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Ce document présente une série d'articles et d'analyses autour de la psychanalyse, explorant des concepts tels que l'apparole, le Witz de Freud, et la relation entre langage et jouissance. Il met en lumière les réflexions de divers auteurs sur l'interprétation analytique, les rêves, et la logique formelle, tout en soulignant l'importance de la communauté analytique. Le texte souligne également l'évolution de la pensée lacanienne et son impact sur la pratique psychanalytique.

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Ce document présente une série d'articles et d'analyses autour de la psychanalyse, explorant des concepts tels que l'apparole, le Witz de Freud, et la relation entre langage et jouissance. Il met en lumière les réflexions de divers auteurs sur l'interprétation analytique, les rêves, et la logique formelle, tout en soulignant l'importance de la communauté analytique. Le texte souligne également l'évolution de la pensée lacanienne et son impact sur la pratique psychanalytique.

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L'Apparole , et autres blablas

Éditorial .................................................................................................................................................................. 3
Le Witz de la fin Catherine Bonningue ........................................................................................................... 3
L’apparole............................................................................................................................................................... 5
Le monologue de l’apparole Jacques-Alain Miller .......................................................................................... 5
Des dires… ........................................................................................................................................................... 13
Les dits de Freud dans les «cinq psychanalyses», selon Jacques Lacan Éric Laurent................................... 13
Discrétion de l’analyste dans l’ère post-interprétative Pierre-Gilles Guéguen .............................................. 21
Ridicules paroles refoulées Jorge Forbes ....................................................................................................... 28
Un homme sans gêne Philippe Lacadée ......................................................................................................... 31
… des rêves… ...................................................................................................................................................... 35
Le rêve : une interprétation du sujet Guy Briole ............................................................................................. 35
Entre rêve et réveil, La tuché dans le rêve «Père ne vois-tu pas Kosuke Tsuiki ............................................ 38
L’homme qui toussait dans l’escalier Jean-Pierre Klotz................................................................................ 42
«Ne touche pas à la femme» Dominique Miller ............................................................................................. 46
… et des blablas.................................................................................................................................................... 51
L’aventure théâtrale Brigitte Jaques............................................................................................................... 51
Jalousies féminines Genevieve Morel............................................................................................................. 56
Sublime vanité ou l’énigme du dandysme Henri Rey-Flaud.......................................................................... 61
Logique formelle .................................................................................................................................................. 68
Lewis Caroll logicien Sophie Marret ............................................................................................................. 68
L’interprétation en mathématiques Hourya Sinaceur..................................................................................... 75
Psychanalyse & médecine .................................................................................................................................... 81
Au regard de ma génération… Roger Wartel................................................................................................. 81
Une érudition vaste et raisonnée Pierre-Gilles Guéguen............................................................................... 81
Héritiers de la téchnè antique Franz Kaltenbeck........................................................................................... 82
Cliniques…........................................................................................................................................................... 83
Un sujet protestant Marie-José Asnoun.......................................................................................................... 83
… et passe ............................................................................................................................................................ 86
Le chemin vers le réel Bernardino Horne...................................................................................................... 86

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Éditorial
Le Witz de la fin sur le père justement : père-Suasif ; père-Manant,
Catherine Bonningue père-Sévérant, père – Séducteur, père-Clus, père-
Sonnage, père-Pertuel, père-Vertisseur, père-Oquet,
Après cette course de fond qui a mobilisé les écoles etc. Il a en fait mis à la mode le langage à double-
de par le monde, les groupes du Champ freudien, qui sens, contre le bon sens. C’est ainsi qu’il truffa un
a mis à la tâche, un par un, tous ceux qui se sentent texte de mots équivoques, en faisant un texte à
concernés par le discours analytique, ce volume double lecture : l’un de sens commun, l’autre
vient d’un pied léger scander un dur labeur. Il s’agit, ménageant des pauses pour l’imagination. Cela
comme s’en est fait l’écho notre numéro précédent, donne, par exemple : «Nous mangeons des chevaux
de mettre à l’épreuve, après avoir tenté de rendre tout crus sur leur parole ›). Imaginez ! tout est à
raison de ce qui la ferait ex-sister, une communauté, l’avenant. C’est par ce seul exercice qu’il resta dans
celle des analystes. Ultime interprétation, de celles nos mémoires. Le bon mot exprime un sentiment,
dont notre prédécesseur à cette fonction a rendu vivement et finement ; il doit naître sur le champ,
compte en en sonnant le glas (cf. le numéro 32). Une être ingénieux, plaisant. Il voulut offrir à l’esprit
interprétation est morte, celle que nous avions deux sens également vrais, dont le premier saute aux
déduite de l’enseignement du premier Lacan. Que yeux, n’a rien que d’innocent, tandis que l’autre est
vive l’interprétation fondée sur le dernier Lacan ! le plus caché et renferme souvent une malice
Que l’on ne voie ici nulle idée de progrès. Nulle ingénieuse. Les bons mots sont des fleurs qui
inertie non plus. Mais un discours toujours viennent sans être cultivées, tout d’un coup naissent
renouvelé sur les fondements mêmes de la et font leur effet comme un éclair, des saillies qui
psychanalyse. Le Witz de Freud (1905) fut la source surprennent autant ceux qui les disent que ceux qui
à laquelle Jacques-Alain Miller nous invitait cette les écoutent. Ce Prince des calembours a su
année à puiser de quoi réveiller notre ardeur à la approcher, autant que faire se peut dans la société
psychanalyse. Il poursuit sur la voie du Lacan pas- préfreudienne, le Witz et sa relation à l’inconscient.
tout-signifiant, et réinjecte la pulsion au cœur même
Que le lecteur daigne maintenant prendre
de cette diabolique machine signifiante qu’est
connaissance du menu de ce volume et en apprécier
l’interprétation.
les saveurs gourmandes. Toujours un «choix» – au
Si une analyse se finit sur un Witz, qui permet de
sens où l’on dit «morceau de choix» – de textes.
passer du tragique au comique, cette interprétation
L’apparole est un terme de Jacques Lacan forgé à
ultime apportera ses effets tout au long de ce que
partir de parole et d’appareil. On relira L’envers de
nous appelons la carrière de l’analyste. Comment
la psychanalyse (1969-70). «Ce savoir est moyen de
transmettre cette interprétation ? Dans la procédure
jouissance. […] quand il travaille, ce qu’il produit,
de la passe, où l’interprétation trouve sa véritable
destinée, dans son adresse à la dritte personne que c’est de l’entropie. Cette entropie, ce point de perte,
c’est le seul point […] régulier par où nous ayons
constitue la communauté analytique. Elle y révèle sa
accès à ce qu’il en est de la jouissance. En ceci se
structure chauve-souris, d’«extimité». C’est sous sa
traduit, se boucle, et se motive, ce qu’il en est de
face d’énonciation qu’elle continuera d’habiter
l’analyste dans son «désir» et le réveiller, comme le l’incidence du signifiant dans la destinée de l’être
parlant. /Cela a peu à faire avec sa parole. Cela a à
ferait un cauchemar. L’oubli n’est pas de mise en la
matière. Interprétation qui puise sa force dans la faire avec la structure, laquelle s’appareille. L’être
pulsion. Interprétation toujours «tendancieuse» humain, qu’on appelle ainsi sans doute parce qu’il
donc, comme le Witz dont la mécanique fut n’est que l’humus du langage, n’a qu’à s’apparoler à
analysée, décortiquée, par Freud. cet appareil-là.»
Musardons un instant dans notre fin de XVIIIe et Ce terme de l’apparole vient renouveler le concept
de la parole, concept lacanien de «Fonction et champ
rendons hommage au marquis de Bièvre (1747-
de la parole et du langage», et est emprunté à une
1789), que Freud n’a pas été sans citer, et auquel
leçon de «La fuite du sens» (1995-96) de Jacques-
nous avons encore accès grâce au recueil Biévriana.
Alain Miller. Cheville ouvrière de l’année entière,
On le surnomma «le père des calembours», car il
elle ouvre ce volume : La parole… 1 suppose
donna à ce terme ses titres de noblesse. Il se fit
connaître par sa Lettre à la Comtesse-tation, dans toujours question et réponse. Elle est toujours une
laquelle on relève une mise en série de jeux de mots relation, un dialogue. L’apparole est un monologue.

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Avec ce nouveau concept, l’ensemble de la référence


à la communication s’effondre, ou au moins, au
niveau où il s’agit de l’apparole, il n’y a pas de
dialogue, pas de communication, il y a autisme. Il
n’y a pas l’Autre avec un grand A.
«Les dires» : une relecture «prudente» et minutieuse
des Cinq psychanalyses de Freud ; I «analyste
discret» est convié pour soutenir et fonder en raison
la thèse de «l’inconscient interprète» mise à l’heure
de celle de «l’interprétation à l’envers» ; des cas
cliniques rigoureusement présentés, l’un d’un sujet
dans son rapport au discours universitaire, l’autre
aux dits de la science.
Les rêves donnent des leçons : ils interprètent le
sujet ; la tuché avec le réel dans un rêve freudien
réétudié nous réveille ; Ella Sharpe, dans un article
classique, est revisitée.
Le «blabla» ou ce qui est communication dans la
parole, sur une triple scène de théâtre-féminité-
dandysme, déclinée sur le mode aventure-jalousie-
vanité.
Deux travaux de logique formelle : la logique selon
Lewis Caroll ; l’interprétation en mathématiques.
L’analyste est mis à la question de ce qui fonde son
action. Médecin, psychiatre, philosophe,
psychologue, ou autres, que vous reste-t-il de ce
vous fûtes avant que le désir d’être analyste ne vous
advienne ?
Clinique : le maître psychotique répond à l’appel de
ce qu’enseigne la pratique dans toute sa rigueur
logique.
L’expérience de la passe vient, non tant ponctuer
que faire coupure : le réel est au rendez-vous de la
fin de l’analyse et la dernière interprétation grosse
de ses effets d’après-coup.
Le «Cabinet» : les «Lettres et les Arts» et ses
classiques «épinglages».

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L’apparole
Le monologue de l’apparole dernière partie touche à des coordonnées
Jacques-Alain Miller fondamentales. Ce nouveau tour impose une
nouvelle discipline, à laquelle il faut se rompre, en
Un petit plan du labyrinthe. particulier si l’on essaie de déterminer le nouveau
La volonté-de-dire. régime de l’interprétation analytique qu’il
La jouissance parle. conditionne.
Le langage, appareil de la jouissance. Je pourrais ajouter ici l’interprétation, avec un point
L’interprétation introduit l’impossible. d’interrogation.
Qu’est-ce que ça devient lorsqu’on touche à ces
L’interprétation coordonnées fondamentales de départ ? Il faut suivre
la parole l’apparole Lacan, qui, dans la direction où il s’est avancé, a été
le langage lalangue le seul.
la lettre lituraterre Nous en sommes à essayer d’attraper quelque chose
de la visée qui était la sienne, qui ne va pas sans
Je vous ai équipé la dernière fois de cette petite table détours, contradictions, et rend assez difficile de
d’orientation, faite de six termes, appariés deux à tisser un fil d’Ariane dans ce labyrinthe. C’est un
deux, et répartis en deux séries de trois. C’est un petit plan du labyrinthe vu encore d’assez loin.
appareil, un petit assemblage.
Je peux vous dire d’où viennent ces six termes, pour I
autant que vous ne le sachiez pas. Je me le redis à
moi-même. Essayons de peser – comme j’ai commencé à le faire
La première série, verticale, est faite de trois termes la dernière fois – la gymnastique que nous impose de
empruntés à des titres de Lacan de la partie première passer d’un des termes de gauche à un des termes de
de son enseignement. Vous connaissez Fonction et droite.
champ de la parole et du langage en psychanalyse. Partons – pourquoi pas du terme – le langage.
Vous prélevez la parole, le langage. Vous Qu’est-ce que le langage en regard de ce qui se
connaissez aussi L’instance de la lettre. Les deux dessine comme lalangue ? – dont j’ai illustré les
premiers sont les termes clés, fondateurs, de possibilités la dernière fois par une référence à
l’enseignement de Lacan, se présentant comme un Michel Leiris.
retour à Freud et faisant travailler ces deux termes Disons, comme souvent, des choses simples. Le
sur l’œuvre de Freud et sur le concept de la pratique langage, tel que l’aborde Lacan au départ de son
analytique. enseignement, est une structure. Qu’est-ce à dire ?
Sous le chef de L’instance de la lettre, quelques Un ensemble solidaire d’éléments différentiels,
années plus tard, vous savez que Lacan a procédé à d’éléments diacritiques, relatifs les uns aux autres,
une réorientation qui a eu pour conséquence de telle sorte que toute variation de l’un se répercute
d’évacuer l’intersubjectivité de ses références et sur les autres et entraîne des variations
d’inscrire aux côtés des lois de la parole ces lois du concomitantes.
langage que seraient la métaphore et la métonymie. Cela fera un usage pour l’instant. Cela se tient, c’est
Nous tenons avec ces trois termes des coordonnées serré, rigoureux. Cela n’a évidemment pas comme
essentielles qui conditionnent l’enseignement de objet la plasticité de lalangue.
Lacan et beaucoup de ce que nous en avons retenu. Il faut dire plus. Telle que Lacan la propose au début
Au regard de ces trois termes, j’en ai écrit trois de son enseignement, la structure est par excellence
autres, plus douteux, des sortes de néologismes, qui la structure langagière. Lacan a commencé par
traficotent les mots du lexique. Ceux-là, je les ai formuler de l’inconscient qu’il était structuré comme
empruntés au dernier ou à l’avant-dernier Lacan, un langage. Ce qui veut dire trois choses, au moins.
celui qui réoriente son enseignement dans les années Premièrement, l’inconscient est structure. Il ne s’agit
soixante-dix et lui donne un tour sensiblement pas d’un flou continu, indiscernable, ni non plus
distinct, et à tout prendre surprenant si on le réfère à d’une réserve de choses hétéroclites, indépendantes
ses commencements. les unes des autres, mises ensemble dans une sorte
J’inscris ces repères pour indiquer que le nouveau de sac. On y discerne des éléments, et ces éléments
tour que Lacan a donné à son enseignement dans sa font système.

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Deuxièmement, l’inconscient est langage. Ces effet retenu dans la métonymie, effet positif,
éléments discernables sont ceux-là même du émergent, dans la métaphore.
langage. Dans ces coordonnées-là – que je rappelle
Troisièmement, l’inconscient est structuré comme brièvement, solidement, pour assurer nos prises,
un langage de Saussure. On y distingue le signifiant avant d’accéder à une zone plus incertaine –,
et le signifié. l’interprétation ne fait pas problème. Elle est affaire
Nous nous sommes formés, rompus, accoutumés à de signifiant. La question est de savoir quel
cet objet-langage, qui, lorsqu’on l’aborde comme signifiant doit être ajouté, apporté, injecté, par
structure, implique une suspension, et même une l’interlocuteur-analyste. Pour donner lieu à quel effet
forclusion méthodique du facteur temporel, du de sens, cela reste à déterminer. Mais la
facteur diachronique. La perspective prise sur problématique de l’interprétation joue entre cette
l’objet-langage est essentiellement synchronie, qui addition signifiante et la modalité spécifique d’effet
suppose, lorsque c’est référé à l’histoire, que l’on de sens qui est attendue, et qui est diversement
pratique une coupe, synchronique. On s’occupe d’un décrite dans l’enseignement de Lacan.
état de ce que Saussure appelait la langue. C’est là qu’il faut faire un petit peu attention.
Cette perspective est aussi essentiellement trans- Surtout lorsque c’est très simple, bien discerné, bien
individuelle – synchronique et trans-individuelle. placé, joliment disposé, structuré.
Cette définition du langage implique qu’il ait un Structurer suppose de discerner, de bien placer les
Autre, qu’il soit corrélatif d’un autre concept, le éléments les uns à côté des autres, dans les relations
concept de la parole qui, elle, est essentiellement qu’il faut. Là, on se demande si c’est suffisant,
diachronique et individuelle. convaincant, malgré tout l’appui que l’on peut
C’est saussurien, mais tandis que Lacan prend trouver dans l’enseignement de Lacan à ce propos,
essentiellement sa référence au langage à l’œuvre de de ne placer le sens qu’au bout de la chaîne, en
Saussure, il habille sa référence à la parole, et même position d’effet, comme on le trouve dans L’instance
il l’organise, l’ordonne comme parole de Hegel, de la lettre. Il y a ici des signifiants qui se combinent
foncièrement intersubjective, et donc toujours ou se substituent, et puis – je simplifie – un certain
dialogique, marquée par la structure de dialogue – et effet de sens, qui ou bien se trouve retenu ou bien se
cela même lorsqu’il superpose à son Hegel un trouve émergent.
certain usage qu’il fait de l’acte de parole selon f (S…S' )S → (-)s
Austin. ⎛ S' ⎞
f ⎜ ⎟ S → (+) s
Quant à la lettre – je l’ai évoqué rapidement la ⎝S⎠
dernière fois – qui désigne, au moins dans Est-ce suffisant ? Est-ce que cela rend compte de ce
L’instance de la lettre, le signifiant dans sa structure qu’implique ce ternaire de départ ?
localisée, elle introduit en regard de la fonction de la Eh bien, c’est trompeur de présenter les choses ainsi,
parole – qu’elle dévalorise de ce fait – la fonction de de ne présenter le sens que comme un effet, alors
l’écriture, qui est tout à fait au centre de cet écrit de que, de toute nécessité – nécessité que Lacan ne
L’instance de la lettre. méconnaît pas du tout –, le sens est aussi bien initial,
pas seulement terminal.
La structure dont il s’agit conditionne un phénomène
Il doit y avoir ici des personnes qui ont réfléchi sur
et un seul – peut-être est-ce beaucoup dire –, un
ce que Lacan appelle son graphe du désir. On ne
phénomène essentiel, initial, et par là même
peut pas manquer de s’apercevoir de ce qui s’avoue
déterminant pour ce qu’il peut aimanter. Ce
en clair dans la construction de ce graphe, qui
phénomène essentiel est le phénomène du sens que
ordonne les éléments déterminés par le premier
L’instance de la lettre de Lacan rejette en position
ternaire. Ce graphe est établi sur un schéma de
d’effet.
communication.
Ce ternaire – la parole, le langage, la lettre – a pour
conséquence majeure que le phénomène essentiel Si complexe, si raffiné, varié, qu’il soit, ce n’est
ainsi conditionné est rejeté en position d’effet. À cet qu’une variation sur la communication
égard, la structure, comme Lacan en utilise le terme, intersubjective, une variation sur la structure de
c’est essentiellement la relation des signifiants entre dialogue. Cette structure-là reste animée, à son point
eux, sous les deux espèces de la combinaison et de la de départ – parce qu’il y a un point de départ, et un
substitution, le sens apparaissant comme effet de seul, fondamental –, par ce que Lacan lui-même
cette combinaison, de cette substitution, comme appelle l’intention de signification. Cette
machinerie, cet appareil – comme Lacan l’appellera

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lui-même au moment où il s’en séparera – ne y a toujours, est cet Autre majuscule. C’est sur ce
fonctionne pas une seconde si fait défaut cette bâti-là, qui met en place le sujet et son vouloir-dire
intention initiale de signification. dans la parole, et l’Autre, son partenaire, que
peuvent se distinguer, par exemple, la demande et le
désir.

Mais la parole, quand on part de ces prémisses, est


toujours affaire de question et réponse.
L’interprétation de l’analyste apparaît toujours dans
Qu’est-ce que ça veut dire ? Cela veut dire que cette configuration comme une réponse. Cette
l’énergie de départ, nécessaire au fonctionnement, à réponse interprétative, Lacan peut bien dire que, par
l’animation de ce graphe, est fournie par un vouloir- excellence, c’est une question, c’est le célèbre Che
dire. Par quelque biais que l’on prenne ça, on ne vuoi ? Le Que veux-tu ? serait l’interprétation
peut pas se passer de ce vouloir-dire. Et la minimale, ce qu’une interprétation veut toujours
phénoménologie de l’expérience analytique, dire, même lorsqu’elle trouve d’autres énoncés.
élémentaire, vient à l’appui. On peut très bien dire la réponse est une question,
Ce n’est pas la peine d’entrer si l’on ne veut pas une question sur le désir. La formule Que veux-tu ?
dire. On croit vouloir dire, et quand on s’aperçoit, à est une des formules spécialement proposée dans ce
l’intérieur, qu’on ne veut pas dire, qu’on se graphe, qui donnerait le texte minimal de
manifeste comme ne pas vouloir dire, eh bien l’interprétation analytique en tant qu’elle porterait
l’analyste est là pour marquer que ce ne pas vouloir sur le désir.
dire est tout de même un vouloir-dire. Essayez de Il y a là une voie majeure, centrale, de la clinique qui
vous en persuader. se propose, et qui consiste à se demander à quoi la
Vouloir dire a une certaine matérialité – ce n’est pas parole du sujet réduit l’autre, son partenaire, ou
une fiction –, une certaine évidence même. Cette quelle figure de l’Autre le sujet a pour partenaire
évidence court dans l’enseignement de Lacan. Ce explicite, implicite, dans ce dialogue. Il y a vraiment
vouloir-dire se reporte sur le sujet, le sujet complet, une très large part de la considération analytique, de
le sujet barré, le sujet clivé, le sujet divisé. Le sujet l’étude qui peut se faire des cas cliniques, même
veut dire. Et le sujet, complexifié par Lacan, dans le cadre du contrôle, qui passe par ces
multiplié, annulé, reste volonté-de-dire. évaluations-là. Je ne suis pas là pour dire – Ça ne
J’insiste lourdement. Il faut insister lourdement pour marche pas, c’est de la frime. Je suis là pour
faire passer quelque chose dans la masse des marquer, au contraire, comment ça se tient,
commentaires, des signifiants, des signifiés, qui comment ça fait système.
recouvrent tout ça. Je n’ai pas là le pied léger. La parole, celle du premier ternaire, est toujours
J’arpente lourdement cette terre. Après, la marche prise dans une telle stratégie à l’Autre, toujours
commencera à être plus embarrassée, donc j’en déchiffrable comme une stratégie du sens.
profite pour étaler la question. Prenons des exemples. Réfléchissons à partir de là.
Sans doute, le sujet barré de Lacan n’est pas volonté Que peut-on dire de la parole hystérique ? La parole
de reconnaissance, comme il l’est tout à fait au hystérique est par excellence la parole analysante,
départ. Quand l’essentiel pour Lacan est le rapport dans la mesure où c’est la parole qui se fait énigme,
intersubjectif, le sujet est volonté de reconnaissance qui s’offre à l’Autre comme à interpréter, qui
par l’Autre, désir de reconnaissance. Ce que Lacan nécessite de l’analyste comme partenaire. C’est
questionne, et finalement réfute. Mais le sujet reste vraiment dans le désastre moderne et devant la
volonté de dire à l’Autre, avec un grand A – cela n’y fermeture de tous les
change rien –, ou volonté de dire pour l’Autre, vers Allons encore dans ce sens. C’est la parole toujours
l’Autre, et même à partir de l’Autre – et cela même insatisfaite du dit. Dans cette parole, le sujet éprouve
si cet Autre majuscule, tel que vient de le définir dans l’insatisfaction, dans la souffrance, voire dans
Lacan, n’est plus, lui, défini comme un sujet. Cela la culpabilité, l’impossibilité de dire le vrai sur le
n’empêche pas que le sujet, qui parle, soit volonté- vrai, de dire toute la vérité. Il l’éprouve selon des
de-dire en fonction de cet Autre. modalités diverses, qui peuvent aller depuis la
Le cœur de la fonction de la parole est donné par ce fatalité du mensonge jusqu’à l’agrément du jeu de
que j’appelle aujourd’hui la volonté-de-dire. La rôle. D’ailleurs, ce n’est pas incompatible du tout,
parole emporte toujours une stratégie qui enveloppe d’un côté de s’esbaudir du jeu de rôle, et puis tantôt
l’Autre, pour autant que le partenaire du sujet, qu’il de s’effondrer sous la fatalité du mensonge que cela

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emporte. Cette parole-là est bien celle qui donne sa alluvions qui s’accumulent des malentendus, des
place à l’interprète, et qui stimule cet interprète, qui créations langagières, de chacun.
le cause. Lacan prenait bien soin de marquer que les locutions
Que pourrait-on dire de la parole obsessionnelle en que nous employons ont une origine précise, qu’on
comparaison de celle-là, à partir de ces n’arrive pas toujours à déterminer. Lorsqu’on lit le
coordonnées ? C’est plutôt une parole qui assèche Dictionnaire des Précieuses, on s’aperçoit qu’un
l’interprétation, qui fait taire l’interprète, et qui vise certain nombre de leurs inventions les plus
une certaine annulation de cette division subjective, mirobolantes sont devenues pour nous partie de nos
donc une adéquation du vouloir-dire au dit. On moyens d’expression communs. La marquise Untel a
pourrait dire, en forçant le trait, en caricaturant, que dit un jour –
c’est une parole dont le message silencieux est Le mot me manque, On a trouvé ça charmant,
toujours – Il n’y a rien à ajouter. En tout cas, l’Autre merveilleux – Ça c’est vraiment elle ! On l’a répété,
n’a rien à ajouter. La parole obsessionnelle est tout et aujourd’hui c’est notre façon de dire. Cet exemple
de même un certain bâillon mis sur l’interprétation. que prend Lacan a sa valeur, discrètement, de
Qu’est-ce qu’on dirait de la parole psychotique ? – chambouler un petit peu l’objet-langage dans sa
pour continuer la galerie des grandes catégories. Là, synchronie. C’est après tout beaucoup plus drôle de
c’est la parole qui prend elle-même en charge prendre la langue avec la contribution de la marquise
l’interprétation, au moins sur le versant paranoïaque, Untel et du charretier de la place Maubert. Elle
et qui se pose comme maîtresse du sens, jusqu’à comporte une dimension diachronique, et une
pouvoir, dans la schizophrénie, en dénoncer le dimension, entre guillemets, «individuelle». Ce
semblant social dans ses derniers retranchements. concept que forge Lacan ré-inclut ainsi l’invention
Quant à la parole perverse – on lui fera peut-être une de chacun comme apport à la communauté qui
place à part plus tard –, disons qu’elle se moque du habite une lalangue.
sens. Lorsqu’elle se déploie, pure, elle ne laisse pas Le phénomène essentiel de ce que Lacan a appelé
beaucoup d’exercice à l’interprétation analytique. lalangue, ce n’est pas le sens – il faut se faire à cette
Je fais ces petites vignettes rapides pour rappeler le idée –, c’est la jouissance. Dans ce déplacement,
terrain que l’on peut couvrir dans l’expérience cette substitution, c’est tout un panorama qui
analytique, l’étendue du compte rendu que l’on peut change, ce n’est pas une petite modification que l’on
en faire, en considérant la structure-langage et son fait, que l’on glisse ici, et puis tout le reste ne bouge
phénomène essentiel, le sens, même quand ce sens pas. Quand on touche à ça, c’est tout l’édifice qui
est baptisé désir. L’essentiel de notre clinique s’écroule, en tout cas, qui vacille.
analytique se déplace dans ces coordonnées, avec De là, on aperçoit mieux de quoi il s’agissait dans
bien sûr des variations, des oppositions internes. cette machine du graphe du désir. C’était – nous
C’est là ce qui se déplace quand on va du langage à l’avons assuré par d’autres voies l’année dernière –
lalangue. une tentative de Lacan pour structurer la pulsion sur
le modèle de la communication intersubjective.
II C’était une tentative prodigieuse, qui consistait à
faire de la pulsion un mode de message, une
Lalangue, que j’ai commencé à illustrer, à évoquer, demande sans sujet. C’est un message paradoxal,
la dernière fois, ne paraît pas être une structure. Si la mais qui fait tout de même de la pulsion un mode de
structure est ce que j’ai dit au départ, je n’arrive pas message. La demande est un mode du message,
à dire – Lalangue c’est une structure. D’ailleurs, le évidemment, avec un sujet absent ou éclipsé, ou qui
mot que forge Lacan, en joignant l’article au n’est plus présent que par sa barre ou par son
substantif, est bien fait pour marquer que, là, les manque, mais une demande. En plus, cette pulsion
éléments que nous croyons discernables du langage est dotée d’un vocabulaire propre à elle dans ce
ne le sont pas tant que ça. Et Leiris nous en déverse graphe, que Lacan écrit en parallèle au trésor de
des exemples à la pelle. En tout cas, c’est très lalangue. D’un côté le trésor de lalangue, de l’autre
équivoque. Ce n’est pas sans rapport avec la le trésor de la pulsion. C’est vraiment marquer que
structure, mais de là à dire lalangue est une la pulsion est dotée d’un vocabulaire propre à elle. Il
structure, on recule. En particulier parce que y a tout de même un message qui se dirige de l’autre
lalangue n’est pas un objet découpé dans la côté et qui se formule en termes de pulsion, et puis
synchronie. Elle comporte une dimension qui est ici un effet de sens, extrêmement particulier, mais un
irréductiblement diachronique, puisqu’elle est effet de sens, spécial, paradoxal, limite.
essentiellement alluvionnaire. Elle est faite des

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On s’aperçoit donc, du point que je vous invite à vous recommande. Le blablabla – expression tout de
occuper, que Lacan est parti de la communication, et même d’usage courant – est glosé comme bavardage
qu’il a structuré, modelé, la pulsion sur la parole. Il creux et sans intérêt. Pour ce qui est de son origine,
le commente longuement en définitive, parole et visiblement on n’en sait trop rien, on le dériverait de
pulsion. blaguer – une blague, ce n’est pas du tout un
bavardage sans intérêt, c’est ce qui est intéressant
dans la communication – ou de to blab, en anglais,
qui veut dire jaser. On en trouverait l’usage chez
Céline. Comme on ne réédite pas tout Céline, étant
donné la signification de son blablabla qui n’est pas
Faire ça, c’était sans doute faire sa place à la pulsion toujours du meilleur genre… Je n’ai pas le volume
comme vouloir-jouir, mais toujours sous la en question, 1937. En tout cas, pour moi, le
domination du vouloir-dire. C’est fait avec une blablabla, c’est répandu par Le canard enchaîné. Je
subtilité extrême, et pas sans fondement. crois que ce périodique avait, il y a quelques années,
Là, je déshabille la princesse, et on voit que cela revendiqué la paternité de cette expression. Il
tient sur un principe simple, élémentaire. La faudrait faire une recherche savante sur le blablabla,
princesse, c’est le graphe. On retire tout ça, et il reste son étymologie. Si quelqu’un ou la détient ou
l’organisation même, le squelette de la princesse. Et voudrait la faire, ce serait très bien venu. On dit
si on tire un peu trop, d’ailleurs, comme dans aussi – c’est signalé par le Dictionnaire de l’Argot –
l’histoire d’Alphonse Allais… le blabla. Lacan employait d’ailleurs volontiers
On saisit là ce dont il s’agit quand l’apparole vient à l’expression blabla – seulement deux fois. C’est plus
la place du concept de la parole. L’apparole, ce n’est raffiné. Avec blablabla, il y a plus de blablabla sans
pas quelque chose que Lacan a dit souvent, une fois, doute, mais on a l’impression que celui qui parle se
deux fois à tout casser. Peu importe. Il est nécessaire laisse entraîner lui-même par ce dont il est question
de réélaborer le concept de la parole quand on vient et qu’il blablaté, justement. Tandis que blabla, c’est
aux extrémités que je viens de décrire. le minimum.
La parole – la parole tranquille – dit toujours l’un et L’apparole, elle, n’a rien de phatique. C’est
l’autre, même si l’autre devient grand Autre, pourquoi, tout à l’heure, je la disais même autiste,
suppose toujours question et réponse. C’est toujours dans un usage un peu rapide du terme. L’apparole,
une relation, un dialogue. c’est ce que devient la parole quand elle est dominée
Or l’apparole est un monologue. Ce thème du par la pulsion et qu’elle n’assure pas communication
monologue hante le Lacan des années soixante-dix – mais jouissance. Ce qui répond à la formule que
le rappel que la parole est surtout monologue. Je Lacan donne dans le Séminaire Encore – Là où ça
propose ici l’apparole comme le concept qui répond parle, ça jouit. Cela veut dire, dans le contexte, cela
à ce qui se fait jour dans le Séminaire Encore, quand jouit de parler.
Lacan interroge de façon rhétorique – Lalangue sert- Donc, il y a quelque chose à situer qui se satisfait de
elle d’abord au dialogue ? Rien n’est moins sûr. Je ce blabla-là, et qui se satisfait au niveau de
dis que ce qui répond à cette remarque-là, cette l’inconscient.
interrogation – qui, avancée petitement comme ça,
est de nature à faire s’effondrer l’ensemble du
système –, c’est qu’il faut un nouveau concept de la
parole, dans la mesure où lalangue ne sert pas au
dialogue.
Avec le concept de l’apparole, l’ensemble de la Lacan a essayé d’avancer dans ce Séminaire Encore
référence à la communication s’effondre, ou au une conjonction radicale du ça parle et du ça jouit,
moins, au niveau où il s’agit de l’apparole, il n’y a c’est-à-dire de l’Autre lacanien et du ça freudien ou
pas de dialogue, il n’y a pas de communication, il y groddeckien. C’est la conjonction de ce qui, dans le
a autisme. Il n’y a pas l’Autre avec un grand A. graphe, est ici distingué – la structure du ça parle
L’apparole n’a pas pour principe le vouloir-dire à impose sa structure au ça jouit. C’est vraiment le
l’Autre ou à partir de l’Autre. mariage du pot de terre et du pot de fer. Le pot de
Dans le Séminaire Encore, Lacan évoque le terme de terre de l’Autre est fracassé par le pot de fer du ça.
blablabla. Ce terme n’est pas dans le Robert, au Apportons le commentaire qui s’impose. Trois
moins dans l’édition que j’ai, mais il est listé dans le commentaires.
Dictionnaire de l’Argot de chez Larousse, que je

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Premièrement, quand il dit ça et qu’il le répète, ce Il faut donner une valeur radicale à cette expression,
n’est pas vrai. L’inconscient structuré comme un à savoir la jouissance parle. La parole s’anime d’un
langage était fait au contraire, comme il dit – j’ai vouloir-jouir. Ce n’est pas seulement la demande.
souvent cité cette formule de Fonction et champ de On pourrait dire que la demande vise un besoin, une
la parole et du langage, qui est vraiment un repère – satisfaction, voire une jouissance, et donc qu’est déjà
pour désintriquer les techniques de déchiffrage de présent dans la notion de demande ce vouloir-jouir,
l’inconscient et la théorie des pulsions. C’était fait mais un vouloir-jouir qui passe, qui est dominé, par
justement pour mettre la pulsion, ou l’instinct, de le vouloir-dire.
côté et bien isoler les phénomènes de sens. Donc, La formule la jouissance de la parole, pour la mettre
s’il le répète aussi souvent, de façon affirmative, à sa juste place, il faut l’inscrire en regard de la
c’est justement parce que ce n’est pas vrai. formule Moi, la vérité, je parle. Voilà une formule
Deuxièmement, qui peut dire à Lacan ce n’est pas qui appartient au contexte du premier ternaire. Dans
vrai ? Les gens qui ne l’aiment pas. Ce n’est pas le premier ternaire – les formations de l’inconscient,
mon cas. C’est une réinterprétation de la formule l’analyse par Freud du premier lapsus –, c’est ce que
initiale, une auto-réinterprétation créative. En effet, Lacan résume en disant – Moi, la vérité, je parle. La
Lacan – on n’y voit que du feu –, avec un art vérité parle, et elle parle Je.
extraordinaire, arrive à vous démontrer que cela peut Quand il évoque la jouissance de la parole, c’est la
aussi bien vouloir dire ce que cela ne voulait pas dire formule symétrique et opposée de celle-là.
en 1953. Et il vaut la peine de suivre L’inconscient structuré comme un langage implique
l’argumentation en détail, parce que cela nourrit que la vérité parle, alors que, dans le contexte de
justement des créations spécialement délicates et lalangue et de l’apparole, c’est la jouissance qui
intéressantes. parle.
Après tout, c’est facile de dire – Je me suis trompé. Cela conduit d’ailleurs à une inversion des valeurs
Ce n’est pas au niveau de l’erreur toutes ces de la parole vide et de la parole pleine, tel que Lacan
questions. C’est facile de dire – J’oublie ce que j’ai l’avait amené au début de son enseignement. La
dit, je commence quelque chose d’autre. C’est tout parole vide, c’est la parole creuse, et la parole
de même beaucoup plus fort de ne rien laisser pleine, c’est la parole pleine de sens – comme Marie
derrière, de le reprendre, d’habiller la princesse de pleine de grâce.
nouveaux atours après l’avoir déshabillée, et de Peut-être peut-on, dans ce contexte, trouver très
montrer que maintenant, par exemple, c’est une perplexifiant ce que j’ai mis sur la ligne du dessus,
républicaine. C’est ce que fait Lacan, et, dans le l’interprétation point d’interrogation.
chemin, c’est beaucoup plus intéressant. Quand il s’agit du contexte de la parole, quand c’est
Troisièmement, quand il dit c’est ce que je dis, il la vérité qui parle, dans le lapsus, dans l’acte
suffit d’ajouter un marqueur temporel – C’est ce que manqué, l’interprétation a sa place toute trouvée.
je dis maintenant, quand je dis l’inconscient est Elle a pour but de faire surgir un effet de vérité qui,
structuré comme un langage. quelle que soit la façon dont on le modalise,
L’interrogation de Lacan va jusqu’à mettre en contrarie l’effet de sens, de vérité, antérieur, qui
question cet inconscient structuré comme un s’ensuivait de ce que la vérité disait dans la parole
langage, et, de ce fait, il remet l’ouvrage sur le du patient. Mais que peut-on bien faire de
métier. On s’aperçoit que cela ne rentre pas l’interprétation lorsqu’il s’agit de l’apparole ?
exactement, qu’il faut parfois forcer un petit peu. En lorsque c’est la jouissance qui parle ? Interpréter la
tout cas, cela signale que les fondements mêmes sont vérité, certainement. Interpréter la jouissance !
en question.
C’est ce qu’il amène comme la jouissance de la III
parole, l’Autre satisfaction, celle qui se supporte du
langage et qui est distincte de ce qui serait la pure L’apparole, d’où viennent ces deux p ? Ils viennent
jouissance du corps non parlant. – je l’ai indiqué la dernière fois – du mot appareil.
Mais l’expression même de la jouissance de la Lacan s’avance déjà dans ce sens dans le Séminaire
parole, cela peut glisser sans qu’on voie la valeur à Encore, lorsqu’il évoque les appareils de la
donner à l’expression. Des analystes orthodoxes – jouissance par quoi la réalité est abordée. Il réduit
comme ils s’appellent – étaient prêts à mettre ça d’ailleurs ce pluriel essentiellement au langage
dans le registre de la pulsion orale. Ce n’est pas la comme appareil de la jouissance, mais évidemment
valeur propre que donne Lacan à cette expression de on pourrait aussi bien considérer le fantasme comme
la jouissance de la parole. un appareil de la jouissance. Normalement, on ne
considère pas que la réalité est abordée par les

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appareils de la jouissance. On considère que la va-t-on dans le sens de remplacer au niveau où il


réalité est abordée par les appareils de la perception, convient le concept de structure par le concept
par les appareils de la représentation, par les d’appareil.
appareils de la conscience. Ici, c’est par rapport à ça L’appareil est un assemblage, mais un assemblage
que Lacan formule que c’est abordé par les appareils qui peut être plus hétéroclite que la structure, et
de la jouissance. C’est abordé par tout ce qui sert à surtout qui est puissamment finalisé. Une structure,
jouir. Nous pouvons nous arrêter un instant sur le cela se déchiffre, se construit, mais c’est un peu dans
mot appareil, instrument, engin. Mais il y a d’autres l’élément contemplatif. Il faut ajouter des choses
valeurs à appareil. L’appareil est un apprêt, ce qui comme l’action de la structure, pour que ça se mette
est tout prêt. Le Robert dit c’est ce qui est sous la à fonctionner. Tandis que l’appareil, c’est d’emblée
main. Cela fait penser à l’étant-sous-la-main de branché sur une finalité, ici sur une finalité de
Heidegger, qui est l’ustensile, ce qui est dans la jouissance, qui surclasse la soi-disant finalité de
proximité. C’est ce qui a été arrangé, disposé, connaissance de la réalité. Donc, je voudrais bien
préparé à l’avance. considérer que le concept de structure appartient
Ce mot d’appareil – il me plaît beaucoup – a un proprement au contexte défini par le premier
versant du côté du semblant et un versant du côté de ternaire, et peut-être aurais-je son pendant de l’autre
l’utile. côté avec l’appareil.
D’un côté, l’appareil est le déploiement extérieur des Donc, je situais comme difficulté la place de
apprêts, il est donc relatif à tout ce qui est la belle l’interprétation dans ce nouveau contexte, où il n’y a
apparence, l’aspect, l’impression produite par pas de place pour le dialogue, pour la
l’ensemble de ce qui est là disposé. Donc, il y a communication intersubjective, même modifiée par
toujours dans l’appareil magnificence de pompe, l’introduction du grand Autre.
d’ostentation. Le problème, c’est le pas-de-dialogue, le PDD.
C’est plus délicat lorsqu’on évoque l’appareil Il y a là-dessus une indication de Lacan – je vous
simple. Pour nous, restent dans les oreilles, à partir donne celle-là – qui pourrait aller pour aujourd’hui.
de Racine, les mots de Néron pour décrire la passion Évoquant le PDD, le pas-de-dialogue, et voyant bien
amoureuse qui le saisit pour Junie. Ces deux vers qu’une position absolue sur le pas-de-dialogue laisse
sont comme le condensé de l’énoncé d’un fantasme l’interprétation sur le flanc, il indique – Le pas-de-
– Belle, sans ornement, dans le simple appareil dialogue a sa limite dans l’interprétation, par où
/Dune beauté qu’on vient d’arracher au sommeil. s’assure le réel.
L’appareil n’est jamais mieux évoqué que dans ces Comme j’ai dit, là nous suivons Lacan dans une
vers où toute la pompe, l’ostentation, est zone qui n’est pas très balisée et où les circuits se
abandonnée. C’est au contraire l’appareil même de croisent. Je me suis un peu cassé la tête sur cette
la surprise et de la nudité. Voilà un des versants de phrase, en me disant qu’à un moment donné, elle
l’appareil. On a là vraiment le fantasme appareil de pourrait me servir de boussole dans cette zone tout
la jouissance. de même délicate, où l’on se laisse parfois emmener
De l’autre côté, il y a le versant de l’utile, puisqu’un avec un peu de réticence quand on s’aperçoit qu’on
appareil est un assemblage, un ajustage, un est en train de descendre absolument toute la maison
agencement, qui permet d’accomplir une fonction. qu’on a construite.
Cet agencement forme une totalité, les éléments sont C’est intéressant de prendre les choses comme ça.
rassemblés pour servir. D’abord, c’est pratique. S’il n’y a pas de dialogue, il
Donc, il y a le versant semblant, avec toutes ses n’y a pas d’interprétation. Si on veut faire une place
nuances, et puis il y a le versant utilitaire, à l’interprétation, il faut pousser un petit peu le pas-
fonctionnel. de-dialogue. Ne prenez pas toute la place !
Un appareil, c’est tout ce qui sert à quelque chose, et Autrement dit, il faut mettre une limite quelque part
qui n’est pas simple. Ce n’est pas l’outil. Il faut au pas-de-dialogue, ne pas être borné en se disant
qu’une certaine complexité forme l’appareil. c’est fini, puisque de toute façon il se continue
Moi je suis prêt à donner – je n’hésite pas – toute sa quelque chose comme l’interprétation.
valeur à cette notation de Lacan, le langage, Il faut une limite au monologue autiste de la
appareil de la jouissance. Je serais même prêt à jouissance. Et je trouve très illuminant de dire
construire le concept d’appareil comme un concept – L’interprétation analytique fait limite.
opposé à celui de structure. L’interprétation, au contraire, a une potentialité
Le langage est une structure, mais en définissant le infinie. On déguste l’infini de l’interprétation, et cela
langage comme appareil de la jouissance, peut-être nourrit les bibliothèques. Tant que l’interprétation

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est du sens, il suffit d’un signifiant de plus, Cela implique que, comme la formalisation,
n’importe lequel – on peut le choisir avec l’interprétation analytique se fait au contraire du
discernement –, pour réinterpréter après coup. sens. Lacan évoque même que l’on pourrait dire à
Vous pouvez l’éprouver dans le commentaire de contresens. D’ailleurs, l’équivoque c’est justement
Lacan. Vous ouvrez le dictionnaire au hasard, et de prendre les choses à contresens.
vous prenez un mot… les nombres entiers. Le C’est un mode un peu spécial de l’interprétation.
nombre entier et la psychanalyse, on peut écrire là- Toute interprétation consiste à formuler ça veut dire
dessus des kilomètres. Et puis, vous pouvez suivre autre chose, tandis qu’ici, la réduction au ça ne veut
l’actualité, qui permet une réinterprétation rien dire est à l’horizon. On pourrait même dire que,
continuelle. Autrement dit, l’interprétation, quand dans l’interprétation analytique, l’extraction du ça
elle est du sens, loin de faire limite, elle illimité. Ici, veut jouir passe par un ça ne veut rien dire, et que
cela prend les choses tout à fait à contre-pente. Non l’inconscient au contraire – c’est pourquoi on peut le
seulement cela place l’interprétation analytique méconnaître dans ce statut – masque ce ça veut jouir
comme finie, mais cela dit elle finitise. par le ça veut dire. Et donc, pour retrouver le ça veut
L’interprétation analytique finitise. jouir, il faut passer par le ça ne veut rien dire.
Ce que j’aime bien aussi dans l’idée l’interprétation Cela implique encore autre chose, qui ne tombe pas
analytique fait limite, c’est que cela place plutôt mal, si cela peut se construire. C’est qu’à l’instar de
l’interprétation comme une butée que comme une la formalisation, l’interprétation, dans le second
relance, c’est-à-dire le contraire de ce qui peut être ternaire, est plutôt du côté de l’écrit que du côté de
une pratique de l’interprétation. Il y a aussi dans la parole. En tout cas, elle doit se faire à l’envi de
cette phrase la notion que ce n’est pas le sens qui l’écrit, dans la mesure où la formalisation suppose
s’assure par l’interprétation, comme il serait normal l’écrit.
dans le contexte du premier ternaire. C’est le réel qui Je suis à peu près au terme aujourd’hui. Je
s’assure par l’interprétation. poursuivrai la semaine prochaine.
Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Qu’est-ce 31 janvier 1996
que Lacan vise avec ces trucs-là ? Lacan, à ce point- * Septième leçon de La fuite du sens (1995-96), L’orientation laçanienne,
là, on n’est pas tout à fait sûr qu’il s’adresse à nous. enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de
Paris VIII. Texte établi par Catherine Bonningue, et publié avec l’aimable
On essaie de faire comme si, on essaie de faire qu’il autorisation de J.-A. Miller. On se reportera à la leçon précédente publiée
s’adresse. dans Les feuillets du Courtil, ainsi qu’à deux autres leçons à paraître dans
Quarto et Letterina Archives.
C’est pourquoi, lorsque Lacan introduit la notion de
la jouissance de la parole, il fait une réflexion sur de
dire, tout réussit, etc. C’est le même point de vue
que ce qu’il énonce dans sa Télévision lorsqu’il dit –
le sujet est heureux.
Quels que soient ses malheurs, au niveau de
l’inconscient il est toujours heureux, c’est-à-dire la
pulsion toujours fonctionne comme il convient, à la
différence du désir.

Cela indique quelle pourrait être la place de


l’interprétation analytique, en tant qu’elle
interviendrait à contre-pente du principe du plaisir. Il
faudrait formuler, dans la ligne de ce que suggère
Lacan – enfin suggère ! lui devait avoir l’appareil de
la chose, nous, nous sommes à le reconstituer –, que
l’interprétation analytique introduit l’impossible.
Dans cette réussite pulsionnelle fatale – même au
sein du malheur, ça marche, le sujet
Cela a des conséquences si l’on prend les choses par
là. Si l’interprétation analytique est ce par où
s’assure le réel, alors elle est de l’ordre de la
formalisation, si l’on admet que seule la
formalisation mathématique atteint à un réel. C’est
cela que Lacan explore.

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Des dires…
deux cas, nous le verrons, de mettre au crédit de
Les dits de Freud dans les «cinq psychanalyses», Freud, au-delà des détails de l’intervention et de
selon Jacques Lacan l’interprétation, l’immixtion du sujet de
Éric Laurent l’inconscient. Dans une deuxième partie, j’associerai
l’homme aux loups et le président Schreber, dans la
Il s’agit de considérer les interventions de Jacques mesure où, dans son commentaire, Lacan assigne à
Lacan qui, tout au long de son œuvre, viennent, de Freud non seulement cette introduction du sujet,
façon extrêmement calibrée, mesurée, réinterpréter, mais la volonté de toucher au réel. Dans le cas de
sans cesse reprendre, le commentaire des cinq l’homme aux loups, cette volonté expresse chez
psychanalyses classiques de Freud. * Voilà plutôt un Freud de chercher à traquer le réel, n’ayant pas été
sujet de thèse que d’article, d’une thèse impossible à sans conséquences sur le déclenchement de la
boucler et qui supposerait que soit achevé le psychose de l’homme aux loups. Pour Schreber, je
commentaire qu’est en train de faire Jacques-Alain ne retiendrai qu’un point, celui sur lequel s’arrête
Miller sur le tournant des années soixante-dix dans Lacan dans la préface qu’il donne à la traduction des
l’enseignement de Lacan. Disons qu’il s’agit ici Mémoires de Schreber 1 . Il thématise là, comme
d’une thèse fragmentaire, partielle, tenant lieu d’une dans aucun commentaire précédent, en quoi
thèse impossible. Schreber est à la fois un grand cas freudien et un cas
Nous savons qu’un enseignement de Jacques Lacan lacanien. Dans une troisième et dernière partie, je
sur les cas de Freud n’a pas été recueilli. Il nous en conclurai sur le petit Hans, puisque c’est le dernier
reste une trace grâce au Séminaire sur l’homme aux des cas freudiens étudiés par Lacan, dans son
loups qui avait lieu à son domicile et dont des notes, Séminaire IV, et parce que c’est celui qu’il choisit,
de la main de notre collègue trop tôt disparu Paul dans Télévision, pour montrer le chemin où nous
Lemoine, subsistent. Elles portent témoignage du conduisait Freud, et le chemin où lui-même, à la fois
commentaire que Lacan avait consacré dans un le maintient ouvert et s’en sépare en un point.
cénacle restreint aux cinq cas classiques de Freud.
On peut aussi dire sans doute que «Intervention sur Le dit de Freud dans Dora et l’homme aux rats
le transfert» est la trace de l’enseignement que La psychanalyse de Dora est un texte de Freud sur
Jacques Lacan avait consacré au cas Dora. Le texte lequel Lacan revient sans cesse au long de son
est, lui, retranscrit dans les Écrits. Nous n’avons pas enseignement. C’est le cas des Cinq psychanalyses,
de Séminaire à proprement parler consacré à qui ouvre les Écrits, puisque Jacques Lacan a choisi
l’homme aux rats, mais nous disposons d’une série de ne pas ouvrir le recueil sur un commentaire direct
d’interventions qui sont contemporaines de celles d’un cas de Freud mais sur l’installation à
consacrées à Dora. Nous avons par contre un très proprement parler du sujet de la chaîne signifiante
long séminaire centré sur le cas du président dans son commentaire de la Lettre volée, conte
Schreber, le Séminaire III. Quant à l’homme aux d’Edgar Poe, traduit par Baudelaire.
loups, il y a de nombreuses interventions de Lacan Hommage à l’hystérie, Dora est le premier cas
qui trouvent aussi leur point d’orgue autour de la commenté. Il est précédé d’un envoi où Lacan
réécriture qu’il fera de son Séminaire sur le souligne qu’il en est «ici encore à apprivoiser les
président Schreber et autour de l’emploi adéquat du oreilles au terme de sujet» 2 . C’est cet ajout de 1966
terme de Verwerfung. Pour ce qu’il en est de la
qui introduit à son travail de quinze ans auparavant.
chronologie des interventions de Jacques Lacan sur
Le sujet en 1951 est présenté comme une instance
l’homme aux loups, je vous renverrai aux travaux
dialectique. «Il est frappant que personne n’ait
érudits d’Agnès Aflalo qui a fait un DEA là-dessus.
jusqu’à présent souligné que le cas de Dora est
Je partirai de ce dont nous disposons dans les Écrits
exposé par Freud sous la forme d’une série de
et les Séminaires des interventions de Jacques Lacan
renversements dialectiques. […] Il s’agit d’une
sur les dits de Freud dans les Cinq psychanalyses. Je
scansion des structures [au-delà du matériel qui se
les regrouperai en trois parties. La première réunira
Dora et l’homme aux rats, puisqu’il s’agit dans les
1
LACAN J., Ornicar ? n°5, Paris, Lyse, 1976, p. 197.
* 2
Intervention prononcée dans le cadre de la Section clinique, le 27 mars LACAN J., «Liminaire» à l’«Intervention sur le transfert», Écrits, Paris,
1996. Seuil, 1966, p. 215.

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présente] où se transmute pour le sujet la vérité» 3 . aux rats, la façon dont Freud fait jouer la vérité est
Et c’est dans une ambiance analytique, qui en était à liée, dit Lacan, à sa position originelle, au fait que
considérer que l’apport fondamental de Freud en ce lui l’énonce des jugements les plus intimes qu’il
cas était de ne pas dénoncer la simulation et le s’est forgés dans l’expérience vécue et subjectivée.
mensonge chez l’hystérique, comme la clinique de Comment d’ailleurs ne pas entendre la présence de
l’époque le faisait encore, que Lacan construit ce Lacan qui était bien placé pour ensuite dire que le
grand édifice des bascules de la vérité. Il faut noter psychanalyste «doit payer de ce qu’il y a d’essentiel
que la clinique de notre temps fait encore mieux : dans son jugement le plus intime, pour se mêler
pour ne pas tomber dans les pièges du mensonge de d’une action qui va au cœur de l’être» 6 . Là où l’on
l’hystérique, on choisit de l’éliminer complètement voyait un Freud simplement donner crédit au malade
du DSM IV. C’est une méthode plus radicale, mais contre le médecin, Lacan donne au sujet hystérique
elle procède de la même méfiance, envers les la charge de la vérité. Elle est en son lieu. Lui, le
caractères polymorphes et trompeurs de la plus menteur, lui le sujet mégalomane et trompeur,
symptomatologie hystérique. Le médecin triomphe c’est lui qui porte la vérité. Il la porte tellement que
actuellement par une sorte de victoire à la Pyrrhus Freud ne s’arrête pas là. Une fois qu’il la lui a fait
du défi hystérique puisque, chassée du DSM IV, elle porter, Freud lui dit alors, dans un premier
fait retour par des épidémies les plus diverses et qui renversement – que nous connaissons à suivre
laisse d’autant plus le médecin sans recours puisqu’il l’enseignement de Lacan – «Regarde, lui dit-il,
n’a plus nulle place pour elle dans sa classification. quelle est ta propre part au désordre dont tu te
On en était à souligner le fait que Freud, lui, donnait plains» 7 . Toi qui t’insurgés contre le monde, qui te
crédit à l’hystérie. Lacan n’en fait que le point de plains de ce que ton père fricote avec Mme K.,
départ, la première épreuve que le sujet hystérique, qu’as-tu fait pour leur faciliter les choses ? On
Dora, inflige à Freud : va-t-il se montrer aussi accorde donc volontiers le crédit de la vérité au
hypocrite que le père ? Lacan ajoute ceci : «Freud sujet, mais pour ensuite lui demander des comptes
est trop averti de la constance du mensonge social sur cette vérité qu’il porte. Il ne suffit pas qu’il la
pour en avoir été dupe» 4 . La réflexion de méthode porte, encore faut-il savoir jusqu’où il peut s’en faire
que Lacan indique là est constante, que ce soit pour responsable. C’est le point de départ de cette série de
Dora ou l’homme aux rats : il renvoie la portée des renversements dialectiques où le mouvement du
interprétations de Freud à ce que lui-même, Freud, transfert est désigné comme le mouvement du sujet,
éprouve dans son for intérieur. Freud est averti de la «rien de réel dans le sujet» 8 , dit Lacan. Rien de réel,
constance du mensonge social, par son caractère de mais présence du symbolique dans le sujet qui
drop out, de Juif viennois ayant eu à se coltiner les accompagne tout ce trajet, ce n’est pas un sujet
démocrates libéraux, comme ils s’appelaient à conçu comme somme des sentiments, vivant, animé,
l’époque, qui étaient des centres-droits musclés, mais bien plutôt comme «point mort» 9 , point où,
ayant eu à affronter un certain nombre de mensonges dans cette expression, nous reconnaissons le sujet
sociaux, de première main. évanouissant que les philosophes français ont su lire
Ce sera à la même source que Lacan assigne dans Descartes – contrairement à toute la tradition
l’efficace de la «divination», qui fait apercevoir à anglo-saxonne toujours persuadée que Descartes,
Freud pour l’homme aux rats cette autre constance c’est l’homme dans l’homme, l’homoncule, le
du mensonge social, le mariage de convenance. théâtre des représentations –, et sujet mort,
C’est ce qui lui fait deviner que le père de l’homme hétérogène au vivant. Lacan dit que ce sujet qui
aux rats a ainsi épousé une femme riche. C’est ainsi circule dans le transfert est un leurre au sens où il
que Lacan fait référence, pour justifier s’agit du semblant qui remplit ce point mort, fictif
l’interprétation de Freud, au texte sur les souvenirs- dans son déplacement. Il n’est même que le récit des
écrans 5 , dont on avait établi qu’il s’agissait d’un déplacements successifs qu’il a été. Leurre, ce terme
souvenir de Freud lui-même renvoyant à son vœu de que Lacan affectionne vaut d’être souligné car c’est
ne pas céder à la facilité, de ne pas épouser la fille un terme très difficile à traduire dans d’autres
riche qui lui faciliterait la vie, mais au contraire langues. Les traducteurs des séminaires de Lacan,
d’épouser la femme pauvre, choix éthique mûrement Enric Berenguer pour l’espagnol, ou Antonio Di
réfléchi. Que ce soit pour Dora ou pour l’homme
6
LACAN J., op. cit., p. 587.
3 7
LACAN J., «Intervention sur le transfert» (1951), Écrits, op. cit., p. 218. Ibid., p. 219.
4 8
Ibid., pp. 218-219. Ibid., p. 225.
5
FREUD S., «Sur les souvenirs-écrans» (1899), Névrose, psychose et 9
perversion, Paris, PUF, 1973, pp. 113 sq. Ibid.

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Ciaccia pour l’italien, confiaient que c’est à chaque cette figure du savoir. Le rôle qui est assigné au
fois une difficulté, car c’est un fait que le français est psychanalyste, pour cette transmutation du sujet, est
la seule langue où le terme de fauconnerie est passé donné dans une définition qui termine
directement. La fauconnerie est un art de la chasse l’intervention : «un non-agir positif en vue de
très délicat, dans la mesure où le faucon atteint sa l’orthodramatisation de la subjectivité du patient» 11 .
proie au sol, avant que l’oiseau ne commence à L’orthodramatisation est un terme qui maintenant
goûter le sang, il faut jeter à toute vitesse le leurre fait étrange, il faudrait le resituer dans son contexte,
qui est un faux oiseau mais qui contient un vrai gardons non-agir pour définir la dramatisation
morceau de chair, d’où l’expression «charner le correcte du transfert non pas orthodoxe mais au
leurre, charner et décharner le leurre». Ainsi, moins orthodrame, juste drame de la subjectivité du
l’oiseau peut laisser sa proie pour de la chair. Il a du patient. Nous trouvons là, dans ce non-agir positif,
vrai et pourtant il est entièrement trompé. Il a servi une indication qui sera constante dans
l’Autre. Leurre est ainsi un terme superbement l’enseignement de Lacan, pour opposer l’acte
choisi parce qu’il n’est pas simple tromperie de analytique à l’agir. Lacan saura donner à ça toutes
l’appât, c’est une sophistication dans l’appât qui ses résonances, d’abord les résonances de
n’existe dans aucune autre chasse où l’animal est renoncement au pouvoir de la suggestion qu’a opéré
instrumentalisé. Le terme fait valoir un rapport en Freud, puis aux pouvoirs positifs successifs, jusqu’à
biais entre l’imaginaire, le symbolique et le réel, atteindre le non-agir positif thématisé dans les
dans ce nœud où à la fois l’oiseau trouve son sagesses de l’Orient. C’est une figure du
comptant, le chasseur aussi et la proie son psychanalyste qui court jusqu’à Télévision où la
désagrément. Ce côté vrai-faux semblant annonce position du psychanalyste est conçue comme celle
des développements sur ce qui se révélera comme la du saint, position où Jacques-Alain Miller a fait
véritable nature des semblants dans l’enseignement valoir ce que le «déchariter» doit au non-agir de
de Lacan. Mais laissons là le leurre. l’Orient. Ce n’est pas la position du moine et de son
devoir des œuvres de miséricorde mais plutôt de
L’issue du commentaire de Dora et de la façon dont celui qui, tel Siméon le Stylite, refusera obstinément
Freud fixe le sujet à sa vérité se situe dans un de quitter sa colonne, moyennant quoi à ses pieds,
horizon qui est de résorption dans l’universel de la les monastères les plus prospères de la chrétienté de
raison. Dans ce texte de 1951, Lacan propose une l’époque vont commencer à surgir et à se peupler.
identification de l’analyste au véritable dialecticien. Toute cette action s’appuiera sur un point,
C’est un véritable dialecticien kojévien, qui sait que d’immobilité, de non-agir, comme dans le film de
tout ce qui existe est et restera toujours équivalent au Kurosawa, Ran, où le problème est que «la
niveau de la particularité, en particulier au niveau de montagne ne bouge pas».
la particularité pulsionnelle. La façon de jouir restera
équivalente mais il n’y a de progrès pour le sujet que Venons-en à l’homme aux rats. Reprenons la façon
par l’intégration où il va modifier sa position dans dont Lacan va situer comment Freud opère dans ce
l’universel. Lacan ajoute «techniquement par la cas à partir de «La direction de la cure» puisque
projection de son passé dans un discours en c’est une reprise des indications données dans
devenir» 10. C’était déjà sans doute beaucoup «Fonction et champ de la parole et du langage», où
accorder aux techniciens de l’époque ou à ce qu’on l’homme aux rats et Dora sont les deux pôles autour
appelait alors la technique psychanalytique, si l’on duquel l’apprivoisement des oreilles à l’introduction
en croit l’Encyclopédie médicochirurgicale. C’est du sujet se développe. Dans «La direction de la
un appel au technicien au sens de Lacan, non pas le cure», Lacan retouche ce qu’il avait amené dans les
dialecticien pur, mais celui qui, dialecticien textes de 1951 et 1953, la bascule quasi hégélienne
appliqué, sait que cette résorption de la particularité provoquée par Freud, «Ne vois-tu pas ton rôle ?», et
dans l’universel n’est pas de s’attaquer directement à il lui donne un nouveau nom, celui de rectification
la façon de jouir de Dora, à sa fixation orale, de subjective. Si toute analyse commence par une
suçoteuse, ce sera de l’intégrer à l’horizon universel rectification subjective, comment situer l’action de
de la question de ce qu’est un homme ou une Freud dans l’homme aux rats ? Peut-on dire qu’il y
femme. Le dictionnaire vers quoi se dirige Dora ait dans ce cas un moment équivalent à cette
dans son second rêve est une façon, en effet, de interrogation sur la part prise dans le désordre du
désigner la figure de l’universel, de l’Autre dans monde qui marque le début de la cure de Dora ? On

10 11
Ibid., p. 226. Ibid

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ne voit pas comment Freud aurait pu procéder de la obsessionnel commence une phrase par «j’ai
même manière, puisque l’homme aux rats accourt décidé», ce prodige ne vient évidemment pas tout
pour dire sa part. Il ne parle même que de ça, de la seul et il a fallu que Freud fasse précéder son appel à
part qu’il a à ce grand trouble dans la réalité. Il se la liberté d’une série d’interventions successives
décrit lui-même comme celui qui a une tâche mettant en cause le sujet à chacune des étapes.
impossible, une tâche qui excède tout ce qu’il peut Relisons dans cette perspective la multiplication des
rendre dans le circuit de la dette et qui l’affole. Ce questions qui marque le début de la troisième
que souligne Lacan c’est que Freud, à travers la soi- séance : «A mes questions il répond que…», etc.,
disant «endoctrination» que la psychanalyse des mais aussi la deuxième séance où se marque aussi
années cinquante lui reprochait 12 , «commence par l’insistance de Freud d’obtenir l’implication
introduire le patient à un premier repérage de sa subjective.
position dans le réel, dût celui-ci entraîner une Par rapport aux textes du début des années
précipitation, ne reculons pas à dire une cinquante, centrés sur la dialectique de la parole et
systématisation, des symptômes» 13 . Là encore, c’est du langage, c’est que Lacan dans «La direction de la
une plongée de la catégorie de sujet dans le cas et, cure» qualifie l’opération de Freud, aussi bien dans
de même que Freud avait impliqué Dora qui lui Dora que dans l’homme aux rats, de «premier
présentait le désordre du monde sans en vouloir repérage de sa position dans le réel». Ce premier
davantage répondre, de même il implique l’homme repérage a lieu d’emblée par l’appel au sujet. Pour
aux rats en lui demandant sans relâche : «Et vous ?» l’homme aux rats, ce qui est particulier, c’est que
On peut dire que c’est là l’essentiel des interventions dès les deux premières séances, il faut que Freud
de Freud dans les premières séances. C’est encore traverse l’écran de la jouissance du patient. Dès la
plus net si l’on se reporte au Journal de l'analyse de deuxième séance, nous pouvons lire : «A tous les
l’homme aux rats, qui contient la transcription moments du récit qui ont une certaine importance,
exacte des six premières séances, puis la suite des on remarque chez lui une expression étrange que je
notes de Freud, au long de l’année, à peu près, du ne peux interpréter que comme l’horreur d’une
traitement de l’homme aux rats. Lacan en avait volupté qu’il ignore lui-même.» 16 Le repérage
connaissance au moment où il écrit «La direction de nécessaire dans le réel est ainsi une façon de
la cure», puisqu’une traduction anglaise avait été traverser l’obstacle transférentiel qui se présente.
publiée en 1955. Dans ce Journal d’une analyse, les Freud est amené à dire : «Je ne suis pas cruel moi-
premières séances sont scandées par des «Et même, il réagit en m’appelant "Mon capitaine". Tout
vous ?», «Comment allez-vous continuer ?», en se plaignant de l’incompréhension des médecins,
«Qu’allez-vous choisir d’évoquer aujourd’hui ?», il me loue discrètement, mentionne qu’il a lu un
qui sont comme un leitmotiv qui scande tout ce que extrait de ma théorie sur les rêves.» Dès la deuxième
Freud enseigne sur ce qu’est la psychanalyse à séance, Freud touche ainsi du doigt, si je puis dire, la
l’homme aux rats. Il ne lui apporte ce savoir qu’à place qu’il occupe dans le transfert, et la désigne
condition de le corréler à la fonction de vérité qu’est d’un «Je ne suis pas cruel moi-même», à quoi le
le sujet. À suivre les indications que donne Lacan 14 , sujet répond «Mon capitaine». Freud n’a pas encore
nous lisons : «La technique psychanalytique correcte là thématisé la dénégation, sinon il ne se serait pas
impose au médecin de réprimer sa curiosité et de adressé au sujet de la même façon, mais on sent que
laisser le patient choisir librement les thèmes qui se le repérage, que Lacan désigne de «repérage dans le
succèdent au cours du travail. Je reçus donc, à la réel», fait écho au poids très particulier de jouissance
quatrième séance, mon patient en lui posant cette qui vient avec l’homme aux rats, avec le sujet
question :"Par quel sujet allez-vous continuer ?" obsessionnel, alors que le sujet hystérique se
$
J’ai décidé, répondit-il, de vous dire ce que je crois présente spécialement allégé, dénonçant chez
être important et qui me tourmente depuis le l’Autre des tas de choses, mais ne traînant pas son
début."» 15 Freud obtient ainsi, après son «Par quel poids, son boulet, son machin dans la réalité. C’est
sujet allez-vous continuer ?» que ce sujet pourquoi la rectification passe par une interprétation
spécifique dans les deux cas, la part de jouissance de
chacun étant fort distincte.
12
Cela ne cesse pas puisque la récente étude de Patrick Mahony fait état des
mêmes reproches.
13
LACAN J., «La direction de la cure et les principes de son pouvoir» 16
(1958), Écrits, op. cit., p. 596. FREUD S., L’Homme aux rats, Journal d’une analyse, Paris, PUF, 1974,
14 p. 45. 10
Ibid., note n°8, p. 644.
15
FREUD S., «Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’homme
aux rats)» (1909), Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, pp. 211-212.

16
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Le bout de réel dans l’homme aux loups et le ces rapports du sujet freudien et du réel qui surgit
président Schreber toujours en limite. Nous avons d’abord une plongée
de la catégorie de sujet dans les cas de Dora et de
L’intervention cruciale de Freud, distincte dans l’homme aux rats, avec un premier repérage dans le
l’homme aux loups par rapport à tous les autres cas, réel puis ensuite un nouveau rapport au réel qui est
c’est, selon Lacan, la traque qu’il effectue de qualifié dans le cas de l’homme aux loups.
l’élément réel en jeu dans la «vérité historique» qu’il Ce sera, avec le cas de Schreber, et dans la préface
veut reconstruire. Elle n’est pas étrangère au que donne Jacques Lacan aux Mémoires lorsqu’elles
déclenchement qui allait se produire dans les années sont publiées dans le numéro des Cahiers pour
vingt. Il ne s’agit pas là de repérage dans le réel du l’Analyse, que Lacan explicitera ainsi ce qu’il
sujet, mais d’une volonté d’extraire le réel en jeu assigne à Freud et ce qu’il retient de sa propre
dans la détermination subjective, d’obtenir, non pas avancée. Il affirme d’abord que le texte de Schreber
l’exactitude mais la vérité historique, et de chercher est un grand texte freudien, au sens, dit-il, «où plutôt
avec minutie à obtenir une conviction chez le patient que ce soit Freud qui l’éclaire, il met en lumière
de la validité de cette construction. C’est une chacune des catégories que Freud a forgées pour
indication certaine et constante au long du d’autres objets sans doute.» 20 Ceci veut d’abord
commentaire que fait Lacan de ce cas, aussi bien 53, dire que les catégories que Freud a forgées pour la
58, 64 ou 77 17 , Lacan dégage là une limite de la névrose sont magnifiquement à l’œuvre dans ce
pratique freudienne dont la problématique s’instaure texte écrit par un sujet psychotique. Cela pour
avec Dora et l’homme aux rats, mais ne trouvera à prendre à revers les critiques plus ou moins
proprement parler son insertion théorique dans malveillantes reprochant à la psychanalyse d’être un
l’œuvre de Freud qu’assez tard avec «Constructions système conceptuel forgé pour des névrosés, pas du
en analyse». Le commentaire qu’en a donné tout adapté à la psychose. Lacan ajoute ceci :
Jacques-Alain Miller 18 fait valoir combien cet «L’aise que Freud se donne ici, c’est simplement
article ne se comprend pas si l’on n’y voit pas la celle, décisive en la matière, d’y introduire le sujet
trace de l’expérience de l’analyse de l’homme aux comme tel, ce qui veut dire ne pas jauger le fou en
loups. Lorsque Freud signale qu’à vouloir obtenir la termes de déficit et de dissociation des fonctions» 21 .
conviction du sujet sur les constructions qu’a faites Lacan crédite là Freud de la même opération
l’analyste, à vouloir obtenir une continuité, une freudienne que dans les trois cas précédents de Dora,
totale levée de l’amnésie infantile, on obtient des l’homme aux rats, ou l’homme aux loups : plonger
phénomènes quasi hallucinatoires. Il recommande le sujet dans le cas. Ce qui implique un refus d’une
alors de ne plus vouloir chercher ce point. Cette perspective déficitaire, et au contraire la volonté de
considération fait écho à la reprise dans Inhibition, saisir la psychose à partir des effets de distribution
symptôme et angoisse, pour Freud, de l’originalité de du langage. Dans un deuxième temps, Lacan va
la position de l’homme aux loups. On peut dire en thématiser la façon dont lui-même évalue à partir de
un sens que c’est dans «Constructions en analyse» ses propres catégories, réel-imaginaire-symbolique,
que Freud lui-même reconnaît le rôle qu’il a joué l’opération freudienne. Il le dit dans une phrase
dans le déclenchement de la psychose de l’homme véritablement proustienne, «Quand nous lirons plus
aux loups. Si l’on admet ce point, c’est alors loin sous la plume de Schreber que c’est à ce que
l’occasion de repenser le rapprochement qu’opère Dieu ou l’Autre jouisse de son être passive, qu’il
Lacan entre l’acting out obtenu par la méthode de donne lui-même support, tant qu’il s’emploie à ne
Ernst Kris dans le cas de l’homme aux cervelles jamais en lui laisser fléchir une cogitation articulée,
fraîches et l’hallucination de l’homme aux loups 19 . et qu’il suffit qu’il s’abandonne au rien-penser pour
L’hallucination de l’enfance de ce dernier annonce que Dieu, cet Autre fait d’un discours infini, se
aussi bien l’épisode paranoïaque qui allait suivre. Ce dérobe, et que, de ce texte déchiré que lui-même
sont des moments où il y a intersection et court- devient, s’élève le hurlement qu’il qualifie de
circuit du symbolique et du réel. C’est à partir du miraculé, comme pour témoigner que la détresse
court-circuit symbolique-réel que Lacan va repenser qu’il trahirait n’a plus avec aucun sujet rien à
faire.» 22 Nous trouvons là, autrement que pour
17
Nous renvoyons pour l’analyse détaillée des références successives de l’homme aux loups la présence du réel comme
Lacan au cas de Freud au DEA d’Agnès Aflalo, dont un article le résumant
paraîtra dans La Cause freudienne. 20
18 LACAN J., «Préface à la traduction française des Mémoires du président
MILLER J.-A., «Marginalia de Milan sur Analyse finie et infinie», Lettre
Schreber», Cahiers pour l’Analyse n°5, novembre-décembre 1966, p. 70.
mensuelle, n°121, juillet 93. 21
19 Ibid.
LACAN J., «Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la 22
«Verneinung» de Freud» (1954), Écrits, op. cit., pp. 392-393. Ibid.

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butée, comme lieu où le sujet n’a plus rien à faire. désigner sa fonction organique, des mots encore plus
Lacan signale ainsi que ce que le président Schreber bizarres que le «faire-catleya» proustien.
nous livre, c’est la question de la jouissance, ce réel- En tout cas, chez le petit Hans, la convention
là qui est par lui, Lacan, thématisé. «Voilà-t-il pas linguistique est parfaitement en place, il y a
que le texte de Schreber s’avère un texte à inscrire adéquation parfaite entre ce dont veut parler ce
dans le discours lacanien.» 23 D’abord introduction garçon et ce dont on parle tout le temps à la maison,
d’un sujet avec lequel tout a affaire, puis ensuite une en bonne pédagogie libérale et freudienne, à la fois
expérience où le réel en jeu n’est pas la vérité fin de siècle et début de la psychanalyse. Ce sujet
historique, l’exactitude, le souhait d’abolir le sujet arrive et présente le phallus, Freud suit la piste et ne
par la voie d’une résorption dans l’histoire ou dans le lâche plus. Pourtant il essaie d’en décrocher
la vérité. d’abord le petit garçon. Il donne deux indications au
C’est dans cette préface que se pose la question père : la première recommandation de Freud est de
centrale de l’évaluation du dire de Freud chez Lacan. dire que «cette phobie est une bêtise, eine
Il va de la mise en jeu du sujet de l’inconscient, Dummheit, et que la bêtise en question est liée à son
jusqu’à une jouissance, qui est, elle, davantage de désir d’approcher sa mère. De plus, Hans s’occupant
l’ordre du trou dans le réel, point où s’arrête Freud. beaucoup depuis quelque temps du Wiwimacher, il
C’est maintenant le petit Hans qui nous entraîne sur faut lui faire savoir que, comme lui-même l’a
son chemin. remarqué, ce n’est pas tout à fait bien, unrecht, et
que c’est pour cela que le cheval est si méchant et
Le chemin de Hans veut le mordre.» 27 Lacan souligne l’originalité de la
chose qui est de vouloir directement lever la
Nous avons de la lecture que Lacan fait de culpabilité. Ce que l’on ne fait en général pas sans
l’intervention de Freud tout un séminaire, celui de avoir d’abord mis en place le sujet de l’inconscient.
La relation d’objet 24 . Ce petit garçon nous amène Là, Freud opère une sorte de court-circuit où le père
un signifiant clé, à suivre Lacan, le phallus. Comme agit directement sur la cause de la culpabilité de ce
le dit plaisamment Lacan, les notes du père nous petit enfant. La deuxième manœuvre, la seconde
apprennent que «le petit Hans est tout le temps en recommandation est encore «plus caractéristique du
train de fantasmer le phallus, d’interroger sa mère langage qu’il emploie». «Puisque la satisfaction du
sur la présence du phallus chez la mère, puis chez le petit Hans est manifestement d’aller découvrir […]
père, puis chez les animaux. On ne parle que du l’objet caché qu’est le pénis ou le phallus de la mère,
phallus.» 25 Pour en faire apparaître la singularité, on va lui retirer ce désir en lui retirant l’objet de la
opposons-le au cas de Mélanie Klein, le cas Richard, satisfaction.»28 C’est ainsi que Lacan transcrit la
un enfant de dix ans, qui, lorsqu’il consulte Mélanie recommandation que Freud fait au père de Hans :
Klein, n’a pas un mot pour désigner le fait-pipi – ce «vous lui direz que ce phallus désiré n’existe pas».
qui est quand même très rare. Il n’a pas de mot non Moyennant quoi, malgré ces recommandations, ce
plus pour faire pipi ou pour faire caca, nous précise dont Lacan crédite Freud, bien entendu avec toute
Mélanie Klein. Ainsi elle est obligée, à la première raison, c’est de ne plus lâcher la piste du phallus.
séance, pour se donner un peu d’aise, de lui faire C’est en effet à partir de ce cas que Freud va
don de quelques mots 26 : les génitoires, la petite élaborer le complexe de castration et c’est ce phallus
commission, et puis la grosse commission, et il qui va introduire la catégorie de l’universel, du «tous
comprend tout de suite, nous dit-elle. Cela prouve l’ont». Dans son commentaire de Hans, c’est ce
qu’il n’y avait pas de mot chez lui, mais qu’il y avait signifiant que Lacan va retenir comme assurant la
quand même la chose. C’est cohérent avec la théorie consistance des effets de signifié, de tous les effets
de Mélanie Klein du langage qui est que les signifiés de sens sexuel, en en faisant le complément du sujet
sont déjà là. La psychose peut pourtant largement en de l’inconscient. Après ce Séminaire, Lacan va faire
démontrer l’inverse. On peut très bien avoir la surgir – Jacques-Alain Miller nous a fait entendre
fonction organique et qu’il n’y ait pas de mot pour cela – cet étrange complément qui n’était pas suscité
ça, ou que le sujet psychotique peut utiliser, pour par les commentaires que Lacan faisait de Dora, de
l’homme aux rats et de l’homme aux loups, de
23 Schreber. C’est à partir de ce Séminaire IV que le
Ibid.
24
Cf : LACAN J., Le Séminaire, Livre IV, La relation d’objet (1956-57), texte
établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1994. 27
25 LACAN J., La relation d’objet, op. cit., p. 279.
Ibid., p. 225. 28
26 Ibid., pp. 279-280.
On lira sur ce point LAURENT É., «Le don de la parole», Lettre mensuelle
n°150, juin 96.

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phallus va faire complément au sujet de évidemment, le nominalisme est caractérisé comme


l’inconscient en assurant une sorte de celui qui voit deux noirceurs, autant de noirceurs que
compactification, de fermeture, rendant compte des de stylos. 31 » Certes, le livre d’Alain de Libera est
effets de sens. Il vient assurer un certain universel, fait pour montrer que cet apologue est simplet et que
c’est là le sens du «tout», il vient assurer la place du ce n’est pas du tout comme ça qu’il faut prendre le
quanteur universel «tout» chez le petit Hans. problème, mais il fait valoir qu’il s’agit
On peut dire d’ailleurs que ce «tout» ou l’originalité profondément de la mise en jeu du tout et de
du «tout» dans le petit Hans est présent dès l’objet l’énumération.
de la phobie. En effet, l’objet de la phobie, les Remplaçons les deux stylos noirs de Spade par les
chevaux, Angstpferde, ces chevaux se disent au deux chevaux de Hans et la noirceur réa – liste par
pluriel 29 . Ce sont au moins deux chevaux, ce n’est la tache noire du petit Hans et nous voyons que c’est
pas le cheval. «Les chevaux sortent de l’angoisse, la structure logique qui s’agite là. Les deux chevaux
mais ce qu’ils portent, c’est la peur. […] Il se peut ont-ils la même substance que celle du cheval ou
même qu’ils gardent en eux la trace de l’angoisse. s’agit-il de deux chevaux différents ? Certes, le petit
Le flou, la tache noire, n’est peut-être pas sans Hans, voit deux chevaux distincts, dédoublement qui
rapport avec elle.» fait tout de suite qu’il s’agit de savoir quel est le
Je vous propose, pour justifier cette distinction entre rapport du Un au multiple et au tout, qui est
le deux des chevaux et le fond de l’angoisse, de nous interrogé alors ; mais il ressent la présence du noir
reporter au livre, sorti récemment de Alain de Libera comme trace de l’angoisse. Si l’angoisse est
sur la querelle des universaux au Moyen Âge 30 . Il y accrochée à cette tache de fond, c’est que l’angoisse
présente l’interrogation moderne sur les universaux, n’est pas un objet du monde, elle est de l’universel,
le débat du nominalisme et du réalisme, à partir d’un du point d’où peut s’interroger le fait qu’il existe
petit apologue qu’un Anglais, M. Spade, a donné quelque chose comme «tous les objets du monde».
avant de traduire un des grands livres sur la question L’angoisse vient d’un point où le monde atteint ses
de la philosophie du Moyen Âge. Son petit apologue limites, qu’il ne s’agit pas simplement de contenir,
est introduit par une question générale : «La comme les kleiniens le disent dans leur vocabulaire.
question philosophique générale, vite circonscrite, Il ne s’agit pas d’étendre le monde un peu plus ou un
ouvre sur une alternative simple : Y a-t-il ou non des peu moins, ce sont les limites du monde comme
universaux dans le monde ? Une réponse affirmative telles qui sont en jeu. C’est exactement le point
est le réalisme, une réponse négative, le auquel nous conduit Freud, si l’on suit Lacan : «La
nominalisme.» Tout ce problème s’engendre, vous le phobie du petit Hans, j’ai montré que c’était ça, où il
savez, d’un texte d’Aristote dans les Seconds promenait Freud et son père, mais où depuis les
Analytiques qui signale que «bien que l’acte de analystes ont peur.» 32 C’est sur la question du tout
perception ait pour objet l’individu, la sensation n’en que le petit Hans nous entraîne. Certes, il nous
porte pas moins sur l’universel». C’est le genre de promène sur le plan de Vienne et comme à la fin de
phrase sur lequel des bibliothèques entières ensuite La relation d’objet, nous avons besoin du guide
se créent. Spade présente ceci pour nous qui sommes Baedeker, pour le suivre dans ses circuits. Comme
moins sensibles à ces choses-là de la façon suivante : tous les vrais lacaniens, il faut aussi avoir fait à
«J’ai devant moi deux stylos à bille noire. Le point Vienne le circuit du petit chemin de fer, d’où est
crucial est : combien de couleurs vois-je ? Deux tombée la jeune homosexuelle, là où le petit Hans a
réponses s’offrent. La première : je vois une seule emmené son papa, etc., puisque tout peut se
couleur, la noirceur qui est simultanément partagée retrouver. Mais où il nous emmène, plus
par les deux stylos ou commune aux deux. Une seule profondément, c’est sur la question de l’universel et
et même couleur donc bien qu’inhérente à deux de son faux prestige, selon une expression que Lacan
choses distinctes et présente en même temps en deux a utilisée. Relisons donc à ce propos la préface
endroits différents.» Cette position, ce que Spade qu’avait donnée Lacan à L’éveil du printemps en
appelle croire aux universaux, est le réalisme : 1974 33 , comme un texte compagnon de Télévision.
admettre que des entités universelles comme la Lacan dans cette pièce s’interroge sur le prodige
noirceur sont partagées par toutes les choses qui donc qui fait que dix ans avant L‘interprétation des
présentent une même propriété (ici, être noires) et
qu’à ce titre elles leur sont communes. À l’opposé, 31
Ibid., p. 18.
32
LACAN J., Télévision, Paris, Seuil, 1973, p. 43.
29 33
Ibid., p. 245. LACAN J., Préface à L’éveil du printemps, Tragédie enfantine de Franz
30 Wedekind, traduction de F. Regnault, Gallimard, 1974.
DE LIBERA A., La Querelle des universaux, De Platon à la fin du Moyen-
Âge, Paris, Seuil, 1996.

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rêves, un dramaturge centre la déclaration d’amour de l’inconscient qui fuit. Je vous renvoie au
du garçon envers la fille sur un rêve qui le pousse de développement qu’est en train d’opérer Jacques-
façon décisive vers elle. Je ne lirai que la première Alain Miller depuis un certain temps sur ce point
phrase : «Ainsi un dramaturge aborde en 1891 mais spécialement dans le cours de cette année. «Le
l’affaire de ce que c’est que pour les garçons de faire sens du sens, dit Lacan, est qu’il se lie à la
l’amour avec les filles, marquant qu’ils n’y jouissance du garçon comme interdite.» 36 C’est ainsi
songeraient pas sans l’éveil de leurs rêves». Cela la question du phallus assurant le tout, où conduit
vaut tous les livres que l’on écrit sur l’adolescence et gentiment le petit Hans, en ce point où jusqu’à la
la perte des identifications, des repères, changement situation par Lacan du dit de Freud sur le phallus, ce
des limites du corps, troubles de l’incertitude, de qu’il y avait était le signal d’approche du réel et ses
l’immaturité, etc. Gardons ça comme boussole anti- franchissements quasi hallucinatoires. Freud s’arrête
niaiserie : «ils ne songeraient pas (ces garçons à ce en ce point sur la garantie du phallus et je suivrai là
que c’est que faire l’amour), sans l’éveil de leurs Serge Cottet qui, dans la deuxième introduction de
rêves», sans l’éveil du sujet de l’inconscient, du son livre sur le désir de Freud, récemment réédité 37 ,
parasite qu’est le sujet de l’inconscient. Au lieu de donne là-dessus les références les plus explicites, en
confronter le garçon par son éveil, à l’érection du notant la façon dont Freud distribue la question de la
tout, Lacan souligne qu’il est ainsi confronté avec le science ou qu’est-ce qui est scientifique dans les
réel en jeu, c’est-à-dire «avouer que si ça rate c’est procédures de Freud, dans l’établissement du sujet
pour chacun». C’est ainsi affirmer que la découverte de l’inconscient, dans son effectuation dans les
de la sexualité par l’adolescent est une machine anti- cures, et indique comment là est le ressort de la
universelle. C’est ce à quoi se sont attelés les position du désir de Freud à l’égard de tout ce qui est
penseurs de la fin de la métaphysique et de la fin de démontrable. Sur ces traces, l’indication essentielle
l’universel : il n’y a pas de tout possible. Le faux que donne Hans est le chemin de la critique du tout,
prestige de l’universel c’est de croire que puisque la et par là de toute l’assignation générale des
science construit des formules nécessaires, on peut procédures, du rapport à la science et de ce qui est
en déduire qu’il faut vouloir que pour tous ce soit pour tout x.
pareil. La seule chose qui est pour tous, dans le sexe, Lacan s’approche du point où nous emmenait Hans à
c’est que ça rate pour chacun. Certes, tout le monde l’aide de son élaboration d’une nouvelle idée du tout
a son inconscient et son sujet de l’inconscient. Voilà qui substitue l’énumération infinie de la pure
ce que nous partageons avec la science, nous aussi différence à toute idée de tout possible. Nous
nous avons un «pour tous», mais il nous conduit au suivons là Lacan qui termine en 74 son texte en
réel du ratage : «Que ce que Freud a repéré de ce disant ceci : «Comment savoir […] si le Père lui-
qu’il appelle la sexualité fasse trou dans le réel, c’est même, notre père éternel à tous, n’est que Nom entre
ce qui se touche de ce que personne, ne s’en tirant autres de la Déesse blanche, […] à en être la
bien, on ne s’en soucie pas plus.» 34 Différente, l’Autre à jamais dans sa jouissance, –
Notre civilisation est ainsi, nous sommes une telles ces formes de l’infini dont nous ne
communauté herméneutique, pour parler comme commençons l’énumération qu’à savoir que c’est
certains, nous cherchons par l’interprétation, à elle qui nous suspendra, nous.» 38 Nous, nous tous,
rattraper l’objet perdu, mais nous sommes surtout «elle», je vous laisse lire le texte pour savoir, quel
une communauté de consensus pragmatique essayant est le «elle» qui nous suspendra tous une fois qu’on
d’oublier que l’on n’arrive pas à définir ainsi ce que commence le processus d’énumération à l’infini.
c’est qu’être homme ou femme. C’est ce que nos
débats démocratiques et pragmatiques viennent à Débat
occulter. Lacan nous rappelle que certes nous
sommes une communauté où l’Un se lie à l’Autre Serge Cottet – Sur ce point, j’avais essayé de
comme lien social, mais fondée sur cet oubli-là. Il reprendre les annotations centrales de Lacan dans
ajoute un peu plus loin : «J’ai indiqué le lien de tout «L’Étourdit», où il est quand même assez critique
cela au mystère du langage et au fait que ce soit à par rapport à Freud, peut-être plus qu’on ne
proposer l’énigme que se trouve le sens du sens.» 35 pourrait le penser à partir de la série de références
L’énigme c’est l’énigme phallique, le sens du sens que tu as indiquées qui sont extraites, mis à part
c’est le phallus qui vient boucler l’univers du sujet
36
Ibid.
37
34 COTTET S., Freud et le désir du psychanalyste, Paris, Seuil, 1996, en
Ibid., p. 10. particulier pp. IV-VIII.
35 38
Ibid. LACAN J., Préface… op. cit., p. 12.

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Hans, des Écrits où Lacan souligne en gros la notre pratique ne peut se passer d’un vouloir dire
pertinence des interprétations de Freud sous la non aux crimes contre l’amour.
rubrique le sujet de l’inconscient. Il me semble que,
dans «L’Étourdit», la pointe est plus acide Discrétion de l’analyste dans l’ère post-interprétative
concernant ce qu’il appelle la «touthomie» de Freud Pierre-Gilles Guéguen
qui porte essentiellement d’ailleurs sur la femme
comme tout, la répartition comme deux universaux
de l’homme et de la femme. Sans doute la touthomie J’emprunte le terme «d’ère post-interprétative» à
de Freud est à référer à son scientisme, c'est-à-dire Jacques-Alain Miller, qui l’a utilisé pour qualifier la
à l’idéal de la science ou à la science comme idéal. situation de la psychanalyse aujourd’hui. *Il
Pour aller au-delà d’une référence au seul désir de énonçait une thèse, celle de «l’inconscient
Freud, sans doute est-il nécessaire de pointer le interprète», qui répond à ce qu’est la psychanalyse
rapport de Freud à la science et surtout le rapport telle qu’elle se déduit de l’œuvre de Lacan. Je me
de Lacan à la science. C’est là où se pose la propose d’appréhender quelques conséquences de
question, je crois, de l’inexistence d’un cogito chez cette thèse pour la pratique de la psychanalyse,
Freud. Lacan a tiré du cartésianisme le sujet de la celles qui me sont maintenant perceptibles. D’autres
science, l’égalité entre le sujet de la psychanalyse et sans doute apparaîtront, il y faut le temps pour
le sujet de la science, un sujet vide, disons sans comprendre.
qualité, pour reprendre là un terme de Jean – Si aujourd’hui une pratique qui tient compte de la
Claude Milner, sujet sans qualité. Je voudrais thèse de «l’inconscient interprète» 1 peut être
connaître à ce propos ton sentiment concernant qualifiée de discrète à divers titres, elle n’en est pas
l’orientation que prend Milner concernant le sujet moins déterminée. Lacan n’est plus, ni le temps, où
de l’inconscient chez Freud et chez Lacan. sa stature si dominante dans le monde intellectuel et
E.L. – Je considère que la thèse essentielle pour nous dans celui de la psychanalyse constituait pour
du livre de Milner s’articule ainsi : il n’y a pas beaucoup soit un scandale soit un motif d’admiration
d’éthique de la psychanalyse. Sa thèse peut se hypnotique et où, en particulier, la question des
formuler de plusieurs façons : on peut dire que, dans séances courtes suscitait la réprobation. La figure
un âge de la science et si la science existe, alors contemporaine de l’analyste est différente et
toute éthique est superflue, il n’y a que celle de la pourtant sa pratique est encore souvent encombrée
science qui n’entraîne nul vouloir. Si la par un mimétisme peu discret à l’endroit du maître
psychanalyse est vraiment contemporaine de la mort plutôt que par une fidélité à son œuvre et à ses
science, une éthique de la psychanalyse, c’est-à-dire concepts.
un vouloir propre à la psychanalyse est un vouloir Mais si je parle de discrétion c’est plutôt pour
qui n’est pas exigible. C’est une thèse qui me paraît évoquer trois conséquences sur la pratique de
erronée. Il est toujours possible de se mettre l’analyse de la thèse de «l’inconscient interprète».
d’accord sur d’autres bases ensuite, puisque c’est un – L’analyste est discret parce qu’il s’efface dans son
dialecticien hors-pair. Milner est conduit à cette action interprétative derrière celle de l’inconscient. Il
thèse en ne considérant que le sujet de l’inconscient laisse la main à l’inconscient… pour la lui reprendre
et non son corrélat de vivant, le phallus, le lieu du «dans l’entreprêt» 2 . Cela ne veut pas dire, bien au
vivant, puis plus généralement la substance contraire, qu’il s’abstiendrait de toute intervention ni
jouissante, et la pulsion comme clairière de la qu’il se réfugierait dans le commode d’une neutralité
substance jouissante qu’on va interroger. N’avoir de commande.
comme boussole dans les questions de la jouissance – L’analyste agit à sa discrétion : son discernement
que de vouloir s’orienter à partir de là, et du ratage, (sens que donne Littré à discrétion) est requis dans
suppose un vouloir propre. La science elle-même ne son action, son jugement y est appelé, et tout autant
peut incarner ce vouloir. Mimer dégage bien par s’il laisse sa place au travail de l’inconscient.
ailleurs un vouloir propre à refuser, à se défaire des – La pratique analytique est enfin une pratique du
liens possibles de type psychanalyse-science, discret, du discontinu. Si elle se fonde sur
politique-science, etc., car lorsqu’existent de tels l’interprétation de l’inconscient, elle se doit alors
liens, des crimes se produisent, dit-il. C’est dans d’être homogène à sa structure pulsatile, sa structure
cette notion de crime que toute la question de d’ouverture et de fermeture. Cet énoncé a des
l’éthique est en jeu. D’où assigne-t-on le crime ?
Sinon d’une volonté de le faire et qui ne peut pas 1
MILLER J.-A., «L’interprétation à l’envers», La Cause freudienne n°32,
être laissée à la science. Pour le dire dans ces termes, 1996, pp. 9-13.
2
LACAN J., Télévision, Paris, Seuil, 1973, p. 72.

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conséquences précises, en particulier pour saisir ce significations du rêve, de son rapport à la réalité ou à
qui sépare la psychanalyse dans l’orientation l’histoire du patient, n’est que le truchement pour
lacanienne d’autres pratiques «post-modernes» et cette visée. Les textes freudiens des années vingt sur
d’autres conceptions de l’inconscient. C’est en tous le rêve sont à cet égard très révélateurs de sa
cas une condition requise pour situer la position 6 : le rêve y est présenté comme une activité
psychanalyse, ainsi que Freud et Lacan l’ont fait, au service de la jouissance («morceau d’activité
dans son articulation avec la science et non pas fantasmatique au service de la sauvegarde du
contre elle, comme il apparaît aujourd’hui trop sommeil»), et le déchiffrage de son rébus est loin
souvent 3 . d’être pour Freud une tâche obligatoire ; c’est à faire
si l’analyste le juge nécessaire, mais ce n’est pas une
I- L’ANALYSTE DISCRET contrainte absolue.
LAISSER LA MAIN À L’INCONSCIENT Dès 1912, et dans le même sens, Freud a déjà posé
que le texte du rêve est, comme tel, inépuisable et
L’action de l’analyste doit être subordonnée à conseillé à l’analyste de ne communiquer son point
l’interprétation émanant de l’inconscient. La de vue qu’avec retenue 7 . Par ailleurs il n’estime pas
pratique de Freud n’a pas d’abord été celle-là. Il a, nécessaire de revenir d’une séance à l’autre sur
dans les premiers temps, souvent traduit un langage- l’analyse d’un même rêve. Il est clair qu’une rupture
objet, celui du rêve notamment, en un métalangage dans la poursuite du discours conscient n’est pas
de symboles. La Traumdeutung en donne par dommageable, et même est à conseiller pour
endroits le témoignage, corrigé toutefois par la l’effectuation de la tâche analysante. L’analyste
théorie de la double inscription qui devait tant plaire poursuit trois objectifs : repérer dans le rêve
aux élèves de Lacan, jusqu’au point de l’agacer. 4 l’accomplissement de désir, évaluer la «pression de
La rupture avec Jung a permis sur ce sujet une mise la résistance» (ce qui conditionne la possibilité d’une
au point magistrale, celle de la Métapsychologie. La intervention) et surtout rechercher la «cause de la
théorie de l’inconscient que l’inventeur de la déformation», ce qui lui apparaît comme le point
psychanalyse développe alors montre que le pas central.
décisif n’était pas tant celui où il distinguait contenu Lacan a mis longtemps avant de retrouver cette
manifeste et contenu latent dans les rêves que celui liberté freudienne. (Il évoquera à ce propos «dix ans
où il mettait au jour l’association libre. de concubinage avec Jaspers»). Il la retrouve avec
Le geste de mettre sur le même plan les associations éclat en mettant en avant la fonction de la parole et
du rêveur et le contenu du rêve (geste apparemment le champ du langage dans son rapport de Rome.
innocent mais profondément iconoclaste) fondait en Néanmoins cette sortie de la psychanalyse hors des
effet la pratique de la psychanalyse sur une base que ornières où elle était tombée entraînera aussi ses
Lacan énoncera à son tour dans des formules propres conséquences imprévues. La passion pour
célèbres qui sont aujourd’hui devenues des les formations de l’inconscient et l’identification du
aphorismes : «Il n’y a pas de métalangage» ou concept d’inconscient aux lois du langage
encore «Il n’y a pas d’Autre de l’Autre». Du côté de (métaphore et métonymie) amèneront certains des
l’analyste la méthode de «l’attention flottante» élèves de Lacan à un usage débridé de
répond à l’association libre de l’analysant, elles sont l’homophonie, transformant dans les pires cas la
indissolublement liées. Elles dénotent le peu cure psychanalytique en un échange de formations
d’intérêt que Freud porte à la signification des dires de l’inconscient, celles de l’analyste venant rivaliser
du patient, à son intentionnalité, Freud ne s’inscrit avec celles de l’analysant. Lacan précise dans
pas dans la tradition de Dilthey 5 . Ce qui l’intéresse, «L’Étourdit», en un paragraphe qui sonne comme
et c’est là que sa méthode est homogène à sa théorie une remise au point à l’usage de ses élèves, que
de l’inconscient, c’est le décryptage de l’énonciation l’homophonie est en effet un des modes choisis de
inconsciente dans les énoncés, le moyen de saisir l’interprétation (au sens de l’intervention de
l’inscription des motions pulsionnelles refoulées l’analyste) à condition «que le psychanalyste s’en
affleurant dans les dits (ce qui se lit de la pulsion
refoulée dans ce qui se dit). L’élaboration des
6
3 Cf. FREUD S., «Remarques sur la théorie et la pratique de l’interprétation
Sur ce point consulter par exemple l’entretien de J.-A. MILLER avec
du rêve» (1923), «Josef Popper-Lynkeus et la théorie du rêve» (1923),
François EWALD dans le Magazine littéraire consacré à Freud.
4 «Quelques additifs à l’ensemble de l’interprétation des rêves» (1925). Ce
Cf. LACAN J., Le Séminaire, Livre XVIII, «D’un discours qui ne serait pas dernier texte commence en particulier par un paragraphe intitulé «Les
du semblant» (1970-1971) (inédit). limites de l’interprétable».
5 7
DILTHEY W., Selected Writings, Cambridge University Press, edited, FREUD S., Conseils aux médecins sur le traitement analytique, (1912), La
translated and introduced by H.P. Rickman. technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953, pp. 61 et 71.

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serve là où il convient» 8 , et il rappelle qu’il s’agit d’insatisfaction, d’impossibilité ou d’évitement 12 .


de s’en emparer pour obtenir la Spaltung du sujet, ce Et ce qui reste inaperçu dans l’exaltation du désir,
que nous pouvons comprendre comme un moyen de c’est que le désir est tout aussi bien, comme le sens,
provoquer chez l’analysant la schize, la division qui porteur d’une jouissance. «Le vrai consentement, le
est la marque et la conséquence de l’interprétation consentement de l’être qui est celui à quoi doit
par l’inconscient. mener le travail analytique est un consentement à
Mais la thèse de «l’inconscient interprète» vise aussi l’inconscient comme refoulé, c’est-à-dire comme
à rappeler l’analyste à une certaine discrétion quant porteur de la jouissance.» 13 L’interprétation
à l’appréciation de l’efficacité de son action. Freud d’aujourd’hui, celle qui permet la passe, doit donc y
avait là posé des bases qui sont peut-être aujourd’hui conduire, et porter à la fois sur -ϕ et a, le phallus de
un peu oubliées. Si en effet l’inconscient interprète la castration et le reste de jouissance : c’est là que la
(tout en tramant jouissance et sens dans ses thèse de «l’interprétation à l’envers» complète la
formations), il décide aussi de l’issue de thèse de «l’inconscient interprète».
l’intervention que l’analyste a pu faire. C’est lui qui
indique si l’analyste a su toucher ou non la cause du II-LA DISCRÉTION DE L’ANALYSTE : SON
désir. Freud l’avait noté en particulier à propos des DISCERNEMENT, SON JUGEMENT
rêves : peu importe qu’ils mentent ou qu’ils disent
vrai, peu importe que l’analysant mente, peu importe L’usage du terme interprétation s’est étendu jusqu’à
qu’il accepte ou refuse l’intervention que l’analyste désigner d’une façon générique tous les aspects de
a faite. Le résultat d’une interprétation ne se juge l’action de l’analyste. Il a dans la langue des
qu’à la production de matériel nouveau : une autre dénotations nombreuses (traduire, trahir, exécuter,
formation de l’inconscient, une production de jouer, proclamer la volonté des puissances
symptôme (voire même réaction thérapeutique supérieures, dire le sens, etc.)
négative) 9 , ou une simple dénégation («Je n’y avais La «mort de l’interprétation» 14 ne veut pas dire que
pas pensé»). Il n’est donc pas question de savoir qui l’analyste n’intervient plus dans les cures ; ce qui est
de l’analyste ou de l’analysant a raison «il n’y a pas visé c’est l’interprétation où l’analyste injecte du
d’affrontements à ce niveau. Quand il y a des sens en fonction de son caprice sans se repérer sur
affrontements c’est qu’on est dans l’axe l’inconscient du patient, l’interprétation au sens
imaginaire.» 10 Ce qui consacre donc la réussite de faible. À l’inverse le «devoir d’interpréter» 15 que
l’intervention c’est une nouvelle manifestation de la Lacan avait en son temps souligné n’en prend que
pulsion qui appelle une nouvelle levée du plus de relief. De ce devoir l’analyste est tenu, il y
refoulement. «paie de mots, de sa personne et du plus intime de
Pour Lacan, longtemps l’interprétation vraie a été son jugement» 16 . Les modalités de l’exercice de ce
celle qui relançait le désir, qui portait la marque du devoir restent toutefois à sa discrétion, il en use
désir comme manque-à-être. C’est en effet sans quand il le juge nécessaire et sur un fond de silence,
doute une caractéristique de l’inconscient que de avec parcimonie et à bon escient. Du timing, du tact,
renouveler la division du sujet, de faire ressortir le il est seul juge. Lacan le rappelait avec des accents
S1 – «signifiant – non-sens irréductible, traumatique solennels : «aussi seul que je l’ai toujours été dans
[auquel] il est comme sujet, assujetti.» 11 Le S1 ma relation à la cause analytique.» 17
cependant appelle dans la règle un S2 et l’effet de La thèse de «l’inconscient interprète», si elle
production du manque-à-être n’est jamais équivalent n’exonère en aucun cas l’analyste d’avoir à
à un pur désir. Il y a deux valences au concept de intervenir – puisque aussi bien, comme Lacan
désir. S’il relance la signification par le vide produit, l’indique, il «fait partie du concept de l’inconscient
le désir est aussi tournage en rond. On exalte d’en constituer l’adresse» 18 – impose néanmoins de
volontiers l’oiseau céleste, mais il y a aussi le furet
insaisissable qui tourne indéfiniment dans sa cage 12
Voir par exemple sur ce point MILLER J.-A., «Donc», cours inédit du 12
janvier 1994.
13
MILLER J.-A., «Marginalia de Constructions en analyse», op. cit., p. 27.
14
Cf. MILLER J.-A., formule utilisée dans «L’interprétation à l’envers», op.
cit.
8 15
LACAN J., « L’ Étourdit (1972)», Scilicet n°4, Paris, Seuil, 1973, p. 48. 4 LACAN J., Le Séminaire, Livre XI, op. cit., Postface, p. 252.
9 16
J.-A. MILLER insiste sur ce point dans «Marginalia de Constructions Lacan J.,» La direction de la cure et les principes de son pouvoir» (1958),
dans l’analyse», Cahier n°3. Écrits, Paris, Seuil, 1966.
10 17
MILLER J.-A., «Marginalia de Constructions en Analyse», op. cit., p. 24. LACAN J., Acte de fondation, Annuaire 1982 ECF
11
Cf. LACAN J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux 18
de la psychanalyse (1964), Paris, Seuil, 1973. Cf. LACAN J., Le Séminaire, Livre XI, op. cit.

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s’interroger à nouveau sur ce que fait l’analyste. métaphorique, celle qui favorise la mise en valeur du
Interpréter (au sens restreint), construire, phallus comme signifiant du désir. Mais on se heurte
communiquer, supporter le transfert, tels sont les au fait que le désir lui-même est enfermé dans la
versants sur lesquels peut se répartir sa tâche. limite du fantasme 20 . Plus tardivement, avec la mise
au point de l’objet a et surtout avec la mise au point
Interpréter des formules de la sexuation, Lacan propose comme
visée de l’interprétation la place des pulsions, celle
Qu’apporte sur ce point la thèse de «l’inconscient de l’absence du rapport sexuel. C’est une place
interprète» ? Notons d’abord que la formulation en «habitée de silence» 21 , car elle correspond à ce qui
est nouvelle. Ni Lacan, ni Freud ne l’avaient ainsi ne peut pas se dire (pas davantage que le désir ne
posée 19 . Elle n’est pas cependant sans évoquer la pouvait se dire directement) et aussi à ce qui se jouit
célèbre formule «le désir, c’est son interprétation». au-delà de ce qui se dit (plus-de-jouir). Il faut alors
Pourtant les deux formules ne sont pas équivalentes. recourir à l’interprétation par la métonymie. Elle
«L’inconscient interprète» ajoute que ramène le sujet à sa division, elle trouve sa formule
l’interprétation, entendue au sens large de dans la scansion interprétative, celle qui ne décide
l’intervention de l’analyste dans la cure, peut pas du sens à la place du sujet mais impose qu’il en
provoquer le désir certes, le manque-à-être, mais décide. Le «plus» ajouté par l’analyste à la
souvent aussi la jouissance qui est prisonnière de formation de l’inconscient ou à l’analyse faite par le
lalangue. De fait, on peut jouir de son inconscient patient lui-même, est un presque-rien, voire une
ou, plus justement, des formations de son simple rupture temporelle. Elle signifie en tous cas :
inconscient ou des interprétations de son analyste. «je ne te l’ai pas fait dire».
De l’interprétation par l’inconscient au sens strict tel
que J.-A. Miller l’utilise ici, on ne peut plus jouir. Venons-en maintenant à ce que propose J.-A. Miller
C’est pourquoi la thèse de «l’inconscient interprète» avec son «interprétation à l’envers». J’en soulignerai
appelle la thèse complémentaire de «l’interprétation deux aspects. Elle tient compte de ce que
à l’envers». l’interprétation doit être homogène à la tâche
Que fait en effet l’interprétation freudienne ? Elle va analysante et donc vise en dernier lieu la pulsion.
certes contre la signification, contre le discours du C’est dire que l’interprétation doit amener à une
moi du sujet, mais elle vise un sens sexuel ; la convergence des dits de l’analysant (Lacan s’y est
pulsion reste assujettie au mythe œdipien, à la beaucoup intéressé avec les séries de Fibonacci et la
fonction du père imaginaire. Dans ce cadre, en référence au nombre d’or). Il serait inexact d’estimer
conséquence, la fin de l’analyse bute sur le roc de la que Freud l’avait déjà saisi mais on peut cependant
castration : impossible de se détacher du père pour penser qu’il en avait une certaine intuition 22 .
les femmes, impossible d’accepter d’être guéri par Toutefois ce que la thèse de «l’interprétation à
un autre homme pour un homme. l’envers» propose est autre chose. Il s’agit d’obtenir
L’interprétation selon Lacan vise ailleurs, elle vise un franchissement de la limite, non seulement la
l’énonciation et non l’énoncé. Elle va contre la convergence vers le dire silencieux mais la
signification certes, mais aussi contre le sens sexuel, subversion de ce silence. J.-A. Miller la décrit
elle vise cette cause du désir, cette cause de la comme celle qui n’entre pas dans le flux sémantique
déformation que Freud avait su isoler. Cela veut alors qu’il note que la scansion, de ponctuer, y
aussi bien dire qu’elle tente de faire porter son effet ramène encore. C’est pourquoi il oppose cette
au-delà de l’Œdipe et du roman familial, au-delà de interprétation à la scansion et la nomme coupure,
la scène primitive freudienne dans laquelle la femme redonnant par là au terme de Lacan sa précision et sa
reste toujours contaminée par la mère. Il s’agit donc portée. Le pas ici franchi consiste à isoler une
en fin de compte pour Lacan de mettre au jour par modalité nouvelle de l’interprétation. «Elle
l’interprétation le signifiant dernier, celui du refoulé
primordial. C’est la tentative de l’interprétation
20
19 J.-A. MILLER rappelait ce point avec insistance dans son cours «Donc» et
Lacan donne (Séminaire XI, p. 118) une indication approchante : en le développant à partir d’une indication de Lacan (par exemple
«L’interprétation de l’analyste ne fait que recouvrir le fait que Séminaire Xl, p. 32).
l’inconscient – s’il est ce que je dis, à savoir jeu du signifiant – a déjà dans 21
SOLER C., «Silences», La Cause freudienne n°32, p. 30. C’est à Colette
ses formations – rêve, lapsus, mot d’esprit ou symptôme – procédé par
Soler que nous devons cette belle expression.
interprétation.», toutefois «l’inconscient interprète» radicalise la portée de 22
cette thèse, tout à la fois il s’agit de la rappeler au psychanalyste Il stipule par exemple en 1925 que, dans les conditions où la résistance du
d’aujourd’hui et de la conjuguer à celle de l’interprétation qui retire le sujet n’empêche pas le travail de l’inconscient, les associations sur les
sens. Il s’agit de relire le Séminaire XI avec et à partir du Séminaire) 0(et rêves sont d’abord divergentes puis convergent rapidement vers une
de «L’Étourdit». conclusion allant vers le fantasme de désir.

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n’interprète pas au service du principe de plaisir» 23 l’interprétation à l’envers ne prend-elle son cadre
c’est-à-dire pour la jouissance. Elle ramène, non pas que de la construction.
à la division du sujet mais à ce qu’il nomme par
référence à la psychose la «perplexité». C’est l’au- Communiquer
delà de la défense du sujet qui est alors visé et non
pas le désir qui lui-même «est de défense». La C’est sur ce point que le jugement de l’analyste est
pratique de la coupure, par rapport à celle de la au premier chef sollicité. Quand produire
ponctuation est asémantique, elle touche directement l’interprétation, quand communiquer la
le joui dans le dire. Elle correspond au moment de construction ? mais aussi quelle forme, quel contenu
conclure de la passe. leur donner ?
Freud n’hésitait pas à livrer son point de vue. Il ne se
Construire souciait nullement d’une éventuelle suggestion et
mesurait la valeur de son intervention à la
Freud et Lacan sur ce point ont une idée commune confirmation indirecte par l’inconscient. Le
de la tâche de l’analyste : incontestablement il lui problème est situé autrement par Lacan. Il s’agit
revient de construire. «Constructions en analyse» encore, comme pour Freud dans le cas de l’homme
reste à cet égard un modèle. La construction, aux loups, d’obtenir la certitude chez le patient, mais
rassemblant, à l’inverse de l’interprétation, dans une ceci de façon réglée par la traversée du fantasme et
causalité linéaire des éléments épars et hétérogènes la destitution subjective qui sont des opérations
est une pratique discrète du sens (mais pas de la limites. Il faut pourtant que la fin emporte la
signification). Elle vise la cohérence interne de conviction du patient, et c’est même requis. Là
l’expérience analytique. Freud se réservait cette encore, et peut-être faudrait-il dire surtout, la
tâche et laissait à l’analysant celle de se remémorer, confirmation est davantage à chercher dans la
construire pour lui voulait dire s’assurer de la vérité ratification indirecte par l’inconscient que dans
de l’analyse. l’assentiment du patient. 25
Cette opération vise au moins en effet une face de la Quant à savoir si l’analyste doit se taire ou
vérité, celle de la cohérence interne. Construire c’est communiquer, le soupçon règne sur ce point. Le
en effet s’assurer d’une consistance, de règles de soupçon que le silence, conseillé par Lacan comme
déduction. C’est pourquoi dans l’analyse la le fond sur lequel pourrait se déployer
construction et la mise au point de l’axiome du l’interprétation puis aussi comme principe minimal
fantasme fondamental sont homogènes l’une à de l’interprétation scansion, celle qui évite la
l’autre. Elles concourent à situer le lieu de l’objet a suggestion, ne traduise souvent que la pusillanimité
qui a dans la psychanalyse le statut de consistance de l’analyste. Un silence de commodité, de moindre
logique. Cette opération est nécessaire du fait que, mal en quelque sorte. C’est vrai dans bien des cas, il
du côté de l’inconscient (comme Freud l’avait mis y a lieu cependant de donner sa juste place à ce
en évidence à partir de l’interprétation des rêves et silence et à la scansion qui laisse à l’analysant le
comme Lacan le note dans l’«Introduction à soin de recevoir de l’Autre sous forme inversée le
l’édition allemande des Écrits»), le sens fuit. Mais, message qui est le sien. Néanmoins, c’est Lacan lui-
alors que Freud ne distinguait pas nettement même qui a pu mesurer combien la pratique
construction et interprétation, Lacan, lui, les sépare systématique du silence, ponctuation sans sortie du
d’une façon très claire. La construction vise la système sémantique, contribuait à faire de l’analyse
cohérence interne du travail analytique, soit une une tâche infinie, aussi infinie que les productions de
vérité de fixion alors que l’interprétation trouve son l’inconscient. C’est pourquoi dans les dernières
efficace dans les vertus allusives du langage pour années de son enseignement il incite les analystes à
susciter un point de vide dans la réponse de l’Autre parler, «à l’ouvrir», selon ses termes, mais aussi bien
et produire ainsi un mi-dire de vérité. Dans un à ne pas nourrir le symptôme de sens 26 . Ces
commentaire de «Constructions en analyse», J.-A. indications peuvent paraître contradictoires.
Miller prend position : «L’analyste lacanien doit
construire, ça ne fait pas de doute» 24 , et il précise
que si Lacan ne s’intéresse pas à la construction 25
comme telle, c’est que chez lui elle se nomme MILLER J.-A., «Interpréter la cause de Freud à Lacan», Newsletter. or the
Freudian Field n°3, 1/2 Spring fall, 1989, pp. 30-50. Dans cet article tout
structure (au sens de structure clinique). Ainsi donc particulièrement, est développé le lien de la cause en psychanalyse au
principe du discret.
26
23 LACAN J., «Conférence à Genève sur le symptôme» (1975), Le Bloc-
MILLER J.-A., «L’interprétation à l’envers», op. cit.
24 notes de la psychanalyse n°5. Lacan y définit le symptôme comme un
MILLER J.-A., «Marginalia de Constructions en analyse», op. cit. poisson vorace qu’il ne convient pas de nourrir de sens.

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De fait les interventions des analystes se répartissent l’exposé est identique au progrès du sujet, c’est-à-
entre deux polarités, celles qui font surgir le -ϕ, dire à la réalité de la cure» 27 .
d’une part et a de l’autre. Il s’agit en effet de Toutefois, par la suite, il sera amené à corriger ce
relancer par l’interprétation le ru du désir lorsque que cette définition peut avoir d’excessivement
menace l’attaque prématurée de la chaîne signifiante nominaliste (même s’il s’agit d’un réalisme
en évoquant le savoir inconscient encore à explorer nominal) pour tenir compte de la jouissance. Le
(interprétation métaphorique), et d’autre part de transfert est alors présenté comme le mode
calmer l’efflorescence signifiante, d’enrayer la permanent de constitution des objets, puis, à partir
jouissance de la parole vide, et là plutôt en du Séminaire XI, transfert et interprétation sont
interprétant par la structure (mode d’interprétation indissolublement liés.
métonymique). Le plus souvent, la scansion ponctue Le transfert en tant qu’il est mobilisé par l’analyse
la séance en signalant un point partiel de conclusion n’est pas pure répétition des énamorations passées, il
possible. est lié aux moments d’ouverture et de fermeture de
Mais l’interprétation de l’inconscient, corrélée à l’inconscient. Dès lors que nous admettons que
l’interprétation à l’envers de l’analyste, soit l’inconscient est l’interprète, le transfert se présente
l’interprétation au sens restreint, celle qui signale comme supposition d’un savoir dans l’inconscient,
véritablement l’acte de l’analyste, a une autre (cf. l’algorithme du transfert).
portée : elle doit obtenir de séparer radicalement la En précisant la sorte d’interprétation qui va avec la
jouissance de la chaîne signifiante qui la porte. Ce thèse de «l’inconscient à l’envers», c’est-à-dire la
n’est plus seulement la formule «le mot est le coupure, qui assèche le Zuyderzee de l’inconscient
meurtre de la chose» qui s’applique ici – formule qui et isole S1 sans S2, J.-A. Miller éclaire la question
prise en un sens affaibli a pu laisser penser que dite de la chute du sujet supposé savoir à la fin de
toutes les vertus de la psychanalyse se réduisaient à l’analyse et son corollaire, le désabonnement à
une pratique de l’expression, de la «verbalisation». l’inconscient. Cela reprend un propos qu’il avait
La référence est prise du Lacan plus tardif, celui qui déjà tenu sur le couple transfert et interprétation :
équivoque entre jouissance et sens joui. Ainsi donc fonder le transfert sur le sujet supposé savoir, ainsi
conviendrait-il de réserver le terme d’acte analytique que Lacan le fait le premier, veut dire que le
(qui produit une novation du sujet) à ce type transfert est avant tout interpretandum, à interpréter.
d’interprétation, celle qui saurait faire surgir un S1 Non pas à interpréter en visant la répétition des
tout seul en le faisant en quelque sorte sauter hors de expériences infantiles, mais en interprétant la cause
la chaîne signifiante et de son implacable du désir, c’est-à-dire en faisant porter l’interprétation
recommencement. On voit immédiatement qu’une sur l’intervalle signifiant (donc par mi-dire, par
telle interprétation doit précipiter le moment de équivoque).
conclure chez l’analysant en appelant certitude et «Le désir de l’analyste, en tant qu’impliqué dans son
consentement. interprétation va contre l’identification, cela veut
dire qu’il va vers l’être. Et qu’on ne saurait
Supporter le transfert reconnaître pour lacanien l’analyste qui ne fait
d’interprétations que de métaphores, c’est-à-dire qui
L’analyste supporte le transfert selon la formule de livre clé en mains le signifiant-maître à son
Lacan. Il localise les semblants. Ceci ne dépend pas analysant.» 28 L’interprétation coupure vise donc à
de son jugement mais de l’offre qu’il fait de par sa isoler indirectement le signifiant-maître refoulé et en
position. Il ne cause pas tant le transfert, ce qui est à cela elle s’oppose à la prolifération des sens ajoutés
la portée de quiconque, qu’il ne cause la mise au et en particulier à ceux que l’intervention de
travail, par le transfert, de l’inconscient de l’analyste pourrait susciter. Équivoque, oui, si elle
l’analysant. Là, en revanche, son jugement est est métonymique, entre énigme et citation,
requis. métaphore, non.
Contre la conception du transfert conçu comme une
répétition phénoménale, contre le rôle pédagogique III – LE DISCRET DANS L’ACTE ANALYTIQUE
de l’analyste (déviations qu’avait permises la
pratique dans l’IPA), Lacan définit le transfert Incontestablement la thèse de «l’inconscient
comme pure dialectique, c’est-à-dire qu’il récuse interprète» met l’accent sur le discret, le discontinu
toute psychologisation de la cure pour mettre
radicalement l’accent sur le fait que «le concept de 27
LACAN J., «Intervention sur le transfert» (1951), Écrits, op. cit., p. 218.
28
MILLER J.-A., «Interprétation et transfert», Actes des Journées de l’ECF
n°6.

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au sens mathématique (quantités qui ne varient que comme source de ses maux – paradoxes de la
par valeurs entières). Elle fait valoir que conscience réflexive liée à l’agressivité rétorsive :
l’inconscient ne s’inscrit que de ruptures, de ruptures lieux communs de la psychologie et des
dans le sens et de ruptures dans le joui. Inconscient psychothérapies.
inné, inconscient de révélation, apophantique. C’est Pour qu’une psychanalyse commence il faut une
ainsi que l’inconscient apparaît depuis Freud, mais il rupture de ce registre : il faut l’interprétation au sens
aura fallu que Lacan le rappelle : dans la surprise. Et fort. Sans doute cette interprétation n’est-elle pas
disons-le, le plus souvent dans la mauvaise surprise, celle de la fin mais elle ouvre l’inconscient. C’est
comme rupture dans le sens et la signification, dire qu’elle met à jour un principe de rupture. Lacan
comme une jouissance insue, refoulée, et pour tout l’indique dans «La science et la vérité» 33 : le sujet
dire mauvaise. Ainsi l’inconscient n’est pas le non- de la psychanalyse, celui de la Spaltung, ne peut être
su dont s’accommodent très bien toutes les abordé par le fait empirique, la pratique de l’analyse
psychologies, il est d’abord rencontre et suppose une époché, une réduction. Cette réduction
révélation 29 , il n’est pas l’expression de sentiments. repose toujours sur l’absence d’un rapport ; absence
Ce sont des pensées qui le véhiculent mais il est d’un rapport entre la jouissance et le formalisme de
d’abord déflagration, perplexité 30 . C’est même par la science, absence de rapport entre le symbolique et
là qu’il a un statut éthique. Freud le montre le réel dans la psychanalyse. Lacan pense en 1965
clairement, par exemple en 1925 : «Il va de soi que que la vérité comme cause permet, dans la
l’on doit se tenir pour responsable des motions psychanalyse, de forer la place du sujet, place qui
malignes de ses rêves. Qu’en faire autrement ? Si le restitue le sujet que la science forclôt.
contenu du rêve – bien compris – n’est pas le fait de La thèse de «l’inconscient interprète» fait valoir à
l’inspiration d’esprits étrangers, il est alors une nouveau la rupture entre le joui dans le réel et le
partie de mon être.» 31 Rupture dans les idéaux en symbolisé. Mais elle ajoute au Lacan de l’époque
même temps que rupture dans le fil des idées dont la pointe de la formalisation se situe dans
conscientes : le moi est mis à mal. C’est à cette place «Position de l’inconscient» celui de L’envers de la
que Lacan assigne le sujet S, cette place où était le psychanalyse, et pour lequel vérité est sœur de
ça et où le je doit advenir. L’inconscient est donc la jouissance.
rupture qui fait apparaître cette béance, mais pour L’interprétation à l’envers vise la cause dans le réel
qu’elle s’inscrive il faut un acte, comme tel et la coupure qui produit le sujet désabonné de
«fermement distingué [du statut] du faire» 32 , un l’inconscient 34 non pas la vérité du sujet mais un
acte de parole de l’analyste. sujet vérifixé 35 soit, muni d’une certitude qui
concerne sa jouissance, son mode de jouir.
Parler de l’interprétation comme se déployant à
Nous remercions vivement l’équipe de Cahier VLB de nous laisser publier le
l’envers du sens et de l’interprétation comme le fait texte de cette intervention de R-G. Guéguen au Colloque de Bretagne (1996).
J.-A. Miller, c’est accentuer que, lorsqu’elle s’égale Cet exposé a été partiellement présenté au cours de J.-A. Miller, le 19 juin
1996.
à l’acte de l’analyste, elle doit non seulement être
seconde à l’action de l’inconscient, mais aussi agir
comme lui c’est-à-dire par soustraction de sens,
produire ce que Lacan nomme l’insensé dans le
Séminaire XI, et qui ne s’atteint pas n’importe
comment, puisqu’il vise la cause du désir.
33
Or l’inconscient n’est pas donné d’emblée dans une Et aussi bien dans le Séminaire XI.
34
psychanalyse ; ce qui est là d’emblée c’est le Cette théorisation de «l’inconscient interprète» est indispensable pour
opérer la bonne coupure entre l’opération de la psychanalyse et, d’une
symptôme et son cortège de plaintes ; ce qui est part, un formalisme logique qui jamais ne pourra traiter de la jouissance et
donné d’emblée c’est le malaise, la souffrance, la d’autre part l’écoeurante herméneutique qui fait par exemple qu’un Paul
Ricoeur peut dire : «On ne souligne pas assez le rôle de la conscience-
conscience malheureuse qui cherche à s’épancher témoin, celle de l’analyste, dans la constitution de l’inconscient comme
dans l’autre, en même temps qu’elle produit l’autre réalité.» (RICCEUR P., Le conflit des interprétations, Paris, Seuil, p. 107).
Dans cette perspective la réduction à laquelle procède la psychanalyse
n’est pas d’identifier la cause et la vérité du sujet. C’est autre chose de dire
29 comme le dit J.-A. Miller que le sujet réélise l’inconscient et répond par un
Lacan utilise dans le Séminaire XI les termes de «non-né», «non réalisé».
30 consentement de cette place. La célèbre formule de Lacan «rond brûlé
C’est à dessein que J.-A. Miller use de ce terme traditionnellement utilisé dans la brousse des pulsions» semble adéquate pour évoquer à la fois le
dans le champ de la psychose en référence à sa thèse dite «de la forclusion désabonnement de l’inconscient, la destitution subjective, le consentement
généralisée». à la jouissance primordialement refoulée et l’effet d’être que cela suppose.
31 Il est ainsi possible de mettre en série des termes voisins qui concernent la
FREUD S., «Quelques additifs à l’ensemble de l’interprétation des rêves»
fin de l’analyse. Ce n’est plus d’une division du sujet qui réfère au
(1925), Résultats, idées, problèmes, TII, Paris, PUF, 1985, p. 146.
32 manque-à-être qu’il s’agit ici, mais sans doute de la division constitutive
LACAN J., «De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité» (1967), du parlêtre et qui réélise le défaut dans l’Autre corrélatif du sujet, défaut à
Scilicet n°1, Paris, Seuil, 1968, p. 56. partir duquel s’est construit pour le névrosé le délire œdipien.

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Ridicules paroles refoulées L’heure tardive de la fin de la séance, minuit, ne


Jorge Forbes l’empêcha pas de vouloir visiter chaque institut,
chaque salle fréquentée ces dernières années. Déjà il
I faisait des plans pour le jour suivant afin de raconter
à son analyste sa grande découverte : les raisons de
Cette plume, tombant entre les arbres sur le jeune sa souffrance. Il voulait aller jusqu’aux dernières
homme assis sur un banc de la place, avec cette tête conséquences, sentir tout ce qu’il devait sentir, se
à l’air un peu niais, lui sembla un lieu commun, un laisser envahir par la mémoire affective de ces lieux,
appel facile aux sentiments du parterre dont il était.* calvaires parfois de châtiment et à d’autres de
Joseph se cala dans son fauteuil et se prépara à ne rédemption, toujours religieux.
pas aimer le film. Mais, peu à peu, le désintérêt alla Il lui fut difficile d’entrer dans le secteur de
en se modifiant car Joseph commença à se Philosophie la nuit, mais la porte offerte
reconnaître dans le personnage, traité comme un aimablement par un professeur qui se retirait à cette
étourdi par sa famille, par ses camarades de lycée et heure avancée facilita l’entreprise. De chaque
qui pourtant, maladroitement certes, allait en pupitre, de chaque couloir, émanaient les angoisses
réussissant dans la vie et ce toujours de façon d’être en deçà de l’idéal. Il était arrivé à l’USP, mais
inattendue. Le personnage gagnait des courses parce est-ce que l’USP était là ?
qu’il se mettait à courir, il était modèle pour Du secteur de Philosophie, il passa à celui
chanteur de rock à cause de sa «dysrythmie», puis d’Anthropologie, puis à celui de Sociologie,
héros de guerre pour son inconséquence et ainsi de d’Histoire… A chaque pas qu’il faisait, plus claire
suite. apparaissait sa vie, voire son parcours, comme l’on a
Le film qui lui paraissait au départ ennuyeux et sans coutume de dire. D’une certaine manière ce n’était
intérêt prit, dès lors, une autre tournure. Il prit du pas un savoir si nouveau dont il se rendait compte,
corps. mais nouvelle était la forte conviction de vérité de
Freud disait qu’un rêve était, dans un premier temps, ces faits. Freud ne dit-il pas que l’obsessionnel
pour le rêveur, ennuyeux et sans intérêt et que ce refoule l’affect mais pas les idées, à la différence de
n’était qu’au fur et à mesure des associations que l’hystérique qui refoule les deux ?
l’affect et l’intérêt surgissaient. Enfin, fatigué, exténué, mais content de sa bonne
Cela se passa ainsi : la séance terminée – de cinéma découverte, il alla dormir. Le matin suivant, tôt, il
– Joseph était livide ; c’était son histoire. Quel vérifia qu’il n’avait rien oublié de ce qui eut lieu au
immense effort, pensa-t-il, lui avait été jusque-là petit jour, et qu’il irait raconter à son analyste…
imposé pour dépasser ses déficiences déclarées Quelle attente ! L’heure arriva, il entra et
comme telles par les autres. immédiatement raconta sa nuit dans le détail. Or, en
Dans sa maison familiale, dans son petit pays natal, le faisant, il s’aperçut qu’il n’était pas écouté avec
en Amérique du Sud, ce qui était bon était toujours l’intérêt attendu. «Ne suis-je pas clair ?»
ailleurs : au Brésil, à São Paulo et plus précisément à s’interrogea-t-il, et il chercha à renforcer
l’Université de São Paulo. Il n’y avait pas une l’importance de ses propos. Une fois le récit terminé,
rencontre de famille, déjeuner ou dîner, qui ne l’analyste se leva sans rien dire, mettant ainsi fin à la
donnât, lorsque quelqu’un était confronté à une séance, et lui donna un nouvel horaire pour quelques
situation difficile, l’occasion qu’on lui réponde : heures après. En se retrouvant dans l’ascenseur,
«Ah, pour résoudre ça, il te faudra suivre un cours à entre la sidération, la rage et la frustration, Joseph se
l’USP». Et cette USP était si distante pour Joseph… demanda ce dont il s’agissait.
S’il était sot à ce point, comment pouvait-il Quelques heures après, de retour pour sa séance et
prétendre aller à l’Université de São Paulo et s’il n’y ne voulant plus maintenant être de nouveau surpris,
allait pas, comment supporterait-il les difficultés ? Il il commença par demander si la séance antérieure
n’y avait aucune issue possible. L’USP était faite avait été conclue parce que l’analyste pensait qu’il
pour l’un ou l’autre de ses deux brillants frères ; à lui devait agir ainsi ou parce que sa salle d’attente était
il ne restait donc que la chance. Et pourtant, pleine. L’analyste, laconique, lui répond : «Parce
paradoxe du destin, Joseph se trouvait à l’Université, que j’ai entendu que je devais interrompre». Joseph
et non sans succès. tente alors d’expliquer l’absurde souffert, en
À la sortie du cinéma, il essaya de dissimuler ses revenant sur son histoire, et cette fois non plus avec
larmes : de rage pour l’effort consenti au nom d’un émotion mais comme un avocat qui exige qu’on
idéal et de peine par auto-commisération. rende justice à son client. Et ainsi, en quelques
minutes, de façon énergique, il reprit et ordonna les

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points capitaux de sa réflexion nocturne. Il reçut Dans le cas de Joseph, celui-ci va de sa mémoire
alors une nouvelle réponse de son analyste, une morte à une mémoire vécue et ensuite à un trou dans
interprétation : «Voilà, vous avez risqué de croire la mémoire, ce qui lui permet un avenir : l’apparition
excessivement à tout ça». La séance s’arrêta là et d’un nouveau signifiant.
avec elle une histoire. En 1908, Freud publie deux textes qui ont intérêt à
être lus en correspondance : «Le roman familial des
II névrosés» 2 et «Le créateur littéraire et la
fantaisie» 3 . Freud y interroge pourquoi il y a des
J’aimerais commenter à présent ce passage d’une histoires qui nous fatiguent alors que d’autres
analyse sur deux versants : celui de l’analysant et retiennent notre intérêt. Serait-ce dû à la différence
celui de l’analyste, en rappelant que leur imbrication des sujets traités ? Y en aurait-il de plus intéressants
est telle que ce qui sera dit pour l’un a des que d’autres ? C’est ce que le bon sens donnerait à
conséquences pour l’autre et vice versa. penser. Mais, encore une fois, le bon sens pense mal,
Je commence donc par l’analysant et je détacherai car Freud découvre, quant au thème choisi, que
trois moments distincts dans le passage relaté, que je névrosés et écrivains se réfèrent à la même chose,
synthétiserai par ces propositions : a) Il y avait un soit à ce qui leur manque, à ce qu’ils désirent, avec
savoir, il n’y avait pas une vérité. b) Il y avait un la différence cependant que leur manière de
savoir, il y avait une vérité. c) Il n’y avait pas un développer une réponse n’est pas la même pour
savoir, il y avait une vérité. chacun d’eux.
La base du roman familial du névrosé est, face à la
Le premier moment, «Il y avait un savoir, il n’y déception ressentie avec sa famille d’origine, d’en
avait pas une vérité», correspond au fait que Joseph constituer une autre, plus valable, plus adéquate aux
connaissait ses coordonnées familiales. Il savait, modèles idéaux. Dans le cas de Joseph, aller à
mais il ne donnait pas à celles-ci un poids de vérité. l’USP.
Comme je l’ai déjà formulé, il dissociait dans le Le créateur littéraire, de son côté, n’a pas une telle
refoulement obsessionnel l’idée de l’affect, ce qui certitude quant à un idéal. Il s’invente une place et
rendait possible une sorte de convivialité prend la responsabilité de son choix. La particularité
irresponsable avec le symptôme. de ses options permet aux lecteurs qu’ils en fassent
Le second moment maintenant, «Il y avait un savoir, de même.
il y avait une vérité», correspond à une levée du Freud met en évidence le reproche et la honte
refoulement secondaire : Joseph, lui, se voit comme étant des facteurs qui changent entre le
complètement aliéné à une histoire. Il y a un névrosé et le créateur littéraire : «[…] la jouissance
mélange de responsabilité et de culpabilité où il propre de l’œuvre littéraire est issue du relâchement
reconnaît sa participation, mais il culpabilise aussi, il de tensions siégeant dans notre âme. Peut-être même
accuse l’autre des tourments subis. le fait que le créateur littéraire nous mette en mesure
Enfin, au troisième moment, «Il n’y avait pas un de jouir désormais de nos propres fantaisies, sans
savoir, il y avait une vérité», Joseph se retrouve avec reproche et sans honte, n’entre-t-il pas pour peu dans
une vérité incomplète, dirons-nous, quant à sa ce résultat» 4
compréhension provoquée par l’analyste – «Vous Il est difficile de dire que, pareil à l’écrivain,
avez risqué de croire excessivement à tout ça» – qui l’analyste amène l’analysant à jouir désormais de ses
le force en quelque sorte à aller au-delà du propres fantaisies – ainsi que Freud vient de
refoulement secondaire, l’obligeant même à prendre l’énoncer. Mais il s’en rapproche sur le point qu’une
une position, celle de fabriquer un autre type de analyse modifie aussi les reproches, la culpabilité et
savoir pour répondre à la vérité qui le touche. la honte. Au lieu de la culpabilité toujours référée,
On peut, à ce propos, évoquer ce que Lacan, en liée à un autre, une analyse conduit à la
1977 1 , situait comme le but de l’analyse : un responsabilité de sa propre jouissance.
signifiant nouveau – «Ce que j’énonce en tout cas,
c’est que l’invention d’un signifiant est quelque
chose de différent de la mémoire […]. Nos
signifiants sont toujours reçus. Pourquoi est-ce
qu’on n’inventerait pas un signifiant nouveau ? Un
2
signifiant, par exemple, qui n’aurait, comme le réel, FREUD S., «Le roman familial des névrosés» 5 (1909), Névrose, psychose
et perversion, Paris, PUF, 1973, pp. 157-160.
aucune espèce de sens ?». 3
FREUD S., «Le créateur littéraire et la fantaisie» (1908), in L’inquiétante
étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, pp. 29-46.
1 4
LACAN J., «Vers un signifiant nouveau», Ornicar n°17-18, 1979, p. 21. Ibid., p. 46.

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«Mange ton Dasein» 5 , ainsi que Lacan l’a articulé biographies ne peuvent que raconter l’histoire de
sur le travail de l’analysant, voudrait dire ici personnes déjà mortes. Il y a toujours un excès, un
qu’aucune culpabilité, aucun repentir, châtiment ni ridicule à supporter dans la vie, en entendant ici le
promesse ne sauraient le libérer de cette dure tâche, ridicule comme le particulier qui ne s’ajuste à aucun
celle de ronger l’os de son existence. universel. Sont ridicules, par exemple, les mots de
L’intervention de l’analyste, dans le cas de Joseph, tendresse quand on les formule en public, mais aussi
l’a obligé à sortir de son répétitif roman familial les surnoms, les caresses. Ce qui sert seulement à un,
discréditant ainsi ses plaintes «Ils me prenaient pour à deux ou même à un petit groupe est habituellement
quelqu’un d’étourdi et de peu intelligent» – mais marqué du ridicule.
aussi sa solution – «Je devais aller à l’USP ». Il n’y a En évitant l’excès de la vie, le symptôme névrotique
pas une histoire qui puisse expliquer une vie parce s’offre, tel un vêtement sobre, au ridicule, au
qu’une vie excède toutes les histoires. singulier d’un désir. C’est ce que nous pouvons
noter à propos de ce que nous avons appelé le
III refoulement secondaire, dans le cas de Joseph : son
infortunée histoire.
Passons maintenant au commentaire, versant Une analyse devrait pousser celui qui l’entreprend à
analyste. Joseph fut choqué à la fin de la première mieux raconter le ridicule de sa vie, tel que le
séance, du peu, voire de l’absence de solidarité dont suggère Fernando Pessoa dans un poème écrit par
lui témoigna son analyste, face à son drame. C’est son hétéronyme Alvaro de Campos et intitulé
un fait, l’analyste n’est pas complice de la passion «Toutes les lettres d’amour» 7 Il dit ainsi :
exposée, mais, de par sa position, il révèle la qualité, Toutes les lettres d’amour sont
la fonction de prothèse, d’obturation en quoi Ridicules
consiste l’histoire racontée. Elles ne seraient pas des lettres d’amour si elles
C’est comme s’il ridiculisait – dans l’acception de n’étaient pas Ridicules
tourner à l’absurde – l’explication d’une souffrance. Moi aussi, j’ai écrit autrefois des lettres d’amour
Il questionne la relation de compromis établie par le Comme les autres,
symptôme névrotique. En ce sens, vaut aussi pour Ridicules
lui la description que Dénis Diderot donne du Les lettres d’amour, s’il s’agit bien d’amour,
comédien dans son fameux Paradoxe 6 : «C’est l’œil Se doivent d’être
du sage qui saisit le ridicule de tant de personnages Ridicules
divers, qui le peint, et qui vous fait rire et de ces Mais, après tout,
fâcheux originaux dont vous avez été la victime, et Il n’y a que les créatures qui n’ont jamais écrit
de vous-même. C’est lui qui vous observait et qui De lettres d’amour
traçait la copie comique et du fâcheux et de votre Qui sont Ridicules
supplice.» Et encore : «[…] je les trouve […] plus Comme j’aimerais revivre le temps où j’écrivais
frappés de nos ridicules que touchés de nos maux ; Sans m’en rendre compte
d’un esprit assez rassis au spectacle d’un événement Des lettres d’amour
fâcheux ou au récit d’une aventure pathétique ; Ridicules
isolés, vagabonds, à l’ordre des grands ; peu de La vérité, c’est qu’aujourd’hui Ce sont mes
mœurs, point d’amis, presque aucune de ces liaisons souvenirs
saintes et douces qui nous associent aux peines et De ces lettres d’amour
aux plaisirs d’un autre qui partage les nôtres.» Qui sont ridicules.
En mettant en évidence le ridicule qui existe dans
l’enveloppe pleurante d’une souffrance, l’analyste Au début, quand il rencontre l’amour, avec ce qui se
œuvre pour que l’analysant ne se prenne pas trop au dit de l’amour, les lettres d’amour sont considérées
sérieux, et dissocie douleur et récit de douleur, par le poète comme ridicules. Ensuite, au fil du
prouvant ainsi qu’on peut souffrir bien plus souvent temps, il se rend compte que ce sont ceux qui sont
de ce qu’on dit que de ce qu’on ressent. Comme je incapables de les écrire qui sont ridicules. Ce serait
l’ai déjà souligné, la vie excède les dimensions de là une métaphore illustrant ce que j’ai voulu dire
toutes les histoires et c’est pourquoi, à mon sens, les pour une analyse : réussir, avec les mots pour
toujours refoulés, ridicules, à les écrire en lettres
5 d’amour.
LACAN J., «Le séminaire sur "La lettre volée"», Écrits, Paris, Seuil, 1966,
p. 40.
6 7
DIDEROT D., «Paradoxe sur le comédien», in Oeuvres, Paris, PESSOA F., «Je ne suis personne», Une anthologie, Paris, Christian
Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1951, pp. 1009 et 1036. Bourgois Éditeur, 1994, p. 229.

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Jorge Forbes est psychanalyste à São Paulo (Brésil). relations avec des «femmes de trottoir» et à se
Ce texte reprend une intervention prononcée le 17 masturber en fantasmant sur les femmes nues des
avril 1996 dans le cadre des Soirées de la Section magazines pornographiques.
clinique. L’analyse l’avait sauvé de la déchéance familiale et
sexuelle. Elle faisait partie de sa réalité, lui
Un homme sans gêne permettant de se réaliser tout en ne cessant de
Philippe Lacadée s’interroger sur son efficacité et de douter de ses
bienfaits. Il ratiocinait sur son infinitude tout en se
satisfaisant à son insu que celle-ci s’éternisât selon
«Avec ce qu’il m’a dit, il m’a filé une bombe dans son vœu. Il avait, précisait-il, toujours joué le jeu de
les mains.» * Alain nous fit ainsi part d’une parole l’association libre, en disant dans une sorte de
qui ne resta pas pour lui sans effets et nous diarrhée verbale tout ce qui lui passait par la tête, ce
apprendra que parler de «paroles effectives» ne va qui ne lui permettait que rarement d’ailleurs d’en
pas de soi dans l’expérience de la psychanalyse, tirer les conséquences, tout dire annulant le
dans le sens où l’interprétation dont on comprend les précédent. «J’ai dit ça mais je pourrais très bien dire
effets n’est pas une interprétation analytique. Aussi l’inverse, alors comme on doit tout dire, je le dis,
partirons-nous de l’expérience de parole qu’il nous a mais qu’est-ce qui est sûr ? Est-ce que c’est ça ma
proposée dans sa cure et qui témoigne que si nous vraie parole ? Où est la vérité ? Il n’y a que le doute
sommes bien avec la psychanalyse dans l’ordre de la qui soit vrai, la preuve : c’est pour ça que Freud a
parole, tout ce qui instaure dans la réalité une autre inventé l’association libre.»
réalité ne prend sens qu’en fonction de cet ordre Au décours de son analyse sa mère fut renversée par
même.Si la psychanalyse est la réalité, Alain n’a eu une voiture. Suite à cet accident son état s’aggrava
de cesse de nous dire que pour lui, sa réalité était la de manière incompréhensible. On découvrit alors
psychanalyse. Quelques éléments du décours de son qu’elle était porteuse du gène de la chorée de
analyse, qui se poursuit encore, illustrent comment Huntington 1. Elle décéda quelques mois plus tard.
la question des paroles effectives s’éclaira selon C’est au moment de la révélation de cette maladie
deux occurrences dont la première, hors transfert, fut qu’Alain rencontra pour un problème d’assurance le
la rencontre avec la parole explosive prononcée par médecin généticien. Celui-ci, de façon sadique, lui
le médecin généticien qui s’occupa de sa mère au dit qu’il avait une bonne et une mauvaise nouvelle à
moment de son décès il y a presque un an, et la lui annoncer en lui demandant laquelle il préférait
deuxième un dire de l’analyste qui, n’étant pas sans recevoir la première. Alain, ayant choisi d’entendre
résonance avec ce que le sujet énonçait, eut comme d’abord la mauvaise nouvelle, eut la confirmation
effet de lui permettre d’interpréter sa position que la maladie génétique de sa mère avait été la
subjective. cause de sa mort et qu’il s’ensuivait qu’il ne pouvait
rien espérer toucher de la compagnie d’assurance.
«L’assommoir familial»
En cas de procès contre le responsable de l’accident,
Le premier temps de son analyse l’amena à il serait débouté. Le généticien lui annonça de plus
abandonner le rapport particulier qu’il entretenait que ce gène était transmissible, qu’il pouvait en être
avec une identification à l’être de déchet qu’il était porteur, tout en lui livrant de manière ironique la
pour l’Autre. De sa famille il traçait un portrait bonne nouvelle faite pour le soulager, qu’Alain
particulier qu’il appelait «l’assommoir familial», lui- qualifia de «bombe explosive» : il avait une chance
même restant dans la frange – son père décédé sur deux d’être positif et, comme le terme de chance
lorsqu’il eut quinze ans, ses cinq frères et sœurs l’évoque, cela étant soumis au pur hasard, il ne tenait
étaient ou avaient tous été en difficultés sociales et qu’à lui de savoir s’il était ou non porteur du gène
psychiques. mortel. «C’est comme la roulette russe, la seule
Au début son activité sociale se résumait à faire la façon de savoir est d’appuyer sur la gâchette»,
manche sur le trottoir en chantant quelques chansons précisa le médecin en lui faisant la grimace des tics
et le soir à être l’ouvreur d’un cinéma de quartier. Sa neurologiques de la chorée afin de bien lui faire
sexualité très solipsiste se résumait à entretenir des réaliser ce qu’il risquait de devenir. «La seule
chance que vous avez de vous en tirer, c’est de faire

*
Psychanalyste à Bordeaux, Philippe Lacadée a présenté ce travail dans le
cadre des Soirées de la Section clinique, à Paris, le 10 janvier 1996. Cette 1
Maladie rare, héréditaire selon le mode dominant, dont l’évolution se fait
soirée, animée par Éric Laurent, proposait comme thème «Paroles
vers la mort en vingt ou trente ans.
effectives» dans le cadre plus large d’une étude de la clinique de
l’interprétation.

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le test prédictif. Si vous avez de la chance il sera pouvait réellement mourir. Mais cela lui enlèverait
négatif.» Le généticien par cette parole visait une la possibilité de douter de sa mort, seule façon pour
certaine effectivité et adéquation à la réalité lui de continuer à ne pas vouloir savoir.
scientifique du sujet porteur du gène possible. «Vous Alain comme tout bon névrosé choisit plutôt
devez savoir, il faut être philosophe.» l’évitement névrotique, se détournant de ce qu’il
Le fondement philosophique voire scientifique est aurait eu à faire effectivement s’il voulait savoir. Cet
en effet cette adéquation de l’esprit au monde. C’est impossible pour lui s’incarna dans le choix d’une
ce que proposa le généticien à Alain qui s’y réalité directement en connexion avec le psychique
conforma en parcourant revues scientifiques et livres que Freud distingue de toute action, de toute activité,
sur la génétique. en l’appelant la Realität. Ce fut le «choix du doute».
Cette inhibition à faire ce test produisit une coupure
L’évitement de la réalité d’avec la Wirklichkeit. Freud indique aussi que pour
tout sujet, il y a au cœur du fonctionnement mental
Le gène prit pour lui une connotation particulière car un évitement structural d’une partie de la réalité.
il en était question, depuis le début de sa cure. Dans Alain paradoxalement pensa que cette réalité sur
une séance préliminaire cherchant à expliquer sa laquelle il continuait à croire pouvoir agir n’était
difficulté réelle à aborder les jeunes femmes, il dit autre que la réalité de sa mort ; ne pas savoir qu’il
sous forme de lapsus «j’ai un gêne à leur égard». était porteur du gène en préférant en douter lui
L’analyste lui souligna ce gêne dont il s’empara permit de continuer à ne pas savoir qu’il était mortel,
aussitôt pour lui signaler qu’il avait compris : «un à à douter de sa propre mort, à croire qu’il en
la place d’une», cela indiquait qu’il était triompherait toujours.
homosexuel. Pourtant comme l’image Faire le test prédictif le confrontait à la rencontre
d’accouplement avec un homme l’horrifiait, il impossible avec cette part de la réalité insupportable
cherchait à montrer à son analyste qu’il se trompait : que Lacan qualifie de réel, qu’il avait entraperçue et
c’était bien la femme qui causait son désir. lue sur la grimace du spécialiste lui mimant les tics
Ce gène, il le retrouva plus tard dans sa cure neurologiques de la maladie de chorée. Grimace du
lorsqu’il s’installa dans une relation de doute et de réel comme impossible à supporter indiquant ainsi
conflit entre deux femmes, sa compagne qu’il disait cette jouissance de la mort, ignorée tout autant par le
aimer et sa maîtresse qui était son objet sexuel ; pour spécialiste que par lui-même.
recouvrir le sentiment de culpabilité issu de ce L’ignorance et l’horreur de cette jouissance qui le
conflit entre l’objet d’amour et l’objet sexuel il se liait à la mort, il s’en préservera par le voile du
qualifiait alors d’«homme sans-gêne». Soudain il doute. Le doute comme réalité psychique qualifiée
réalisa qu’il n’était plus «l’homme sans-gêne», il par Freud de Realität se distingue ici clairement de
avait une chance sur deux d’être porteur de ce gène. toute réalité effective liée à l’action, la
Seulement voilà ! Tout occupé à ses lectures Wirklichkeit 3 . «Ma spécialité c’est le doute. C’est
scientifiques, à en témoigner dans ses séances en ma porte de sortie.» Plutôt que de réaliser qu’il
tentant de mettre en échec sa cure, il rencontra et pouvait finir comme sa mère, il fit le choix forcé du
vérifia à son insu que le point de départ freudien doute, tout en constatant que cela le condamnait à un
n’est pas l’adéquation du sujet à la réalité du monde, autre enfer. Si torturant que fut pour lui le doute,
mais que le véritable point de départ clinique c’était son monde, son assurance, sa façon de tenir à
freudien c’est le «se détourner de la réalité», distance l’horreur de la jouissance. Très angoissé, il
l’évitement, Abwendung. réclama des séances supplémentaires. Son analyse se
Il y avait une réalité sur laquelle il pouvait agir, qui recentra sur le gène. Mais là aucune équivoque
ne serait pas sans effet sur ce qu’il appelait «sa possible, «on est sur le vrai» précisa-t-il.
réalité hypothétique» : il pouvait savoir s’il était La parole du généticien eut comme effet de lui
porteur du gène. interpréter sa dénégation. Là où il maintenait sa
À cette réalité, qui par son sens d’effectivité et croyance au doute de sa mort, c’était maintenant de
d’opérativité tient à ce que l’on fait, à ce que l’on sa mort «réelle» qu’il s’agissait. «C’est vrai, je le
peut en faire, Freud a donné un nom précis, la sais maintenant, je vais crever, là c’est ma mort
Wirklichkeit 2 . Cette réalité effective impliquait effective, ça prend une dimension réelle.» Il avoua
d’agir, de faire le test avec le risque de savoir qu’il alors sa croyance en la réincarnation, tout en se
plaignant de ne pouvoir se séparer de son héritage
2
MILLER J.-A., «Cause et consentement» (inédit) (1987-1988),
enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de 3
Paris VIII, leçon du 4 mai 1988. Ibid.

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catholique et de sa peur de l’enfer. Mais ce qui – faire ou ne pas faire d’enfant – se mit en place une
l’angoissait le plus, c’était le sentiment d’éternité qui production importante de rêves.
l’envahissait et le fait qu’après la vie il y ait la
souffrance éternelle et qu’on puisse souffrir de la La voie du rêve
conscience de sa mort sans pouvoir le dire.
«D’ailleurs, chacun n’a-t-il pas un mort qui Le rêve vint réaliser et apporter la preuve du système
l’observe.» Ce mort qui l’observe c’est la place qu’il qui se met en place pour se séparer du monde
réserve à son père mort quand il avait quinze ans et extérieur en fonctionnant de façon agréable.
qu’il sauve de la mort par son doute pour continuer à Cependant, à son insu, il y rencontra là aussi quelque
ne pas cesser, tout en l’aimant, de le haïr, de lui en chose de désagréable, un réel irréductible, la mort
vouloir de lui avoir offert «cette ineffable et stupide sous une figure particulière. Le rêve vint rappeler
existence» tout en continuant comme père mort à que le point d’opérativité de la psychanalyse n’est
l’observer. Comme tout obsessionnel il révèle sa pas celui du généticien, ne concerne pas l’être dans
croyance au père idéal, père mort qui observe, place le monde face à sa réalité, mais que ce point
du Père absolu vis-à-vis duquel il est toujours en d’opérativité est le rêve, le rêveur lui-même.
dette. La réalité de l’inconscient lui offrit une voie de
Tout ce qu’il avait mis en place dans sa vie comme passage par la voie royale du rêve vers la réalité du
«spécialiste du doute» lui permettait par le voile du sujet, celle commandée par le fantasme dont il
doute d’ignorer le réel de sa mort. Le paradoxe de jouissait. Le rêve «vecteur de la parole» le détourna
son doute comme affect n’est que déplacement par à son insu de sa réalité quotidienne en le dirigeant
rapport à la certitude fondamentale de sa mort. Freud vers ce qui était déjà là sans qu’il le sache. Le rêve le
à propos de l’homme aux rats indique que «quand on mena au seuil de l’indicible métonymie de l’être en
doute de l’amour on peut douter de tout» et pour lui interprétant qu’effectivement, au nom de la
Alain c’est plutôt «quand on doute de la mort on réalité du sujet, il prenait dans son inconscient la
peut douter de tout». Soudain la parole effective du place d’une fille morte, sa sœur, et que par
généticien fit effraction en dévoilant la couverture de conséquent étant déjà mort, pour lui toute
sa stratégie et Alain tenta de faire supporter sa mort confrontation à la mort était impossible car le
par l’analyste en l’installant à la place du mort, en le délogeant de ce dont il jouissait à son insu.
mettant au défi de pouvoir agir sur ce qui lui
paraissait imparable, la réalité génétique : «Là vous Le rêve interprète dans la mesure où il interprète la
savez pas quoi dire, ça vous tue, cette histoire». jouissance en jeu, il est par là lui-même jouissance.
Ce que peut la psychanalyse pour Alain n’est Deux rêves lui révélèrent qu’au-delà du doute il y
sûrement pas de l’adapter à la réalité du cabinet du avait l’angoisse s’ouvrant sur l’énigmatique désir de
généticien structurée sur le mode du couple l’Autre et surtout la place de phallus mort qu’il était
imaginaire, là où la ruse de sa stratégie venu occuper tentant ainsi de voiler ce désir – le
obsessionnelle l’appelait à vouloir triompher de la rêve où traversant une forêt, le torse nu et bombé, il
mort. Le psychanalyste en ne répondant pas à sa rencontre la morsure des moustiques et dont une
demande – en ne se prononçant pas, comme il lui phrase le réveille «je me suis dit ce n’est pas
intimait, sur faire ou non le test – put lui permettre possible, je ne vais pas continuer» – le rêve où au
de mettre lui-même l’accent sur la réalité psychique, bord d’une rivière, il rencontre un crocodile, la
sur cette scène de l’Autre où s’inscrivent les gueule ouverte qui va le happer, et un peu plus loin
signifiants de sa demande et se situe le véritable une panthère noire énigmatique. Pour échapper au
enjeu. crocodile il doit soit attraper une branche, soit
Ce fut une série de lapsus. «J’ai un désir de gène» s’agripper à un mur en haut duquel il voit un homme
fut-il souvent surpris de s’entendre dire pour assis qui l’observe et qui, lui, s’est tiré d’affaire. Le
exprimer ce qu’il appelait de façon particulière «un crocodile va le happer puis non, car soudain la
désir d’enfant» qui le mettait dans une situation panthère arrive. Alors très angoissé il se réveille
complexe nécessitant de faire le test pour s’assurer, avec cet énoncé : il faut que tu saisisses une
avant de faire un enfant, qu’il était négatif, branche.
nécessitant donc une réponse effective. Cette Ce rêve l’angoisse car il n’en connaît pas l’issue, il
situation le mettait en transe. Là où il y avait ne sait pas si la panthère, après avoir mangé le
évitement névrotique de ce que le sujet a à faire crocodile, l’aurait dévoré. Cette angoisse le réveilla
effectivement s’il veut savoir et agir en conséquence de son rêve, d’autant que cela le fit associer sur ce
qu’avait raconté sa maîtresse l’après-midi précédant
le rêve. Elle avait vu un documentaire où l’on voyait

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une gazelle risquant de se faire happer par un est sans doute que, comme dit, elle a visé ce qui pour
crocodile, quand arrive un hippopotame qui le lui ne peut pas se dire, ce point d’oubli fondamental
chasse et lèche la blessure de la gazelle au dont il n’avait jamais parlé.
ravissement de tout le monde qui pense qu’il est
venu la sauver, alors qu’en fait au dernier moment il
la dévore.
Le rêve suivant lui laissa une inquiétante étrangeté
car il n’arrivait pas à s’y situer, à savoir s’il y était.
«Six personnes vont cambrioler une banque. On
prenait un masque car il y avait parmi nous une
femme et il ne fallait pas qu’on la reconnaisse. La
police arrive dans la banque, on s’enfuit par une
trappe sauf la femme. Elle est prise par la police et
condamnée à quinze ans de prison. Elle est libérée
au bout de quinze ans et je la rencontre sur un
bateau. Elle dit j’ai trente-cinq ans et je n’ai rien dit.
La police arrive sur le bateau et la remet en prison.»
Trente-cinq ans c’est son âge, quinze ans c’est l’âge
qu’il avait quand son père est mort, mais aussi l’âge
qu’il énonce quand il dit en avoir marre de l’analyse,
«je vais pas me payer quinze ans d’analyse comme
Woody Allen !»

Il doute sur le fait qu’il y ait six ou sept personnes,


mais il a la certitude qu’il s’agit du nombre de ses
frères et sœurs. Il révèle alors qu’ils étaient en fait
sept enfants mais que juste avant sa naissance, sa
sœur, âgée d’un an décéda à l’hôpital. Ce décès fut
insurmontable pour sa mère. Il se souvient des
propos que celle-ci avait dit avoir échangés avec le
médecin. Il lui aurait dit de ne pas s’en faire car le
bon Dieu lui avait repris son enfant. Furieuse, elle
avait violemment quitté l’hôpital en s’entendant
blasphémer Dieu. Elle ne s’en est jamais remise,
vivant depuis avec ses enfants dans ce véritable
enfer qualifié d’«assommoir».
«Vous avez pris le masque de la morte», fut la
parole de l’analyste.
Ce rêve lui indique ce qui ne peut se dire de son être
de jouissance. Si la parole de l’analyste le réveilla du
rêve, il ne put qu’être confronté à ce qui dans le rêve
l’avait réveillé, l’impossible-à-dire. «Vous laissez
entendre que je suis détenteur d’un secret comme
cette femme du rêve, mais moi dans cette analyse
j’ai toujours joué le jeu, j’ai tout dit sans gêne.»
Bien sûr il a réussi à dire des choses et s’en trouve là
confronté avec ce qui ne peut pas se dire. Cet
impossible-à-dire du désir, cette place vide, c’est ce
qu’il recouvrit du doute. Il réalisa alors que sa
position dans la vie aurait été de soutenir le fantasme
d’être à la place de la fille morte pour sa mère.
Le dit de notre patient est toujours métonymique car
en relation avec le refoulé originaire. Ce qui fait
effet comme parole dans l’énonciation de l’analyste

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… des rêves…
Le rêve : une interprétation du sujet Freud soulève la même question à propos du
Guy Briole symptôme qui est aussi une satisfaction substitutive
d’un désir inconscient, une formation de compromis.
Pour Freud, il est des rêves qui «veulent vraiment Bien qu’il établisse une différence entre le rêve et le
dire ce qu’ils annoncent» 1 . C’est le cas lorsqu’ils symptôme par rapport au préconscient et à la
n’ont pas été déformés par la censure. Néanmoins, la censure 7 , il souligne qu’ils ont une structure
règle est que le contenu manifeste du rêve n’est commune qui répond aux lois de l’inconscient. Il
qu’un «trompe-l’oeil» 2 et que, si un rêve «ça leur trouvera une autre parenté, cette fois causale,
montre» 3 au point parfois d’aveugler, avant tout un dans le fantasme.
rêve veut dire quelque chose. S’il veut dire, c’est Pour Freud, le rêve vérifie qu’il y a un reste à
qu’il ne dit pas, que ce n’est pas dit. Ainsi, le satisfaire, donc une insatisfaction. C’est vraiment
contenu latent du rêve est-il, pour Freud, bien plus cela qu’il appelle le «désir inconscient».
significatif que le contenu manifeste 4 . La réponse
freudienne à l’énigme du rêve, c’est qu’il exprime Le rêve, interprétation du sujet
«l’accomplissement d’un désir inconscient». Le rêve À la fois, le rêve réactualise ce qui échappe à l’oubli
comprendrait donc une interprétation sur le désir.
et opère sur ces éléments un travail, une élaboration
Mais que le rêve veuille dire et ne dise pas soulève, secondaire. Par l’effet de cette élaboration
dans le transfert, la question de la résistance du sujet secondaire, les rêves «ont pour ainsi dire déjà été
à dire mais aussi celle d’un impossible-à-dire. Dans interprétés une fois, avant d’être soumis à notre
les trois types de rêves que Freud dégage – interprétation au réveil» 8 . De ce travail résulte un
d’accomplissement du désir, d’angoisse et texte, celui du rêve, qui est donc en soi une
traumatique –, c’est ce dernier qui éclaire interprétation. En outre, le rêveur adopte une
particulièrement que le vouloir-dire est aussi lié à un position par rapport à son rêve : il opère une
point «obscur» 5 , comme il le nomme, qui renvoie interprétation sur l’interprétation. Quand Freud dit
que le rêve est «l’accomplissement d’un désir» 9 , il
au réel – à la fois la source du travail du rêve et de
fait aussi une interprétation sur l’interprétation
son interprétation, et le point de butée à son
déchiffrage. Donc, le réel manifeste sa présence dans qu’est le rêve lui-même.
tout rêve où se vérifie qu’un dit ne fonctionne que
Dans «La direction de la cure», Lacan souligne que
par rapport à un impossible-à-dire. Freud nous propose «le rêve comme métaphore du
Par ailleurs, «ça veut dire» reste marqué de désir» 10 . Quelque chose est passé au sens dans le
l’impossibilité, pour le sujet, d’énoncer ce que dans rêve et, de ce passage, résulte ce que Freud a appelé
le rêve «je» veut dire – comme le précise Lacan, «le
un désir. Mais, comme Lacan le relève : il s’agit
désir du rêve n’est pas assumé par le sujet qui d’un «désir d’avoir un désir insatisfait» 11 . C’est un
dit :"Je" dans sa parole». 6 Wunsch, un souhait, un vœu, dont Lacan dit que ce
sont là des vœux «[…] pieux, nostalgiques,
Si le rêve était strictement un accomplissement de
contrariants, farceurs» 12 . Le désir, que Freud isole
désir, il ne resterait plus qu’à continuer à rêver. En
dans le rêve, révèle la dimension du manque : un
fait, la satisfaction dans le rêve n’est qu’une
«manque-à-être» 13 du sujet, qui se présente comme
satisfaction par substitution : la pulsion qui peut
un manque-à-jouir. Lacan reprend le rêve bien
trouver à y être satisfaite ne l’est que par
connu de la «subtile bouchère» pour montrer
substitution, en tant qu’elle y est représentée.
comment un désir renvoie à un autre désir, comment
1
FREUD S., «Quelques additifs à l’ensemble de l’interprétation des rêves»
(1925), Résultats, idées, problèmes, T. II, Paris, PUF, 1985, p. 145.
2 7
Ibid. FREUD S., L’interprétation des rêves, op. cit., p. 484.
3 8
LACAN J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de Ibid., p. 418. ç
9
la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 72. Ibid., p. 112.
4 10
FREUD S., L’interprétation des rêves (1900), Paris, PUF, 1976, p. 148. LACAN J., «La direction de la cure…», op. cit., p. 622.
5 11
Ibid., p. 446. Ibid., p. 621.
12
6 Ibid., p. 620.
LACAN J., «La direction de la cure et les principes de son pouvoir», Écrits, 13
Paris, Seuil, 1966, p. 629. Ibid., p. 627.

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ce rêve «porte le désir à une puissance pourra aller plus loin à en prendre les équivoques au
géométriquement croissante» 14 . Dans ce renvoi sens le plus anagrammatique du mot.» 19
d’un désir à un autre désir, Lacan distingue – dans
«La direction de la cure» et «Radiophonie» 15 – deux Un début de cure
dimensions à ce désir de désir qui s’ordonnent selon
les lois par où s’articule la chaîne signifiante : la Cette jeune femme veut rencontrer un analyste parce
combinaison métonymique qui produit un qu’elle souffre d’une répétition d’échecs dans ses
déplacement et la substitution métaphorique avec relations avec les hommes. Elle a beaucoup à dire
son effet de condensation. sur eux, beaucoup à se plaindre. Elle met tant d’elle-
même dans ses relations que cela ne peut que venir
Le rêve et le transfert d’eux. Elle se connaît très bien et ce n’est pas pour
ça, pour se connaître, qu’elle vient, mais pour se
Qu’il y ait un effet de sens dans le rêve, que son plaindre des hommes. C’est ce qu’elle veut me faire
texte relève des tropes de la structure du langage entendre. Aussi met-elle fortement en doute la
(métaphore, métonymie) ne dit pas que le rêve soit possibilité «d’entrer dans le transfert». Elle le
l’inconscient. Lacan est formel sur ce point : «Le développera sur plusieurs séances. Que je
rêve n’est pas l’inconscient, mais […] sa voie l’interrompe sur un dire qui lui a échappé et où elle
royale.» 16 se disait «insatisfaite» l’agace fortement. À la séance
Cela doit amener à ne pas surinvestir le rêve, ni à en suivante, elle est impatiente de rapporter un rêve.
faire un point incontournable de la cure. Freud Impatiente, car inquiète sur son analyse : elle
insistait déjà à souligner – que les «rêves de n’éprouve pas pour son analyste ce que l’on dit du
commodité» ne font que vérifier que le désir est le transfert, soit de l’amour.
désir de l’Autre, par exemple celui qui est supposé à Avec ce rêve, elle n’est pas sûre que ce soit cela,
l’analyste – qu’il en est de même des pourtant elle croit que cela dit qu’elle est en analyse.
«rêves de complaisance» ou de «confirmation» qui, D’un autre côté, ce rêve la dérange. Elle est «gênée»
dit-il, «tirent la jambe derrière l’analyse» 17 . Ces d’avoir fait une faute sur le nom propre de l’auteur
rêves peuvent reprendre et reproduire ce qui a pu auquel, dit-elle, se réfère le texte du rêve. Par
être subjectivé de l’interprétation de l’analyste. Ils ailleurs, cet auteur qui surgit là n’est pas du tout
mettent au premier plan la question de la suggestion dans ses goûts littéraires et ça, elle veut bien que je
et de l’amour de transfert. le sache, car elle n’aimerait pas que j’aie cette idée
Cet amour, s’il est effet du transfert, est aussi, par sa d’elle, que je la voie ainsi. Le rêve est le suivant.
dimension de tromperie, sa face de résistance. Lacan C’est sur une scène de théâtre. Elle est sur scène et
souligne ce paradoxe du transfert : rien ne serait dit un texte qu’elle ne reconnaît pas. Cela dit des
dans la psychanalyse sans le transfert ; et en même choses de sa vie où elle se reconnaît et d’autres
temps il est obstacle au travail. Autrement dit, il est qu’elle ne connaît pas. Qu’est-ce qui est plus vrai ?
nécessaire à l’interprétation, et il ferme le sujet à Laquelle de ces deux versions est-elle ? Des
l’effet de l’interprétation. 18 Cette question se pose personnages interviennent dans des/entrées et des
tout particulièrement pour le rêve dans la cure. En sorties furtives, sur scène, pour limiter, corriger,
effet, le rêve, s’il est indicateur de la résistance, est voire interdire l’expression de son texte. Les
aussi dans la cure révélateur de la place à laquelle personnages, lui semble-t-il, empruntent parfois les
l’analyste est mis par l’analysant. En ce sens, tout visages de ses parents.
rêve dans la cure est rêve de transfert. Ce qui par le À côté, de biais, se tient un personnage assis. C’est
rêve vient de l’inconscient ne doit pas être surinvesti grâce à, et de ce personnage que le texte lui vient. Sa
mais, comme le recommande Lacan, il doit être lu – surprise, c’est que s’inscrit en lettres nettes et
à la lettre. Je le cite, page 88 d’Encore : «Un rêve, ça distinctes le nom de l’auteur, qui, en même temps,
n’introduit à aucune expérience insondable, à aucune écoute attentivement son récit : «SACHAN
mystique, ça se lit dans ce qui s’en dit, et qu’on GUITRY». L’interruption de la séance sur ce point
déclenche chez elle le rire et elle livre cette
interprétation qui vient de surgir dans ses pensées :
14 «Sachant, Guy trie».
Ibid., p. 621.
15 Ce rêve le montre bien, l’analysante est ici au travail
LACAN «Radiophonie», Scilicet le 2/3, Paris, Seuil, 1970, p. 69.
16 de dire. Travail de dire qui rencontre les
LACAN J., «La direction de la cure…», op. cit., p. 622.
17 empêchements du sujet lui-même, de la relation
FREUD S., «Remarques sur la théorie et la pratique de l’interprétation des
rêves» (1923), Résultats, idées, problèmes, op. cit., p. 85.
18 19
LACAN J., Le Séminaire, Livre X1 op. cit., p. 229. LACAN J., Le Séminaire, Livre. XV ", Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 88.

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transférentielle. C’est la difficulté même de d’interprétation qu’est le rêve, à l’appel dans le


l’épreuve de l’association libre. transfert à ce que l’analyste livre une interprétation,
Elle était donc venue pour ce qu’elle appelait «une ce dernier ne peut répondre que comme il le ferait de
répétition des échecs dans sa relation avec les tout énoncé de l’analysant. «Un rêve est un rêve» :
hommes». Comme je le disais, elle pensait bien se Lacan, dans «La direction de la cure» 23 , dénonce
connaître par ailleurs. Juste ce point à régler, mais par cette phrase la banalisation, voire l’attitude
un point de souffrance, et voilà que lui apparaît un dédaigneuse de certains analystes à l’égard du rêve.
point de non-savoir, ou plutôt une question : qui est- A l’opposé, le rêve n’est pas non plus un «morceau
elle ? C’est de cet auteur du rêve que lui revient sous choisi» de l’analyse à partir duquel l’analyste
la forme inversée son propre message, de cet Autre excellerait à en délivrer – à l’analysant – le sens
du transfert. C’est aussi là que surgit pour elle une caché. L’habileté à ce type d’interprétation ne
question portant sur le savoir. Là où elle pense être relevant que d’une position de maître de l’analyste.
entrée dans l’analyse parce que quelque chose de
l’amour pour l’analyste pointerait en elle, c’est une Le texte du rêve doit être mis au travail, comme tel.
question sur le savoir et une supposition de savoir Il ne requiert pas une «interprétation éclairante» de
qui est clairement exprimée. C’est en effet sur cela l’analyste. A y répondre ainsi, on rajouterait une
que s’instaure le transfert. interprétation extérieure au sujet, un dire sur le dire
de l’analysant, du sens au sens. Cette orientation,
Un sujet qui vient parler à un Autre lui suppose un c’est celle qui aboutit à un effet de suggestion :
savoir, voire un savoir-faire avec sa plainte ; c’est un suggérer à l’analysant un sens à son rêve. Un sens
point qu’a développé Jacques-Alain Miller 20 . Le qu’il peut faire sien et qui referme pour lui ce que le
sujet transfère, sur un autre, un savoir sur sa rêve pouvait receler d’effet de division.
question. Mais, pour devenir un symptôme Rêver, se souvenir, commenter, oublier, transformer,
analysable, il faut que le symptôme en tant que sont déjà des interprétations du sujet, que l’analyste,
plainte soit mis en forme au champ de l’Autre, c’est- par son acte, va désinterpréter. Ceci étant à
à-dire complété dans le transfert. C’est dans cette comprendre comme ce qui, de l’acte de l’analyste,
opération du transfert que se situe la supposition de ne va pas rajouter du sens au sens, mais produire un
savoir. On peut faire valoir ce même point de vue savoir nouveau. Ainsi, désinterpréter suppose
pour le rêve. l’interprétation, telle que l’on doit la comprendre à
partir des orientations que Lacan nous donne.
Rêve et interprétation Si, à l’énoncé de certains rêves, l’analyste se doit de
rester silencieux, ce n’est pas ce qui règle
Lacan – dans son «Compte rendu du Séminaire de exclusivement son acte. Ici se pose la question de la
L’éthique» 21 – indique clairement ce dont l’analyste scansion à laquelle Lacan attribue, dans «Fonction et
a à prendre acte du rêve : «Il ne lui vient de champ de la parole et du langage», une valeur
l’inconscient par le rêve que le sens incohérent qu’il d’interprétation. La scansion que nécessite l’acte, ne
fabule pour habiller ce qu’il articule en manière de relève ni d’une temporalité prédéterminée, ni du
phrase.» C’est-à-dire que ce qui lui vient est déjà temps qu’il faudrait pour raconter tout le rêve ou
une interprétation – «sauvage» précise Lacan. Cette tous les rêves de la même nuit. À ce récit,
interprétation ne vaut pas mieux que l’interprétation l’analysant peut se montrer très appliqué et
raisonnée que l’analyste pourrait y substituer : «Le manifester sa bonne volonté dans un mise au travail
rébus du rêve déchiffré montre un défaut de qui répond à ce qui lui semble être l’attente de
signification, et ce n’est en rien d’autre qu’il connote l’analyste. En ce sens, le moment de la scansion
un désir.» 22 Pour Lacan, le désir du rêve n’est rien n’est pas subordonné au temps de la narration du
que le désir de prendre sens. C’est là que l’acte de rêve et celui-ci ne détermine pas l’espace de la
l’analyste peut trouver sa place. À cet égard, donc, le séance. Il ne cantonne pas l’analyste dans la position
rêve, comme le symptôme, demande à être complété de ne pouvoir intervenir ou de se taire.
par l’analyste. Ce qui, précisément, n’est pas Si ici l’interprétation est silencieuse, ailleurs elle
interpréter le rêve. Au contraire, à la demande nécessite que l’analyste parle, qu’il produise un
énoncé. Il en va ainsi pour le rêve quand il s’agit de
20 souligner un point, de mettre en tension des éléments
MILLER J.-A., «Réflexions sur l’enveloppe formelle du symptôme»,
Actes de l’École de la Cause freudienne n°9, Paris, 1986, pp. 67-71.
du rêve avec des associations de l’analysant, de
21
LACAN J., «Compte rendu du Séminaire de L’éthique», Ornicar ? n°28,
Paris, Navarin, 1984, p. 17.
22 23
Ibid. LACAN J., «La direction de la cure…», op. cit., p. 624.

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mettre l’accent sur un oubli, de rapprocher une partie présence voilée du réel – de ce réel comme
du rêve avec des moments signifiants de la vie de l’impossible – qui ne s’y assimile jamais, mais qui
l’analysant. Il ne s’agit pas de rajouter du sens, mais néanmoins y insiste, commandant parfois des
par le maniement de la scansion, de l’équivoque, détours du processus primaire par rapport à sa
d’ouvrir le sujet à un questionnement vers un désir tendance vers le plaisir, vers la moindre tension. Ce
de savoir. Un désir de savoir qui pousse le sujet, au- processus primaire, tel qu’il est susceptible de
delà de la jouissance de la remémoration, à une détours, il faut «le saisir dans son expérience de
construction dans l’analyse. C’est ce qu’avait déjà rupture, entre perception et conscience» 1 , c’est-à-
noté Freud : la remémoration ne limite pas la dire dans son propre lieu qui est eine andere
répétition. Celle-ci est retour d’un réel qui insiste à Lokalität : topos du rêve par excellence.
revenir à la même place, à partir de ce qui a fait trace
du trauma originaire. Le rêve est le support de la Or ce point de départ de Lacan lui permet de se tenir
remémoration comme mémoire articulée à des dans une perspective radicalement différente de celle
traces. où se trouve Freud quand celui-ci commente lui-
même ce rêve dans la Traumdeutung. Comme on le
L’acte fait coupure par rapport aux effets de sens du sait, Freud examine ce rêve dans le cadre théorique
rêve. Il va à l’encontre de ce que pourrait produire que lui impose sa thèse unique à l’époque sur la
une interprétation du rêve : rajouter du sens au sens. fonction du rêve : le rêve est satisfaction du vœu
Ainsi, l’analyste n’opposera pas au rêve une refoulé. Tandis que l’approche lacanienne de ce rêve
interprétation «raisonnée» mais orientera, par son tient à sa lecture de l’«Au-delà du principe de
acte, le travail de déchiffrage du texte du rêve. plaisir». Autrement dit, Lacan interprète ce rêve de
la Traumdeutung, à partir de l’«Au-delà du principe
Entre rêve et réveil, La tuché dans le rêve «Père ne de plaisir», rétroactivement. Ce qui est évident, car
vois-tu pas c’est du processus primaire en tant que susceptible
Kosuke Tsuiki de «détours» – détours que ne connaît pas le
processus primaire à l’époque de la Traumdeutung –
qu’il s’agit dans le commentaire de Lacan. Freud
Le rêve présenté par Freud au début du chapitre VII semble se contenter de réduire ce rêve à une
de la Traumdeutung est un rêve frappant, voire satisfaction complète du vœu. Il ne s’arrête pas sur
«poignant», comme le dit Freud lui-même, avec la son aspect profondément angoissant, ni sur sa vision
phrase prononcée par le défunt enfant : «Père, ne foncièrement atroce. Car ces choses-là, prétend-il,
vois-tu pas que je brûle ?» * peuvent s’expliquer parfaitement par sa théorie selon
Quand il reprend ce rêve dans son Séminaire XI, laquelle un plaisir pour une partie du psychisme
Lacan y articule son travail de reformulation du (notamment l’inconscient) ne l’est pas
concept de répétition. Comme on le sait, la répétition nécessairement, voire peut être un déplaisir, pour
y est redéfinie comme tuché – terme emprunté à une autre partie (le préconscient). En revanche,
Aristote, que Lacan traduit par «rencontre du réel». Lacan identifie l’angoisse que manifeste ce rêve à
En suivant donc le texte du Séminaire XI, et celle que Freud, dans l’«Au-delà», n’explique plus
examinant comment il faut entendre le mot tuché, de la même manière, c’est-à-dire à l’angoisse
nous allons essayer de compléter les remarques de qu’éprouvent dans leurs rêves les patients souffrant
Lacan sur ce rêve. de névrose traumatique. Et de la vision atroce de ce
rêve, Lacan dit qu’elle désigne un «au-delà», qui
I. La question posée par Lacan
n’est rien d’autre que l’au-delà du rêve, l’au-delà du
Commençons par situer, dans le contexte du champ du processus primaire. Comme on le voit, il
Séminaire XI, le commentaire que fait Lacan de ce ne s’agit pas là d’un rêve qui démontrerait le
rêve. Qu’est-ce qui le conduit à ce rêve, qu’il fonctionnement sans faille de l’inconscient, mais
considère comme «paradigme» de la répétition ? d’un rêve qui se fait le lieu où, dans la béance
C’est le caractère foncièrement paradoxal du insuturable de l’inconscient, le sujet est en quelque
processus primaire, ou plutôt le rapport énigmatique sorte «exposé» à l’appel angoissant, à l’approche
entre celui-ci et le réel en tant qu’«inassimilable». menaçante du réel.
Au milieu du champ du processus primaire, il y a la

* 1
Kosuke Tsuiki est actuellement étudiant au Département de Psychanalyse LACAN J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de
de Paris VIII, où il prépare une thèse. la psychanalyse, Paris, 2 Seuil, 1973, p. 55.

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Un père, qui vient de perdre son fils, repose dans dire que Lacan rapporte le réveil à cet accident (le
une chambre voisine de celle où il laisse le corps de cierge renversé, la flamme, etc.), tel qu’il se passe
l’enfant à la garde d’un vieil homme. Après deux- dans la réalité. Ce serait effacer la question même de
trois heures de sommeil, il rêve que son fils se tient à Freud («qu’est-ce qui fait rêver ?»). L’important est
côté de lui, le prend par le bras, et lui dit sur un ton donc de chercher la cause du réveil ailleurs que dans
de reproche : «Père, ne vois-tu pas que je brûle ?» la réalité extérieure qui sera représentée pour la
Réveillé, il trouve le cercueil brûlé par la flamme conscience quand le sujet sera réveillé, et de
d’un cierge renversé, à côté du vieux qui est chercher le ressort du rêve par rapport à cette cause.
endormi… Ce rêve est particularisé par la quasi-
identité entre la réalité qu’on pourrait appeler II La cause indéterminée
«extérieure» et la réalité figurée dans le rêve, c’est-
à-dire entre l’accident réel (le renversement d’un Ici, il n’est pas sans intérêt que, en suspendant pour
cierge qui brûle le cercueil) et l’image, représentée quelques moments notre examen du commentaire de
dans le rêve, de l’enfant brûlé. D’où l’explication Lacan sur ce rêve, nous nous rappelions le poids et
première qu’en donne Freud : la lumière de la les résonances qu’a le mot «cause» dans le contexte
flamme, qui échappe par la porte ouverte, est perçue que nous suivons du Séminaire XI. Il est frappant
par le sujet ; celui-ci raisonne par là correctement sur que, lorsque Lacan y aborde la reformulation des
ce qui se passe dans la réalité, pour conclure enfin à quatre concepts, il commence par distinguer
l’urgence de la situation, qui le pousse au réveil. nettement la cause de la loi, cette dernière étant ce
qu’il y a de déterminant dans la chaîne signifiante.
Pourtant Freud ne s’arrête pas là. Il engage une autre La loi est ce qui détermine. La cause ne l’est pas.
démarche. Reprenons cette quasi-identité de la Cela veut dire que la cause n’explique pas. Alors
réalité traduite dans le rêve. Le préconscient, qui quelle est cette cause distinguée de la loi et destituée
semble être responsable du jugement qui motive le de la position de déterminant ? Cette «destitution»
réveil du sujet, est là, dans le rêve même, pleinement n’est-elle pas vraiment radicale chez Lacan ? Car,
éveillé, et donc capable de saisir parfaitement privée ainsi de la fonction déterminante, la cause est
l’urgence de la situation. D’où la question que Freud replacée, non pas dans le registre du déterminé, mais
se pose ensuite : pourquoi le sujet, le père, rêve dans dans celui du non-déterminé ou de l’indéterminé.
une situation tellement urgente ? Autrement dit, C’est dans ce sens-là que Lacan y parle de béance
qu’est-ce qui le fait rêver ? Car, même si le rêve causale : «la béance que, depuis toujours, la fonction
reflète assez fidèlement ce qui se passe dans la de la cause offre à toute saisie conceptuelle.» 3
réalité, cela ne signifie pas que cette réalité est le Comme on le sait, c’est dans cette béance causale,
ressort du rêve. Le ressort du rêve est à chercher ou plutôt comme cette béance causale, que Lacan
ailleurs. Or Freud répond à cette question par une essaie de resituer désormais l’inconscient freudien :
explication double : l’inconscient-trou montrant ce qu’il en est du rapport
1. En rêvant, le sujet prolonge le sommeil afin de du symptôme au réel – à ce réel qui reste
revoir, ne serait-ce que dans le rêve, l’enfant vivant. indéterminé parce qu’il est foncièrement
2. Le rêve satisfait le besoin même de prolonger le indéterminable. Or cela n’est pas la seule chose que
sommeil. nous pouvons et devons dire de l’opposition
Cette double explication semble élucider en effet soulignée par Lacan de la loi et de la cause. Il faut
pourquoi le sujet (le père) rêve : le ressort du rêve faire là-dessus encore deux remarques importantes,
serait le désir de revoir l’enfant vivant ou le besoin qui concernent directement le sujet de notre présent
de sommeil. Mais Lacan fait remarquer qu’en travail.
poursuivant cette explication, on a du mal à
expliquer pourquoi il se réveille ensuite. Car, «si le 1. Cette opposition fondamentale entre la
rêve, après tout, peut approcher de si près la réalité détermination symbolique et la causalité réelle
qui le provoque, ne peut-on pas dire qu’à cette indéterminée ne porte pas seulement sur la révision
réalité, il pourrait être répondu sans sortir du du concept de l’inconscient, mais aussi sur la
sommeil ? – il y a des activités somnambuliques, reformulation du concept de répétition. Comme on
après tout.» 2 En relayant ainsi la recherche de Freud, le sait, entre ces deux ordres, de la loi symbolique et
la question que se pose Lacan lui-même est donc : du réel comme cause, il n’y a pas qu’un simple
qu’est-ce qui réveille ? Bien sûr, cela ne veut pas décalage par lequel ils seraient complètement

2 3
Ibid, p. 57. Ibid, p. 24.

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écartés : le réel a des conséquences dans le désir du son explication de la niché. Quand Lacan nous parle
sujet. C’est justement d’un mode de ce rapport du de tuché, nous sommes donc toujours invités à saisir
sujet au réel qu’il s’agit dans le concept de la celle-ci comme liée essentiellement à l’ordre de la
répétition, tel qu’il est reformulé par Lacan dans le cause indéterminée. 4
Séminaire XI. Or, quand Lacan y aborde la question
de la répétition, il commence par désidentifier celle- III. Le secret du réveil
ci d’avec le Wiederkehr, c’est-à-dire l’automatisme
du réseau des signifiants. Celui-ci n’est plus que l’un Revenons au rêve de la Traumdeutung. La question
des aspects de la répétition, pour ainsi dire porte nécessairement sur la réalité du rêve. Si, en
secondaire, qui cache derrière lui l’autre aspect, le effet, ce n’est pas la réalité extérieure qui réveille le
plus fondamental, lequel porte sur ledit mode de sujet, cela signifie que la réalité du rêve ne se réduit
rapport du sujet au réel. C’est là que l’opposition pas à sa quasi-identité avec la réalité extérieure.
initiale des ordres de la loi et de la cause est reprise, Dans le rêve, il doit y avoir une autre réalité, qui,
et reposée comme l’opposition de l’automaton et de elle, réveille. Toutefois, cela ne veut pas dire que
la tuché : l’automaton n’est que le fait de cette autre réalité tient de la réalité du vœu
l’automatisme du signifiant, tandis que la tuché se inconscient. Comme Lacan le fait remarquer, même
conceptualise comme ayant un rapport fondamental si le désir de revoir l’enfant ainsi que le besoin de
avec l’ordre de la cause. prolonger le sommeil participent au processus du
rêve, ils n’expliquent pas pourquoi le sujet se
2. Ce dernier point est pleinement affirmé par la réveille. Quelle est donc cette autre réalité ? Dans le
référence de Lacan à Aristote, notamment au Livre rêve, n’est-elle pas le mieux exprimée par la phrase
II de la Physique, où celui-ci aborde la question de la que prononce l’enfant ? Or de quoi s’agit-il dans
tuché (et de son parent conceptuel automaton). Il ne cette phrase foncièrement angoissante, qui cache un
faut pas oublier qu’Aristote traite de cette question message secret, lié vraisemblablement à la cause de
dans le cours de sa recherche sur les «causes». Si on la maladie mortelle de l’enfant ? On ne sait pas trop.
parcourt son texte, la moindre chose qu’on puisse Le commentaire de Freud s’arrête juste sur le seuil
dire de la tuché, c’est qu’elle est une «cause». de cette question. Lacan, lui non plus, n’en parle pas
Pourtant, il ne s’agit pas de n’importe quelle cause. très clairement. Sans doute s’agit-il d’une
La tuché est une cause, mais cause que le Stagirite malencontre quelconque qui aurait été «réalisée» par
qualifie de «par accident», c’est-à-dire cause qui la mort réelle de celui-ci. Ce qui est répété dans ce
tombe dans la place de la cause (de quelque résultat) rêve, ce serait donc cette malencontre originelle.
comme «en passant». Cette notion de «cause par
accident (aitia kata symbebekos)» entraîne tout de Mais toute cette imagerie foncièrement atroce,
suite celle de «cause indéterminée», du fait qu’une qu’est-ce qu’elle désigne ? L’enfant, qui prend le
cause par accident (une tuché), privée de finalité bras du père, où l’amènerait-il ? Comme le dit
propre, établit une causalité pour ainsi dire tordue, Lacan, il s’agit d’un au-delà, un au-delà du rêve vers
une causalité qui se produit à côté de la fin (ou de la où se réveillerait le sujet. Cet au-delà du rêve, n’est-
causalité finale) envisagée intentionnellement, et ce pas ce que Freud lui-même appelle par le même
que, par là, elle n’est qu’une cause entre un infini nom : l’«au-delà» du principe de plaisir ? Nous
d’autres qui participent à la production d’un certain pouvons maintenant éprouver le véritable poids de
résultat. Or la notion de causalité indéterminée, ainsi ce que Lacan articule sur le processus primaire. Pour
reconnue et introduite par Aristote, ne pouvons-nous Lacan, qui lit la Traumdeutung à partir de l’«Au-
pas la considérer comme une manifestation précoce delà du principe de plaisir», le champ du processus
de cette «béance causale» dont parle Lacan ? N’est- primaire ne se réduit plus à un simple réseau des
ce pas là qu’il faut entendre, dans les remarques de signifiants, du fait que ce champ n’arrive pas à
Lacan sur la répétition comme tuché, l’écho le plus complètement effacer l’incidence du réel. E «autre
vif de la pensée d’Aristote ? Bien sûr, ce mot «cause réalité» du rêve, c’est de ce réel qu’il tient. Ce qui
indéterminée», Lacan ne l’entend pas dans le même appelle le sujet, qui s’approche de lui, et qui, enfin, à
sens qu’Aristote : chez Lacan, le mot désigne
l’inassimilable fondamental à la chaîne de
déterminations symboliques, du réel comme cause. 4
Mais l’important c’est qu’Aristote donne ainsi une Une précision sera nécessaire : la notion de «cause par accident» et celle
de «cause indéterminée» constituent, chez Aristote, non pas la définition
idée précise, si peu développée qu’elle paraisse, de de la tuché uniquement, mais celle de l’ensemble conceptuel de tuché et d
automaton. Mais, comme Lacan rapproche l’automaton aristotélicien de
l’indéterminé dans la causalité, et cela, au cours de l’automatisme freudien, et qu’il le prive de toute causalité, nous retenons
ces définitions pour la tuché uniquement.

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la limite du champ du processus primaire, lui Lacan parle du sujet acéphale de la pulsion. Là,
commande le réveil, c’est ce réel. évidemment, nous rejoignons la théorie freudienne
Cela acquis, il faut savoir encore comment : de la pulsion : la Vorstellungsrepräsentanz est
comment le réel peut-il toucher le sujet, sous le voile définie par Freud comme représentant (psychique)
de l’imagerie du rêve ? Car ce réel, si insistant qu’il du Trieb. Le réel en souffrance mais insistant, c’est-
soit, n’est qu’un impossible dans le processus à-dire ce qu’il y a de réel dans le sujet lui-même,
primaire. E «autre réalité» dont il s’agit, c’est une c’est la pulsion. C’est pourquoi Lacan dit enfin,
réalité manquée. Mais, qu’est-ce que cela veut dire toujours en commentant ce rêve, que le réel qui
exactement : «réalité manquée» ? C’est qu’elle n’a réveille, c’est la pulsion – plus précisément, la
aucune représentation correspondante. Autrement pulsion à venir.
dit, elle n’est représentée comme telle par aucune
représentation. Or, si malgré cela elle a des Or nous n’avons pas encore proprement situé le
conséquences dans le champ du processus primaire, hasard initial, c’est-à-dire l’accident qui se passe
comment est-ce possible ? C’est à cette question que comme par hasard dans la réalité extérieure (le
Lacan essaie de répondre avec la notion freudienne renversement du cierge, la lumière de la flamme,
de Vorstellungsrepräsentanz – «tenant-lieu de la etc.). Ce hasard, malgré son nom qui n’est pas sans
représentation». Au lieu de représentation rapport avec la tuché, n’a presque rien à voir avec
manquante, cette réalité peut avoir un tenant-lieu de celle-ci. C’est un hasard qui se produit à l’intérieur
représentation, lequel peut en quelque sorte la de la batterie complète des signifiants, laquelle est
désigner pour son corrélatif. La fonction que remplit, déjà là, depuis toujours, prête à s’emparer de tout ce
dans ce rêve, l’imagerie, c’est cette fonction de qui se passe en elle. Autrement dit, ce hasard, dès
tenant-lieu de représentation. L’imagerie du rêve ne qu’il se produit, est capturé et porté par l’automaton
constitue donc pas un substitut provisoire de la de la dialectique des signifiants. Néanmoins, dans la
représentation à venir dans la conscience quand mesure où c’est autour de ce petit hasard que se
celle-ci est réveillée, mais l’envers de cette produit l’imagerie du rêve, et où c’est sous le voile
représentation, où seulement peut s’immiscer cette de cette imagerie que le réel comme cause du désir
«autre réalité». Et c’est là le mécanisme par lequel le touche le sujet, ne peut-on pas dire que ce hasard
réel détourne la fonction du processus primaire. n’est pas rien ? Ce «pas rien» est le statut que Lacan
reconnaît à la réalité dite extérieure. Nous n’avons
Or cette corrélation entre le réel qui n’a pas de pas encore de façon rigide situé cette «réalité» non
représentation correspondante, et le tenant-lieu de plus. Il s’agit de la réalité dans laquelle le principe
représentation manquante, est nécessairement de réalité est obligé de rechercher son objet – l’objet
«fausse». Car, entre eux, le rapport dénotatif est foncièrement perdu, qui est notre «objet cause du
fondamentalement raté, tordu, et essentiellement désir» –, qui ne s’y retrouve jamais. Ce paradoxe du
factice. Mais c’est cette fausseté de la corrélation qui principe de réalité, Lacan le souligne dans son
élève l’imagerie du rêve, du statut du signe à celui Séminaire sur L’éthique de la psychanalyse. Il s’agit
du signifiant : signifiant dans sa vanité essentielle. exactement du même paradoxe dans le réveil que
C’est pourquoi d’ailleurs, dans le Séminaire XI, la nous sommes en train d’examiner. En se dirigeant
Vorstellungsrepräsentanz est identifiée au signifiant vers le point qui est désigné par cette vision atroce,
binaire. Celui-ci, dans sa binarité, représente le S, vers cet au-delà où l’enfant l’amènerait prenant son
c’est-à-dire le sujet en tant que déterminé par le bras, le sujet se réveille. Mais il se réveille où, en
signifiant. Comme on le sait, ce sujet est à saisir fait ? Dans la réalité représentée pour la conscience
dans la «schize» essentielle qui le caractérise. Le qui revient, dans cette réalité donnée au processus
sujet lacanien est un sujet fondamentalement secondaire pour sa quête inaccomplissable de l’objet
«divisé» entre le signifiant qu’il devient par une à retrouver. C’est d’au-delà du rêve que le réel
identification symbolique et «l’être manqué», c’est- appelle le sujet, mais dans cet au-delà, quand le sujet
à-dire l’être supprimé dans l’opération de se réveille, il ne retrouve que cette réalité extérieure,
l’aliénation. Or si, d’une part, Lacan rapporte la décevante. C’est pourquoi la tuché, rencontre du
fonction du tenant-lieu de la représentation au réel, réel, qui se ferait entre le rêve et le réveil, est
et que, d’autre part, il la relie ainsi au sujet divisé, toujours manquée. Elle finit toujours par la
cela ne permet-il pas de mettre en rapport ce réel et déception. Le sujet se dirige vers l’objet à retrouver,
cet être manqué ? C’est dire que le réel dont nous pour le perdre encore une fois, sans doute plus
parlons, c’est la partie unterlegte du sujet lui-même. définitivement. Mais c’est ainsi, dit Lacan, et ainsi
Et il s’agit de cette partie réelle du sujet, quand seulement, que la commémoration de la rencontre

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immémorable peut se faire. Et c’est là le noyau de la premières années de la Société britannique de plus
répétition en tant que tuché. d’analyses didactiques qu’aucun autre analyste en
Angleterre. Elle faisait partie au sein de la SBP de
En tout cas, l’unique énoncé admissible de la ceux qu’on appelle les «Indépendants», ne
causalité de ce réveil est ceci : le réveil s’est fait apo s’impliquant clairement ni avec les kleiniens, ni avec
tuchès, c’est-à-dire «par la rencontre du réel». Toute les annafreudiens.
l’articulation de Lacan tourne autour de cet énoncé, Ses séminaires sur la pratique, dans les années
même s’il ne le formule pas explicitement. Il faut trente, étaient considérés comme de qualité
remarquer que dès le début, Lacan refuse nettement exceptionnelle – en particulier, dit-on, grâce à des
un énoncé comme : le sujet se réveille à cause de dons d’actrice qui lui permettaient de reproduire de
l’accident qui se passe dans la réalité. Sans doute, façon unique une séance avec un patient. Une partie
cet énoncé-ci n’est-il pas si mauvais. C’est un en fut publiée, ainsi que
énoncé courant. Seulement, comme tout énoncé Dream analysis, L’analyse des rêves, «manuel
causal, il porte une béance causale insuturable. pratique pour psychanalystes», paru en 1937. Dans
Comme nous l’avons vu plus haut, c’est dans cette la préface à une réédition de cet ouvrage en 1977,
béance causale que gît le réel de la cause en tant Masud Khan, qui fut exclu de L’IPA et qui fut son
qu’indéterminée, en tant que cause vraiment cause. dernier analysant (elle est décédée en 1947), la décrit
Ce réel, qui est absent mais qui a des conséquences en ces termes, paraphrasant Mahomet : «Si la
dans notre désir, Lacan l’appelle «l’objet cause du montagne ne venait pas à elle, elle allait vers la
désir». C’est justement de ce même réel qu’il s’agit montagne.»
dans le cas du réveil en question : c’est lui qui se
tient à la place de la cause du réveil. Ainsi, en Lacan loue Ella Sharpe dans «La direction de la
parlant du rêve de l’enfant brûlé, Lacan essaie de cure» pour «ses remarques pertinentes à suivre les
saisir dans le réveil, ou plus précisément dans véritables soucis du névrosé», qui cherche à justifier
l’intervalle entre le rêve et le réveil, le moment son existence, et pour son insistance sur la culture
crucial où le sujet en quelque sorte croise l’objet littéraire nécessaire aux praticiens de l’analyse. Dans
cause du désir. Le réveil est considéré comme les lectures qu’elle propose, prédominent les œuvres
moment privilégié pour la rencontre – quoique ratée d’imagination «où le signifiant du phallus joue un
– du sujet et de la cause de son désir. C’est le rôle central sous un voile transparent» sans qu’elle
moment, si fugitif, si énigmatique, si fermement s’en aperçoive, ce qui atteste un choix guidé par
voilé qu’il soit, où le désir du sujet est fondé et l’expérience, dit-il, même si c’est à son insu.
refondé par le réel comme cause. Pour cela, il suffit Cette remarque sur ce qu’on peut lire du phallus
qu’il y ait un petit accident, un petit ébranlement qui dans ce qu’elle propose à la lecture sans qu’elle le
se produit dans la réalité qui n’est «pas rien». Mais lise elle-même, introduit au mieux notre propos.
sans cela, comme le dit Lacan, la vie ne serait qu’un Nous allons partir du chapitre V de Dream analysis,
songe. Tout le secret du désir est là. Du désir, dont la qui est commenté pendant cinq séances du
causalité n’est articulable qu’en termes de tuché. Séminaire de Lacan sur «Le désir et son
Ainsi le réveil s’est fait apo tuchès. interprétation» au premier trimestre de 1959 (six
mois après la parution de «La direction de la cure» ;
L’homme qui toussait dans l’escalier je n’ai pu retrouver aucune trace de la première de
Jean-Pierre Klotz ces cinq séances ; il s’agit de celles qui précèdent
immédiatement les sept séances sur Hamlet parues
dans Ornicar ? n°24/25 et 26/27. Il s’intitule
Une indépendante «Analysis of a Single dream», «Analyse d’un rêve
unique» ; il s’agit d’une séance intégralement
Ella Freeman Sharpe a été l’une des premières
reproduite d’un analysant, manifestement cruciale
analystes britanniques, de dix-neuf ans plus jeune
pour cette cure, centrée sur un rêve, avec quelques
que Freud. Elle a été d’abord longtemps professeur
éléments des trois séances qui ont suivi. Je vais
de littérature anglaise, donc non médecin, et
utiliser pour en rendre compte les traductions de
spécialiste de Shakespeare, qui l’a accompagnée
l’anglais que Lacan donne dans son Séminaire.
toute sa vie. En contact avec la psychanalyse par les
travaux d’Ernest Jones, initiée par Edward Glover, Un avocat et ses phobies
elle fit son analyse avec Hans Sachs, comme elle
non médecin, à Berlin. Elle devint psychanalyste à L’analysant est un avocat pris de sévères phobies
près de cinquante ans, et se chargea dans les dès qu’il doit plaider, qui signifient non pas qu’il

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n’ose encourir l’échec, mais qu’il doit s’arrêter en «énorme» (tremendous) qui dure des siècles, qui
route de peur de réussir trop bien. Il a perdu son père prendrait toute la séance à être raconté, le plus long
à l’âge de trois ans, a une sœur aînée de huit ans plus qu’il ait jamais fait, que, «rassurez-vous», il ne va
âgée, ainsi qu’un frère. En trois années d’analyse, il pas raconter en entier car il ne peut plus s’en
n’avait jamais rien dit de son père, sinon «mon père souvenir, dont il s’est réveillé chaud et transpirant.
est mort», avec une fois un moment d’effroi quand il «Je faisais un voyage avec ma femme autour du
s’aperçut un jour que celui-ci avait vécu et, plus monde et nous arrivions en Tchécoslovaquie où
effrayant encore, qu’il avait même dû l’entendre toutes sortes de choses arrivaient. Je rencontrai une
parler. On lui avait rapporté que, mourant, son père femme sur une route, une route qui maintenant me
avait dit de lui : «Robert doit prendre ma place.» fait penser à la route que je vous ai décrite dans les
Cela signifiait pour lui que grandir était aussi deux autres rêves, il y a peu de temps, dans lesquels
mourir. j’avais un jeu sexuel avec une femme devant une
Comme autre donnée préalable, Ella Sharpe note autre femme. Cette fois, ma femme était là pendant
que quelques jours auparavant, elle avait remarqué que l’événement sexuel se produisait. La femme que
une toute petite toux discrète avant qu’il n’entre je rencontrais avait un aspect très passionné (comme
dans son bureau, lui qu’elle n’entend jamais, celle que j’ai rencontrée dans un restaurant hier, qui
contrairement à d’autres, lorsqu’il monte dans son était brune et avait des lèvres très pleines et très
escalier (description croquignolesque des divers rouges et qui aurait répondu à mes avances si je lui
styles de bruits dans l’escalier). Ceci la mit dans une avais donné le moindre encouragement ; elle a dû
«grande joie», vu la pauvreté chez lui de ce qu’elle stimuler le rêve), elle voulait un rapport sexuel avec
nomme «les manifestations inconscientes par la voie moi et prenait l’initiative, ce qui, comme vous le
du corps». Elle se promit de ne pas y faire allusion savez, est une chose qui m’aide beaucoup. Elle était
pour laisser la toux devenir «plus forte». effectivement sur moi, cela vient juste de me venir à
Mais le jour de la séance, de «l’heure» qui fait l’esprit. Elle avait de toute évidence l’intention de
l’objet du chapitre, elle se dit déçue car bien mettre mon pénis dans son corps. Je pouvais dire
qu’arrivé cette fois sans bruit, Robert évoqua cela d’après les manœuvres qu’elle faisait. Je n’étais
d’entrée cette petite toux pour dire qu’il trouvait très pas d’accord, mais elle était si déçue que je pensais
ennuyeux que quelque chose arrive ainsi en vous que je devais la masturber.»
que vous ne contrôlez pas et que l’analyste avait dû
remarquer. Quel est le but d’une telle toux ? Par C’est très mal, commente-t-il, d’utiliser ce verbe
exemple, commence-t-il, faire savoir, avant d’entrer transitivement (to masturbate en anglais = se
dans une pièce, à deux amoureux qu’ils vont être masturber, verbe réfléchi), on peut seulement dire
dérangés. C’est ce qu’il fit adolescent pour prévenir «je me suis masturbé», il ne lui est arrivé qu’une fois
son frère qui était dans le salon avec sa girl-friend, de masturber un garçon, il se dit gêné de parler de
pour qu’au cas où ils auraient été en train de cela. Le rêve est très net dans son esprit, il n’y eut
s’embrasser, ils puissent se séparer et diminuer ainsi pas d’orgasme. Il se rappelle encore que «son vagin
leur embarras. Et pourquoi là, avant d’entrer chez a enserré mon doigt autour. Je vois le devant de ses
l’analyste ? C’est absurde, puisque celle-ci est parties génitales, la fin de la vulve, quelque chose de
évidemment seule et qu’il «ne l’imagine pas comme grand et de proéminent pendait vers le bas comme
ça». Cela lui rappelle une fantaisie qu’il a eue, d’être un pli sur le chaperon (hood). C’était tout à fait
dans une chambre où il n’aurait pas dû être, de comme un chaperon, et c’était ceci dont la femme
penser que quelqu’un aurait pu penser qu’il était là, faisait usage en le manœuvrant pour obtenir (to get)
et que pour l’empêcher d’entrer, il pourrait aboyer mon pénis. Le vagin semblait serrer mon doigt
comme un chien pour déguiser sa présence. Le autour. Le chaperon paraissait étrange.»
quelqu’un dirait alors : «Oh ! ce n’est qu’un chien Nous en venons maintenant aux associations du
qui est là.» Ce chien imaginaire lui rappelle un chien rêve :
bien réel qui une fois se frottait contre sa jambe pour – Une caverne sur une colline qu’il voyait enfant en
se masturber. Il a honte de raconter cela parce qu’il se promenant avec sa mère dont le dessus était
ne l’a pas arrêté, qu’il l’a laissé faire alors que surplombant et ressemblait à une énorme lèvre.
quelqu’un aurait pu entrer. – «Labia means lips» (lèvres génitales et lèvres de
bouche), une plaisanterie sur les «labia»
Un rêve «énorme» transversales et non longitudinales dont il ne se
souvient pas davantage, quelque comparaison entre
À ce moment-là, Robert tousse et il pense l’écriture chinoise et la nôtre partant de côtés
subitement à un rêve de la nuit précédente, un rêve

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différents (le vagin et la bouche), le chaperon revient un rêve où un homme lui disait d’arracher les
dans ses pensées. boutons de sa veste. Il revient sur les courroies et la
– Un drôle de bonhomme au golf qui disait qu’il lui façon dont il devait être épinglé dans son lit (pinned
donnerait un sac fait avec du tissu pour capote in bed) pour ne pas tomber. Il suppose qu’il était
(hood) de voiture. Il n’oubliera jamais son accent aussi attaché dans la voiture d’enfant.
cockney, qu’il imite.
– L’imitation lui rappelle une amie dont les Une grande sensibilité au langage
imitations à la radio étaient astucieuses, mais il dit
avoir l’air de «la ramener» en disant cela comme Vous pouvez noter d’emblée la grande sensibilité
lorsqu’il parle de sa merveilleuse TSF. Son amie a d’Ella Sharpe au langage, au signifiant. L’exemple
une merveilleuse mémoire alors que la sienne est si de l’usage de la citation du Common Prayer Book et
mauvaise en dessous de onze ans. Mais il se de l’undone montre cette attention «spontanée». II
souvient d’elle imitant un homme qui chantait au lui arrive d’insister ailleurs dans son œuvre sur la
théâtre. nécessité de considérer les fondements rhétoriques et
– Il revient au chaperon. Sa première voiture avait phonétiques du langage, et de mettre même l’accent
une capote maintenue en arrière par des courroies sur la métaphore, certes dans une conception
(straps) quand elle ne servait pas. Elle était doublée analogique renvoyant à une référence à l’imaginaire
d’une couleur écarlate. Sa pointe de vitesse était de du corps. Dans son commentaire, Lacan dit qu’il
soixante miles, c’est une bonne moyenne pour la vie faut lui faire «confiance, car c’est une des meilleures
d’une voiture, c’est curieux, de parler d’une voiture analystes, une des plus intuitives et pénétrantes qui
comme d’un être humain. Il y avait mal au cœur, et ait existé», même s’il ajoute qu’elle n’a pas su tirer
urinait dans un sac en papier dans le train étant parti de tout ce qu’elle avait sous la main. Pour ses
enfant. Il repense à la capote. fins didactiques, elle distingue l’interprétation
– Il faisait collection des lanières (straps) de cuir et qu’elle garde par-devers elle de celle qu’elle va
avait l’habitude de les couper, sans nécessité. Cela transmettre à son patient, insistant sur le fait que les
lui déplaît de penser que c’était une compulsion, deux choses ne coïncident pas. Pour elle, ce qu’il y a
comme pour la toux. Il coupait aussi les sandales de à dire au patient n’est pas tout ce qu’il y a à dire du
sa sœur, sans savoir pourquoi. sujet.
– Il pense soudain aux courroies avec lesquelles on Elle considère la signification générale de
voit un enfant attaché dans sa «voiture» (pram). Il a l’ensemble du rêve comme une fantaisie
immédiatement voulu dire qu’il n’y avait pas de masturbatoire (Lacan se dit d’accord sur ce point).
voitures d’enfant dans sa famille, pour penser Le rêve surgit alors que Robert venait de parler de
ensuite qu’il avait bien dû y en avoir, qu’il était bête l’incident du chien se masturbant sur sa jambe, alors
de dire cela, mais qu’il ne s’en souvenait pas plus qu’il avait parlé l’instant d’avant d’imiter un chien
que de son père poussé dans sa chaise roulante, dont lui-même. Puis il a toussé et s’est rappelé le rêve. Le
il avait un vague souvenir. deuxième point noté est le thème de la puissance. Le
– Il se souvient subitement qu’il a oublié d’envoyer vœu d’omnipotence est pour Ella Sharpe ce qui
des lettres à deux nouveaux membres de son club, caractérise le désir de ce sujet. Elle s’appuie sur
alors qu’il se vantait d’être un meilleur secrétaire divers éléments : être le seul enfant de la mère, faire
que le précédent. «Eh ! oui, nous n’avons pas fait le tour du monde, étreindre la terre mère. Ce vœu
(undone) ces choses que nous aurions dû faire et il s’associe à des fantasmes d’agression liés au pénis,
n’y a rien de bon en nous.» (Lacan note que cette et elle s’appuie sur la toux destinée à séparer les
phrase est une citation du Common Prayer Book, le amants, voire à crier gare à l’analyste, pour que
Livre ordinaire de prières, bien connu des Anglais ; demeure le voile sur le chaperon ou le fantasme de
la citation exacte est «nous avons laissé non faites», vagin denté. Lacan va faire porter sa critique sur ce
Robert omet le let ; ça continue dans le livre par «et vœu d’omnipotence et exploiter ce rêve, la richesse
nous avons fait ces choses que nous ne devions pas et l’usage possible de son matériel, pour avancer ses
faire».) pions (Ella Sharpe compare l’analyse avec un jeu
– L’analyste, au fait de cette citation comme tout d’échecs qui tire en longueur, ce que Lacan
Anglais, reprenant «pas fait ?» (undone), il parle de approuve, au sens où une partie vise à une réduction
ses boutons de braguette qu’il ne laisse jamais à un minimum de pièces considérées comme des
ouverts (undone), sauf la semaine précédente où sa éléments signifiants, pour qu’il n’en reste qu’un
femme le lui a fait remarquer au dîner et où il les a nombre suffisamment restreint et qu’«on sente bien
subrepticement boutonnés sous la table. Il lui revient la position du sujet», dit Lacan).

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Comment interprète-t-elle effectivement ? Il lui a besoin de sa voiture, mais il l’aime et la veut au-delà
fallu extraire de l’ensemble l’essentiel, et elle a été du besoin. Là, Ella est ravie, elle peut enfin établir
guidée par les nécessités du patient, notamment sa une comparaison entre le bon garagiste qu’il ne veut
peur des manifestations corporelles agressives. pas mettre en colère et le père, confirmée par le
Elle choisit d’abord la toux, non pas dans sa fonction patient : «Pour la première fois, j’avais affaire à des
de message – celle sur laquelle Lacan insiste dans vœux libidinaux.» Le jour suivant, il lui dit qu’il a
son commentaire –, mais comme «la seule mouillé son lit en dormant, pour la première fois
manifestation transférentielle directe, de nature depuis l’enfance.
compulsive, au cours de la séance», qui fait le joint La semaine qui suivit, un partenaire au tennis venant
avec les actions agressives de l’enfance également le taquiner sur son jeu piteux, il l’attrapa au collet,
compulsives. Elle lui dit qu’il avait utilisé par deux fit mine de l’étrangler pour rire et le prévint de ne
fois le mot «petit» pour décrire sa toux, et que ce jamais essayer de recommencer. Il n’avait jamais pu
faisant, il sous-estimait un fantasme d’omnipotence faire une telle démonstration de jeu avec un homme
indiqué par le rêve, auquel elle se réfère pour étayer par plaisanterie et avec de la force physique. Ella
avec précision son interprétation. Puis, dirigeant son Sharpe voit là la preuve de la bonne orientation de
attention vers le but de la toux dans la référence à la ses interventions, mais n’aurait-il pas été plus
séparation des amoureux, elle dit qu’un tel fantasme probant qu’il ait réussi à coincer son partenaire
s’associe à sa personne à elle. Qu’il ne veuille pas pendant la partie de tennis, soit là où se passent les
l’ennuyer avec un récit «trop long», l’amène à relations avec l’Autre comme lieu de la parole, des
rappeler un incident antérieurement rapporté où, conventions du jeu ? Lacan repère dans cette «légère
devant aller en ville en voiture à un endroit où le roi déclinaison le raté de l’acte d’intervention
et la reine devaient se rendre, il avait été pris d’une analytique».
angoisse face au risque de ne pas savoir où se garer On voit les effets de la référence «corporelle» d’Ella
et de bloquer le passage au roi et à la reine. Elle Sharpe sur l’interprétation et ses suites. Le vœu
évoque la naissance de ce fantasme d’omnipotence d’omnipotence, et même d’une omnipotence
dans la petite enfance, époque où il aurait été agressive, en constitue l’axe, et c’est là que Lacan va
capable d’interrompre ses parents. Puis, mettant en creuser, en somme, dans cet essentiel. Ce qu’il va
relation les associations à propos de l’agression, elle dire, c’est qu’Ella Sharpe confond l’omnipotence du
en déduit qu’il avait souhaité empêcher la naissance sujet et l’omnipotence du discours, et que celle-ci
d’autres enfants, et comme aucun autre n’était né n’implique nullement que le sujet s’en sente le
après lui, son fantasme agressif d’omnipotence dépositaire, puisque c’est par l’Autre qu’il profère.
s’était trouvé renforcé, avec une crainte accrue de la Ce qu’elle manque, c’est la fonction de l’Autre et de
vengeance de la mère. Suit le déploiement d’un jeu son rapport à la castration.
en miroir entre les organes génitaux de la mère et les Considérons d’abord les prémisses du rêve, dont le
siens, associés à des fantasmes d’agression, récit surgit en cours de séance après une première
signifiant la masturbation représentée dans le rêve. série concernant la toux. Celle-ci a été utilisée par
Elle n’en a pas dit davantage, explique-t-elle, pour Ella Sharpe dans son interprétation en tant que
ne pas étouffer son agressivité infantile, lui qui est «petite» pour masquer son fantasme de puissance
aidé par les femmes qui prennent l’initiative. agressive, et elle a noté sa propre «joie» devant une
telle manifestation corporelle chez un patient tenant
Les effets de la référence «corporelle» de tant à garder son contrôle. À suivre Robert dans ce
l’interprétation qu’il dit, Lacan propose une autre lecture, notant
d’abord que cette toux est un message, et qu’il se
Qu’est-ce qui s’ensuivit ? Le jour suivant, il dit demande quel est son but. Lacan l’inscrit à la place
n’avoir pas toussé en montant les escaliers, mais il a du Che vuoi ? de son graphe, qu’il est alors en train
eu une petite colique, qui lui évoque les accès de de construire : que veut dire ce signifiant en tant
diarrhée de son enfance. Est-ce que toux et diarrhée qu’il est signifiant de l’Autre, signifiant de quelque
veulent dire la même chose ? «Vous avez trouvé la chose de mon inconscient ? Ce qu’Ella Sharpe élide
signification vous-même», répond l’analyste. Il se complètement.
dit préoccupé par le fait de ne pas parvenir au tennis Elle enregistre pourtant les réponses successives
à donner un bon coup pour coincer (corner in) son faites à l’objectif de cette toux. Il y a d’abord
adversaire. Le jour suivant, après avoir dit qu’il avait l’évocation des amants ensemble avec le tiers à
eu une autre colique en quittant l’analyste, il parle de l’extérieur, alors qu’ils ne sont plus ensemble quand
sa voiture en panne non encore réparée, sans qu’il le tiers est à l’intérieur. Le rejet ensuite d’une
ose le reprocher au garagiste si gentil, non qu’il ait

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fantaisie sexuelle concernant l’analyste pourrait Lacan dit que ce qu’elle méconnaît, ce sont ses
plutôt être entendu comme une admission détournée, propres intentions, celles qui s’expriment, sur le plan
il la fait entrer dans le coup. Puis le fantasme de de la parole, quand il s’agit de «coincer» (to corner
l’aboiement, outre son aspect biscornu et irréaliste, in). Le terme même se retrouve à la fin du texte
car c’est une curieuse manière de passer inaperçu quand il est question de coincer le partenaire au
que d’aboyer, le met en scène là où il ne doit pas tennis pour lui donner le dernier choc, celui dont il
être, en le faisant être ce qu’il n’est pas. Il ne pose ne pourra pas se remettre en jeu. C’est sur ce plan
pas là une question, mais il se fait Autre avec que l’analyste se manifeste, sans que le sujet s’en
l’aboiement. Et par rapport à la scène précédente, il aperçoive. Elle caractérise la position de celui-ci
vient à la place de ce qui était entre les amants et qui comme voulant rester à l’abri, lié dans sa voiture
est à dissimuler. Enfin, on passe du chien imaginaire d’enfant ou ligoté dans son lit, trompant son monde
à un chien réel, celui du souvenir d’un chien qui se quand il demande à être aidé alors qu’il ne veut pas
masturbe contre sa jambe sans qu’il l’arrête malgré être remué. Elle le traque, elle est aux aguets de
sa crainte que quelqu’un n’entre. C’est alors qu’il toute manifestation libidinale. Elle est prête à mettre
tousse et se souvient subitement du rêve. en œuvre la composante agressive qu’elle repère
chez lui dès que quelque chose de «libidinal
À suivre ainsi le mot à mot, apparaît une sorte de jeu corporel» pointera le bout de son nez. Alors, il sera
entre-deux, le chien qui ne parle pas et se masturbe temps de le coincer.
en silence, ou qu’on s’imagine à sa place aboyant, et Ainsi, lorsqu’il déclare aimer sa voiture comme un
l’analyste à qui on va parler, prié par la toux de se être vivant, dans les séances qui suivent celle du
distinguer de ce qui s’évoque avec le chien. Nous rêve, elle pense tenir le bon bout et tente de ferrer en
sommes là avec Lacan au plus près de ce qui se dit, ramenant le père dans une comparaison avec le
dans un registre bien différent de celui des fantasmes gentil garagiste. Lacan note que pour une fois, elle
agressifs à l’égard du père, qu’Ella Sharpe a sans est relativement floue en rapportant ce qu’elle a dit.
doute ses raisons de livrer ici. Mais elle paraît «ivre de joie» d’avoir l’occasion de
lui dire : «Là, vous avouez que vous désirez quelque
L’omnipotence de la parole n’est pas celle du sujet chose», sans qu’on sache ce qu’elle a pu vraiment
lui dire. La nuit suivante, il a mouillé son lit pour la
Que dire du rêve ? Je rapporterai simplement que première fois depuis l’enfance.
Lacan note que l’omnipotence supposée du sujet est Intervention du pénis réel, de l’organe et non pas du
peut-être sensible du côté de sa demande, mais signifiant. A la place de ce qu’il reste de face-à-face
qu’elle se retrouve assurément du côté de la parole agressif dans la signification imaginaire supposée
comme telle, et que celle-ci n’a pas à être confondue donner la clé, il y a le signifiant sans pair. La clé
avec celle du sujet. Ce n’est pas parce que le sujet dont se sert Lacan pour éclairer le cas et les
dit qu’il fait un rêve énorme que celui-ci est énorme. impasses auxquelles se heurte Ella Sharpe, c’est le
Ce serait plutôt le sujet se faisant bien petit, en phallus et son repérage du côté analysant comme sa
n’oubliant pas que cet avocat est en difficulté au fonction côté Autre, et le rapport que l’analyste
contact de la parole. Ella Sharpe paraît centrée entretient avec cette fonction pour se retrouver quant
comme quelque chose qui est, par rapport au sujet, au désir et à son interprétation.
dans un rapport spéculaire, de moi à moi. Cela se
confirme de l’agressivité qu’implique quasi
automatiquement pour elle ce fantasme «Ne touche pas à la femme»
d’omnipotence. Dominique Miller
Ce qui n’empêche pas Ella Sharpe de mettre
profondément en valeur dans son interprétation de la Savez-vous que Lacan, dans une des cinq séances de
théorie analytique le caractère signifiant des choses. son Séminaire «Le désir et son interprétation»
Elle a méconnu le caractère de message de la toux, consacrées à l’étude du rêve rapporté par Ella
c’est-à-dire qu’elle ne l’a pas exploité, mais elle a Sharpe, donne une définition de l’interprétation très
laissé Robert le déployer, l’imposer et le rendre peu connue ? Et il ne se satisfait pas seulement de la
lisible, ce qui nous permet avec Lacan de le lire dans donner, il précise également sur quoi il faut la faire
son texte. Comment caractériser ce qu’elle reposer : «Lier l’interprétation à la topologie
méconnaît, si on peut apprécier utilement ce qu’elle intersubjective, marquer la place du sujet, du petit
laisse passer ? autre et du grand Autre, afin de la restituer au sujet.»
Enfin, il donne le schéma graphique de cette
topologie, son fameux graphe du désir qu’il reprend

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un an après dans son texte «Subversion du sujet et toujours voulu ignorer et qui se situe au niveau de la
dialectique du désir». partie supérieure du graphe.

Une opération de circoncision psychique L’interprétation analytique est un acte de l’analyste


qui doit donc couper la voie de repli du sujet vers la
Cette définition de l’interprétation, quelle est-elle ? signification, couper entre A et s(A). C’est en quoi il
Lacan clôt la leçon du 28 janvier 1959, en déclarant est justifié d’user de la métaphore de la circoncision,
que «l’interprétation analytique n’est rien d’autre un acte qui soustrait le repli du prépuce pour
qu’une espèce d’opération de circoncision découvrir ce qu’il enveloppe. Cette circoncision
psychique». Une circoncision donc, non pas psychique s’opère par la parole, une parole qui a une
chirurgicale, pas non plus morale, mais psychique. visée, qui donne une direction, qui oriente comme le
Pourtant, on peut considérer que Lacan n’invente vecteur du désir sur le graphe. Mais elle doit
pas cette expression sans y inclure les deux autres toujours comporter une énigme pour que le sujet ne
acceptions. Une interprétation analytique se doit referme pas tout de suite le circuit vers ses
aussi d’être chirurgicale, puisqu’elle opère une significations habituelles et qu’il trouve la voie de ce
coupure chez le sujet qui vise une séparation. Cette qui, au contraire, n’apparaît jamais dans son
coupure qui relève en chirurgie de l’excision, discours, de ce qui manque. À ce moment de la
concerne aussi bien le clitoris que le prépuce. Pour construction du graphe dans ses Écrits, Lacan
le patient d’Ella Sharpe, cette indifférenciation dessine justement un point d’interrogation «La
sexuelle trouve une pertinence toute particulière. question de l’Autre qui revient au sujet où il entend
Mais il est vrai que l’on peut aussi rapprocher cette un oracle, sous le libellé d’un Che vuoi ?, Que veux-
circoncision psychique de la «circoncision de cœur». tu ? est celle qui conduit le mieux au chemin de son
On trouve cette expression dans les Pensées de propre désir» (p. 815). Toutes sortes
Pascal («Pensée 670», p. 250, éd. Classiques d’interprétations comptent à partir du moment où
Garnier) qui considère que «la circoncision du corps elles anticipent sur le savoir du sujet, où elles le
est inutile», mais qu’il faut «celle du cœur», dépassent, de même que le vecteur dépasse à un
s’appuyant sur l’idée chrétienne que «le monde avait moment donné le niveau inférieur et se dirige au-
vieilli dans ces erreurs charnelles et que Dieu était delà, vers le registre de la castration.
venu dans le temps prédit, mais non pas dans l’éclat
attendu ; ainsi ils n’ont pas pensé que ce fût lui». Une topologie intersubjective
Donc, Dieu, pour Pascal, fut une interprétation, venu
à temps, mais pas assumé dans son éclat de vérité, Le patient d’Ella Sharpe a sans aucun doute inspiré à
n’étant pas reconnu pour ce qu’il était. Telle est la Lacan, par sa problématique, cette notion de
circoncision du cœur, une césure dans un monde de circoncision psychique. Voyons pourquoi, en
passions où le verbe parle, mais n’est pas encore appliquant ce que Lacan préconise à cette époque, à
entendu. Une coupure anticipatrice. Eh bien, le savoir s’intéresser à la topologie intersubjective, en
principe de l’interprétation analytique est identique, marquant la place du sujet d’abord, du grand Autre
mais elle ne vise pas le même effet de ravalement ensuite, et enfin du petit autre.
des passions, de «purification du cœur». Commençons par la place du sujet. Cet homme,
Venons-en à la «circoncision psychique» elle-même. comment faisons-nous sa connaissance ?
Lacan invente cette expression dans le même temps Strictement, à l’occasion du rêve qu’il rapporte et
où il construit son graphe. On peut ainsi repérer où des associations qui suivent au cours de deux
la coupure doit avoir lieu. Ce schéma lui permet de séances. Cependant, tel que son analyste le décrit –
démontrer que spontanément le sujet résiste, qu’il et elle témoigne là d’une réelle acuité clinique –,
fait un court-circuit dans son analyse et tourne en nous pouvons dire que nous le connaissons.
rond, se cantonnant au niveau inférieur du graphe. Oui, nous l’avons déjà rencontré, dans notre
En associant sur sa souffrance, il se déplace dans le pratique, dans la vie quotidienne, cet homme dont le
champ de l’imaginaire, celui des identifications, des désir est replié sur lui-même. C’est un homme
relations amoureuses et des rivalités. Ceci, dans le contenu, académique, d’une constance
seul but de se conforter dans les significations sur décourageante, d’une gentillesse accablante. Sa mise
lesquelles il s’appuie pour se conformer à l’idéal du est impeccable et lui-même parle d’une voix égale
moi et y trouver une pacification. Il s’agit donc quel que soit son propos. Il appartient à cette
d’opérer une coupure qui, paradoxalement, le communauté d’êtres parlants qui justifient
reconnecte avec une partie de son inconscient qu’il a l’existence de ce concept clinique : l’inhibition. Et
comme c’est souvent le cas, il a choisi un métier qui

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met en jeu son symptôme. C’est un avocat qui, à surprend, mais elle indique effectivement que le
chaque fois qu’il doit plaider ou même simplement sujet ne peut envisager un rapport sexuel que comme
prendre la parole, ressent une angoisse extrême. une masturbation. «Je la masturbe» veut dire «il
Aussi, quand, juste avant de franchir le seuil du vaudrait mieux qu’elle se masturbe, car moi, je n’ai
cabinet d’Ella Sharpe pour raconter son rêve, il ne rien à faire dans tout cela», mais veut aussi bien dire
peut s’empêcher de laisser entendre une petite toux «je me masturbe». Le rêve met donc en scène un
gênée, son analyste est-elle intriguée… Lui qui fantasme de masturbation qui vient se substituer au
d’ordinaire tient tant à passer inaperçu ! C’est un rapport sexuel. Pourquoi cet «escamotage du
signe qui présage d’une séquence interprétative. phallus» qui amène le sujet à se dérober, dès qu’il
En effet, cette toux annonce la division du sujet. est en position de l’assumer ? Pourquoi cette
Comme s’il disait : «Je suis là où je ne devrais pas stratégie de contrebande ? C’est là-dessus que doit
être», alors même qu’il sait qu’on l’attend. Disons porter l’interprétation du rêve.
qu’il suppose trouver l’analyste en tête-à-tête avec…
le désir et son représentant. Pour la comprendre, il nous faut situer à quel Autre
Par cette toux préventive, il s’assure que l’analyste ce sujet s’adresse. Quel Autre sollicite en lui la
gardera le phallus pour elle. Notez là que c’est un question de son désir, au sens de l’Autre du «Che
fantasme de masturbation. Le même mécanisme vuoi ?» qui intéresse désormais Lacan ? C’est la
avait déjà provoqué un autre fantasme : «Je suis dans dame, dit-il, faisant référence au jeu des échecs. Il la
une chambre où je ne devrais pas être. Alors j’ai reconnaît dans ce rêve sous les traits des deux
pensé que pour empêcher quelqu’un d’entrer et de femmes. La dame est aussi bien la maîtresse qui
me trouver là, je pourrais aboyer comme un chien.» désire, et dont on vient de parler, que l’épouse qui
Il associe sur un chien qui s’était un jour masturbé veille, celle avec qui le patient fait ce «voyage
contre sa jambe et qu’il n’avait pas repoussé. Là autour du monde» et qui assiste à «l’événement
encore quand le phallus se signale, il bat en retraite sexuel». Elle l’assiste dans sa stratégie d’escamotage
et se présente comme n’étant pas ce qu’il est. Lacan du phallus. Il n’est pas homme à dénier le désir chez
déclare que cet homme «est dans une consomption une femme, mais, pour le soutenir, il se construit
sexuelle», qu’il a laissé dépérir sa virilité. l’image de sa femme affectueuse, bienveillante et
Il considère l’énurésie infantile de ce patient comme distante. Le désir féminin n’est pas soutenable s’il
un symptôme majeur de cette indisposition sexuelle. n’est pas tempéré par celui de l’amour, ces deux
A ce propos, il fait sur l’énurésie une observation registres devant être supportés par deux figures
clinique d’une portée qui dépasse ce cas. Lacan le féminines scindées. Il s’organise dans ce rêve où il
représente, tout jeune, coincé dans son berceau, est le seul homme au milieu de deux femmes, pour
immobilisé pour ne pas tomber par des lanières, que le phallus ne se trouve pas là où on l’attendrait.
pendant que ses parents, non loin de là, ont un La dame pour ce sujet est donc un personnage
rapport sexuel. Il ne trouve alors pas d’autre hybride. Elle est d’une part l’amoureuse qui donne
expression à son désir que celle de l’énurésie. Il faut ce qu’elle n’a pas et qui se contente de l’être,
retenir de cela que l’énurésie est une réponse l’épouse ; elle est d’autre part celle qui l’a, la
symptomatique du sujet dont le désir est «ligoté». maîtresse aux lèvres rouges. C’est ici que Lacan fait
Elle apparaît comme une forme de masturbation, par reposer son interprétation du rêve. Il déclare que ce
laquelle le sujet, ne trouvant pas le chemin de sujet se protège de la rencontre avec la castration de
l’Autre, de la mère, de la femme, se contente de l’Autre, qui serait pire que la sienne. Son
jouir dans son coin, se délivrant du flot urinaire. Ce interprétation est la suivante : alors que, dans la
ravalement de la jouissance phallique conditionne sa structure, la position féminine c’est l’être sans
position sexuelle. l’avoir, ce sujet s’invente une femme qui l’est et qui
C’est justement cela que le rêve met en scène. On y l’a. Il s’ensuit, dans le Séminaire, une démonstration
voit un homme emprunté, embarrassé du désir très précise du fantasme féminin de ce sujet.
incontournable d’une femme. C’est elle qui prend On pourrait l’appeler le fantasme du Chaperon
toutes les initiatives, qui est «passionnée», qui fait rouge. Car sa démonstration s’appuie sur la
des «manœuvres» et même… «qui a l’intention de représentation, dans le rêve, de la vulve du sexe
mettre le pénis dans son corps». Quant à lui, il féminin comme étant pour ce sujet, un chaperon
condescend à prêter son doigt, là où elle désire son rouge de désir. «[…] Son vagin a enserré mon doigt
pénis. Il emploie une formule qui l’arrête et que, ni autour. Je vois le devant de ses parties génitales, la
Ella Sharpe ni Lacan ne manquent de faire valoir. Il fin de la vulve. Quelque chose de grand et de
dit : «Je devrais la masturber.» La forme transitive proéminent pendait vers le bas comme un pli sur un

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chaperon… La femme en faisait usage en le pure présence sur fond d’absence. Ainsi, en se
manœuvrant pour obtenir mon pénis. Le vagin protégeant, il protège le phallus, le laissant du côté
semblait serrer mon doigt autour. Le chaperon de l’Autre, et s’assurant de cette manière de son
paraissait étrange.» S’agit-il de la vision d’un existence. Ses jeux de cache-cache, qui concernent
phallus féminin ? Lacan répond oui et non. En effet, autant sa position de sujet (on a vu l’usage qu’il
ce vagin protubérant fait penser au pénis. Le patient faisait de la toux) que la position de l’Autre féminin,
y fait allusion («quelque chose de grand et de lui permettent d’agir au nom du phallus, sans jamais
proéminent») et c’est en cela que la femme l’a. Mais le mettre en jeu. C’est la fonction éminemment
cet homme ne dénie pas pour autant le creux que symbolique du phallus qui favorise cette stratégie
forme le sexe féminin, car l’extension des lèvres névrotique. Sa conception du rapport homme/femme
circonscrit cette béance et l’agrandit même. Cette s’en trouve dénaturée, soit sous la forme d’une
déformation prend en compte la particularité du sexe confusion, d’un imbroglio des sexes – ce que figure
féminin, qui n’a pas à sa disposition un moyen l’image du chaperon –, soit sous la forme d’une
visible de signifier le désir. Cette femme fait séparation radicale «du principe mâle et femelle» –
exception dans sa façon de se manifester. Il s’agit ce qu’il cherche à provoquer par sa toux.
bien en cela du rêve d’un homme qui ne tient pas
compte de la réserve, de la pudeur, voire de la honte Au nom de l’idéal phallique
d’une femme face à son désir sexuel. C’est donc la
femme qui fait les avances dans ce rêve. Mais elle Comment en est-il arrivé à occuper cette position ?
n’en reste pas moins une femme et se sert de son C’est le troisième élément de la topologie subjective,
sexe creux comme d’une enveloppe pour recueillir le le petit autre, qui permet d’en décider. La circulation
doigt de l’homme, à défaut de son pénis. La étant rétablie entre le vecteur du fantasme – S ◊ a /d
définition du chaperon fait valoir toute l’ambiguïté – et celui de l’axe spéculaire – i (a) /m –, on peut
de cette représentation du sexe féminin. Un établir que le rapport d’identification avec sa sœur
chaperon est une «coiffure à bourrelet et à queue. aînée traduit sa position dans le fantasme.
C’est une coiffe pour aveugler les faucons.» Ce sujet À l’âge de trois ans, il perd son père et avec lui la
a peur du loup, cette figure de la voracité maternelle possibilité de savoir que le phallus est du côté
dont on essaie d’adoucir le cannibalisme par le don masculin. Sa sœur a onze ans à la mort de son père,
de la galette et du petit pot de beurre. Aussi préfère- ce qui est un âge où le sujet doit se décider à miser
t-il détourner la menace du désir féminin en se sur le phallus, sur l’être ou l’avoir phallique. Elle est
faisant recouvrir par le chaperon maternel. Cela est manifestement bien vivante, en tout cas pour son
confirmé par le lien qu’il établit entre l’avancée de la frère. Il traduit son désir, en s’imaginant qu’elle, elle
vulve et celle d’une caverne qu’il rencontrait au r a. Cela, parce que lui va interpréter la parole du
cours d’une promenade régulière avec sa mère. père mourant, «Robert prendra ma place», comme
étant un impératif. «Ne bouge pas.» C’est pourquoi
La stratégie inconsciente du sujet s’affirme dans cet il a fait le mort, comme savent si bien le faire les
enveloppement. Il préfère enfermer son désir, sujets obsessionnels.
l’ignorer, le rendre inerte. En un mot, il préfère son
symptôme plutôt qu’affronter le manque chez la Il a, dans son enfance ensuite, tenté de lutter contre
femme, ce qui le laisserait lui-même démuni, comme cette position de repli, mais d’une manière
«laissé tomber». On comprend maintenant comment symptomatique. Il se mit compulsivement à «couper
cette position de repli a inspiré à Lacan l’expression des lanières en cuir», et, en particulier, il ne put
de «circoncision psychique». s’empêcher une fois de couper les courroies des
sandales de sa sœur. Il tentait, ce jour-là, de rompre
C’est seulement en se situant à partir de l’axe du les liens de son assujettissement, mais,
graphe jouissance→ castration, que peut s’interroger paradoxalement, en plaçant le phallus du côté
ce rapport à l’Autre féminin. «Ne touche pas à la féminin. Lacan établit une chaîne entre la sœur,
femme.» «Ne touche pas à la femme, sinon il te l’épouse et l’analyste, où il situe le pôle
faudra sortir de ton abri.» «Rien ne doit changer du d’idéalisation de ce sujet qui met le phallus du côté
côté de la dame», affirme Lacan, qui voit peut-être féminin et le lieu d’identification de ce sujet à la
dans la figure de l’épouse du rêve la vérité de la position féminine dans son fantasme. C’est pourquoi
position féminine pour cet homme. Il la met à ce sujet fait ce lapsus en racontant son rêve : «Je
l’écart, le plus loin possible du désir qui anime pensais que je devrais la masturber», s’identifiant à
l’homme et sa maîtresse, n’ayant, indique encore la femme de son rêve.
Lacan, pas même un regard pour eux. Elle est une

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Il faut s’aider du Séminaire XI pour établir l’erreur


d’interprétation d’Ella Sharpe. En effet, elle est
située, logiquement dans le transfert, sur le versant
de I (A), à la place de l’épouse silencieuse qui
garantit l’aliénation de son désir, mais aussi de la
maîtresse qui se masturbe. Il aurait fallu qu’elle
s’interpose entre le sujet et I (A), comme le dit
Lacan dans le Séminaire VI, «qu’elle plaide sa
cause», jouant sur le mot cause de façon à tirer le
sujet vers la cause du désir. Contrairement à cela,
Ella Sharpe intervient au nom de l’idéal phallique,
en faisant valoir qu’étant un homme, il est
suffisamment armé pour riposter. Plaider sa cause
d’analyste-femme pourrait signifier que du côté de
l’analyste comme de la femme, il n’existe aucun
signifiant qui réponde à la question du désir de
l’Autre, que l’Autre manque. Ce serait interpréter au
nom de S(A), là où Ella Sharpe prend appui sur I(A).

Que l’analyste, par son interprétation, plaide la cause


du désir introduirait cette fameuse «circoncision
psychique» qui conduirait le sujet à renoncer à sa
castration, c’est-à-dire au sacrifice de son être.
On pourrait s’amuser, pour terminer, à imaginer une
interprétation plus coupante que celle d’Ella Sharpe.
Moi-même, si un de mes patients m’avait rapporté
un tel rêve, que lui aurais-je dit, à lui qui se serait
approché de si près du continent noir ? Je crois bien
que je lui aurais dit – évidemment chez les
lacaniens, nous sommes moins explicites que dans la
tradition anglo-saxonne – «Qui s’y frotte s’y
pique !»

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… et des blablas
L’aventure théâtrale modes d’interprétation de la psychanalyse, en
Brigitte Jaques particulier sur la notion de l’autre scène, sur la
question du déplacement, sur l’interrogation que la
Je remercie Judith Miller de m’avoir invitée, d’avoir psychanalyse pouvait me permettre de faire aux
eu le courage de m’inviter. * Il ne faut pas que vous personnages. Par exemple, la dénégation à l’œuvre
attendiez de moi une véritable conférence articulée. dans le discours d’un personnage, qu’est-ce que ce
Je ne ferai que vous décrire quelques problèmes discours veut cacher ou révéler dans telle ou telle
posés par l’interprétation théâtrale pour le metteur en pièce, quel est le mot ou le fil rouge qui préside à
scène que je suis aujourd’hui. Cela vous permettra son discours et à son action. Que désire-t-il ? C’est
peut-être d’aborder la représentation théâtrale avec la question que je me pose toujours lorsque j’ai une
plus d’intérêt que vous ne le faites. pièce en face de moi. Que désire aussi l’auteur, avec
le personnage, lui faisant dire ce qu’il lui fait dire,
J’ai connu Lacan et l’ai beaucoup admiré. On ne quel est son enjeu conscient et inconscient ?
peut pas dire de moi que je suis un metteur en scène J’envisage toutes sortes d’hypothèses,
lacanien, dans la mesure où je le connais peu. Ce d’interprétations, de rôles, et j’essaie de penser à
que j’en connais, c’est grâce à François Regnault, leurs solutions scéniques.
avec qui je travaille depuis vingt ans maintenant, et Enfin, je me pose la question – pas trop longtemps,
qui m’a introduit à la pensée de Jacques Lacan, et parce que cela m’empêcherait peut-être d’avancer –
aussi grâce à Gérard Wajeman, avec qui je travaille de ce que je désire moi-même en mettant en scène
également, et qui est mon mari depuis quinze ans. telle ou telle pièce, telle pièce plutôt qu’une autre, ou
Par ailleurs, mes meilleurs amis sont souvent des telle œuvre après ou en même temps qu’une autre.
analystes lacaniens. «La mise en scène est un aveu», a dit un jour Jouvet.
Il est donc vrai que je dois avoir un rapport avec Donc il faut aller voir la mise en scène pour
Lacan, mais je ne pourrai pas pour autant m’avancer découvrir de quoi il retourne.
dignement comme un metteur en scène vraiment Avant de parler plus avant de mes recherches
lacanien. Peut-être d’autres pourraient-ils le dire, personnelles, j’aimerais vous dire brièvement ce qui
mais moi je n’oserai pas. Lorsque j’ai commencé, me semble ressortir de l’interprétation au théâtre, et
Freud, les concepts freudiens ont éclairé ma ce qui à mon sens n’en découle pas.
démarche et ma pratique de metteur en scène, sans D’une part, j’ai toujours considéré que le théâtre
que jamais je veuille me livrer à de la psychanalyse était une aventure. Je suis toujours partie de ce point
appliquée dans le théâtre. C’est vraiment le théâtre de vue. Ce fut celui d’Antoine Vitez, qui a été mon
qui m intéresse. maître. C’est une aventure à la fois comme
Je vous prie d’avance d’excuser l’apparent décousu spectateur et comme metteur en scène. La question
de mes propos, et si vous le voulez bien, d’attraper est de laisser le champ d’interprétation le plus libre
ce qui pourra faire l’objet d’une conversation utile possible, l’ouvrir au maximum. Par exemple, ne plus
entre nous après mon intervention. savoir ce que c’est que Marivaux ou Corneille ou
Goldoni – après que le metteur en scène ait fait un
La pratique théâtrale très grand travail de réflexion préalable –, c’est cela
la condition d’apparition d’une interprétation au
Je partirai de l’interprétation théâtrale dans sa théâtre. Sinon, nous avons affaire à des mises en
pratique, dans sa résolution scénique, dont je ne scène qui ne s’affrontent pas à la question de
vous dirai pas d’ailleurs énormément de choses, l’interprétation, qui remplissent des coquilles
parce que ce serait des heures de travail. préformées, qui occupent le temps, qui alimentent
Je vais tout de même mettre l’accent sur le fait que, les conventions et qui confortent les spectateurs dans
dès ma première mise en scène, celle de L’éveil du la pérennité de celles-ci.
printemps de Wedekind, je me suis appuyée sur des Je connais ainsi un très gentil metteur en scène qui
aime les chefs-d'œuvre, qui met en scène tout à fait
* régulièrement, tout au long de l’année, Shakespeare,
Brigitte Jaques est metteur en scène. Elle a prononcé cette conférence dans le
cadre des Mercredis de l’interprétation de l’ECF (1994-95). Nous remercions Genet, Molière, tout ce que l’on aime, et
Madame Judith Miller d’avoir bien voulu nous confier la publication de ce particulièrement des œuvres qui sont des défis à
texte.
l’interprétation, et il se débrouille toujours pour qu’il

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ne se passe rien. Il n’opère rien. En sortant de la plus intolérable – parce que plus arrogante – que la
représentation, on ne connaît rien de l’œuvre, rien neutralité un peu lâche du metteur en scène qui ne
des acteurs, rien de lui-même, et bien sûr, rien de risque aucun point de vue. Mais il y a aussi des
soi-même en tant que spectateur. Je dirais qu’il fait spectateurs très satisfaits par ce type de mises en
de la mise en scène à l’envers. Au lieu d’un scène très explicatives. Par exemple, des professeurs
processus de dévoilement, il voile les œuvres, il les de lycée, lorsqu’on va les voir en tant que metteur en
aveugle. Il est dans un semblant total. Il y a scène et que l’on discute avec eux, ont une «lecture»
malheureusement une grande demande de beaucoup de l’œuvre qui leur permet de ne pas aller plus avant
de spectateurs à se conforter dans le semblant de ce dans ce qu’une mise en scène pourrait vraiment
type de représentation. Pas de risque pris, pas de apporter.
risque que le théâtre ne dévoile sa véritable fonction,
qui est justement de dévoilement, et donc assez Interminable interprétation
aventureuse.
Il y a aussi une autre façon de voiler l’œuvre qui est, L’interprétation théâtrale, telle que je la conçois, est
au contraire, de la faire ployer sous des plutôt interminable. Elle fait apparaître l’œuvre dans
interprétations. J’opposerai ainsi l’interprétation, le son immensité, elle a une dimension de révélation
travail, le processus de l’interprétation, aux qui éclaire l’auteur, l’œuvre, le metteur en scène et
interprétations, comme Jouvet opposait la le spectateur, et même l’époque où cette mise en
convention, qui est une très grande chose au théâtre, scène apparaît. Elle a un effet d’interprétation
très importante, aux conventions. Il s’agit donc, par comme à ricochets et elle touche très violemment le
une multitude d’interprétations, de masquer l’œuvre spectateur. Cela fait un effet de sidération. Quand
et de verrouiller des significations. C’est ce qu’on c’est vraiment réussi – ce qui est assez rare –, c’est
appelle au théâtre des «lectures». tout à fait extraordinaire. C’est soit un sentiment de
grâce qui apparaît au spectateur, le sentiment de
Les lectures théâtrales «jamais je n’aurais cru que», un sentiment
d’étonnement dans le sens très fort du terme, soit un
On dira au théâtre que la «lecture» d’un tel par un tel sentiment de refus, de «je ne veux pas voir ça». La
était une lecture intéressante, ce qui, d’une certaine mise en scène interprétative divise.
manière, suppose qu’il y a une autre lecture possible. Cette interprétation théâtrale, telle que je la conçois,
Cela relativise complètement le travail du metteur en est risquée et fait apparaître une figure cachée, que
scène, et fait penser que l’œuvre est ouverte à toutes l’on n’avait même pas envisagée, imaginée. Elle
sortes de lectures. On confond très souvent les découvre, à mon sens, l’inconscient du personnage,
lectures et l’interprétation. On dit par exemple «la de l’auteur et du spectateur. En tous les cas elle joue,
lecture de Marivaux par Chéreau», alors qu’à mon elle travaille avec ça, elle ouvre de nouvelles
sens c’est de l’ordre de l’interprétation. Je pense que perspectives, souvent contraires à celles que l’on
la lecture produit des significations, le plus souvent avait pensées avant. Elle conduit donc ailleurs,
sociologiques. On met l’accent sur l’aspect social, absolument, et renforce le sentiment d’énigme de
sur le contexte politico-historique, on explique les l’œuvre. À la fois, elle l’ouvre, elle lui donne plus de
personnages, on trouve des explications à leur possibilités, mais en même temps elle la pose
comportement social ou psychologique. On aborde comme énigme.
de façon comportementale les personnages. Tout est Voilà ce qui m’intéresse au théâtre, et ce à quoi je
explications, et on met en scène en expliquant la m’emploie.
pièce. On dit que Don Juan est un homosexuel, on Chaque nouvelle mise en scène est pour moi une
fait une mise en scène qui rend compte de recherche des moyens d’y parvenir. C’est vous dire
Britannicus entièrement par l’époque où ce que cela n’arrive pas tous les jours, parce que la
Britannicus a été produit, on dit que Nicomède, c’est barre est vraiment très haut. Lorsque l’inconscient
Condé, etc. À partir de là, on a complètement s’en mêle, il ne suffit pas de vouloir. Malgré tout, je
verrouillé, à mon sens, les possibilités de l’œuvre. pense que, depuis le début, je travaille tout
Ce sont des mises en scène qui laissent insatisfait, particulièrement sur cette question de
parce qu’elles désamorcent la capacité l’interprétation.
d’interprétation de l’œuvre. Ces lectures aboutissent
parfois à des sur-mises en scène qui ont finalement Une interprétation magistrale
le même effet que la non-mise en scène. C’est-à-dire
qu’on est, comme spectateur, juste un peu plus J’ai même tellement focalisé là-dessus que j’ai
furieux, parce que la bêtise des interprétations est produit une espèce d’objet de théâtre, qui était un

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cours d’interprétation, en fait l’interprétation d’une l’accent sur l’éphémère. Mais ce qui arrive souvent
interprétation, une sorte d’objet en abîme. C’était au théâtre, c’est que tout d’un coup on saisit quelque
l’interprétation que Jouvet expérimentait devant ses chose, comme un éclat qui apparaît, et qu’en même
élèves, en 1940, à une date tout à fait importante, au temps, il est très difficile de pérenniser. D’une
moment de la guerre commençante, de l’arrivée des certaine manière, l’interprétation de Jouvet, du
Allemands, sur une petite scène de Dom Juan, moment que je la remettais au jour, a compté, et
absolument incomprise jusque-là, dont il n’y avait doit, je pense, maintenant compter pour les metteurs
jamais eu d’interprétation, et qu’il a expérimentée en scène qui montent Dom Juan, mais en même
avec ses élèves. C’est donc cela que j’ai livré aux temps cela peut se recouvrir complètement. On peut
yeux des spectateurs quarante-cinq ans plus tard. ne pas en tenir compte, cela peut disparaître tout à
C’était une interprétation magistrale, concernant la fait. Ce serait trop beau si, découvrant les choses, on
deuxième scène d’Elvire dans l’acte IV. pouvait vraiment les garder. C’est l’éphémère du
En 1986, je mets donc en scène cette leçon de théâtre.
théâtre – Benoît Jacquot a fait un film tout à fait
intéressant sur cette mise en scène – pour montrer, J’avais également mis le projecteur sur le désir de
d’une part, qu’aucune mise en scène depuis Jouvet Jouvet, qui voulait déjà jouer Dom Juan, mais aussi
n’a pu fournir d’interprétation aussi géniale de cette s’approcher de l’énigme d’une femme telle
scène, malgré le succès de plusieurs Dom Juan, dont qu’Elvire, ce qui lui faisait dire à un moment donné :
celui de Vilar, qui ne s’est pas du tout occupé de «Mais je me ferais cistercienne pendant trois mois
cette Elvire-là, et malgré des mises en scène avec de pour connaître cet état-là.» Ce qui se jouait pour lui,
somptueuses signatures comme celles de Chéreau, c’était un devenir mystique. Ma mise en scène avait
de Planchon, de Vitez, metteurs en scène qui donc une sorte de valeur d’interprétation et
comptent. En fait, Jouvet avait pris à rebours tous les permettait d’apercevoir de Jouvet autre chose qu’un
préjugés, toutes les conventions qui grevaient diseur de bons mots – ce qu’il était devenu à cette
l’interprétation du rôle. Il découvre une plénitude époque – ou un professionnel de la profession ayant
mystique, celle d’Elvire, là où les autres, par très bien fait son métier. En fait, il attendait du
misogynie sans doute, ne voyaient qu’une grenouille théâtre quelque chose comme le Salut, beaucoup
de bénitier desséchée. Il avait découvert une trop de choses sans doute. La perception de Jouvet a
immense jouissance là où tout le monde ne voyait été bougée, depuis ce spectacle, pour assez
qu’un ressentiment déguisé. Il lui avait suffi de longtemps, mais, comme je le disais, cela sera sans
s’intéresser à Dom Juan. Il désirait vraiment doute recouvert. C’est aussi l’effet d’une
l’interpréter, il va l’interpréter, il va le mettre en interprétation, ça bouge quelque chose, pour un
scène après la guerre, et en fait il s’est intéressé à ce certain temps. Au fond, la mystique Elvire
que disait Dom Juan, au regain de désir qu’éprouve interprétait le mystique Jouvet.
Dom Juan lorsque Elvire arrive dans ce quatrième
acte, dans cette seconde scène qu’elle a avec lui. Je Une anamorphose
vous assure qu’en 1986, lorsque j’ai montré aux
spectateurs le processus de cette interprétation tout à La mise en scène qui met en pratique une véritable
fait extraordinaire, ils l’ont vraiment entendue. On interprétation des œuvres est une aventure à risques.
l’a entendue d’ailleurs partout, pas seulement en Rien n’est donné d’avance, et produire une
France, puisqu’on a promené cette interprétation, et interprétation qui n’explique rien, mais fait résonner
que dix pays ont remonté ce cours pour montrer de le texte et les personnages ailleurs ou plus qu’on ne
très près ce que c’était qu’une interprétation l’attendait, c’est bien là ce qui m’intéresse le plus au
théâtrale. Je dois aussi vous dire que le Séminaire de théâtre.
Lacan Encore n’était pas pour rien dans la capacité La grande question, ce sont les solutions scéniques
d’entendre la géniale interprétation de Jouvet. À un pour faire apparaître cette interprétation, pas
moment donné on entend Elvire qui dit : «Encore seulement dans une conférence ou dans la pensée du
une fois, Dom Juan, je vous le demande avec texte, mais réellement scéniquement, pour produire
larmes.» Jouvet interprétait cela comme les larmes réellement un effet sur le spectateur. J’y pense de
d’Éros, ce qui était tout à fait audacieux et plus en plus consciemment, j’y travaille de plus en
extraordinaire à l’époque. La mise en situation de plus, mais dès mes premières mises en scène je
cette interprétation dans un théâtre en perdition – ça cherchais consciemment ou inconsciemment des
c’était ma mise en scène –, en 1940, dans l’urgence, solutions. Par exemple, je me suis aperçue que la
donnait plus de risque encore à ce travail qui mettait mise en scène, telle qu’elle m’intéressait, était une
sorte d’anamorphose. Elle mettait le spectateur dans

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la place d’où découvrir la figure cachée dans la penser à Bartok recueillant en Hongrie des chansons
pièce, et le véritable sens qui pouvait peut-être qui allaient disparaître. Ce sentiment de disparition,
apparaître derrière les mots, derrière les apparentes qui parcourt tout le) 0(siècle, était déjà dans ce texte.
situations. La mise en scène, ce serait de fabriquer le J’avais donc déplacé l’action sur un embarcadère.
cône, le miroir, dans lesquels la figure pourrait Les personnages rejouaient une histoire, comme si
s’ajuster, alors qu’elle est complètement brouillée, déjà il était trop tard pour le héros. C’était
ou qu’on ne la voit pas, ou qu’on ne la découvre pas maintenant le temps du poète, ce n’était plus le
avant le passage à la scène. Ainsi, je mets en scène temps du héros. Cela permettait d’apercevoir la
un spectacle, et tout d’un coup je fais apercevoir la solution scénique de la mise en scène, ce
tête de mort qu’il peut y avoir au fond, la toute petite déplacement sur un embarcadère. Du fait de ce
figure cachée qui met en perspective la totalité, déplacement et malgré des situations assez drôles,
rétrospectivement ou au cours de la pièce. toute cette pièce était traversée d’une immense
nostalgie, d’une immense mélancolie.
Cela commence par un travail sur l’interprétation Dans La place royale de Corneille, j’ai également
des acteurs. Il est clair qu’avant ce qui concerne la opéré un déplacement dans le temps, afin de révéler
solution scénique, il y a la direction de l’acteur, le les enjeux singulièrement modernes de la pièce. La
fait simplement de la respiration du texte, la mise en scène déplaçait dans les années soixante, et
ponctuation du texte, qui d’ailleurs se fait par la dans un café, une action qui se passe en 1630 sur la
respiration au théâtre, et non par la syntaxe – il s’agit place des Vosges, appelée Place Royale, et lieu de
toujours de déplacer la virgule et le point apparents – rendez-vous de la jeunesse dorée parisienne. 1630
pour les mettre ailleurs, pour rendre compte de est un moment intéressant du XVII siècle, une
l’émotion ou du sens que le personnage met à dire nouvelle jeunesse arrive, un vent de liberté, de
quelque chose. Il y a donc un déplacement au niveau modernité souffle qui trouve son équivalent, me
même de la direction d’acteur, et puis il y a un semble-t-il, dans les années soixante et la Nouvelle
déplacement qui est opéré aussi sur la scène. Vague.
Je prendrai, par exemple, Le baladin du monde En 1630, Corneille invente un nouveau théâtre
occidental que François Regnault avait traduit, et mettant en scène directement ses contemporains. En
que le docteur Lacan a eu la gentillesse de venir 1960, Godard invente un nouveau cinéma, en
voir. Je me souviens très bien dans quelles compagnie de Rivette et Rohmer, et qui a pour
conditions, et quel plaisir il a pris à la découverte de thème Paris, la liberté et l’amour.
ce texte. L’anamorphose était obtenue par le On pourrait dire que cette mise en scène est une
déplacement de l’action, de toute l’histoire, qui se «lecture» parce que l’actualisation d’une pièce, cela
passe normalement dans un café irlandais et qui se va droit à la «lecture» ; mais je pense que cette
déroulait dans ma mise en scène, sur un quai opération permettait de traverser les questions de
maritime. Les personnages jouaient cette pièce au l’époque, où l’on se serait attardé aux chouchouilles
moment de quitter l’Irlande. Cette pièce a été écrite du costume du XVIIe siècle et qui feraient
au début du XX siècle par un Irlandais, J.M. Synge, immanquablement rempart à ce qui me semblait
qui met en scène un café irlandais où un jeune essentiel dans la pièce : la mise à nu d’un choix
homme arrive et dit qu’il a tué son père. En réalité, amoureux impossible.
le père revient, qui n’a pas été tué mais qui a été bien Le héros est un cas. Il veut se débarrasser de la jeune
amoché. Avant qu’il n’arrive, le fils est traité en fille aimée, et qui l’aime, parce qu’il ne peut
héros extraordinaire par le village et par les gens qui supporter la tyrannie de cet amour qui l’occupe jour
se trouvent au café, et tout lui est promis tout d’un et nuit. Il veut se sentir libre, et va jusqu’aux
coup. Mais l’arrivée du père, qui n’était donc pas outrages. Il décide de la donner à son ami, il jouit
mort, va complètement dégonfler ce personnage – d’elle à travers lui. Mais cet abandon lui coûte et le
qui par ailleurs est un conteur merveilleux. voilà dans des revirements continus. La pièce finit
mal pour la jeune fille. C’est une comédie singulière
L’Irlande de ce début de siècle était une Irlande qui finit mal. Au moment où le héros consent afin à
d’émigration : les gens étaient affamés, le pays se son amour, la jeune fille le quitte et se retire du
vidait complètement de sa population. Synge monde. Est-il heureux d’être libre, ou désespéré ?
essayait dans les villages d’écouter la langue, le Que voulait-il ? Cela restera énigmatique jusqu’au
gaélique, les derniers effets de cette langue monologue final et la mise en scène laissait la
magnifique d’un pays qui était en train de question ouverte.
disparaître. Cette dimension de disparition du pays
me paraissait tout à fait importante, et me faisait

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Comme si les gens étaient parlés… montage et le rapport ; c’est un appel à l’intelligence
et à l’interprétation continue. C’est peut-être l’une
Je vais passer, pour achever, à la pièce qui se donne des choses qui m’a le plus passionnée dans l’acte
actuellement au théâtre d’Aubervilliers, dont la mise théâtral de Tony Kushner, outre le sujet que je
en scène est de moi, la pièce américaine de Tony trouvais très fort, parce qu’il était justement traité
Kushner qui s’intitule Angels in America. 1 Comme théâtralement de façon neuve et intéressante.
c’est très proche, il est très difficile pour moi de
parler de l’acte d’interprétation concernant cette Mettre en scène une telle pièce s’apparente à un défi
pièce. Je ne vais pas vous parler du sujet, mais de la pour moi, dans la mesure où je montais depuis
composition. Cette pièce qui dure environ trois quelque temps de nombreuses pièces, y compris
heures, est composée comme un patchwork, d’une Mme Klein, dans des espaces classiques, qui
série de courtes scènes qui n’ont apparemment rien à obéissaient quasiment à un lieu, un temps, une
voir les unes avec les autres. action uniques. On y voyait donc des gens qui se
Elle fait penser à un montage, mais dont on verrait retrouvaient dans un même espace, un palais, une
encore le collage. Elle met en scène des gens à New chambre, un café… Avec Angels in America, je
York, en 1985, avec, au cœur de l’action, ceux qui devais résoudre un problème, au fond shakespearien,
sont saisis par le fléau du sida, mais aussi par la celui de plusieurs lieux, de plusieurs actions dont il
politique réactionnaire de Reagan et par toutes sortes fallait rendre compte, des problèmes d’intérieur et
de problèmes politiques et familiaux, et qui d’extérieur, tout ça sur cet unique lieu scénique
rencontrent tout d’un coup des gens qui n’ont qu’est le dispositif du théâtre. Ce lieu est quand
apparemment rien à voir avec eux, par exemple une même très étrange, puisqu’on est là, spectateur ou
femme sans abri tout d’un coup dans une rue. Il y a metteur en scène – c’est le premier spectateur –,
des choses apparemment très étranges, devant un seul lieu qui doit rendre compte en même
complètement déconnectées les unes des autres, temps d’un foisonnement de lieux. C’était un vrai
mais c’est la composition qui fait apercevoir la casse-tête, et cela m’intéressait beaucoup d’agencer
connexion et qui fait que chaque scène rejaillit sur ce casse-tête, pour trouver une solution scénique
l’autre par sa juxtaposition. L’auteur, très conscient forte.
de ce qu’il est en train de faire, pousse encore le
mouvement plus loin, c’est-à-dire qu’il donne à voir Ce morcellement m’a aussi beaucoup intéressée en
des scènes simultanées. On voit, par exemple, des ce qui concerne les personnages. Il n’y a pas
couples qui ont chacun deux scènes, un couple tellement d’interprétation, me semble-t-il, à faire du
d’homosexuels d’un côté, un couple d’hétérosexuels côté de ce qu’ils disent, eux, parce que si ce qu’ils
de l’autre, qui se disent des choses et qui alternent. disent est touchant, pathétique – il y a, certes, un ou
Le spectateur voit donc les deux couples en même deux moments d’une grande tenue intellectuelle
temps et il entend en même temps, en alternance, un qu’il faut suivre, décrypter, comme une grande
bout de la scène d’un couple puis un autre bout, et ça conversation sur la politique dans un café, assez
se répond. C’est même écrit de telle manière qu’à un longue, assez virtuose, mais pour le reste, c’est de la
moment donné une phrase se termine quand un autre parole très quotidienne, de la parole de sitcom, de
la reprend. Si bien que toutes les paroles d’un couple télé –, c’est la composition qui lui donne toute sa
ont l’air d’appartenir à l’autre. Il n’y a presque plus force. Je me suis intéressée à ça. Autant dans
de différence. On voit bien qu’il s’agit du même Corneille il y a une parole rhétorique, double, triple,
sujet. Mais ce qui est assez fort, c’est qu’il y a une qui n’en finit plus – c’est sublime parce que l’on
opération sur le spectateur qui est déjà une mise en peut être accompagné ou accompagner, être
scène. Je mets souvent en scène des auteurs qui sont interprété ou interpréter à l’infini par les chefs-
déjà des metteurs en scène. C’est ce que j’essaie de d'œuvre de Corneille ou de Marivaux-, autant là, on
faire apercevoir. Parce qu’il compose, l’auteur s’aperçoit au bout d’un certain temps que cela ne se
permet au spectateur de voir l’ensemble, alors que passe pas ainsi avec cette pièce. C’est la composition
les personnages ne sont saisis que dans le fragment. qui est à interpréter, pas les paroles.
Et nous, nous sommes là pour faire constamment le J’ai trouvé une très belle pensée de Gilles Deleuze,
qui m’a beaucoup accompagnée dans cette mise en
scène. Il est vrai que j’ai travaillé entièrement sur la
1
Le Millénaire approche, la première partie d’Angels in America, a été surface, sur les mouvements et les lignes de fuite
représentée à Avignon et Aubervilliers en 1994. La deuxième partie, dans la pièce. C’est une mise en scène
Perestroïka, sera donnée à l’automne 1996, en alternance avec la première
partie. On pourra découvrir ainsi l’intégrale d’Angels in America. chorégraphique, comme si le monde était une entrée
et une sortie perpétuelles de gens inconscients de ce

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qu’ils disent, comme si les gens étaient parlés plus qu’on nous arrache, ou bien de posséder une chose
qu’ils ne parlaient. Deleuze dit magnifiquement : ou un être qu’on n’a pas.» Plus on a donc, plus on
«Ce qui compte parfois, ce ne sont pas les opinions aura peur de perdre ce qu’on a, moins on a, ou moins
des personnages, d’après leurs types sociaux et leur on a eu, plus on s’accrochera à son bien, ou plus on
caractère, comme dans les mauvais romans, mais les aura envie de celui du voisin. En ce sens, jalousie et
rapports de contrepoint dans lesquels elles entrent et envie d’avoir sont très proches, la pensée mythique
les composés de sensations que ces personnages les confond d’ailleurs parfois et les langues des
éprouvent eux-mêmes et font éprouver dans leur peuples dits primitifs rendent souvent par un même
devenir et leur vision. Ce contrepoint ne sert pas à mot l’avarice, la jalousie et l’envie 5 . Celui qui a
rapporter des conversations réelles ou fictives mais à n’est d’ailleurs nullement protégé du manque-à-
faire monter la folie de toute conversation, de tout avoir, comme le montrent l’insatiabilité de l’avare
dialogue même intérieur.» J’ai vraiment monté cette d’une part, les affres du jaloux pourtant possesseur
pièce comme cela. légitime d’autre part, mais jamais sûr de tout avoir :
«Ô malédiction du mariage, s’écrie Othello 6 , que
Jalousies féminines nous puissions appeler nôtres ces délicates créatures
Genevieve Morel et non pas leurs appétits.» Autrement dit, pour un
homme, notre «maître jaloux», posséder une femme
ne signifie pas qu’on soit le propriétaire de ses
Les femmes seraient, à en croire Freud, bien plus pulsions, de ses désirs, de ses sentiments : elle n’est
jalouses que les hommes. Ce renforcement féminin jamais toute à lui. Tel Achille poursuivant la tortue,
de la jalousie serait une dérivation classique de une partie lui échappe à chaque fois, jusqu’à
l’envie du pénis, transformée en trait de caractère l’infini… Cet infini, la femme pastoute le réserve à
durable 1 , une conséquence définitive de la nostalgie l’Autre, dont Dieu peut occuper la place, celle d’une
du manque-à-avoir. jouissance dérobée au partenaire. «À Venise, les
Curieusement la femme freudienne partage ce trait femmes laissent voir au ciel les fredaines qu’elles
avec un personnage éminent : le père mythique de la n’osent pas montrer à leurs maris», dit Iago à
horde primitive. Othello 7 pour calomnier la vertueuse Desdémone,
mais peut-être énonce-t-il à son insu une vérité :
Le maître jaloux et la fille envieuse
l’être toujours ailleurs, le caractère Autre d’une
Celui-ci, en effet, le père darwinien qui possédait femme, cause de jalousie pour l’homme qui l’aime,
«toutes les femmes», avant d’être tué par les fils, ou aussi bien pour la femme qui en aime une autre,
défendait jalousement son bien contre les autres dans l’homosexualité féminine. Cette cause de la
hommes. Et Freud, dans Totem et Tabou 2 , le jalousie est certes plus convaincante que la
nomme avec A. Lang, le «maître jaloux». Le projection invoquée par Freud pour rendre compte
rapprochement de ces deux extrêmes n’est pourtant de la jalousie d’Othello 8 . La projection, Lacan lui a
pas fait pour nous surprendre : le possédant par fait un sort en la ramenant à une identification
excellence, le riche père et la privée à jamais, la imaginaire, essentielle à l’invidia, qu’il nomme aussi
pauvre fille, se rassemblent autour du concept de «jalouissance» 9 .
l’avoir, positivement pour le premier, négativement
La jalouissance
pour la seconde. La jalousie a en effet à voir avec
«l’esprit du propriétaire», selon une expression La jalouissance est la haine jalouse qui jaillit de la
heureuse de Paul Benichou 3 . Nous pouvons en confrontation du sujet avec une image idéale qui
reprendre la définition qu’en donne Claude Levi- possède l’objet envié, que le sujet n’a pas.
Strauss dans La potière jalouse 4 : «[…] sentiment L’exemple clinique de Lacan est la contemplation
résultant du désir de retenir une chose ou un être par l’enfant saint Augustin de son frère de lait pendu
au sein maternel, figurant ici l’objet envié, a. Dans
1
FREUD S., «Quelques conséquences psychiques de la différence
anatomique entre les sexes» (1925), La vie sexuelle, Paris, PUF, p. 128. 5
Ibid., p. 51.
«Certes, la jalousie n’est pas l’apanage d’un seul sexe et elle se fonde sur 6
une base plus large, mais je pense qu’elle joue un rôle bien plus grand dans SHAKESPEARE W., «Othello», ouvres complètes T. 2, Paris, La Pléiade
la vie psychique de la femme, parce qu’elle tire un énorme renforcement Gallimard, acte III, scène 3, p. 831.
du détournement de l’envie du pénis.» 7
2 Ibid., p. 829.
FREUD S., Totem et Tabou (1912), Paris, Petite bibliothèque Payot, p. 8
FREUD S., «Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la
191, note 2.
3 paranoïa et l’homosexualité» (1922), Névrose, psychose et perversion,
BENICHOU P., Morale du grand siècle, Paris, Folio essais, p. 239. Paris, PUF, p. 272.
4 9
LEVI-STRAUSS C., La potière jalouse, Paris, Press Pocket Agora, p. 229. LACAN J., Le Séminaire, Livre XX ; Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 91.

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jalouissance, il y a jouissance, sous la forme des York», de la même. Dans les deux cas, la femme
tourments de la jalousie, ce «funeste poison» 10, ce «comblée», celle qui a eu légitimement l’homme
«monstre engendré de lui-même, né de lui- aimé par les deux, envie à l’autre, défavorisée, ce
même» 11 , une jouissance qui est souffrance qu’elle découvre comme ayant été une fille conçue
torturante, qui s’auto-entretient par la contemplation lors d’une nuit d’amour, à elle volée, et en éprouve
et la confrontation imaginaire. On peut tout à fait une violente jalousie vis-à-vis de la rivale pourvue
ranger sous le concept de l’invidia-jalouissance, la de l’agalma, de l’objet précieux, dont se retrouve
relation qu’ont certaines femmes avec leur privée celle qui croyait avoir «tout» eu.
partenaire porteur du pénis. Il ne s’agit pas ici d’une Mais laissons là l’envie du pénis, l’esprit du
jalousie sexuelle, mais d’une rivalité avec l’homme, propriétaire tant décrié par les précieuses au dix-
qui implique de châtrer sans cesse le partenaire viril, septième siècle, et la jalouissance, même si cette
de refuser tout ce qui vient de lui, et qui fait le dernière comme haine jalouse et rapport en miroir
quotidien difficile de beaucoup. avec la rivale est quasiment toujours présente dans la
Si l’exemple de jalouissance donné par Lacan est jalousie.
plutôt asexué, la matrice qui le caractérise peut se Laissons là l’avoir, qui définit la sexualité
retrouver dans la jalousie, pour les deux sexes. freudienne et constatons que la diversité des
Ainsi, chez l’homme satisfaisant à la condition approches lacaniennes des rapports entre les sexes
d’amour dite par Freud du «tiers lésé» 12 . Il s’agit de nous ouvre des vues nouvelles sur la jalousie
ces hommes qui aiment une femme possédée par un féminine. Nous trouverons en particulier une thèse
autre. Leur passion amoureuse, dit Freud culmine explicite de Lacan sur celle-ci, mais auparavant nous
dans la jalousie, qui est pour eux «un besoin». Or dégagerons d’autres thèses, plus implicites, de son
cette jalousie ne s’exerce pas du tout contre le enseignement.
possesseur légitime de la femme aimée, mais contre En effet, en 1958, Lacan fait tourner les rapports
des étrangers dans une position semblable à celle de entre les sexes autour d’un «être et d’un avoir» 15 , se
l’amant. La condition narcissique, en miroir, de rapportant non à l’organe, mais au signifiant
l’amant et de celui qui est jalousé est donc remplie. phallique. À une essence féminine, toujours
Chez la femme, cette jalousie narcissique est très problématique, se substitue pour la femme un «être
fréquente. Elle est très bien décrite par la romancière le phallus», qui la prédispose à la mascarade.
anglaise Jane Austen, notamment dans Mansfield D’autre part, l’absence d’une essence qui centrerait
Park. L’héroïne amoureuse qui est momentanément une féminité bien définie, l’ouvre, plus que
délaissée pour une autre passe son temps à l’homme, aux identifications, notamment dans
l’observer, à chercher ses travers, ses dissemblances l’hystérie.
avec elle, entre dans une souffrance morale intense
qu’elle cherche à repousser en refusant de calculer, Mascarade et identification
de comparer, mais en s’y sentant compulsivement
contrainte. Finalement, le seul point de ressemblance La mascarade se présente souvent avec un versant
qu’elle trouve entre elles deux est leur amour cornique, dans la jalousie. Le comique vient du
commun, «la haute estime» pour cet Edmond que phallus et de ses jeux de cache-cache qu’il doit à sa
l’autre a et pas elle 13 . nature de signifiant propre à apparaître, disparaître et
On trouve parfois un autre type de situation en aux effets de substitution qui en résultent, bien
miroir entre deux femmes dont l’une est jalouse de différents de la tristesse du Penisneid.
l’autre : ce n’est pas l’homme qui y occupe la place Un conte de Boccace, dans le Décameron 16 , montre
de l’objet a envié sur l’image de l’autre, mais de façon très drôle comment la jalousie d’une
l’enfant de l’amour. Cette intrigue est décrite dans femme la rend infidèle. Elle y est proprement jalouse
«Fièvre romaine», une nouvelle de la romancière d’elle-même. «La jalouse d’elle-même» est
américaine Edith Warthon 14, ou dans «Vieux New d’ailleurs le titre d’une pièce de Tirso de Molina. Un
jeune homme est amoureux d’une femme mariée,
elle-même amoureuse de son mari. Sa seule
10 faiblesse est d’être très jalouse de ce mari adoré.
RACINE J., «Phèdre», Théâtre complet T. 2, Paris, Folio, acte III, scène 6,
p. 318. Voilà le stratagème qu’invente notre amant. Il feint
11
SHAKESPEARE W., op. cit., acte III, scène 4, p. 839. d’en courtiser une autre afin que son aimée ne
12
FREUD S., «La psychologie de la vie amoureuse», La vie sexuelle, op.
cit., p. 48. 15
13 LACAN J., «La signification du phallus» (1958), Écrits, op. cit., p. 694.
AUSTEN J., Mansfield Park, Paris, Collection 10-14, p. 90. WHARTON 16
E., «Fièvre romaine», p. 239 et «La vieille fille», in Vieux New York, Paris, BOCCACE, Décameron, Troisième journée, sixième nouvelle, Paris Le
Garnier Flammarion, p. 79. livre de Poche, p. 268.

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repousse pas sa confidence, puis un jour lui dit que d’ailleurs la jalousie féminine à ce fantasme 21 , et il
sa fiancée est poursuivie par le mari de notre dame. était clair dans le cas de cette jeune femme, née
Celle-ci ne peut le croire, mais, comme tous les avant cinq frères, qu’elle bouchait ainsi sa
jaloux, elle est crédule, et donc prête à vérifier. revendication pénienne. Le plus-de-jouir dans le
Notre amant la convie à venir voilée, le lendemain, fantasme était le martyre de l’amant, sans cesse mis
aux bains où son mari est supposé avoir rendez-vous à la question, et auquel elle avait d’ailleurs proposé
avec l’autre femme. Bien sûr notre amant s’y trouve, de coucher avec sa cousine.
dans le noir. Elle arrive et fait l’amour avec lui,
croyant être avec son mari qui la prendrait pour La jalouse d’elle-même comme la jalouse hystérique
l’autre. Elle le trouve plus amoureux que jamais visent la femme à travers l’homme. C’est aussi le
avec elle et donc laisse éclater sa rage. L’autre se cas dans la jalousie masculine, version Othello :
dévoile alors : ce n’était pas lui, ce n’était pas elle, l’intérêt porte sur la femme dans tous les cas. Les
mais notre jalouse d’elle-même se retrouve alors deux jalousies, celle de l’homme et la féminine ne
infidèle et contente de l’être ! sont donc pas symétriques. Mais si la jalousie
Remarquons ici dans ce thème de la jalouse d’elle- masculine tient au «pastout» de la femme impossible
même, qui se découvre «femme» par le biais d’un à avoir toute, et si la jalouse d’elle-même se vise
homme, la mise en scène d’une thèse de Lacan de comme Autre inaccessible donc aussi comme
1958 : «L’homme sert de relais pour que la femme pastoute, la jalouse hystérique incarne plutôt une
devienne [cet] Autre pour elle-même, comme elle question sur la femme comme objet a de l’homme,
l’est pour lui.» 17 L’accès à la féminité comme dans le fantasme masculin.
altérité absolue nécessiterait le relais d’un homme. Jusqu’ici, nous n’avons pas rencontré de thèse de
On parlera d’hystérie quand il s’agit non pas d’un Lacan spécifique quant à la jalousie féminine,
accès par la jouissance comme ici (être l’Autre), puisque la «jalouissance» n’est pas sexuée. Il en est
mais d’un accès épistémique, par le savoir (se savoir pourtant une, présente dès 1958 22 et reformulée en
Autre). Lacan fera la distinction dans Encore 18 en 1972 23 dans le cadre des formules de la sexuation et
1973. du concept de la femme pastoute.
La jalousie par identification hystérique trouve un
prototype dans le rêve de la Belle Bouchère, relu de L’exigence de la fidélité
Freud par Lacan dans la «Direction de la cure» 19 ,
toujours en 1958. La femme s’identifie ici à Lacan ne parle pas de jalousie féminine, mais de ce
l’homme, pour poser sa question sur l’autre femme. qui la précède logiquement : «l’exigence de la
Mais cette question prend la forme d’interroger le fidélité» 24 , ou plus tard «l’exigence de l’amour» et
désir du mari pour une autre, elle est donc une de vouloir être reconnue «comme la seule», «de
interrogation jalouse. Dans L’envers de la l’autre part» 25 . L’accent n’est donc pas mis sur le
psychanalyse 20 , en 1970, Lacan montre que le trait de caractère fâcheux, la «bassesse dont sont
ressort du rêve est un plus-de-jouir «scandaleux» et faites les créatures jalouses» 26 , selon une expression
inaperçu du sujet : laisser le pénis du mari à une de Desdémone, mais sur une position éthique qui
autre en se refusant le «bonheur du phallus». évoque plutôt la Dame de l’amour courtois et son
Il y a quelques années, j’ai analysé une jeune femme chevalier servant. D’ailleurs dans les deux passages
qui présentait comme symptôme une jalousie en cause on trouve respectivement les deux
torturante dont la base était une passion dévorante expressions de «servitude du conjoint», et de
pour sa cousine incomparablement belle. Elle s’était «servir» concernant l’homme, qui ne sont pas sans
choisie un partenaire qui la connaissait et passait son évoquer la place du surmoi prise par la femme pour
temps à épier cet homme et à chercher sur son l’homme, «surmoitié» 27 de l’homme.
visage les signes que l’autre était la préférée. Le Autre différence avec Freud : cette exigence de
symptôme avait cessé lorsque l’analyse lui avait fidélité ou d’unicité n’est pas fondée sur un manque,
permis de construire le fantasme d’un petit garçon le Penisneid, mais sur une positivité, celle de la
maltraité, voire mis à mort, sous ses yeux. C’était sa
21
version d’«un enfant est battu». Freud relie FREUD S., «Quelques conséquences…», op. cit.
22
LACAN J., «Propos directifs…», op. cit., p. 734.
23
17 LACAN J., «L : Étourdit», Scilicet 4, Paris, Seuil, p. 23.
LACAN J., «Propos directifs…», Écrits, op. cit., p. 732. 24
18 LACAN J., «Propos directifs…», op. cit., p. 734.
LACAN J., Encore, op. cit., p. 79. 25
19 LACAN J., «L : Étourdit», op. cit., p. 23.
LACAN J., «La direction de la cure», Écrits, op. cit., p. 624. 26
20 SHAKESPEARE W., «Othello», op. cit., acte III, scène 4, p. 836.
LACAN J., Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, 27
Seuil, 1991, p. 85. LACAN J., «L’Étourdit», op. cit., p. 25.

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jouissance féminine. C’est en quelque sorte la manquement à cette exigence quelque chose de
spécificité de la jouissance féminine qui exigerait la beaucoup plus terrible qu’un trait de caractère, fut-il
fidélité, qui pourrait donc fonder la jalousie. envahissant.
En 1958, la thèse s’appuie sur la «duplicité du En effet, la jouissance de la femme est hors-la-loi 30 ,
sujet» 28 féminin, duplicité de l’amour et du désir, et n’est pas en elle-même régulée par la castration
dont un seul homme est le support, mais qui n’est comme l’est celle de l’homme. Jane Austen le
pas aimé là où il est désiré, ni désiré là où il est constate finement de son héros : «[…] il n’était pas
aimé. Elle désire le pénis fétichisé du partenaire, encore si amoureux qu’il mesurât les distances ou
tandis qu’elle aime en lui l’Autre châtré, «amant calculât le temps sans lois ou règles, comme les
châtré» ou «homme mort», «victime de la femmes.» 31
castration». Or la jouissance féminine est Mais, si elle est obtenue comme supplément à la
conditionnée par l’adoration de cette figure, en jouissance phallique grâce à un homme, la relation
arrière de laquelle se profile le lieu de la loi avec lui, cadrée par le fantasme et la fonction
paternelle. D’où «le vrai motif où l’exigence de la phallique, contient, retient cette jouissance Autre.
fidélité de l’Autre prend chez la femme son trait Pour cela, le sujet féminin accepte d’occuper la
particulier» : ce n’est pas tant l’exclusivité du pénis place de l’objet a dans le fantasme de l’homme et de
du partenaire qui est exigée, que celle de cet Autre lui céder sa castration. Elle-même a bien sûr ses
châtré, aimé et condition de la jouissance féminine. propres fantasmes qui ont présidé au choix de ce
Ce n’est donc pas, comme on aurait pu le penser, partenaire, lui permettent de désirer cet homme-là et
l’infidélité «constitutive de la fonction masculine», articulent le désir à la loi de la castration. Si ce cadre
celle qui fait qu’un homme désire ailleurs que là où complexe est brisé brutalement par un manquement
il aime, une girl – phallus distincte de sa partenaire de l’homme à l’exigence de fidélité, la jouissance
d’amour, qui serait le «vrai motif» de la jalousie féminine hors-la-loi, jusqu’alors contenue par
féminine. La clinique montre effectivement que la l’amour, peut se révéler dans tous ses excès, ceux-là
trahison de l’amour est beaucoup plus mal ressentie même chantés par les poètes tragiques ou décrits par
que l’infidélité du désir, mais le sujet ignore, dans la la clinique des états passionnels 32 Jason lui-même
règle, que c’est parce que l’amour du partenaire remarque que la seule chose qui ait jamais dominé
châtré est la cause de sa jouissance, jusque dans Médée, avant la tragédie, est Éros 33 . C’est ainsi que
l’acte sexuel. Levi-Strauss peut dire que la jalousie, prise ici
En 1972, la thèse est reformulée avec le concept de comme exigence de fidélité, «tend à maintenir où à
la femme pastoute : «C’est comme la seule qu’elle créer un état de conjonction quand existe un état ou
veut être reconnue de l’autre part : on ne l’y sait que surgit une menace de disjonction.» 34 La
trop.» 29 En effet, les hommes ressentent cette conjonction, c’est le fantasme qui la maintient grâce
exigence comme une contrainte surmoiïque. Or, le à la contingence de l’amour installant la médiation
point précis n’est pas qu’elle veuille être la seule phallique. La disjonction correspond, dans la
partenaire sexuelle, là encore. Mais, grâce à l’union tragédie, à l’éclatement du cadre du fantasme et de
sexuelle, l’homme aimé lui sert à accéder à l’Autre la loi, et au surgissement d’une passion jalouse
jouissance, qui dépasse la jouissance phallique immaîtrisable, la pire des douleurs, selon la Phèdre
obtenue dans le coït, espace où elle est d’ailleurs de Racine 35 , avide de vengeance. Elle est décrite
seule sans son partenaire, pastoute à l’homme donc. comme monstruosité féminine, qui est au fait la
C’est donc encore la jouissance féminine, soudaine expansion sur le monde de la jouissance
maintenant située par Lacan au-delà du phallus qui féminine que rien ne retient plus. «Délivre l’univers
fonde l’exigence de la fidélité. d’un monstre qui t’irrite» 36 , crie Phèdre, qui

La jalousie tragique

La radicalité de la thèse de Lacan, fondant 30


l’exigence de la fidélité sur la jouissance de la LACAN J., «D’un discours qui ne serait pas du semblant», séance non
publiée du 17 mars 1971.
femme, et non sur le complexe de castration féminin 31
AUSTEN J., Mansfield Parle, op. cit., p. 104.
comme le faisait Freud, conduit à faire du 32
Cf. LAGACHE D., La jalousie amoureuse, Paris, Quadrige, PUF.
33
28 EURIPIDE, «Médée», in Théâtre complet T 4, Paris, Garnier
Les citations de ce paragraphe viennent de «Propos directifs…» et de «La Flammarion, p. 132.
signification du phallus», op. cit., notes 15 et 22. J’ai commenté en détail 34
LEVI-STRAUSS C., La potière jalouse, op. cit., p. 229.
ces passages dans la Revue La Cause freudienne n°24, «Conditions 35
féminines de jouissances», p. 96. RACINE J., Phèdre, op. cit., acte IV, scène 6, p. 327.
29 36
LACAN J., «L’Étourdit», op. cit,, p. 25. Ibid., acte II, scène 6, p. 307.

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rajoute : «Il sait mes ardeurs insensées. De l’austère «double passion de l’amour et de la colère» 43 ,
pudeur les bornes sont passées.» 37 «jalouse fureur», «double ardeur», «qui excite en [11
esprit des convulsions épouvantables» 44 , voire une
La tragédie de Médée en est sans doute l’exemple le «fureur animale».
plus fameux. Lacan s’y est référé à propos de la Les héroïnes de Racine, Phèdre, Hermione, Roxane,
vengeance de Madeleine, la femme de Gide, envers se vengent par jalousie mais sont moins radicales
lui, lorsque pour la première fois, il aime en dehors que Médée, tuent plutôt leur objet d’amour au lieu
d’elle. Lacan décrit «la béance que l’acte de la de le blesser au cœur en visant l’objet a de celui-ci.
femme a voulu ouvrir dans son être» 38 , en brûlant Elles se montrent divisées, se laissent parfois berner
une à une les lettres qu’il lui avait adressées et comme Roxane qui se veut aimée de Bajazet, restent
étaient ce qu’elle avait de plus précieux mais aussi accrochées pour une part à la loi, hésitent. Parfois,
un «redoublement de lui-même», soit son objet a. l’acte accompli, elles le désavouent, se montrent
En effet, le déchaînement féminin suscité par la inconsistantes comme Hermione reprochant à Oreste
trahison, tel qu’on le rencontre dans la tragédie – le crime qu’elle lui a fait commettre : «Pourquoi
mais aussi dans la vie – a des caractéristiques l’assassiner ? Qu’a-t-il fait ? A quel titre ? Qui te l’a
précises qu’on ne retrouve pas dans la jalousie dit ?» 45
masculine, centrée par la passion du phallus habillée
en honneur viril, et aveuglée par l’aliénation Le mythe de la femme jalouse
imaginaire de la «jalouissance», comme on la voit
chez Othello trompé par Iago. Les héroïnes de Racine sont donc plus humaines,
D’une part la haine s’y fait pure et se déprend de son plus modernes, plus divisées, plus proches de nous
ambivalence avec l’amour – Lacan décrit d’ailleurs que Médée, qui est «toute femme», pourrait-on dire,
l’ambivalence comme un concept bâtard de la qui d’ailleurs est une magicienne, une descendante
psychanalyse 39 . Aussi cette haine ira-t-elle au-delà du soleil, quasi divine. Médée est un mythe qui
de tout amour, y compris l’amour maternel pour le exemplifie par la fiction un trait de la structure : ici,
fils, que Freud jugeait le seul amour sans mélange. la thèse de Lacan, que nous venons de commenter,
D’autre part, la haine, sans doute passion de qui fonde la jalousie féminine sur le déchaînement
l’ignorance quant à soi-même, rend lucide 40 quant à de la part Autre de la jouissance, laquelle conduit
l’autre visé. Cette lucidité permet à la femme trahie préalablement une femme à I «exigence de la fidélité
de viser l’autre au cœur de son être, de son désir, de de l’Autre», à l’exigence d’être la seule.
le briser dans son ressort intime. Et le caractère hors- Médée est donc un mythe, dont certains éléments se
la-loi de la jouissance qui la possède rend possible retrouvent dans les mythes américains rassemblés
l’accomplissement de l’acte irrémédiable, comme le par Levi-Strauss dans La potière jalouse : Dame
fait Médée en tuant non seulement sa rivale, mais Terre, créature surnaturelle, descendant des Serpents
aussi son bien le plus précieux, les enfants qu’elle a dont elle tient son savoir, déité jalouse qui ne le
eus de Jason, qui sont le sang de la race de leur père, distribue qu’en échange de la chasteté des potiers
et valent donc comme a pour lui aussi. Médée agit qui lui sont consacrés, ou même leur prend leur vie
en connaissance de cause et pas comme Othello dans pour les retenir auprès d’elle, manifestant envers ses
l’égarement : «comme tu le mérites, dit-elle à Jason, protégés une «jalousie amoureuse ou de
à mon tour je t’ai blessé au cœur» 41 , ou encore, à sa propriétaire» 46 . On trouve d’autres éléments
nourrice, «c’est là ce qui déchirera surtout le cœur différents du mythe de la femme jalouse dans la
de mon mari» 42 littérature. Ainsi dans Les femmes jalouses 47 de
Goldoni, une femme dont il est dit que «tous les
Le dix-septième siècle a réécrit la tragédie de Médée hommes, elle les veut pour elle», comme si elle était
sous diverses formes, mais en dénonçant en miroir avec le père freudien de la horde qui
moralistement le caractère aliénant de la jalousie, possède toutes les femmes…

37
Ibid., acte III, scène 1, p. 310.
38 43
LACAN J., «Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir», Écrits, op. cit., p. CAMUS J.-P., «La jalousie précipitée», in Don Carlos et autres nouvelles
761, et son commentaire par J.-A. MILLER «Sur le Gide de Lacan» La françaises du XVII siècle, Paris, Folio classique, p. 92.
Cause freudienne, n» 25. 44
39 Ibid., «La Mère Médée», Don Carlos…, op. cit., p. 89.
LACAN J., Encore, op. cit., p. 84. 45
40 RACINE J., «Andromaque», in Théâtre complet T. 1, acte V, scène 3,
LACAN J., «La lettre volée», Écrits, op. cit., p. 41. Folio, p. 229.
41 46
EURIPIDE, «Médée», op. cit., p. 156. LEVI-STRAUSS C., La potière jalouse, op. cit., chapitre II.
42 47
. Ibid., p. 142. GOLDONI C., Les femmes jalouses, Paris, éditions Circé, p. 76.

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Mais le mythe n’est pas le prototype des femmes Sublime vanité ou l’énigme du dandysme
jalouses ; il n’y a pas de modèle clinique de la Henri Rey-Flaud
femme jalouse, mais des jalousies féminines à
étudier dans leur diversité. Une femme peut même Insaisissable dandysme
rêver de la femme jalouse, qui telle Médée, irait au-
delà de ses sentiments d’honneur, au-delà de la loi En dépit d’études nombreuses, le dandysme reste
morale, pour se venger. C’est le canevas d’une une énigme posée à l’historien des mentalités, qui
nouvelle de Rébecca West, «Aucun dialogue n’est ordinairement ne voit en lui qu’un avatar sophistiqué
possible» 48 . Une femme, ex-épouse d’un homme de l’élégance. Il est donc plus fécond d’interroger
qualifié de «désertique», rêve qu’une américaine ceux qui ont été les témoins du phénomène et dont
riche qu’il a délaissée après une liaison, s’est vengée les observations, établies à partir d’une expérience
de lui en le ruinant, par des moyens capitalistes, en directe, ont souvent le tranchant du diamant.
lui prenant ses objets d’art les plus précieux. Cette «Le dandysme, écrit Balzac, est une hérésie de la vie
femme aurait accompli sa vengeance en surmontant élégante» 1 : sentence qui nous éclaire d’entrée,
ses propres principes d’éthique capitaliste. La quand on sait que «l’hérésie est la vie des religions
narratrice est déçue de s’apercevoir que la réalité est [et que] c’est la foi qui fait les hérésies» 2 . Le
plus triviale et qu’elle s’était inventée une femme dandysme se découvre alors comme étant ce levain
jalouse monstrueuse, une sorte de Médée, pour de l’élégance que le même Balzac appelle «l’esprit
redonner du brillant à cet homme, sur un mode du chiffon» 3 et que Barbey rattache au je ne sais
plutôt hystérique donc. quoi de Montesquieu 4 . Un caractère s’impose, en
Peut-être même y a-t-il un mythe féminin de La tout cas, à tous : le dandy se distingue par «une
femme jalouse, comme Lacan l’a dit de Don certaine exquise originalité» 5 , qui reste «contenue
Juan 49 ? dans les limites extérieures des convenances» 6 . Le
Que nous montre à cet égard la clinique paradoxe du dandysme est d’être en effet «une
psychanalytique contemporaine ? Si les femmes sont institution en dehors des lois, [qui] a des lois
toujours très préoccupées par l’amour, par la qualité rigoureuses auxquelles sont strictement soumis tous
de l’amour de l’homme, il ne me semble pas que la ses sujets» 7 . Ce que résume cette sentence :
jalousie soit un thème si fréquent du discours des «Comme les philosophes qui dressaient devant la loi
analysantes. Elles sont davantage tourmentées par une obligation supérieure, les dandys, de leur
leur rivalité envieuse de l’homme, ou par leur autorité privée, posent une règle au-dessus de celle
dénonciation, symptomatique dans l’hystérie, du qui régit les cercles les plus aristocratiques.» 8
maître ou du père châtré. Il peut il y avoir différentes Reste alors à déterminer la nature de cette
explications à ce phénomène : soit elles réservent «obligation supérieure» qui marque électivement le
leur jalousie à leur partenaire, y trouvant un goût dandysme. L’aphorisme de Barbey, selon lequel «le
fantasmatique qu’elles ne sont pas prêtes à livrer dandysme se joue de la règle et pourtant la respecte
facilement dans l’analyse, car cela ne les dérange encore» 9 ne ferait, sans doute, que redoubler notre
pas comme symptôme ; soit la jalousie féminine est embarras, si nous n’avions pour nous guider dans
une valeur en perte de vitesse avec l’évolution des ces ténèbres la définition que le maître Shitao donne
mœurs et le changement des relations entre les du geste par lequel le peintre trace sur la toile le
sexes, notamment depuis Freud. Ceci n’empêcherait premier trait dont dépend l’ordonnancement du
pas de lui garder sa place réelle dans la structure, de tableau : «L’Unique Trait de Pinceau est l’origine de
dénoter une femme comme pastoute, si nous avons toutes choses, la racine de tous les phénomènes […].
bien suivi Lacan.
1
En condensé, la jalousie masculine est une BALZAC H. de, Traité de la vie élégante, dans Sur le dandysme, Paris,
Union Générale d’Édition, «Collection 10/18», 1971, p. 84.
expression de l’impossibilité pour un homme 2
SUARÈS A., Péguy.
d’avoir une femme pastoute. La jalousie féminine 3
BALZAC H. de, op. cit., p. 94.
s’ensuit du fait d’être pastoute quant à sa jouissance, 4
BARBEY D’AUREVILLY, Du Dandysme et de George Brummell, Paris,
pour une femme. La «jalouissance» ou invidia s’y Plein Chant, 1988, p. 148.
surimprime imaginairement. 5
BYRON, cité par Barbey d’Aurevilly, op. cit., p. 117.
6
BAUDELAIRE Ch., «Le Peintre de la vie moderne», dans Écrits sur l’art,
Paris, Le Livre de poche classique, 1992, p. 397.
7
48 Ibid.
WEST R., «Aucun dialogue n’est possible», Femmes d’affaires, Paris, 8
Rivages poche. BARBEY, op. cit., p. 108.
49 9
LACAN J., Encore, op. cit., p. 15. Ibid., p. 101.

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Le fondement de la règle de l’Unique Trait de d’art. De même, quand l’auteur du Traité de la vie
Pinceau réside dans l’absence de règles qui engendre élégante écrit à propos du jugement infaillible des
la Règle ; et la Règle ainsi obtenue embrasse la experts fashionables : «Apportez-leur une seule
multiplicité des règles.» 10 patère !… ils en déduiront tout un boudoir, une
La référence au «trait unique» (einziger Zug), chambre, un palais» 16 , il applique à l’élégance les
suscitant l’écho de la première encoche que Lacan lois que Cuvier avait mises au principe de la
met au principe du compte et à l’émergence de composition interne propre à chaque espèce et
l’idéal du moi, indique que le geste du peintre et Laplace à l’ordre des constellations : la patère
l’acte du dandy échappent à l’espace des permet de déduire l’organon dont elle fait partie, de
représentations imaginaires où l’art officiel déploie reconstituer l’ordonnation d’un monde, de
ses fresques, tandis que l’élégance y joue des recomposer à partir d’un seul élément le microcosme
variations de la mode. La psychanalyse nous fait de la vie élégante.
ainsi entrevoir ce qui sépare l’élégance du L’analogie entre les registres esthétique, biologique
dandysme : si, comme le note Balzac, «le principe et cosmologique démontre que l’élégance mondaine
constitutif de l’élégance est l’unité» 11 – l’unité tend à produire, par un travail de composition, une
imaginaire, préciserons-nous –, le dandysme relève harmonie imaginaire pacifiante qui a fait dire à
de l’ordre symbolique où. l’unicité (Einzigkeit) se Stendhal que «le beau était la promesse du
substitut à l’unité (Einheit). 12 bonheur», celle-ci tirant sa force de conviction de la
nostalgie, vivace au cœur de l’homme, d’un
L’élégance «mondaine» narcissisme édénique dont personne n’eut jamais de
représentation et qui se trouve, à travers le beau,
L’élégance «mondaine» reprend à son compte le magiquement représenté. C’est sur ce point – celui
principe fondateur du discours, que Freud pose avec de la représentation – que le dandy se sépare
le fort/da et que Lacan formule en disant : «Pas de radicalement de l’élégant.
fort sans da» 13 . L’élégance présente une relève
représentative du principe du «pas-sans», qui établit En regard de l’élégant, expert à la composition des
le continu du discontinu (S1 > S2) et, au-delà, tend à représentations, le dandy vise le même but que le
reconstituer l’unité perdue du premier narcissisme poète : «être véritablement décomposé» 17 , c’est-à-
par le truchement d’une composition harmonique, dire atteindre par la décantation des attributs
régie par la gamme des représentations bien imaginaires à la pure virtualité du signifiant. C’est
tempérées (le spectre des couleurs, l’échelle pourquoi en regard de la «simplicité relative» 18 par
rythmique des notes). Le principe de l’élégance est laquelle Balzac définit l’élégance, le dandysme
l’art d’agencer les complémentaires pour oppose, selon Baudelaire, une «simplicité
reconstituer l’Un comme semblant. Cet axiome absolue» 19 , au sens où cet adjectif désigne le
fondateur est le précepte-clef de la «vie élégante», détachement (absolutum) des représentations. À
tel que l’édicte Balzac selon lequel «il n’y a pas l’unité discrète (Einheit) que l’élégant recrée comme
d’unité possible sans la propreté, sans l’harmonie, fiction au nom de laquelle il est compté en moins-un
sans la simplicité relative» 14 . D’où il déduit que de la communauté à laquelle il appartient, le dandy
«l’esprit d’un homme se devine à la manière dont il substitue une unité effacée qui le marque d’une
porte sa canne» 15 . négativité redoublée (puisqu’elle le retranche, une
La canne est un élément constitutif du moi élégant et seconde fois, de l’ensemble des élégants), qui est au
la façon de la porter est en continuité avec l’être au principe de l’unicité (Einzigkeit : – – 1).
monde de ce moi, si bien qu’il est aussi Cette référence au «trait unaire» (einziger Zug)
inconcevable de modifier le port de canne d’un arrache le dandysme aux phénomènes de mode où
élégant que de changer un détail dans une œuvre on le situe généralement, pour lui restituer sa vraie
place au champ de la parole et du langage. En
10
SHITAO, Les Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère, Paris,
témoigne une question de Brummel à un aristocrate,
Hermann, 1984, p. 9. familier du Prince de Galles.
11
BALZAC H. de, op. cit., p. 70.
12
LACAN J., Le Séminaire, Livre IX, «Lidentification» (inédit), séance du
21 février 1962.
13
LACAN J., Le Séminaire, Livre X/Les quatre concepts fondamentaux de 16
BALZAC H. de, op. cit., p. 71.
la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 216. 17
14 MALLARMÉ, cité par G. Agamben, Stanze, Paris, Rivage, 1993, p. 91
BALZAC H. de, loc. cit. C’est nous qui soulignons. 18
15 BALZAC H. de, op. cit., p. 70.
BALZAC H. de, Traduction fashionable, épigraphe au Traité de la vie 19
élégante. BAUDELAIRE Ch., loc. cit.

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«Quelle est cette chose que vous avez sur les aux objets la charge de «motivation» dont le
pieds ?» discours courant les leste en permanence et qui nous
donne l’illusion que nous les désignons librement.
«Quelles sont ces choses que vous avez sur les Brummell vide le monde de sens : considérant son
pieds ?», lui demanda-t-il un jour avec nonchalance, interlocuteur, il lui signifie qu’il ne peut pas
en toisant ses chaussures. Comme toujours chez décemment, lui,
Brummell, la brutalité de l’adresse cache la finesse Brummell, appeler «chaussure» ce qu’il a aux pieds.
de l’intention que seule l’analyse permet de restituer. En montrant qu’il n’y a aucun rapport entre le
La question du dandy prend son sens d’être replacée signifiant et le référent, il écrase le signifié, abolit le
dans le monde des valeurs de l’élégance qu’elle va monde des significations et restitue le signifiant à sa
subvertir et dont l’un des premiers principes est le pure valeur de signifiance, le non-sens. En quoi il
rejet de la valeur d’usage des choses, exprimé dans démontre que nul ne peut répondre du signifiant.
les imprécations de Baudelaire et de Barbey à Son idiotie feinte («Qu’est-ce que vous portez ?») ne
l’endroit de la «répugnante utilité» 20 . Contre le se réduit pas toutefois à interroger le signifiant
Platon de La République 21 , l’élégant ne considère «chaussure», pour dire que dans le monde aucune
pas que l’usage soit le premier degré de la chaussure ne peut répondre à l’exigence «eidétique»
connaissance des choses (epistèmè) : la marche ne du signifiant, car il s’exclut de cette loi qu’il
répond pas à l’essence de la chaussure. Au nom de rappelle.
cette maxime, l’élégance entreprend de soumettre
l’objet à un processus d’«idéalisation» qui abolit sa Susciter la présence de Φ
valeur d’usage (avec certaines bottines, il était à
peine possible de marcher, de même que les Au nom de la virtualité infinie du signifiant, il abolit
pantalons cintrés des fats leur interdisaient de le signifié. Mais cette annulation est instantanément
s’asseoir) et confère à l’objet une pure valeur suivie d’une relève. Il soutient en effet qu’il existe
d’échange. Le dandy vient saper l’entreprise au-moins-une veste (ou chaussure) «exquise» : celle
élégante, en destituant l’objet non seulement de sa qu’il porte. Et son choix (complètement singulier,
valeur d’usage, mais aussi de sa valeur d’échange, nous allons le voir) a pour effet de retrancher cette
démontrant que le champ de son action n’est pas veste (-1) de l’ensemble indénombrable des vestes,
celui de l’idéalisation, mais de la sublimation 22 . lequel se trouve, du même coup, fondé par ce geste
«Que pensez-vous de ma veste ?», demandait un inaugural 23 . La veste de Brummell supporte donc la
autre élégant à Brummell. «Vous appelez cela une figure «eidétique» de la veste, ce qui lui donne
veste ?», lui demanda, étonné, le dandy en retour. statut, non pas de Chose, mais de signifiant de la
Cette fois encore, pour apprécier la portée du wit, il Chose 24 . Contre Platon qui attribue à l’idée le statut
faut saisir que la non-réponse de Brummell met en de Chose, Brummell confère à la veste «exquise» le
exergue sa propre veste qui se trouve par la magie statut de fétiche (Φ). L’«objet» du dandy est donc un
du verbe extraite du monde catalogué par le objet hors du monde qui illumine le monde 25 .
signifiant et affectée ipso facto d’une valeur Comme l’ordre des signifiants imaginaires (les
agalmatique, ineffable et impartageable. Par des objets utiles et marchandables) s’oppose à l’ordre du
questions du type : signifié (qui n’existe pas), la veste ou la chaussure
What are these things on your feet ? ou Do you call de Brummell s’extrait de l’ordre signifiant en
this thing a coat ?, le dandy balaie d’un revers de s’égalant au signifiant des signifiants. En tournant en
main l’utilité et le prix des objets du monde qu’il dérision la chaussure de l’élégant auquel il s’adresse,
renvoie au peu-d'être que Socrate accordait aux le dandy abolit le monde des objets pour instituer un
ombres des effigies. monde de la création des objets. En réduisant l’objet
Les questions de Brummell placent le dandy au à «rien», il élève, en conséquence, son objet à la
degré zéro du savoir, où s’est perdu le signifiant de
la Chose (Urverdrängung). Ce qui lui confère le
privilège de mettre en évidence l’absurdité du 23
Reste que le geste de Brummell réduit les compagnons du Prince de Galles
langage, id est l’arbitraire du signe, en faisant perdre à une troupe de singes vêtus de sacs.
24
Ce qui défère à la veste de Brummell le statut que Dante donne à Béatrice :
«Nous ne pouvons pas arriver à y croire, parce que nous ne pouvons plus
20 identifier à ce point un sujet vivant à un signifiant, une personne qui
Ibid.
21 s’appelle Béatrice avec la sagesse et avec ce qu’était pour Dante
PLATON, La République, Livre X, 60lad. l’ensemble, la totalité du savoir» (LACAN J., Le Séminaire, Livre IX,
22 «L’identification» (inédit), séance du 14 mars 1962).
Ainsi notre approche s’écarte-t-elle de celle de G. AGAMBEN : «La veste 25
du beau Brummell s’oppose à la "chose" [à entendre, chez cet auteur, au Précisons que le dandy ne se tient pas, en réalité, hors du monde, mais sur
sens d’objet] comme la marchandise à la valeur d’usage» op. cit., p. 94. le seuil du monde.

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dignité de signifiant primordial, fondateur de l’ordre de la coutume, 26 mais il se sépare du premier, qui,
du signifiant. par convention, maintient le respect des semblants,
et rejoint le second pour fonder sur l’ostentation du
Distinguer la valeur de la valeur des valeurs signifiant phallique une éthique du sublime.

L’élégant se trompe en imaginant que sa redingote L’insolence de Lord Spencer : tourner le ridicule en
peut être comparée à celle de Brummell, car, par sa sublime
question, le dandy a retiré celle-ci du circuit des
échanges. La redingote de Brummell n’est pas Pour établir que le dandy, bien loin d’être porté par
affectée d’un coefficient de plus-value, comme celle son costume, doit au contraire son statut à la façon
de l’élégant : elle est instituée comme valeur des dont il le porte, Barbey affirme : «On peut être
valeurs, si bien, qu’en vertu de la logique du pari de dandy avec un habit chiffonné.» Et, pour illustrer
Pascal, elle abolit tous les objets du monde. son propos, il ajoutait : «Lord Spencer le fut bien
Personne ne peut acquérir, ni reproduire la redingote avec un habit qui n’avait plus qu’une basque» ;
du dandy. Au nom du privilège qui lui a été dévolu avant de conclure : «Il est vrai qu’il la coupa et en fit
d’incarner le signifiant phallique (Φ), elle s’oppose cette chose qui depuis a porté son nom.» Retenons le
aux objets mis en circulation dans les cercles de dépit, à peine dissimulé, de Barbey, quant à la
l’élégance qui sont les simples supports du phallus décision finale de Lord Spencer (dépit que nous
imaginaire (-ϕ). Ce qui explique alors un caractère éclairerons, dans un instant) et attachons-nous à
essentiel de cette redingote : qu’elle suscite déterminer la nature de l’acte-dandy, tel qu’il ressort
immédiatement l’imitation de l’entourage, en quoi de l’impassibilité de Lord Spencer, pénétrant dans
elle inaugure l’espace de mimésis qui se trouve au un salon de Londres, avec un habit pourvu d’une
fondement de la culture. seule basque.
Brummell s’adresse à un cercle où les valeurs L’attitude opposée de Baudelaire, dans une
d’usage sont ravalées et son intervention supprime circonstance du même ordre, met a contrario en
ce qui s’y trouvait maintenu : la valeur marchande lumière la vérité du dandy. Projeté un jour dans la
de l’objet. Il se distingue donc de l’élégant qui, boue par un chien, le poète arrive dans le salon où il
arborant ses nouvelles chaussures, s’attend à ce que est attendu et avoue «Je suis très humilié.» 27 Par là,
tout le monde en ait envie et tente de se les procurer, il s’inscrit ipso facto au champ de l’élégance régi par
d’obtenir l’adresse du fournisseur, etc. Brummell la doxa des «doctes». À rebours, Lord Spencer
réduit, par avance, à néant cette prétention : il est relève le coup du sort qui lui a été porté et à travers
peut-être imitable, mais il reste inégalable, unique. l’accident qui a mutilé son habit, il retourne
En signifiant aux courtisans qu’ils n’auront jamais l’adversité en la sublimant.
cette redingote-là, il démontre que sa redingote est la Comme l’élégant humilié, le dandy arrive dans le
figure non figurative du phallus symbolique, salon, porteur non plus d’un signe idéalisé, mais
ordinairement dissimulée sous le voile et qui ici se d’un signe de ridicule : il a perdu une basque de son
révèle dans le voilement. En entrant dans un salon, habit. Il renverse alors le sens du trait qui l’a
le dandy n’est pas là pour lancer une nouvelle marqué : il s’empare du trait d’idéalisation,
mode : il produit l’épiphanie effacée de la vérité, communément partagé, qui, manquant, devient trait
confirmant qu’il a franchi le pas qui sépare de ridicule, pour le retourner dans son contraire. Au
l’idéalisation de la sublimation. premier temps du procès, le trait idéal, devenu trait
La question de Brummell prend sa portée d’être de ridicule, retranche la victime de la communauté –
adressée à l’un des ces arbitres des élégances pour exclusion (-1) qui cause l’humiliation de Baudelaire.
lesquels les objets sont in statu nascendo pris dans Mais «le retournement du retournement» opéré par
un procès d’idéalisation qui hyperbolise leur valeur Lord Spencer a pour effet de redoubler l’exclusion
pour leur conférer cette dignité esthétique qu’on
appelle : le chic. L’ironie de Brummell vient saper
26
cette opération de relève idéale, au nom de laquelle Certaines conduites détournent au registre hystérique la position sublime
du dandy. Ainsi Louis XIV, dont l’habit, constellé de diamants, suscitait
quelques «doctes», élus comme maître du savoir sur l’étonnement de l’ambassadeur du Cambodge («Chez nous, c’est comme
le beau, édictent les règles esthétiques qui régissent ça qu’on habille les chevaux»), se compte-t-il en plus-un. À rebours,
Napoléon avec sa redingote grise au milieu de ses maréchaux chamarrés et
la communauté. Le dandy intervient, comme Pascal emplumés prend le trait du soldat pour se faire soldat et se compte en
et Don Juan, pour dénoncer la vanité du costume et moins-un des officiers, soit en moins moins-un de la Grande Armée.
27
«Cet animal était dans son droit : je l’avais offensé, en lui marchant sur la
queue, exprès… Mais je suis très humilié, parlons d’autre chose.» (Cité par
W.T. BANDY et Cl. PICHOIS, Baudelaire devant ses contemporains, p.
243).

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désormais soumise à la volonté du sujet, compté, du corps re-spécularisé. En dépit de ces réserves, reste
même coup, comme – – 1. toutefois que c’est bien Lord Spencer qui, en vertu
d’un acte insensé (couper la seconde basque), lance
Le dandy n’a pas recours à l’humour : rire de soi du la mode du «spencer», au nom de laquelle, près de
lieu de l’Autre, mis en position de surmoi. L’ironie deux siècles plus tard, l’élégance hystérique célèbre
de Spencer est une destitution du surmoi, prononcée toujours la mimésis constitutive du lien social 29 .
du lieu de l’idéal du moi. Spencer n’est pas gêné,
comme Baudelaire ; il ne rit pas, non plus, avec les Le maître de l’aléatoire
autres, comme le ferait un névrosé. En restant de
marbre et en portant son habit avec une seule L’anecdote qui met en scène Lord Spencer nous
basque, c’est-à-dire en montrant aux rieurs qu’ils apprend que la négligence du dandy est prise dans le
attachent une valeur à un attribut dérisoire, Spencer même paradoxe que celui qui marque l’acte créateur.
rend les rieurs dérisoires. Par son geste, il dévoile Élever la négligence à la dignité de l’art, pose la
l’arbitraire du langage et montre que la mode, effet question de l’art lui-même, telle que Picasso
du signifiant, obéit à la loi de l’arbitraire du signe, l’exprimait dans sa volonté «de peindre comme
qu’elle est non-sens. Si bien que ceux qui riaient, en Lascaux» – ce qu’il parvient à réaliser, au fil des
croyant au sens du sens, privés de leur croyance se années, dans sa série des corridas, quand son
trouvent, en retour, décontenancés. Au terme de pinceau réduit le nouage de l’homme et de la bête à
quoi, Spencer a transformé le ridicule en sublime, en un simple trait (ein einziger Zug), qui saisit sur la
prenant sur lui le non-sens qui est au principe du toile le tracé de la corne du taureau dans l’arène et
signifiant, tandis que les rieurs, dont le rire ne peut rejoint ainsi le «simple trait de pinceau» de la
tenir que sur la dénégation de cette loi, se trouvent peinture chinoise que nous évoquions plus haut. Que
défaits. L’acte de Spencer de prendre sur lui de l’acte créateur, spontané à force de travail acharné,
pénétrer dans le salon avec un habit pourvu d’une s’accomplisse, à ce terme, comme démenti
seule basque, le place donc au point de la virtualité (Verleugnung) de la loi du signifiant, c’est ce que
de l’attribution, soit au point du signifiant primordial démontre le dandy appliqué à saisir le fortuit pour
(S2) 28 . Son insolence témoigne ainsi de l’essence de lui donner corps 30 .
la liberté. Moment privilégié, unique, instantané, car Le valet de chambre de Brummell, Robinson, sortait
tout change, quand il décide de couper la basque quelquefois de la chambre de son maître, les bras
restante et qu’il lance la mode du «spencer». chargés de foulards à peine froissés, en disant : «Ce
Le choix délibéré de couper la seconde basque va sont nos coups manqués.» 31 Cet aveu trahit la
démontrer que les attributs sont toujours le fait de volonté du dandy d’élaborer une technique qui
décision arbitraire. En quoi son acte réussit dans permettrait de faire volontairement des nœuds au
l’échec même qui en limite la portée. Spencer ne hasard : faire trente nœuds pour trouver celui qui
peut en effet accomplir sa démonstration que dans sera fait au hasard, chercher à produire le nœud qui
un espace imaginaire, car la coupure «volontaire» ne se reproduira jamais identique à lui-même, qui
qu’il effectue et qui réitère la coupure aléatoire, est échappe à la mimésis pour fonder la mimésis. Le
la «représentation» de la première coupure libre de nœud de Brummell, élaboré selon une technique qui
la tyché. Elle avoue qu’elle est elle-même met la technique en défaut, est ainsi le signifiant
hystérisation de la coupure, portée par une imprenable à la chaîne signifiante. Ce tour de force
intentionnalité, qui trahit la récupération du trait institue le dandy comme maître du hasard, maintenu
premier à quoi elle est réduite. Pour confirmer le
caractère imaginaire de la «coupure» de Lord
Spencer, on notera que la mode qu’il lance rétablit la
symétrie du corps, en traçant la bissectrice d’un 29
Au nom de cette singularité dandy, Balzac a cru pouvoir écrire : «Nous ne
savons pas quand les femmes comprendront qu’un défaut leur donne
28 d’immenses avantages !… L’homme ou la femme parfaits sont les êtres les
Nous notons S2 le signifiant phallique, signifiant du trait unaire de l’idéal plus nuls» (BALZAC, op. cit., p. 98). En réalité, le cas de Mademoiselle
du moi, premier signifiant de la pure signifiante, chargée d’assurer la de La Vallière, avancé par le poète, qui avait su faire de la boiterie dont
relève des premières inscriptions (Wahrnehmungszeichen), consignées au elle était affectée une grâce particulière, si bien que sa claudication était
lieu de das Ding (S). Ce qui permet de comprendre que le pervers imitée par toutes les dames de la cour, ne saurait être confondu avec l’acte
accomplit un procès structural analogue à celui du dandy, en fétichisant un de Lord Spencer. En effet, la mode qu’elle lance s’inscrit ouvertement au
trait d’horreur (une infirmité de la femme, par exemple) élu comme champ de l’hystérie, puisque les dames de la cour prélèvent sur la favorite
signifiant de la castration (S2), dans une intention toutefois opposée à celle un trait imaginaire arbitraire qui doit leur permettre de devenir, à leur tour,
de son émule, car il élabore sa stratégie par haine de la castration, tandis objet d’amour du roi.
que le dandy agit au nom de la castration, porté par une volonté 30
Ce dont témoigne G. AGAMBEN, quand il fait état de «l’importance que
d’érotisation de la castration. Le pervers défie donc la castration du lieu du
Brummell accordait à des nuances insaisissables» (op. cit., p. 94).
grand Autre, tandis que le dandy défie les petits autres du lieu de la 31
castration. Cité par AGAMBEN, loc. cit.

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toutefois comme hasard 32 , et fait de lui le détenteur précipitée : «Madame, voilà Sganarelle qui sait
de l’arbitraire du signe. Cette dévolution met en pourquoi je suis parti» (I, 3). Dans les deux cas, l’on
lumière les liens qui unissent le dandysme et la perçoit d’abord la muflerie, qui consiste à déléguer à
perversion, en montrant que l’acte de Brummell se un domestique une réponse qui, ravalant la question
place sous le chef de la même logique paradoxale au rang des débats de cuisine, entraîne avec elle
que celle qui préside à la production du fétiche. En l’interlocuteur à l’office. En faisant répondre par son
réalité, l’analyse clinique ne se réduit pas à cette valet, Brummell mettrait donc le lord au rang de son
conclusion simple : elle découvre, en sens contraire, valet. Et, sans doute, saisi à ce niveau, le wit est-il
que l’acte dandy est susceptible d’introduire à l’équivalent d’une insulte. À quoi s’arrêtent
l’ouvert les «disciples» du maître. L’illustre un autre ordinairement les commentateurs, sans prendre la
mot de Brummell, qui délite l’étoffe du fantasme et mesure que l’insulte n’est que le cache qui masque
laisse l’homme seul face au signifiant de sa mort. ce qu’elle désigne : l’intention ironique qui constitue
le fond du mot. C’est cette intention qu’il faut mettre
Le lac préféré de George Brummell en évidence, en reconstituant le procès discursif qui
l’accomplit.
Barbey disait de Brummell qu’il «ne lançait pas ses Poussé dans ses retranchements par le lord-
mots, [qu’] il les laissait tomber», ce qui distingue inquisiteur, Brummell se tourne vers Robinson, élu
son ironie de celle de la «torpille» socratique. En comme secrétaire chargé de tenir le greffe de ses
témoigne l’anecdote, qui met Brummell en présence émotions. Et lorsque son valet de chambre lui fournit
d’un gentleman qui lui demanda, un jour, lequel des la référence demandée, tel un voyageur retrouvant à
lacs anglais (alors à la mode) avait eu sa préférence. la lecture de ses carnets de route l’ombre d’un désir
Avec cette lassitude distinguée qui lui était propre, évanoui, il devient, un instant, songeur, comme s’il
Brummell répondit d’abord : «Ils sont bien loin de hésitait à se reconnaître dans cette évocation : «C’est
Saint-James Street.» Mais le gentleman ne se tient bien possible…» Puis soudain, à l’instar du Ministre
pas pour battu : il insiste. Alors Brummell se de La lettre volée, Brummell opère un retournement
retourne vers Robinson, son valet de chambre, et lui qui va entraîner une permutation des places, en
demande : «Voyons, Robinson, quel est celui des renvoyant au gentleman, dans un amorti assassin, la
lacs qui m’a plu davantage ?» Le valet, un instant mise en demeure qui le réduit au pied de son désir. Il
pris au dépourvu, ne sait que dire, hésite et signifie à son interlocuteur que seul le questionneur
finalement avance : «Windemere, peut-être…» est en question dans les questions qu’il pose, l’autre
Brummell reste un instant songeur, puis opine, de l’adresse n’intervenant que comme leurre,
rêveur : «Oui, c’est sans doute cela… Windemere.» position d’où, par son esquive, il se retire, laissant le
Puis à l’adresse du lord, avec une grâce nonchalante gentleman face à face avec l’Autre en tant que tel.
«Est-ce que cela vous convient ?»
Le gentleman interroge Brummell sur son désir : Brummell anticipant Lacan
«Quel a été votre lac préféré ?» À quoi le dandy
répond d’abord que c’est loin, perdu, effacé. Mais le La question posée à Brummell sur son lac préféré
lord insiste pour forcer le dandy au miroir, à la implique que son interlocuteur revient lui-même de
communauté, en lui faisant valoir qu’il y a des la tournée des lacs ou qu’il va l’entreprendre ou bien
valeurs esthétiques naturelles unanimement encore qu’il va partir pour les lacs italiens. Dans
partagées. Sur quoi, Brummell, retrouvant tous les cas, du goût de Brummell, il n’a rien à faire,
l’inspiration de l’ironie attique, renvoie au comme chacun de nous quand nous posons ce genre
gentleman sa question pour l’interroger sur son de question. Ce goût est appelé par le lord, comme
rapport de l’autre à l’Autre. l’appât qui va lui servir à introduire son propre désir
dans le jeu du furet. Dans le discours courant –
Pourquoi nous posons des questions dont la réponse courant au fil de l’eau –, nous allons tous remplir
nous est indifférente notre seau à la rivière de l’autre pour alimenter notre
propre puits. C’est ce principe que Brummell met en
Dans un premier temps, Brummell se retourne donc évidence : il renvoie au gentleman que sa demande
vers son valet de chambre et dévie sur lui la question ne le concerne pas, lui Brummell, mais qu’elle vise
qui lui a été posée, tel Don Juan chargeant l’Autre au-delà de lui-même. Il dévie ainsi la
Sganarelle de donner à Elvire les raisons de sa fuite question sur l’autre-insignifiant le plus propre à
32
représenter l’Autre, son valet Robinson. Déviation
Pourquoi Brummell maintiendrait, avec le Poète, que» jamais un coup de qui prend alors une signification complètement
dé n’abolira le Hasard» (MALLARMÉ, œuvres complètes, Paris,
Gallimard, La Pléiade, 1956, pp. 453-477).

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opposée à celle qu’on aurait pu spontanément lui s’efface lui-même et laisse à l’homme la charge de
prêter. sa liberté : ceux qui peuvent construire construiront,
Je ferai appel ici au schéma L de Lacan pour ceux qui sont dans la parodie parodieront 34 , ceux
rappeler que toute question que nous posons, qui doivent mourir mourront.
médiatisée par le truchement du moi au semblable,
est émise de S barré à l’adresse de l’Autre barré, qui, L’impassible passibilité du dandy
du point de manque qui le constitue, relance, en
termes de semblants (-ϕ), la capacité désirante du Quant à lui, il adopte une position d’impassibilité
sujet. La transversale imaginaire a ↔ i (a) remplit qui est l’expression d’une «passibilité» absolue,
ainsi une fonction paradoxale, puisqu’elle met en analogue à celle du moine chinois qui se met à
circulation les objets du semblant, tout en l’unisson avec le monde pour ne plus le ressentir.
maintenant hermétique la barrière entre les sujets. Tel un maître zen, Brummell, identifié au signifiant
Au nom de ce principe, dans un repas en ville, les phallique Φ, signifiant de la pure virtualité, se fait
menus propos échangés sur les enfants, le travail, les accueil au signifiant et laisse à l’autre la charge de
vacances, font donc circuler Φ sous le couvert de -ϕ transmuer la «passibilité» en possibilité, en
imaginarisé. Finalement, dans ce genre de repas, reprenant pour son compte la balle morte qu’il lui a
chacun mange les plats qu’il a apportés. Principe qui abandonnée.
est au fondement de toute communauté imaginaire et Ainsi l’«impassible passibilité» de Brummell
qui énonce que le discours courant est la mise en traduit-elle le détachement de tout «pathos»
circulation de petits «riens», qui, selon le va-et-vient imaginaire, attaché à une représentation, qui pourrait
de la navette de la castration, tissent l’étoffe du venir affecter le sujet 35 , avec ce corollaire qu’elle se
fantasme que les hommes tiennent tendus devant présente comme un irrésistible appel 36 : en effet,
l’horreur de la mort 33 . cette figure de la virtualité signifiante suscite
immédiatement en retour la mise en branle de la
Le mot de Brummell a pour effet de défaire la barre chaîne signifiante et fait passer le sujet de la
imaginaire qui soutient la fiction de l’échange entre puissance au pouvoir et du pouvoir à l’acte. A ce
les «personnes». Sa fin de non-recevoir exprime la moment, le dandysme selon Brummell délivre la clef
vanité de toute adresse imaginaire en même temps de la dynamique et de la fin de la cure analytique, tel
qu’elle signifie son retrait de cette place indigne que Lacan l’a formalisée à partir de la définition du
qu’il cède à Robinson. Du même coup, il renvoie au désir de l’analyste dont il nous dit qu’il est «désir
lord qu’il est lui-même le valet du langage, que la d’obtenir la différence absolue, celle qui intervient
question qu’il vient de poser, ainsi que la réponse quand, confronté au signifiant primordial [celui qui
qui pourrait lui être faite, s’inscrivent dans un monde comme "pur non-sens, avait-il précisé un peu plus
où tous les signifiants sont équivalents. Ce faisant, il haut, devient porteur de l’infinitisation de la valeur
abolit le monde du semblant et se retire de la partie, du sujet, non point ouvert à tous les sens, mais les
en laissant face à face deux valets, pour occuper, par abolissant tous 1, le sujet vient pour la première fois
son retrait, en s’identifiant au signifiant phallique, la en position de s’y assujettir» 37 .
place du grand Autre.
Place difficile à tenir qu’il partage avec quelques
autres que j’évoquais au début, notamment le sage et
le pervers. Je n’entrerai pas aujourd’hui dans
l’examen de ce qui le distingue de ces deux figures.
Disons que le dandy ne se fait porteur d’aucune
leçon, d’aucun message, d’aucune autorisation : du
lieu du signifiant de la pure différence, point de 34
Ainsi s’inaugure la lignée des épigones de l’élégance, soit le dandysme
liberté absolue, il maintient au monde et aux petits hystérique, qui de Julien Sorel à des Esseintes exprimeront, sans le vouloir,
autres qui l’habitent une relation d’indifférence, qui que «n’est pas Brummell qui veut».

déboute, par avance, toute adresse imaginaire qui 35


pourrait lui être faite. Du lieu du signifiant effacé, il C’est cette impassibilité désaffectée que le pervers s’efforce de produire,
au prix toutefois d’une tricherie, puisqu’il accomplit son projet sur un objet
qui reste du monde tout en étant arraché au monde (le fétiche), où en
33 expérimentant l’évanouissement de l’autre dans un montage qui tient
Cf. LACAN : «La castration fait du fantasme cette chaîne souple et toujours du bricolage («le supplice de la baignoire»).
inextensible à la fois par quoi l’arrêt de l’investissement objectal, qui ne 36
Ce que Jacques-Alain MILLER dans une étude consacrée à Brummell
peut guère outrepasser certaines limites naturelles, prend la fonction
écrit : a →S, «Bonjour sagesse», Barca ! n°4, 1995, pp. 173-193).
transcendantale d’assurer la jouissance de l’Autre qui me passe cette 37
chaîne dans la Loi» («Subversion du sujet et dialectique du désir», Écrits, LACAN J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de
op. cit., p. 826). la psychanalyse, op. cit., pp. 248 et 227.

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Logique formelle
Lewis Caroll logicien l’achèvement de son parcours littéraire. Lorsque,
Sophie Marret dans la préface de Sylvie et Bruno 5 , il souligne la
connexion qui existe entre le nonsense au principe
L’œuvre mathématique de Lewis Carroll reste moins de ses œuvres littéraires et le rêve, il qualifie
connue que son œuvre littéraire, notamment Les d’«illogique» le phénomène qui gouverna son
aventures d’Alice au pays des merveilles 1 , De écriture littéraire. Il venait alors d’achever son
l’autre côté du miroir 2 ou La chasse au snark 3 . dernier conte. Il situe de ce fait le nonsense comme
*En effet, Charles Lutwidge Dodgson, dont Lewis l’autre versant de la logique en un moment où il
Carroll était le nom de plume, enseignait les abandonne ce genre pour se consacrer entièrement à
mathématiques à Oxford. Constituée d’une dizaine la rédaction de La logique symbolique, une œuvre
d’ouvrages, sa production mathématique s’avère qu’il n’hésita pas à qualifier d’«œuvre pour Dieu» 6
beaucoup plus volumineuse que son œuvre littéraire. et qu’il signa, paradoxalement, de son nom de
Ses publications en ce domaine couvrent divers plume, tandis que tous ses autres manuels de
champs : l’algèbre, la géométrie euclidienne, la mathématiques avaient été publiés sous son vrai
géométrie algébrique, enfin la logique. L’intérêt nom.
qu’il portait à cette dernière discipline gouverne en Les études contemporaines se sont attachées à
réalité l’ensemble de sa production scientifique, souligner que les questions soulevées par les travaux
puisqu’il chercha principalement à donner une assise logiques de Lewis Carroll se trouvent aussi au cœur
logique aux mathématiques. Sa démarche rappelle de son œuvre littéraire. L’étude du langage et la
sur de nombreux points celle de ses illustres question du sens constituent le nerf de ces approches
contemporains, lorsqu’il essaye d’organiser les critiques. Toutefois, l’œuvre mathématique elle-
propositions d’Euclide suivant un ordre logique, même a fait l’objet de peu d’études. Beaucoup
mais aussi lorsqu’il est tenté de concevoir un moins aboutie que l’œuvre littéraire, elle connut en
langage symbolique qui lui permette d’éviter les effet un moindre succès et de ce fait retint moins
ambiguïtés des langues naturelles. Cependant la l’attention des commentateurs, pas même celle des
plupart de ces ouvrages n’apportent guère logiciens tels que Venn et Wittgenstein qui ont
d’innovations dans les champs concernés, faute de pourtant puisé certaines de leurs sources dans les
sauter le pas et d’établir un système logique Alice. Dans Logique du sens 7 , Gilles Deleuze
entièrement formalisé, comme le fera Frege, ou faute choisit, pour sa part, de ne s’intéresser qu’à l’œuvre
d’aboutir à une véritable axiomatisation de la littéraire parce que, affirme-t-il, elle concerne le
géométrie – un projet qu’Hilbert mènera à son sens, tandis que l’œuvre logique concerne la
terme. signification. Soulignant qu’elle marqua peu la
Il acheva ses travaux mathématiques par la rédaction postérité, il néglige cette dernière en raison du
d’un manuel intitulé La logique moindre intérêt qu’elle semble présenter. La
4
symbolique L’élaboration d’un système théorique y situation est devenue paradoxale : l’œuvre littéraire
complète les interrogations soulevées dans ses de Lewis Carroll est traitée avec le plus grand
ouvrages d’algèbre et de géométrie et situe la sérieux par les théoriciens du langage, tandis que
logique comme fondement nécessaire à tout l’œuvre logique est désormais lue comme une
raisonnement. Outre que s’y élaborent quelques fantaisie signée par l’auteur des Alice, en vertu de
intuitions grâce auxquelles Lewis Carroll est l’humour des exemples proposés.
désormais cité dans les ouvrages concernant
Elle mérite toutefois que l’on s’y intéresse de plus
l’histoire de la logique, cette œuvre marque aussi
près. Non seulement parce qu’elle se situe au terme
1 du parcours littéraire de Lewis Carroll avec lequel sa
CARROLL L., Les aventures d’Alice au pays des merveilles, London,
Macmillan, 1865, traduction de Henri Parisot in Lewis Carroll – Ouvres,
signature fait le lien et que s’y trouvent débattues les
édition publiée sous la direction de Jean Gattégno, Paris, Gallimard, La
Pléiade, 1990.
2 5
CARROLL L., De l’autre côté du miroir, London, Macmillan, 1872, CARROLL L., Sylvie and Bruno, London, Macmillan, 1889, et Sylvie and
traduction de Henri Parisot in Lewis Carroll – Oeuvres, op. cit. Bruno Concluded, London, Macmillan, 1893, traduction de Fanny
3 Deleuze, in Lewis Carroll – oeuvres, op. cit.
CARROLL L., La chasse au snack, London, Macmillan, 1876, traduction 6
de Henri Parisot in Lewis Carroll – livres, op. cit. The Letters of Lewis Carroll éd. M.N. Cohen, New York, Oxford
4 University Press, 1979, 2 vol., p. 1100.
CARROLL L., La logique symbolique, London, Macmillan, 1896, 7
traduction de J. Gattégno in Lewis Carroll – oeuvres, op. cit. DELEUZE G., Logique du sens, Paris, Minuit, 1969.

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propres thèses de l’auteur concernant le langage. logique des relations entraîna une modification du
Mais également parce qu’elle rend compte des schéma d’analyse classique des propositions lorsque
débats suscités par les débuts de la mathématisation Augustus de Morgan mit en question l’interprétation
de la logique, une période dans laquelle s’opéra une de la copule «être» (en faisant porter l’accent sur ses
première rupture radicale de la logique avec la propriétés formelles – transitivité, symétrie… – plus
métaphysique et les langues naturelles. que sur son sens) ainsi que la prépondérance du
schéma prédicatif dans l’analyse des propositions (il
Les débuts de la mathématisation de la logique refusait de rejeter dans le prédicat ce qui suit le mot
«est» dans des expressions
Dès le milieu du dix-neuvième siècle, des Carroll emprunta également à Augustus de Morgan
mathématiciens s’attachèrent à établir la logique en la notion d’«univers de discours». En limitant le
calcul formel, pour cela ils abandonnèrent champ conceptuel concerné par le travail logique en
progressivement la logique classique fondée sur la un espace donné, celle-ci lui permit de faire
syllogistique aristotélicienne. Contemporains de correspondre à toute proposition négative une
Lewis Carroll, qui n’ignorait pas leurs travaux, les proposition affirmative. Restreignant la portée de la
principaux acteurs de ce renouveau furent George négation, elle présentait l’avantage de réduire les
Boole (18151864), qui conçut une «algèbre de la écueils inhérents au traitement de l’infini en logique,
logique», Augustus de Morgan (1806-1871), qui jeta bien qu’elle introduise de nouvelles difficultés avec
les bases de la logique des relations et John Venn lesquelles Lewis Carroll eut à se débattre,
(1834-1923), auquel Carroll emprunta le titre de son notamment en ce qui concerne la distinction entre
manuel et dont les représentations diagrammatiques sujet et prédicat.
du calcul des propositions logiques eurent un Lorsqu’il affirma que l’universelle «tous les A sont
retentissement considérable. Pour devenir science, il B» ne dit rien de l’existence métaphysique du sujet
fallut en effet que la logique s’affranchisse de la de la proposition et que, positive, elle ne peut être
grammaire des langues naturelles ainsi que d’une comprise que comme une hypothétique (s’il existe
conception essentialiste du jugement pour constituer des A alors ces A sont B), John Venn, à la suite de
une grammaire opératoire universelle et symbolique Boole, dénia toute portée existentielle aux
du raisonnement. L’accent fut pour cela déplacé de propositions universelles. Il proposa dès lors
la sémantique à la syntaxe. De telles tentatives ne d’exprimer toutes les propositions en termes
purent voir le jour qu’au prix d’une différenciation existentiels, notamment l’universelle, en faisant une
entre validité logique et vérité, il fallut en outre que plus large utilisation des propositions négatives. Il
s’opère une disjonction radicale entre le langage et traita, pour ce faire, l’universelle comme une
l’ordre des choses. «existentielle négative», par laquelle une proposition
Les mathématiciens contribuèrent à montrer du type «tout A est B» ne nous informe que sur le
l’analogie des règles logiques avec certaines lois fait qu’il n’existe pas de A qui soit non B.
mathématiques. Tel fut l’apport de George Boole En mettant en évidence un décalage entre la portée
lorsqu’il établit un parallèle entre les lois de la existentielle implicite de ces propositions dans le
logique et celles de l’algèbre. Il rechercha la langage courant et la nécessité de mettre en doute
coïncidence entre les fonctions algébriques et les une telle portée existentielle en matière de logique,
structures de la langue, afin de reformuler les lois Venn portait un coup fatal à certaines lois
ainsi dégagées dans un symbolisme approprié et les fondatrices de la logique, telles que la subalternation
rendre, par là même, opératoires. Les conséquences (qui permet d’inférer la vérité de la particulière de
d’une telle démarche furent multiples. Elles celle de l’universelle) et les lois sur les contraires.
constituèrent une véritable révolution dans le Ses représentations diagrammatiques du calcul des
domaine de la logique et de la philosophie du propositions, retenues pour leur dévoilement
langage. «L’effet de surprise et même de scandale progressif de la solution, mirent aussi en évidence le
fut grand, commente Ernest Coumet, n’avait-on pas caractère hypothétique de l’universelle. Elle se
osé appliquer le calcul aux lois de la pensée ?» 8 trouve représentée par un compartiment vide qui ne
La rupture entre la logique classique et la logique permet pas de décider de l’existence ou non
formelle s’opéra, en outre, sur la question du rôle d’éléments la vérifiant. John Venn mettait ainsi en
existentiel et de la prédominance de la copule, en question la fonction de la copule «est» comme
donnant naissance à la logique symbolique. La assertion d’existence, entraînant une rupture radicale
avec les fondements ontologiques de la logique
8
COUMET E., «Lewis Carroll logicien», in Lewis Carroll, Logique sans classique aristotélicienne. Elle ne pouvait plus être
peine, Paris, Hermann, 1966, p. 256.

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comprise comme science du «Logos», fondée sur existentielle des propositions universelles, le
une conception essentialiste du jugement. traitement de la négation et l’intérêt de ses
diagrammes comparativement à ceux d’Euler et à
La logique symbolique et la tradition classique ceux de Venn.
La logique symbolique, publiée en 1894, prend place En dépit de l’appui qu’il trouve dans les thèses de
dans ce mouvement. Elle s’inspire des thèses de ses ses contemporains, l’orientation de l’ouvrage reste
contemporains et les discute. Ainsi Lewis Carroll classique. Lewis Carroll cherche en réalité à sauver
présente-t-il une nouvelle méthode de résolution la logique aristotélicienne menacée par ses
diagrammatique du calcul des propositions dont il contemporains, il tentera vainement d’intégrer les
souligne les avantages par rapport à celle de Venn, apports de ces derniers à la syllogistique classique
ainsi qu’une méthode de résolution indicielle des avec laquelle il refusait de rompre.
syllogismes. L’ouvrage, conçu comme un manuel à La portée métaphysique de son travail transparaît
l’intention des jeunes lecteurs, possède une visée dans son intention de mettre la logique au service de
pédagogique qui le conduit à redéfinir la religion. Tandis qu’il préparait la seconde partie,
rigoureusement les opérations fondamentales de la restée inachevée, il écrivit à sa sœur : «Ce livre
logique. Son intention est en outre récréative, constituera une innovation notable, et permettra, j’en
comme en témoigne l’humour des exemples suis convaincu, de rendre l’étude de la logique bien
proposés : plus facile qu’elle ne l’est à présent : en outre, il
«(1) Aucun chaton qui aime le poisson n’est sera, comme je le crois aussi, une aide précieuse aux
réfractaire à l’étude. méditations religieuses, en offrant les moyens
(2) Aucun chaton sans queue n’est prêt à jouer avec d’atteindre à une grande clarté de conception et
un gorille. d’expression, ce qui donnera peut-être à de
(3) Les chatons moustachus aiment toujours le nombreuses personnes la possibilité d’affronter et de
poisson. vaincre les multiples difficultés qui se présentent à
(4) Aucun chaton amoureux de l’étude n’a les yeux eux en matière de religion. Si bien que je considère
verts. vraiment cet ouvrage comme une œuvre pour
(5) Aucun chaton n’a de queue s’il n’est Dieu.» 9
moustachu.» (LS, p. 1577)
Solution : «Aucun chaton aux yeux verts n’est prêt à La logique doit permettre d’atteindre la vérité
jouer avec un gorille.» (LS, p. 1590) ultime. Au langage est assignée la fonction de
Il ne faut toutefois pas s’y tromper, l’orientation quadriller la connaissance. Bien que la seconde
pédagogique de l’ouvrage participe du courant partie n’ait jamais été terminée, il ne semble pas
rationaliste qui eut pour visée de fonder la logique qu’elle eût été en mesure de modifier
sur la rigueur démonstrative des mathématiques. De considérablement son approche, comme en
surcroît, l’introduction d’exemples de fiction dans témoignent les ébauches qu’il a laissées. La rupture
un manuel de logique ne relève pas de la simple avec les langues naturelles et les conséquences
fantaisie : elle accompagne une réflexion sur les ontologiques qu’elle entraîna semble avoir constitué
objets de la logique et contribue à une extension de le frein de sa réflexion.
son champ. Son projet logique s’inscrit d’emblée dans une
Le début de cet ouvrage présente, en termes simples, perspective utilitaire réaliste : il s’agit d’apprendre à
les concepts et les opérations logiques raisonner avec justesse. La justesse du raisonnement
fondamentales : chose, attribut, classification, prétend à la maîtrise, ou du moins à la connaissance
division, attribution d’un nom et définition. rationnelle du monde, à la découverte de la vérité,
Viennent ensuite les différents types de propositions par les mots. Les progrès de la raison reposent sur le
et leur construction. Lewis Carroll expose alors pas à perfectionnement d’un outil imparfait (les langues
pas sa méthode de résolution des syllogismes, qui se naturelles) et sur la rigueur de la déduction logique.
pratique sur un diagramme carré, à l’aide de jetons, La naissance de la mathématisation de la logique
en prenant soin d’insérer une brève introduction à la s’éloignait de ce simple utilitarisme. Il s’agissait en
syllogistique. Les chapitres suivants sont consacrés à dernier ressort de ramener la langue à une
sa méthode indicielle, au traitement des sorites, enfin construction abstraite du raisonnement. Si elle
à une série de problèmes accompagnés de leur prenait partiellement appui sur les règles de la
solution. Il conclut sur un appendice à l’adresse des grammaire naturelle, elle se construisait en revanche
spécialistes dans lequel il discute certains aspects
théoriques de son manuel tels que la portée
9 9
The Letters of Lewis Carroll, op. cit.

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dans une langue logique propre possédant des spécifiquement. /Un tel mot, ou une telle locution,
structures spécifiques. Les mots ne venaient plus est appelée nom ; et si la chose qu’il représente
qu’au bout d’un long parcours illustrer un symbole, existe, on dit qu’il est le nom de cette chose. [Par
exprimer une structure mathématique sous la forme exemple, les mots "chose", "trésor", "ville", et les
d’un résultat, au lieu d’être les éléments de base de locutions "chose précieuse", "chose matérielle et
la pensée raisonnée. artificielle et se composant de rues et de maisons",
"ville éclairée au gaz", "ville aux trottoirs d’or",
Lewis Carroll maintint pour sa part une position "anciens livres anglais".]» (LS, p. 1495)
classique. Ce qu’il emprunta aux mathématiques ne
pouvait avoir valeur que de commodité d’écriture, Le nom est donc indissolublement lié à la chose. Sa
mais jamais de modèle de raisonnement. Il était fonction est de présenter une substance définie sur le
encore moins question de calcul logique. plan de l’essence, ce que souligne l’emploi du mot
Aussi persista-t-il à consacrer la syllogistique «substantif» pour désigner ce qu’est (ou de quoi est
classique. Entrevoyant les conséquences formé) un nom : «Tout nom peut être soit un
ontologiques de la rupture de la logique avec les substantif seul, soit une expression composée d’un
langues naturelles par laquelle cette discipline substantif et d’un ou plusieurs adjectifs (ou de
s’éloignait de la métaphysique et de la connaissance locutions adjectivales).» (LS, p. 1495)
du monde des choses, Lewis Carroll mit D’ailleurs, les concepts aussi bien que les objets
délibérément l’accent sur la sémantique, incriminant matériels sont considérés comme des choses puisque
l’ambiguïté des langues naturelles contre laquelle les le terme de «rougeur» figure parmi les exemples de
opérations qu’il définit avec rigueur se dressent. Il «choses» citées, ce qui étend la matérialité ou du
fut souvent noté que, poursuivant la tradition moins la substance au champ de l’abstraction.
nominaliste, De l’autre côté du miroir présente une L’extension de la notion de «nom» à une locution lui
anticipation des thèses de Saussure concernant permet en outre de réduire les phrases complexes au
l’arbitraire du signe à travers l’assertion d’Heumpty schéma classique Sujet/Prédicat, bien qu’il
Deumpty : «Lorsque moi j’emploie un mot […] il s’empêtre parfois dans des distinctions étranges
signifie exactement ce qu’il me plaît qu’il signifie… (entre attribut et qualité). Dans Le jeu de la
ni plus, ni moins» (DACM, p. 316). Dans «Fonction logique 11 , il est par ailleurs amené à développer des
et champ de la parole et du langage», Jacques Lacan arguments spécieux, conscient du risque qu’il
commente par ailleurs la portée de l’assertion prenait de faire voler en éclat la distinction entre
d’Heumpty Deumpty et souligne «qu’après tout il sujet et prédicat, faisant perdre ainsi son pouvoir
est le maître du signifiant, s’il ne l’est pas du signifié assertif à la copule «est» dans son rôle d’attribution
où son être a pris sa forme» 10 . Toutefois, La logique d’essence. Défendre la portée assertive et
symbolique semble chercher à revenir sur les existentielle du verbe «être» semble en effet
intuitions de l’œuvre littéraire en refusant la rupture constituer l’enjeu majeur des positions de Lewis
entre le mot et la chose. Carroll. Il va de pair avec la clôture qu’il tente
d’opérer sur le plan sémantique.
La logique et les langues naturelles Les opérations logiques qu’il présente comme une
première étape indispensable à tout raisonnement
Pour Carroll logicien, la proposition logique ont pour fonction de lever l’ambiguïté des langues
conserve la fonction de mettre en relation des choses naturelles. Soulignant la difficulté à déterminer les
appartenant à l’univers et leurs attributs. La chose limites d’une classe telle que «vieux livres», il
reste présentée par son nom. L’utilisation étendue affirme qu’il est nécessaire de poser une règle
qu’il fait du concept de nom met d’ailleurs bien en arbitraire qui les fixe : «Ainsi dans notre division
évidence sa valeur essentialiste : «Le mot "chose", entre livres "vieux" et "non vieux, nous avons le
qui exprime l’idée d’une chose quelconque, sans droit de dire : On considérera comme vieux tous les
aucune idée de qualité, représente n’importe quelle livres imprimés avant 1801, et tous les autres comme
chose unique. Tout autre mot (ou locution) qui non vieux.» (LS, p. 1494)
exprime l’idée d’une chose plus une idée de qualité, L’ambiguïté inhérente aux langues naturelles n’a
représente n’importe quelle chose possédant cette certes pas de place en logique de sorte que cette
qualité ; c’est-à-dire qu’elle représente tout membre science possède ici pour fonction de rendre ces
de la classe à laquelle cette qualité appartient dernières entièrement rationnelles. L’opération de

10 11
LACAN J., «Fonction et champ de la parole et du langage», Écrits, Paris, CARROLL L., The Game of Logic (London, Macmillan, 1887), New
Seuil, 1966, p. 293. York, Dover Publications, 1958.

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définition convoquée à chaque étape de ces divisions l’absurde. Ses exemples soulignent ce parti pris :
participe de ce même mouvement jusqu’à exprimer quel lecteur en effet aurait l’idée d’inverser les
l’être de la chose présentée par son nom. En tout état signifiants «noir» et «blanc» ? Un tel choix, même
de cause, c’est la chose elle-même qu’il s’agit pour s’il devait l’accepter, resterait, indique-t-il, contraire
lui de définir : «Il est évident que tout membre d’une au bon sens. Le sens commun et la logique sont ainsi
espèce est également membre du genre d’où a été appelés en renfort pour corriger l’affirmation
tirée cette espèce, et qu’il possède la différence de d’Heumpty Deumpty. Il ne s’agit pas tant d’anticiper
cette espèce. Il peut, par conséquent, être représenté sur la remarque de Saussure selon laquelle le
par un nom composé de deux parties, l’une étant un signifiant ne dépend pas du libre choix du sujet
nom représentant un membre quelconque du genre, parlant une fois le signe établi dans un groupe
et l’autre étant la différence de cette espèce. Un tel linguistique donné, que de rétablir un rapport motivé
nom est appelé la définition d’un membre entre le nom et le référent, notamment par le biais de
quelconque de cette espèce, et donner à ce membre la définition, laquelle doit rendre compte de la nature
un tel nom s’appelle le définir,» (LS, pp. 1496-97) de la chose.
La définition doit en outre obéir à la nature de la Bien que le titre de son manuel fasse écho à un
chose. Le logicien se trouve alors dans l’embarras ; ouvrage de Venn également intitulé La logique
suivant les intuitions qu’il fut conduit à mettre à jour symbolique, le symbolisme introduit par Lewis
dans son œuvre littéraire, il est tenté d’adopter une Carroll semble n’avoir eu pour objet que de désigner
position nominaliste, c’est pourquoi il affirme : «Je la chose même, tant il est dépourvu de fonction
soutiens au contraire que tout écrivain a le droit opératoire. Dans sa méthode indicielle, comme dans
absolu d’attribuer le sens qu’il veut à tout mot, ou à sa méthode de résolution diagrammatique, il n’est
toute expression, qu’il entend employer. Si je pas véritablement question de «variable»
rencontre un auteur qui, au commencement de son symbolique qu’un objet quelconque viendrait
livre déclare :"Qu’il soit bien entendu que par le mot illustrer, au terme d’un travail sur les structures
blanc, j’entendrai toujours noir, et par le mot noir, logiques. Certes, les symboles reflètent ce qu’il
j’entendrai toujours blanc", j’accepterai humblement concevait comme l’universalité de la structure
la règle ainsi formulée, quand bien même je la logique, et par son insistance sur la forme, il est
jugerais contraire au bon sens. /Aussi, sur la assurément moderne (cette préoccupation chez
question de savoir si une proposition doit, ou ne doit Aristote restait limitée à la description). Lewis
pas, être comprise comme affirmant l’existence de Carroll demeure toutefois attaché à la syllogistique
son sujet, je soutiens que tout auteur a le droit comme structure logique du raisonnement au service
d’adopter ses règles propres – pourvu, bien sûr, que de la vérité. Ses symboles en outre ne sont utilisés
celles-ci soient cohérentes avec elles-mêmes et que dans le domaine du particulier, en référence à un
conformes aux données logiques habituellement nom précis. La méthode indicielle, pour sa part,
reçues.» (LS, pp. 1592-93) n’offre pas de possibilité de calcul, malgré la
symbolisation des articulations des syllogismes.
Il ramène paradoxalement la question de la portée Lewis Carroll prend soin de toujours indiquer pour
existentielle des propositions universelles à une chaque exemple le mot qui donne son identité au
considération d’ordre sémantique. On peut penser symbole :
que la réduction de cette question à une affaire de «(1) Les bébés sont illogiques.
choix lui permit d’en minimiser la portée et de tenter (2) Nul n’est méprisé quand il peut venir à bout d’un
de démontrer le bien-fondé de sa propre position. crocodile.
Notons par ailleurs que l’exemple qu’il donne se (3) Les gens illogiques sont méprisés.
garde d’explorer la portée de la copule puisqu’il Univers :"gens a = qui peut venir à bout d’un
traite de deux attributs («noir» et «blanc»). Sa crocodile ; b = bébé ; c = méprisé ; d = illogique.»
stratégie nominaliste en apparence le conduit (LS, p. 1569)
toutefois à défendre l’idée que le signe obéit à un Les lettres a, b, c et d seront utilisées pour
certain degré de motivation lorsqu’il souligne : représenter les termes concernés sur la
«Pourvu, bien sûr, que celles-ci soient cohérentes représentation diagrammatique, mais elles ne
avec elles-mêmes et conformes aux données fonctionnent pas comme variables symboliques dans
logiques habituellement reçues.» Il va tenter de un calcul logique. Le symbole n’est qu’une
démontrer par la suite que le sens commun, voire la commodité d’écriture. Il reste toujours étroitement
nature de la logique, doit nous conduire à adopter lié au mot.
une conclusion unique sous peine de tomber dans

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Représentations diagrammatiques, univers de de la représentation diagrammatique, par


discours et classes imaginaires l’inscription de cet univers ainsi délimité à
l’intérieur d’un carré.
Récusant les positions de Venn concernant la portée
existentielle des propositions universelles, Lewis La notion d’«univers de discours» est ce qui lui
Carroll se refusa à admettre le coût ontologique permit de restreindre la portée de la négation en
impliqué par les débuts de la mathématisation de la assignant à non x une valeur x', mais c’est aussi
logique. Il voulait à tout prix sauver les thèses l’outil grâce auquel il tenta d’opérer une ultime
classiques aristotéliciennes. Cherchait-il à revenir clôture ontologique en faisant entrer les objets
sur l’intuition du réel (au sens que Lacan donne à ce imaginaires de la fiction dans le champ de la logique
terme) qui se discerne dans son œuvre littéraire en s’efforçant ainsi à ne pas prendre en compte le vide.
réaffirmant que le réel (au sens classique) est Lewis Carroll choisit de distinguer deux types de
connaissable et que le langage est l’outil de la classes, comme il distingue deux types de noms : les
connaissance rationnelle ? Il eut en tout cas recours noms et les classes «réels» et «irréels» (qu’il qualifie
pour ce faire, nous l’avons vu, à une argumentation encore d’«imaginaires»). Cette distinction, qui lui
d’ordre sémantique. Dès lors, ses diagrammes carrés est propre, lui permit de donner un statut aux objets
tentent de revenir sur les «imperfections» des imaginaires et de faire entrer la fiction dans le
représentations diagrammatiques de Venn. La portée champ de la logique. En effet se pose au logicien le
existentielle des propositions universelles s’y trouve problème du traitement des mots qui n’ont pas de
expressément représentée : référents dans le monde de la réalité. Lewis Carroll
affirma qu’il était possible de construire de telles
classes en vertu du fait que la classification est un
processus mental : «La classification, ou formation
de classes, est une opération intellectuelle par
laquelle nous imaginons avoir rassemblé certaines
choses en un groupe. Un tel groupe est appelé classe
[…]. Cette opération étant entièrement intellectuelle,
nous pouvons l’effectuer sans chercher à savoir s’il
I représente une case occupée et 0 une case vide. Par y a, ou s’il n’y a pas, de choses existantes qui
conséquent, il affirme qu’il y a des xy et qu’il n’y a possèdent cette qualité. S’il y en a, cette classe est
pas d’xy', donc que tous les x sont y. dite réelle ; s’il n’y en a pas, elle est dite irréelle ou
Certes, sa méthode marque un pas vers le imaginaire.» (LS, pp. 1491-92)
formalisme car, tout comme celle de Venn, elle Une difficulté apparaît pourtant quant au statut
permet le dévoilement progressif de la conclusion. ontologique des objets de ces classes, puisque ce
Elle obéit à des impératifs pédagogiques par sa sont des sortes de «classes vides».
clarté, sa rigueur et sa relative simplicité. En outre, Elles concernent des «choses» qui «n’existent pas»,
elle offre l’avantage de mettre l’accent sur les celles à quoi renvoient les propositions existentielles
structures logiques et de s’associer à un langage négatives. Il assimile en effet l’imaginaire à
symbolique univoque. Toutefois nous avons vu les l’inexistence : «Une proposition d’existence, sous la
limites de celui-ci. Et c’est en considérant les forme normale, a comme sujet, la classe "choses
différences avec Venn et les critiques qu’il lui existantes". /Son signe de quantité est "quelques" ou
adresse que l’on peut comprendre ce qui le retient "aucun". […] /On l’appelle proposition d’existence
dans le champ classique. parce qu’elle aboutit à affirmer la réalité (c’est-à-
Carroll oppose à Venn le maniement délicat de ses dire l’existence réelle), ou l’irréalité [le caractère
ellipses. Pour traiter un grand nombre de imaginaire] 12 , de son prédicat. /[Ainsi, la
propositions, ses diagrammes carrés s’avèrent plus proposition "Quelques choses existantes sont des
commodes. Mais les différences entre ces deux hommes honnêtes" affirme que la classe "hommes
méthodes sont trop importantes pour que l’on honnêtes" est réelle. […] De même la proposition
s’arrête à cet argument de nature pédagogique. "Aucune chose existante n’est un homme mesurant
Carroll lui reproche surtout de travailler dans vingt mètres" affirme que la classe "homme
l’univers infini, faisant peser une menace sur
l’ontologie. Il choisit, quant à lui, de clore son
champ d’investigation et de le réduire prenant appui 12
pour cela sur la notion d’«univers de discours» Lewis Carroll emploie le terme d’«imaginariness» et non d «unreality».
Jean Gattégno a traduit par «l’irréalité» pour des raisons de style ; «le
empruntée à de Morgan. Ceci se traduit, au niveau caractère imaginaire» serait plus fidèle au terme de Carroll.

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mesurant vingt mètres" est imaginaire.]» (LS, p. restent traitées en termes purement existentiels, sur
1500) le modèle de la syllogistique classique. Il finit par
Pour éviter d’avoir à traiter l’embarrassante question justifier ainsi l’introduction d’un tel syllogisme :
du statut ontologique des objets logiques (alors que «De plus les trois propositions sont reliées de telle
sa démarche aurait dû l’y conduire), Lewis Carroll façon entre elles – nous le verrons plus loin – que si
choisit de faire porter l’assertion d’existence et la les deux premières sont vraies, la troisième doit être
négation sur le prédicat. Mais la confusion règne vraie. (Il se trouve que, sur notre planète, les deux
dans l’ensemble du manuel. Dans les exemples qu’il premières ne sont pas absolument vraies. Mais rien
propose, l’existence porte à la fois sur le sujet et le n’empêche qu’elles le soient sur une autre planète,
prédicat, il affirme par ailleurs : «Par le mot Mars ou Jupiter par exemple, et, dans ce cas, la
existence, j’entends évidemment la forme troisième serait également vraie, et les habitants de
d’existence qui correspond à la nature de ce sujet» cette planète prendraient des poulets comme nurses.
(LS, p. 1592). Il peut dès lors concevoir l’existence Ils bénéficieraient, par là même, d’un privilège
imaginaire d’objets imaginaires. Enfin, dans Le jeu singulièrement contingent, inconnu en Angleterre,
de la logique, il affirme qu’un prédicat n’existe pas puisqu’ils pourraient, lorsque leur garde-manger se
sans le sujet auquel il se rapporte si bien que trouverait vide, employer la bonne d’enfants pour le
l’existence porte inévitablement sur les deux à la repas des enfants.)» (LS, p. 1534)
fois. L’écueil est de taille : Lewis Carroll se trouve En général les syllogismes proposés évitent cet
devoir concilier le fait que les classes imaginaires écueil en donnant des conclusions conformes à notre
sont décrites par les propositions existentielles sens commun dans la mesure où les relations
négatives, tandis qu’elles concernent des objets dont sujet/prédicat d’ordre fictif sont exclusivement
on affirme l’existence imaginaire. introduites sous la forme de propositions négatives.
On reste dès lors perplexe devant l’introduction de C’est-à-dire qu’elles nient de toute façon l’existence
raisonnements qu’il traite en termes d’existence par de sujets ainsi concernés par de tels attributs.
le biais d’une représentation diagrammatique et non Donnons pour exemples : «Aucun hérisson n’achète
en termes de validité logique. Par exemple : «Tous le Times», «Les ânes ne sont pas faciles à avaler»,
les chats comprennent le français ; quelques poulets ou encore «Aucun chaton aux yeux verts n’est prêt à
sont des chats ; donc quelques poulets comprennent jouer avec un gorille» (LS, pp. 1590-1591). Par
le français» (LS, p. 1534). En outre, il ajoute dans le surcroît, dans les propositions de relations, la
chapitre sur les propositions de relation 13 : «Une négation ne porte que sur la relation posée, comme il
proposition de relation qui commence par le précise : «Une proposition de relation qui
"quelques" sera désormais censée affirmer qu’il y a commence par "aucun" sera désormais censée
quelques choses existantes qui, étant membres du affirmer qu’il n’y a aucune chose existante qui, étant
sujet, sont aussi membres du prédicat ; c’est-à-dire membre du sujet, soit également membre du
que quelques choses existantes sont membres des prédicat ; c’est-à-dire qu’aucune chose existante
deux termes à la fois. Par conséquent, elle sera n’est membre des deux termes à la fois. Mais elle
censée impliquer que chacun des termes, pris en lui- n’impliquera rien quant à la réalité de chaque terme
même, est réel.» (LS, p. 1506) pris en lui-même.» (LS, p. 1506)
Si chats et poulets sont effectivement des créatures Toutefois, des exemples comme le premier
du monde de la réalité, que dire d’une proposition de («quelques poulets comprennent le français»)
ce type portant sur l’existence de poulets-chats, semblent mettre en question le lien de l’assertion
exclusivement traitée en termes d’existence ? En d’existence en logique et de l’existence
cherchant à conférer un statut ontologique aux objets métaphysique, traité par la logique moderne en
dits «imaginaires», Lewis Carroll ne risquait-il pas rapport aux valeurs de vérité des propositions. Il
au contraire de faire apparaître à nouveau, comme n’était pas pourtant dans l’intention de Carroll
c’est le cas dans son œuvre littéraire, la nature d’aboutir à de telles conclusions qui impliquaient
élusive du réel et le vide inhérent à la référence ? Si une réduction ontologique et une rupture avec la
Lewis Carroll anticipa par ailleurs les tables de métaphysique.
vérité de Wittgenstein, il n’est ici nullement question La réduction des propositions existentielles
des valeurs de vérité des propositions posées, qui négatives à la classe imaginaire, combinée à
l’utilisation de la notion d’univers de discours,
indique que Carroll cherche à ne pas laisser de place
13
Notons de surcroît qu’il ne s’agit pas de propositions relationnelles, non pour une classe vide dans sa propre construction. Ne
traitées dans cet ouvrage, ce qui marque encore l’écart de l’entreprise de
Lewis Carroll avec la modernité de l’approche de ses contemporains, pas exister dans la réalité, c’est exister dans
notamment celle de Morgan.

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l’imaginaire et ne pas exister dans un univers de Une droite du plan, déterminée par deux points, est
discours donné, fût-il imaginaire, c’est exister dans représentée par une équation linéaire
un autre univers de discours imaginaire. Le ax + by + c = 0 (ou y = αx + β), un cercle ou une
traitement existentiel des objets imaginaires aboutit conique quelconque par une équation du second
ainsi à une ultime clôture ontologique, Carroll degré (x2 + y2 – 1 = 0 pour le cercle centré au point
s’empêtre dans les contradictions de ses positions origine et plus généralement ax2 + by2 + c = 0).
sans véritablement les soulever ni les résoudre, tout Cette représentation établit ainsi une correspondance
comme il se trouve embarrassé par les limites de la entre figures géométriques et équations algébriques,
notion d’univers de discours. en sorte que la solution d’un problème géométrique
puisse être trouvée par résolution d’équations
Fidèle aux thèses d’Aristote, Carroll se défie du algébriques. Il s’agit bien d’une interprétation des
vide. Il semble qu’il ait perçu les enjeux figures et problèmes géométriques en termes
ontologiques des débuts de la mathématisation de la d’algèbre. Vers 1630 Fermât (De lotis planis et
logique. L’assertion d’existence, une conception solidis) et Descartes (la Géométrie, 1637) ont
essentialiste de l’être, ainsi que l’emprise du langage employé le procédé sans parler d’interprétation. Le
sur le monde réel s’y trouvaient en jeu. Il chercha second commente ainsi la portée de sa méthode :
dès lors à sauver la syllogistique aristotélicienne en c’est une «réduction» de problèmes d’un genre à des
intégrant les avancées de ses contemporains à la problèmes d’un autre genre, en général plus faciles à
logique classique. résoudre que les premiers. Mais cette réduction n’est
Sans doute cette construction si imparfaite cherchait- possible qu’en vertu du passage d’un registre à un
elle également à revenir sur les enjeux de l’œuvre autre, d’un point de vue à un autre, d’un langage à
littéraire. Les écrits nonsensiques de Carroll opèrent un autre. «Par la méthode dont je me sers, tout ce qui
une critique radicale des fondements de la tombe sous la considération des Géomètres se réduit
rationalité, en montrant les limites d’un usage à un même genre de Problèmes qui est de chercher
rationnel de la langue, en invalidant la théorie du la valeur des racines de quelque équation» (livre III
langage comme outil de communication, et font de la Géométrie). Le 9 février 1639, il écrit à
place à une intuition du sujet de l’inconscient exclu Mersenne au sujet des travaux de Desargues sur les
par la rationalité logique. Elles laissent poindre son sections coniques : «Bien qu’il soit aisé de les
intuition du réel en interrogeant les limites du expliquer [les coniques] plus clairement
pouvoir du signifiant, et posent les conditions de la qu’Apollonius ni aucun autre, il est toutefois, ce me
transmission d’un autre savoir : un savoir sur semble, fort difficile d’en rien dire sans l’Algèbre
l’envers de la rationalité, sur le sujet de qui ne se puisse encore rendre beaucoup plus aisé
l’inconscient, qui ne s’écrit pas dans la langue de la par l’Algèbre.»
raison et qui emprunte volontiers le truchement du Ainsi, l’idée d’interprétation est inséparable de la
mythe, voire du nonsense 14 . promotion de l’algèbre comme voie royale, en
Sophie Marrer est enseignante à Rennes et l’auteur de De l’autre côté de la
mathématiques, de recherche de solutions. Elle est
logique, Paris, Presses Universitaires de Rennes, 1995. liée au développement de la première science
mathématique formelle, l’algèbre. Sans doute est-ce
L’interprétation en mathématiques aussi la raison pour laquelle elle n’a pas été perçue
Hourya Sinaceur de façon autonome, c’est-à-dire comme une méthode
en elle-même, mais seulement comme un moyen
permettant l’utilisation – plus aisée – d’une autre
I. Quelques points d’histoire méthode, celle du calcul algébrique. Dans le souci
de ne pas trop majorer l’innovation de Descartes par
L idée d’interprétation en mathématiques est une
rapport à l’héritage grec sur la recherche des lieux
idée moderne ; elle date du XVIIe siècle. * Elle est
géométriques, qui a servi de sol à ses découvertes,
en effet implicitement contenue dans la méthode
Gaston Milhaud nous dit que Descartes avait le
cartésienne des coordonnées, qui consiste à
sentiment de ne rien faire que «traduire» l’Analyse
représenter un point du plan par le couple de
des Anciens dans le langage simplifié dont il dote
nombres réels qui constituent son abscisse et son
l’algèbre 1 . Mais précisément toute la différence
ordonnée sur les deux axes d’un repère orthonormé.
entre les classiques et les modernes est dans
l’appréciation qui est faite de ce travail de
14
MARRET S., De l’autre côté de la logique, op. cit.
*
Ce texte constitue la trace écrite d’un exposé prononcé dans le cadre des 1
Mercredis de l’interprétation de l’ECF (février-octobre 1995). MILHAUD G., Descartes savant, Paris, Alcan, 1921, p. 141.

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traduction. Simple changement de langage pour les Mais en même temps le concept de géométrie
uns, véritable innovation pour les autres. abandonne son statut de représentation visuelle de
l’espace réel 6 . Poincaré, par exemple, distingue
C’est au XIX siècle que se développe explicitement (en 1895) entre espace géométrique et
systématiquement chez les mathématiciens le espace visuel, ce dernier n’étant en particulier ni
procédé, inauguré par Fermât et Descartes, homogène, ni isotrope 7 . Notons que Poincaré
d’interpréter des problèmes d’une discipline donnée emploie bien le terme «interprétation», mais non
en termes d’une autre discipline, et de créer ainsi de celui de modèle, dont l’usage est plus tardif.
nouvelles disciplines, mixtes de deux anciennes,
telles que la théorie des nombres algébriques Sous l’expression «systèmes de choses» Hilbert
(Kummer, Kronecker, Dedekind), la théorie recourt systématiquement aux modèles, dans les
analytique des nombres (travaux de Dirichlet, Fondements de la géométrie (1899), pour démontrer
fonction ζ de Riemann), l’algèbre linéaire ou théorie la compatibilité de certains axiomes ou
des espaces vectoriels de dimension n quelconque l’indépendance de tel axiome par rapport à tel
(Cayley, Grassmann, etc.), etc. Devenus si fréquents, ensemble d’autres. Hilbert fait fonds sur la
ces croisements de disciplines ont engendré des correspondance géométrie/algèbre instituée par la
considérations épistémologiques chez méthode des coordonnées et ramène la non-
mathématiciens et philosophes : A. Comte qui voit contradiction des axiomes géométriques, qu’il a
une révolution dans le rapprochement par Descartes répartis en cinq groupes, à la non-contradiction de
de deux sciences «conçues jusqu’alors d’une l’arithmétique des nombres réels 8 . Hilbert se
manière isolée» 2 , Hilbert (12e problème dans la distingue de ses devanciers, Poincaré y compris, par
conférence de 1900), Cournot 3 , Brunschvicg qui une conception plus formelle du système de choses
qualifiait de «moments solennels» les points de ces qui constituent un modèle. Par exemple, pour
rencontres 4 , Cavaillès 5 qui était littéralement montrer l’existence d’une géométrie non
fasciné par la plasticité de la «matière» archimédienne, Hilbert propose un système constitué
mathématique, toujours prête à proliférer sous des de l’ensemble des fonctions algébriques 9 d’une
formes différentes. indéterminée t obtenues par un nombre fini
d’applications des cinq opérations : addition,
C’est également au XIX siècle qu’apparaît soustraction, multiplication, division et l’opération
clairement l’idée et, plus tard, le concept explicite – t 1+ t2 . Il met une relation d’ordre sur cet ensemble,
mais pas encore le mot – de modèle. Sans doute est- qui a en fait une structure de corps, en convenant
ce dans la représentation géométrique des nombres qu’une fonction f est plus grande qu’une fonction g
complexes par des points du plan, dont Gauss si la différence f – g est positive pour de grandes
semble bien avoir eu l’idée le premier (à l’aube du valeurs positives de t. On obtient ainsi un corps
XIXe
– Dissertation de 1797, publiée en 1799), que ordonné non archimédien 10 . Cette construction
fait surface l’idée de modèle. La représentation suppose un certain nombre de résultats peu simples,
géométrique des nombres complexes fournit d’un dont certains dus à Hilbert lui-même, sur la
concept abstrait une interprétation intuitive, qui lui décomposition en sommes de carrés des formes
sert ainsi de viatique pour une légitimité jusque-là algébriques de degré n (polynômes homogènes de
mal assurée. La géométrie euclidienne, tenue pour degré n). Au rebours de la tradition, pour qui un
représentant mathématique de l’espace réel, est modèle est essentiellement une visualisation
restée durant deux millénaires source et garant de
l’intuition du mathématicien. Quand, à la fin du XIX
siècle, on trouvera des modèles euclidiens des 6
POINCARÉ H., «Les géométries non euclidiennes» (1891), dans La
géométries non euclidiennes (Beltrami 1868, Klein, science et l’hypothèse, Paris, Flammarion, 1968, p. 69 : «La géométrie de
Lobatchevsky, susceptible d’une interprétation concrète, cesse d’être un
Poincaré), celles-ci cesseront de passer pour de vain exercice de logique et peut recevoir des applications» ; par exemple
simples constructions logiques et commenceront à dans l’intégration des équations linéaires.
7
être prises pour ce qu’elles sont, des géométries. POINCARÉ H., «T. : espace et la géométrie», Revue de Métaphysique et
de Morale, 3, pp. 631-646, et La science et l’hypothèse, op. cit., pp. 78-79.
8
2 HILBERT, Chap. II, p. 55 de l’édition Rossier, Paris, Dunod, 1971.
COMTE A., Cours de philosophie positive, i leçon. 9
3 Une fonction est algébrique si elle est définie par une équation algébrique
COURNOT, De l’origine et des limites de la correspondance entre irréductible, à coefficients complexes.
l’Algèbre et la Géométrie, 1847, p. 371. 10
4 Un ordre est archimédien si étant donnés deux éléments inégaux α < β , on
CAVAILLÈS, Les étapes de la philosophie mathématique, 1912, pp. 446-
peut trouver un entier n tel nα >β Ici l'ordre choisi n'est pas
47. archimédien. En effet si on prend pour fonction f une constante, par exemple
5
Cf. SINACEUR H., Jean Cavaillès. Philosophie mathématique, Paris, un nombre rationnel positif quelconque α , et pour fonction g la fonction t - t,
PUF, 1994. alors la différence f – g = α - t restera négative pour les valeurs assez grandes de t.

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concrète, Hilbert propose une construction abstraite exacte 12 . Tout en pensant la logique comme une
comme modèle de géométrie non archimédienne, discipline fondamentale du point de vue
c’est-à-dire comme domaine où les axiomes métamathématique 13 , Tarski veut réduire non pas
considérés sont vérifiés. C’est déjà un concept les mathématiques à la logique, mais plutôt montrer
logique de modèle, tel qu’il sera utilisé par Skolem que la logique est, du point de vue de sa structure, de
et Gödel (par exemple) et précisément défini par ses techniques et de ses résultats, pareille à
Tarski. n’importe laquelle des disciplines mathématiques.
Qu’il y soit parvenu est évidemment attesté par le
IL L’apport de Tarski développement actuel de la théorie des modèles.
Nous aimerions évoquer un écrit, publié de façon
Comme nous venons de le voir, Tarski n’a inventé ni posthume en 1986, où Tarski essaie de répondre à la
la notion de modèle ni celle d’interprétation. Il n’est question «Qu’est-ce qu’une notion logique ?»
pas même le premier à avoir explicitement posé S’inspirant de la classification des géométries
comme problème celui des rapports entre système introduite par Felix Klein dans son «programme
formel et interprétations. Cela Hilbert – encore lui ! d’Erlangen», Tarski appelle logique dans un certain
– l’a fait dans «Axiomatisches Denken» (1917), en univers une notion invariante par toute bijection de
le comptant parmi les questions auxquelles doit cet univers sur lui-même. Le caractère logique d’une
s’attaquer la «nouvelle mathématique» qu’il est en notion est donc relatif à l’univers dans lequel on se
train de créer sous le nom de «métamathématique». place, si bien que la question de savoir si les notions
Mais Hilbert a surtout travaillé à jeter les bases de la mathématiques fondamentales se réduisent ou non à
théorie de la preuve (Beweistheorie). C’est Tarski, le des notions logiques ne peut recevoir de réponse
premier, qui a fait du rapport générale et uniforme. Si l’univers est celui de la
Formalismus/Inhaltlichkeit (ainsi que le dénommait théorie des types de Russell-Whitehead, alors toutes
Hilbert) l’objet d’une thématisation théorique les notions mathématiques y sont logiques. La
systématiquement développée, à avoir donné une théorie des types est donc construite de façon à
définition formelle précise des concepts justifier le logicisme. Mais si l’univers est celui de la
d’interprétation et de modèle et avoir construit sur théorie usuelle des ensembles, fondée sur la notion
ces définitions une discipline mathématique primitive d’appartenance, alors les notions
nouvelle : la théorie des modèles. mathématiques ne sont pas des notions logiques, les
Est présupposée par ce travail de mathématisation de seules relations invariantes par un automorphisme
notions jusque-là utilisées de façon informelle la quelconque de cet univers étant la relation vide, la
conception, propre à Tarski et qui le distingue des relation universelle, l’identité et la différence. Ce
logiciens antérieurs comme Frege, Russell ou même traitement du qualificatif «logique» comme invariant
Hilbert ou Gödel, que la logique est une discipline par certaines transformations est l’application à la
mathématique comme une autre, comme logique d’une méthode algébrique qui a fait ses
l’arithmétique, l’algèbre ou la géométrie 11 . Le preuves.
chapitre VI de Introduction à la logique peut être lu
comme témoin du passage de l’idée que la logique, Ce qui permet un tel transfert de méthode c’est à la
en tant que «méthodologie des sciences déductives», fois le caractère formel de la méthode considérée et
est une analyse critique des principes et des le fait qu’on peut construire une interprétation
méthodes mathématiques qui permet de comprendre logique de l’algèbre. Tarski a réfléchi l’expérience
ce que sont les mathématiques (p. 103) à l’idée que séculaire des mathématiciens. La naissance de la
la logique, devenue elle-même une science géométrie analytique est autant due au caractère
déductive «doit être comptée au nombre des
disciplines mathématiques». Ce passage indique la
12
transformation possible, à laquelle après Leibniz Sur Tarski on pourra se reporter à Hourya SINACEUR, Corps et modèles,
Tarski est le premier à croire et à travailler avec Paris, Vrin, 1994, 4e partie. Pour d’autres tentatives, certaines plus
récentes, on pourra lire «Logique : mathématique ordinaire ou
obstination, du contenu de l’analyse réflexive épistémologie effective», in Hommage à Jean-Toussaint Desanti, TER,
relative aux sciences exactes en science elle-même 1991. Pour une comparaison entre Gödel et Tarski, voir «Du rôle de
l’analyse des concepts selon Gödel et de son rapport à la théorie des
modèles», Cahiers du CDRS, Université de Neuchâtel, n°7 (juin 1992).
13
«À la lumière des exigences contemporaines, la logique devient, d’une
façon plus essentielle qu’auparavant, le fondement des sciences
11 mathématiques… Ce n’est aussi que grâce au développement de la logique
TARSKI, Introduction à la logique, Paris/Louvain, Gauthier- déductive que nous sommes capables aujourd’hui, au moins
Villars/Nauwelaerts (1960), pp. 106-123. Voir aussi «La conception théoriquement, de présenter toute science mathématique sous une espèce
sémantique de la vérité», in Logique, Sémantique, Métamathématique (en formalisée.» Sur la méthode déductive, Collected papers (éd. Givant et
abrégé LSM), Paris, A. Colin, II (1974), p. 304. alii), Birkhâuser, 1986, II, p. 329.

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formel du calcul algébrique qu’à la possibilité possible de ménager des échanges réciproques entre
d’interpréter les figures géométriques par des plusieurs pôles, comme Tarski l’a fait entre algèbre,
équations algébriques. Inversement la traditionnelle géométrie et logique dans son étude des nombres
méthode des graphiques est une illustration visuelle réels.
par des figures géométriques de faits d’abord établis
par un calcul 14 . Gödel a montré en 1931 la III. Définitions
possibilité d’interpréter arithmétiquement les
propositions métamathématiques relatives au Intuitivement interprétation et modèle sont si
système formel choisi pour y représenter étroitement liés l’un à l’autre qu’ils se confondent
l’arithmétique élémentaire. La réflexion de presque. Formellement la définition du premier
l’arithmétique dans la logique (à travers la terme est nécessaire à la définition du second, qui
formalisation) se double donc d’une réflexion seul présuppose définie la notion de vérité.
réciproque de la logique dans l’arithmétique par 1. Interpréter ne peut se comprendre que par rapport
codage numérique des propositions à formaliser. Prenons un exemple simple développé
métamathématiques. Cela prouve bien, si besoin par Tarski dans un but didactique.
était, que «du point de vue pratique, il n’y a aucune Nous allons partir de ce que Tarski appelle une
ligne de démarcation nette entre la «théorie déductive», c’est-à-dire la réunion d’un
métamathématique et les mathématiques» et que les ensemble d’axiomes et de l’ensemble de leurs
investigations portant sur le premier domaine conséquences. Considérons le domaine D constitué
peuvent être incorporées au second 15 . par tous les segments de droite (du plan ou de
L’idée d’interprétation garde Tarski de la tentation l’espace). Les variables «x», «y», «z», etc.
réductionniste. Au lieu de penser que l’arithmétique, dénoteront des éléments de D. La seule relation
et donc toutes les mathématiques, est réductible à la primitive que l’on admet est la relation de
logique – ce qui était la conception de Frege et de congruence ∃.
Russell – il pense qu’il est possible de construire une Les axiomes sont :
interprétation logique des termes primitifs et des Ax1 : pour tout élément x de D, x ∃ x.
axiomes arithmétiques 16 . Mais inversement, nous Ax2 : pour des éléments quelconques x, y, et z de D,
l’avons vu, on peut interpréter algébriquement la si x ∃ y et z ∃ y, alors x ∃ z.
logique. Interpréter n’est pas imiter. Héritier de
Boole et de tout le courant de logique algébrique, Divers théorèmes sur la congruence des segments de
Tarski s’en démarque profondément par son attitude droite peuvent en être déduits, par exemple :
épistémologique et sa conception des rapports entre Thm1 : si y ∃ z alors z ∃ y.
mathématiques et logique. Le point de vue Thm2 : si x ∃ y et y ∃ z, alors x ∃ z.
réductionniste valorise une discipline par rapport Cette «théorie déductive miniature», disons T, est
aux autres, tantôt la logique comme chez les fondée sur un choix de termes primitifs et
logicistes, tantôt l’algèbre comme chez Boole. Le d’axiomes. Il lui correspondra un système formel Fsi
point de vue sémantico-formel, qui est celui de à la place de l’ensemble des segments de droite nous
Tarski, met toutes les disciplines déductives sur le considérons un domaine quelconque D et à la place
même plan : il est pluraliste et sans a priori de ∃ une relation R quelconque. Les énoncés de la
doctrinaire. Du coup devient concevable théorie (axiomes ou théorèmes) deviendront des
l’interaction, à double sens, qui diffère autant de formules (fonctions propositionnelles contenant des
l’imitation que de la réduction, entre logique et variables libres au lieu de propositions qu’ils
arithmétique, logique et algèbre, logique et étaient). Par exemple Ax1 signifiera que R est
géométrie, logique et topologie, etc. Et même il est réflexive dans
D. Thm1 et Thm2 deviendront des lois générales de
la théorie logique des relations.
14
15
TARSKI, Introduction à la logique, op. cit., p. 114. On s’aperçoit que D est une interprétation de D et ∃
16
TARSKI, LSM, II, op. cit., p. 304. une interprétation de R. Interpréter les termes
L’arithmétique, comme nous l’avons vu précédemment, peut se construire primitifs d’un système formel c’est fixer les
comme une partie de la logique (cf. section 26). Mais si nous traitons
l’arithmétique comme une théorie déductive indépendante, reposant sur variables en constantes, c’est donner un sens à des
son propre système de termes primitifs et d’axiomes, sa relation à la symboles qui n’en ont pas par eux-mêmes. Une
logique peut se décrire comme suit : l’arithmétique possède une
interprétation à l’intérieur de la logique (en sous-entendant que l’axiome théorie déductive est un système formel interprété.
d’infinité est inclus dans la logique – cf. section 26) ; en d’autres termes il Mais c’est à partir de l’étude d’une théorie déductive
est possible à l’intérieur de la logique de définir des concepts tels qu’ils
satisfassent à tous les axiomes, et par là aussi à tous les théorèmes de qu’on dégage le système formel correspondant, et
l’arithmétique.» (Introduction à la logique, p. 114).

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non l’inverse. On part d’une théorie, ou d’une 4. Définition logique plus formelle de
portion de théorie, concrète, et une fois isolés les l’interprétation d’une théorie dans une autre 18 .
termes primitifs et les axiomes, elle apparaît alors Soient T1 et T2 deux théories (n’ayant en commun
comme interprétation d’un certain système formel. aucune constante non logique). T1 est interprétable
dans T2 ; si et seulement si on peut étendre T2 en
2. Si une relation R a dans un domaine D les incluant dans l’ensemble de ses énoncés valides des
propriétés exprimées par les deux axiomes définitions pour les constantes non logiques de T de
considérés, on dira que D et R forment un modèle du telle sorte que l’extension ainsi obtenue de T2 soit
système formel F. T est évidemment un modèle de aussi une extension de T1. Ou encore T1 est
F, mais ce n’est pas le seul. Interpréter c’est varier interprétable dans T2 si et seulement si il existe une
le sens dans le respect des formes. théorie T et un ensemble S satisfaisant les quatre
De façon plus précise, on distingue aujourd’hui la conditions suivantes :
notion de langage formel de celle de système formel. a) Test une extension commune de T1 et T2 et toute
Un langage formel L (du calcul des prédicats du constante de Test une constante de T1 ou de T2.
premier ordre) est constitué par la donnée de trois b) S est un ensemble 19 d’énoncés valides dans Têt
collections disjointes de symboles : symboles de qui peuvent constituer des définitions dans T2 pour
relations, symboles de fonctions, symboles de les constantes non logiques de T1 (uniquement pour
constantes d’individus. On appelle alors réalisation celles qui n’appartiennent pas à T au cas où les deux
du langage L la donnée d’un ensemble non vide théories ont en commun des constantes non
d’individus et d’une interprétation pour les symboles logiques).
de chacun des trois types. Enfin, soit une formule Φ c) Chaque constante non logique de T1 occurt dans
(fonction propositionnelle ou proposition) du exactement un énoncé de S.
langage L, on appelle modèle de Φ une réalisation de d) Chaque énoncé valide de T est dérivable dans T
L dans laquelle Φ est vraie (on dit aussi : dans d’un ensemble d’énoncés dont chacun est valide
laquelle Φ est satisfaite) 17 . De même que dans T2 ou appartient à S.
l’ensemble des propositions (énoncés) du langage L, Applications :
la vérité ou satisfaction d’une proposition est définie – Méthode de preuve par construction d’un modèle,
par une induction fondée sur la définition inductive par exemple preuve qu’un énoncé A de notre mini-
de l’ensemble des propositions. On sait que c’est un théorie déductive de départ n’est pas un théorème du
des grands résultats de Tarski que la construction de système formel correspondant.
cette définition («Le concept de vérité dans les A : Il existe deux segments de droite non congruents.
langages formalisés», LSM, I). A semble évidemment vrai dans notre théorie mais
est-ce un théorème du système formel F de cette
3. Trouver une interprétation d’une théorie T1 dans théorie ? Autrement dit peut-on dériver A des
une théorie T2 équivaut à construire dans T2 un axiomes Ax1 et Ax2 écrits pour D et R non
modèle de T1. T1 a une interprétation dans T2 si, une interprétés ? Si c’était oui alors A serait vrai dans
fois choisie dans T2 l’interprétation des termes tout modèle de F Donc si on peut construire un
primitifs de T1, on peut montrer que les propositions modèle M de F tel que A ne soit pas vrai dans M,
obtenues sous cette interprétation sont des axiomes alors on peut conclure que A n’est pas un théorème
ou des théorèmes de T2. Par exemple, si on de F. Il suffit de prendre pour M le couple constitué
interprète «D» (de notre théorie miniature) par la de l’ensemble N des entiers naturels et de la relation
classe universelle «V» et «R» par « = », alors on de congruence arithmétique ; M est bien un modèle
constate que Ax1 et Axe deviennent bien des lois de F mais A n’est pas vrai dans M, puisque la
logiques générales (chaque chose est égale à elle- différence de deux entiers est toujours un entier.
même, et deux choses égales à une même troisième – Preuve d’indécidabilité d’une théorie en montrant
sont égales entre elles). On a une interprétation qu’on peut y construire une interprétation d’une
arithmétique de notre théorie (géométrique) de autre théorie, dont on a déjà établi l’indécidabilité.
départ si au lieu des segments de droite on considère Exemple : on sait depuis Fermât, qui l’a conjecturé,
un ensemble de nombres réels avec pour relation la et Lagrange, qui en a fourni une preuve en 1770, que
congruence arithmétique (x ∃ y si x – y est un tout nombre entier positif est représentable par (ou
nombre entier). peut s’écrire comme, ou est égal à) une somme de

18
La notion de modèle est précisément définie par Tarski dans «Sur le
17 concept de conséquence logique», LSM, II, op. cit., p. 149.
La notion de modèle est précisément définie par Tarski dans «Sur le 19
concept de conséquence logique», LSM, II, op. cit., p. 149. S est récursif si T2 a un nombre non fini de constantes non logiques.

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quatre carrés de nombre relatifs. Du point de vue


logique, ce théorème nous autorise à interpréter la
théorie élémentaire des entiers positifs ou nuls, N,
dans celle de l’anneau des entiers relatifs, Z. Sachant
que N est indécidable (premier théorème de Gödel
de 1931), on en conclura que Z est également
indécidable. Beaucoup de résultats d’indécidabilité
se démontrent pareillement, par cette méthode dite
«des interprétations».

En conclusion, je rappellerai que Tarski définit la


théorie des modèles comme étude des relations
mutuelles entre ensembles E d’énoncés et classes M
de modèles vérifiant E. On peut dire que la théorie
des modèles est spécifiquement la théorie
mathématique du rapport
Formalismus/Inhaltlichkeit, dont Tarski a élaboré
une version originale, qui donne la clef tant de son
épistémologie que de ses résultats techniques en
logique mathématique. Elle est en particulier
responsable du tournant que Tarski a imprimé à la
logique mathématique en en faisant un instrument
possible de recherche mathématique.

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Psychanalyse & médecine


La Rédaction de La Cause freudienne a invité une impureté dont on ne pourrait rompre ? Lors des
quelques psychanalystes, de formation médicale ou entretiens préliminaires, il est impossible de faire
autres, à répondre à la question suivante. Qu ils abstraction de telle manifestation paradoxale sans la
soient ici remerciés de leurs contributions. C. B. rapporter à une catégorie nosographique jusqu’à en
supputer l’étiologie. Comme si l’œil neurologique
restait entrouvert. Est-ce au détriment du projet
Dans l’exercice de la psychanalyse, avez-vous analytique ?
jamais été gêné par votre formation médicale ? par le
fait d’être médecin ? ou de ne pas l’être ? par votre Une érudition vaste et raisonnée
formation initiale ? Pierre-Gilles Guéguen

Que dire de l’absence de formation médicale ? C’est


Au regard de ma génération… un point important mais non fonda – mental pour la
Roger Wartel pratique de la psychanalyse. J’ai beaucoup de
considération pour le savoir médical où s’est
Au regard de ma génération et de mon origine enracinée à son départ la psychanalyse, et tiens le
provinciale, sauf symptômes insupportables, je n’eus savoir psychiatrique classique pour essentiel à
jamais rencontré la psychanalyse. quiconque se déclare analyste. L’hypothèse du
Ma formation initiale ? – les Jésuites. C’est dire un «psychosomatique» ou du «symptôme de
goût mêlé pour le Jardin des racines grecques, la conversion» me semble ne devoir être admise
géométrie, etc. C’était l’époque du bachelier… On qu’après vérification et de façon restrictive. Il
lisait beaucoup, selon son rythme et son appétit. importe de situer correctement la part de l’organique
Pourquoi la médecine ? Allez savoir ! C’était plutôt et de préciser sans cesse davantage le lien de la
mal venu. Avec la Compagnie on allait plus psychanalyse et de la science médicale sous peine de
volontiers aux mathématiques, à Saint-Cyr, ou déjà à faire virer la psychanalyse au rang des douteuses
l’E.N.A. Mais il y avait une forte infiltration, une pratiques de la suggestion. La psychanalyse se
imprégnation missionnaire qui était une vue, large, préoccupe quant à elle de situer le sujet par rapport à
du monde. On se triturait la tête d’un «Qui suis- ces avancées.
je ?». Le «que suis-je ?» n’était pas advenu jusqu’à Quant à savoir si ma formation personnelle de départ
nous. (droit et gestion) a interféré dans ma pratique de
Médecine, donc. D une ouverture dont on n’imagine l’analyse, je dirai a priori que oui, sans doute, bien
plus l’angle. La psychanalyse, on ne savait pas que je n’aie pas une représentation nette de la
qu’elle existait. La psychiatrie, pas plus. Les manière dont cela a pu se traduire. Toute formation,
disciplines maîtresses ? J’en ai tâté. La chirurgie, si l’on désigne par là des schémas de raisonnement
l’acte derrière le drap verdâtre, fut déterminante. et de pensée acquis, est nocive. Ce n’est en aucun
Neurologie, avec cette sensation étrange des fatalités cas le savoir qui est nocif, bien au contraire. Le
que le diagnostic révèle et que l’on tarde pour soi. défaut par où la formation peut se montrer un
Gêné calas l’exercice de la psychanalyse ? Cela me obstacle à l’exercice de la psychanalyse a un nom :
fait grincer lorsque j’entends tantôt le psychiatre le fantasme. Il en a même un autre dans la pratique :
tantôt le psychanalyste pur me renvoyer dans les le contre-transfert. Quand le fantasme de l’analyste
cordes : «Tu es psychanalyste». «Merci». En suis-je s’alimente des propos du patient il y a danger. D’où
si sûr ? L’autre, d’un coup d’épaule, m’envoie : «Tu la suite nécessaire : s’analyser, contrôler sa pratique,
n’es qu’un psychiatre». J’ai tenté l’exercice de la combattre et traquer les incidences éventuelles du
psychanalyse dans une direction de service. fantasme dans la situation analytique. Contre la
D’aucuns s’étonneront de ce salmigondis, de cette formation professionnelle, il existe un remède : la
inféodation duplice. formation de l’analyste par la cure d’abord, par
La pratique analytique, celle du cas, est-elle touchée, l’ouverture qu’elle devrait induire sur le savoir de
altérée, gauchie, par la formation médicale ? J’ai le son temps pour chaque analysant ensuite. Les
sentiment présomptueux que s’établit là une exemples de Freud et de Lacan sont à cet égard
coupure. De quel ordre ? Elle ne peut faire fi d’une enseignants. Ils ont mis au service de l’affinement et
culture. Le fil de trame médical porterait-il une glu, de l’éclaircissement de leur pratique les ressources

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d’une érudition vaste et raisonnée qui faisait d’eux


des hommes contemporains de leur époque. Désir de
l’analyste et désir de savoir ne me paraissent pas
dissociables.

Héritiers de la téchnè antique


Franz Kaltenbeck

Les rapports entre la psychanalyse et la médecine


n’ont jamais été au beau fixe. Mais aujourd’hui le
médecin se trouve malmené par la société et
l’analyste risque d’être dégradé au
psychothérapeute. Cette situation demande réflexion
et actes.
Ils travaillent dans des disciplines bien disjointes
tout en partageant plusieurs valeurs et intérêts, ne
seraient-ce que ceux des sujets dont ils ont la charge.
Aussi m’arrive-t-il de coopérer avec d’excellents
spécialistes à chaque fois qu’un de mes analysants se
plaint d’un ennui de santé. Je reçois des personnes
ayant vaincu un cancer mais craignant une rechute.
Demandes empreintes d’angoisse. À la Section
clinique de Lille, j’encourage un dermatologue qui
voit beaucoup de malades psychosomatiques à
mettre en forme son expérience.
Le psychanalyste agit, dans le cadre des principes
freudiens, sur le corps du sujet qui lui parle. Une
interprétation lève parfois un symptôme corporel
qu’un médecin aurait traité par la voie des
médicaments. Mais le dire de l’analyste peut aussi
induire une douleur physique et transitoire, comme
le montre Ella Sharpe dans un cas commenté par
Lacan. N’oublions pas non plus que le médecin se
mêle, souvent à son insu, d’une cure d’hystérique
quand elle l’utilise comme adresse idéale d’un
acting out.
L’analyste et le médecin se référent tous deux à la
science à partir de places différentes, mais ils sont
aussi les héritiers de la téchnè antique, du savoir de
l’esclave.
Soixante-dix ans après la publication de «La
question de l’analyse profane», les associations
analytiques et l’ordre des médecins devraient enfin
prendre au sérieux ce texte tranchant de Freud. Ils y
gagneraient en clarté et ils seraient mieux armés
pour combattre ensemble la menace de la
charlatanerie psychothérapeutique. Il serait temps
qu’on cesse de discriminer les vrais psychanalystes
laïques. Ils ont acquis d’autres formations que la
médecine ou la psychologie avant de s’orienter vers
la psychanalyse. Représentés par aucun lobby, leur
statut s’est encore fragilisé face aux projets de
législation sur la psychothérapie.

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Cliniques…
Un sujet protestant Sa scolarité se résume à être différente de ses
Marie-José Asnoun semblables, ce qui l’exclut.
Elle «réélise» le laisser-tomber en chutant
C’est d’emblée le dégagement du hors-sens qui physiquement, dès que l’Autre tient debout. Elle
s’impose dans la rencontre avec Rosemonde. * Suite s’écroule, elle titube. C’est une «réélisation» de
à une hospitalisation – la cinquième – pour avoir une l’inconscient, soit un signifiant qui revient dans le
fois de plus attenté à sa vie, son psychiatre réel.
l’encourage à faire une psychanalyse. Elle me C’est au cours de la préparation de sa capacité en
rencontre terrifiée et sceptique. Elle a fixé une droit qu’elle rencontre son mari. Elle me précise
échéance à sa vie : elle mettra fin à ses jours lorsque d’une part, son choix «d’un parmi mille» et d’autre
sa fille – son enfant unique – obtiendra son internat part, la condition du mariage est la certitude de la
en médecine, soit une échéance d’à peine une année. fragilité de son futur époux. Elle l’épouse à vingt-
L'Autre de l’exigence cinq ans, convaincue qu’il a besoin d’elle. Leur vie
C’est donc sa mort qu’elle m’annonce lors du commune est, à l’initiative de son époux, rythmée
premier entretien – non sans souligner que la date par des déménagements incessants. C’est la réponse
des examens de sa fille est cette année avancée. Ce qu’apporte ce dernier pour échapper à l’Autre
qu’elle déplore ! persécuteur qu’il rencontre systématiquement dans
La mort est ce qui s’impose à elle depuis toujours. sa vie professionnelle.
Cette idée imposée se traduit par de graves tentatives La naissance de sa fille, huit mois après son mariage,
de suicide. est qualifiée de dramatique, sous les espèces de la
Pour elle, son «inaptitude à vivre» est là depuis son mort. Dès sa venue au monde, l’enfant est en danger
enfance. Elle vit son premier «laisser-tomber» alors et soumise à des soins intensifs. Rosemonde poursuit
qu’elle a cinq ans et que sa mère, enceinte de son sa mission avec sa fille, pendant trois ans, du fait de
frère, doit s’aliter et lui demande d’aller dans le sa prématuration et, selon elle, des contrôles
monde, faire les courses. Elle décrit cette démarche médicaux exigés. Cela correspond à la première
qu’elle doit alors effectuer comme un effort dépression de son mari. A cette époque, elle se décrit
incommensurable. L’effort qu’exige l’Autre la épuisée et souhaite se reposer. Son «incapacité» à
plonge dans l’infini. Sa plainte essentielle consiste assurer le déroulement de sa vie est refusée par le
dans le fait que cet effort n’est pas pris en compte. médecin qui lui aurait déclaré : «Non, vous devez
Elle se dit un «être surévalué», ce qui correspond à élever votre fille !»
la jouissance de l’Autre : l’excès de valeur, La mort l’habite. Elle a l’impression d’être
l’impératif «sois forte» est ce qu’exige l’Autre. recouverte par des vers, de vivre à l’état larvaire.
Ce qui est admis par et pour l’Autre est pour elle un Le tournant ravageant s’inscrit depuis maintenant
combat perpétuel. L’Autre la vampirise et, à neuf ans, moment qui correspond à l’effondrement
l’occasion, des phénomènes de vampirisation de son statut d’exception auprès de son mari.
s’inscrivent dans son corps. L’image suivante «des Jusqu’alors elle se considérait comme «l’exception»
veines ouvertes et le sang coulant» (dixit) la poursuit par rapport à ses «problèmes relationnels». Elle
depuis son adolescence. Elle a «l’impression que qualifie maintenant leur relation d’«autodestruction
c’est la vie qui s’écoule». Elle insiste sur le fait par action de l’un sur l’autre».
qu’elle ne se tailladé pas le poignet mais qu’on lui
ouvre les veines. Ce n’est pas sans rappeler l’Autre Les «non» de la mère
vampirisant. Cette image surgit suite à une scène où L’Autre maternel est dévorant et despotique.
Rosemonde épluche des légumes avec sa mère qui L’amour maternel est envahissant et intéressé. Elle
se blesse au poignet et l’en rend coupable. Ce
dit : «J’étais sa chose, son objet. Elle aurait souhaité
qu’elle nomme une «vision» vient quand, énonce-t-
que je sois un être parfait. Je marchais dans sa
elle, «je ne parviens plus à faire face, quand je me
"combinaison" mais je savais que ce n’était pas
sens dépassée». normal. Elle m’a laissée tomber très jeune, je ne
pouvais pas compter sur elle, mais elle exigeait de
* compter sur moi.» Rosemonde narre un des épisodes
Communication prononcée lors des XXIV Journées d’Études de l’École de
la Cause freudienne, «Vous ne dites rien» – L’interprétation dans la les plus douloureux de son existence après la
pratique analytique aujourd’hui, les 30 septembre et 1 "octobre 1995.

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naissance de son frère, soit celui du refus de sa mère, C’est à ce point que survient le décès de son père qui
malgré son appel qui l’informait de la naissance a un double effet : d’une part, une relative
prématurée de sa petite fille, d’abréger ses vacances restauration de l’Autre paternel, non sans surprise
qui duraient depuis un mois et demi. Elle souligne pour elle, et d’autre part, le retour de la liberté de la
qu’elle est restée seule avec son angoisse, son mari mort. La persécution maternelle s’amplifie. L’Autre
étant éloigné du fait de son travail. Elle ne peut de la supercherie reparaît ; elle décrète que sa mère
compter sur l’Autre mais l’Autre doit compter sur est une «fausse incapable», une mère qui ne lui a
elle. rien donné, qui lui a interdit le goût de la vie. Elle lui
reproche l’effacement de la disparition de son grand-
Un énoncé unique la mort garante de la liberté père maternel. Elle effectuera des recherches pour
avoir accès à ce moment de son histoire. Elle
Rosemonde se présente comme un sujet où domine découvre que son grand-père décrété mort était, en
un «aplatissement de la vie». Elle a l’impression fait, hospitalisé pour troubles mentaux. Sa mort ne
«d’être transparente comme une vitre». Pour elle, en s’inscrit pas comme celle d’un membre de sa
opposition à sa vie qui est un «enterrement vivant», famille. Cet effacement est «un long trou de mon
le choix de la mort est le sens de sa liberté. Je lui histoire», dit-elle. La mort n’est pas symbolisée. À
dirai, suite à ses affirmations exclusives et répétées nouveau l’instance de la mort se dresse devant le
de vouloir se donner la mort : «Vous m’avez dit être sujet, la castration forclose resurgit dans le réel sous
un sujet libre, j’en suis d’accord.» Cette première la forme d’une certitude de mort et d’une
interprétation introduit une vacillation quant à cet soustraction effective de vie. Je l’invite à me parler
énoncé unique et permet une tentative d’élaboration de ses efforts.
de savoir. Elle ne veut plus construire pour les autres, veut se
Ma seconde interprétation accentue la prise en acte prendre en compte, arrêter de se sacrifier. Elle me
de sa parole. Je lui dis : «Vous protestez, nous avons dit : «Tous mes efforts vont au sacrifice. Je veux
à prendre sérieusement en compte cette essayer que mes efforts aillent vers mes désirs.»
protestation.» Elle oriente sa protestation contre le Alterneront des périodes où, dit-elle, se présentent à
«Dieu de la supercherie». elle deux portes qui offrent deux libertés, soit la
Elle dénonce la supercherie des religions première qui est la liberté de la mort, soit la seconde
monothéistes mais affirme une croyance en un «Être qu’elle qualifie d’autre liberté. Pendant ces périodes,
suprême». Le défaut de ces religions est la mise en elle ne cessera d’interroger un possible choix. Elle
place d’intermédiaires entre elle et Dieu. Le dit : «Il y a deux portes ; quel choix, quelle porte ?
confesseur est une des figures du vampire. Ses Vais-je l’ouvrir ?»
parents sont de confession différente. La mère est Elle relate des souvenirs d’enfance où la naissance
catholique, religion particulièrement honnie, le père de son frère l’a fait tomber, où sa mère en la
est protestant. Pour elle, ce trait paternel indique une désignant comme une aînée responsable de son cadet
possibilité de restauration imaginaire. lui a «volé» son enfance.
Ma troisième interprétation affirme ses efforts. À partir de ces questions, elle déclare avoir un savoir
J’insiste sur les efforts qu’elle déploie pour sa différent. Toutefois, elle ne parvient pas à concevoir
profession, pour son analyse. Je suis très soucieuse que sa vie puisse changer, et précise qu’elle se
de savoir si on ne lui demande pas trop, si le rythme sacrifie à ce qu’elle n’aime pas et sacrifie ce qu’elle
des séances n’est pas trop soutenu, si, l’Autre ne lui aime. Elle note qu’elle incite son mari à un départ,
demande pas le maximum ? A cette sollicitation, elle qu’elle ne peut pas se dissocier de lui. Le hurlement
énoncera qu’elle prend conscience qu’elle ne sait pas revient. Elle témoigne de son impuissance, si son
«doser ses efforts», que lorsque ça va bien, elle va mari se décide à partir, à pouvoir lui dire non. Elle se
«au-delà de ses possibilités». Cette démesure envahit laisse à nouveau tomber, interrompt d’une part son
tout : «Tout devient un effort particulier, je n’arrive travail par un arrêt de longue maladie et d’autre part
plus à faire face. Je vais jusqu’au point de rupture, son traitement chimiothérapique. Elle s’absente de
jusqu’au moment où je ne pourrai plus.» ses rendez-vous car, me livret-elle : «C’est au-dessus
Elle scande mes trois interventions, «comme une de mes forces.» Je lui dis «de revenir quand elle
prise en considération, comme la preuve d’être décidera de pouvoir le faire, qu’elle ménage ses
aimée comme un être humain». Jusqu’alors, elle a efforts».
souvent l’idée d’être aimée pour son utilité et non
pour elle-même, d’être aimée comme un substitut et
non comme un individu.

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Un temps perplexe scansions, les ponctuations et les citations de


l’analyste sont les moyens de faire émerger des
Lorsqu’elle revient, elle développe le sentiment énoncés du sujet un «tu l’as dit», soit une façon de
d’étrangeté et de malaise qu’elle procure à ses révéler le dire caché.
collègues. Elle leur a confié qu’un arbre dépouillé en Je ne ferai pas, comme tout son entourage, le choix
hiver lui indique que le temps va vers la vie. En d’insister sur l’intérêt du sens de la vie. Au contraire,
revanche, lorsqu’au printemps l’arbre bourgeonne, il toutes mes interprétations abondent dans son sens,
lui annonce le temps de la mort. Ces réflexions ont soit le hors-sens. Toutes mes interprétations, loin
inquiété ses collègues. d’insister sur un «tu l’as dit» se résument par la
Ici, apparaît le temps, terme récurrent tout au long de formule «nous sommes deux à le dire». Le but
sa cure, sous la forme d’un temps zéro. Je l’incite à recherché est de réduire le réel, sous les espèces du
développer la conception de ce temps par la question temps zéro qui lui demande des efforts infinis.
suivante : «Ce temps qui impose la perplexité, L’effet obtenu n’est pas un nouveau sens, mais la
comment concevez-vous qu’il se déroule ?» production d’un autre ordre qu’un nouveau sens. Il
J’introduis la fonction du champ de la parole là où le semble qu’une opération s’est produite sur ce qui
langage est aboli, sous la forme du temps. C’est un n’est pas symbolique.
temps hors sens, qui est un temps de néantisation. Le dégagement du hors-sens est une position du
Suite à cette quatrième scansion, elle évoque les problème de l’interprétation. Il ne s’agit pas de
nombreux déménagements de son époux qui lui l’exclusion du sens mais d’emblée le hors-sens
interdisent tout projet. Elle a toujours acquiescé à ses inclut le problème du sens.
départs abrupts et non symbolisés, car il était sa En ce point, notre sujet protestant tente de mettre le
raison de vivre. Elle lui fait don de sa personne. Elle temps entre lui et l’Autre. À l’impératif insistant de
répond à l’attribution maternelle qui lui intimait de son époux, qui veut encore partir, sans plus de
ne jamais relater ses problèmes, de ne pas faire symbolisation, elle sollicite un peu de temps. Elle
d’histoires. Elle s’identifie au «sans histoire» qui a tente de mettre une distance à cette absence
pour corrélat le «sans effort». ravageante de temporalité.
Sa vérité, son négativisme foncier, s’exprimaient par Elle veut que l’Autre reconnaisse son incapacité.
ses nombreuses mutilations et ses multiples «laisser- Elle vise à long terme la reconnaissance officielle
tomber» pour se séparer de l’organe hallucinatoire, d’une incapacité à pouvoir poursuivre son mode de
de l’organe incorporé, sous les espèces de la vie actuel, voire à pouvoir suivre indéfiniment
vampirisation. l’Autre. Elle revendique une existence nouvelle. À
Elle tente de se séparer de cette volonté de l’effort, elle oppose une détente, un repos.
jouissance sans limite de «l’Autre exigeant» qui lui Dans cette cure, le pouvoir de la parole s’établit par
réclame des efforts infinis. un raisonnement logique à partir de la langue et du
C’est le troisième temps de la cure qui voit temps du sujet. Nous prenons le pari, à partir de
justement s’imprimer le temps pour ce sujet. Elle «l’énigme redoutable» à déchiffrer, de la
s’évertue à mettre l’Autre à distance d’une part, en «transformer» pour permettre au sujet de «trouver la
décidant de son autonomie à l’égard de sa fille et paix du non-sens au lieu de s’épuiser dans une
d’autre part, en s’accordant du temps. Elle décrète interprétation toujours renouvelée» 1
qu’elle travaillera à mi-temps et réduit de moitié le
temps qu’elle consacre à sa psychanalyse.
Je lui réponds qu’elle est «libre de son temps» !

«L’envers de l’interprétation»

La construction a visé à faire consister un


symptôme, à introduire un savoir face à un
symptôme décharné, effet d’un nécessaire et
important traitement chimiothérapique. C’est la
seconde bascule.
Actuellement, Rosemonde projette d’apprendre
l’anglais et pour cela s’inscrit à la faculté. Elle veut
reprendre la peinture sur soie qui équivaut au plaisir
que lui procure le soleil sur sa peau et semble avoir 1
LAURENT É., «Déficit ou énigme», La Cause freudienne n°23, Paris,
une fonction de restauration de son image. Les Navarin-Seuil, 1993, p. 4.

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… et passe
Le chemin vers le réel Il n’existe pas de mots simples pour remplir ce
Bernardino Horne silence qui vient de la structure. Dans cette
alternative, le recours au blablabla ou à la plainte
Je profiterai de l’intimité de ce premier congrès facile ne tient plus.
restreint aux membres de l’École pour concentrer Chez les sujets masculins, Freud le dit à diverses
mon exposé sur la question centrale qui nous réunit, occasions, il existe une résistance propre au désir de
la passe. * C'est mon engagement et mon devoir, en l’analyste qui provient de son indocilité virile. C’est
tant qu’A.E. de l’École Brésilienne, de le faire à une imaginarisation du désir.
partir de l’expérience personnelle que j’ai traversée. Jacques-Alain Miller 2 dit que le désir de l’analyste
Mon désir est que ces mots servent non seulement à implique une authentique renonciation au désir de
élucider – ne serait-ce qu’un peu – quelques points pouvoir. La fixation de jouissance concourt à
obscurs de la théorie, mais aussi qu’ils aident ceux maintenir le niveau du discours du maître.
de mes collègues – ils sont nombreux – qui œuvrent Cette résistance n’est surmontable que si, du côté de
comme analystes ou comme analysants autour du l’analyste, il y a une sustentation véritable dans le
silence pulsionnel qui habite le cœur du fantasme, désir de l’analyste, et du côté analysant, un
comme le dit Jacques-Alain Miller 1 . consentement qui se soutient dans la notion qu’il a
Le symptôme qui m’a amené à l’analyse avait à voir de la position éthique qu’assume l’analyste de sa
avec une ultime difficulté liée au savoir, dans l’ordre place. C’est le transfert au réel.
de l’inhibition, qui prolongeait à un autre niveau le François Leguil 3 , dans son séminaire à Bahia en
symptôme qui m’avait conduit dans ma jeunesse à avril 1993, commentait : «La traversée du fantasme
m’analyser avec Angel Garma dans le contexte de est le résultat de sa construction, réalisée pas à pas,
l’IPA. aussi bien dans le sens du sujet, c’est-à-dire le
Une fois les six premières années d’analyse versant signifiant du déchiffrement des signifiants
écoulées, inhibitions, symptômes et angoisses idéaux qui déterminent le sujet, que de la
avaient pris des voies de résolution très acceptables. construction de l’objet, qui signifie faire l’inventaire
La possibilité de donner fin, avec succès de tout ce qui, dans la vie du sujet, a eu un rapport
thérapeutique, à cette deuxième analyse, se posait avec ce qui ne peut se dire.» Ce qui ne peut se dire
pour moi. Il me semblait difficile d’affronter la indique le chemin.
question de la passe. À un moment déterminé, s’est ordonnée pour le sujet
À cette époque je soutenais que nous ne devions pas, une série de souvenirs traumatiques de ses cinq ans.
dans ce qui n’était alors que la future École Ne pensez à rien de spécial ou d’extraordinaire :
Brésilienne, laisser la question de la passe pour l’accusation injuste et démesurée d’une institutrice
après, pour le futur, mais que, dès le départ, nous de maternelle pour un jeu de très vague allusion
devions envisager une façon possible d’installer le séductrice avec une camarade, ou un mot d’esprit du
dispositif au Brésil. Il m’a semblé valable de père à propos d’un petit objet qui, au lieu de rires,
l’appliquer à ma propre situation. Ce qui m’y décida provoque une attaque de terreur surprenante. Des
sans conteste, ce fut le désir de l’analyste. choses de la vie quotidienne des enfants.
De ces souvenirs, je veux en extraire deux. L’un, je
Le silence et l’enthousiasme le nommerai «B» ; il se démarquait des autres par
l’horreur que produisait son évocation. Le sujet avait
Le désir de l’analyste est l’interprétation que eu un comportement sadique avec un petit animal.
l’analysant fait de ses manifestations qui sont de Un autre, de la même époque, que je nommerai «A»,
deux ordres : le silence et l’enthousiasme. Tous deux peut être qualifié de souvenir de scène primitive. Il
marquaient le chemin vers le réel, vers ce qui était marqué par deux caractéristiques. La première
produisait horreur, peur de savoir et angoisse chez le prenait forme à travers une image féminine, révélée
sujet. et occultée par une luminosité très particulière, un
jeu de clairs-obscurs, joint à la conviction de savoir,

* 2
B. Horne est psychanalyste à Sào Paulo. Ce texte est la reprise écrite d’une MILLER J.-A., Intervention au Colloque «A Escola de Lacan», Opçâo
intervention prononcée à Curitiba au Brésil en avril 1996. lacaniana n°13, août 1995, p. 15.
1 3
MILLER J.-A., «Silet» (1994-95) (inédit), enseignement prononcé dans le LEGUIL. F, «A entrada em analise e sua articulacào com saida»,
cadre du Département de Psychanalyse de Paris VIII. Séminaire publié à Bahia, avril 1993, p. 81.

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à la clarté avec laquelle le sujet, de voir l’image, accompagné d’amnésie, mais l’expérience vécue est
découvrit la vérité sur la sexualité. La seconde dépouillée de son affect et ses relations associatives
caractéristique était interdictrice. Une figure sont réprimées ou rompues. L’effet de cette
masculine disait que non à la curiosité, à ce regarder isolation, ajoute-t-il, est identique à celui du
et à ce vouloir savoir du sujet infantile. refoulement avec amnésie.
Ce fut l’articulation A→ B, l’établissement d’une Les deux scènes forment un ensemble articulé qui ne
articulation en séquence B → immédiatement avant prend sens que dans la rupture du refoulement
A, qui a provoqué l’éclair de savoir pendant la imposé par l’isolation. La scène A contient l’image
séance. voilée de la femme désirante, le drame de Hamlet, la
Il s’agit d’un moment surprenant car si cette jonction castration dans la plénitude de sa vérité et le surmoi
est obtenue, il apparaît une forme nouvelle de savoir qui interdit la jouissance primaire. En le faisant, il
où détails et grandes lignes s’illuminent en même institue le désir sexuel infantile refoulé. Ce désir se
temps. sustente dans le fantasme fondamental du sujet. Le
niveau objectal est scopique. Le sujet regarde ce qui
Le fantasme, une défense fondamentale ne peut pas se voir, il procure l’absence du phallus.
Dans un deuxième moment, il est surpris regardant,
À Milan, Jacques-Alain Miller 4 se demandait : se transformant par l’action de l’autre en objet
«Qu’est-ce que le fantasme fondamental dans le sens regard. Apparaît ici la fonction de la honte qui agira
de Lacan ?» Pour répondre : «Cela désigne le mode comme mécanisme qui inhibe autant le regarder
constant sous lequel le sujet constitue ses objets et le comme savoir que le montrer, spécialement qu’il
mécanisme de défense avec lequel il opère, mais sait. Le sujet se transforme de celui qui regarde en
conçu de telle manière que le sujet pourrait aller au- être regardé, celui qui devient un regard. «Ce point
delà de ce point de vue. Le fantasme fondamental de d’être évanescent avec lequel le sujet confond son
Lacan est le nom qu’il donne au mécanisme de propre évanouissement.» 7
défense fondamental du sujet.»
Revenons aux scènes. La scène B permet de voir le Ainsi la pulsion accomplit son circuit dans la propre
sujet dans une position active, sadique, phallique. Il scène A et elle se satisfait dans sa forme active de se
s’agit d’une scène sacrificielle où le sujet frappe la faire voir en tant qu’objet regard.
tête d’un petit animal immobilisé. Il est observé par Depuis cette situation, la scène B représente une
une fille, plus jeune que lui, qui l’accompagne. défense contre la jouissance pulsionnelle de la scène
L’image de cet animal sera, à partir de là, l’image de A, fixant la structuration du fantasme, la position
l’horreur. Pourquoi ? nous demandons-nous. sexuelle masculine du sujet et les conditions du
Il est évident que c’est l’articulation à la scène A qui choix de l’objet féminin. L’action du sujet dans la
donne poids et sens à cette terreur. La scène B scène B est le résultat de l’identification au sujet
recueille le déplacement de l’horreur qui n’apparaît masculin de la scène A, l’idéal, constituant son
pas dans la scène A et que Freud 5 décrit dans «La fantasme fondamental. Le sujet consolide ainsi sa
tête de Méduse» : «L’effroi devant la Méduse est position masculine tandis que la position féminine
donc effroi de la castration, rattaché à quelque chose succombe au refoulement primaire. Elle reparaîtra
qu’on voit. Nous connaissons cette circonstance par dans le choix objectal définissant la femme comme
de nombreuses analyses, elle se produit lorsque le symptôme.
garçon, qui jusque-là ne voulait pas croire à la
menace, aperçoit un organe adulte, entouré d’une
chevelure de poils, fondamentalement celui de la Nous pouvons écrire la scène B :
mère.»
↓ Homme fort S ↓Σ
Une des activités du moi qui remplace le
refoulement, dit Freud dans Inhibition, symptôme et Femme désirante a
angoisse 6 , est l’isolation, mécanisme de défense qui
consiste à séparer ce qui est associé. Il n’est pas Et la scène A :

4
MILLER J.-A., «Marginalia de Milan», Uno por U120 n°38, hiver 1994,
Eolia.
5
FREUD S., «La tête de Méduse» (1922), Résultats, idées, problèmes T. II,
Paris, PUF, 1985, p. 49.
6
FREUD S., Inhibition, symptôme et angoisse (1926), Paris, PUF, 1978, p. 7
43. LACAN J., Le Séminaire, Livre II, Le moi…, Paris, Seuil, 1978.

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L’éclair

La révélation dans la passe est donnée par la chute


de l’objet, quelque chose du mécanisme du réveil où
il y a une prise de contact avec le réel. C’est ce qui a
été appelé l’éclair.
Freud donne de la valeur, parmi les signes qui visent
à la vérité, à certains souvenirs ultra-clairs, détails
qui se détachent par leur clarté. Ces souvenirs
pourraient sembler des hallucinations si une
La structuration de son fantasme, S ◊ a, et l’effet de croyance dans leur présence réelle s’était ajoutée à la
sa traversée : S = (a). clarté, à la lumière qui les habite, nous dit-il.
La chute de l’objet a se produit dans l’instant même Le souvenir de la scène A s’est caractérisé par sa
de l’articulation des deux scènes. L’objet perd sa luminosité ainsi que par d’autres détails ultra-clairs
substance et sa condition d’être terrifiant, se qui l’accompagnaient. A ma surprise, dans la séance
dévoilant comme la vérité occulte du sujet. dans laquelle l’articulation s’est opérée, se sont
La traversée du fantasme est, dans un certain sens, la produits des effets de luminosité très évidents. Le
perte de consistance imaginaire de l’objet. lieu, pendant un moment, a été saisi par une intense
À partir de cette logique, une nouvelle lumière lumière. Quelque chose de l’ordre du phénomène
illumine l’histoire du sujet qui change son centre de élémentaire.
gravité, la perspective qu’il a de son passé et de son Lacan dans son Séminaire sur l’acte analytique dit
futur. que celui-ci semble idoine pour réverbérer plus de
J. - A. Miller 8 , dans son intervention à la Rencontre lumière sur l’acte et met ceci en rapport avec la
de Rio de Janeiro, à l’occasion de la fondation de consistance logique.
l’EBP, publiée dans Opçâo lacaniana, se réfère à Jacques-Alain Miller 9 , dans son intervention à Rio
comment l’objet a contient comme secret la déjà mentionnée, se pose la question de savoir
castration. Il ajoute que, si nous voulons nous servir pourquoi Lacan a passé autant de temps sur la
de la catégorie de l’objet a, nous devons comprendre pulsion scopique ; il répond que c’est «parce que là,
sa consistance en tant que logique. Ceci a des l’objet a est le plus fugitif. Sa matérialité est plus
conséquences radicales par rapport à la passe, car si évanouissante parce qu’elle est de l’ordre de la
nous pensons l’objet comme consistant, comme lumière, même si elle reste matière.»
quelque chose qui se perd, alors nous concevons la L’éclair nécessite du regard juste vers le réel. Ainsi,
passe comme un moment de renonciation ou de je comprends que la politique de la direction de la
perte. cure soit ponctuelle, au contraire de la politique qui
Le moment de la chute de l’objet a a été pour le ordonne le discours de von Clausewitz. Pour un
sujet un moment de gain de savoir plus que de perte instant, chaque signifiant à sa vraie place est
d’objet. La chute de l’objet a été accompagnée dans illuminé depuis la béance de A, par la chute de
la séance par la joie, l’enthousiasme et l’admiration l’objet a. Pouvoir regarder, dans l’instant de voir,
pour la psychanalyse. Le sujet, se relevant du divan, signifie un changement dans la position fixe du
avait mis un nom à l’objet. Un nom amusant, bien sujet. L’éclair, à partir de la perspective du temps
que contenant une certaine cruauté. «Le signifiant du logique, implique l’éclatement du savoir d’une
transfert est une énigme. Un S1 qui déroule un savoir, condensation des trois temps : instant de voir, temps
qui, par effet rétroactif, transforme ce S1 en signifiant pour comprendre et moment de conclure, en un
du sujet. Le signifiant de la passe est l’extinction de même instant.
cette énigme.» Ainsi s’exprime Jacques-Alain Miller Bien que ce soit lumineux et qu’il y ait une image, il
dans sa causerie du 6 septembre 1994, au Centre s’agit d’un savoir. Il se caractérise par être un savoir
Descartes, à Buenos Aires. d’ensemble et de détail en même temps. Il y a une
Le signifiant de la passe est le nom de l’objet, et il logique, qui tend à s’oublier mais qui peut aussi se
donne son nom à l’analyste, car il mentionne sa maintenir vivante. C’est la fonction du dispositif de
condition de reste, à l’instant même où il perd sa la passe et de l’École. Elle se soutient dans
consistance imaginaire. l’engagement éthique de chacun de ses membres.

8
MILLER J.-A., «A Imagem Rainha», Opçao lacaniana n°14, novembre 9
1995, pp. 19-20. Ibid., p. 20.

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La chute de l’objet a insère non pas tant un savoir,


qu’un savoir en acte, d’être ainsi.
Une autre façon de penser l’éclair serait de dire qu’il
y a une perte subite de «viscosité» quand la pulsion
se détache de certaines fixations, quand son amarre
centrale se défait. Cela produit une telle accélération
de la pensée – pensez que l’inertie psychique est un
autre nom de la viscosité –, que le sujet pense, pour
un instant, à la vitesse de la lumière. C’est un
battement de paupières.
Traduit de l’espagnol par Marta Wintrebert.

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