
l’on veut. On peut comprendre aussi qu’Aphrodite ne soit pas
une fille d’Héra !
Que penser de la naissance d’Héphaïstos ?
Certaines légendes disent qu’il est son fils et qu’elle l’a
fait naître seule parce qu’elle était jalouse de Zeus qui avait fait
naître seul Athéna. Si tel était le cas, on comprendrait mal
qu’Héphaïstos ait fendu le crâne de son père pour laisser sortir
Athéna. Il ne peut pas à la fois être né avant et après !
Si nous admettons qu’il soit né d’Héra seule, peu
importe quand, nous comprenons alors que sa mère soit déçue
par sa boiterie et puisse le faire tomber de l’Olympe pour ne pas
l’avoir sous les yeux en permanence comme la pire des hontes.
Mais alors pourquoi Téthys l’aurait-elle abrité au fond de la
Mer ? Ce serait aussi Zeus qui l’aurait fait tomber de l’Olympe
et serait ainsi à l’origine de sa boiterie. Cette dernière serait
alors en rapport avec ses qualités de forgeron. Dieu du feu de la
Terre, plus proche des monstres, en particulier des Cyclopes, il
ne pouvait pas rester dans ce monde policé d’où la violence
avait été bannie. Si c’est en tombant qu’il est devenu boiteux,
128
nous pouvons dire qu’il est alors devenu forgeron en étant
écarté de l’Olympe et par la volonté de son père qui l’aurait
plutôt envoyé sur Terre pour contrôler ce feu qu’il ne voulait
pas voir revenir dans l’Olympe comme au temps des premiers
dieux.
L’enseignement de Téthys permet de comprendre son
retour dans le Ciel où il subira la surveillance d’Aphrodite à
laquelle Zeus le mariera.
Disons que les aèdes nous ont compliqué la vie en
essayant de nous expliquer pourquoi il était devenu forgeron,
qualité qui n’a pas été attribuée à Apollon ou à Dionysos !
Pour moi, Héphaïstos, héritier de Zeus avant tout, mais
aussi de Cronos par ses deux parents, est la manifestation de la
force que Zeus ne voudrait plus employer et qu’il préfère situer
loin du Ciel. Il veut s’en séparer et c’est bien en se battant avec
lui qu’il en vient à bout. Le combat qu’il demande aux hommes,
il le vit lui-même pour commencer. L’idée se libère de la force
et du feu qui la cachent. Or ce feu chtonien ne sert pas qu’à
forger des armes, il peut aussi forger des bijoux ou aider à
concevoir des objets intelligents capables de remplacer la ruse,
comme le trône d’or offert à Héra et sur lequel elle serait restée
enchaînée si son fils ne l’avait pas délivrée. Aphrodite en fera
les frais lorsqu’elle se laissera surprendre avec son amant Arès.
Reconnaissons qu’Héphaïstos est bien le fils du couple
royal et qu’il est bien le résultat d’un effort commun pour ne
garder de lui que ce qui correspond aux nouvelles valeurs de
l’Olympe. L’un comme l’autre a besoin du feu pour gouverner,
mais ils ne peuvent le faire qu’en ordonnant la matière, en
contrôlant sa puissance, en la faisant correspondre à leur vision
du monde.
129
HÉRACLÈS
S’il existe un personnage qui a sa place dans un
dictionnaire amoureux, c’est bien Héraclès. Certes, il n’est pas
une divinité et ne le sera jamais, même s’il obtient l’immortalité
ou plus exactement la jeunesse éternelle en épousant Hébé.
Il ne faut pas confondre la Jeunesse éternelle qualité qui
semble n’appartenir qu’aux dieux, et l’immortalité telle que les
héros peuvent la désirer, autrement dit le souvenir durable de
leur gloire dans la mémoire des survivants ou des générations
qui les honoreront.
Par contre, nous pouvons dire que sa vie n’aurait
aucune valeur sans les femmes qui souvent le dominent comme
Héra, mais aussi Omphale ou Déjanire. Héraclès est le héros qui
ne peut échapper à ce rapport particulier qui fait de la femme un
être désirable et de l’homme un esclave, du moins vis-à-vis
d’une recherche d’immortalité qui passe par la maîtrise du
désir. Héraclès est un mortel qui désire, fait des enfants, et
meurt à cause d’une femme jalouse !
Entrons dans les détails.
À sa naissance il a sucé le sein d’Héra et cela suffit
pour dire qu’il est un élu. Hermès, messager de Zeus, a imposé
à Héra, par la ruse, ce don de nourriture immortelle. Il semble
que l’enfant déjà violent ou goulu aurait mordu le sein d’Héra et
l’aurait réveillée, mais il était trop tard et Héraclès avait
certainement bu une bonne quantité de lait immortel !
Passons rapidement sur sa jeunesse. La première image
que nous donne la légende nous le montre couchant, cinquante
130
nuits successives, avec les cinquante filles de Thespios sans
savoir qu’il change de partenaire chaque nuit. Le fait est que
Thespios lui avait demandé de le débarrasser d’un lion qui
ravageait les troupeaux de son père Amphitryon en même temps
que son royaume voisin de celui de Thèbes. Fatigué par ses
journées de chasse, Héraclès faisait l’amour probablement en
dormant ! Ou bien alors ces cinquante nuits, sont un symbole
pour donner une grandeur aux différentes vies qui auraient
précédé la vie de héros. Le lion de Cithéron ne compte pas
parmi les épreuves initiatiques.
À noter qu’il fait l’amour en dormant, donc dans un
monde qui n’est plus celui des simples mortels !
En revenant de cette chasse et après avoir délivré Créon
du tribut que lui imposaient les Minyens, Héraclès épousa la
fille du roi : Mégara. Celle-ci donna plusieurs enfants à
Héraclès. Mais Héra comprit que le moment était venu d’initier
ce géant plein de vie et elle lui envoya la folie de sorte qu’il
massacra tous ses enfants, se préparant à tuer aussi sa femme et
même son père, ce qu’il aurait fait sans l’intervention d’Athéna.
Ce crime lui imposait de commencer une vie nouvelle en se
mettant au service d’Eurysthée. L’enfant étant l’obstacle majeur
dans une recherche d’immortalité, il fallait qu’Héraclès ne soit
plus enchaîné par ceux qu’il avait donnés à Mégara et se
retrouve seul devant chaque épreuve qu’il allait vivre.
Inutile de reprendre ici toutes celles qu’il allait subir
parfois sans véritable gloire. L’une des premières est
significative de la faiblesse du héros. Lorsqu’il combat l’Hydre
de Lerne il ne peut en venir à bout tout seul et doit se faire aider
par son neveu Iolaos. L’examen du symbolisme de cette
épreuve nous aide à comprendre la suite des aventures
d’Héraclès.
L’Hydre est un serpent à plusieurs têtes, une centaine
pour certains aèdes. Lorsqu’on lui coupe une tête, elle repousse
aussitôt sauf si on la brûle. Disons que chaque tête représente
une passion et chacun sait qu’il ne suffit pas de couper la tête à
une passion pour qu’elle disparaisse entièrement. Tant qu’une
passion n’est pas brûlée à sa racine, elle garde toute sa
puissance destructrice. Or, Héraclès ne pouvant simultanément
131
couper les têtes et brûler les cous d’où elles renaissaient, il fit
intervenir Iolaos et le chargea du feu nécessaire. À deux ils
vinrent à bout du monstre. Mais, sur le plan initiatique, il faut
dire qu’Héraclès n’a réussi l’épreuve que partiellement. C’est
ainsi qu’il a coupé la tête du désir, mais c’est Iolaos et non lui
qui a mis le feu au cou d’où il ne pouvait que renaître.
La suite des épreuves montre bien qu’il continue à subir
le désir. Si Héra intervient pour empêcher l’accouplement qui
aurait pu se faire avec la reine des Amazones elle n’interviendra
pas lorsque Déjanire, la dernière épouse reconnue du héros
deviendra jalouse en pensant qu’il l’abandonne au profit de Iolé
devenue sa concubine.
Rappelons qu’Héraclès avait gagné un concours d’arc
dont le prix était la belle Iolé qu’il aurait voulu épouser. Son
père et ses frères la lui avaient refusée de peur qu’il se comporte
avec elle comme avec Mégara. Après son mariage avec
Omphale, qui se place après celui qu’il avait fait avec Déjanire,
il avait fait la guerre à Eurytos et ses fils, les avait tués et enlevé
Iolé comme concubine. Après sa victoire et voulant offrir un
sacrifice à Zeus, il avait demandé une tunique neuve à Déjanire.
Or sa femme, craignant qu’il ne l’aimât plus, décida d’utiliser le
philtre que lui avait confié le centaure Néssos avant de mourir
et dans lequel devait se trouver à la fois son sperme, mais aussi
du sang empoisonné de l’Hydre de Lerne puisque le héros avait
tué Nessos avec une de ses flèches. Elle avait enduit la tunique
du philtre de Nessos et lorsqu’Héraclès l’avait revêtu, devant
l’impossibilité d’enlever ce vêtement qui le brûlait
horriblement, il avait fini par souhaiter la mort et avait construit
lui-même un bûcher sur lequel il était monté avant que
Philoctète n’y mette le feu.
Le feu qu’il n’avait pas utilisé lui-même avec l’Hydre
de Lerne venait enfin assurer son œuvre symbolique, dépouiller
Héraclès de la matière et des passions qui l’enchaînaient à un
statut de mortel.
L’amour qu’il devait avoir pour Omphale est particulier
et tout aussi symbolique. Il est dit qu’il filait aux pieds
d’Omphale, habillé à ma mode lydienne tandis qu’Omphale
avait revêtu sa cuirasse. Il ne s’agit pas ici d’un mariage
132
ordinaire, mais d’une union des contraires. Omphale présente
ici le comportement d’un homme, d’un guerrier alors
qu’Héraclès présente, au contraire, un comportement de femme.
Il s’agit pour Héraclès d’épouser sa part de féminité qu’il porte
en lui sans qu’il soit nécessaire de le montrer sexuellement.
Nous ne sommes pas ici dans la légende d’Agdistis, mais nous
retrouvons, sur le plan des comportements, les deux sexes sous
leur forme imagée.
Le dernier mariage d’Héraclès avec Hébé indique que la
Jeunesse éternelle ne s’obtient qu’en supprimant totalement les
accouplements ordinaires. Ils ne conduisent habituellement qu’à
la reproduction et font oublier le sacrifice des plaisirs d’une
bonne entente que Zeus a imposé aux mortels en leur envoyant
Pandore.
Certaines légendes nous apprennent qu’Héraclès n’était
pas, lui aussi, insensible à un amour différent.
Il peut sembler surprenant de voir Héraclès participer
au voyage des Argonautes et son abandon à son début, du
moins avant qu’ils n’atteignent la Colchide, ne surprend pas.
C’est en arrivant sur les côtes de Mysie, pendant que les autres
préparaient le repas, qu’Héraclès serait descendu de l’Argo pour
aller se tailler dans la forêt une nouvelle rame. Il ramait
tellement fort qu’il avait brisé son aviron. Presque au même
moment, le jeune Hylas était descendu pour chercher de l’eau
douce. Lorsqu’il était arrivé près de la fontaine, il avait
rencontré des nymphes qui dansaient et qui l’avaient ravi au
point de l’entraîner avec elle et de provoquer sa noyade.
Polyphème avait entendu son cri et il était parti à sa recherche,
avec Héraclès. Ils avaient cherché Hylas toute la nuit et, lorsque
l’Argo avait repris sa route, il l’avait fait sans Polyphème et
sans Héraclès, sans Hylas bien entendu aussi.
Héraclès était probablement responsable de
l’embarquement d’Hylas sur l’Argo, car il l’aimait. Hylas était
le fils du roi des Dryopes qu’Héraclès avait combattu. Lorsqu’il
avait tué le père, il avait enlevé le fils qui était d’une très grande
beauté. Il est évident que les aèdes soulignent ici cet amour que
nous retrouvons chez Zeus ou Poséidon, mais il faut
133
comprendre aussi que toutes les légendes, à une certaine
époque, s’efforçaient d’associer le fils de Zeus à tout ce qui
pouvait passer pour extraordinaire et que sa présence sur l’Argo
ne sert qu’à renforcer la nature de l’expédition. Il n’est peut-être
pas anodin de voir qu’Héraclès disparaît de cette légende en
même temps que son amour pour Hylas.
134
HERMAPHRODITE
Hermaphrodite est le fils de deux divinités, mais sa
légende amoureuse pourrait bien représenter un comportement
humain particulier.
Le fait qu’il soit le fils d’Hermès et d’Aphrodite doit
déjà nous interpeller et nous conduire vers des interprétations
qui dépasseront fort probablement le simple récit de son
aventure. Mais, commençons par la légende.
Hermaphrodite était un beau garçon, pouvait-il en être
autrement ? Fils d’Hermès et d’Aphrodite il avait la beauté de
sa mère et probablement le charme discret de son père. Il avait
été élevé par des nymphes et, devenu jeune homme, s’était mis
à se promener pour découvrir le monde des mortels. Il aurait
alors voyagé à travers l’Asie Mineure, mais ce qui devait lui
arriver aurait très bien pu se passer partout dans un monde plein
de merveilleux endroits où sa curiosité ne pouvait qu’engranger
une solide moisson de souvenirs inoubliables. Un jour qu’il se
trouvait en Carie, il arriva au bord d’un lac dont la beauté ne
pouvait que le séduire, capter toute son attention, l’inviter à plus
d’intimités avec cette nature qui ne cessait pas de le surprendre.
En s’approchant du lac pour mieux apprécier ses eaux
cristallines, il ne s’aperçut pas que la nymphe du lac venait vers
lui, totalement subjuguée par sa beauté. Il ne la découvrit que
lorsqu’elle lui révéla son amour et son désir de s’unir de bonne
entente avec lui. Mais, Hermaphrodite n’avait d’yeux que pour
le lac et il refusa ses avances. Momentanément déçue, la
nymphe se retira sans trop s’éloigner cependant et resta
vigilante. Elle prenait plaisir à regarder ce beau jeune homme
135
qui semblait prisonnier du charme que lui imposait son lac. Elle
le vit se déshabiller intégralement et pénétrer dans l’eau pour
s’immerger avec délectation et comprit que le moment était
venu de s’unir à lui. Elle s’approcha discrètement de lui,
l’enlaça et Hermaphrodite fut bientôt totalement en son pouvoir.
La légende nous dit qu’il s’efforça de se dégager de son
éteinte, mais ne put y parvenir. Salmacis, la jolie nymphe, s’unit
à lui comme elle en avait préalablement l’intention. Elle fit
mieux encore pour prolonger son amour et adressa une prière
aux dieux. Elle demanda que leurs deux corps ne soient plus
jamais séparés, ce que les dieux exaucèrent. Salmacis et
Hermaphrodite donnèrent alors naissance à un être nouveau, un
être à la double nature.
Nous pourrions nous attendre à une réaction de défense
de la part du fils d’Hermès, or il n’en fut rien. Hermaphrodite, à
son tour, s’adressa aux dieux et leur fit, à son tour, une requête.
Il souhaita que quiconque se baignerait dans ce lac soit privé de
sa virilité.
Nous pourrions être surpris par la demande
d’Hermaphrodite, mais il faut dépasser la simple union
traditionnelle entre lui et la jolie nymphe Salmacis. La légende
semble confondre le lac et la nymphe ce qui nous fait
comprendre que la beauté du lac et celle de la nymphe ne sont
qu’une seule et même beauté. Par contre, cette beauté apparaît
si grande, si merveilleuse qu’elle déclenche chez
Hermaphrodite une réaction surprenante qu’il faut analyser.
Il voit un lac si beau qu’il reste comme médusé devant
ses eaux, mieux encore attiré irrésistiblement au point de se
déshabiller et de pénétrer dans le lac pour s’unir avec lui d’un
amour total. Salmacis et le lac ne font qu’un. Leur beauté ne fait
que ravir l’entendement d’Hermaphrodite qui, incapable de se
gouverner, après avoir refusé un amour ordinaire, en vient à se
donner entièrement à cet autre amour que lui impose une beauté
surnaturelle. Hermaphrodite est inconscient, comme nous le
dirions aujourd’hui. Il est dominé totalement par ce qu’il voit,
ce qu’il sent lorsqu’il pénètre dans le lac. Il découvre un amour
total, un amour que l’on pourrait qualifier de divin. J’aimerais
dire qu’il entre en extase.
136
La légende pourrait s’arrêter là. Or elle précise dans
quel état d’esprit se trouve notre jeune homme, celui que
connaîtrait tout individu épris d’une telle beauté. Elle enchaîne
deux conséquences à cette union qui pourraient bien n’en faire
qu’une seule. Salmacis souhaite que leurs deux corps n’en
fassent plus qu’un. Elle nous fait comprendre que cet amour
doit effacer toute forme de dualité. Cet amour nous montre
comment, par l’intermédiaire du beau, nous retrouvons l’unité
naturelle, originelle, comment nous revenons à l’origine de la
vie que manifeste Gaia. La matière est une et dans cette union
disparaît la coupure entre le corps et l’esprit. Hermaphrodite ne
pense plus et c’est parce qu’il s’abandonne au plaisir d’une
union à la fois matérielle et immatérielle qu’il retrouve un
bonheur total.
La suite confirme et explique ce qui se passe chez le
jeune homme. Spontanément, car il est certain que sa demande
aux dieux n’est pas le fruit d’une réflexion, Hermaphrodite
rejette la virilité, la sienne et celle de tous ceux qui
connaîtraient le même bonheur que lui. Il ne parle pas d’un être
à deux natures, il parle seulement d’une virilité dont il découvre
l’inutilité dans cet amour inattendu et inconnu. Nous avons là
une explication poétique pour nous faire comprendre que cet
amour merveilleux qui s’impose à lui ne peut qu’être mis en
relation avec la perte de la virilité.
C’est bien de la virilité qu’il est question et non du sexe
nécessaire à la procréation. La virilité, dans le contexte de la
légende, se rapporte à la volonté de dire oui ou non à un amour
vulgaire. Hermaphrodite a dit non pour commencer, mais ce
non est lié à un accouplement ordinaire. Lorsqu’il parle de
virilité, il s’agit d’un autre amour, un amour qu’il ne maîtrise
pas, qui s’impose à lui, le submerge. Le poète ne fait pas ici
allusion à une castration, comme il nous le fait savoir à travers
le crime de Cronos sur son père Ouranos. Lorsque Cronos
castre son père, c’est pour prendre le pouvoir à sa place, il est
conscient, il est volontaire, c’est son esprit qui dompte le corps
de son père en même temps que le sien. Dans la légende
d’Hermaphrodite, il n’y a pas de castration, il y a disparition des
deux sexes qui se trouvent unifiés comme ils l’étaient avant que
137
Gaia ne donne naissance à Ouranos. Il s’agit bien d’un retour à
l’origine, pour ne pas dire à Chaos. La virilité dont parle le
jeune homme ne saurait être confondue avec son sexe. Elle est
la capacité à décider d’une action, à vouloir et Hermaphrodite
comprend clairement que pour vivre cet amour particulier, il ne
faut rien vouloir, il suffit de se donner, d’être aimé.
Il est évident que le poète antique a clairement perçu la
différence entre un amour voulu, pensé, associant deux êtres qui
s’accouplent, avec ou sans bonne entente, et un amour qui
dépasse toute forme de motivation, qui dépasse une beauté
sensuelle qui ne connaît pas les effets du désir. Il est clair que
l’extase n’est pas un phénomène des temps modernes, qu’il
existait certainement à l’origine de la vie et qu’il trouve ici une
présentation imagée à l’aide d’une légende.
L’image est d’autant plus éloquente qu’elle diffère
fondamentalement de celle d’Agdistis que l’on présente
maladroitement comme un hermaphrodite. Agdistis sera
émasculé par les dieux ou par Dionysos. Il faudrait pénétrer
dans cette légende pour bien comprendre la différence de
présentation en ce qui concerne la notion de virilité. Une autre
version propose que ce soit Attis, un beau jeune homme qui soit
émasculé parce qu’Agdistis et Cybèle se disputaient pour avoir
son amour. Attis, en Phrygien veut dire bouc ce qui signifie
aussi « le beau ». Frappé de folie, Attis se serait émasculé et en
serait mort. Cybèle l’aurait enterré. Agdistis aurait imploré Zeus
pour qu’il fasse en sorte que son corps ne se corrompe pas.
La légende d’Hermaphrodite montre mieux ce que peut
provoquer un amour transcendant.
Elle nous fait comprendre que nos aînés connaissaient
ces deux façons d’aimer et ne les confondaient pas. Bien que
secondaire dans la hiérarchie des dieux, Hermaphrodite nous
fait apprécier un amour qui continue à nous surprendre et à nous
enseigner que la conscience d’être n’est pas essentielle pour
éprouver un bonheur extrême.
Peut-être même nous apprend-elle que l’extase,
lorsqu’elle s’impose à nous n’est qu’une réalité de tous les
temps.
138
HERMÈS
N’est-il que le roi des menteurs et des voleurs ?
Disons qu’Hermès serait le père de deux enfants assez
particuliers, il faut bien le reconnaître. Avec Aphrodite, il aurait
donné naissance à Hermaphrodite et je viens d’en parler. Avec
la fille de Dryops, les Dryopes étant les premiers habitants de la
presqu’île hellénique, il aurait engendré le célèbre dieu Pan.
Cet enfant est présenté le plus souvent comme un
démon à moitié homme à moitié animal. Sa figure barbue lui
donne un air bestial, mais aussi plein de ruse. Il porte de petites
cornes sur son front, son torse est velu et ses jambes grêles sont
celles d’un bouc se terminant par des sabots fendus. Comme
l’animal auquel il ressemble, il est agile, rapide à la course,
grimpe partout et les poètes assurent qu’il aime se cacher dans
les taillis pour agresser les jolies nymphes dont il est friand.
Avec un membre viril démesuré, il est doué d’une
activité sexuelle surnaturelle. Toutefois, ces éléments naturels
ne suffisent pas pour l’identifier honnêtement. Pan est aussi un
excellent joueur de flûte, le plus souvent de syrinx et il aime
danser au milieu des nymphes qui se laissent emporter par les
mélodies qu’il leur offre fréquemment dans les sous-bois où
règne une grande fraîcheur, surtout en été.
Le plus important, peut-être, reste sa naissance et sa
présentation par Hermès lui-même à l’ensemble des dieux
regroupés dans l’Olympe à cette occasion. Pour en avoir une
idée assez précise, il faut se référer à l’Hymne à Pan attribué à
Homère, mais certainement plus tardif.
Le poète nous dit qu’après avoir ouvert sa couche à
Hermès, la fille de Dryops mit au monde un enfant qui était si
139
laid qu’elle ne put le regarder et qu’elle s’enfuit abandonnant le
père et l’enfant. Pour sa part, Hermès l’aurait pris dans une
épaisse fourrure de lièvre et se serait précipité vers l’Olympe
pour présenter son enfant. S’étant assis au milieu des dieux,
tous se réjouirent à la vue de ce petit visage rieur, Dionysos plus
que tous les autres. Les dieux lui donnèrent alors le nom de Pan
parce qu’il s’était fait aimer spontanément par tout le monde
dans l’Olympe.
Ce n’est que plus tard que les poètes associèrent Pan et
la flûte, considérant qu’il en était l’inventeur. On a tendance à
considérer l’instrument, éventuellement ses sonorités, mais on
oublie de prendre en compte l’association entre la flûte et l’être
semblable à un bouc qui en joue. On oublie aussi que la flûte est
faite de roseaux en rapport avec une nymphe et un véritable
amour.
Faut-il rappeler que le bouc est un animal tragique qui a
donné son nom à la tragédie, ou chant du bouc, chant associé
aux fêtes de Dionysos ? Le bouc lui était consacré. Dionysos
s’était transformé en bouc pour échapper à Typhon. Or le bouc
est aussi associé aux forces génésiques de la nature, et le sexe
souvent en érection de Pan, comme celui de Priape, montre
qu’il est attaché à la reproduction. Mais, dans son association à
la flûte, il faut dépasser le stade de la simple reproduction et
percevoir une dimension ésotérique importante. Comme le
bouc, la flûte chante l’amour, mais peut aussi chanter l’appel du
divin. Pour prendre une image forte, le son de la flûte s’échappe
de l’instrument comme Pégase s’est échappé du cou de Méduse,
il monte droit vers le ciel.
La flûte diffère de la lyre et si la lyre peut soutenir des
émotions, elle n’élève pas comme la flûte qui ravit les sens et
impose une élévation beaucoup plus spirituelle et soudaine.
Nous oublions qu’à l’origine la flûte est composée de roseaux et
que les roseaux sont la métamorphose d’une nymphe appelée
Syrinx et que Pan la poursuivait. Ne pouvant échapper au désir
du fils d’Hermès, elle avait prié les dieux de la transformer en
roselière et Pan en coupant plusieurs roseaux ne faisait que
continuer à chanter son amour pour la belle Syrinx.
Ce que nous pouvons remarquer c’est la différence que
les aèdes ont imaginée entre Héra et Hermès. Héra voyant son
140
fils boiteux, le jette hors de l’Olympe, du moins semble le faire
parce qu’elle a honte. Au contraire, Hermès se précipite vers les
dieux assemblés pour leur montrer ce fils particulier qui
ressemble à un bouc. La honte ne semble pas être un sentiment
qui l’indispose. Mais Hermès est un dieu à part, du moins une
image particulière du divin.
Les légendes attribuent à Hermès la paternité
d’Autolicos le grand-père d’Ulysse et, bien entendu, l’art de
dissimuler. On le dit père d’Eurytos qui serait alors le frère
d’Échion, qui ne serait pas l’un des cinq soldats armés nés des
dents du dragon semées par Cadmos, mais sans plus
d’informations. Il serait enfin à l’origine de la vie d’Abdèros
qui serait devenu le mignon d’Héraclès avant d’être dévoré par
les juments de Diomède !
Il est difficile de ne pas imaginer une dimension
symbolique à ces différents enfants comme si les aèdes
voulaient expliquer certaines qualités mortelles par une origine
divine.
141
HYPSIPYLE
La légende de cette Lemnienne est trop belle pour que
nous la passions sous silence.
Qui plus est, elle est la petite-fille de Dionysos, ne
l’oublions pas !
À l’origine, nous pouvons considérer l’acharnement
d’Aphrodite à châtier toutes les femmes de Lemnos qui ne
l’adoraient pas suffisamment. Elle les avait rendues
inabordables en les affublant d’une odeur épouvantable. Leurs
époux s’étaient alors tournés vers des captives étrangères
entraînant leur colère et leur décision de mettre à mort tous les
hommes de l’île.
Or, au moment de cette décision horrible, le pouvoir sur
l’île était tenu par Thoas, le fils de Dionysos. Il avait donc été
décidé de passer par les armes tous les hommes et seule
Hypsipyle se refusa à accomplir un tel acte à l’égard de son
père. Elle le dissimula la nuit où le massacre avait été décidé et
la légende ajoute qu’elle l’aurait habillé avec les vêtements et
les ornements portés par la statue de Dionysos. Au petit matin,
sous prétexte de baigner le dieu de façon rituelle, elle avait
conduit son père habillé en divinité au bord de la mer avec
l’épée qu’elle n’avait pas utilisée comme elle l’aurait dû. Sur
une embarcation de fortune, Thoas avait quitté l’île : il était
sauvé.
Les Lemniennes n’ayant plus de roi demandèrent alors
à Hypsipyle de prendre la place de son père. Comment ne pas
souligner ici la résistance de cette femme qui brave à la fois les
femmes de Lemnos et peut-être aussi la divinité Aphrodite ? Par
amour pour son père elle a pris le risque d’être poursuivie pour
142
avoir aidé un homme à fuir le massacre ! Mais n’est-elle pas la
petite-fille de Dionysos ?
L’histoire de cette femme va se compliquer très vite.
Les Argonautes abordant sur l’île, les Lemniennes
semblent avoir accepté de renouer avec des relations de bonne
entente et, bien entendu, Jason et Hypsipyle connurent un
amour qui devait durer assez longtemps pour qu’elle puisse
donner au héros deux enfants. Hypsipyle aurait même organisé
des jeux funèbres en l’honneur de son père et de tous les mâles
qui avaient été massacrés.
C’est après le départ des Argonautes que les
Lemniennes s’aperçurent que Thoas leur avait échappé. Elles
voulurent alors punir Hypsipyle pour sa trahison, mais elle eut
le temps de s’enfuir. Si elle échappait ainsi à la justice des
femmes qui lui avaient demandé d’être leur reine, elle ne put
échapper à des pirates qui s’en saisirent et la vendirent à
Lycurgue le roi de Némée. C’est là qu’elle devint la nourrice de
l’enfant du roi.
Les légendes s’enchaînent et nous retrouvons Hypsipyle
commettant une faute impardonnable lorsque les armées
dirigées par Adraste veulent offrir un sacrifice et demandent
une source à cette femme dont ils ne pouvaient connaître ni
l’origine ni l’histoire mouvementée. Un oracle avait prévu
qu’elle ne devait en aucun cas poser l’enfant à terre, tant qu’il
ne marcherait pas. Or pour conduire les soldats d’Amphiaraos
vers une source, elle posa l’enfant au sol et, aussitôt, un énorme
serpent surgit et l’étouffa. Une fois encore Hypsipyle va
échapper à la mort. Les deux enfants qu’elle avait eus avec
Jason et qui la cherchaient arrivent et Amphiaraos découvre leur
origine. Les deux enfants portaient en effet un rameau de vigne
en or que Dionysos avait donné autrefois à Thoas. Le
reconnaissant, Amphiaraos avait alors intercédé en faveur
d’Hypsipyle pour qu’elle retourne à Lemnos avec ses deux fils.
Pouvons-nous parler de fautes pour qualifier les actes
de cette petite-fille de Dionysos ? Ne voit-on pas que, du début
à la fin, elle est l’instrument d’une suite de décisions divines ?
Les aèdes ne nous invitent-ils pas à distinguer l’amour
d’Aphrodite de celui de Dionysos ? Nous pouvons imaginer
143
qu’Hypsipyle revient régner sur les Lemniennes, et que d’une
certaine façon elle assure, dans ces conditions, le pouvoir de
Dionysos et l’oubli de celui d’Aphrodite ?
Hypsipyle sacrifie à l’amour d’Aphrodite avec Jason,
mais connaît le meilleur de sa vie en adorant son père, et à
travers lui, son grand-père Dionysos.
144
IO
Il est difficile de négliger l’amour de Zeus pour la belle
prêtresse d’Héra qui était la fille d’Argos. Mais, pour cela, il
faut préalablement distinguer deux Argos qui n’ont pas la même
origine, les mêmes qualités et surtout ne participent pas à la
politique de Zeus de la même façon.
Le premier Argos est fils de Zeus et de Niobé et
descend donc, par sa mère d’Océan et de Téthys. Cet Argos
reçu en héritage, si l’on peut dire, la royauté sur une partie du
Péloponnèse qu’il appela Argos et à ses environs qui
s’appelèrent l’Argolide. Le second peut être considéré comme
un monstre doté de paires d’yeux qui ne se fermaient jamais
ensemble. Certains disent qu’il en avait deux qui regardaient
devant et deux derrières, d’autres qu’il en avait une infinité sur
tout le corps. Il était doué d’une force extraordinaire et avait
délivré l’Arcadie d’un taureau qui ravageait la région. Il l’avait
écorché et s’était fait une cuirasse de sa peau. Il avait surpris
Échidna dans son sommeil et avait eu raison d’elle et de ses
cruautés vis-à-vis des passants. C’est cet Argos qu’Héra devait
utiliser pour surveiller sa prêtresse.
Il est toujours facile de dire que Zeus était tombé
amoureux, subjugué spontanément par sa beauté ou encore
attiré par un enchantement qui aurait été envoyé par Iynx, la
fille d’Écho et de Pan, le fils d’Hermès, ne l’oublions pas. Si
l’on connaît Écho et ses amours pour Narcisse, on connaît
moins Iynx qui aurait probablement voulu se jouer de Zeus et
lui aurait fait boire un philtre d’amour. Héra l’aurait châtiée en
145
la transformant en oiseau, l’Iynx, que l’on utilisait dans les
conjurations amoureuses.
Ainsi la belle prêtresse avait reçu un songe qui lui
demandait de se rendre au bord du lac de Lerne pour se livrer
aux embrassements de Zeus. Interrogé par sa fille, Argos
interrogea à son tour l’oracle de Delphes qui conseilla d’obéir
au songe sous peine d’être foudroyé lui et sa famille si elle
refusait. C’est ainsi que Io se donna à Zeus et nous comprenons
vite que la réponse de l’oracle ne pouvait être contraire à cette
rencontre. Ce que nous pourrions prendre aussi en considération
est le lieu de la rencontre, le lac de Lerne.
Bien entendu Héra ne pouvait ignorer longtemps un tel
amour. Obligé de le cacher, Zeus eut alors l’idée de transformer
Io en génisse d’une magnifique blancheur après quoi il jura à
Héra qu’il n’avait jamais aimé cet animal. Puisqu’il en était
ainsi, elle demanda à ce qu’on lui offre cette belle génisse qui se
trouva consacrée à la reine de l’Olympe. Héra s’empressa de la
mettre sous la garde d’Argos, le géant aux cent yeux. Très vite
Zeus eut pitié d’elle et chargea Hermès de la délivrer. Hermès
aurait alors endormi la moitié des yeux qui veillaient sur la belle
génisse pendant que l’autre moitié dormait. Ensuite, il tua le
monstre qui surveillait Io. On dit parfois que Zeus la rejoignait
transformé en taureau, mais la légende ne met pas l’accent sur
une quelconque procréation.
Héra n’accepta pas sa défaite et envoya un taon pour
piquer sa génisse qui lui était consacrée !
Tout ce qui suit permet de penser que cet amour de
Zeus n’est que la présentation imagée, symbolisée, du
rayonnement progressif de l’ordre de Zeus, de la nature de son
gouvernement. Les déplacements d’Io correspondraient à
l’expansion de son règne. Après avoir longé les côtes du golfe,
elle traversa la mer, là où se séparent l’Europe et l’Asie ce qui
valut à l’endroit de porter le nom de Bosphore qui signifie
« passage de la vache ». Elle traversa l’Asie pour arriver en
Égypte où enfin elle put mettre au monde l’enfant de Zeus, le
petit Épaphos. Ce dernier devait mettre au monde, à son tour,
une race importante au sein de laquelle figurent les Danaïdes.
Ses malheurs n’étaient pas terminés, mais elle avait
repris sa forme humaine. Les Curètes, ayant enlevé son fils sur
146
l’ordre d’Héra, toujours là pour pousser le plus loin possible le
projet de son époux, elle reprit son voyage, trouva son fils et
revint régner en Égypte où elle aurait été adorée sous le nom
d’Isis.
Après sa mort, Io fut transformée en constellation si l'on
en croit la légende.
Il suffit de prendre en considération le fait que les
Curètes étaient des démons de l’entourage de Zeus pour
comprendre que l’association Zeus Héra avait encore
fonctionné à merveille, conduisant sa conception de l’ordre
jusqu’en Égypte. Non seulement Io était prêtresse d’Héra puis
une génisse qui lui était consacrée, mais les Curètes avaient
accompagné toute l’enfance de Zeus en Crète et nous voyons
mal comment Héra aurait pu leur demander de capturer
Épaphos. Le fils de Zeus aurait ensuite épousé Memphis, la fille
du dieu-fleuve Nil qui aurait à son tour enfanté Lybie.
C’est ainsi que la géographie trouve chez les aèdes une
formulation légendaire !
147
JASON
J’aborderai certains détails de ses amours en parlant de
Médée.
Disons que Jason semble ne pas trop se soucier de
l’amour au sens ordinaire du terme, au sens le plus courant de
procréation ou simplement de plaisir. Jason est un serviteur,
surtout pas un séducteur comme peut l’être Apollon ou Hélios.
Fils d’Aéson, trop jeune pour régner à Iolcos, il est écarté du
pouvoir par son oncle Pélias et semble l’être encore lorsque
Médée, ayant tué Pélias, il aurait pu régner normalement. Mais
le crime de Médée, même voulu par Héra, reposait aussi sur ses
épaules et il fut obligé de s’exiler à Corinthe où une nouvelle
tragédie l’attendait.
A-t-il aimé Médée ? Ils se sont unis presque par
obligation. Il fallait que Médée vienne à Iolcos pour châtier
Pélias qui avait violé le temple d’Héra. La déesse n’aurait
jamais accepté qu’elle soit rendue à son père. Après, peu lui
importait. Jason lui avait rendu le service attendu : faire venir
Médée de Colchide. Médée a-t-elle aimé Jason ? Cela n’est pas
clairement dit dans les légendes. Il suffit de survoler la vie de
Médée pour s’apercevoir qu’elle aussi n’est pas à l’aise dans le
monde des mortels : d’abord chez son père dont elle n’apprécie
pas son manque d’hospitalité, ensuite avec Jason lorsqu’il pense
s’unir avec la fille de Créon, enfin avec Égée à qui elle voudrait
donner un fils au moment ou Thésée vient rencontrer son père !
Petite fille du Soleil, elle semble mener comme lui une
trajectoire à part sur le char que lui a donné Hélios.
Peut-être ont-ils vécu dix ans comme un vrai couple,
faisant deux enfants, les seuls qu’aurait eus Jason. Mais ces
148
enfants ne sont-ils pas un obstacle à l’immortalité de Jason ?
Héraclès a tué ses enfants avant de commencer son voyage
initiatique ! Jason a commencé son voyage avant de faire des
enfants à Médée. Il fallait une rupture et c’est la répudiation de
Médée qui marque le tournant dans la vie de Jason. Il veut
épouser Créüse et ce sera la mort de la fille de Créon ainsi que
celle de ses enfants. Jason peut donc poursuivre son chemin
vers l’immortalité ! Cette immortalité, il ne l’imagine même
pas. Il passe à côté sans la percevoir en transportant Héra sur
son dos. Il la côtoie en Colchide, mais ne pense qu’à revenir
avec la Toison d’Or qui aurait dû lui permettre de commander à
Iolcos !
Pourquoi participe-t-il à la chasse au sanglier de
Calydon si ce n’est pour s’en approcher en même temps que les
autres héros !
Enfin lorsqu’il s’endort à l’ombre de l’Argo, à
Corinthe, il la trouve dans le sommeil qu’utilise Zeus en laissant
tomber sur lui la proue prophétique de son ancien navire !
Jason ne pouvait pas connaître d’aventure amoureuse
sereine. Éduqué par Chiron, devenu magicien, utilisé par les
dieux, il ne pouvait que leur appartenir sans connaître l’amour
auquel songent les jeunes gens de son temps.
149
LÉTO
Elle est la fille du Titan Coeos et de la Titanide Phoebé.
Elle est aussi la sœur aînée d’Astéria dont il faut préalablement
tenir compte. En effet, Astéria s’était transformée en caille pour
échapper à Zeus qui voulait l’aimer, mais Zeus s’était
transformé en aigle et elle n’eut plus que la ressource de
plonger dans la mer où elle devint Ortygie : l’île aux cailles, une
sorte d’île flottante qui ne pouvait pas être considérée comme
de la terre. C’est là que Léto allait accoucher d’Apollon et
d’Artémis.
Comme d’habitude, Héra était jalouse et ne supportait
pas que Zeus puisse avoir d’autres enfants en dehors d’elle. Qui
plus est les enfants de Léto devaient être plus importants que
ses propres enfants. Alors elle faisait tout pour retarder
l’accouchement de Léto et avait décrété qu’elle ne pourrait faire
naître ses enfants sur une terre qui serait inondée de soleil. Léto
errait à travers de nombreux pays et aucun ne voulait lui donner
asile. C’est alors que Zeus avait demandé à son frère Poséidon
de faire déferler une vague énorme au-dessus d’Ortygie de sorte
qu’elle fut un moment abritée du soleil. Autrement dit, Léto
allait accoucher non pas sur une île ordinaire, mais dans les bras
de sa sœur Astéria devenue Ortygie pour lui servir d’asile. C’est
ainsi que Zeus avait prévu la naissance de ses deux nouveaux
enfants.
Les douleurs de l’enfantement durèrent neuf jours et
neuf nuits ce qui est hautement symbolique et ne fait pas que
justifier l’errance de la déesse à travers les différents pays du
monde. Le neuf, ne l’oublions pas signifie la fin d’un cycle et le
début d’un nouveau. Il indique un changement profond vécu par
150
les enfants de Léto autant que par la mère. Héra interdisait à sa
fille de s’approcher d’elle pour l’aider à accoucher. La légende
dit qu’Iris fut chargée d’aller la trouver dans l’Olympe pour lui
proposer un merveilleux collier si elle consentait à descendre du
Ciel pour assister Léto.
Enfin, elle descendra et Léto pourra accoucher
d’Artémis d’abord puis, avec son aide, d’Apollon.
Certaines légendes disent que Léto pour fuir la colère
d’Héra se serait transformée en louve et serait retournée chez
les Hyperboréens où elle vivait antérieurement. On disait aussi
qu’Apollon était né du loup ! Le fait est que cela coïnciderait
avec le voyage d’Apollon chez les Hyperboréens avant sa prise
de pouvoir à Delphes. Nous ne sommes pas loin de penser que
Léto et ses enfants venaient d’un autre pays et que les aèdes
grecs se sont efforcés de conserver quelques traces de ces
mondes. En faisant l’amour avec Léto, une fois de plus, Zeus
s’appropriait des forces venues d’ailleurs, les faisait renaître en
les plaçant directement sous sa coupe.
D’autres légendes disent que Léto accoucha à Délos qui
passait pour avoir été une île flottante du nom d’Ortygie et avait
dit que son fils y construirait son temple. Après sa naissance,
Apollon aurait fixé l’île au fond de la mer par un solide pilier.
La nature belliqueuse des deux enfants de Léto
apparaîtra lorsque Niobé aura l’orgueil de la déconsidérer, elle
qui avait eu six garçons et six filles ! Artémis enverra ses
flèches sur les six filles et Apollon les six garçons pour venger
leur mère d’un tel affront. Ajoutons qu'il faudrait s’attarder sur
le sens symbolique d’un tel massacre.
Nous pouvons enfin rappeler comment Léto corrige sa
fille lorsqu’Homère nous parle de leurs oppositions au sein de
l’Olympe. C’est bien dans l’Iliade qu’elle lui arrache son arc et
la frappe au visage pour lui imposer un choix de comportement,
ce qui montre l’autorité qu’elle a gardée sur elle !
151
MÉDÉE
Fille du roi de Colchide Aeétès et donc petite fille du
Soleil, Médée se marie avec Jason pour échapper à ses
poursuivants. Sans la venue de Jason, elle serait certainement
restée loin d’Iolcos où elle va se retrouver pour servir la
vengeance d’Héra.
C’est parce que Pélias n’a pas respecté son temple
qu’elle a décidé de le châtier en utilisant la magie de Médée. En
réalité, l’enchaînement est compliqué et on ne comprend pas
aisément pourquoi Héra utilise Jason pour faire venir Médée de
Colchide. Pour la cause, il suffit de dire que Pélias, qui était un
enfant de Poséidon, avait tué Sidéro qui maltraitait sa mère en
la poursuivant dans le temple d’Héra. À la suite de cet incident,
Jason était venu à Iolcos où il espérait récupérer le trône de son
père occupé par Pélias, puis il avait accepté de ramener de
Colchide la toison d’or en échange.
L’enchaînement qui conduit à ce voyage et à celui des
Argonautes est complexe et ressemble à un parcours initiatique
sous la surveillance d’Athéna et de Zeus. Retenons seulement
ici que la rencontre entre Jason et Médée se fit en arrivant en
Colchide, mais il est difficile de dire que l’amour va les
conduire à devenir complices. Si l’on en croit les légendes,
Médée ne supportait plus les agissements de son père qui tuait
tous les étrangers qui abordaient son royaume. Aeétès avait jeté
sa fille en prison, et lorsque les Argonautes arrivèrent elle lia
son sort à ces étrangers, plus particulièrement à celui de Jason
qui avait demandé la Toison en échange d’épreuves
insurmontables. Avec l’aide de Médée, il était arrivé à les
surmonter, mais ils avaient pris la décision de fuir pour éviter la
152
colère de son père. Elle aurait demandé à Jason de l’épouser s’il
réussissait à s’emparer le la Toison, autrement dit de la prendre
avec lui. Le fait est qu’elle l’avait aidé et ils avaient pris le
chemin du retour, poursuivis par les soldats d’Aeétès. Afin de
ralentir les poursuivants, elle n’avait pas hésité à tuer son frère
et le découper en morceau avant de les jeter à la mer.
Il est clair que le mariage de Jason et Médée ne pouvait
avoir lieu en Colchide. Il se réalisa lorsqu’ils arrivèrent chez
Alcinoos, le roi des Phéaciens. Les poursuivants réclamant qu’il
lui remette Médée, la femme d’Alcinoos émit une réserve : il la
rendrait si elle était encore vierge. Ayant alerté Jason, il
s’empressa d’enlever sa virginité à Médée et fit en sorte qu’elle
ne puisse pas être ramenée en Colchide par les envoyés de son
père.
La vie de Jason fut dès lors liée à celle de Médée. Or,
Médée ayant tué monstrueusement Pélias, ils furent chassés
tous les deux de Iolcos et partirent pour Corinthe. Là ils eurent
deux enfants qu’ils virent grandir jusqu’au jour où Jason,
aspirant à leur donner la vie qu’ils auraient eue s’il était devenu
roi à Iolcos, eut l’idée d’épouser la fille de Créon qui régnait à
Corinthe. Il est possible que cette précision corresponde mieux
à notre sensibilité, mais elle est celle des tragiques des siècles
longtemps après les premières légendes écrites ! Se voyant
écartée injustement, furieuse et jalouse, Médée décida de se
venger et empoisonna sa rivale ainsi que son père à l’aide d’une
robe qu’elle lui avait offerte. Ensuite elle tuait ses deux enfants
dans le temple d’Héra et montait sur un char tiré par des
chevaux ailés que lui avait envoyé le Soleil. Elle alla ainsi vers
Athènes où Égee se désolait de ne pas avoir d’enfant, ignorant
que Thésée, son fils, était en route pour le rejoindre.
Elle se préparait à donner un fils à Égée, lorsque Thésée
arriva et elle essaya de le faire périr en le faisant inviter par son
père. Lorsqu’Égée avait reconnu l’épée qu’il avait laissée pour
lui, lorsqu’il serait en âge de s’en servir, il avait compris qu’il
était sur le point de l’empoisonner et avait chassé Médée. Elle
était alors retournée en Colchide et avait fait tuer Persès qui
avait dépossédé Aeétès de son trône. Elle rendit le pouvoir à
son père.
153
Les légendes ne disent pas ce qu’a pu devenir Médée à
ce moment-là. Certaines disent qu’elle finit par épouser Achille
aux Champs Élysées.
Le plus surprenant, peut-être, est la suite qui sera
donnée par le tragique Euripide, plusieurs siècles après les
premières légendes écrites. Jason apparaît alors comme le pire
des hommes qui pousse Médée au crime et nous comprenons
qu’à chaque époque, en fonctions des normes de société, le
regard qu’il est possible de porter sur l’un ou l’autre des deux
magiciens, car Jason l’était aussi, peut changer. Euripide
reconnaît cependant que rien n’est simple et ne peut surprendre.
Il le fait dire en fin de pièce au Coryphée. Ne pouvons-nous pas
dire que les légendes étaient assez vagues parfois pour
permettre toutes sortes d’interprétations et faciliter les
interrogations qui servaient leur enseignement ?
154
MÉDUSE
Comment comprendre que Poséidon ait pu faire
l’amour avec un monstre pareil et lui donner des enfants sans
avoir à subir les inconvénients ou désagréments d’une telle
rencontre amoureuse ?
Les Gorgones étaient trois sœurs dont seule Méduse
était mortelle. Elles étaient les enfants de Phorcys et de Céto,
frère et sœur, nés de Gaia et de Pontos, la Terre et le Flot. On
leur attribuait outre les trois Gorgones d’autres monstres
comme Scylla, redouté par Ulysse, les Grées qui seront utiles à
Persée, Échidna à laquelle on attribue d’autres monstres connus
d’Héraclès comme Orthros, Cerbères ou l’Hydre de Lerne sans
oublier les Hespérides. Mais revenons aux Gorgones.
Elles étaient trois : Sthéno, Euryalé et Méduse. Elles
habitaient en extrême Occident près du royaume des morts.
Leur tête était entourée de serpents, elles portaient des défenses
comme des sangliers, elles avaient des mains de bronze et des
ailes d’or. Mais surtout, leurs yeux étaient étincelants et leur
regard pouvait changer en pierre celui sur qui il se posait. À
propos de Méduse ont disait qu’elle avait d’abord été une belle
jeune fille, mais qu’elle avait voulu rivaliser de beauté avec
Athéna et que la déesse l’avait punie en changeant ses longs
cheveux en serpents.
Il est assez étonnant de ne rien trouver chez les aèdes
concernant une nuit de noces avec Poséidon, peut-être
lorsqu’elle était jeune et belle ! Toujours est-il qu’ils eurent au
moins deux enfants qui vinrent au monde lorsque Persée coupa
la tête de Méduse. Là encore, notons que ce n’est pas de son
155
ventre qu’ils naquirent, mais de son cou qui n’est ni le crâne de
Zeus, ni sa cuisse, ni la bouche de Cronos. Il faut bien penser
que les poètes ne les ont pas fait naître au hasard. Cette partie
du corps entre la tête, le Ciel, et le reste du corps, la Terre, est le
siège d’un échange constant entre les deux royaumes. Lorsque
Persée coupe le cou de Méduse, il doit le faire assez haut pour
que les deux enfants qui naissent soient en relation avec le
Ciel plus que la Terre ! Pégase s’élance vers le Ciel et Chrysaor
brandit son épée d’or. Le cou représenterait le chemin de la
pensée et Persée, fils de Zeus, n’est pas de ceux qui peuvent
attenter à la mise en place du nouvel ordre qui fait prévaloir
l’idée. En coupant la tête de Méduse, le poète montre que
Persée permet aux enfants de Poséidon, habituellement des
monstres, de devenir des défenseurs de la justice divine, l’un en
portant les foudres de Zeus, l’autre en usant de son épée d’or. Il
y a comme une suite logique illustrée par leur naissance.
Toutefois, les enfants de Chrysaor permettent d’en
douter ou de croire que le jugement est rapide. En effet, il aura
deux enfants qui sont encore des montres : Géryon, le géant à
trois corps, qu’Héraclès devra tuer pour ramener son bétail,
autrement dit des âmes, et Échidna qui dévorait les passants et
sera tuée par Argos aux cent yeux.
Il est toujours difficile de trouver une interprétation
aisée et définitive, mais, pour l’essentiel, il s’agit toujours d’un
combat entre la monstruosité et la pureté d’un comportement
policé par la raison. C’est souvent Poséidon qui en fait les
frais !
Méduse sera décapitée par Persée, mais peut-on parler
de tête ou alors de masque ? Persée se servira de cette tête
monstrueuse pour faire respecter l’ordre de son père avant de la
donner à Athéna, ce qui semble indiquer que la raison,
personnifiée par Athéna, a autant de puissance que le regard de
Méduse. En la plaçant sur son bouclier ne nous le fait-elle pas
savoir ?
156
MÉTIS
Elle est la première épouse de Zeus, si l’on peut dire !
Certainement la première déesse convoitée par Zeus pour des
raisons très personnelles il faut bien l’admettre.
Elle est la fille d’Océan et de Téthys, donc une déesse
de première génération.
Quand donc Zeus est-il devenu l’amant de Métis ? Tout
laisse à penser qu’il a commencé son approche amoureuse avant
les trois grandes guerres livrées contre les dieux de première
génération justement et avec une intention certainement non
avouée qui était de prendre le pouvoir à son père Cronos. La
légende ne s’attarde pas à nous dire si elle était belle et
désirable, par contre elle nous fait savoir qu’elle avait des
qualités qu’il souhaitait utiliser pour arriver à ses fins. C’est
elle, en effet, qui va fournir à Zeus le philtre indispensable pour
faire revenir à la vie ses frères et ses sœurs dont il a besoin pour
livrer bataille et prendre le pouvoir.
Nous pouvons donc imaginer que le jeune Zeus, revenu
de Crète avec l’intention de devenir roi de l’Olympe avait une
connaissance assez précise du monde dans lequel il débarquait
avec ses Curètes. On parle rarement de Métis comme d’une
magicienne, ce qui n’est pas le cas de Circé, de Médée ou
d’Hécate, mais il faut admettre que la magie jouait un rôle
important dans ce monde que les premiers hommes, imaginés
par Cronos, partageaient avec les dieux.
Métis donna donc une drogue à Zeus. Comment la
donna-t-il à son père ? Comment son père accepta-t-il de la
boire ? Nous pouvons aisément penser que Zeus avait dû agir
157
par ruse et tromper Cronos de telle sorte que l’effet du philtre
ne puisse être remis en question.
Ne faut-il pas envisager une sorte de coupure entre la
tromperie subie par Cronos et la suite des amours entre Zeus et
Métis ? Cronos n’a pu rester inactif et demeurer impuissant
devant son fils. Il a certainement appelé à l’aide les autres
Titans pour lui faire la guerre. Trois guerres successives,
suivirent la renaissance de ses frères et de ses sœurs et ce serait
après sa victoire sur Typhon que Zeus aurait pu épouser Métis
en acceptant le pouvoir de leur part.
Leur amour était dès le départ un amour complice et le
fils de Cronos devait bien savoir que Métis était la prudence
incarnée. Il en avait besoin pour mener à bien cette première
tâche.
Nous pouvons penser que Zeus savait que la ruse ne
suffirait pas pour tromper son père et il avait compris qu’il
fallait agir avec prudence pour mener à bien cette opération. Il
est alors permis de penser que le premier stratagème de Zeus
pour obtenir le pouvoir reposait sur cette qualité plus que sur la
ruse. Autrement dit, il s’agissait d’endormir la vigilance de
Cronos, c’est-à-dire, le fait d’avaler ses enfants pour ne pas
redouter qu’ils réclament le pouvoir et de les faire revenir à la
vie.
Ce serait donc après, logiquement, qu’ils auraient fait
l’amour et programmé Athéna qui devait être la fille dont ils
auraient besoin en premier pour imposer les idées et éviter tout
retour en arrière. Or, ce que Zeus ne pouvait pas prévoir, c’est
que les filles de Nyx, autrement dit les Moires originelles,
avaient déjà filé le destin de Métis.
Peut-être par vengeance, Gaia avait-elle évité de
prévenir trop tôt le futur tyran. Le voyant pris au piège elle lui
révéla que la fille que Métis mettrait au monde aurait à son tour
un enfant qui le détrônerait. Bien entendu, cela ne pouvait plaire
à Zeus qui allait devoir ruser plus finement encore et tromper,
non plus son père, mais son épouse. Profitant des capacités de
Métis à se transformer indéfiniment, il invita Métis à lui
montrer ce dont elle était capable. Métis se métamorphosa et
Zeus lui demanda si elle pouvait se transformer en goutte d’eau.
158
Cela ne devait pas être difficile pour une déesse marine, mais
une fois changée Zeus l’avala. Il la mit en lieu sûr au fond de
son ventre, reprenant à son tour le stratagème de son père. Cela
dit, il faut bien reconnaître que la prudence de Métis ne devait
pas être bien grande, à moins que son amour soit immense.
C’est donc au fond du ventre de Zeus que Métis acheva
la gestation d’Athéna. Lorsque le moment de la délivrance fut
venu, Zeus décida seul de sa mise au monde et demanda à
Héphaïstos ou Prométhée de lui fendre le crâne pour laisser
jaillir une fille tout armée et poussant un cri de guerre
retentissant. Athéna pouvait partir en guerre pour défendre les
idées de son père.
Peut-être pouvons-nous ajouter qu’en restant
prisonnière au fond du ventre de son époux, Zeus ne pourrait
plus compter sur sa prudence et devrait se contenter de sa ruse
pour dominer le monde !
159
MINOS
Lorsque Zeus avait enlevé Europe et lui avait donné
plusieurs enfants, Minos, Sarpédon et Rhadamante, il n’avait
peut-être pas prévu l’enchaînement des situations après la prise
de pouvoir sur la Crète par Minos, bien qu’il soit possible d’en
douter, à moins que ce soient les aèdes qui organisent le passé à
leur façon. Minos n’appelle pas Zeus pour convaincre ses frères
que le pouvoir lui revient, il appelle Poséidon. Disons que la
civilisation minoenne qui allait s’imposer dans toute la mer
Égée est en rapport avec Poséidon et semble ignorer un Zeus
dont la puissance ne grandira qu’en revenant en Grèce. Zeus est
le monarque divin qui correspond à la civilisation mycénienne,
plusieurs générations après.
C’est une fois devenu roi que Minos épouse Pasiphaé.
Ils eurent de nombreux enfants et les aèdes nous les font
largement connaître : Catrée, Deucalion, Glaucos, Androgée,
Acallé, Xénodicé Ariane et Phèdre.
Le premier de la liste est important parce qu’il va
régner après son père, mais aussi parce qu’il allait être
poursuivi, quoi qu’il fasse, par un oracle disant qu’un de ses fils
le tuerait. Cela devait arriver, mais le plus important n’est-il pas
que ce serait au moment où Ménélas serait venu à son
enterrement que Pâris aurait enlevé Hélène son épouse ?
Le Deucalion nommé n’est pas le fils de Prométhée,
mais celui de Minos. Il deviendra l’ami de Thésée et participera
à la chasse de Calydon. On voit déjà que tous les enfants de
Minos ne lui restent pas politiquement fidèles. Il serait le grand-
160
père de Mérion. Mérion serait un prétendant à la main d’Hélène
et c’est lui qui commandait le contingent crétois devant Troie.
Glaucos aurait été victime d’un accident. En
poursuivant une abeille, il serait tombé dans une jarre pleine de
miel et serait mort avant de revenir à la vie grâce à un devin
corinthien ou à Asclépios.
Androgée était un bel athlète et ne remportait que des
victoires ce qui devait attirer la jalousie de ses concurrents.
Aussi fut-il assassiné alors qu’il se rendait aux jeux de Thèbes.
Peu après Minos marcha sur l’Attique avec une armée et ne
pouvant en finir avec la ville d’Athènes, il demanda à Zeus de
le venger. Ce dernier ayant envoyé la peste et la famine un
oracle fit savoir aux Athéniens que pour échapper à ces fléaux,
ils devaient accepter ce que Minos leur demanderait. C’est le
tribut institué par Minos qui devait amener Thésée en Crète.
Acallé et Xénodicé n’ont pas de légende propre. Ariane
et Phèdre seront, on le sait les épouses de Thésée.
Les aèdes ont su broder sur cette famille qui précède
celle de Pélops. Ils ont construit une sorte d’enchaînement en
utilisant les enfants de Minos, comme si Zeus avait mis au
monde ce fils particulier pour dire comment les demi-dieux
d’un autre temps s’étaient retrouvés devant Troie.
Il ne faudrait pas croire que le ménage connaissait un
bonheur parfait. Minos n’était pas un mari fidèle et passait du
bon temps avec de nombreuses maîtresses. Elles étaient si
nombreuses que sa femme se révolta et lui jeta un sort.
Rappelons que la magie est ici chose ordinaire et que nous la
retrouvons chez Circé, ou chez Médée la fille d’Aeéthès. Il
n’était pas difficile à Pasiphaé d’intervenir. Elle choisit de faire
mourir toutes les femmes qu’il aimait avec des scorpions ou des
serpents qui sortaient du corps de son époux au moment où il
faisait l’amour. Heureusement pour Minos, Procris partagea sa
couche et réduisit le sort à néant, grâce à une herbe magique
donnée par Circé.
Les légendes fourmillent de détails sur la vie de Minos.
Sur le plan amoureux, il aurait aussi aimé Britomartis qui plutôt
161
que lui céder se serait jetée dans la mer. Il aurait également
aimé l’une des Athéniennes destinées au Minotaure, la jeune
Périboea.
Les aèdes vont même jusqu’à le tenir pour créateur de
la pédérastie.
Bien entendu, on retiendra surtout les qualités
politiques de Minos et les excellentes lois qu’il donna aux
Crétois.
Mais, reconnaissons que bien avant la naissance
d’Aphrodite, Minos fait preuve d’un sens particulièrement
développé des relations amoureuses. Cela nous amène à
relativiser la fonction de la déesse. Toutes les formes d’amour
n’auraient pas attendu sa naissance pour exister et jouer un rôle
sur le plan politique aussi bien que personnel.
Il peut être intéressant d’associer les aventures
amoureuses de Minos et celles de son épouse Pasiphaé.
162
NÉMÉSIS
Elle fut aimée de Zeus, mais elle ne voulait pas de cet
amour !
Elle est fille de la Nuit ce qui fait d’elle une divinité de
première génération. Sa fonction principale est de châtier les
crimes les plus horribles, elle personnifie la vengeance divine et
d’une façon assez symbolique toutes les formes de démesure
qui pourraient remettre en question l’équilibre du monde, aussi
bien chez les dieux que chez les mortels. Il n’est pas permis de
mieux jouer de la lyre qu’Apollon par exemple ! Ici il faut
dépasser le simple talent de musicien !
Némésis est donc une puissance incontournable et
lorsque Zeus la poursuit, comprenons bien qu’il veut surtout la
dominer, en faire une associée et ne pas la trouver en travers de
son chemin pour lui rendre des comptes.
Elle essaye de lui échapper, se transforme en oie, Zeus
en cygne et j’ai parlé de cela en évoquant Léda.
Ce qu’il faut bien comprendre ici, dans cette
présentation symbolique des rôles divins, c’est que l’amour de
Némésis et de Zeus est un amour sans plaisir, sans désir
alimenté par une beauté divine, juste un amour stratégique pour
orienter la démesure selon la volonté de Zeus, ou celle des
aèdes qui nous en parlent. Il ne doit pas y avoir de démesure
chez les héros qui veulent atteindre la gloire qui les rendra
immortels. D’ailleurs, comme le montre Homère, c’est Athéna
qui évaluera les efforts des demi-dieux et jugera de leur
démesure. Lorsqu’elle refuse l’immortalité à Tydée qui a mangé
163
la cervelle de son ennemi, c’est parce qu’il a agi contrairement
à sa propre version de la démesure.
Némésis, comme les Érinyes, n’a plus de rôle à jouer
dans le nouvel ordre du monde. Les tragiques nous le
signifieront en faisant naître une justice avec des juges et des
preuves, une justice qui ne ressemble plus à une simple
vengeance.
164
NIOBÉ
Je laisserai de côté celle qui fut la première mortelle
avec qui Zeus ait fait l’amour. C’est avec elle qu’il aurait
engendré Argos, qui aurait régné partiellement sur le
Péloponnèse, et Pélasgos qui se trouve soit lié à l’Arcadie soit
aux diverses tribulations des Pélasges.
Le plus important est peut-être qu’elle est la fille de
Tantale, donc la sœur de Pélops. En se mariant avec Amphion,
le fils de Zeus et d’Antiopé, le frère jumeau de Zéthos, les deux
jumeaux devant régner sur Thèbes, Niobé devait donner la vie à
six garçons et six filles. Son plus grand crime fut alors de se
vanter d’avoir eu six garçons et six filles tandis que Léto n’avait
accouché que d’un garçon et d’une fille. Oui, mais quels
enfants ? Jamais peut-être les aèdes n’avaient donné à la
démesure autant d’importance. Léto, ne l’oublions pas, avait été
poursuivie par Héra qui avait tout entrepris pour que
l’accouchement ne se fasse pas ou soit retardé. Mais, au bon
moment, toutes les déesses étaient venues assister Léto, la fille
du Titan Coéos et de la Titanide Phoebé. Autant dire que le Ciel
entier était outragé par cette comparaison et ne pouvait que la
sanctionner.
À quel moment se situe-t-elle ? Il est difficile de le dire,
mais lorsque l’on sait que les dieux naissent pratiquement
adultes et font, dès la naissance, des actes qui ne sont jamais
ceux d’un enfant, comme Hermès sortant de ses langes pour
voler du bétail à Apollon, nous pouvons penser qu’Apollon et
Artémis infligèrent la sanction dès que Niobé se fut exprimée
165
avec trop d’orgueil. Apollon aurait massacré les six garçons de
Niobé avec ses flèches, et Artémis les six filles avec les siennes.
Niobé, effondrée de douleur, se serait alors enfuie chez
son père Tantale et aurait été transformée en rocher par les
dieux. On montrait, longtemps après, les pleurs de Niobé sous
la forme d’une source qui sortait du rocher. Quant aux enfants,
ils seraient restés dix jours sans sépulture et ce serait le onzième
que les dieux les auraient eux-mêmes enterrés.
Il est difficile d’imaginer que Zeus ne soit pas intervenu
d’une façon ou d’une autre dans cette affaire. Le mari de Niobé
était bien son fils ! Apollon et Artémis étaient bien également
ses enfants ! Pourquoi les dieux se seraient-ils regroupés pour
ensevelir les enfants de Niobé s’ils ne leur accordaient pas une
valeur à la hauteur de l’intérêt qu’ils manifestaient ? Les enfants
de Niobé étaient ses propres petits-enfants ! Ajoutons à cela que
l’arc et les flèches des deux enfants de Léto ne sont pas des
armes de guerre, mais de chasse. La chasse n’est pas seulement
la poursuite d’un gibier et l’on sait que l’arc d’argent, comme la
foudre, peut faire mourir simplement ou diviniser celui qui est
visé ! Ne pouvons-nous pas penser que la sanction doit se lire
sur deux plans superposés ? Cela dit, il faut se méfier d’une
tendance qui consisterait à interpréter les faits à partir de notre
temps, de notre sensibilité, de notre évaluation de la faute. La
démesure a changé de nature avec les siècles et nous ne sommes
plus dans l’idéologie qui était celle des aèdes il y a trois mille
ans.
S’ils ont voulu signifier à leurs auditeurs une sorte de
morale, les aèdes ne pouvaient toutefois s’immiscer dans les
affaires des dieux sans craindre des sanctions pour eux-mêmes,
sans éveiller chez les profanes des sentiments qui ne méritaient
pas de voir le jour. En se regroupant pour ensevelir les enfants
de Niobé, les dieux les honoraient sans pour autant les déifier.
Les flèches d’Apollon et d’Artémis ne leur avaient donc pas
donné l’immortalité, comme c’est le cas des flèches d’Artémis
en faveur d’Ariane.
166
OCÉAN
Personnification de l’eau, il entourait la Terre dans
l’esprit des plus anciens mortels. On le représentait comme un
long fleuve s’enroulant autour de la Terre, elle-même semblable
à un disque plat. Ainsi, il représentait toutes les frontières du
Sud, comme du Nord, de l’Ouest comme de l’Est. Lorsqu’un
marin quittait la Grèce, il ne pouvait que rencontrer, un jour ou
l’autre, l’Océan qui indiquait la fin de son voyage. Dans la
genèse des dieux, il est un fils de Gaia et d’Ouranos, le premier
des six Titans.
Si nous partons du fait qu’Ouranos est le fils de Gaia,
son double plus exactement, nous pouvons dire qu’Océan est
aussi une duplication de Gaia, qu’il représente sur le plan
aquatique ce qu’elle est sur le plan terrestre. Il est la
manifestation d’une force qui ne pouvait être négligée, la Terre
et la Mer se partageant le pouvoir sur le monde.
C’est avec une Titanide, la belle Téthys, représentation
de la fécondité de la Mer, qu’Océan se serait uni de façon
magistrale si l’on tient compte de ses progénitures. Ils sont à
l’origine de tous les fleuves de la Terre et de toutes les rivières,
à Océan revenant la paternité des dieux-fleuves que l’on
retrouve dans presque toutes les légendes et à Téthys reviendrait
la mise au monde des Océanides qui épousèrent des divinités ou
même des mortels pour avoir de nombreux enfants.
Parmi les dieux-fleuves, comment ne pas citer le Nil qui
semble être le plus important, mais aussi l’Alphée qu’utilisera
Héraclès pour nettoyer les écuries d’Augias, l’Achéloos
167
qu’Héraclès devra combattre pour épouser Déjanire, mais qui
donne aussi de nombreuses sources légendaires dont la source
Castalie à Delphes, le dieu-fleuve Scamandre dont Homère
nous parle abondamment à la fin de l’Iliade…
En ce qui concernait les rivières, nous ne pouvons
oublier qu’il existait des rivières qui jouaient un rôle politique
au sein de l’Olympe comme Styx sur les eaux de laquelle les
dieux juraient et risquaient les pires sanctions en cas de parjure.
Il est évident que les amours d’Océan et de Téthys sont
des amours essentiellement symboliques. Les aèdes se sont
amusés à leur faire porter des rôles plus ou moins importants
dans les légendes, mais cela ne suffit pas à leur accorder plus
d’importance qu’il ne faut. Par contre, nous voyons bien, par
l’intermédiaire des noms, que les aèdes nous parlent du monde
plus que de la Grèce.
Avec Océan et Téthys, nous sommes encore plongés
dans les premiers temps de la création du monde, leurs enfants
sont des éléments de ce monde et il n’est pas possible de savoir
si cet amour accoucha de tous ces enfants avant la castration
d’Ouranos ou bien après !
168
ORPHÉE
Il passe le plus souvent pour le fils du dieu-fleuve
Oeagre et de la Muse Calliope. Il n’est pas à proprement parler
un Olympien, mais son amour pour Eurydice lui fait mériter
d’être cité, l’amour pour sa femme et sa descente aux Enfers
plus encore
.
Commençons par la légende. Orphée représente un
chanteur merveilleux, un musicien et un poète. Il est dit qu’on
le trouve souvent sur les pentes des montagnes thraces, non loin
de l’Olympe. Il joue de la lyre et de la cithare, un instrument
qu’il aurait inventé. C’est lui qui aurait augmenté le nombre de
cordes à la lyre qui de sept seraient passées à neuf, comme les
Muses. Ses chants étaient si doux qu’il charmait les bêtes
fauves ou les hommes les plus mauvais, que les arbres
s’inclinaient vers lui.
Il avait servi de maître de nage sur le navire Argo pour
donner la cadence aux rameurs et lorsqu’ils étaient passés à
Samothrace il avait poussé les héros qui accompagnaient Jason
à se faire initier par les Cabires. Autant dire qu’il était déjà
connu et avait été choisi pour ses qualités propres pour
accompagner les Argonautes.
Mais ce qui fit sa réputation reste surtout son voyage en
Enfer, tout aussi symbolique que sa vie et son œuvre mystique.
Eurydice était sa femme. Elle était une Dryade, autrement dit
une nymphe des arbres, tout particulièrement des chênes. Un
jour qu’elle se promenait le long d’une rivière, elle fut
poursuivie par Aristée, le fils d’Apollon, qui voulait lui faire
violence. En marchant, elle fut piquée par un serpent et en
169
mourut. Orphée était inconsolable et il décida de descendre aux
Enfers pour demander à Hadès et Perséphone de bien vouloir
lui rendre sa femme et pour pouvoir la faire revenir dans le
monde des vivants. On dit que par ses chants merveilleux il
charma les monstres des Enfers, mais aussi les dieux qui le
gouvernaient et fit stopper un moment les supplices aussi bien
de Tantale que d’Ixion, de Sisyphe ou des Danaïdes.
Perséphone aurait alors consenti à libérer Eurydice,
mais à condition qu’Orphée, sur le chemin du retour, marche
devant et ne se retourne jamais tant qu’ils ne seraient pas
revenus à la lumière du jour.
Mais, l’amour d’Orphée pour Eurydice était trop grand
et il ne respecta pas la demande de Perséphone. Il se retourna et
perdit sa femme pour toujours cette fois.
Ce retournement symbolique pourrait être le même que
celui demandé par Ino à Ulysse. Un mortel ne doit pas emporter
une image précise de l’autre monde. Mais ici il y a plus.
L’amour d’Orphée apparaît comme un amour égoïste, centré sur
lui-même, sur l’objet perdu en quelque sorte et nous pouvons
dire qu’Orphée n’aimait pas assez les dieux pour leur faire
confiance. Il doute et veut s’assurer que sa femme est bien
derrière lui, concrètement, physiquement et c’est sa plus grande
faute. Peut-être Orphée est-il aussi orgueilleux et croit-il qu’en
chantant il peut maîtriser la mort ? Tout sage qu’il est, il n’a pas
encore perçu clairement ce qu’elle représente.
Avec ce poète hors du commun, nous découvrons que
l’amour mortel n’est pas comparable à l’amour divin, à l’amour
que l’homme peut donner aux dieux, quels qu’ils soient.
La mort d’Orphée a connu de nombreuses explications,
mais je crois que nous pouvons admettre celle qui parle de Zeus
irrité contre lui parce qu’il avait créé des mystères à partir de ce
qu’il avait perçu du monde divin. Il révélait aux hommes des
secrets qu’ils ne devaient pas connaître et Zeus l’aurait
foudroyé. Il serait devenu hostile aux femmes et ne regroupait
que les hommes pour partager ses mystères ce qui pourrait
expliquer que les femmes thraces l’aient mis en pièces avant de
les jeter dans un fleuve qui les aurait emportées jusqu’à la mer.
170
La légende ajoute que sa tête et sa lire échouèrent dans l’île de
Lesbos.
La légende qui faisait d’Orphée un heureux élu
transporté aux Champs Élysées s’appuie essentiellement sur sa
descente en Enfer. Orphée aurait enseigné l’art de parvenir au
royaume des dieux et celui d’éviter les écueils d’un tel voyage.
On lui attribuait une part de responsabilité dans la création des
Mystères d’Éleusis, et on l’associait alors à Dionysos.
En prenant de la distance par rapport au personnage,
nous pouvons dire que sa légende met en valeur la musique et
sa capacité à élever l’âme des hommes, à les aider à
entreprendre le voyage initiatique, tel que l’avaient vécu les
Argonautes par exemple. Il faut dépasser l’individu pour
comprendre que la mélodie d’une flûte peut transporter
l’individu au-delà d’une simple appréciation de goût.
Mais l’art d’Orphée ne suffit pas pour atteindre
l’immortalité. L’amour que les dieux attendent des hommes est
un amour d’une autre nature que l’amour mortel, il ne peut être
évalué, et nous ne devons jamais oublier que les dieux doivent
aimer les hommes et non l’inverse. Orphée montre le chemin du
Ciel, il ne peut pas en ouvrir les portes.
171
OURANOS
Les amours d’Ouranos ne sont pas exactement celles de
Gaia.
S’il est vrai qu’il est son fils, et qu’il ne diffère de sa
mère que par un sexe, encore invisible dans la Nuit originelle et
cependant efficace vis-à-vis de la fécondité de la Terre,
Ouranos reste une abstraction et il serait bon de le déduire d’une
observation astronomique du monde. Il n’est pas interdit de
penser que l’observation des astres a commencé bien avant que
les religions soient formalisées. Lorsque les aèdes nous parlent
du Ciel, d’Ouranos, ils ne sont plus aveuglés par une obscurité
originelle, ils traduisent ce que les religions ont adopté pour
expliquer le visible en le faisant provenir de l’invisible.
Gaia n’a par fait des enfants qu’avec lui et Ouranos n’a
pas fait des enfants qu’avec elle. L’exemple le plus légendaire
reste celui d’Aphrodite, non la fille de Zeus, mais la sienne ou
du moins celle qui résulte de la rencontre de son sexe tranché
avec la Mer. La déesse Aphrodite, née de l’écume des vagues
ou de la Mer, qui sort de l’onde à Chypre, est accueillie par les
Heures avant d’être conduite chez les Immortels et tout laisse à
penser qu’elle fut découverte par les Grecs durant leurs voyages
commerciaux puis importée en Grèce où elle fut intégrée aux
Olympiens.
Ce serait cette déesse que l’on appellerait l’Aphrodite
Ourania et que Platon associerait à l’amour pur.
Si, après la castration, la Terre garde sa vraie nature et
sa capacité à se manifester, il n’en va pas de même du Ciel.
Dans la Nuit originelle, Ouranos est un nom, une idée, un être
172
sans existence, après sa castration il disparaît en tant que
divinité particulière, il n’est plus l’époux de la Terre et devient
uniquement un lieu symbolique, idéalisé, correspondant à
l’habitat des divinités au moment où elles s’éloignent du monde
des mortels. Autrement dit, Aphrodite, fille d’Ouranos et de la
Mer, ne pouvait en aucun cas être une manifestation. En lui
faisant mettre pied à terre sur le sol chypriote, les aèdes ne font
que traduire un besoin d’intégration, ils négligent ce que sa
naissance pourrait avoir de transcendant avant même que l’idée
ne soit imposée comme une vérité suprême.
Nous avons là une opposition nette entre une véritable
transcendance et une transcendance contrôlée par l’idée ou par
la raison, celle que nous connaissons mieux de nos jours !
Ouranos a bien participé à la naissance des Titans et des
Titanides, des Échatonchires et des Cyclopes. Il est permis
d’ajouter les Géants, les Érinyes et les Nymphes des Frênes nés
au moment de la castration puisqu’il s’agit de l’union de son
sang avec la Terre. La première Aphrodite, née de la rencontre
de son sexe et de la Mer serait aussi à mettre au compte de ses
enfants.
Il est difficile pourtant de retrouver Ouranos dans
l’ensemble des légendes et si les aèdes font d’Hélios l’espion de
Zeus, le dieu qui voit tout et s’empresse de prévenir le
monarque, ils ne lui font pas jouer de rôle bien précis et il faut
attendre Diodore de Sicile pour le voir devenir un expert en
astronomie !
Ce qui est certain c’est que la castration permet de
dissocier le Ciel et la Terre, ce qui n’était pas possible
antérieurement. Si la Terre reste ce qu’elle était depuis son
émergence de Chaos, Ouranos devient clairement un symbole,
un monde virtuel, un lieu où séjournent les divinités et
l’astronomie est alors la seule façon de l’observer, de le
connaître.
Indirectement, il aura de nombreux enfants attribués par
les aèdes si nous lui accordons l’adoption de tous les mortels
divinisés sous forme d’étoile ou de constellation. Il permet de
concevoir une immortalisation différente de celle d’Héraclès,
différente aussi de celle d’Achille et de tous les héros morts les
173
armes à la main et jugés glorieux par les dieux. La mémoire des
mortels peut s’estomper, les étoiles continuent de briller dans le
Ciel !
Il est difficile de parler d’amour avec lui. Les légendes
permettent de dire que Gaia aime ses enfants, ce n’est pas le cas
d’Ouranos qui les déteste ! Ouranos n’est le partenaire de Gaia
que dans la Nuit originelle et tant qu’elle dure. Il n’est plus le
partenaire de quiconque après la castration. Faut-il interpréter
cette séparation comme l’image, donnée par les aèdes, d’un
couple de forces utiles pour le développement du monde et pour
la prise de conscience des mortels en ce qui concerne la
possibilité de changer la nature des choses ? Diodore fait
d’Ouranos le responsable de la culture chez les mortels ! Disons
que les aèdes enseignent qu’il faut se tourner vers le Ciel pour
progresser, pour transcender la vie telle qu’elle apparaît après le
déluge. Chiron aurait pu être son fils puisqu’il symbolise
l’animal cherchant dans le Ciel son véritable statut d’homme !
174
PASIPHAÉ
Elle est la fille d’Hélios, comme Circé la magicienne,
comme Aeétès le roi de Colchide, chez qui Jason doit aller
chercher la Toison d’Or, est son fils.
Elle est aussi l’épouse de Minos et la mère de
nombreux enfants, comme nous l’avons vu en parlant de Minos.
Elle est connue pour un amour anormal et la venue au
monde d’un monstre : le Minotaure que Minos cachera dans
une construction savante : le labyrinthe.
C’est l’amour de Pasiphaé qui mérite notre attention à
plusieurs égards. Toutefois, préalablement il faut parler de
Dédale, sans qui cet amour n’aurait pas existé.
Dédale serait le fils de Cécrops et donc un fils de roi
vivant à Athènes. Il était considéré comme un artiste capable de
construire une habitation, mais aussi sculpteur et plus encore
fabricant d’objets mécaniques les plus divers. On dit aussi qu’il
était jaloux et ne supportait pas de partager son génie. Un jour
que son neveu Talos avait inventé une scie en s’inspirant de la
mâchoire d’un poisson, il n’avait pas hésité à le tuer, soulevant
contre lui la justice de l’Aréopage. Il fut alors exilé et dut
quitter Athènes. Il se réfugia en Crète auprès de Minos où il
devint son architecte. Il semble que la chronologie soit ignorée
dans de tels enchaînements, mais il s’agit bien d’associer des
éléments qui marquent l’imagination. Parler d’Athènes en
même temps que la civilisation minoenne mérite bien quelques
arrangements !
La vengeance de Poséidon pouvait donc avoir lieu, tous
les ingrédients étant réunis. Le taureau qu’il avait envoyé à
Minos était toujours là et rayonnait dans son troupeau alors
175
qu’il aurait dû être sacrifié. Il fit en sorte que Pasiphaé tombe
amoureuse de l’animal et cherche, par tous les moyens, à faire
l’amour avec lui. Le génie de Dédale allait servir son projet. Il
fit si bien qu’il put offrir à la reine une machine semblable à une
génisse et capable d’attirer l’animal. Il ne restait plus à la reine
qu’à se glisser dans cette mécanique savante pour vivre le
plaisir qui la hantait. Le Minotaure allait naître de cette union
qui montre que les anciens aèdes pouvaient imaginer un tel
amour, entre une mortelle et un taureau
Minos ne fut pas très heureux de constater le fruit de sa
propre faute, mais il semble que la légende traite surtout de
celle de son épouse ! Pour cacher ce monstre qui ne pouvait
manger que de la chair crue, il demanda à Dédale de construire
un labyrinthe qui deviendrait une sorte de prison. Il est alors
possible de lier l’enfermement du Minotaure et le tribut que
Minos avait imposé aux Athéniens et qui consistait à envoyer
en pâture, chaque année, d’autres disent tous les trois ou neuf
ans, sept jeunes gens et sept jeunes filles jusqu’au jour où
Thésée demandé à faire partie des jeunes gens afin de combattre
le monstre.
Il faut souligner ici que la Crète honorait le taureau,
indépendamment du Minotaure. Symboliquement, il était en
rapport avec la fécondité des Grandes-Mères et des vestiges
archéologiques montrent clairement que des représentations de
jeunes taurillons sortant du ventre d’une Grande-Mère
existaient déjà. La Crète honorait l’animal et on peut aussi tenir
compte des joutes qui existaient opposant des hommes alertes et
des taureaux. La légende trouve donc dans le passé de la Crète
des racines culturelles importantes et les aèdes grecs n’ont fait
que broder autour du culte du taureau.
Aujourd’hui, nous avons tendance à interpréter cette
légende en utilisant la psychanalyse. Elle n’existait pas telle que
nous la connaissons, mais il n’est pas interdit de penser que nos
ancêtres cherchaient comme nous à cacher ce qu’ils ne
pouvaient tolérer dans leurs agissements. Disons que les aèdes
anciens ont surtout caché la faute de Pasiphaé !
Lors de l’envoi du troisième contingent de jeunes
Athéniens devant être dévorés par le monstre, les habitants
176
d’Athènes commençaient à en vouloir à Égée et Thésée eut
l’idée de prendre la place d’un des jeunes hommes pour
combattre le monstre. On dit parfois que Minos n’était pas
opposé à ce genre de combat et qu’il avait prévu de renvoyer
chez lui celui qui viendrait à bout du Minotaure. Pensait-il que
le héros ne pourrait pas sortir vivant du labyrinthe ? Toujours
est-il qu’il entrera dans une colère énorme lorsque Thésée,
grâce à sa fille Ariane, sortira de cette construction qui aurait dû
le garder prisonnier. Aussitôt, il enfermera Dédale et son fils
dans ce lieu qui était une véritable prison.
Les légendes ne vont pas plus loin et nous laissent
imaginer toutes les suites possibles en ce qui concerne
Pasiphaé. Il semble que sa jalousie pour les concubines de son
époux soit postérieure à la mort du Minotaure. Cela dit, rien ne
dit ce qu’elle devint ! Fille de deux divinités, elle était donc
immortelle et dut se retrouver, comme d’autres divinités, invitée
aux assemblées de Zeus ou à ses festivités.
Le plus important à retenir ici est l’usage chez les aèdes
de la zoophilie dont l’exemple de Pasiphaé est le plus
représentatif. Il y aurait bien d’autres exemples, mais il est
difficile de rester dans l’acte qui relève entièrement de la
zoophilie. Ici, il s’agit bien d’une déesse faisant l’amour avec
un taureau. Rien ne dit que Zeus, métamorphosé en taureau
pour enlever Europe, a retrouvé sa forme divine pour lui donner
des enfants ! Comment utiliser les amours assez particulières
qui conduisent les dieux ou les déesses à se changer en animal
pour échapper à la contrainte d’un partenaire qui, afin d’obtenir
ce qu’il désire se change à son tour en animal d’espèce
semblable avec le sexe opposé ? Lorsque Zeus se transforme en
cygne pour aimer Léda qui s’est transformée en oie, nous ne
sommes plus devant un acte de zoophilie. Même chose pour
Poséidon et Déméter qui donneront naissance à un cheval.
Ce qu’il faut retenir ici c’est la proximité de l’animal et
de l’homme, pour ne pas dire des dieux qui sont semblables aux
hommes dans l’esprit des aèdes. Les légendes passent sans
hésiter d’un statut de mortel ou d’immortel à un statut d’animal.
Les animaux ont été longtemps divinisés, leur dimension
177
symbolique permettant des unions diverses et nombreuses. Les
dieux de première génération pouvaient se métamorphoser à
l’infini et l’animal n’était qu’une transformation parmi tant
d’autres, comme on le voit pour Pelée confronté à Thétis. Il faut
admettre que nous avons là des images qu’il faudrait traiter
comme telles et ne pas tomber dans une pornographie ou un
érotisme qui n’a pas de place ici. L’association n’est pas due à
la recherche de sensations particulières, mais à une
complémentarité ou à une présentation d’un type d’amour qui
tend à disparaître dans l’esprit des poètes. Pourquoi Léto
deviendrait une louve, voilà encore une difficulté symbolique
plus qu’un acte répréhensible.
Faut-il noter qu’aucune restriction, ou critique, n’est
formulée contre la pédérastie, la sodomie ou la zoophilie.
N’allons pas en conclure que les Grecs anciens étaient plus que
libertins !
Faut-il souligner enfin que certains comportements sont
essentiellement développés lorsqu’il s’agit de l’élément
féminin, d’autres lorsqu’il s’agit d’éléments masculins. Les
aèdes qui ont imaginé les légendes appartiennent à un moment
de l’histoire où les hommes ont pris le pouvoir sur le plan
politique et religieux. Ils ne pouvaient agir autrement vis-à-vis
de l’opinion publique.
178
PÉLÉE
Le mariage de Pélée avec Thétis mérite notre attention,
même s’il n’est pas le seul du genre dans la mythologie.
Héraclès aussi, voulant épouser Déjanire et faire ce qu’il avait
promis à Méléagre en Enfer, avait du lutter contre le dieu-fleuve
Achéloos qui avait la capacité de se transformer comme pouvait
le faire Thétis.
En fait, Zeus et Poséidon aimaient Thétis et la
courtisaient. Ils l’auraient épousée si Thémis ne leur avait pas
fait savoir que le fils qui naîtrait de Thétis serait plus puissant
que son père. Ils avaient alors abandonné leur projet et décidé
de marier Thétis au mortel Pélée. Chiron avait averti Pélée de
ce qui l’attendait, mais il l’avait aussi invité à accepter ce
mariage qui ne pouvait attirer sur lui que les bonnes grâces des
dieux.
Lors de la rencontre, on peut imaginer l’inquiétude du
mortel et l’effort qu’il dut faire pour garder Thétis dans ses
bras. En effet, elle se transforma successivement en feu, en eau,
en vent, en arbre, en oiseau en tigre, en lion, en serpent et
finalement en sèche. Pélée la tenait bien et elle finit par
redevenir déesse et prête à donner son amour à ce mortel qui
méritait cette union. Tous les dieux vinrent à leur noce qui se
déroula sur le mont Pélion et ils reçurent de nombreux cadeaux
dont une paire de chevaux immortels donnés par Poséidon.
Cependant, le couple ainsi formé ne pouvait pas être
heureux, car si Thétis donnait des enfants à Pélée, elle les faisait
mourir en essayant de les rendre immortels et en les plongeant
dans le feu. Finalement, Pélée, qui s’interrogeait sur ces morts
inexpliquées, surprit Thétis au moment où elle plongeait Achille
179
dans le feu. Il lui arracha l’enfant des mains et Thétis s’enfuit et
refusa de revenir vivre avec lui.
Il n’est pas inintéressant de voir que la même aventure
devait arriver à Déméter qui, n’étant pas reconnue par les
habitants du pays, était devenue la nourrice du fils du roi
d’Éleusis, Triptolème. Elle essayait de le rendre immortel en le
trempant dans le feu jusqu’au moment où son ancienne nourrice
fut témoin de la scène et poussa un cri. Une autre version de
l’action de Déméter porte sur Démophon, frère cadet de
Triptolème. Déméter le mettait dans le feu la nuit et comme il
grandissait merveilleusement, sa nourrice habituelle avait
cherché à comprendre ce qui se passait. Ce serait elle qui aurait
crié et Déméter aurait laissé tomber l’enfant sur le sol en
révélant son identité. L’opération n’avait pu réussir.
N’oublions pas que le feu purifie et que pour devenir
une ombre, un Achéen comme Patrocle pouvait réclamer sa part
de feu à son ami Achille.
Thétis n’ayant pu rendre Achille immortel, elle ne put
que laisser le destin du héros s’accomplir.
Homère a fort justement placé à l’origine de la guerre,
très discrètement, l’amour que Zeus a gardé pour Thétis. Cet
amour va conduire Zeus à soutenir les Troyens, non parce qu’il
les aime, en dehors du fils de Laomédon qu’il a enlevé, mais
parce qu’il veut plaire à Thétis et assurer que son fils sera
finalement le plus grand héros de toute la guerre. L’entrevue
qu’il a avec elle au tout début de l’Iliade le montre et va de pair
avec la bouderie d’Achille qui ne reviendra se battre que
lorsqu’Hector aura atteint lui-même la plus grande gloire.
Thétis, qui était l’amie d’Héra, figure souvent aux côtés
des demi-dieux ou même des dieux pour les aider à franchir
certaines difficultés. C’est elle qui fera l’éducation
d’Héphaïstos en le gardant près d’elle, sous la mer, pendant
neuf ans, le transformant en orfèvre. C’est elle qui sera chargée
par Héra de conduire l’Argo jusqu’en Colchide et qui tiendra le
gouvernail pour franchir le délicat passage des Symplégades ou
des roches bleues qui étaient des écueils mobiles et pouvaient
180
écraser le navire en se rapprochant. Il fallait les franchir pour
pénétrer dans le Pont-Euxin et naviguer vers la Colchide.
Autant dire que Thétis était toujours prête à aider les mortels
qui briguaient l’immortalité.
Si Pélée a pu épouser Thétis, c’est peut-être parce qu’il
était déjà en route vers l’Olympe. Il avait en effet participé à la
chasse au sanglier de Calydon, épreuve initiatique où de
nombreux demi-dieux s’étaient retrouvés aux côtés de
Méléagre.
Un moment de sa vie mérite attention. Il arriva à Pélée
ce qui arriva à Thésée, peu avant son mariage avec Thétis.
Ayant tué, sans le faire exprès, son beau-père pendant la
chasse de Calydon, il lui fallut s’exiler et il se réfugia chez
Acaste, à Iolcos, qui le purifia. Or Astydamie, la femme
d’Acaste, tomba amoureuse de lui. On le devine très vite, Pélée
refusa cet amour. Elle avait demandé un rendez-vous à notre
héros et il le refusa, ne voulant offenser celui qui l’accueillait.
Alors, pour se venger, Astydamie adressa un message à la
femme de Pelée, Antigone, et celle-ci de chagrin se pendit.
Ensuite, Astydamie chercha à perdre Pélée et fit croire à Acaste
qu’il avait essayé de lui faire violence. Acaste ne pouvait lui-
même tuer Pélée, chez lui, agir contre les règles les plus strictes
de l’hospitalité, contre les règles religieuses puisqu’il avait
purifié son hôte. Il décida d’emmener Pélée à la chasse avec des
amis. Pélée se montra un excellent chasseur, mais la ruse
d’Acaste n’avait que faire de sa bravoure ou de sa hardiesse. La
journée avait été longue et difficile et Pélée finit par s’endormir
dans la montagne. C’est à ce moment que le roi Acaste décida
d’abandonner Pélée seul dans la montagne et même cacha son
épée dans du fumier, dit la légende. Bientôt, il fut entouré de
Centaures qui l’auraient sans doute tué puis mangé si, l’un
d’eux, le bon Chiron, n’avait pas redonné son épée à Pélée.
Sur le plan symbolique, il est évident que ce sommeil
sert surtout à montrer qu’il est déjà un élu et que les dieux
veillent sur lui. Il vient d’échapper à une stratégie amoureuse
digne d’Aphrodite, mais il vient aussi d’échapper à la mort qui
devait subvenir. Une fois encore Chiron est du bon côté, du côté
181
des mortels qui cherchent l’immortalité. Pour la deuxième fois,
nous trouvons l’image du fumier, la mieux connue étant celle
des écuries d’Augias nettoyées par Héraclès. Ici ce n’est pas le
fleuve Alphée qui aide le héros, mais Chiron et nous
comprenons que c’est avec son épée que Pélée peut briser
l’obstacle que représentent les Centaures, du moins ceux
qu’Héraclès ne tardera pas à exterminer avec ses flèches.
La légende nous dit que Pélée se serait vengé avec
l’aide de Jason et des Dioscures en prenant la ville d’Iolcos, les
armes à la main et en dépeçant Astydamie puis en la jetant dans
la ville au moment de son entrée.
Faut-il noter que dans de nombreuses légendes nous
trouvons des individus découpés en morceaux, qu’ils soient ou
non mangés. Médée a bien dépecé Pélias sous prétexte de lui
rendre la jeunesse. Nous avons certainement là un élément des
mœurs de l’époque ou d’une époque antérieure, jugée
monstrueuse fort probablement, mais qui reste elle aussi
symbolique.
182
PÉLOPS
Avec lui nous trouvons l’amour sous sa version
homosexuelle et hétérosexuelle.
Fils de Tantale, les légendes varient quant au nom de sa
mère.
C’est par un amour homosexuel qu’il découvre l’amour
et c’est avec Poséidon qu’il est initié en quelque sorte. Lorsque
Tantale le découpe en morceau et le donne à manger aux dieux
pour éprouver leur don de clairvoyance, il n’est encore qu’un
enfant, mais lorsque Zeus le reconstruit et lui redonne la vie,
Poséidon en devient amoureux et le fait venir dans l’Olympe où
il lui sert d’échanson. Nous avons là, comme avec la rencontre
entre Zeus et Ganymède, l’origine de la pédérastie au sens
éducatif de l’Antiquité. L’aîné qui enlève le cadet parce qu’il
l’aime et pour le former en tant qu’adulte aux bonnes manières
se retrouvera beaucoup plus tard dans la chevalerie, mais nous
pouvons considérer que nous en avons là l’origine. Ce n’est
plus l’éducation d’Achille par le Centaure Chiron !
Il est bien dit que Pélops fut aimé par Poséidon. Cet
amour est en partie celui que peut provoquer le fils d’Aphrodite
avec ses flèches, il est aussi celui qui peut résulter d’une
volonté de protection et de formation au contact direct de celui
qui détient le pouvoir et la connaissance.
Peut-être faudrait-il ne pas confondre l’amour de
Poséidon pour Pélops et celui de Zeus pour Ganymède ? Les
deux divinités ne symbolisent pas les mêmes valeurs et ils
n’apportent pas à leur protégé les mêmes formes d’initiation,
d’immortalisation !
183
Le problème pour Pélops est qu’il continue à dépendre
encore de son père qui ne sera châtié pour son crime que plus
tard. Il vole de la nourriture céleste pour les mortels et cela ne
plaît pas à Zeus qui finit par demander que Poséidon le renvoie
sur Terre. Avant de le quitter, le dieu lui offre un couple de
chevaux divins et c’est le cadeau symbolique et pratique que
fait ordinairement le frère de Zeus.
Il serait malvenu de critiquer cet amour divin en le
considérant contre nature et en négligeant le fait qu’il s’agit
d’un enlèvement qui permet à un mortel de se rapprocher des
dieux, de les imiter tout en bénéficiant de leur amour. Le mal ne
vient pas de cette situation particulière, mais de la difficulté à
oublier un état humain qui est créateur de fautes, ici de
tromperie, de vol. On ne vole pas la nourriture des dieux, ou
leur savoir en profitant de leur amour.
L’autre amour vécu par Pélops est un amour plus
ordinaire, un amour de mortel, un amour reproducteur. En
venant sur Terre, Pélops rencontre Hippodamie qu’il se met à
aimer et qu’il veut épouser. Or, Hippodamie est la fille
d’Oenomaos, le roi de Pise en Élide qui est le fils d’Arès et de
la fille du dieu-fleuve Asopos. Hippodamie qui ne cesse d’avoir
des prétendants est une sorte de piège pour ceux qui l’aiment
parce que le père d’Hippodamie les soumet à un marcher qui les
conduit à la mort. Il leur laisse croire qu’elle est l’enjeu d’une
course de chars et qu’ils pourront l’épouser s’ils gagnent la
course. Ce qu’ils ne savent pas c’est qu’Oenomaos possède une
paire de chevaux ailés et qu’il est imbattable. À chaque course,
après avoir offert un sacrifice alors que le prétendant est déjà
parti vers Corinthe, Hippodamie à ses côtés, il s’élance à son
tour, rattrape le prétendant et le transperce avec une lance que
lui a donnée son père.
Cette fois, la compétition peut prendre une autre
tournure et avec les chevaux donnés par Poséidon, Pélops peut
espérer gagner la course.
Mais, probablement pour justifier la suite des aventures
de Pélops, les aèdes ont compliqué cette rencontre. Hippodamie
va se comporter un peu comme Médée avec Jason ou Ariane
avec Thésée, elle va vouloir l’aider parce qu’elle l’aime. Elle
184
seule, ou avec Pélops, elle va s’arranger pour que le cocher de
son père sabote son char et s’assurer qu’il perde la course. Il
n’est pas dit qu’elle veut qu’il meure, mais c’est ce qui va se
passer. Myrtilos le cocher remplace une cheville de bois par une
cheville de cire et dans la course l’essieu du char se rompt
entraînant la mort d’Oenomaos. Il meurt en maudissant son
cocher qui n’est autre qu’un fils d’Hermès.
La légende la plus connue laisse entendre que Pélops
était au moins au courant d’un tel sabotage et ajoute qu’en
mourant, Myrtilos aurait maudit Pélops pour le rôle qu’il avait
joué dans cette affaire. La légende va même jusqu’à parler d’un
marché qui avait été conclu en faveur de Pélops. Il semble que
Myrtilos était amoureux d’Hippodamie. Ou bien Pélops avait
laissé entendre à Myrtilos qu’à l’issue de la course, s’il gagnait,
il pourrait passer la nuit de noces avec Hippodamie, ou bien
après sa victoire, Pélops avait tué Myrtilos parce qu’il cherchait
à faire violence à Hippodamie. Une fois encore, comme pour
Phèdre et Thésée, Hippodamie aurait menti et poussé Pélops à
tuer le fils d’Hermès qui l’avait maudit avant de mourir.
Cette malédiction allait porter sur sa descendance, en
particulier sur ses fils et même jusqu’à Agamemnon.
Pélops et Hippodamie eurent de nombreux enfants, six
fils si l’on tient compte du dernier qui n’était pas
d’Hippodamie : Atrée, Thyeste, Dias, Cynosouros, Corinthos et
Chrisippos.
La légende nous dit qu’Atrée et Thyeste tuèrent
Chrisippos, le demi-frère que leur père avait eu avec une
nymphe. Mais le drame ne s’arrête pas là et les deux frères n’en
finirent pas de se provoquer et de se détruire cruellement,
jusqu’à la naissance d’Agamemnon et de Ménélas qu’Atrée
avait eu avec Aéropé. D’autres légendes disent que la mort de
Chrisippos était due à Hippodamie. Cela dit, pour ajouter à la
malédiction du fils d’Hermès, il faudrait ajouter la malédiction
que Pélops lança contre Laïos qui avait enlevé Chrisippos
lorsqu’il s’était réfugié chez lui en attendant de pouvoir régner
sur Thèbes.
Toute l’histoire du Péloponnèse se trouve annoncée
dans la malédiction de Myrtilos ! Les aèdes ont-ils voulu nous
185
montrer comment l’amour pouvait conduire aux pires
situations, à des conséquences difficiles à prévoir ou,
simplement, ont-ils voulu nous faire comprendre que tous les
actes mortels étaient observés par les dieux que nous pourrions,
aujourd’hui, remplacer par la conscience ?
186
PERSÉE
C’est un demi-dieu, en ce sens qu’il serait le fils de
Zeus et de Danaé ce qui en fait un descendant de Danaos.
Pour comprendre son origine, il faut partir de la
légende. Acrisios le père de Danaé avait été averti par un oracle
que sa fille aurait un fils et que ce fils le tuerait. Il avait alors
construit sous terre une chambre de bronze où Danaé fut
enfermée. Pourtant elle finit par avoir un enfant et la légende
raconte que Zeus se transforma alors en pluie d’or pour pénétrer
dans cette chambre, grâce à une fente qui existait dans le toit.
Le toit c’est aussi la tête et Zeus intervient ici pour imposer sa
loi, pour mettre son ordre à la place de celui de Poséidon qui
dominait en Crète la pyramide des dieux.
C’est alors que Danaé et l’enfant furent placés dans un
coffre et confiés à la mer. Le coffre arriva à l’île de Sériphos et
le pêcheur Dictys, le frère du tyran de l’île, Polydectès, les
recueillit et leur assura l’hospitalité. C’est la suite de la légende
qui se rapporte à Persée.
Polydectès ayant conçu une passion pour la mère de
Persée, un amour qui allait conduire son fils vers une épreuve
difficile, mais nous pouvons imaginer, très vite, que Zeus
l’avait plus ou moins voulue et tout prévu pour en assurer le
succès. Pour éloigner Persée, Polydectès avait invité à dîner ses
amis, ou les jeunes gens de son petit empire. Insidieusement, il
leur demanda ce qu’ils avaient l’intention de lui offrir. Tous
avaient parlé d’un cheval, mais Persée avait seulement dit qu’il
rapporterait la tête de la Gorgone s’il le fallait. Le jour du repas,
Pesée n’ayant rien apporté, Polydectès lui demanda d’aller lui
187
chercher la tête de la Gorgone. Nous pouvons penser qu’à ce
moment précis Polydectès se comporte vis-à-vis de Persée
comme Eurysthée vis-à-vis d’Héraclès, autrement dit en
hiérarque.
Persée sera aidé par Hermès et Athéna pour réussir cette
épreuve et par les filles de Phorcys qui possédaient des sandales
ailées, le casque d’Hadès qui rend invisible et une besace pour y
mettre la tête coupée. Hermès devait lui donner l’arme
nécessaire : une serpe d’acier, Athéna devait l’aider en tenant
un bouclier au-dessus de Méduse pour qu’il puisse la voir sans
être vu.
Ce n’est qu’en revenant de sa mission que Persée
aperçut Andromède et éprouva de l’amour pour cette belle
jeune femme vouée à un supplice horrible en compensation
d’une imprudence de sa mère. Cassiopé avait osé dire que sa
fille était aussi belle que les Néréides ou Héra elle-même.
L’affaire avait été portée devant Poséidon et il avait été décidé
que la jeune fille serait offerte à un monstre envoyé par le dieu.
Lorsque Persée la vit, il offrit à son père, Céphée, de la délivrer
d’un sort si cruel s’il consentait à la lui donner comme épouse.
Avec les armes qu’il possédait, et en chevauchant Pégase, il
vint à bout du monstre qui devait la dévorer et ramena
Andromède à ses parents. Le mariage était conclu, mais un
oncle espérait devenir l’heureux élu et il protesta. Il forma un
complot contre Persée, mais ce dernier le découvrit à temps et
sortant la tête de Méduse de sa besace et la montrant à Céphée
et ses complices, il les pétrifia.
Persée revint ensuit à Sériphos avec Andromède. Il y
trouva sa mère. Dictys, le berger, alors que Danaé était réfugiés
dans un temple pour échapper à la violence de Polydectès.
Aussitôt, Persée, pénétra dans la salle où le tyran se trouvait
avec ses amis et les transforma tous en statues de pierre.
Après avoir donné le pouvoir sur l’île à Dictys il alla
rendre toutes ses armes à Hermès qui les restitua aux nymphes
qui les lui avaient données. Il donna la tête tranchée à Athéna
qui la plaça en centre de son bouclier.
188
La légende de cet amour de Persée dit peu de choses sur
ses propres sentiments. Nous découvrons surtout ses réactions
contre l’injustice ou la violence des tyrans. On sait seulement
qu’il quitte Sériphos pour se rendre à Argos afin d’y participer à
des jeux. Ce que l’on apprend aussi c’est qu’ils eurent des
enfants. Rares sont ceux qui ont leur propre légende et nous
pouvons retenir avec prudence des noms comme ceux de
Sthénélos qui aurait régné à Mycènes, Électryon qui serait le
père l’Alcmène, l’épouse d’Amphitryon et la mère d’Héraclès,
Gorgophoné dont le nom signifierait tueuse de Gorgones et qui
surtout serait la première femme grecque à se remarier après
son veuvage, ce qui était interdit.
Persée n’était pas un séducteur, l’amour n’était pas pour
lui essentiel et s’il a connu une vie normale en devenant roi, il a
surtout montré qu’il était capable de répondre à l’attente des
dieux, de son père spirituel en particulier. Il n’est pas comme
Bellérophon qui, se croyant tout permis, avait enfourché Pégase
pour monter jusqu’au Ciel. Cette fois, Zeus n’avait pas accepté
cet orgueil de héros et l’avait fait chuter.
La légende est muette quant à la mort de Persée, après
qu’il eut régné à Tirynthe plutôt qu’à Argos dont il venait de
tuer involontairement le monarque qui était son grand-père. Il
l’avait cédé à son cousin Mégapenthès qui lui avait abandonné
Tirynthe. C’était en lançant le disque qu’il avait tué Acrisios, ce
qui confirmait cruellement l’oracle reçu jadis par ce monarque
sans enfant.
Pour toutes ces raisons, nous pouvons dire que Persée
est surtout un élu des dieux et qu’il intervient pour mettre en
évidence le pouvoir de Zeus. Sa vie amoureuse est quelconque,
mais de la part d’un héros à la recherche de l’immortalité, ne
fallait-il pas s’y attendre ?
189
PERSÉPHONE
C’est la fille de Zeus et de Déméter.
La légende ne connaît d’elle qu’un amour violent, subi
lorsqu’elle se trouvait en Enfer et qu’elle était devenue l’épouse
d’Hadès avec qui elle semble n’avoir jamais fait l’amour.
Il faut étudier surtout la stratégie de Zeus devenu
monarque pour comprendre ce qui arriva à la pauvre
Perséphone.
Pour aborder cette divinité malheureuse entre toutes, il
faut parler d’abord de son enlèvement par Hadès, le frère de
Zeus, qui avait obtenu en partage le pouvoir sur les morts. Si
Hadès n’a jamais eu d’enfant avec Perséphone, c’est
certainement parce qu’ils ne se sont jamais aimés et plus encore
parce que l’enlèvement avait été programmé par Zeus qui
voulait que sa fille lui donne un fils auquel il pourrait confier
son royaume. C’était pour donner naissance à Zagreus
qu’Hadès avait enlevé Perséphone ! La légende qui nous
raconte la chose laisse entendre qu’Hadès était séduit par sa
beauté, mais néglige entièrement le fait qu’il agissait aux ordres
de son frère. Hadès serait donc tombé amoureux et aurait enlevé
cette jolie déesse pendant qu’elle cueillait des fleurs avec des
nymphes qui étaient ses amies, non loin de l’Etna en Sicile.
L’enlèvement avait été réalisé en l’absence de Déméter la mère
de Perséphone. Pour assurer son maintien en Enfer, Hadès avait
fait rompre le jeûne à Perséphone en lui faisant manger un grain
de grenade. Il fallait que Zeus puisse la retrouver quand bon lui
semblerait et il avait tout prévu.
190
Lorsque nous étudions le personnage de Zeus, nous
comprenons que son statut de monarque puisse être à l’origine
de bien des actes qui nous paraissent aujourd’hui inacceptables.
Plus qu’intelligent, Zeus est rusé et cette ruse met en lumière
ses stratégies indispensables. Celle qui se rapporte à Perséphone
nous semble machiavélique, mais, symboliquement, se justifie.
Zagreus devait prendre sa place au sommet de
l’Olympe et il fallait qu’il ne soit plus une simple reproduction
des dieux de seconde génération. Il fallait que l’idée, qui avait
pris le pouvoir soit associée à une matière consciente de sa
capacité à se renouveler, à renaître, à ne plus voir dans la mort
une fin inexorable. Les aèdes, à travers leurs personnages,
voulaient faire comprendre aux mortels quelle devait être la
nature de leurs efforts pour assumer une vie d’homme véritable.
Cultiver la terre pour survivre n’était plus suffisant.
Pour progresser, les hommes devaient faire preuve
d’intelligence, apprendre à faire des choix, à ne plus avoir peur
de la mort et même apprendre à la traverser pour renaître
comme le blé. Le nouveau monarque qu’il fallait à de tels
hommes devait, lui aussi, connaître ce rapport entre la matière
et la raison, entre la vie et la mort. En lui donnant naissance en
Enfer, il ne faisait pas que cacher son union à Héra, toujours
jalouse, il s’unissait dans l’obscurité la plus profonde à un être
qui était déjà lui-même une synthèse matérialisée. N’oublions
pas que Déméter personnifiait la Terre cultivée. Perséphone
n’était pas uniquement la fille de Zeus, elle était l’être utile à sa
soif de progrès.
La pauvre Perséphone ne connaissait probablement pas
les préoccupations de son père. Il fallait à Zeus, une mère
correspondant à ses idées de progrès, il lui avait donné la vie,
elle ne pouvait que répondre aux attentes du maître.
La légende nous dit que pour féconder sa fille, Zeus se
transforma en serpent ! Nous imaginons douloureusement l’acte
qui suivit. Mais comment un serpent pouvait-il féconder cette
déesse et lui donner un fils appelé à devenir monarque du Ciel ?
Nous avons fait de cet animal un adversaire effrayant et nous
avons du mal à imaginer qu’il est le principe de la vie. Ce n’est
pas physiquement que Zeus féconde sa fille, le serpent n’est pas
191
ici un phallus. En se transformant en serpent, Zeus apporte à sa
fille la force dont elle a besoin pour faire naître le monarque du
futur. Il lui apporte la vie en associant la raison et les forces
naturelles. En se changeant en serpent, Zeus reconnaît que la
raison ne suffit pas pour engendrer ce futur, qu’il doit utiliser ce
qu’il y a de plus matériel en lui, revenir à l’origine de la vie
avec l’espoir de précipiter le changement qui conduira à
l’enfant qu’il rêve d’avoir. En redevenant serpent, Zeus apporte
à Perséphone toute la force qui se trouvait en lui et n’était que
masquée par la raison. Il sait que la raison elle-même ne peut
donner naissance au futur roi.
Mais la suite de la légende rend difficile cette
interprétation. Zeus a-t-il prévu et ordonné ce qui va suivre ?
Héra, jalouse pour les aèdes, va poursuive Zagreus ou
du moins engager les Titans à le faire, ces dieux de première
génération qui passent pour des monstres. Pour leur échapper,
Zagreus se transforme en taureau, et les Titans le mangent après
l’avoir attrapé. Du pauvre Zagreus il ne reste que le cœur
palpitant que Zeus fera avaler à Sémélé, une des filles de
Cadmos. Si l’on s’en tient à la légende, nous voyons que
Perséphone est vite mise au second plan, que Zagreus est oublié
à son tour au profit de Dionysos et de Sémélé. Héra toujours
jalouse va poursuivre Sémélé et tout faire pour que l’enfant de
son époux disparaisse. Zeus recueillera l’enfant pour le placer
dans sa cuisse, mais cela tout le monde le sait.
Héra était-elle si jalouse que les aèdes le prétendent ?
N’a-t-elle pas agi comme Zeus le lui demandait ? Ne fallait-il
pas que son fils naisse une seconde fois et dans un corps de
mortelle, qu’il connaisse dans sa chair une mort qui appartient
aux hommes ? N’est-il pas significatif que Dionysos sorte de sa
cuisse alors qu’Athéna est sortie de sa tête ? Dionysos ne sera
pas le fruit de son cerveau, mais de son corps et cela ne fait que
préluder à l’enseignement qu’il recevra de Cybèle.
En le faisant naître primitivement avec Perséphone,
Zeus a voulu l’initier à cette possible renaissance qu’elle
enseigne à Éleusis avec sa mère. Elle est sa mère divine alors
que Sémélé est sa mère mortelle et les deux lui sont nécessaires
pour se préparer à régner aussi bien sur les vivants que sur les
morts.
192
Perséphone a-t-elle compris son rôle dans cette
aventure ? Les aèdes ne semblent pas se soucier de son
ressenti ! N’oublions pas que l’idée est pour eux ce qui doit
s’imposer, une idée qui accompagne la domination des dieux
sur les déesses et fait oublier l’amour au sens le plus naturel.
Dans cette aventure, Perséphone est totalement
sacrifiée. Elle se fait violer par son père, elle voit son enfant
dévoré par des monstres, elle n’a pas le temps de le pleurer en
tant que mère et tandis que Zeus récupère son cœur, la partie
essentielle de son être, elle reste gardienne des ombres dans un
monde qui ne connaît que l’obscurité originelle. Dionysos naîtra
loin d’elle et elle ne le reverra qu’en revenant au jour comme
Zeus en a décidé à la fin de l’hiver et jusqu’aux semailles
lorsque les mortels enfouissent le grain pour la prochaine
récolte. Telle est la séquence amoureuse imposée à Perséphone
par un monarque soucieux non pas de son propre plaisir, mais
de la survie de son règne.
Les légendes permettent de penser qu’elle retrouvera le
bonheur d’embrasser son fils, car il est bien d’elle cet enfant
qui, devenu dieu, vient chercher sa mère mortelle pour la
conduire au ciel. Nous pouvons imaginer qu’ils resteront
complices, mais cela suffira-t-il pour estomper la tristesse d’un
séjour loin des fastes du palais royal ? On sait qu’elle recevra
plus souvent la visite d’Hermès qui deviendra certainement son
ami le plus proche, lui qui est chargé de conduire les morts
jusqu’à leur dernière demeure. Que penser enfin d’Héphaïstos,
ce fils boiteux de Zeus ? Ne rendait-il pas lui aussi visite à
Perséphone lorsqu’il descendait voir ses amis les Cyclopes dans
leur forge à mi-chemin entre l’Enfer et le Ciel ?
Tout cela semble le fruit de l’imagination, mais les
aèdes ne le voulaient-ils pas ainsi ?
193
POSÉIDON
L’ébranleur de la terre ne manque pas de rencontres
amoureuses. Toutefois, pour les aèdes, il ne fut qu’à l’origine
d’enfants monstrueux. Mais il n’est pas inintéressant de les
évoquer, car, sur un plan symbolique, ils ne sont pas sans
signification.
Préalablement, nous pouvons rappeler qu’il fut marié à
la belle Néréide qui avait pour nom Amphitrite. On dit que c’est
elle qui conduisait le chœur de ses sœurs sous la mer. Elle
réjouissait ses sœurs, dansait avec elles, un peu comme
Perséphone et ses compagnes de jeu. Un jour qu’elle dansait
près de l’île de Naxos, Poséidon la vit et souhaita en faire sa
femme. Certaines légendes disent qu’il l’enleva, ce qui serait
possible. Mais je préfère de beaucoup cette autre version, plus
romantique, plus divine. Par pudeur, Amphitrite se cachait au
plus profond de la mer et refusait au dieu ce qu’il désirait de
plus en plus. Finalement, ce sont les dauphins qui vinrent au
secours de Poséidon et qui, d’une certaine façon, délivrèrent
Amphitrite de sa pudeur de jeune fille. Ils la transportèrent
jusqu’à Poséidon en lui faisant cortège et le mariage put avoir
lieu.
Nous pourrions nous demander s’il n’y a pas deux
divinités ayant le même nom : Poséidon, l’Ébranleur de la Terre
dans un premier temps, lorsque les Grandes Mères régnaient,
puis un Poséidon, roi de la Mer, fils de Cronos et frère de Zeus.
Amphitrite aurait-elle épousé le second ?
Le plus connu des enfants de Poséidon à cause d’Ulysse
et le cyclope Polyphème. Il le fit naître avec Thoosa, une fille
194
de Phorcys qui était un enfant de Gaia et de Pontos, un frère de
Nérée le vieillard de la mer. Elle était donc une divinité marine.
Polyphème était né de cette rencontre et vivait sur une île où il
se comportait comme un berger vivant du produit de son
troupeau et habitant une profonde caverne. Il connaissait
l’usage du feu, mais se nourrissait de chair crue et n’ignorait
pas le vin sans pour autant en consommer. Avec son œil rond au
beau milieu du front il regardait le monde et surtout soignait son
troupeau en coulant des jours paisibles lorsque la curiosité
d’Ulysse vint le déranger et lui faire perdre la vue. Ce géant
trompé par la ruse d’Ulysse ne pouvait que se plaindre auprès
de son père et de lui demander à la fois son aide et sa
vengeance. On connaît l’aventure d’Ulysse brossée par Homère
dans l’Odyssée.
Avec Méduse, Poséidon devait aussi avoir des enfants.
Les Gorgones étaient trois filles : Sténo, Euryalé et Méduse.
Seule cette dernière était mortelle. Elles habitaient à l’extrême
Occident, tout près du royaume des morts. Elles étaient
horribles, la tête environnée de serpents, avec des dents en
forme de défense de sanglier, possédaient des mains de bronze
et des ailes d’or qui leur permettaient de voler. Leurs yeux
étaient étincelants et leur regard changeait en pierre quiconque
le rencontrait. Poséidon était le seul à avoir pu s’unir avec
Méduse et lui faire des enfants. On dit que Méduse était une très
jolie fille à l’origine et que Poséidon s’était uni à elle dans un
temple d’Athéna. La déesse mécontente et ne pouvant
sanctionner son oncle fit de Méduse un monstre repoussant puis
aida Persée à lui couper la tête.
C’est lorsque Persée lui coupa la tête avec l’aide
d’Athéna et d’Hermès que leurs enfants sortirent de son cou
ensanglanté. Pégase bondit comme s’il sortait d’une prison et
s’élança vers le Ciel où il devint le porte-foudre de Zeus.
Chrysaor, l’homme à l’épée d’or sortit à son tour brandissant
son arme. Puis il s’accoupla avec Callirhoé, une fille d’Océan et
de Téthys, pour engendre deux monstres : Géryon, un géant à
trois corps qui tenta de s’opposer à Héraclès lorsqu’il vint
chercher son troupeau à la demande d’Eurysthée et Échidna
dont le corps de femme se terminait par une queue de serpent et
195
que l’on appelait la vipère. Cette femme devait s’accoupler plus
tard avec Typhon pour mettre au monde Orthros, le chien
berger de Géryon, Cerbères, le chien qui gardait les Enfers,
Chimère que devait être tuée par Bellérophon, enfin l’Hydre de
Lerne que devait terrasser Héraclès.
D’autres enfants de Poséidon semblent ne pas avoir de
mère, ou alors ils ont une mère sans importance et ce sont en
général des êtres monstrueux qui doivent être combattus. Ce
sera le cas de Lamos, à l’origine du peuple des Lestrygons qui
devait causer tant de mal aux marins d’Ulysse. Leur roi
Antiphatès était un géant anthropophage et avec son peuple il se
mit à pécher les marins d’Ulysse comme des tons avant qu’il ne
reprenne la mer avec les survivants.
Le bandit Sciron devait être combattu par Thésée.
Avec Hallia il aurait engendré six garçons et une fille
Rhodos qui donna son nom à l’île de Rhodes. Les garçons,
persécutés par Aphrodite tentèrent de violer leur mère et
Poséidon, d’un coup de trident les engloutit dans la terre tandis
qu’Hallia se précipitait dans la mer. Elle devait recevoir un
culte après être devenue une déesse marine sous le nom de
Leucothée.
Rappelons qu’Orion était aussi son fils et qu’il devait
également subir la jalousie d’Aphrodite.
Qu’il soit ébranleur de la terre ou monarque des mers,
Poséidon ne semble pas avoir participé au peuplement du
monde avec des dieux ou des mortels dignes des idéaux de
Zeus. Mais, il était tout aussi puissant que son frère et peut-être
même l’avait-il été bien longtemps avant lui, avant qu’il ne
vienne au monde dans sa grotte crétoise.
Sans reprendre toute l’histoire de l’Atlantide, disons
que Poséidon serait le père des Atlantes. Il s’était lié d’amour
avec une jeune fille orpheline Clito qui vivait sur une île à
l’extrême Couchant, là où la mer se perdait dans l’Océan.
Poséidon avait alors organisé l’île et donné à Clito cinq paires
de jumeaux. L’aîné de tous ses enfants fut Atlas auquel
Poséidon accorda la suprématie. Cet Atlas ne doit pas être
196
confondu avec le fils de Japet qui fut condamné à porter le
monde sur ses épaules.
Il ne faudrait pas oublier de citer aussi le fils et la fille
que Poséidon eut avec Déméter. La fille : La Dame ne devait
pas être nommée et rester un mystère, mais l’accouplement
entre le frère et la sœur l’est aussi. Déméter refusant de
s’accoupler avec son frère s’était transformée en jument et
Poséidon, pour s’unir à elle, était devenu un cheval. Ils avaient
donné naissance au cheval Aréion qui devait sauver Adraste de
la mort lors de la première guerre contre Thèbes.
Comme pour les autres aventures amoureuses, celles de
Poséidon ne sont pas sans signification symbolique.
La légende conservant deux autres de ses enfants : Otos
et Éphialtès, appelés aussi les Aloades, semblent synthétiser
l’esprit qui domine les amours du fils de Cronos. Ils voulaient
conquérir l’Olympe. Après avoir capturé Arès et l’avoir
enfermé dans une jarre de bronze, ils ne purent empêcher
qu’Hermès le délivre. Non content de leur premier enlèvement,
ils essayèrent de conquérir deux déesses : Artémis et Héra. Afin
de donner l’assaut au ciel, ils empilèrent le mont Ossa sur le
mont Olympe puis le mont Olympe sur le mont Pélion. Ils
finirent par attirer la colère des dieux et furent persécutés
comme ils le méritaient.
Les enfants de Poséidon ne révèlent-ils pas à leur façon
le passage d’une croyance à une autre, d’un ordre ancien à un
ordre nouveau ? Pégase n’est-il pas lui aussi le symbole d’un
changement, de l’émergence du futur contenu dans le passé ?
Poséidon et ses enfants rappellent les puissances anciennes,
celle de la Terre et de la matière, ils ne sont imaginés en
opposition aux nouveaux dieux que pour disparaître. Là encore
l’amour n’est qu’un procédé poétique pour montrer comment le
monde peut changer.
197
PRIAPE
On le dit enfant d’Aphrodite et de Dionysos. Mais, on
le dit aussi le fils d’Aphrodite et d’Adonis ce qui est plus
surprenant ou bien encore le fils d’Aphrodite et de Zeus ce qui
pourrait se comprendre dans le cadre de toutes les unions
utilitaires du monarque. Pour Diodore de Sicile, il serait
rattaché au mythe d’Osiris et correspondrait à la déification de
la virilité.
Ce qui reste vrai pour chaque légende est sa
présentation sous l’apparence d’un personnage ithyphallique. Il
faut saisir dans l’image symbolique toute la puissance
génératrice et la fécondité qui souvent est rattachée au taureau
et se trouve concentrée dans le phallus. De là probablement
l’association entre Priape et le taureau Apis en Égypte. Priape
était surtout honoré à Lampsaque, autrement dit l’Hellespont,
où il était le symbole de l’énergie virile et reproductrice en
même temps que celui de la fertilité.
En fait, le culte du phallus était répandu un peu partout
en Grèce, en Italie, en Perse, en Asie Mineure, en Égypte, en
Syrie et bien d’autres pays encore, comme l’Inde d’où revenait
Dionysos lorsqu’il commença à imposer son culte en Grèce.
Qu’il s’agisse du taureau ou du bouc, le symbole reste fort et
nous pouvons comprendre pourquoi Hermès n’a pas craint de
montrer son enfant à tous les dieux réunis.
Priape avec son membre toujours levé avait aussi la
vertu de détourner le mauvais œil et de rendre les maléfices
inopérants. Par magie sympathique, il faisait croître les plantes
198
des enclos. On plaçait sa statue près des jardins, des vergers ou
des vignobles pour qu’il en assure la fertilité.
En admettant qu’il soit un enfant de Dionysos, nous ne
devons pas tomber dans le piège d’une lubricité entièrement
inadaptée à l’esprit de sa mission et de la croyance que les
hommes pouvaient avoir en lui. Les orgies de Dionysos
n’étaient pas des orgies au sens où nous l’entendrions
aujourd’hui, mais des transes mystiques dans lesquelles
l’énergie vitale était mise au service de l’esprit. Dionysos
n’invitait pas les femmes à s’accoupler de façon débridée, mais
à dépasser l’accouplement ordinaire pour accéder à un amour
divin.
Il ne saurait y avoir dans l’énormité de son sexe la
moindre honte et la légende qui dit qu’Aphrodite aurait
abandonné son enfant à cause de cette démesure n’est pas
fondée sur les valeurs ancestrales qui donnaient à l’énergie
vitale une place qu’elle perdra lentement sous l’influence de la
raison. L’enchaînement des légendes laisse plutôt entrevoir une
évolution des mentalités, peut-être même le développement
d’une pudeur induite par les idées qui l’accompagnent.
Pour parler des amours de Priape, il faut se référer à une
légende qui nous renvoie, une fois encore au rapport que peut
avoir un dieu et un animal.
Si on représente souvent Priape à côté d’un âne, c’est
surtout parce que cet animal rappelle une de ses mésaventures.
On dit qu’au cours d’une fête dionysiaque, Priape était
tombé amoureux d’une nymphe, la belle Lotis. Il semble que
Priape la poursuivait partout où elle pouvait se cacher et ne
pensait qu’à lui offrir son membre plein de vitalité. Chaque fois
qu’il s’en approchait, elle trouvait le moyen de s’enfuir. Une
nuit où elle dormait profondément, il s’approcha d’elle pour lui
faire violence sans tenir compte de toutes les Ménades qui les
environnaient. Au moment où il arrivait au but, si l’on peut
s’exprimer ainsi, l’âne de Silène se mit à braire, à réveiller tout
le monde et à faire fuir la belle Lotis qui, une fois de plus
échappait à son amoureux. Bien entendu, Priape fut
199
décontenancé et même tout confus, d’autant que tout le monde
pouvait comprendre ce qui s’était passé.
Depuis cette époque, par dérision certainement, on
représentait Priape à côté d’un âne.
Reste à comprendre ce que représente cette opposition
entre l’âne et le phallus de Priape
Ordinairement, l’âne est associé à des caractéristiques
peu élogieuses. Il est bête comme un âne ! On dira plus
facilement qu’il est têtu comme une bourrique. Il est toujours
mis en rapport avec la virilité, voire la débauche. En vérité,
nous oublions de revenir plus en arrière. Une image s’impose,
celle de l’humilité. Tout le monde sait que c’est sur un âne que
Jésus a pu fuir d’Égypte, mais se souvient-on qu’Héphaïstos
revient dans l’Olympe monté sur un âne ? Or, au moment où il
revient, il le fait presque en triomphateur. Il est devenu un
orfèvre en passant neuf ans sous la mer et il vient délivrer Héra
qui se trouve prisonnière d’un trône d’or qu’il lui a envoyé.
Certes, l’âne diffère du cheval, le premier étant roturier, le
second noble, mais la pauvreté de l’âne ne lui impose pas un
manque d’esprit. S’il n’a pas celui d’Athéna, il a un esprit
simple, concret, qui reste prudent et s’attache à ce qu’il y a de
plus urgent. Certes, nous ne le comparerons pas à Pégase qui
devient le porte-foudre de Zeus, mais là encore l’opposition
entre l’âne et le cheval n’est pas si défavorable pour l’âne qui
sert de monture au fils de Zeus. La mythologie ne nous permet
pas de qualifier l’âne de stupide, d’obstiné, de rusé, de lâche, de
laid, de jouisseur, de sans cervelle, comme Arès ! Par contre, la
légende nous montre un âne qui vient au secours de la nymphe
et fait en sorte que la jouissance de Priape soit une fois encore
différée. Ici, il se montre excessivement sensible et de grande
sagesse, mais à l’époque où les aèdes mettent leurs légendes par
écrit, il se peut que son image ne soit plus aussi merveilleuse.
Cela dit, je ne peux cautionner une critique malveillante
et culturellement modifiée qui sévit de nos jours.
Je crois que nous pouvons retenir, au contraire, que le
retour d’Héphaïstos nous apporte une interprétation qui devrait
nous satisfaire. N’oublions pas que c’est Zeus qui l’a chassé de
l’Olympe, le jour où son fils prenait la défense de sa mère. Il l’a
200
jeté de l’Olympe et il ne peut y revenir en conquérant. Au
contraire, conseillé certainement par Dionysos, avec qui il
s’entend bien, il revient en faisant preuve d’humilité et le fait de
monter sur un âne et non sur un cheval, laisse entendre qu’il ne
vient pas réclamer le trône, ce que Zeus aurait pu redouter.
C’est bien l’humilité de l’âne qui est ici associée à l’évolution
du fils de Zeus, devenu un expert en bijoux, mais aussi en
pièges redoutables, ce que Zeus, qui n’a plus la prudence à ses
côtés, mais dans son ventre, ne prendra pas en considération.
Aphrodite sera la première à en faire les frais.
Disons que l’âne sauve la nymphe d’un rapport qu’elle
ne souhaitait pas. Cela n’est pas grave, car Priape pourra
rencontrer d’autres nymphes à qui il pourra offrir son amour,
qui n’a rien de pervers si l’on en croit les légendes.
Enfin, il ne faudrait pas oublier que le phallus
représente à cette époque une partie importante de l’organisme
puisqu’elle assure la procréation, peut-être aussi indirectement
l’immortalité.
Rappelons-nous que Dionysos revient de l’Inde en
conquérant et qu’il en rapporte au moins une partie de ses
traditions. Comment ne pas associer le Phallus et le lingam qui
sont le symbole de Shiva alors que Shakti est représentée par le
yoni, les deux assurant la totalité du monde. En restant en
Grèce, ne pourrait-on pas confondre le phallus et l’hermès que
l’on trouve mythologiquement aux carrefours, et pourquoi pas
au caducée que donne Apollon à Hermès ?
Je pense qu’il faut rester dans une image de fécondité et
de sagesse pour comprendre pourquoi l’âne de Silène a réveillé
la nymphe et laissant Priape confus, ce qui est un ajout de
poète.
201
SÉMÉLÉ
Elle est la quatrième fille de Cadmos et d’Harmonie.
Pouvons-nous prétendre qu’elle connut l’amour dans
les bras de son amant ?
Rien n’est dit sur la première rencontre entre Zeus et
Sémélé. Où se sont-ils vus, où se sont-ils aimés, personne n’en
parle. Ce qui est certain c’est que Zeus avait magistralement
préparé cette étape de la naissance de Dionysos auquel il
espérait transmettre le pouvoir. Certes, il connaissait bien
Cadmos et Harmonie et il avait accompagné les jeunes mariés
en même temps que tous les dieux descendus de l’Olympe le
jour de leurs noces. Mais il ne connaissait pas leurs enfants.
Sémélé devait être très belle pour que Zeus la choisisse, mais sa
beauté importait peu. Il avait besoin d’un corps pour y enfouir
le cœur de Zagreus, l’élément indispensable à son projet. Il ne
sauvait pas le cœur de Zagreus d’une mort certaine, il
l’ensemençait comme tout bon agriculteur ensemence son
champ. Sémélé n’accoucherait même pas de cet enfant, mais
Zeus l’avait-il prévu ?
La légende qui rend Héra éternellement jalouse nous dit
que c’est elle qui aurait demandé aux Titans de manger
Zagreus. Elle nous dit aussi qu’elle aurait fait en sorte que
Sémélé, à son tour, meure avant de mettre au monde le futur
Dionysos. Comment ? En invitant Sémélé à demander à Zeus de
se montrer dans sa toute-puissance, autrement dit, tel qu’il était,
c’est à dire aussi brillant que l’éclair. Alors Sémélé fut
foudroyée en le voyant et Zeus n’eut que le temps de prélever
l’enfant qu’elle portait pour le placer dans sa cuisse. Mais Zeus
202
n’avait-il pas tout prévu ? N’avait-il pas demandé à son épouse
de guider Sémélé de la sorte pour qu’elle meure avant la
naissance de son fils ? Ayant reçu sa part de feu selon
l’expression ancienne, Sémélé était descendue en Enfer et y
avait retrouvé Perséphone. Elle n’avait été mère que pendant six
mois !
Les légendes nous surprennent souvent ou nous
désorientent. Lorsque Zeus fait rendre gorge à son père Cronos
pour ramener au jour ses frères et ses sœurs, les enfants de Rhéa
que Cronos avait avalés reviennent à la vie par la bouche de
Cronos et non le ventre de Rhéa. Ici, Dionysos ne sort pas du
ventre de Sémélé, mais de la cuisse de Zeus. Athéna, la fille de
Métis, la première épouse de Zeus, ne sort pas elle aussi de son
ventre, mais de la tête de Zeus. En fait, les aèdes signifient que
ces enfants naissent autrement que de façon naturelle, qu’ils
naissent en manifestant des forces différentes, des forces
décidées par Zeus bien évidemment. N’oublions pas que
symboliquement le cœur n’est pas une simple pompe qui fait
circuler le sang dans le corps. Il est le centre de l’individu, le
lieu où se tient l’intuition, cette force supérieure à l’intelligence.
Il est le centre vital de l’individu. Ce centre n’est pas le cerveau.
Il est la lumière de l’esprit, celle de l’intuition intellectuelle. Il
est l’équivalent du soleil.
En plaçant le futur Dionysos dans sa cuisse, Zeus
achève sa gestation et la cuisse qui est la partie la plus solide de
l’individu, la région la plus à même d’abriter la future divinité
représente l’équivalent de la matrice féminine, la grotte où
l’enfant pourra naître en toute tranquillité. Symbole d’élévation
et de force, la cuisse est l’équivalent d’une colonne creuse, mais
dressée vers le ciel.
Dionysos n’est pas Athéna, il ne manifeste pas la
raison, il ne peut se limiter à ordonner des idées, il est destiné à
gouverner les trois mondes que sont le ciel la terre et l’enfer.
203
TÉTHYS
Elle personnifie la fécondité de la Mer. Alors que
Thétis est une Néréide, Téthys est une Titanide, une fille de
Gaia et d’Ouranos. Elle épousa Océan son frère pour donner au
monde près de trois mille enfants que sont les fleuves. Que dire
des Océanides qui sont ses filles et qui sont aussi nombreuses ?
Les poètes parlent plus facilement d’Océan, mais n’ont-ils pas
déjà oublié qu’à l’origine de ce monde il faut placer les Déesses
Mères ?
Ce que l’on sait moins c’est qu’au moment de la guerre
entre Zeus et les Titans elle avait accepté, à la demande de
Rhéa, de prendre en charge l’éducation d’Héra qui avait ainsi
échappé à l’apprêté des combats.
Pouvons-nous parler d’amour avec cette déesse ?
Certes, elle a donné naissance à tous les fleuves du monde et
toutes les rivières, autrement dit elle a démultiplié la Mer
comme Gaia a démultiplié la Terre. C’est elle qui en représente
la fécondité.
On ne lui connaît aucune aventure amoureuse et pour
cause. Les aventures sont surtout pour les dieux de seconde
génération, ceux qui donnent du sens au pouvoir, autrement dit
ceux qui gravitent autour de Zeus. Les dieux de première
génération donnent au monde son visage, ses multiples
éléments et Téthys participe avec Océan à la mise en place des
fleuves et des rivières, les premiers étant des divinités, les
secondes des nymphes. Ce sont ses enfants qui auront des
aventures amoureuses.
204
THÉMIS
Elle est la seconde épouse de Zeus et, bien que reléguée
au second plan par Héra, la troisième épouse du monarque, elle
reste associée aux Olympiens que sont plus exactement les
enfants de Cronos.
Comme je l’ai dit, Zeus a su récupérer les forces qui
existaient bien avant lui et les rendre utiles à sa façon de
gouverner. Pour régner en toute sécurité, Zeus avait besoin d’un
minimum de règles, de lois, et Thémis, à l’époque où Gaia
gouvernait le monde, était la Titanides chargée de faire régner
l’ordre. Elle dominait les oracles, celui de Delphes en
particulier, et Zeus, plutôt que d’entrer en guerre avec elle
préféra l’épouser. En lui donnant des enfants qui ne pouvaient
que rester sous ses ordres, il allait pouvoir contrôler les lois et
vivre plus sereinement.
Aucune légende ne parle d’un bonheur quelconque au
moment de la rencontre et il n’est pas certain que Thémis ait
éprouvé un soupçon de plaisir en se donnant au monarque.
Nous pouvons même penser qu’ayant jeté un certain nombre de
Titans dans le Tartare, elle ne pouvait, pour rester au Ciel,
qu’agréer les désirs du tyran.
Les légendes nous parlent surtout des enfants qu’elle va
donner à Zeus. En premier, elle engendra les trois Heures puis
les trois Moires, Astrée, enfin les nymphes de l’Éridan, peut-
être aussi les Hespérides.
Les Heures étaient des divinités de la nature et
présidaient aux cycles de la végétation. Elles étaient aussi des
divinités responsables de l’ordre dans la société et elles
205
assuraient les fonctions de discipline, de justice et de paix. Cela
ne leur interdisait pas de faire partie du cortège de Dionysos,
d’accompagner Aphrodite, d’être les servantes d’Héra à partir
du moment où elle devint la reine de l’Olympe. Elles étaient
aussi les compagnes de jeu de Perséphone et tiennent souvent
compagnie à Pan que ce soit dans la forêt ou près des
troupeaux.
Les Moires étaient une nouvelle façon de concevoir le
destin. Alors que les premières Moires étaient filles de la Nuit
et n’avaient aucun ordre à recevoir de personne, même de Zeus,
les filles de Thémis devenaient ses obligées. Hésiode semble
confondre les deux séries de Moires. Rappelons que chacune
avait une fonction précise : Atropos filait le destin de chacun,
hommes et dieux, Clotho l’enroulait et Lachésis le coupait.
Nous comprenons que devant l’imprévu, Zeus ne pouvait pas
être lié totalement par un destin quel qu’il soit. Certes, Homère
nous parle de sa balance d’or lorsqu’il veut savoir si le fil doit
être coupé, mais on convient que le destin, tel qu’Achille avait
pu le choisir, ne pouvait être qu’un obstacle à ses propres
décisions. Héra et Athéna pouvaient lui demander de respecter
le destin lorsqu’il n’avait pas envie de le faire.
Astrée était une vierge, elle était chargée de répandre,
chez les hommes, des sentiments de justice et de vertu. Mais
devant le peu d’écoute qu’elle trouvait auprès d’eux, elle finit
par monter au Ciel et devint une constellation, celle de la
Vierge.
Les nymphes de l’Éridan étaient au service du fleuve
Éridan, un fils d’Océan et de Téthys qui coulait en Occident.
C’est auprès d’elles qu’Héraclès devait demander la route du
jardin des Hespérides. Comme toutes les nymphes qui peuplent
la campagne, les bois ou les eaux, elles représentaient les esprits
de la nature et personnifiaient sa fécondité. C’est à elles que les
mortels pouvaient adresser leurs prières.
Ainsi, avec Thémis, Zeus avait établi un cadre
rigoureux qui permettait de contrôler les agissements des
mortels à tout moment.
Il est tout aussi évident qu’en épousant Héra, Thémis ne
pouvait passer qu’au second plan tandis que ses enfants
206
restaient à la disposition de Zeus pour mieux gérer son
royaume.
Ce que cet inventaire ne dit pas, c’est que Thémis, à la
demande de Zeus, dut enseigner à Apollon l’art de la divination
avant qu’il ne prenne en charge l’oracle de Delphes. Il ne
suffisait pas qu’il maîtrise le monstre qui le gardait, le serpent
Python, encore fallait-il qu’il apprenne cet art et la seule qui
pouvait le lui enseigner était celle qui dominait l’oracle avant
qu’il ne le prenne en charge. On comprend que Thémis ait pu
être à la fois une proie facile pour Zeus et en même temps une
associée fort utile. Faire l’amour avec Thémis était pour Zeus la
meilleure façon de maîtriser un ensemble de forces qu’il
trouvait dans cet Ancien Monde qu’il ne cessait pourtant de
combattre pour imposer ses idées.
207
THÉSÉE
Il est le fils du mortel Égée, mais il est aussi et surtout
le fils spirituel de Poséidon. Pour comprendre la nature de ce
héros, il faut revenir à sa naissance.
Il est d’abord le fils d’Égée et d’Aethra. Égée, ne
pouvant pas avoir d’enfant, avait interrogé l’oracle de Delphes,
mais n’avait pas perçu le sens qu’il fallait donner à sa réponse.
Étant allé voir le roi de Trézène en revenant de Delphes, il avait
confié l’oracle à son ami Pitthée, un fils de Pélops, et ce dernier
interprétant l’oracle avait donné sa fille à Égée pendant qu’il
dormait. C’est ainsi qu’ils avaient engendré humainement un
enfant. Or, la même nuit, elle avait reçu un songe d’Athéna qui
l’invitait à aller offrir un sacrifice dans une île où elle avait été
prise de force par Poséidon. L’enfant qu’Égée pensait être le
sien était en réalité celui de Poséidon… Il est probable que bien
des moments de la vie de Thésée puissent être expliqués par
cette origine divine.
Pour comprendre les amours de Thésée, il faut
commencer par interpréter l’amour d’Égée pour Aethra. Disons,
simplement, que nous retrouvons ici la relation conflictuelle
entre Poséidon et Zeus. Les dieux se volent entre eux et
cherchent à posséder le plus grand nombre de mortels capables
de les honorer. Lorsqu’Hermès vole Apollon, nous en avons
une magistrale présentation.
Thésée semble connaître son premier amour avec
Ariane, mais il est venu en Crête pour réaliser un exploit, pas
208
pour aimer. Ariane lui propose un amour dont il n’a pas encore
pris connaissance. Il doit fuir avec elle, mais il ne peut
l’épouser. L’amour qu’elle lui propose est un amour divin et il
ne réveillera pas la belle jeune femme. Thésée est un mortel qui
veut rivaliser avec Héraclès, mais sans avoir compris que ses
travaux sont des épreuves initiatiques. La légende rapporte
qu’allant à Delphes pour offrir sa chevelure à Apollon, il n’avait
fait que se raser le devant de la tête comme les Abantes, de
redoutables guerriers. Thésée était bien un guerrier au fond de
l’âme. Lorsqu’il était venu à Athènes, Médée dominait alors
Égée et voulait lui donner l’enfant qu’il n’arrivait pas à avoir.
L’arrivée de Thésée avait tout compromis et Égée avait fini par
chasser Médée. Mais avant de gouverner, Thésée devait faire
face à ses cinquante cousins qui pensaient hériter du pouvoir.
Vainqueur, une fois encore, il aurait pu se croire sorti de toutes
sortes d’embuscades. C’était sans compter avec le
mécontentement des Athéniens contre les Crétois, et contre le
tribut que Minos leur imposait. En se portant volontaire, il
espérer régler ce nouveau problème et c’est ainsi qu’il arriva en
Crète.
Les aèdes ont brodé sur l’abandon d’Ariane, mais
Thésée n’avait que faire d’un tel amour. Il n’avait même pas la
tête à ses obligations et c’est ainsi qu’ayant oublié de changer
les voiles de son navire pour signifier qu’il était en vie, son père
se jeta du haut de la falaise et se tua. Thésée avait-il voulu,
inconsciemment, tuer son père pour prendre le pouvoir ?
Retenons qu’en arrivant de nuit à Naxos, Ariane
s’endormit et se retrouva seule à son réveil !
Son premier amour pourrait bien résulter de sa
rencontre avec Antiopé, une Amazone qu’il avait enlevée alors
qu’elle apportait des présents de la part de son peuple guerrier.
Il avait mis traîtreusement à la voile et conduit Antiopé jusqu’à
Athènes. Les légendes diffèrent sur les guerres qui existèrent
entre les Athéniens et les Amazones, mais il est permis de
retenir celle qui articule la répudiation d’Antiopé, le mariage de
Thésée avec Phèdre, la sœur d’Ariane, l’attaque d’Athènes par
les Amazones. Le fait est qu’Antiopé et Thésée avaient eu un
209
enfant, Hippolyté, et que la suite des événements ne se
comprendrait pas sans un minimum de chronologie.
Soulignons seulement que si Héra a sauvé Héraclès
d’une posture semblable à celle de Thésée, le fils d’Égée a bien
succombé au charme d’une Amazone. L’enfant qu’il eut avec
elle ne pouvait être qu’un obstacle à son immortalisation
souhaitée par Zeus.
Ce serait après son mariage avec Phèdre et la mort
d’Hippolyté que Thésée se serait lié d’amitié avec Pirithoos et
qu’il aurait conçu ce double enlèvement qui ne pouvait que lui
être fatal. En voulant aimer une fille de Zeus, et en enlevant
Hélène, avant de descendre avec Pirithoos en Enfer pour
enlever Perséphone, il ne pouvait que déplaire à Zeus, perdre
tout l’intérêt qu’il pouvait lui porter. C’est Poséidon qui se
chargea d’éliminer l’enfant qui pouvait être un obstacle à son
immortalisation.
Nous pouvons penser que si Thésée peut sortir de
l’Enfer grâce à Héraclès, c’est essentiellement parce que Zeus
espère encore le récupérer, lui offrir l’immortalité.
Le fait est que nous pouvons envisager deux formules :
celle de Zeus et celle de Poséidon. Or la fin de vie de Thésée
montre que c’est celle de Poséidon qui lui sera donnée. Héraclès
a pu le faire sortir de l’Enfer, mais en revenant à Athènes, il ne
pourra pas reprendre le pouvoir. Il se réfugie chez Lycomède
dans l’île de Scyros et là disparaît dans la montagne sans laisser
de traces. Il meurt comme Œdipe en revenant à la Terre qui est
la voie la plus ancienne de l’immortalisation, celle que pouvait
offrir l’Ébranleur de la Terre !
210
THÉTIS
Qui ne connaît pas la mère d’Achille ?
Mais ne faudrait-il pas parler préalablement de l’amour
de Zeus pour la belle Thétis ?
Homère nous le fait comprendre dans l’Iliade. Sans cet
amour qui sera éternel, Achille n’aurait peut-être pas eu la
gloire qu’un moment Patrocle semble lui ravir.
Combien d’enfants a-t-elle fait naître avec Pélée ?
Plusieurs certainement, Achille serait le septième ! Mais ils
disparaissaient au fur et à mesure que Thétis essayait de les
rendre immortels. En fait, elle les trempait dans le feu où ils
mourraient les uns après les autres. Achille fut sauvé par son
père qui voulait comprendre ce qui se passait. Il arriva à temps
et Achille échappa à la mort, mais ne devint pas immortel. Par
contre dès ce moment la déesse se sépara de son mortel époux.
Si elle délaissa Pélée, elle continua à s’occuper de son
fils.
Lorsqu’Achille eut neuf ans, le devin Calchas prédit
que la ville de Troie ne pourrait être prise sans son aide. Thétis
connaissait le destin de son fils et savait qu’il trouverait la mort
à la fin de cette guerre. Elle l’avait même averti et lui avait dit
que s’il allait à Troie, il aurait une vie courte et glorieuse, il
aurait une renommée éclatante alors que s’il n’allait pas
combattre, il aurait une vie longue et sans gloire. Achille, sans
hésiter avait choisi la vie courte.
Mais, en attendant, Achille avait connu l’éducation et
les soins de Chiron.
211
Les légendes diffèrent sur les péripéties du départ
d’Achille à la guerre. Il semblerait que Thétis ait essayé de
soustraire une fois de plus son fils à la mort. Elle l’aurait
conduit à la cour de Lycomède où elle l’aurait dissimulé au
milieu d’un ensemble de filles. Cela pourrait correspondre à
l’éducation reçue par Chiron, éducation pendant laquelle
Achille avait appris à chanter et à jouer de la lyre ! C’était sans
compter sur la ruse d’Ulysse qui, une fois de plus, semblait
inspiré par Zeus. Achille fut découvert et s’embarqua.
Homère nous montre longuement les interventions de
Thétis qui sont à la fois celles d’une mère attentive, mais aussi
celles d’une déesse qui sait qu’elle ne peut rien contre le destin
que les filles de la Nuit ont tissé pour son fils. Elle lui obtiendra
de nouvelles armes lorsqu’Hector aura dépouillé Patrocle afin
qu’il puisse combattre dignement, mais elle interviendra aussi
après la mort d’Hector pour raisonner son fils.
Autant dire que l’amour que connaît Thétis est un
amour de mère meurtrie qui ne peut rien pour sauver son fils.
Le destin est souverain et nous découvrons là que les Moires,
que Zeus a mises au monde avec Thémis, sont sans véritable
puissance. Zeus, lui aussi, ne peut rien changer !
Les aèdes ont-ils voulu nous montrer la douleur et la
dignité d’une déesse pour nous enseigner un comportement qui
ne conduit pas à se pendre comme le font nombre de mortelles
en refusant le destin qui se dresse devant elles ?
212
ULYSSE
Il est un mortel élu si l’on veut bien, un être doué de
ruse et qui se comporte en roi à un moment où les monarques
dominent la scène politique, bien avant la mise en valeur des
villes sous les aristocrates. Il participe à la guerre de Troie
comme d’autres monarques, mais peut-être a-t-il joué un autre
rôle à la demande de Zeus qui reconnaît en lui son équivalent
mortel.
Il semblerait que Zeus veuille le rendre immortel, mais
Ulysse refuse et ne le deviendra qu’après sa mort lorsque son
fils ramènera son corps chez Circé après l’avoir tué en ignorant
qu’il était aussi son père.
Ulysse connaît donc une double vie, une vie de mortel
qu’il partage avec Pénélope, sa femme mortelle à qui il donne
un fils : Télémaque, une vie presque divine qu’il partage
d’abord avec Circé à qui il donnera un fils : Télégonos puis
avec Calypso, une fille d’Atlas ou même d’Hélios. Homère
nous présente son héros dans ces deux mondes et nous apprend
à mieux connaître les motivations du monarque, le dernier à
revenir de Troie.
Les aèdes ne nous montrent-ils pas un monarque
amoureux de l’ordre et du pouvoir le jour, amoureux des
déesses et de l’immortalité la nuit ?
Pour parler des amours d’Ulysse, il faut donc se situer
sur deux plans, même si parfois les sentiments les confondent.
Dans son retour vers Ithaque, Ulysse est détourné de sa
route avant qu’il ne fasse naître la colère de Poséidon. Ce n’est
pas le dieu de la mer qui l’empêche seul de rentrer chez lui.
213
Pourquoi ne pas penser que d’autres l’éloignent de son palais,
Zeus par exemple qui décide son retour en assemblée divine,
envoyant Hermès le délivrer de chez Calypso ou pour l’envoyer
peut-être chez Circé tout en le faisant suivre par Athéna ?
Chez Calypso, la belle nymphe aux boucles d’or,
Ulysse semble être retenu prisonnier et le seul fait d’envoyer
Hermès le délivrer le montre. Mais alors qu’il pleure chaque
jour sur l’impossibilité de rentrer chez lui, il vit avec la nymphe
et lui fait l’amour. Malheureux le jour, il semble être heureux la
nuit dans les bras de Calypso. Ne retrouvons-nous pas
l’opposition symbolique entre la nuit et le jour, la nuit
appartenant aux dieux, à l’invisible, à un bonheur surnaturel, le
jour appartenant aux hommes qui pensent, qui raisonnent et
sont captifs d’un projet en même temps que de leur destin ?
C’est d’ailleurs pour connaître ce destin que Circé enverra
Ulysse consulter Tirésias en Enfer, ce qui est bien un acte guidé
par les dieux, comme le sera la descente d’Héraclès aux Enfers.
Or l’amour qui fait d’Ulysse l’amant de Circé ne peut
être qu’un amour initiatique que la légende transforme en bonne
entente puisqu’ils feront au moins un enfant, deux selon
certaines légendes. Circé est très belle, comme peut l’être une
déesse, de plus c’est une magicienne et Hermès lui-même lui a
conseillé de ne pas refuser sa couche lorsqu’il aurait résisté à sa
magie. Il restera un an chez elle avec ses marins jusqu’au
moment où ils sentiront renaître en eux le désir de rentrer au
pays. Circé invitera Ulysse à descendre en Enfer avant de
continuer sa route et nous savons qu’une telle mission se situe
ordinairement en fin d’initiation. Circé aura tout entrepris pour
transformer Ulysse, mais il restera un marin curieux, une sorte
d’explorateur et un monarque avisé. Il lui reste cependant des
épreuves à subir qui pourraient l’éveiller d’autant mieux que
Tirésias lui a révélé certains détails de son voyage et de son
retour.
Lorsqu’Ulysse est éloigné de sa route et du Cap Malé, il
n’a pas encore crevé l’œil rond de Polyphème. Nous pouvons
donc penser qu’il est conduit par une force supérieure ou par
son destin, à naviguer loin de chez lui, à connaître des aventures
qui n’ont plus rien à voir avec la réalité de la guerre qui vient de
prendre fin avec la destruction de Troie. Peut-être Zeus ! Il est
214
entraîné vers une sorte de remise en question de sa vision du
monde et nous pouvons ajouter qu’il résistera jusqu’à sa mort
pour rester un mortel responsable.
Il est lui-même lorsqu’il revient chez lui et subit le
questionnement de sa femme qui veut s’assurer de son identité.
Il passera une nuit avec elle, mais là Homère, fort justement ne
nous dit rien de son bonheur. Il semble bien qu’il soit rentré au
logis pour rendre justice et il sait qu’il doit repartir, la rame sur
l’épaule. S’il a construit son lit dans lequel il a fait naître
Télémaque, il n’est pas dit que cette nuit là il a étreint sa femme
comme nous pourrions l’imaginer.
Ulysse ne manque pas d’amour, et la femme n’est pas
autre chose qu’un bien à cette époque.
Les relations amoureuses qu’il a avec Circé puis avec
Calypso montrent seulement qu’il flirte avec le divin dont il
doit finalement se détourner pour rester en vie comme il le
désire. Ino qui le sauve de la mort ne lui explique pas la raison
de son choix, mais nous comprenons qu’un mortel ne peut pas
vivre éternellement chez les dieux et chez les hommes. Loin
d’Ithaque, il connaît le monde des dieux, même s’il pleure en
pensant à celui des mortels. Zeus aura tout fait pour l’aider à
faire le bon choix et il ne pourra que l’assister, avec Athéna,
pour mener à bien sa vengeance. En crevant l’œil de
Polyphème, Ulysse montre déjà quel monde il choisit. Toutes
les épreuves qui voient ses hommes périr progressivement ne
pourront le dissuader de revenir punir les prétendants qui osent
revendiquer ses richesses, dont Pénélope et l’élément le plus
important. N’a-t-il pas fait la guerre pour reprendre à Pâris le
bien qu’il avait volé à Ménélas ?
Ce voyage initiatique n’est pas celui des Argonautes,
mais il est tout aussi symbolique. Il part vers le Couchant et
revient vers le levant après un cycle entier passé à naviguer
dans un monde irréel. Le cycle de dix ans est significatif.
Lorsqu’il revient, il aurait pu changer, mais il choisit de ne plus
regarder le monde qu’il vient de traverser. Il revient vers le
Levant, mais il l’abandonne pour se rendre chez lui, tel qu’il
était avant la guerre, tel qu’il veut rester en rusant avec Athéna
dont on pourrait se demander s’il n’est pas amoureux. Ulysse
215
serait l’amant de la ruse, de cette intelligence qui permet de
gouverner sur terre comme Zeus gouverne dans le ciel. Il n’a
que faire de la beauté des nymphes ou des déesses pas plus que
de la beauté de sa femme.
Il aurait pu irriter Aphrodite, mais il sait se comporter
en amant et là il ne remet pas en question son pouvoir. Mais que
pouvait faire Aphrodite contre son père ?
Ulysse rentre donc au pays après avoir connu l’amour
de Calypso qu’Hermès est venu lui demander de ne plus retenir
sur son île. Certaine légendes lui donnent des enfants du marin
qu’elle aurait voulu garder comme compagnon de vie ! C’est
sans importance puisque Zeus a voulu son retour. Elle doit le
laisser partir et le regarde tristement construire le radeau sur
lequel il reviendra avant d’échouer dans le pays des Phéaciens,
pays tout aussi mythique que l’île de Calypso.
Ne pouvons-nous pas ajouter que dès le début de ses
aventures, Ulysse montre quel sera son choix final ? Il fut
prétendant à la main d’Hélène avant de se raviser pour épouser
sa cousine Pénélope. Or c’est lui qui donnera à Tyndare le
conseil de lier tous les prétendants par un serment s’il arrivait à
l’heureux élu d’Hélène de subir un outrage quelconque et cet
outrage sera l’enlèvement de sa femme.
Hélène, fille de Zeus, est un appât divin. C’est grâce à
elle que Zeus va pouvoir tester les demi-dieux en les faisant
combattre devant Troie. Ulysse a donc déjà choisi de ne pas
rechercher l’amour divin que lui propose Zeus par
l’intermédiaire de sa fille. Durant la guerre et après la guerre, il
restera un monarque soucieux d’une justice qui n’est pas
encore, et de loin, celle que mettra en place Athéna en écartant
les Érinyes et la vieille justice de Thémis.
Ulysse n’a que faire de l’immortalité. L’amour qui
domine sa vie est l’amour du commandement, du
gouvernement, de la gestion d’un peuple comme s’il en était le
père, de la justice, une justice qui ne connaît pas encore
l’affrontement entre l’accusation et la défense. Ses amours
divins permettent seulement de voir qu’il n’est pas de ceux qui
216
veulent survivre dans la gloire d’une mort jeune, comme
Achille.
Lorsqu’Homère écrit l’Odyssée, il met bien en lumière
la coupure entre le monde des dieux et celui des mortels. Les
Phéaciens le feront passer de l’un à l’autre en dormant, ce qui
est significatif. Le sommeil est une sorte de porte qui permet de
passer de l’un à l’autre et nous comprenons que si l’amour est
en relation avec la nuit c’est qu’il est aussi une porte. Or nous
avons clairement avec Ulysse deux façons d’aimer. L’amour
mortel avec Pénélope et un fils Télémaque, l’amour divin avec
Calypso et Circé et un fils mythique, Télégonos, que son père
ne connaît pas.
217
ZEUS
Amour et stratégie vont de pair chez le monarque du
ciel !
Zeus nous permet de comprendre que l’amour est une
arme, ce qu’elle restera longtemps dans l’histoire des hommes
et des peuples. Se marier, prendre une concubine, cela fait suite
à un plan pour ne pas dire à la volonté d’écarter tout risque de
perdre un pouvoir que d’autres s’efforcent de garde la lance à la
main.
En détaillant les amours de Zeus, on ne peut que
traverser l’ensemble de la mythologie, du moins l’époque
mythique qui suit le sacrifice de Prométhée et la décision de
supprimer tout mélange entre le monde des dieux et celui des
mortels.
Le premier usage de cet amour stratégique est l’amour
qui permet à Zeus de séduire Métis puis de l’épouser avant de
l’avaler sous la forme d’une goutte d’eau. Pour détrôner Cronos
et faire revenir à la lumière du jour ses frères et ses sœurs, Zeus
s’associe à Métis qui lui donnera le philtre dont il a besoin pour
faire rendre gorge à son père. C’est la première fois que Zeus
séduit une déesse pour arriver à ses fins. C’est donc avec
prudence, puisque Métis en est la manifestation, que Zeus prend
le pouvoir à la place de Cronos. Certes, il lui faudra combattre
les Titans pour le garder, mais il bénéficiera des armes que lui
donneront les Cyclopes.
Après les trois guerres dont il sort vainqueur, il épouse
Métis à qui il vient de faire une fille. Le problème, c’est
218
qu’Ouranos et Gaia, qui lisent l’avenir, lui font savoir qu’elle
mettra ensuite un enfant qui le détrônera. Zeus ne peut pas tuer
Métis, puisqu’elle est immortelle, il ne peut pas la répudier, elle
mettrait son enfant au monde ailleurs et le danger ne serait pas
écarté, alors il se sert des dons de Métis pour la pousser à se
transformer en goutte d’eau et l’avale. C’est Athéna qui vient
alors au monde et c’est Zeus qui la fait sortir de sa tête tout
armée avec l’aide de Prométhée, ou de son fils, qui lui fend le
crâne. Le symbole est clair. Pour faire la guerre contre les dieux
monstrueux, privés d’intelligence, Zeus a besoin d’aide. Or
cette aide personnifie la raison. C’est bien sur ce plan que Zeus
va lutter pour faire prévaloir l’idée, la pensée, la raison. Athéna
vient au monde armée, mais ce n’est pas pour faire la guerre
comme un guerrier. Elle va combattre l’action qui manque de
réflexion et c’est ce qu’Homère nous fait comprendre en
dénigrant Arès et en le plaçant sous la coupe de sa sœur.
Sa seconde épouse sera Thémis qui personnifie la loi, la
justice, mais dans sa version ancienne. Zeus veut changer
l’ordre du monde et surtout ne dépendre de personne, surtout
pas du destin tel que les Moires, filles de la Nuit le tissent pour
chaque dieu ou chaque mortel. Il épouse Thémis et lui fait de
nouvelles Moires pour garder le contrôle sur le destin
puisqu’elles seront ses filles.
Une fois encore, rien n’est suggéré quant au plaisir
amoureux du monarque. Il fait l’amour pour consolider son
règne.
Il met au monde ensuite Aphrodite pour dominer les
mortels en les encourageant à faire l’amour pour procréer. Si
Dioné donne naissance à Aphrodite avec Zeus, elle donnera
naissance à Niobé et Pélops avec Tantale. Encore une déesse de
première génération qui doit se soumettre au tyran.
Avec Eurynomé, il fait naître les Charites qui incarnent
la beauté, puis avec Mnémosyné il fait naître les Muses, tous
ces enfants devant accompagner Apollon qu’il fera naître avec
Léto. C’est peut-être la naissance d’Apollon et d’Artémis qui
nous aide à suivre la stratégie de Zeus surtout au moment où il
219
le place à Delphes. Lorsque Léto est sur le point d’accoucher, il
est dit qu’Héra s’y oppose de même que sa fille Ilithye. Mais la
durée de cet accouchement est symbolique et semble bien
indiquer qu’il est décidé par le couple royal ! Le neuf indique la
fin d’un cycle et le début d’un nouveau, ce qui arriva à Ulysse
dérivant sur le mât de son navire neuf jours et neuf nuits avant
d’arriver chez Calypso.
Il est probable qu’Apollon, comme Aphrodite, vienne
d’Asie et cet accouchement difficile pourrait signifier qu’il doit
devenir grec en vivant un cycle entier dans le ventre de sa mère.
L’intervention d’Apollon et d’Artémis vis-à-vis des
enfants de Niobé montre qu’ils aimaient leur mère et ne
pouvaient supporter qu’elle soit critiquée. Léto aimait aussi ses
enfants et c’est elle qui interviendra pour que son fils ne soit pas
jeté dans le Tartare lorsqu’il extermina les Cyclopes.
Le mariage avec Héra montre que Zeus a déjà réglé les
problèmes les plus urgents. Cette fois il ne se marie pas avec
une déesse de première génération, mais avec sa sœur ce qui
met en lumière une autre forme de complicité dans la gestion de
l’ordre nouveau imposé. Les aèdes font d’Héra une femme
jalouse qui passe son temps à poursuivre les enfants que Zeus
fait à de multiples concubines. À vrai dire, elle n’est pas
jalouse, mais attentive à la destruction de tout ce qu’il y a de
mortel dans ces enfants qui viennent au monde. Son travail
consiste à seconder Zeus, à rendre ces enfants immortels, à les
rendre capables d’aider son époux. Ce sera le cas
principalement d’Héraclès que Zeus fera naître pour exterminer
les Géants, mais aussi de tous les enfants qu’il fera naître avec
des mortelles.
Bien qu’ayant épousé officiellement Héra, il fait
l’amour avec son autre sœur Déméter pour faire naître
Perséphone et nous avons vu pourquoi. Les deux sœurs ne
semblent pas devenir ennemies pour autant !
En observant ces autres naissances, ces autres
rencontres, soi-disant amoureuses, nous découvrons que Zeus
s’occupe maintenant davantage des mortels et intervient aussi
bien dans leur façon d’être que dans leur cadre de vie. C’est lui
220
qui, si l’on en croit les aèdes, gère alors les prémices d’une vie
citoyenne. Il intervient pour Thèbes plus discrètement,
davantage pour Troie et nous retrouvons ses interventions aussi
bien dans l’épanouissement des cités que dans le comportement
de ceux qui les dirigent.
Avec Alcmène, en prenant l’allure de son époux absent,
il donne naissance à Héraclès qui doit combattre à ses côtés
pour que meurent les géants, car il est dit qu’ils doivent être
blessés mortellement par un dieu et par un mortel. Cela vient du
fait qu’ils sont nés des gouttes de sang tombées sur terre au
moment de la castration d’Ouranos.
L’impossibilité d’envisager une chronologie dans les
légendes conduit à privilégier une présentation par ordre
alphabétique qui, en soi, ne peut rien expliquer. Nous sommes
alors contraints de noter les principales actions entreprises par
les enfants de Zeus pour comprendre la suite de sa stratégie de
gouvernement. Ne négligeons pas le fait que ces naissances sont
proches de la réalité connue par les aèdes, Hésiode en
particulier. Toutes ces naissances se situent sur un plan
mythique dans la quatrième race d’Hésiode, mais elles sont
aussi liées à la vie de la cinquième, ne serait-ce que par
l’enseignement qu’elles induisent. Certains enfants montrent ce
qu’il faut faire, d’autres au contraire ce qu’il ne faut pas faire.
En atteignant la démesure, ils doivent subir des punitions qui
marqueront la mémoire des hommes. Il serait alors possible de
se demander pourquoi Zeus a lui-même donné naissance à des
êtres qui auront des comportements monstrueux. Disons qu’il a
peut-être voulu se comporter en pédagogue et rappeler aux
mortels que tout n’est pas permis et ce qu’il advient quand
l’ordre n’est pas respecté !
Avec Antiopé, il donne naissance à Amphion et Zéthos
qui construiront les remparts de Thèbes. Comme Héraclès, ils
sont liés à l’histoire mythique de Thèbes qui commence avec la
création de la citadelle Cadmé par Cadmos. On retrouve
d’ailleurs, associés à cette histoire, aussi bien Héraclès que
Dionysos.
Avec Callisto, il donne naissance à Arcas. Nous
retrouvons son nom chez les habitants du Péloponnèse qui
221
s’appelleront les Arcadiens. Arcas était le petit fils de Lycaon
qui régnait sur la future Arcadie et qui servit l’enfant à manger
à Zeus pour tester sa clairvoyance. Zeus reconstitua l’enfant
après avoir transformé Lycaon en loup et envoyé la foudre sur
sa maison. Faut-il noter que l’Arcadie fut le dernier refuge des
Achéens devant les migrations doriennes ? La légende pourrait
bien nous rappeler des faits réels et se rapporter à un pays aimé
des dieux.
Avec Danaé naîtra Persée. Il sera le seul à pouvoir
enfourcher Pégase victorieusement et à couper la tête de
Méduse qu’il confiera à Athéna.
Avec Égine naîtra Éaque. On le retrouvera aux côtés de
Minos pour juger les morts en Enfer. Considéré comme le
premier des mortels, Éaque était seul sur une île déserte et
comme il voulait avoir des compagnons il demanda à Zeus de
transformer les fourmis en hommes, ce qu’il fit, et ils prirent le
nom de Myrmidons. Nous retrouvons un contingent de ces
individus devant Troie au moment de la guerre menée par les
Achéens.
Avec Électra, Dardanos et Iasion viennent au monde. À
la mort d’Iasion, Dardanos qui vivait à Samothrace traversa la
mer jusqu’au pays de Teucer qui lui donna sa fille en mariage et
où il construisit une ville portant son nom. Iasion est plus connu
pour l’amour qu’il portait à Démeter. Selon certains aèdes, la
déesse ne l’aimait pas, il essaya de lui faire violence, à moins
que ce ne soit à une nuée ressemblante. Zeus en fut irrité et
l’aurait foudroyé.
Avec Europe, ses enfants sont Minos Rhadamante et
Sarpédon. Ils sont associés à l’histoire de la Crète et celle de la
civilisation minoenne. On connaît mieux la transformation de
Zeus en taureau pour enlever Europe et lui faire traverser la mer
jusqu’en Crète. On dit que Zeus était tombé amoureux d’elle et
que pour la séduire, il s’était métamorphosé en taureau blanc
dont les cornes ressemblaient à un croissant de lune. Il était
ensuite venu se coucher à ses pieds. Finalement Europe s’était
mise à caresser l’animal puis à monter sur son dos et Zeus
l’avait enlevée. Comment se fit l’union de Zeus et d’Europe, la
légende ne le dit pas, mais ils eurent trois enfants avant de la
marier au roi de Crète Astérion qui adopta les enfants de Zeus.
222
Nous pourrions être surpris de voir que Zeus se transforme en
taureau ! Il se transformera bien en serpent ! Il représente la
force créatrice et on le trouve souvent associé aux Grandes
Mères qui gouvernaient le monde avant que les dieux mâles ne
leur prennent le pouvoir.
Un minimum de chronologie montre que l’enlèvement
d’Europe conduit à la création de Cadmé puis de Thèbes.
Avec Io, Épaphos vient au monde. Sa légende nous
transporte en Égypte où il épousa la fille du dieu-fleuve Nil
dont il eut une fille appelée Libye.
Avec Laodamie ce sera Sarpédon. Ici il ne faut pas
confondre avec le frère de Minos. Ce Sarpédon devait
combattre auprès des Troyens et se couvrir de gloire dans
l’attaque du camp des Achéens. Il fut tué par Patrocle.
Avec Léda, il met au monde Hélène et les Dioscures,
autrement dit Castor et Pollux. Hélène est l’appât divin qui
conduit à la guerre de Troie voulue par Zeus. Quant à Castor et
Pollux, nous les retrouvons dans l’expédition des Argonautes,
comme dans la chasse au sanglier de Calydon ce qui montre
qu’ils sont en voie d’initiation. Ce qui peut être retenu ici est la
transformation de Zeus en cygne pour pouvoir poursuive Léda
transformée en oie. Elle devait accoucher de deux œufs dans
lesquels se trouvaient à la fois les enfants de Tyndare, son
époux et ceux de Zeus. Pollux et Hélène seraient les enfants de
Zeus ; Castor et Clytemnestre les enfants de Tyndare.
Avec Maia, Zeus met au monde Hermès. Maia était une
nymphe du mont Cylène en Arcadie. C’est Hermès qui nous la
fait connaître. Hermès sera le messager de Zeus, mais aussi le
guide des âmes qui descendent en Enfer. Grand voyageur
véloce, il est le dieu des carrefours, des choix de vie et n’est pas
uniquement le roi des menteurs ou des voleurs comme certaines
légendes s’efforcent de nous le laisser croire.
Avec Niobé, il donne la vie à Argos et Pélasgos. Une
légende arcadienne dit que Pélasgos fut le premier homme sur
223
ce territoire, qu’il aurait régné le premier sur ce pays où il aurait
inventé l’usage des maisons et distingué les plantes utiles des
plantes nuisibles. Il aurait eu Lycaon pour enfant. Argos passe
quant à lui pour avoir inventé le labourage des sols.
Avec Ploutô, vient au monde Tantale. Ce dernier
donnera naissance à son tour à Pélops et Niobé. Tantale s’est
rendu célèbre en voulant faire manger son fils Pélops aux dieux
afin de voir s’ils étaient clairvoyants. Il volait aussi les dieux en
donnant aux hommes nectar et ambroisie. Il révélait des vérités
divines à l’époque où régnait encore la confusion entre les
dieux et les hommes. Finalement, il avait été condamné à une
faim et une soif éternelles. Plongé dans l’eau il ne pouvait pas
boire et les fruits qui pendaient au-dessus de sa tête
s’éloignaient lorsqu’il voulait les saisir.
Avec Semelé, il fait naître Dionysos. Fils de
Perséphone qui donna son cœur et de Sémélé qui lui donna un
corps, il devint un dieu redoutable par les démences qu’il
imposait à ceux qui s’opposaient à son culte.
Enfin, avec Taygète il fait naître Lacédaémon. Il est à
l’origine de la ville de Sparte par son mariage avec Sparta, la
fille du roi Eurotas et son nom fut donné aux Lacédémoniens.
Ce survol des enfants de Zeus avec des mortelles
permet de comprendre comment les légendes ont pu naître dans
l’esprit des aèdes. Cela confirme l’idée que Zeus, étant à
l’origine de tout ce qui était nécessaire pour imposer son ordre
chez les mortels, il faisait des enfants pour régler autant de
problèmes matériels qu’il en rencontrait.
Nous pouvons donc penser que Zeus était considéré par
les aèdes comme l’instigateur de tous les changements qu’ils
observaient. Ils ont quelquefois envisagé des moments de
séduction ou de plaisir dans ces rencontres qui n’ont
d’amoureuse que le fait de procréer des lois ou des principes.
Ces procréations ne sont que des symboles qui démontrent la
volonté des poètes d’attribuer aux dieux tout ce qui existait dans
le monde et pouvait être observé.
224
ÉPILOGUE
Les dieux font l’amour comme les hommes ! Nous ne
pouvions trouver, à travers leurs aventures amoureuses, plus
que ce que nous ne connaissions déjà, ne serait-ce que pour
l’avoir vécu intensément et sous de multiples aspects. Le fait est
que les aèdes étant des hommes et faisant le plus souvent
référence à leurs observations autant qu’à leur imagination, ils
ne pouvaient que rassembler toutes les formes d’amour qui sont
nées certainement en même temps que la vie. Il est probable
que les hommes ont apporté des variantes à ce qui pouvait
passer pour un instinct, encore que les amours ne soient pas
totalement exemptes de fantaisies dans la vie animale.
Établir un inventaire de toutes les techniques
amoureuses ou de toutes les conditions dans lesquelles une
relation amoureuse, avec ou sans bonne entente, un amour a pu
se vivre, dans l’Antiquité, ne nous apporterait pas grand-chose
de plus. Peut-être même cela nous ferait-il perdre tout le plaisir
que l’on peut avoir à découvrir des moments inoubliables, aussi
bien pour les dieux que pour les mortels qui en prennent
connaissance à travers des légendes.
Les variantes proposées ne sont pas de simples détours
poétiques, de surprenantes preuves d’imagination. Les aèdes
étaient des enseignants d’une autre époque. Ils voulaient
apprendre à leurs semblables comment ils pouvaient construire
l’avenir. Il est clair qu’à côté d’un amour sensuel et destiné à
procréer, à entretenir l’espèce, existaient d’autres formes
d’amour de plus en plus subtiles et pouvant aller jusqu’à un
amour tel qu’il pouvait être souhaité envers les dieux de
225
seconde génération. Aimer une épouse légitime, une concubine,
un beau jeune homme, une réalité naturelle qui soudainement
dépasse l’entendement, tout cela était connu des aèdes antiques.
Les aèdes voulaient que les hommes développent l’art
de penser, mais ils savaient qu’un accouplement instinctif et
désiré profondément restait indispensable. Les amours qu’ils
nous présentent sont une sorte de succession de formes qui vont
du plus instinctif au plus spirituel, pour ne pas dire divin. Platon
ne fera que reprendre cette progression que nous respectons
toujours.
Combien de fois avons-nous constaté que tout se joue
entre les deux frères : Zeus et Poséidon ?
Les héros sont souvent fils de l’un ou de l’autre et en
oubliant la genèse des dieux, l’opposition proposée par les
aèdes, nous négligeons qu’ils sont deux approches
fondamentales et différentes de la vie, opposées pour les tenants
de l’idée, mais aussi deux conceptions de l’éternel retour,
autrement dit du retour vers l’origine de la vie au moment de la
mort. L’amour est souvent associé au voyage initiatique que les
mortels peuvent entreprendre et l’ensemble de la mythologie
nous encourage à dépasser les simples unions fondées sur la
beauté ou le plaisir, la reproduction de l’espèce, pour donner à
l’acte l’importance qu’il peut avoir lorsqu’il dépend des dieux.
Non seulement il faudrait mettre un terme à l’acte mortel, mais
il faudrait aussi en détruire les effets. Héraclès tue ses enfants
pour qu’ils ne soient plus des chaînes pour lui, et il faut
dépasser ce meurtre en devenant le servant d’un intermédiaire
divin ou un esclave. L’existence devient un ensemble d’actes
symboliques qui représentent des étapes vers l’abandon définitif
de tout ce qu’il y avait de matériel en l’homme.
L’amour étant essentiellement matériel, pour un mortel,
fruit du désir que Zeus personnifie en créant Pandore, nous
comprenons mieux qu’il puisse tourmenter Héraclès jusqu’à la
fin de sa vie. On ne peut aimer la Jeunesse éternelle et une
femme, même la plus belle et la moins cruelle de toutes.
Hésiode nous l’enseigne à sa façon, les philosophes reprendront
ses conseils éclairés, mais faut-il avoir peur de l’amour ?
226
Sommes-nous tous des prétendants à l’Olympe et devons-nous
choisir pour obtenir une victoire décidée par les dieux ?
L’amour serait-il un acte qui ferme les portes du Ciel ?
Ne faudrait-il pas considérer davantage un choix qui ne
mettrait pas systématiquement l’idée au sommet d’une
montagne, qu’elle soit l’Olympe ou le Caucase, à moins qu’elle
ne soit une échelle ou une colonne ? C’est parce que nous
opposons deux formes d’amour, l’amour pur et l’amour
vulgaire, sans voir qu’il s’agit d’une construction dont les
fondements sont arbitraires, que nous ne pouvons pas échapper
à une analyse qui n’est finalement que le fruit de notre
méditation, au sens réflexif du terme. En écartant
volontairement tout ce qui est matériel et en le considérant
comme monstrueux, au sens mythologique, nous ne pouvons
que cheminer vers un idéal diamétralement opposé que les
religions s’empressent de nous offrir. En situant Dieu au
somment d’une pyramide, au sommet d’une trajectoire, tout
retour en arrière, vers l’origine de la vie, reste compromis,
déconseillé.
L’homme n’a-t-il pas lui-même inventé les dieux pour
expliquer le monde ? Pour son plus grand malheur, il s’est
acharné à découvrir l’insaisissable, l’inobservable, l’irréel et
c’est peut-être pourquoi il ne sait pas faire l’amour simplement,
pour partager un instant de bonheur en dehors de tout projet.
En faisant de l’amour un plaisir qu’il faut cacher, nous
n’avons fait que choisir son dénigrement, son caractère animal
au profit d’une aspiration à un amour divin. Nous avons
seulement oublié que nous ne pourrons jamais transformer la
matière que nous sommes au point d’en effacer entièrement la
présence. En opposant l’amour et la guerre, nous avons oublié
l’enseignement des aèdes antiques et négligé le fait que la
guerre et l’amour ne sont pas opposables, mais bien
complémentaires. L’amour instinctif est un combat qui permet
de posséder l’autre partie de notre propre entité et nous ne
devons pas oublier que c’est sa séparation en deux sexes
opposables ou complémentaires qui est à l’origine de tous les
efforts que nous faisons, consciemment ou inconsciemment,
227
pour ne pas mourir. Nous savons aujourd’hui que l’immortalité
est une image, un symbole, mais nous continuons à refuser une
fin de vie qui passe pour un anéantissement de tout ce que nous
avons pu connaître. L’amour est l’obstacle que nous opposons à
la mort !
Or, nous avons compliqué notre vision de la mort et
nous y avons ajouté l’espoir d’un autre monde qui serait, qu’il
appartienne à des divinités olympiennes ou à un Dieu unique,
chrétien ou non chrétien, un lieu de survie. En cela nous
n’avons guère progressé depuis l’Antiquité ! Le fait est que rien
n’a changé et que la raison, qu’elle soit fille de Zeus ou fille de
nos cogitations nouvelles, ne peut cacher la nature même de
l’homme qui, avant d’être pur esprit, est de la matière animée
par une force que nous cherchons toujours à mieux
appréhender.
Je crois que si nous acceptions de faire l’amour le plus
naturellement du monde, sans rechercher un amour absolu ou
totalement virtuel, nous découvririons cette force qui est en
nous, qui nous fait vivre, qui nous conduit vers la mort sans que
cela devienne une catastrophe. Il m’arrive de dire que les
cellules s’aiment et finissent parfois par divorcer, mais l’énergie
qu’elles contiennent demeure et c’est elle qui nous rend
immortels.
Après avoir adoré le phallus en tant que force de
germination, de vie, de progrès, nous avons adoré l’esprit,
comme si l’esprit pouvait exister distinctement. Nous avons
commis la même erreur que Gaia qui s’est donné un partenaire
doté d’un phallus pour se démultiplier. Nous, nous nous
sommes donné un esprit comme partenaire et il a pris le
commandement de la vie comme Ouranos puis Cronos et
finalement Zeus, secondé par Athéna.
Les religions ont essayé d’apporter une solution
intermédiaire, mais sans véritable succès puisqu’elles se font la
guerre elles-mêmes.
Depuis que la vie existe sur notre Terre, l’amour et la
guerre ont cohabité, l’amour pour survivre et prospérer, la
guerre pour progresser, autrement dit accroître un pouvoir sur
un territoire. Ces deux forces s’équilibrent et cela nous permet
de mieux comprendre les amours d’Aphrodite et d’Arès. Notre
228
intelligence, qui n’est qu’un produit de notre matière, ne
viendra jamais à bout de leur association et il faudrait les
regarder autrement pour mieux vivre, si tel est notre réel désir !
La force qui nous pousse vers le toujours plus, ou
mieux, est une force qui nous domine et qui résulte de notre
souci de vivre davantage, d’échapper à la mort. Pour ne pas
mourir, nous n’avons envisagé que la guerre !
L’amour ne serait-il pas capable de nous faire connaître
la mort autrement, de ne plus nous la montrer comme un
adversaire redoutable ? Si en aimant la mort, pour ce qu’elle est
réellement, c’est-à-dire un retour à l’origine de la vie, nous
cessions de nous battre inutilement peut-être pourrions-nous
enfin connaître la meilleure façon d’aimer ?
Alors nous redonnerions à la Nuit sa vraie valeur !
Serions-nous pressés de nous endormir pour retrouver le seul
monde qui peut être meilleur puisqu’il n’a pas encore existé ?
229
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236
Table
PROLOGUE ...................................................................... 5
APHRODITE ................................................................... 30
APOLLON ....................................................................... 46
ARÈS ............................................................................... 54
ARIANE .......................................................................... 58
ARTÉMIS ........................................................................ 60
ATHÉNA ......................................................................... 63
ATLAS ............................................................................. 66
BELLÉROPHON ............................................................. 68
CADMOS ........................................................................ 70
CALYPSO ....................................................................... 73
CASSANDRE .................................................................. 76
CÉPHALE........................................................................ 79
CIRCÉ .............................................................................. 81
CRONOS ......................................................................... 84
CYRÈNE.......................................................................... 88
DANAÏDES ..................................................................... 90
DÉMÉTER ....................................................................... 93
DEUCALION .................................................................. 97
DIONYSOS ................................................................... 100
ÉOS ................................................................................ 105
GAIA.............................................................................. 106
HARMONIE .................................................................. 111
HÉLÈNE ........................................................................ 114
HÉLIOS ......................................................................... 119
HÉPHAÏSTOS ............................................................... 122
HÉRA ............................................................................. 125
HÉRACLÈS ................................................................... 130
HERMAPHRODITE ..................................................... 135
HERMÈS ....................................................................... 139
HYPSIPYLE .................................................................. 142
237
IO ................................................................................... 145
JASON ........................................................................... 148
LÉTO ............................................................................. 150
MÉDÉE .......................................................................... 152
MÉDUSE ....................................................................... 155
MÉTIS............................................................................ 157
MINOS ........................................................................... 160
NÉMÉSIS ...................................................................... 163
NIOBÉ ........................................................................... 165
OCÉAN .......................................................................... 167
ORPHÉE ........................................................................ 169
OURANOS .................................................................... 172
PASIPHAÉ .................................................................... 175
PÉLÉE............................................................................ 179
PÉLOPS ......................................................................... 183
PERSÉE ......................................................................... 187
PERSÉPHONE .............................................................. 190
POSÉIDON .................................................................... 194
PRIAPE .......................................................................... 198
SÉMÉLÉ ........................................................................ 202
TÉTHYS ........................................................................ 204
THÉMIS ......................................................................... 205
THÉSÉE ......................................................................... 208
THÉTIS .......................................................................... 211
ULYSSE ........................................................................ 213
ZEUS.............................................................................. 218
ÉPILOGUE .................................................................... 225
BIBLIOGRAPHIE ......................................................... 231
238
L’HARMATTAN ITALIA
Via Degli Artisti 15; 10124 Torino
[Link]@[Link]
L’HARMATTAN HONGRIE
Könyvesbolt ; Kossuth L. u. 14-16
1053 Budapest
L’HARMATTAN KINSHASA L’HARMATTAN CONGO
185, avenue Nyangwe 67, av. E. P. Lumumba
Commune de Lingwala Bât. – Congo Pharmacie (Bib. Nat.)
Kinshasa, R.D. Congo BP2874 Brazzaville
(00243) 998697603 ou (00243) 999229662 [Link]@[Link]
L’HARMATTAN GUINÉE L’HARMATTAN MALI
Almamya Rue KA 028, en face Rue 73, Porte 536, Niamakoro,
du restaurant Le Cèdre Cité Unicef, Bamako
OKB agency BP 3470 Conakry Tél. 00 (223) 20205724 / +(223) 76378082
(00224) 657 20 85 08 / 664 28 91 96 poudiougopaul@[Link]
harmattanguinee@[Link] [Link]@[Link]
L’HARMATTAN CAMEROUN
TSINGA/FECAFOOT
BP 11486 Yaoundé
699198028/675441949
harmattancam@[Link]
L’HARMATTAN CÔTE D’IVOIRE
Résidence Karl / cité des arts
Abidjan-Cocody 03 BP 1588 Abidjan 03
(00225) 05 77 87 31
etien_nda@[Link]
L’HARMATTAN BURKINA
Penou Achille Some
Ouagadougou
(+226) 70 26 88 27
L’HARMATTAN
L’H ARMATTAN SÉNÉGAL
SÉNÉGAL
10 VDN en face Mermoz, après le pont de Fann
« Villa Rose », rue de Diourbel X G, Point E
BP 45034 Dakar Fann
33BP825
45034
98 58Dakar
/ 33 FANN
860 9858
(00221) 33 825 98 58
senharmattan@[Link] / 77 242 25 08
/ senlibraire@[Link]
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N° d’Imprimeur : 145984 - Février 2018 - Imprimé en France