K.-H.
SCHÜR
CONTRE-OFFENSIVE
COPERNICUS
COLLECTION
« ANTICIPATION »
EDITIONS FLEUVE NOIR
6, rue Garancière - PARIS VIe
Traduit et adapté de l’allemand par :
Ruth J. Pechner
Titre original :
GEGENSCHLAG KOPERNIKUS
Là loi du 31 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de
l’Article 41, d’une part, que les copies ou reproductions strictement
réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation
collective, et, d’autre part, que le3 analyses et les courtes citations dans
un but d’exemple et d’illustration, toute représentation ou
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l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1er
de l’Article 40). Cette représentation ou reproduction, par quelque
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par les Articles 425 et suivants du Code Pénal.
© 1980 EDITIONS a FLEUVE NOIR », PARIS.
Reproduction et traduction, même partielles,
interdites. Tous droits réservés pour tous pays,
y compris l’U.R.S.S. et les pays Scandinaves.
ISBN 2-265-01298-X
PROLOGUE
Je me tiens dans mon bureau. Si l’on peut appeler ainsi une salle
installée avec un luxe raffiné.
Je me nomme Thor Konnat, agent spécial pour missions
particulières, ayant rang de général de brigade au sein du Contre-
Espionnage Scientifique Secret, le C.E.S.S. pour tout dire.
Il peut sembler étrange que le bureau d’un officier du C.E.S.S. soit
installé comme s’il s’agissait de celui d’un personnage très important.
Mais notre organisation ne fait rien sans raisons impérieuses.
D’accord avec les gouvernements mondiaux, nous avons investi
deux cent quatre-vingts milliards de dollars. Pourtant, pas un seul cent
n’en a été gaspillé.
En temps normal, le fait de reconstruire et d’aménager
merveilleusement une vieille cité martienne eût été considéré comme
démentiel.
Les cerveaux les plus éminents avaient pourtant jugé nécessaire
de transformer la vieille cité de Tophtar, sous le sol martien, en un
séjour de luxe. Il ne restait aux humains aucun autre choix. Il fallait
jouer aux escrocs à l’échelle galactique.
C’est ainsi qu’un officier du C.E.S.S. était devenu un potentat
féodal.
Cela n’avait qu’un seul but, pour lequel quarante-cinq mille trois
cent vingt et une personnes œuvraient. Chacun accomplissait sa tâche
sans défaillance et personne ne me gardait rancune si, en raison des
événements, je devais improviser pour faire durer cette comédie dont
l’enjeu était la vie ou la mort.
CHAPITRE PREMIER
J’abaissai le glisseur installé dans la poignée de mon knout.
J’étais furieux, et il fallait que je le fusse, car j’étais « Sa Béatitude
Tumadjin Khan ».
Au premier coup de fouet, l’être à tête-boule bleue, en provenance
de la planète Bawala V, hurla. Gémissant, il s’était jeté à terre,
rampant vers moi.
— C’est toi le responsable du pulsateur-masseur de ma couche ?
Les gémissements augmentèrent.
Je fis un signe et deux cyclopes blindés, originaires de Tusty III,
s’emparèrent de la tête-boule et la lancèrent dans l’arène.
Le moolo, un saurien haut de huit mètres, tua d’un coup de griffe
le serviteur tombé en disgrâce.
Regardant mon entourage, revêtu de vêtements d’apparat, je
constatai qu’une vingtaine de mes courtisans n’appartenaient pas à la
race humaine : il s’agissait de représentants des nations de mon
empire intergalactique.
Des dizaines de milliers de spectateurs, officiers, fonctionnaires,
alliés et serviteurs de mon empire, avaient suivi le spectacle. Les
personnalités étaient assises dans des coquilles que la force
antigravitation maintenait suspendues au-dessus de l’arène de la ville
sous-martienne.
— Terminé pour la répétition ! Les artistes peuvent ôter leurs
masques. Panoli, cessez d’émettre les cris du moolo, on ne s’entend
plus.
Je me levai, posant mon fouet électrique incrusté de pierres
précieuses, et les courtisans, comme mus par une baguette magique,
perdirent toute servilité.
Le poète de la cour, somptueusement vêtu, poussait des jurons en
essuyant la sueur coulant sur son front.
Le scénario faisait de Fred Inchinger, major de la police fédérale
secrète, le poète « Bahole Touts », originaire d’une planète colonisée
par les Terriens. Pour l’instant, il prenait part, et avec lui quarante-
cinq mille autres habitants de la Terre, à une représentation théâtrale
et de cirque, comme jamais encore il n’en avait existé.
Les acteurs étaient des savants, des techniciens, des officiers des
services de défense, des soldats, des spécialistes de tous les corps de
métiers, des acteurs, des chanteurs et des artistes de tous les peuples
formant l’humanité.
Le gouvernement central de la Terre avait décidé qu’à Tophtar se
déroulerait le spectacle le plus gigantesque de toute l’histoire.
On m’avait investi des fonctions de commandant en chef de Mars,
parce que j’étais seul, avec un collègue, à connaître parfaitement les
Hypnos.
Nous venions d’en finir avec l’avant-dernière répétition.
Je me penchai au-dessus de ma loge impériale, prétendument
posée sur un champ antigravitation. Cela aussi, c’était de la frime.
Personne, parmi tous les savants de la Terre, ne savait de quelle
manière susciter un tel champ, comment le maîtriser, et quelles lois
physiques le provoquaient.
Nos techniciens avaient trouvé un truquage : les coquilles étaient
suspendues à de très fins filins en matière plastique, invisibles sous la
lumière aveuglante des soleils atomiques.
Les soleils existaient bel et bien. Ils constituaient un legs de la
population martienne disparue, ayant cherché refuge dans la ville
sous-martienne de Tophtar au moment de l’invasion denebienne,
187 000 ans auparavant. Nos découvertes sur la Lune et sur Mars nous
avaient donné un héritage que nous ne maîtrisions pas.
Se moquant d’elles-mêmes, nos équipes s’étaient donné le surnom
de « pousse-boutons ». Nous étions des frimeurs galactiques, faisant
croire à des choses qui, dans l’esprit humain, ne pouvaient passer que
pour les fruits de l’imagination débridée d’un malade mental.
— Ne vous penchez pas trop, m’avertit Inchinger, vous risqueriez
de tomber ! Comment va la tête-boule bleue ?
Plus de trois cents techniciens, vêtus de combinaisons grises
normales, s’activaient autour du saurien moolo, fabriqué par les soins
d’un spécialiste en monstres destinés aux films d’épouvante.
L’horrible créature était immobile sur le sable de l’arène ; un
portillon s’ouvrit dans la partie ventrale du corps revêtu de plaques en
corne et deux hommes en sortirent en transpirant.
C’étaient les Panoli, d’excellents acrobates, volontaires pour cette
mission. Ils faisaient fonctionner la mécanique compliquée installée à
l’intérieur du monstre.
Leurs gestes indiquaient que quelque chose n’avait pas marché. Le
moolo n’était pas rodé. Sous des dehors effrayants à souhait, le
mécanisme laissait à désirer. Des ingénieurs y pénétrèrent.
En même temps, des cris stridents s’élevaient, poussés par don
Esteban de Fereira, chef de clan d’une famille de lilliputiens espagnols
qui sortaient de l’enveloppe endommagée de la tête-boule bleue.
— La prochaine fois que vous me jetterez en pâture au moolo,
pensez à la hauteur !
Le petit bonhomme écumait de rage.
Nous avions rassemblé deux cents lilliputiens sur toute la surface
du globe, destinés à figurer les gnomes de Bawala V, et tous criaient en
chœur pour appuyer l’ancêtre.
Le colonel Huang-Tai, patron des escadrilles chinoises de chasse
spatiale, se tenait à mes côtés. Il incarnait un potentat intergalactique,
venu sur Mars pour discuter avec le tout-puissant Tumadjin Khan des
ultimes préparatifs de l’attaque contre la Terre.
— A l’avenir, je veux qu’on me donne un parachute, hurlait l’aïeul
minuscule en tirant sur les poils blancs de sa barbe, tandis que les
autres l’approuvaient bruyamment.
Alf Trontmeyer, metteur en scène spécialiste de films utopiques
aux nombreux truquages, me regardait, cherchant de l’aide. Je bondis
par-dessus la rambarde de ma loge suspendue.
Si, quelques minutes auparavant, j’avais pu avoir l’illusion d’être
couché dans une merveille technique, je déchantai vite en posant mon
pied sur le premier échelon de l’échelle de cordages.
Nous étions incapables, désarmés ! Nous voulions persuader un
adversaire capable de faire sauter la Terre entière avec un seul de ses
navires spatiaux que nous étions infiniment plus puissants. Bien sûr,
nous disposions de la technique martienne, mais là encore nous
n’étions que des « presse-boutons » !
Pour cela, nous nous y entendions à presser les boutons et
abaisser les manettes ! Parfois, il se produisait quelque chose qui
remplissait nos savants de joie et d’espoir. Mais dans la plupart des
cas, ils couraient vite se mettre à l’abri. Le nombre d’objets que nous
avions fait sauter ou volatiliser au cours de nos expériences
hasardeuses ne se comptaient plus.
J’atteignis le sol de l’arène. Un officier d’intendance se plaignit
vivement du gaspillage inconsidéré de « sang » !
L’arène baignait littéralement dans un liquide rouge à coagulation
rapide, livré par les industries chimiques terriennes.
Les nouveaux croiseurs et cargos à propulsion plasmique avaient
établi un pont ininterrompu entre la Terre et Mars pour amener tout
ce qui était nécessaire à l’approvisionnement de la ville tentaculaire de
Tophtar. Nous en avions aménagé une partie selon les besoins de
notre mise en scène gigantesque, en nous limitant aux étages, halls et
salles approvisionnés en courant par les installations martiennes
fonctionnant encore.
Certains secteurs, dont nous avions un besoin pressant, avaient
été restaurés à très grands frais. C’est ainsi qu’à côté des réacteurs
martiens, on pouvait voir des piles atomiques terriennes, plus
volumineuses, mais à rendement nettement inférieur.
— Mon général, je dois me plaindre à vous, criaillait don Esteban
en martelant mes cuisses de ses poings minuscules !
— Un peu de respect, tête-boule, grogna une voix dans mon dos.
Le monstre couvert d’écaillés, avec les semelles compensées à
l’intérieur de ses bottes (il mesurait bien deux mètres vingt de haut et
autant de large), me regardait de son œil brillant aussi grand qu’un
melon.
Des dents semblables à des poignards brillaient dans la gueule
entrouverte. Les pattes griffues géantes serraient une énorme arme
automatique à rayons laser.
L’armement du cyclope était complété par une épée et un
émetteur martien à rayons thermiques, suspendu sur l’épaule.
Les cyclopes constituaient ma garde personnelle. Leur masque
horrible était parfait. Le C.E.S.S. avait rassemblé les hommes les plus
grands et les plus forts de la Terre. La taille normale d’un cyclope
devait être d’au moins deux mètres sept. Les semelles compensées
étaient, en moyenne, épaisses de dix centimètres. Voilà comment un
peuple titanesque provenant d’une planète lointaine avait pris
naissance.
Et tout cela pour en jeter plein la vue. Pour épargner à l’humanité
une invasion d’Extraterrestres à laquelle nous nous attendions depuis
décembre 2008.
— Hé ! vous !
Esteban hurlait.
— Comment osez-vous m’appeler ?
— Tête-boule !
Le mot eut en écho un râle bestial. Les cyclopes parlaient dans un
mégaphone spécial installé dans leur masque.
Si le capitaine Boris Petronko s’avisait de « hurler de fureur », on
risquait d’avoir les tympans éclatés.
Boris fit sauter les attaches magnétiques et rabattit la tête
monstrueuse sur les épaules. Un visage aux larges pommettes,
parsemé de taches de rousseur, aux yeux clairs et joyeux, apparut.
— Allons, caballero, ne sois pas rancunier. Nous sommes de bons
amis. J’ai fait doucement en te lançant dans les pattes à ressort du
moolo. Un vrai tremplin, mon petit vieux. Tu ne vas quand même pas
faire louper toute la représentation, pour quelques bleus !
— De vrais artistes ne font jamais louper un spectacle. Je ne vous
en veux pas. Mais vous, général, ne pourriez-vous faire jeter un autre
membre de mon clan ? Je veux bien faire un sacrifice, mais…
— Ecoute, mon petit vieux, dit Petronko, pense que chaque
mouvement, chaque bruit doit faire « vrai » ! Tu es un acteur
merveilleux !
— Dans ce cas, je continuerai à servir de pâture au moolo. Allez,
les enfants, on file.
Je regardai ce petit monde qui s’en allait en chantant et en
dansant.
— Je crains des complications. Ils sont très bons, mais aussi très
susceptibles. Que faire ?
Je comprenais le souci de Petronko, ce géant de près de deux
mètres vingt, pesant plus de cent cinquante kilos, officier d’élite des
services de contre-espionnage russes. Il avait été nommé chef de la
garde cyclopéenne forte de trois cents hommes.
Des techniciens, officiers et savants me bombardèrent de
questions, les acteurs voulaient me présenter leurs réclamations. Je
demandai le silence.
— Mesdames et messieurs, vos demandes seront examinées en
temps voulu. Pour l’instant, nous devons concentrer toutes nos forces
à la réalisation complète du programme. Si nous réussissons à inciter
les Extraterrestres à se poser sur Mars, chaque mot, chaque geste doit
être devenu automatique. Nous sommes des escrocs à l’échelle
galactique. Nous devons faire croire à ce que l’humanité n’atteindra
que dans des siècles. Nous prétendons maîtriser les voyages
intergalactiques à hyper-vitesse et de ce fait, avoir colonisé une galaxie
entière et d’innombrables planètes. Tout cela pour impressionner,
pour montrer une cinquantaine de spécimens différents de
populations stellaires. Votre devoir est de porter ces masques. Je sais
que parmi vous il y a des stars, plus jeunes et plus attirantes que
d’autres dames choisies par nos metteurs en scène pour incarner les
personnages principaux.
— Pour quelle raison ? demanda une brune dans laquelle je
reconnus une actrice célèbre.
— C’est bien simple, madame. Ma prétendue épouse n’est pas une
reine de beauté, loin de là, mais c’est une psychologue de grande
réputation, capable d’intervenir efficacement, le cas échéant.
— C’est ce que nous voulions vous entendre dire.
Les actrices partirent en riant et je soupirai en regardant le
docteur Anne Burner, grande et mince. Elle souriait, ironique, revêtue
de son costume d’apparat.
— Ne vous en faites pas. Qu’est-ce qui nous attend encore ?
Mon adjoint le capitaine Philip Botcher, feuilleta fébrilement ses
diverses listes.
— Déjeuner de 13 à 14 heures. Ensuite, répétition générale pour
les artistes. A 15 heures, exercice de parade de la garde des cyclopes
avec tir. Dans le même temps, deux combats avec des monstres
mécaniques se dérouleront dans l’arène.
« Vous, général, vous devez répéter votre scène du centre des
communications. Pas de tenue de gala. Simple uniforme. N’oubliez pas
qu’à l’extérieur du palais vous êtes censé incarner le grand conquérant
de galaxies, défendant sous peine de mort de porter des vêtements
somptueux. Vous et les soldats d’élite, représentez des hommes au
faîte de la gloire, s’appuyant sur des forces incommensurables. »
— J’y penserai. Quoi encore ?
— Les nouveaux films truqués viennent d’arriver. Les scènes de la
guerre galactique. Des croiseurs géants de l’espace détruisent une
flotte étrangère.
« Le tout est truffé de nouvelles. L’émission sera assurée par les
soins du Studio III. Des surfaces de projection géantes sont en place. »
« Un messager du Q.G. du C.E.S.S. désirerait vous parler. »
— Mirages et illusions. Derrière les « Hyper-écrans », il y a de
vulgaires caméras. C’est le plus grand bluff de l’humanité. Nous
conquérons les planètes dans les studios de films animés, dit
Petronko.
— Seul le but importe !
Botcher prit un ton doctrinal.
— Général, vous devez répéter les émissions radio. Vos
partenaires, les soi-disant officiers de la flotte invincible de Tumadjin
Khan, seront passés en flash. Vous pouvez improviser, les acteurs y
sont préparés.
« Ensuite, général, vous avez une scène au centre des
fortifications. Nous sommes à même d’en faire surgir vingt-huit et de
les mettre en position. Les vérins hydrauliques de levage
fonctionnent. »
— Et les canons à rayon qui sont montés là-dessus ? Ils
fonctionnent ?
— Malheureusement, non. L’effet produit n’est qu’un trompe-
l’œil. Pour aujourd’hui, vous n’avez pas d’autres projets ni d’autres
troupes à inspecter.
Tout semblait simple, et je me mis à songer aux astronefs géants
découverts il y a huit mois seulement dans une partie non explorée de
ces installations sous-martiennes,
Quelques années auparavant, nous en avions trouvé de similaires
dans le sous-sol lunaire. La forteresse de Zonta avait été l’ultime asile
d’un peuple génial, incapable de résister aux attaques des Denebiens.
Nous avions pu, sur la Lune, tromper la vigilance des ordinateurs
positroniques, préposés à la garde des installations. Sur Mars, nous
n’avions pu y parvenir et la déconnection des centrales de commande
nous avait coûté de lourdes pertes.
Actuellement, nous « maîtrisions » les chantiers navals géants et
les hangars des vaisseaux spatiaux. Les robots infatigables et les
installations totalement automatiques des Martiens avaient gardé les
astronefs prêts à appareiller.
Le Denebien Coatla, décédé depuis peu, nous manquait
énormément. Grâce à son attitude amicale envers certains humains,
nous connaissions suffisamment le croiseur 1418 pour pouvoir nous en
servir. Mais cet astronef qui nous paraissait gigantesque n’était en fait
que l’un des canots de sauvetage d’un navire de combat spatial du type
Porcupa, l’unité la plus grande et la plus puissante de la flotte spatiale
martienne. 187 000 ans auparavant, ils avaient manqué de peu
emporter la décision dans la guerre intergalactique entre Mars et
Deneb.
On exigeait de nous de manœuvrer ces monstres ressemblant à
des montagnes de métal MA. Chaque décollage était un coup de dés,
une question de vie ou de mort, car personne ne comprenait le
fonctionnement des réacteurs, des centrales énergétiques, des
contrôles positroniques et des armes.
Cent onze navires interstellaires de ce type se trouvaient sur l’aire
du spatioport de Tophtar, prêts à décoller. Les expériences acquises
avec 1418 nous avaient permis de mettre ces appareils titanesques en
état de fonctionner.
Nous avions, au cours des mois précédents, remonté ces cent onze
unités depuis les entrailles de la planète rouge à l’aide d’installations
mécaniques parfaites.
Les puits antigravitation d’un diamètre de mille mètres et
descendant à cinq kilomètres de profondeur fonctionnaient encore.
C’est par là que les monstres métalliques avaient été remontés à la
surface.
En plus de ces superforteresses volantes, nous avions également
découvert trois cent vingt croiseurs lourds du type Kashat.
Cette armada était, pour l’heure, rassemblée sur le sol revêtu de
métal bleuâtre du spatioport que nous avions débarrassé, grâce à un
immense travail, de la poussière et des détritus de plusieurs centaines
de millénaires.
Des machines spéciales superpuissantes avaient été transportées
en pièces détachées depuis la terre, et remontées ici. Ceci nous avait
permis de dégager une aire d’environ dix mille kilomètres carrés. Il
avait fallu des mois pour déplacer les amas de sables.
Si les Extraterrestres survenaient, et si nous parvenions à les faire
se poser, ils verraient une planète morte aux installations
impressionnantes. Nous nous parions des joyaux d’un peuple disparu.
Cinq mille hommes, les meilleurs cosmonautes et savants
tentaient d’explorer les postes armés des vaisseaux Porcupa. Mais
nous n’avions pas l’espoir d’y parvenir dans le peu de temps qui nous
restait.
Nous réussissions à les faire décoller, se poser et manœuvrer.
Quand le moment surviendrait, deux au moins de ces vaisseaux de
combat devraient s’élever dans l’espace et former une ligne de défense.
Je pensai à la taille de ces engins. Le diamètre de chaque sphère
était de neuf cents mètres. Les croiseurs Kashat n’en mesuraient
« que » deux cent cinquante, mais leurs propulseurs semblaient plus
puissants que ceux des grandes unités.
Leur atout principal devait reposer sur l’accélération. Nous avions
renoncé à nous en servir après qu’un de ces appareils était parti dans
l’espace et y avait éclaté avec tout son équipage.
Et moi, le conquérant, descendant de Terra et des colonisateurs, je
devais faire comprendre à l’adversaire, quand il surviendrait, que Mars
n’était qu’une base pratiquement abandonnée par mon peuple et que
l’on tolérait ma présence près de cette Terre bien plus puissante, parce
que le gouvernement central de cette planète avait conclu un pacte de
non-agression avec moi.
Les problèmes psychologiques étaient plus aisés à résoudre que
les problèmes techniques. Pour faire des plans, le C.E.S.S. n’avait
besoin de personne. Même les Hypnos n’arrivaient pas à faire mieux et
j’en conservais un bien mauvais souvenir depuis ma dernière mission.
J’avais réussi à faire sauter un de leurs croiseurs d’exploration.
Nous étions persuadés que la destruction rapide et inattendue avait
empêché son commandant arrivé dans notre secteur galactique d’en
informer sa galaxie-mère.
Nous nous étions trompés. La station hyper-ondes du 1418 avait
intercepté un message.
Le super-cerveau positronique du C.E.S.S., Platon, prétendait avec
cent pour cent de certitude qu’il s’était agi de la position galactique de
notre système solaire et d’une mise en garde contre les habitants
intelligents de la troisième planète, la Terre.
Des milliers de données provenant d’observations avaient été
analysées sous tous leurs aspects. Les facteurs les plus importants,
c’étaient le capitaine MA-23 et moi-même.
Nous étions les seuls hommes de la Terre, capables, après une
opération au cerveau très risquée, de suivre une formation de
surconditionnement parapsychologique. On avait fait de nous des
télépathes.
Il y avait Kinny Edwards, née de parents radioactivement
contaminés en 1992 sur la Lune. C’était une mutante positive aux
facultés parapsychologiques énormes. Elle servirait de satellite-relais
vivant et échangerait les informations entre nous et le Q.G. Elle était à
bord d’un croiseur à plasma, suspendu dans l’espace entre Mars et la
Terre. La communication, quoique faible, était suffisante. Les
émissions télépathiques de Kinny étaient plus puissantes que les
miennes. Pour être certains du résultat, Annibal devait former avec
moi un bloc renforcé et appeler la jeune fille en unissant nos forces.
Les nouvelles perçues par Kinny étaient retransmises par rayon
laser aux satellites radio.
C’était cela, « le relais plus rapide que la lumière » vers toutes les
planètes de la Galaxie.
Nous étions navrés de constater l’insuffisance technique de
l’humanité. Il n’y a pas bien longtemps encore, la certitude d’être les
seules intelligences supérieures de l’univers nous habitait. Cette
opinion avait été sérieusement ébranlée par la découverte des
premières cités souterraines martiennes. Puis, les hibernants s’étaient
réveillés. Les conquérants de Deneb qui avaient connu la Terre à son
origine étaient sortis de leur profond sommeil.
Nous avions évité la catastrophe, car le nombre des survivants
était faible. Début 2008, nous avions détruit le dernier nid de
Denebiens sur Vénus. Les cerveaux qui commandaient les monstres
métaboliques étaient morts et les cellulaires s’étaient volatilisés dans
les nuées du feu atomique.
Pourtant, les derniers descendants de ce qui avait été un peuple
puissant nous avaient mis en péril. Lors de la destruction du centre
vénusien, un hyper-émetteur s’était mis en marche, envoyant des
signaux vers toutes les galaxies.
Le navire-expédition d’un peuple inconnu les avait captés et
localisés.
En novembre 2008, les Hypnos étaient apparus dans notre
système solaire. Ils étaient assez prudents pour ne pas se poser
directement sur Terre, mais avaient établi une base sur Mars. Seules
leurs navettes avaient fait des apparitions sur la Terre.
Ces colonisateurs galactiques disposaient d’un don naturel de
suggestion et ils avaient transformé de nombreux savants et
techniciens en saboteurs. Ils avaient pris leur temps pour étudier les
humains et amasser un maximum de données.
Les Hypnos s’étaient également emparés d’Annibal et de moi-
même. Ce n’est qu’à l’ultime moment que j’avais pu détruire leur
spationef.
Quelle nouvelle son commandant avait-il transmis à son
gouvernement ? Comment réagirait ce dernier ?
Enverraient-ils un seul navire spatial ou bien plusieurs ? Devions-
nous attendre l’arrivée d’une escadre de combat ?
Que pouvions-nous faire ? La navigation spatiale des humains
n’en était encore qu’à ses premiers balbutiements. Nos croiseurs à
propulsion plasmique les plus modernes mettaient trois semaines
pour atteindre Mars.
Comme nous nous attendions à une visite de l’adversaire, nous
avions mis tout ce cirque en scène. Depuis un an environ, l’humanité
entière ne travaillait qu’à la réalisation d’un projet unique. Celui que
nous avions baptisé « Contre-offensive Copernicus ».
Ce n’était peut-être qu’un leurre, mais nous espérions le succès de
notre « machine d’illusionniste ». Pourtant, nous ignorions totalement
le contenu du message-radio expédié par le commandant de
l’expédition.
S’il n’avait transmis que la position du soleil et la découverte de la
planète Terre, notre espérance était fondée. Mais si, par malheur, il
avait transmis des données concernant notre stade de développement
technologique et scientifique, alors nous étions perdus !
— Un messager, mon général !
Je sursautai, regardant mon entourage. Les hommes et femmes de
ma « cour » évitaient mon regard.
Je me forçai à sourire.
Le patron du C.E.S.S. m’avait fait nommer général de brigade peu
de temps après la destruction du croiseur de l’expédition, car les
membres du gouvernement central estimaient qu’une telle mission ne
pouvait être menée à bien par un simple colonel.
Nous, les agents du C.E.S.S., avions ri de ce point de vue militaire.
Le rang ne jouait, dans notre organisation, qu’un rôle secondaire. Ce
qui importait, c’était une formation scientifique spéciale de douze à
quinze ans au bout de laquelle un agent actif du C.E.S.S. avait le droit
de s’intituler « fantôme ».
J’enlevai ma cape. Elle n’avait pas seulement pour objet de me
protéger, mais elle contenait certains gadgets sophistiqués. Cette cape
se transformait au besoin en un « écran énergétique » imperméable à
tous les projectiles.
Nous savions que les Martiens avaient développé de telles
protections individuelles mais nous n’avions pas la moindre idée de la
façon dont fonctionnait un écran protecteur. Pourtant, nos experts en
avaient « fabriqué » quelques-uns.
Quand j’appuyais sur le bouton du mécanisme d’expansion, la
structure du matériel plastique de surface se métamorphosait. Des
reflets changeants, lumineux, scintillants, s’y développaient.
Lorsque nous quittâmes l’arène, la répétition recommença. Les
artistes simulèrent de merveilleux jeux de combat. Les grognements
du moolo s’entendaient jusqu’à l’ascenseur antigravitation que nous
empruntâmes en sautant au milieu du scintillement.
Je ne sentis plus la pesanteur. Un coup de pied, donné à plusieurs
reprises, me fit monter vers le haut. Les parties de la ville que nous
avions choisies étaient pourvues de toutes les installations martiennes
en parfait état de fonctionnement.
J’étais fasciné par une enfilade de salles contenant des stations
énergétiques. De puissants réacteurs s’y trouvaient, dont trois ou
quatre seulement produisaient assez d’énergie pour faire fonctionner
toutes les industries de la Terre. Nous nous efforcions de maintenir les
installations en état de fonctionnement. Il arrivait même que l’un ou
l’autre de nos savants trouvait un bouton sur lequel il fallait appuyer
pour obtenir un effet déterminé.
L’expérience « pousse-levier » avait fait partiellement revivre la
ville endormie.
Je gravis trois étages jusqu’aux divers centres que nous avions
rénovés ou complétés.
La station « radio intergalactique » était une véritable œuvre d’art
composée de divers ensembles martiens dont nous ignorions l’usage et
d’installations terriennes destinées à produire des « effets spéciaux ».
Nous n’avions pas osé toucher à l’émetteur des Martiens. Qui pouvait
prévoir ce que cela produirait ?
En revanche, nos programmes se déroulaient parfaitement.
Lorsque je pénétrai dans la salle, le planton de service s’entretenait
avec un amiral commandant la flotte spatiale ayant pour mission
d’étouffer la rébellion des mutins indigènes de Katabt VI.
Pour ne pas interrompre cette « générale », je m’arrêtai,
contemplant sur les écrans un fragment de la Voie lactée brillant de
ses millions d’étoiles. Un croiseur sphérique d’au moins trois mille
mètres de diamètre était suspendu au premier plan d’une autre surface
de projection.
Une grande nef assurant la liaison entre la station spatiale et le
navire amiral de la flotte semblait, en comparaison, de la taille d’une
épingle.
Un troisième écran représentait le poste de commandement du
super géant. Les artistes ayant dessiné et fabriqué ces maquettes pour
les filmer ensuite étaient de véritables génies.
Sur un quatrième écran, on pouvait contempler les traits virils
d’un barbu, dont l’uniforme était constellé de décorations et autres
dorures : l’amiral Umirga, commandant le secteur galactique des
nuées noires ZWYG-1726047-ADD-225.
— … Venons de détruire leur troisième escadre de nefs porteuses.
Je suis tout près de l’orbite de la septième planète. Nous avons
encerclé les défenses extérieures et sommes en train de les investir.
Nous n’avons pratiquement pas de pertes à déplorer. Dans trois
heures, Katabt VI sera pris. Avez-vous des instructions pour moi ?
— Ordre de Sa Béatitude Tumadjin Khan : détruisez la sixième
planète du soleil Katabt. Sa Béatitude désire que l’on fasse un exemple.
— Aux ordres de Sa Béatitude !
— Autre chose, amiral. Faites le nécessaire pour que tous vos
navires caméras filment cette action de destruction punitive. Toutes
les phases. Et transmettez-les immédiatement à tous les circuits
audio-visuels des satellites. Nous exigeons une transmission directe.
Toute la galaxie devra assister à la fin de Katabt VI !
— Compris ; j’adresse mes salutations dévouées à Sa Béatitude
Tumadjin Khan.
L’image de l’amiral s’estompa. D’autres écrans s’allumèrent. Une
flotte constituée par plus de trois mille unités de combat anéantissait
les derniers navires rebelles.
Des scènes prises dans les postes de commandement des divers
navires de combat étaient projetés. Les équipages travaillaient vite,
très concentrés sur leur tâche. Les ordres fusaient, courts et précis.
Les événements prirent fin dans une apothéose apocalyptique, la
destruction de Katabt VI. Mise en pièces incandescentes par les
bombes surpuissantes, la planète se projetait dans un champ hyper-
gravitationnel dans la fournaise de son soleil.
— Formidable. Le meilleur film jamais produit ! Si vous réussissez
à faire voir cela aux Hypnos, ils ne nous prendront pas pour une proie
sans défense. Hé, Konnat, auriez-vous rencontré un spectre ? dit une
voix de basse dans mon dos.
Toutes les personnes présentes s’étaient levées, au garde-à-vous.
Le commandant du plus puissant des services secrets de la Terre
était arrivé sur la planète rouge.
Le général à quatre étoiles Arnold G. Reling, patron du C.E.S.S. et
commandant suprême de la coalition internationale de la défense,
semblait m’examiner jusqu’au fond de l’âme.
Son visage s’était creusé de rides profondes, sa moustache
argentée. Reling avait vieilli et il était devenu encore plus dur,
infiniment plus impitoyable.
Je le regardai avec le célèbre sourire de Tumadjin Khan. Mon rôle
voulait que je devinsse tout douceur à chaque fois que je projetais de
faire jeter quelqu’un dans l’arène ou de détruire une planète.
Reling me regarda, déconcerté. Je dis avec un calme olympien,
plein de menace :
— Capitaine Dogendal, pour quelle raison ce sous-homme n’a-t-il
pas été instruit ? Il doit prendre une attitude déférente et soumise
lorsqu’il a le bonheur de ma présence.
Jim Dogendal, capitaine de l’escadrille de chasse spatiale du
C.E.S.S. joua immédiatement le jeu. Il se jeta à terre, se voila la face et
dit en tremblant :
— Il a été instruit, Votre Béatitude. Grâce Votre Béatitude, Grâce !
— Kako, arrache sa tête avec tes dents !
Petronko agit aussitôt. Il referma son masque monstrueux et
s’élança en poussant un rugissement terrible. Reling poussa un cri
lorsque le géant le souleva. Sa tête disparut dans la gueule du cyclope.
Lorsque Petronko le reposa à terre, le Vieux était blanc comme un
linge.
Je saluai en disant :
— Bienvenue sur Mars, général.
— Vous êtes fous !
Un rire homérique accueillit cette invective. Pourtant, il fallut un
bon moment à notre patron, d’ordinaire impassible, pour reprendre
ses esprits.
— Vous voulez me montrer la manière dont vous jouez votre rôle ?
Monsieur Konnat, moi, je la connais. C’est moi qui ai fait fabriquer vos
masques !
Boris lui dit doucement :
— On ne pouvait pas s’en douter, monsieur. Vous trembliez
comme une feuille… A moins que j’aie fait erreur.
Reling partit en grommelant, s’arrêtant devant les tableaux de
commande.
— Franchement, c’était parfait ! Maintenant, je crois que vous
réaliserez ce qui semblait impossible. L’entrée improvisée de
Tumadjin Khan m’a subjugué. Si je m’y suis laissé prendre en
connaissance de cause… alors les Extraterrestres… Venez, Konnat, il
faut que je vous parle.
Passant par les portes blindées séparant les installations
techniques des lieux d’habitation, des administrations et du siège du
gouvernement, nous nous rendîmes à mon bureau, somptueusement
décoré comme l’exigeait ma fonction.
Mon adjudant murmura, plein de déférence :
— Les dames et les messieurs des états-majors militaires,
techniques et artistiques, attendent.
Suivi de Petronko, d’Anne Burner, du metteur en scène principal
Alf Trontmeyer, du capitaine Jim Dogendal et du poète officiel de ma
cour, le major Inchinger, je me dirigeai vers la porte.
Deux cyclopes blindés la gardaient. Ils poussèrent un cri d’accueil
en tambourinant sur leur cuirasse, munie à hauteur du cœur de deux
« projecteurs de champ énergétique » bien visibles.
Petronko leur dit :
— Vos grognements doivent être plus forts et plus horribles
encore. Mahele, les écailles de votre avant-bras droit sont
endommagées. Faites réparer cela sur-le-champ !
— A vos ordres, major, dit le Massai grimé.
Nous pénétrâmes dans l’enfilade des antichambres. L’officier de
service renonça à la cérémonie d’accueil « normale », c’est-à-dire que
nous n’eûmes pas à subir les fanfares d’une équipe de robots
constituée par des copies de robots martiens. Les hommes portant ces
costumes étaient de véritables athlètes.
Nous avions découvert près de cent mille de ces robots dans les
arsenaux, mais nous n’avions pas encore réussi à les faire fonctionner.
Nous connaissions les caractéristiques au combat de ces appareils,
hauts de plus de deux mètres cinquante et pourvus d’un cerveau
électronique tellement perfectionné qu’aucun de nos spécialistes
chevronnés n’avait encore pu en percer le secret.
Si seulement nous avions été capables de programmer une
centaine de ces engins de destruction et de les faire entrer en action, je
me serais senti infiniment plus rassuré.
Les robots destinés à l’entretien et à la remise en état, grouillant
dans tous les coins, pouvaient servir nos desseins, mais ce n’étaient
pas des appareils destinés au combat. Il y avait certainement un centre
de commandes quelque part capable de remettre en activité ces
machines, en attente depuis 187 000 ans.
Nous nous demandions depuis longtemps pour quelle raison elles
ne nous avaient pas attaqués. Nous n’étions pas d’ici, après tout. Cela
nous fit penser que la commande centrale devait être défectueuse.
CHAPITRE II
Tous ceux qui connaissaient les dons de télépathie du capitaine
MA-23, c’est-à-dire Annibal Utan, et du général de brigade HC-9,
c’est-à-dire moi-même, Thor Konnat, considéraient que nous étions
les hommes les plus dangereux de cette Terre.
Sur Mars, quelques hommes seulement, des savants de grand
renom, étaient au courant. Je n’éprouvais pas la moindre difficulté à
pénétrer les pensées les plus secrètes de chacun de mes collaborateurs.
Nous avions pour règle, Annibal et moi, de ne jamais violer les pensées
intimes et personnelles d’un être humain, si ce n’était pour des raisons
de service.
Jusqu’au stade actuel de ma mission, je n’avais pas encore ouvert
le compartiment psi de mon cerveau pour capter les ondes d’un autre.
Le procédé en soi était des plus simples. Lire les pensées, cela
équivalait à recevoir des irradiations énergétiques de nature
supradimensionnelle.
Chaque cerveau émet une grille d’impulsions augmentant au fur et
à mesure de l’intensification du processus de pensée.
Nos sens psi avaient été excités par l’intervention au cerveau que
l’on nous avait fait subir depuis longtemps. Ce n’est que bien plus tard
que notre qualité de « matériel parapsychologique » avait été
reconnue par les parapsychologues et détecteurs-psi.
Nous avions subi une formation appropriée à Henderwon Island
jusqu’à ce que nous fussions en mesure de capter les pensées de tout
être vivant.
Nos progrès étaient suffisants pour nous permettre d’entrer en
contact avec la télépathe Kinny Edwards qui se trouvait à cinquante
millions de kilomètres de là, à bord d’un navire spatial.
Le voyage de Reling ne s’était pas effectué sans raisons
impérieuses. A chaque fois qu’il surgissait, un « cirque » se déclenchait
à l’endroit qu’il honorait de sa visite.
Vingt personnes nous attendaient déjà, silencieuses au milieu de
ce déploiement de faste, le seul bleuit perceptible était celui des
climatiseurs.
Chaque personne présente connaissait mes facultés extra-
sensorielles et parmi elles je reconnus le docteur Beschter, directeur
du centre de formation parapsychologique de Henderwon Island, le
métapsychologue Gargunsa, le docteur Samy Kulot et le chirurgien du
cerveau, le professeur Horam.
Chacun de ces savants s’était déjà occupé de moi. Les officiers
appartenaient à l’état-major du C.E.S.S. ainsi que le général à trois
étoiles John F. Mouser, un véritable géant.
Seule Anne Burner put demeurer avec nous. Le metteur en scène,
Petronko, et Inchinger ne purent participer à cette réunion « en petit
comité ».
Je ressentais nettement les émanations psychiques des personnes
présentes. Elles prouvaient une grande excitation.
— Bientôt, le Vieux se métamorphosera en un guerrier farouche,
dit une voix dans mon cerveau.
C’était Annibal. Nous n’utilisions plus nos cordes vocales pour
communiquer. Les distances et les obstacles ne comptaient plus. Les
ondes psi, plus rapides que la lumière, se captaient à tout moment, à
tout endroit, et traversaient toute matière.
Annibal Othello Xerxes Utan s’était vautré dans un fauteuil
pneumatique. Ce capitaine, unique en son genre, prétendait que le
choix de ses prénoms démontrait clairement son origine illustre.
Les complexes d’infériorité n’étouffaient pas mon petit ami
Annibal. Son humour éclatait en paroles et en actions mettant ses
victimes dans des rages indescriptibles.
Les « fantômes » du C.E.S.S. l’avaient surnommé le « tue-nerfs à
grande gueule ». Mais personne ne niait ses qualités extraordinaires
d’agent spécial. Il en avait donné la preuve au cours de ses nombreuses
missions.
— Alors, la Perche, tu es enrhumé ?
— Tâche de te tenir convenablement, minuscule. Que se passe-t-
il ? Aurais-tu contrôlé les membres de l’assistance ?
— Je suis bien trop discret pour cela. Mais observe bien à présent.
Reling et les autres venaient de se coiffer de casques argentés,
épousant étroitement la forme de leur crâne.
M’approchant de mon commandant en chef, je vis que son front
était recouvert du métal, jusqu’à la racine du nez, ses oreilles cachées
par des coquilles.
Les casques ne portaient aucun ornement, seul le but comptait.
Une capsule ronde était fixée sous le larynx. Le Vieux ressemblait
étrangement à un chevalier du Moyen Age, seul le plumet manquait.
— Alors, phénomène mental, je vous défie maintenant de lire mes
pensées ou celles des autres personnes présentes. Vous êtes télépathe
et même assez puissant. Si vous ne parvenez pas à déterminer très
exactement ce que je pense et les images que je fais défiler en moi,
messieurs les savants auront créé le chef-d’œuvre de leur carrière.
Allez-y ! C’est un ordre !
Je déverrouillai mon écran intérieur, m’efforçant de saisir les
pensées du Vieux.
Reling gémit. Je m’adaptai à ses fréquences individuelles,
enregistrant la grille typique et unique de ses ondes cervicales.
Je vis des images-pensées, mais sous forme d’ombres, et
enregistrai la très forte opposition à mes impulsions. Ma volonté de
savoir en fut accrue.
Je saisis quelques faibles lambeaux de ses pensées, il s’agissait
d’un homme nommé Oliver. Un sentiment de douleur m’envahit.
Une forme étroite, certainement une construction en pierre,
m’apparut pendant une fraction de seconde. Des brumes rouges
sortaient du sol plat, il faisait froid. Mon ultime impression fut celle
d’une explosion dont les échos retentirent dans mon cerveau.
Annibal me fit sortir de ma concentration.
Lorsque ma vision normale revint, je pus contempler des visages
pâles, aux yeux agrandis par l’horreur.
Je ressentis une nouvelle fois une vague de peur et de recul
instinctif. Pour les non-initiés, j’étais un sujet d’épouvante.
Annibal me conduisit vers un fauteuil. J’étais épuisé. Reling,
allongé sur un lit d’apparat, avait perdu connaissance. Gargunsa, l’ex-
moine tibétain, s’affairait autour de lui.
Le docteur Beschter s’approcha et prit place sur l’accoudoir de
mon fauteuil. Il regardait Reling qui reprenait peu à peu ses esprits.
— Vous rendez-vous compte que vous avez agi sur Reling pendant
quinze minutes ?
— Non, je perds toute notion du temps.
— Je m’en doutais. Jamais encore je ne vous avais vu faire autant
d’efforts. Mais cela n’a plus d’importance. Je sais très exactement ce
que le général a pensé. Nous en étions convenus d’avance. Qu’avez-
vous pu lire en lui ? De votre réponse dépendra toute l’entreprise.
— Eh bien, dit Reling, je regrette de ne pas avoir pu résister plus
longtemps. Avez-vous lu mes pensées ?
— Je ne sais pas exactement.
— Pas exactement ? Donc vous avez lu quelque chose ! Quoi ?
— Vous songiez à un dénommé Oliver. C’est tout… Vos souvenirs
étaient un peu plus précis. Vous vous trouviez sur une surface plane,
un terrain. Il faisait clair. Puis des brouillards rouges se sont levés. J’ai
vu une stèle ou une sorte de pyramide. Mais cette dernière impression
est très vague.
Je m’arrêtai de parler. Le bruit de la respiration de Beschter me
gênait. Gargunsa avait une expression étrange en portant son regard
sur moi.
— Nous avez-vous tout dit ? N’avez-vous oublié aucun détail… si
infime fût-il ?
— Je n’ai rien oublié, professeur. Le général Reling avait établi un
barrage très puissant. Non pas imperméable, mais assez fort pour
perturber. Impossible d’obtenir des résultats satisfaisants. Je suppose
que vous venez de procéder aux essais du casque légendaire Antitron,
destiné à absorber les ondes suggestives paramentales des Hypnos !
— Alors, nous avons réussi !
Tous parlaient en même temps. Je pus quand même comprendre
qu’au cours d’un essai précédent, Annibal n’avait pas réussi à lire quoi
que ce fût dans les pensées du patron.
Le professeur résuma :
— Nous étions certains d’obtenir un résultat positif. Il s’agissait
pour nos savants de bloquer le nerf conducteur de la région frontale
médiane du cerveau, en se limitant strictement au secteur sensibilisé
aux ondes suggestives.
« Nous effectuons ce verrouillage à l’aide de quatre électrodes
reliées par paires. Un courant de cinquante à quatre-vingts
milliampères y circule, bloquant le nerf conducteur de la région
médiane antérieure. Les neurones ne subissent qu’une très faible
attaque, pour ne pas empêcher des impulsions non provoquées par
une influence étrangère à la volonté personnelle. Il est indispensable
de faire subir un processus d’accoutumance au porteur du casque
Antitron. Cet entraînement devra débuter immédiatement.
« Les électrodes de platine devront être individuellement réglées
avec la plus grande précision en tenant compte de la structure
cervicale de leur utilisateur. Il ne faut jamais intervertir les casques. »
— Que se passerait-il dans ce cas ?
— Des tuiles sans nombre, dit Horam. Supposons que nous
travaillions à l’aide d’un rayon conducteur, devant toucher le secteur
cervical concerné avec la plus extrême précision. S’il passe à côté des
nerfs conducteurs visés, des suites lourdes de conséquences
s’ensuivront.
— J’ai réussi néanmoins à capter une partie du subconscient du
général Reling.
— Certes. Toutefois, il n’est pas exclu qu’un Hypno puisse se
concentrer de toutes ses forces sur un seul objet, en l’occurrence un
être humain. Que se passera-t-il alors ? L’individu sera-t-il en mesure
de résister aux ondes suggestives ? Ne s’effondrera-t-il pas, exécutant
les ordres suggérés, après une première résistance ? Si, en ma qualité
de télépathe, il m’a été possible de lever partiellement le blocage
mécanique, un Hypno devrait également en être capable.
— Erreur, dit Beschter.
— En êtes-vous certain ?
— Absolument. Le blocage des conducteurs nerveux n’est pas une
défense contre les télépathes qui captent tout simplement les ondes
émises par un cerveau en activité. La suggestion, au contraire, est une
attaque par force contre un objet déterminé. C’est à cela que notre
système est destiné. Le casque Antitron ne laissera pratiquement rien
pénétrer. Tous nos essais ont été positifs, que nous les ayons effectués
par des moyens mécaniques ou organiques.
— Commencez donc immédiatement à adapter les électrodes,
ordonna Reling.
Les casques Antitron étaient le résultat de recherches entreprises
depuis que nous avions conscience des facultés suggestives des
Hypnos. Tout notre cirque ne servirait à rien si nous ne pouvions pas
nous protéger de nos hôtes.
Jusqu’à présent, seuls Annibal, Kinny Edwards et moi-même
étions capables d’établir un barrage mental. Tous les autres seraient
passés au stade de marionnettes en quelques instants.
Nous nous rendîmes ensuite, Reling, Mouser, les savants, Annibal
et moi au centre audiovisuel. Les écrans reflétaient tous les coins et
recoins du spatioport de Tophtar. Plus de deux mille caméras de
télévision avaient été installées par nos services.
Trente écrans reflétaient les géants de la flotte martienne en
images tridimensionnelles. Malgré l’air raréfié de l’atmosphère
martienne, le bruit infernal produit par les essais des propulseurs
sortait des micros. Des flots de particules incandescentes
franchissaient la bouche des réacteurs.
Trente mille hommes de toutes origines manœuvraient à
proximité des spationefs martiens, revêtus des nouveaux uniformes
légers, isolés, anticompression. Seuls les insignes, ceinturons spéciaux
munis de minimicros, piles et armes de fonction permettaient de
savoir que l’on avait affaire à des militaires.
Moi, Tumadjin Khan, maître de quarante milliards de soldats
d’élite, n’avais encore rencontré aucune nation galactique capable de
résister à cette formidable machine.
C’est du moins ce que prétendait la version officielle.
Les pauvres soldats avaient toute ma sympathie. Pour le moment,
rabattant leurs casques transparents sur les épaules, ils respiraient
l’oxygène de Mars, condensé et débarrassé des gaz nocifs par un
appareillage spécial. Une fois le casque refermé, un circuit respiratoire
autonome permettait de vivre dans le vide de l’espace.
Bref, il ne manquait que l’adversaire.
De nombreux véhicules faisaient la navette avec le croiseur
martien 1418 qui s’était posé quelques heures auparavant, piloté,
comme d’habitude, par le capitaine Lobral. Il avait apporté cinquante
mille casques Antitron et le déchargement se faisait à la hâte.
Reling, dans la voiture qui nous transportait vers le 1418, me dit
soudainement :
— Lobral pilote comme un homme dont toute émotion, tout
sentiment, ont été annihilés par une tension trop forte. Mais, dites-
moi, HC-9, il me semble que vous avez fait effectuer trois sorties aux
vaisseaux Porcupa ? C’était difficile ?
— Epouvantable. Tout ce que l’on peut faire, c’est appuyer sur des
boutons dont on a appris par cœur la couleur, le symbole et l’ordre de
mise en marche. Rien qu’en entendant le bruit des turbines, il y a de
quoi devenir fou. Dès que les Hypnos apparaîtront, je partirai à leur
rencontre à bord d’une de ces nefs de combat. MA-23 restera ici. Il lui
faudra transmettre mes informations et instructions aux équipages
stationnés sur la base, éventuellement même à Kinny Edwards, car je
n’en aurai plus le temps ni la force physique.
« J’espère que les dimensions des navires de combat
impressionneront les Hypnos. De toute manière, nous tâcherons de
leur servir un feu d’artifice atomique. Il ne faut en aucun cas qu’ils
tentent de faire des essais sur nous. Nous serions perdus. »
Reling se tut. Il avait compris, car toute l’exécution reposait
uniquement sur mes épaules.
— Lobral pilotera l’un des vaisseaux Porcupa, dit Reling à brûle-
pourpoint.
— Non, en aucun cas. Mes pilotes ont mis des mois à se
familiariser avec les innombrables instruments de bord. Lobral est
excellent, mais mes hommes sont meilleurs.
— Comme vous voudrez. Je ne pensais qu’à vous aider.
— Je vous remercie, mais je ne procéderai plus au moindre
changement. Les vaisseaux Porcupa ont été, normalement, pilotés par
vingt personnes au moins. De plus, ils disposent d’un ensemble de
secours permettant à une seule personne de les déplacer. Il y a cinq
ordinateurs à positrons, relayés par plus de huit mille terminaux, pour
seconder le pilote unique. Un seul raté et nous allons vers le soleil ou
bien nous nous perdons dans l’espace intergalactique. Nous avons
posé des scellés sur toute l’installation de propulsion supraluminique.
Personne ne peut les toucher.
— Savez-vous à quoi j’ai pensé au cours de l’essai du casque ?
Oliver, c’était le nom de mon père. Le vaste terrain, le vent glacial, le
brouillard et la pyramide ou la stèle que vous dites avoir vue, c’est une
tombe dans un petit cimetière du Middle West. Je pensais à
l’enterrement de mon père, un jour froid et brumeux.
Quittant le centre, nous nous rendîmes à la salle du trône. Il y
avait une centaine de personnes, hommes et femmes, dirigeant les
départements et groupes artistiques.
Les lits d’apparat, munis d’installations luxueuses, se déplaçant,
montant et descendant selon des systèmes mécaniques et
hydrauliques, semblaient étrangers au reste de la décoration,
composée de dépouilles d’animaux légendaires n’ayant jamais existé,
et des cuirasses entourant les mosaïques lumineuses du sol.
Diverses mezzanines et estrades, mon bureau en marbre vénusien,
surchargé d’appareils, d’instruments et de gadgets, les colonnes, les
fontaines et jeux d’eau mobiles, constituaient le cadre dans lequel je
comptais recevoir les Hypnos… à moins qu’ils ne tirent sur nous.
Reling dit alors :
— En plus des casques, je vous amène les derniers résultats de
Platon. Notre cerveau a assimilé les dernières données, rapports et
autres pour les analyser. D’après l’ordinateur, la venue de l’adversaire
aura lieu dans les quinze jours à venir. Il vous reste à peine le temps de
faire adapter les casques Antitron. La journée décisive se situera aux
environs du 17 novembre. Vous connaissez votre mission, vous avez
travaillé sur ce plan avec une profusion d’idées, d’inventions et
d’imagination dont je vous félicite.
« Nous vous alerterons aussitôt que nos satellites radar les auront
décelés. Tout est prêt. Les centrales électriques seront immédiatement
déconnectées. Les équipages des satellites spéciaux feront également
silence afin que rien ne puisse provoquer un écho énergétique. Seule
une station radio terrestre restera en état d’alerte, mais uniquement
pour capter, non pour émettre.
« Tous nos espoirs, tous nos vœux reposent sur vous, l’équipe
martienne. Nos navires spatiaux, nos chasseurs Tesco se tiendront
prêts à décoller et pourtant, nous sommes conscients qu’attaquer un
des spationefs des Hypnos équivaut à un suicide. Si l’on se rend
compte de la comédie ou si l’on n’y prête pas attention, la Terre est
perdue ! » Le briefing était terminé. Peu de temps après, le 1418
décolla, avec le patron à bord.
Notre arme, celle du parent pauvre, était prête jusqu’au moindre
détail. Le bluff à l’échelle galactique !
CHAPITRE III
Grande représentation de gala du commando martien.
Parade des cyclopes de la garde et réception d’une délégation
d’Hypnos, représentés par des acteurs convenablement costumés.
La mise en scène stratégique et tactique tenait l’arrivée des
étrangers pour acquise.
J’étais assis dans mon fauteuil-trône hydropneumatique. Moi, Sa
Béatitude Tumadjin Khan, je daignais recevoir la délégation envoyée
par un peuple étranger.
Le rôle d’Annibal était celui du régent d’un système solaire de dix-
huit planètes. Il venait prétendument des régions de Bételgeuse. Nous
avions baptisé son monde central Talagan.
Vingt autres régents m’entouraient encore. Ils dépendaient de ma
« grâce ». Des masques et des costumes fantastiques, tous conçus
selon une logique parfaite, complétaient cette vision d’ensemble.
Sur la droite, un « respirateur azote-méthane » intelligent était
assis dans sa chambre de compression transparente, dans laquelle les
« gaz empoisonnés » faisaient des volutes. Il représentait les peuples
non-humanoïdes.
Il y avait également deux représentants d’un peuple d’insectes et
des lézards. Ils étaient en compagnie de leur « cour » pourvue des
costumes correspondants.
Le défilé commença. Des têtes-boules bleues, clowns de mon
empire galactique, sautaient autour de mon trône. Mes officiers
formaient une haie. La garde des cyclopes était entrée au grand
complet.
Huit Hypnos apparurent. Les masques des acteurs étaient d’un
réalisme saisissant. Les énormes organes combinés bombés, couvrant
toute la surface du visage à la manière d’un œil géant, contenaient une
sombre menace. C’était la première représentation pendant laquelle
tous les assistants avaient revêtu les casques Antitron.
Seuls les êtres monstrueux semblaient ne pas en avoir besoin, tels
les cyclopes et les nains bleus.
Nous étions contents de montrer aux Hypnos que tous les êtres
intelligents n’étaient pas nécessairement soumis à leur influence
suggestive.
La délégation fut annoncée par un des commandants de ma flotte
spatiale.
Pour les dialogues, j’avais plein pouvoir. Je pouvais agir à ma
guise.
Encore quarante-huit heures et ce serait la date fatidique.
Si nous ne commettions pas d’erreur fondamentale concernant la
mentalité des Hypnos, ce peuple restait invaincu jusqu’à présent en
raison de ses facultés parapsychologiques. L’homme, sous ce rapport,
semblait être d’une essence particulière et, pourtant, il s’était
lourdement trompé en se croyant la seule intelligence vivante de
l’univers.
Un hurlement épouvantable retentit.
Le moolo pénétra dans la salle par une porte latérale. Toutes les
personnes de l’assistance reculèrent, les cyclopes épaulèrent leurs
armes. Seul moi, Tumadjin Khan, je restai tranquillement assis.
Le saurien à quatre bras approchait. Je tendis la main et le
monstre se coucha en gémissant, rampant à mes pieds pour que je
puisse le caresser.
J’étais soi-disant le maître absolu de la bête qui faisait fonction de
garde du corps semi intelligent. Décidément, les deux Panoli avaient
fait là du beau travail.
Le saurien blindé, mélange de kangourou géant et de crocodile
dont il avait la tête, se coucha à mes pieds, ses petits yeux dirigés sur
les Hypnos.
Les problèmes de la communication surgirent. Tout ce que nous
savions, c’était que les Hypnos portaient sur eux des appareils
perfectionnés de traduction simultanée.
C’était le talon d’Achille de notre plan. Nous prétendions disposer
d’une technique à la pointe du progrès, mais n’étions pas en mesure de
fabriquer des appareils de traduction. Impossible, en ce cas, de
recourir à un de nos subterfuges usuels.
Nous devions donner le change de manière intelligente. Nous
possédions un appareil martien projetant les images mentales d’un
être humain sur un écran. La manipulation était simple, il suffisait de
former une image mentale.
Une tête-boule me passa un arc d’électrode. Un écran ovale se
dressa au milieu de la table, dans le champ de vision des Hypnos.
Je commençai l’émission. Le navire d’expédition que j’avais
détruit fut visible. Dans le fond, les images avaient un impact bien
supérieur aux paroles.
Le croiseur pénétra dans le système solaire à très grande vitesse.
J’imaginai le poste de commandes, basé sur les constructions
martiennes.
Le commandant et les officiers se penchaient sur les diagrammes
des ordinateurs. Ils constatèrent qu’il valait mieux ne pas approcher
davantage de la Terre. Ils se posèrent donc sur Mars, semblant dénué
de toute vie.
La découverte du croiseur par des navires de combat terriens
n’était plus qu’une question de temps. Pourtant, les Terriens
n’attaquaient pas. Mars faisait partie du territoire de Tumadjin Khan.
Au moment où je m’apprêtais à démontrer que mes relations avec
les Terriens n’étaient pas des meilleures le sol se mit à trembler sous
nos pieds.
— Stop ! hurla le metteur en scène.
Nous étions figés, telles des statues. Nous écoutions.
Le sol tremblait de plus en plus violemment. Les premières ondes
de choc s’estompèrent, une vibration constante demeura.
Personne n’osa parler jusqu’au moment de l’arrivée du professeur
Emmanuel Scheuning. Ses mains tremblaient et il semblait chercher
un appui.
— Vous n’allez pas prétendre que les réacteurs atomiques des
Martiens, intouchables jusqu’à ce jour, se sont mis en marche !
Notre physicien s’approcha de moi.
— Ils se sont mis en marche. Et de quelle manière ! Dans les salles
des centrales énergétiques, un inconnu semble avoir actionné toutes
les manettes dont nous ignorions la signification. Les aiguilles des
instruments de contrôle tournent, les écrans sont éclairés. Les robots
chargés de l’entretien semblent pris de démence. Ils s’activent sur tous
les appareils. J’ai retiré mon équipe des salles d’entretien, nous ne
pouvons rien faire, de toute manière. J’ai l’impression que les grosses
centrales nucléaires ne marchent qu’à régime réduit pour, le cas
échéant, pouvoir être poussées à leur production maximale.
Annibal dit à voix haute ce que je n’osais prononcer.
— Ils arrivent. Les vestiges martiens s’éveillent. Les Hypnos
arrivent ! Nom de Dieu, ne restez pas figés. Mettez-vous en place.
L’activité qui suivit ces paroles ressemblait à la panique. Mais il
n’en était rien. Chacun savait très exactement ce qu’il y aurait à faire.
— Capitaine Dogendal appelle commandant. Urgent. Répondez !
Otant mon petit émetteur de la poche, je dis :
— HC-9 pour Dogendal. Je vous entends. Je suppose que vous
voulez me dire que tous les appareils de détection des Martiens se sont
mis à fonctionner.
— Comment le savez-vous ?
— Sans importance. Est-ce que cela semble dangereux ?
— Pas le moins du monde. Vers l’arrière, un mur s’est enfoncé
dans le sol… Comme une simple porte coulissante. Nous pouvons voir
une énorme salle. Des écrans d’un diamètre d’au moins cinquante
mètres recouvrent toutes les parois. On entend de toutes parts des
bruits, des sifflements et des sonneries. Une voix mécanique dit des
choses que nous ne pouvons pas comprendre.
— Nous arrivons, Dogendal. Est-ce que vous apercevez des choses
insolites sur les écrans ?
La voix de Dogendal sembla se briser sous le coup de l’émotion.
— Il y en a trois… trois astronefs ! Tenez, les voilà sur les écrans !
Ils se propulsent à une vitesse inconcevable ! La galaxie se profile sur
un autre des écrans. Ah ! nom d’une pipe ! A côté d’eux nous ne
sommes que de pauvres crétins ! Regardez, les planètes se dessinent.
Leurs orbites sont marquées par des couleurs différentes ; au milieu, le
soleil, la grosse boule jaune. Les astronefs, ce sont des points violets.
Leur cours est représenté par un trait de lumière. Ils entrent dans
notre système. Ils croisent l’orbite de Pluton. Ça alors !… On semble
les attirer. On les rapproche. Probablement un effet d’optique… Quelle
technique !
Je courus, de même que les autres. Des cyclopes me dépassèrent
au pas de course ; dans les quartiers des équipages, les sirènes
hurlaient.
Avant de parvenir à la centrale radio » le capitaine Naru
Kenonewe m’appela.
— Peut-on vous parler un instant, monsieur ?
— Bien sûr ! Auriez-vous également une mauvaise nouvelle à me
communiquer ?
— Je ne sais pas… Dans la centrale radio de mon spationef, tout
semble devenu fou. Des milliers d’appareils se mettent à fonctionner.
Des robots dont j’ignorais jusqu’à l’existence apparaissent et exécutent
des tâches incompréhensibles. La commande énergétique principale,
objet de mes préoccupations, s’est transformée en un écran sur lequel
se dessinent des échelles de mesures. La centrale s’est
automatiquement obscurcie, nous voyons les trois astronefs
approcher.
« Le capitaine Listermann, notre expert en armement, prétend
que l’on prépare le Bapura au combat. Si la chance est avec nous,
monsieur, les robots se chargeront du guidage des armes. »
— Surtout pas ! Empêchez les robots martiens de réduire les
Hypnos en nuées incandescentes. Faites n’importe quoi, mais il faut
que les Hypnos se posent. Un de leurs navires doit revenir pour
expliquer à quel point nous sommes dangereux. C’est toute la raison
d’être de notre mission.
Le commandant des forces spatiales africaines dit calmement :
— Nous ne savons pas encore ce que les robots comptent faire.
Nous les surveillons. Allez-vous bientôt monter à bord ?
J’acquiesçai. Annibal m’apprit que Kinny Edwards était en liaison
télépathique avec lui.
— Kinny est à bord du 1418. Le patron a décidé que le croiseur
martien servira de relais des communications. Kinny dit que sur Terre,
ils ignorent encore tout de l’arrivée des Hypnos. Nos radars ne sont
pas aussi rapides que les installations martiennes. Lobral a envoyé un
message par rayon laser.
Scheuning me tira par le bras.
— Avez-vous de bonnes nouvelles ?
— Oui, le 1418 a également décelé l’arrivée des trois spationefs.
Pour moi, professeur, les installations martiennes fonctionnent encore
avec la plus extrême précision. Les robots d’entretien ont réparé toute
trace d’usure.
— Vous n’allez pas prétendre que cette activité insolite a été
provoquée par l’arrivée des trois engins ?
— Je ne le prétends pas, j’en suis certain !
— Mais cela n’a aucun sens. Comment expliquez-vous, général,
qu’il ne se soit rien produit voici un an à peine, lors de la première
arrivée des Hypnos ? Comment se fait-il que « nous » ayons pu nous
poser et vaquer tranquillement à nos occupations ?
— Nous avons décodé certains programmes analytiques. De telles
mesures de défense ne sont prises par les Martiens que s’il s’agit d’un
véritable adversaire. Ils n’avaient rien à objecter à des primitifs faisant
les premiers pas dans l’espace. Leurs installations automatiques
réagissent aux propulseurs hyper ou normaux des Hypnos.
Je continuai mon inspection. Le mur du fond avait disparu. Les
écrans gigantesques. Pour la première fois, je pus contempler les trois
spationefs, approchant déjà de l’orbite de Neptune. Sans nul doute, ils
se propulsaient à la vitesse de la lumière.
Deux voix mécaniques semblaient fuser de toutes parts. Le super-
cerveau central ne voulait pas comprendre que ceux qui l’avaient
construit étaient anéantis depuis 187 000 ans. Il nous bombardait
d’observations et de résultats mais nous devions nous contenter des
symboles et des indications optiques.
Scheuning me dit :
— A mon avis, les premiers navires d’exploration n’ont pas été
décelés parce qu’il y avait, dans toute cette installation, un tout petit
défaut. C’est en abaissant des manettes, en appuyant sur des boutons
et en touchant à tout sans savoir de quoi il pouvait bien s’agir, que
nous avons déclenché un processus dans l’installation qui avait
empêché la découverte du premier navire hypno.
Il me fallait faire vite pour me rendre à bord du Bapura,
Jusqu’à présent, tous les essais de cet astronef n’avaient été
effectués qu’avec les propulseurs auxiliaires. A grand-peine, nous
avions réussi à aller dans l’espace avec le Bapura et à le faire se poser
sans pour autant détruire la moitié de la planète. La chute d’un
astronef de cette dimension aurait déclenché, sans doute possible, une
réaction en chaîne.
On m’ôta mon uniforme d’apparat pour me revêtir de ma
combinaison de combat. Le roi d’opérette se transformait en
commandant suprême de la flotte spatiale, Tumadjin Khan. Les
installations de mon casque me permettaient de communiquer avec
tous les postes de commandement.
Le véhicule électrique montait à grande vitesse sur la route en
spirale.
Le portail du sas intérieur était grand ouvert pour nous accueillir.
Seuls deux techniciens s’y trouvaient encore, preuve que chacun était à
son poste. Il fallut deux minutes pour égaliser la pression et l’officier
qui se trouvait près de moi en profita pour me dire que tous les
croiseurs martiens s’étaient soudainement animés.
— Nous supposons qu’ils sont tous dirigés depuis le cerveau
central responsable de Tophtar. Le capitaine Listermann a échafaudé
une théorie complètement démente.
« Il dit que le cerveau fera partir automatiquement plusieurs
croiseurs si nous ne décollons pas à temps, prouvant par là que nous
sommes capables d’initiative. Listermann pense que l’ordinateur a été
programmé en conséquence. Et il y a autre chose… »
— Quoi encore ?
— Quelqu’un des services de cybernétique, pense qu’il faut laisser
faire les automates des croiseurs. On dit que la commande de
détection est assez « intelligente » pour faire la distinction entre les
croiseurs des Denebiens et les unités qui se dirigent sur nous en ce
moment. Qu’en pensez-vous ?
— C’est une bonne idée. Que dit Kenonewe ?
— Il aimerait en faire l’essai. Il surveillera étroitement les robots
promus à l’armement. Qui sait de quoi ils sont capables !
Le véhicule sortit du sas et roula sur la surface lisse comme un
miroir du spatioport de Tophtar.
Vers l’avant, les géants du type Porcupa se découpaient sur le ciel
hivernal. Le soleil était levé depuis une heure. Il faisait froid et un vent
glacial faisait tourbillonner le sable rouge du désert sans fin.
Regardant autour de moi, je sursautai, surpris.
Je vis une tour immense, dont la structure métallique bleutée
reflétait les rayons du soleil. Deux radars tournaient sur sa pointe,
d’autres étaient immobiles.
— Qu’est-ce ?
— Ces tours sont soudainement sorties du sable lorsque les
grondements se sont fait entendre au spatioport. Il y en a treize. Les
antennes ne peuvent pas travailler en sous-sol.
— Evidemment…
— Allons, la Perche, reprends tes esprits ! me dit télépathiquement
Annibal. Je ne me sens pas bien à l’aise, moi non plus. Scheuning dit
que le cerveau central de Mars nous a reconnus aptes au
commandement, sinon les robots de combat nous auraient
transformés depuis belle lurette en chair à saucisse. Teichburg est en
conférence avec les biologistes. Ils supposent que l’ordinateur central
sait que nous ne sommes pas des Martiens, mais nous accepte parce
que nous sommes des humanoïdes. Il réagirait de façon négative si
nous étions des sauriens ou des reptiles. Le problème qui se pose est
de prévoir le comportement de l’installation des commandes
lorsqu’elle sera confrontée aux trois navires visiteurs. Ne les
considérera-t-elle pas comme ennemis ? Pourrons-nous encore agir de
notre propre chef ?
— Il sera toujours temps d’y penser. De toute façon, nous n’avons
pas le choix.
Kenonewe m’attendait dans le sas ouvert du Bapura. Je me rendis
aussitôt dans le champ antigravitationnel qui me transporta
doucement à bord du croiseur.
Ces messieurs m’avaient préparé une surprise à leur façon.
Lorsque je posai le pied dans l’ouverture du sas, deux monstres
métalliques hauts de près de trois mètres levèrent en cadence leurs
quatre bras armés, en frappant le sol des pieds et hurlant des phrases
que je ne pus comprendre.
Je reculai. Kenonewe rit.
— Ils saluent. Les hurlements signifiaient bienvenue. Au moment
de votre arrivée, j’ai tout simplement dit que vous étiez le
commandant en chef et ils ont compris mon anglais châtié.
— Vous avez bu un coup de trop, Maru !
— De rien. J’ai le sentiment de sortir d’une profonde léthargie. A
tout moment, une surprise se présente. Le croiseur grouille de robots
de toutes sortes. Voici dix minutes, un truc genre chenille est arrivé au
poste des commandes, ouvrant un placard contenant un clavier de
commande. Le cerveau entretenant le Bapura.
— Quoi ?
— J’ai bien dit le cerveau du Bapura. C’est l’équipe de Listermann
qui l’a découvert. C’est une boîte énorme dans le fond du croiseur.
Nous avons pu constater qu’elle émet constamment. Des millions
d’impulsions, de groupes codés et de sigles destinés aux robots
programmés. Pour l’instant, le Bapura subit une révision générale
avec les moyens du bord, les réacteurs et propulseurs sont compris
dans l’inspection.
— Vous êtes certain que les deux robots de combat ont compris
vos indications ?
— Retournez-vous, je pense que le cerveau central leur a intimé
l’ordre de vous servir de gardes du corps. Listermann prétend que le
cerveau central possède également un traducteur universel comme les
Hypnos. Si c’est vrai, nous n’aurons aucun souci à nous faire.
CHAPITRE IV
Tous les écrans installés dans le poste de commande du Bapura
fonctionnaient. Je songeai aux habitants disparus de notre planète
voisine dont le legs nous était si utile, même si nous n’avions pu le
comprendre encore.
Je me rendis compte que cela nous imposait certaines obligations.
Si, en d’autres endroits de la Voie lactée, des populations humanoïdes
vivaient, il était de notre devoir de les préserver de toute attaque
étrangère.
Le capitaine Listermann, ingénieur diplômé me fit oublier
rapidement mes soucis. Je venais de donner un ordre, risquant le tout
pour le tout.
Tous, Listermann, Kenonewe, l’équipage de notre second croiseur
Tornto, sous le commandement du cosmonaute, le colonel Stephan
Tronsskij, avaient l’impression d’être trahis. J’étais pourtant certain
d’avoir pris la décision qui s’imposait.
Le Bapura ressemblait à une fourmilière. Des robots de toutes
tailles passaient et repassaient. Les experts tentaient de décoder et de
comprendre les signaux qui nous parvenaient sans cesse. Jusqu’à
présent, nous n’étions certains que d’un fait. L’automation
électronique du croiseur spatial s’était programmée pour le décollage.
L’affirmation de Listermann : « Si nous ne décollons pas
immédiatement en prenant l’initiative, le cerveau géant de Tophtar
fera partir sur-le-champ des nefs de combat pour attaquer les navires
étrangers », était à la base de mon ordre insolite.
J’avais réfléchi. Quel était le problème majeur pour l’instant ?
Il me fallait savoir avant tout si le cerveau positronique de Tophtar
ferait partir des spationefs de combat sans que nous n’y puissions rien.
Si c’était le cas, autant rentrer tout de suite. Autant confier la
défense de notre système solaire aux machines.
Et alors, cela concernait-il tout le système solaire, les planètes du
cercle intérieur ou bien seulement Mars ?
Deux minutes auparavant, Kinny Edwards avait établi un contact
télépathique. Le patron m’informait que ni le 1418 ni les stations
satellites radio n’avaient pu localiser les trois navires des Hypnos. Il
me demandait si nous étions certains de ne pas avoir été induits en
erreur par un mécanisme défectueux.
J’avais fait dire par Annibal et Kinny que les résultats étaient
parfaitement exacts. Depuis, le Q.G. de la Terre était resté muet.
Nous, nous n’avions plus qu’à voir venir.
*
* *
Les sas blindés, épais de plus d’un mètre, de notre centrale étaient
grands ouverts. Le bruit des outils, des marteaux et des robots
échangeant des pièces défectueuses nous assaillaient de toutes parts.
Nos techniciens les observaient. Les câbles étaient constitués par
un alliage martien qu’aucun de nos outils n’avait pu entamer, pas
même des chalumeaux. Pourtant, c’étaient des conducteurs
remarquables, extrêmement élastiques.
Le professeur Teichburg apparut, accompagné par deux robots de
combat.
— Je viens au nom des savants.
— Professeur, il me serait agréable que vos collègues et vous-
même preniez mes arguments en considération. Les Hypnos sont
actuellement éloignés de quatre milliards de kilomètres. Comme ils ne
sont pas tout à fait aussi rapides que la lumière, il leur faudra encore
quatre heures pour atteindre l’orbite de Mars. Attendons et voyons ce
que fera le cerveau central de Tophtar s’ils approchent davantage.
— Il entreprendra quelque chose ! Nous admettons vos
arguments. Nous confirmons même qu’il est d’une importance
primordiale pour nous de savoir si le cerveau positronique est en
mesure de faire partir les croiseurs spatiaux.
— Nos décisions futures en dépendront.
— Mais les étrangers seront ici dans quatre heures, et c’est le
temps qu’il nous faut pour lancer les deux croiseurs dans l’espace.
« Le bombardier téléguidé Milly tourne en orbite autour de Mars.
Nous sommes à même de vous indiquer le point exact de la mise à
feu. »
— A condition que les Hypnos ne dévient pas de leur cours.
— C’est ce que nous supposons. Jusqu’à présent, ils n’ont pas
dévié d’un iota. Ils ne s’intéressent pas aux planètes extérieures. Nous
supposons…
— Encore !
— Nous n’avons pas le choix. Nous ne pouvons que supposer. Il
faut décoller immédiatement. Cette attente est dangereuse ! Le
cerveau central réagira de toute manière. Il ne tolérera pas que deux
croiseurs seulement se portent à la rencontre de trois navires
étrangers.
— Vous avez certainement raison, professeur Teichburg.
— Merci, monsieur. Nous essayons de faire de notre mieux.
— Et c’est là que le bât blesse, professeur. Les hommes qui veulent
faire de leur mieux sont parfois fort dangereux. D’autre part, je ne suis
pas partisan des solutions de compromis. Votre plan a un défaut : en
supposant qu’effectivement le cerveau central puisse faire décoller des
navires de combat de son propre chef, je me demande s’il n’estime pas
que deux super-croiseurs martiens sont amplement suffisants pour
affronter trois objets volants étrangers. Nous connaissons la force de
frappe des croiseurs Porcupa. De plus, nous disposons de centaines de
croiseurs pouvant décoller immédiatement. Et enfin, je serai en
mesure de savoir si ces navires spatiaux viennent avec des intentions
hostiles.
— Je puis vous objecter que les Martiens n’avaient pas d’amis.
— Au contraire. Ils avaient de nombreux amis. En visionnant les
films, nous avons pu constater que de nombreux peuples galactiques
venaient se poser sur Mars. Je regrette, professeur, mais je ne suis pas
de votre avis.
— Peut-être avez-vous raison. Mais si vous échouez… Vous
maintenez donc vos ordres ?
— Oui, et je vous remercie de votre visite.
Je m’installai dans un fauteuil près de Kenonewe. Les machines
faisaient un bruit infernal. Listermann avait pris position dans le poste
de commandement des armes énergétiques martiennes.
— Monsieur, tout en ignorant le fonctionnement de la plupart de
ces appareils, je constate que les tourelles armées sortent de la coque
de notre navire.
J’agrippai les bras de mon fauteuil, me demandant ce que cela
pouvait bien signifier.
— En êtes-vous certain ?
— Absolument. Je vois les tourelles sur les petits écrans de
surveillance. Si vous voulez vous rendre compte de tout ce qui sort,
venez voir. Il se pourrait qu’il y ait une transmission directe jusqu’au
centre, mais comme j’ignore sur lequel de ces innombrables boutons
pousser… Je crains de me tromper et de déclencher le tir.
— N’y touchez pas, Listermann. Sous quel aspect se présentent ces
tourelles ?
— Invraisemblable, la taille d’une salle de concert !
Brusquement, une quarantaine d’écrans de mon entourage se
mirent à fonctionner. Je manquai perdre mon calme. La supposition
de Listermann concernant une communication directe avec le centre…
Je voyais maintenant les tourelles armées.
— C’est formidable, dit Kenonewe, à croire que le cerveau
positronique est à l’écoute de nos conversations. Et qui mieux est, qu’il
les comprend !
Je ris jaune !
Soudain, un véritable enfer se déchaîna. Et pas seulement à bord !
A Tophtar aussi les sirènes hurlaient, les sonnettes d’alarme se
déclenchaient, ça klaxonnait à faire éclater les tympans et les micros.
Un cyclope arriva en trombe. Il faisait partie de la garde impériale.
Je reconnus Boris Petronko.
— Les trois Hypnos ont disparu ! Dogendal signale de nouvelles
alertes. L’hyper-radar semble pris de folie…
— C’est la panique, ricana Annibal. Tu viens de rater le dernier
coche, mon grand. Tu ne pourras plus décoller à temps, même si tu le
veux. Les trois spationefs géants sont passés dans le sub-espace. Je
suis au centre radar. Les appareils montrent un graphique ondulé de
diverses couleurs. Il se déplace à une vitesse incroyable au travers de
notre système solaire. Il passe l’orbite de Saturne, s’approche de
Jupiter… met le cap sur Mars !
« Nos visiteurs ont perdu patience. Ils passent dans le sub-espace
pour raccourcir le temps de vol normal. Ils arriveront dans quelques
secondes seulement. Si le cerveau central ne fait pas automatiquement
décoller les croiseurs à l’instant même, c’est qu’il n’en est pas capable.
« Mais qu’est-ce que tu attends, la Perche ? Les Hypnos sont
proches de Mars. Ils savent à quel endroit leur navire expéditionnaire
s’était posé. J’interromps. Kinny m’appelle… »
Kenonewe me regardait intensément. Je n’éprouvais plus le
moindre énervement. Les choses commençaient à se préciser.
— Les Hypnos sont réapparus, m’indiqua notre centre radar. Ils
sont sortis du sub-espace. Ils ne se trouvent plus qu’à dix millions de
kilomètres de Mars. S’ils maintiennent leur trajectoire, ils auront
atteint la Terre d’ici une demi-heure. Nouvelles indications. Grosses
décharges énergétiques. Ils ralentissent. Ils veulent venir chez nous…
Quels sont vos ordres ?
— Aucun pour les services de détection. Prêts à décoller. Tornto,
répondez.
Tronsskij apparut sur l’écran.
— Nous partons en premier, Stephan. Vous suivrez aussitôt. A
partir de maintenant, nous suivrons le plan prévu. Etes-vous prêt,
Naru ?
Tentez votre chance. Personne ne vous aidera. Le cerveau robot de
Tophtar ne pourra rien pour vous défendre.
Kenonewe s’activa. J’attachai les ceintures de sécurité qui me
maintenaient presque immobile.
En visionnant un des films martiens, nous avions compris la
raison pour laquelle il fallait s’attacher si fort pour le décollage, malgré
les absorbeurs de pression et de choc.
— Le bombardier est sur sa trajectoire, nous informa Dogendal.
Des gouttelettes de sueur apparurent sur le front de Kenonewe.
Quelque chose avait changé. Probablement en raison des travaux
effectués par les robots.
Un grondement infernal. Naru tira tout doucement sur la manette
principale du pilotage de secours manuel.
Des clignotants s’allumèrent. Le rouge sombre signifiait charge
maximale, le vert tendre le démarrage.
Kenonewe ne bougeait la manette que millimètre après
millimètre. Le Bapura commença à vibrer et ensuite je n’en crus pas
mes yeux.
On ne comprenait plus les communications radio.
Les installations de Tophtar étaient comme effacées sur nos
écrans. Nous nous propulsions à une vitesse folle d’au moins cent
kilomètres-seconde vers l’espace. La planète semblait tomber.
Les machines ronronnaient. Kenonewe était ahuri. Il regardait sa
main droite serrant la manette principale des réacteurs qui avait
déclenché toute une série de processus automatiques.
— C’est bien, dit Snofer depuis la salle des machines. Tout a l’air
de fonctionner. Seuls quelques robots préposés à l’entretien se
promènent encore dans les parages, mais ils ont l’air de rentrer à leur
base.
— Vous êtes fou ou quoi ? me dit la voix d’Annibal. Pfft… en deux
secondes, vous étiez escamotés !
— Que fait le cerveau central ? Toujours en alerte ? Est-ce que le
Tornto a bien décollé ?
— Comme vous. La centrale est muette. Nous voyons vos croiseurs
sur l’écran. Très rapides ! Avez-vous pu détecter les Hypnos ?
— Je n’en sais encore rien. Terminé…
Le lieutenant Ertrol, qui dirigeait le centre radar, fit son rapport.
— Nous avons les trois navires des Hypnos sur les écrans. Mon
bouton rouge clair brille. Je pense qu’il s’agit d’un pilotage d’approche
automatique. On essaie ?
— Kenonewe parle… moi aussi, j’ai un bouton rouge qui s’allume.
— Attendez… Demandez d’abord ce qui se passe à bord du Tornto.
— Tronsskij parle. Nous voyons les Hypnos sur une dizaine de nos
écrans. Le bouton ovale s’allume également. Quels sont vos ordres ?
Nous pensons également qu’il s’agit d’un guide automatique vers le
but. La question se pose de savoir si son utilisation nous enlève le
contrôle des propulseurs auxiliaires.
Je regardais, fasciné, les trois écrans reproduisant les astronefs
des Hypnos. Un quatrième écran s’alluma, portant des cercles, comme
une cible.
Le capitaine Listermann hurlait.
— Attention. Le centre de mise à feu est connecté, guidage
automatique. Les tourelles armées émettent des signaux rouges. Cela
signifie : pleine force de feu. Tous les commutateurs sont éclairés. Je
suis certain qu’il suffirait d’appuyer sur les divers boutons.
— Surtout pas ! Le navire bombardier se met en place. Centre
logistique : quel est le comportement des Hypnos ?
Nous avions installé à bord des croiseurs spatiaux des ordinateurs
d’origine terrienne ainsi qu’une installation de téléguidage dont le
maniement nous était familier.
El Haifara, mathématicien en chef du Bapura, répondit :
— Nos résultats sont identiques à ceux des ensembles martiens.
Nous sommes à huit millions de kilomètres des adversaires. Ils
procèdent encore actuellement à des manœuvres de freinage. Nous
sommes repérés à cent pour cent. Les Hypnos attendent calmement
cette rencontre, je suis certain qu’ils ont pleine confiance en leurs
pouvoirs suggestifs.
Kenonewe, sur ma gauche, avait posé son doigt sur le bouton
ovale. Fallait-il courir le risque ? Je m’y résolus.
— Attention, commandants du Bapura et du Tornto. Lorsque je
dirai « Feu ! » vous appuierez sur le bouton. Trois… deux… un… zéro…
Feu !
Tous les propulseurs groupés dans le renflement de la partie
équatoriale de notre croiseur spatial se mirent à gronder.
D’innombrables clignotants dansaient un ballet de lumière, bleue,
rouge et enfin pourpre.
Le géant martien s’élança dans l’espace et, pendant une fraction
de seconde, nous ressentîmes une pression de 3 G, car le
synchronisme des absorbeurs s’était enclenché avec un léger retard.
Mars n’était plus qu’un disque brillant et le soleil disparut des
écrans de contrôle.
El Haifara passa un communiqué.
— Attention tous ! Nous avons terminé les calculs de probabilité.
L’adversaire attaquera dès que nous approcherons davantage. Nous
nous attendons à un assaut par suggestion. Contrôlez vos casques
Antitron et veillez à ce qu’ils protègent bien vos régions temporales,
arrière tête et mâchoires inférieures.
Je m’en voulus. C’est moi qui aurais dû faire observer ces mesures
de précaution, mais mon collaborateur devait penser que j’avais
d’autres chats à fouetter.
J’étais le seul homme à bord ne portant qu’un casque radio
ordinaire.
Petronko fit un signe à l’adresse des hommes de son unité. Les
têtes monstrueuses furent mises en place et les fermetures
magnétiques les attachèrent. L’heure H avait sonné.
Les lampes de contrôle des propulseurs étaient passées au
pourpre. Nous avancions à une vitesse indicible vers les Hypnos. La
détection supraluminique de notre croiseur fonctionnait parfaitement
et, en regardant ma montre, je fus stupéfait de constater que quelques
secondes seulement venaient de s’écouler depuis que j’avais donné
l’ordre d’approche.
Avec précaution j’ouvris une toute petite brèche dans mon
verrouillage parapsychique pour pouvoir saisir le moment de l’attaque
suggestive. Si les Hypnos étaient capables de rire, ce dont je doutais en
raison de leur anatomie, ils devaient s’amuser royalement des
imprudents assez inconscients pour croiser leur route.
CHAPITRE V
Un événement venait de se produire, que nous n’avions osé
espérer dans nos rêves les plus fous : les écrans énergétiques de nos
croiseurs Porcupa s’étaient élevés dès qu’une certaine approche des
navires Hypnos fut atteinte.
Nous nous trouvions donc confrontés à une situation entièrement
nouvelle. Il y avait quelques jours à peine, l’idée seule que les Hypnos
pourraient ouvrir le feu nous avait causé des sueurs froides. Les écrans
énergétiques dont nos croiseurs étaient entourés ne pourraient être
percés que par un tir simultané massif de plusieurs unités.
Le pilote automatique procéda aux manœuvres d’approche,
semblant vouloir éviter un affrontement rapide.
Le capitaine Listermann parlait déjà d’un combat courant au
cours duquel plusieurs croiseurs empruntant une trajectoire identique,
avec un léger décalage, se propulsent vers le même but.
Des écrans s’étaient éclairés et nous nous rendions compte que les
symboles qui s’y reflétaient concernaient les positions, courbes
d’approche et position finale optima de notre croiseur.
De possibles manœuvres de diversion de l’adversaire s’y
inscrivaient sous forme de traces nébuleuses. De cette manière,
n’importe quel membre de l’équipage pouvait comprendre le plan
prévisible d’un éventuel affrontement.
Quatre secondes encore et le grondement des réacteurs et des
centrales énergétiques diminua. Le Bapura avait développé une
vitesse de freinage approchant la limite de cinq cents kilomètres-
seconde.
Les trois vaisseaux Hypnos se trouvaient dans le secteur vertical
rouge tribord. Notre vitesse n’était plus que de trente mille kilomètres-
seconde, c’est-à-dire un dixième de la vitesse de la lumière. Pour les
Martiens, cela signifiait que nous avancions comme des limaces mais
pour nous, humains, c’était un rêve que nous n’avions pas encore
réussi à atteindre, même avec nos astronefs à propulsion plasmique
les plus modernes.
— Centre de guidage missiles. Veuillez me dire si des indices
permettent de conclure à un tir prochain.
Listermann répondit sur-le-champ :
— Non, mais un bouton carré, grand comme la paume de ma main
est passé au rouge et semble vouloir m’appeler.
— Compris. N’y touchez pas. Attention, centre logistique, veuillez
m’indiquer la position du bombardier.
— Le Milly a atteint la trajectoire probable des Hypnos. Distance,
quatre millions de kilomètres. Attention, si vous procédez à la mise à
feu, nous entrerons nous aussi dans le nuage énergétique.
Kenonewe avait l’air épouvanté. Il songeait probablement aux
milliers de mégatonnes qui se propulsaient dans l’espace devant nous.
Je réfléchis. Les étrangers n’avaient pas daigné se manifester.
Apparemment, ils nous méprisaient. Tout ce que nous avions pu
discerner, c’est qu’ils avaient entouré également leurs croiseurs
d’écrans énergétiques.
— Communication du centre mathématique. Nous avons calculé à
quatre-vingt-dix-huit pour cent la taille des spationefs adverses. Les
deux petites unités ont un diamètre de cinq cents mètres dans leur
zone équatoriale. De pôle à pôle, trois cent cinquante mètres. Ces
unités sont du même type que le vaisseau d’exploration détruit. Le
troisième est considérablement plus important. De pôle à pôle, cinq
cents mètres au moins, diamètre horizontal sept cents. Sans doute
possible, il s’agit de spationefs Hypnos. La forme sphérique aux pôles
aplatis est caractéristique. Fin de communiqué.
Je me mis à penser à Teichburg. Il avait été persuadé que le
cerveau de Tophtar aurait envoyé un minimum de trois croiseurs à
leur rencontre.
Je n’hésitai plus un seul instant. La station de Terre devrait
commander la mise à feu.
Annibal me passa un message psi.
— Le cerveau central donne l’alerte rouge. Je n’ai pas encore perçu
une impulsion suggestive. Se pourrait-il que les Hypnos travaillent en
se servant d’un condensateur en faisceau ?
— Possible. Ils devraient pouvoir se concentrer sur une même
cible. Je pense que des effets de dispersion se produiront. Je ne me
suis encore aperçu de rien. Ils semblent nous traiter par le mépris.
Ordre à Dogendal de procéder immédiatement à la mise à feu du
Milly.
— Votre trajectoire conduit directement dans la zone des
explosions.
— C’est un risque à courir. Je veux voir la réaction des Hypnos. Ils
sont plus proches du Milly que nous-mêmes.
Annibal me quitta un court instant. Je sentis un vide dans le
secteur psi de mon cerveau.
— Bien, c’est fait. Il faudra quatorze secondes jusqu’à l’explosion.
Je me retire. Terminé.
Le silence se fit à bord du Bapura. Nous avions les yeux fixés sur
les écrans, nous attendions un événement, avec des retombées
inconnues.
J’étais seul à savoir que le rayon laser était sur sa trajectoire.
Tout d’abord, je m’étais proposé d’entrer en contact avec les
Hypnos par notre radio de bord. Mais devant l’immobilisme de
l’adversaire, j’avais changé d’avis. J’attendrais que le signal d’alarme
s’allume dans l’espace.
Quatorze secondes… Six secondes de plus et nous pourrions
percevoir les rayons lumineux. Peut-être un peu moins, en raison de
notre vitesse.
La voix d’Ertrol, très énervée, me parvint.
— Nous avons décelé de l’énergie droit devant nous. Verticale
verte onze degrés, horizontale une heure. Grande éruption nucléaire.
Détecteur signal rouge. Danger. Le Milly devrait s’y trouver. Il a été
mis à feu !
Je ne dis rien, les laissant supposer que la décision de mise à feu
avait été prise par la base martienne.
Nous ne pouvions encore rien déceler sur nos écrans. La lumière
n’était pas aussi rapide que l’hyper-détection des Martiens. Les
installations automatiques à bord réagirent aussi rapidement.
Impossible de communiquer entre nous. Dans le renflement
abritant les propulseurs, les centrales augmentèrent leur rendement.
Jamais encore je n’avais entendu un grondement semblable. Le
vaisseau vibrait si fort que les images devinrent floues.
Les indications des propulseurs, centrales et absorbeurs, étaient
d’un rouge pourpre, presque noir. Je sus que le Bapura avait changé
de cours en faisant appel à ses ultimes réserves.
Inutile d’expliquer ce que cette manœuvre signifie, si elle est
effectuée à trente mille kilomètres-seconde. Enfin la lueur de
l’explosion nous parvint.
Nous assistâmes à la naissance d’un nouveau soleil.
La tache lumineuse se transforma en une boule dont le noyau était
d’un bleu intense. L’étoile atomique devint de plus en plus importante
jusqu’à remplir totalement les écrans.
Je fermai les yeux, les couvrant de mes mains. Les forces d’inertie
ne passaient plus. Je n’entendis plus rien. Mes oreilles refusèrent tout
service. Le bruit était trop fort.
Lorsque je rouvris les yeux, je remarquai la lueur d’un bleu
éclatant produit par la détonation, mais des coloris plus sombres
s’étendaient de plus en plus.
Le Bapura passa en quelques instants les zones périphériques du
nuage énergétique.
Les écrans protecteurs semblaient couverts de flammes. Des
éclairs paraissaient traverser les cloisons de notre croiseur. C’était
seulement un effet d’optique. Un crissement curieux traversait le
grondement des propulseurs. Le Bapura vibrait comme un gong.
Enfin, tout se calma.
Nous avions laissé derrière nous la nuée gazeuse qui parcourait
l’espace à la vitesse initiale de ce qui avait été un bombardier à plasma.
Qu’était-il advenu des Hypnos ?
Toutes les machines du Bapura stoppèrent brusquement.
— MA-23 appelle HC-9. Est-ce que tu m’entends ?
— Je t’entends, petit. Quel effet, ce feu d’artifice ?
— Vu depuis ici, c’est terrifiant. Une nouvelle étoile est née près du
soleil, elle semble plus grande. Le cerveau central semble pris de folie.
Des sirènes hurlent tous azimuts. L’engin positronique ne peut pas
comprendre ce qui a bien pu se passer là-haut. D’après Teichburg, il
veut informer la population martienne que les croiseurs Porcupa ont
été détruits. Elle exige le décollage d’autres unités de combat. Le
cerveau martien ne peut pas agir seul pour programmer la défense.
Les écrans montraient de nouveau les trois navires Hypnos. J’étais
soulagé. L’explosion du bombardier n’aurait servi à rien si, en même
temps, les autres engins spatiaux avaient été détruits.
— Préparez l’émission fiction. Avez-vous dirigé les émetteurs ?
— C’est fait.
— Alors, attention maintenant. J’ôte mon casque radio et pose les
électrodes sur mes tempes. Si l’un d’entre vous a une communication à
me faire, Kenonewe servira d’intermédiaire.
« Mais essayez encore de les contacter. N’avez-vous capté aucun
signal ? Etes-vous sûr que notre appareil est plus rapide que la
lumière ? »
— Absolument ! J’ai devant moi un transformateur extraordinaire.
Vos impressions mentales sont captées comme un programme
d’images se déroulant à une vitesse normale et transformées en
courants cervicaux. Si les Hypnos possèdent des hyper-récepteurs, ils
capteront nos émissions. S’ils ne réagissent pas, nous renouvellerons
la tentative avec un autre type d’émetteur.
Je pensai intensément au Bapura, représentant mentalement son
aspect et le plaçant dans le cosmos étoilé.
Je répétai constamment cet appel.
Enfin, je fis apparaître les trois navires Hypnos. Les scènes sur
l’écran changeaient. Cinq navires spatiaux voguaient côte à côte à
travers l’immensité, on ne tirait pas. Deux corps, l’un humain, l’autre
extraterrestre, se profilaient entre les spationefs.
Ils devaient se rendre compte que nous connaissions leur aspect
physique. Je fis se rapprocher les deux corps et les arrêtai l’un face à
l’autre.
Quelle serait la réaction des Hypnos ?
La fraction de seconde suivante me donna la réponse.
Une onde de choc paramentale atteignit mes sens que je n’avais
protégés que très faiblement pour mieux pouvoir me concentrer.
Des aiguilles chauffées au rouge semblaient transpercer mon
cerveau et un ordre suggestif m’atteignit, si puissant que je manquai
perdre conscience.
Je parvins tout juste à refermer le verrouillage. Kenonewe me
parlait mais je ne compris pas le sens de ses paroles. Je pense qu’il
avait vu mes traits tordus.
— Attention, ils attaquent. Informez tout le monde, Naru. Que
chacun surveille son voisin. Anesthésiez immédiatement tout homme
montrant un signe de faiblesse.
L’équipage, après l’avertissement de Kenonewe, me regardait,
soupçonneux. On lui avait pourtant dit que j’étais immunisé en raison
d’une ancienne blessure au cerveau.
La douleur s’atténua dans ma tête. Mais je ne me sentais pas
totalement libre, malgré mon verrouillage.
Je me rendis compte que les Hypnos avaient poussé une attaque
collective. Des centaines de ces êtres devaient former un bloc de
concentration enfermant les forces suggestives individuelles et les
envoyant comme une onde de choc.
Le visage de Kenonewe était pratiquement recouvert par le casque
Antitron.
— Ressentez-vous quelque chose ? me demanda-t-il.
— Posez cette question à tous les hommes, Naru. Quelqu’un se
ressent-il de cette suggestion ? Des nausées, des vertiges, des voix ou
autre chose ?
Le résultat fut satisfaisant.
— Trois hommes souffrent de nausées, cinq autres éprouvent de
légers troubles d’équilibre. Les résultats typiques du champ de
neutrons.
— Vous vous trompez, Naru. Les Hypnos attaquent avec tout leur
potentiel parapsychologique. Demandez au centre radar comment les
trois vaisseaux se comportent.
Je fus surpris d’entendre la voix du lieutenant Ertrol.
— J’ai réussi à trouver les boutons commandant l’interphone !
Est-ce que vous me voyez sur les écrans ? Je vous vois également. Les
Hypnos sont en chute libre dans l’espace. Nous passons en cet instant
à quatre millions de kilomètres de Mars. Les vaisseaux de l’adversaire
ne montrent aucun signe de vie. Tout semble arrêté là-bas.
Kenonewe répondit à ma place.
Lorsque je me fus habitué à la pression dans ma tête, j’entrouvris
faiblement mon verrouillage. J’entendis une foule d’ordres. Je me mis
à l’écoute pour connaître leurs intentions.
Ils répétaient sans cesse que les membres de l’équipage devaient
stopper les machines, quitter leurs postes de combat et se rendre dans
la salle centrale du croiseur. Là, ils devraient attendre l’arrivée d’un
commando de prise et ouvrir les sas dès qu’on le leur demanderait.
Je ne fis rien. Il fallait qu’ils comprennent la vanité de leurs
tentatives.
Si Ertrol ne se trompait pas, les Hypnos me voyaient sur leurs
écrans depuis environ une minute.
Je riais en pensant à leur déconvenue en voyant que leur agression
mentale ne me faisait pas le moindre effet. Je levai la main, leur
faisant un petit signe amical.
Je pris un micro installé près de moi et dis à leur adresse :
— Vous devriez vous arrêter. Des êtres aussi intelligents que vous
devraient savoir que leur attaque a été repoussée. Je vous propose
d’utiliser vos translateurs.
Le flot suggestif diminua un instant pour reprendre avec une force
accrue.
— La paix. Taisez-vous, dit Kenonewe à l’équipage.
Je tentai de pénétrer le subconscient des Hypnos.
— Ouf ! tu t’es enfin décidé, dit Annibal. Même moi, je sens les
courants psi. Je viens d’avoir le premier contact. C’est la première fois
qu’ils rencontrent une race étrangère ne réagissant pas
immédiatement à leurs suggestions. Je te libère, mais je reste à
l’écoute. Garde ton verrouillage entrouvert. Je peux tout juste
t’entendre.
Les ondes des Hypnos étaient plus aisément déchiffrables que
celles des humains : une panique et une peur inconnue s’y glissaient.
Je devins inquiet. Dans de pareilles circonstances, un être humain
aurait pris la fuite.
Je pris mon émetteur portatif et m’adressai à Listermann, non
sans avoir ôté les électrodes :
— Est-ce que vous avez les trois unités dans vos viseurs ?
— Claires et nettes.
— Vous serait-il possible de viser l’un des petits croiseurs ?
— J’ai essayé, ça marche. J’ai compris le schéma. Des ordres ?
— Oui, visez l’un des petits navires.
— Exécution. Les deux autres unités ne sont plus dans la mire.
— Le bouton carré est-il toujours éclairé ?
— Rouge. Le viseur automatique est pointé sur la cible.
— Allez-y ! Appuyez !
— Mais, monsieur, nous…
— Appuyez. Ils tentent de s’enfuir. Il me faut une nouvelle
démonstration de force, plus puissante. Feu, tirez !
Listermann appuya sur le bouton.
Le Bapura trembla sous l’effet du choc tellement puissant que je
manquai tomber de mon siège. Un grondement incroyable s’éleva.
Toutes nos installations auxiliaires terriennes, capables de
supporter jusqu’à 10 G, s’effritèrent sous le choc. Des pièces étaient
propulsées à travers l’habitacle. Seules les installations martiennes
résistèrent.
L’écran de gauche me montra un événement dont je n’avais pu
imaginer l’ampleur. Nous ne nous étions pas rendu compte de la
puissance des croiseurs Porcupa. Un seul missile aurait été plus que
suffisant, Listermann aurait pu se dispenser de faire partir une
batterie entière.
Une boule de feu de la dimension d’une planète tournait à
l’endroit où, quelques instants plus tôt, l’on voyait le vaisseau hypno.
Mes mains tremblaient en remettant les électrodes sur mes
tempes. Ertrol réagit immédiatement en rétablissant l’émission fiction.
Je retransmis la situation actuelle. Ils devaient voir mes images
mentales là-bas. Le nuage énergétique parti, deux vaisseaux martiens
et deux navires Hypnos apparurent. Une ligne jaune très
inconnaissable se dessinait, décrivant une courbe et finissant en orbite
autour de Mars.
La troisième scène montrait tous les navires spatiaux s’apprêtant à
se poser.
Je changeai d’image.
Deux vaisseaux Hypnos tentaient de prendre la fuite. Je fis
apparaître clairement les poussées des réacteurs à champs. Deux
géants Porcupa ouvraient le feu. Les deux vaisseaux Hypnos
éclataient.
Enfin, je projetai de nouveau un Hypno et un être humain se
serrant la main. Une scène sur Mars.
La salle d’apparat. Entrée de dix Hypnos. Pourparlers et
tractations.
C’était la fin de mon programme mental que je recommençai
aussitôt.
Annibal m’appela.
— Formidable ! Comment vous y êtes-vous pris ? Je pensais que
nous ignorions tout de l’armement de bord. Les savants proposent
d’en descendre un second et de permettre au troisième de s’échapper.
Nous avons pratiquement atteint notre but, même sans la
représentation à grand spectacle. Vous avez abattu une sphère géante
avec une seule salve, ils ne peuvent pas vous influencer. Que crois-tu
que les survivants raconteront une fois rentrés ? Ils n’oseront plus
jamais revenir !
— Pour en être certain, je dois les faire venir sur Mars. Ne vous en
mêlez pas. Le plan est changé, tenez-vous-le pour dit. Je ne discuterai
pas en offrant une alliance contre la Terre.
« C’est moi qui commande ici. La situation est changée. Si j’avais
su comment nous parvenons à maîtriser les Porcupa et leur
armement, jamais je n’aurais consenti à envisager la première
hypothèse. »
J’interrompis la communication, Kenonewe me parlait.
— Premier contact. Ils ont arrêté leurs propulseurs. C’est un signe
manifeste de respect. J’ai donné ordre à Ertrol de rétablir la
communication images mentales.
— En place, les cyclopes. Au garde-à-vous, hurlait l’officier chargé
de la mise en scène.
Petronko et cinq autres membres de son équipe accoururent.
L’écran s’éclaira. La tête d’un Hypno non casqué apparut.
Je regardai la créature sans le moindre signe de surprise. Toute la
partie faciale et frontale était occupée par l’organe combiné. La lueur
fluorescente qui s’en dégageait m’était bien connue.
Il approcha de la caméra. Je vis apparaître ses épaules massives,
ses quatre bras paraissaient minces et fragiles. Chaque paire de bras
était placée dans une seule articulation d’épaule. Les mains avaient six
doigts.
Je fis un signe de bienvenue à leur intention. Les cyclopes étaient
immobiles, attendant que les Hypnos s’aperçoivent de leur présence.
L’inconnu se demandait pourquoi nous n’avions pas réagi à ses
suggestions. Je me rendis compte qu’ils n’avaient que ce don de
suggestion, ils n’étaient pas télépathes.
Puis l’inconnu examina l’épiderme sombre de Naru Kenonewe,
croyant qu’il était membre d’une autre race galactique également
insensible à la suggestion. Cela me fit comprendre combien favorable
était notre position de départ.
Je connus les pensées les plus intimes de l’Extraterrestre.
Il considérait, bien à tort, les humains comme puissants, bien plus
puissants que nous voulions le lui faire croire. Le commandant des
Hypnos était certain d’avoir rencontré une grande puissance
galactique.
Il se fit d’amers reproches, s’accusant d’avoir mal interprété
l’appel au secours du croiseur expéditionnaire.
Parfois, je me mettais à l’écoute des pensées des officiers du
spationef.
Egalement celles du commandant, amiral de cette flotte.
Les circonstances prenaient forme, mais ce n’était pas une raison
pour commettre des imprudences. En aucun cas il ne fallait en
détruire un second, permettant au troisième de s’échapper.
Ils avaient d’excellents ordinateurs. Meilleurs que les nôtres et, à
un moment donné, ils se serraient demandé pour quelle raison nous
avions épargné le troisième.
Il fallait les manipuler habilement pour que leur retour à leur
planète-mère paraisse plausible.
— Bienvenue dans le royaume de Tumadjin Khan, dis-je d’un air
ennuyé. Avez-vous pu ajuster vos appareils de traduction ? Sinon,
dites-moi combien de mots vous manquent. Je vous envoie un paquet
laser. Parlez…
Lorsque la voix du commandant retentit, je dus faire un effort
pour ne pas montrer mon effroi. En anglais châtié, il me dit :
— Nos translateurs sont parfaitement réglés.
Tout mon équipage gardait le visage figé.
— Beau travail. Je propose que vous vous posiez sur la quatrième
planète de ce système solaire.
— Vous proposez ?
— Je préfère rester courtois. Je regrette d’avoir dû faire une
démonstration de la force de frappe de mes croiseurs. Les visiteurs
non invités devront se conformer à mes ordres. Estimez-vous heureux
que j’aie daigné vous attendre.
Une vague de sentiments déferla vers moi. J’avais touché
l’Extraterrestre en lui parlant de l’infériorité de son peuple. Nous les
avions fait descendre de leur piédestal. Ou bien ils observeraient les
ordres, ou bien ils seraient annihilés.
— Posez-vous sans plus tarder. Je désire avoir un entretien avec
vous. Votre navire expéditionnaire a été détruit en raison d’un
message mal compris. J’ai fait exécuter le commandant de mon petit
croiseur de patrouille. Il devait se contenter de stopper votre engin.
Dirigez-vous vers la quatrième planète. C’est un monde désertique qui
me sert à maintenir une petite base. Gardez-vous de quitter les
parages de la quatrième planète. Terra veille !
— Je ne comprends pas bien.
— Vous comprendrez plus tard. Terra ne fait pas partie de mon
royaume. La planète quatre est considérée comme zone neutre
d’armistice.
Félicitez-vous d’avoir été stoppé par moi. Terminé.
J’ôtai ma ceinture de sécurité. J’avais des vertiges.
Autour de moi, des visages ahuris. Annibal me parla.
— Je me charge du contrôle psi. Repose-toi un moment.
— Ton contact est-il bon ?
— Parfait. Je me suis dirigé grâce à toi. Ces Extraterrestres sont
complètement démolis. Ils suivront tes ordres. Ils préparent quelque
chose que je ne comprends pas… Ah ! je vois. Ils détruisent tous les
documents pouvant donner des indications sur la position de la
galaxie de leur planète d’origine. Ils sont prudents !
— Emission radio de l’adversaire, cria Ertrol. Je m’en doutais. Ils
appellent leur planète mère. J’appuie sur tous les boutons à ma portée.
Notre station hyper tourne à plein rendement. Peut-être arriverai-je à
brouiller leur émission. Si seulement je savais ce qu’ils disent !
— Un excellent signal de détection, dit Kenonewe cynique. Ertrol,
vous êtes de la race des héros !
— Que faire ! Je ne peux pas permettre à ces hurluberlus
d’envoyer des messages sensationnels. J’essaie de les brouiller. Ah ! ils
arrêtent, ils craignent qu’on leur tire dessus !
Je ne m’en mêlai pas. J’avais compté sur un S.O.S. envoyé par les
Extraterrestres. De toute manière, la position galactique de la Terre
leur était connue.
Naru avait déconnecté le pilote automatique, car on ne pouvait
prévoir la réaction lors de l’atterrissage.
Si jamais se produisaient les mêmes bavures que lors des
atterrissages précédents, le respect des Hypnos, acquis avec tant de
mal, n’aurait pas fait long feu.
— Attention, me communiqua télépathiquement Annibal, le
cerveau central s’emballe, on dirait que la planète va éclater. Nous
supposons que la positronique n’est pas d’accord avec l’approche des
vaisseaux Hypnos. Des forteresses sortent du sol. Teichburg croit
qu’on va les descendre. Toutes les centrales tournent à plein. Rouge
partout ! Les physiciens et ingénieurs parlent de constituer un
commando de démolition pour le cas où…
— Surtout pas ! Tenez-vous-en à mes ordres. Il ne se passera rien,
parce que les Hypnos n’arrivent pas seuls, ils sont accompagnés de
deux croiseurs martiens. Tu peux mettre les types du commando de
démolition sous clé ! Terminé.
CHAPITRE VI
La jubilation qu’avait suscitée en moi la perfection de
l’électronique du Bapura s’atténuait.
Regardant la main droite de Naru qui enserrait un petit levier,
j’éprouvai des sueurs froides. Tant de choses dépendaient de son
maniement.
Nous avions déjà tenté précédemment une manœuvre
d’atterrissage, à l’époque où les installations automatiques de Tophtar
étaient en sommeil.
Snofer, notre ingénieur en chef, avait réussi, par je ne sais quelles
formules magiques, à faire surgir un champ antigravitationnel.
Les transformateurs thermiques martiens grondaient dans les
deux premières salles. Nous ne pouvions qu’échafauder des
hypothèses plus ou moins fantaisistes sur la manière dont s’opérait la
transformation de l’énergie thermique en courant de travail. Nous
connaissions toute fois les manettes qu’il s’agissait d’actionner, Notre
chance était d’avoir compris la signification des contrôles lumineux.
Le champ antigravitationnel enveloppait la sphère géante du
Bapura et tout semblait fonctionner à bord du Tornto.
S’il n’y avait eu ce champ antigravitationnel, absorbant la
pesanteur constamment accrue de Mars, il n’aurait pas été possible de
poser un tel engin. Même sur Mars, son poids était de plusieurs
millions de tonnes.
Nous devions nous efforcer de donner l’impression d’une arrivée
sans problèmes au dessus du spatioport de Tophtar. Je m’imaginais
l’étonnement des Hypnos si nous n’avions pas trouvé notre propre aire
d’atterrissage ou si nous l’avions manquée de quelques kilomètres.
Cela s’était déjà produit.
Les deux astronefs des Hypnos suivaient le Bapura, traversant
l’atmosphère martienne.
Le Tornto assurait les arrières. Mon imagination semblait
débridée. Je me figurais l’effet produit par la collision de ces navires
géants, l’écrasement des croiseurs d’où seuls les Hypnos réussissaient
à se sortir sans dommages notables. Parce que pour eux, se poser sur
une planète n’était qu’une affaire de routine. Ah ! s’ils avaient su…
Nous étions relativement satisfaits des indications transmises par
la tour de contrôle que nous avions installée.
— Chute huit mètres-seconde…
Kenonewe actionna la manette.
Il ne se passa strictement rien, seul le bruit des réacteurs changea.
— C’est fini, dit Naru. Mais qu’est-il donc arrivé ? Plus rien ne
fonctionne.
— Descendez plus vite. Votre altitude est trop élevée. Corrigez
votre trajectoire ! Corrigez…
— J’ai froid dans le dos, dit Kenonewe.
Je m’apprêtais à parler à l’équipage lorsqu’une voix mécanique
s’éleva. Des graphiques s’éclairaient. Le bouton ovale sur le tableau
des commandes devant Kenonewe rentra dans son logement avec un
craquement sinistre.
Ertrol nous appela.
— Je viens de constater que l’électronique s’est chargé des
manœuvres d’atterrissage. Mes connaissances de la langue martienne,
que je perfectionne sans cesse, m’apprennent que le pilote
automatique à positrons est grippé par nos interventions
intempestives.
« J’ai interrompu la communication radio avec Tophtar, leurs
indications me paraissent inutiles. Je me demande ce que les Hypnos
ont pu intercepter et de quelle manière ils interprèteront les
indications farfelues de la tour de contrôle, il me semble que nous
sommes loin d’avoir gagné la partie, les amis. Excusez-moi,
monsieur ! »
— Parlez, racontez vos histoires, Ertrol. Vous êtes tellement
rassurant !
Annibal intervint :
— Vous avez une veine de cocus ! La centrale a donné l’alerte.
Votre altitude était bien trop grande, vingt kilomètres au moins. Les
Hypnos restent dans l’expectative. Ils se contentent de vous observer.
De temps en temps, ils vous adressent des ondes suggestives, mais
vous semblez ne pas vous en rendre compte.
— C’est exactement cela, petit. Nous avions à faire.
— Tout semble bien marcher ici. Le comité de réception se met en
place. Nous allons assister et participer au plus grand spectacle des
mondes. Quant à moi… Au secours ! Teichburg ! Venez vite !
Sur les écrans, nous pouvions observer une course folle de tous les
savants et techniciens, conduite par le petit.
— Que se passe-t-il ?
— Les robots, ils se mettent en marche ! Attention, Bapura. Les
robots de combat défilent, écrasant tout ce qui les gêne sur leur
passage. Il y en a une dizaine de mille ! Faites attention en vous
posant. Je me suis juché sur les câbles auxiliaires de cinq mille volts.
Je n’ai rien trouvé d’autre qui fût assez haut. Si cela ne vous fait rien,
dites au chef de la centrale V d’attendre un peu avant d’envoyer le jus
dans ces câbles ! Pour l’instant, ils sont à sec.
— Je m’en serais douté, dit un des ingénieurs, spécialiste des
hautes fréquences. Il est inconscient, le mec ! Hé, vous, descendez de
là, et en vitesse !
— Faudrait-il pouvoir le faire ! Il y a deux cents robots de combat
qui défilent. Formidable, ils ne cassent rien.
— Alors pourquoi disiez-vous qu’ils écrasaient tout sur leur
passage ?
— Je pensais aux hommes…
Je m’assis à côté de Kenonewe qui, ne pouvant faire autrement,
attendait la suite des événements.
C’est à ce moment-là que le cerveau central du spatioport de
Tophtar mit le comble à la confusion.
Nous observions tout le spatioport jusque dans ses moindres
recoins.
Nous en avions le souffle coupé.
Des quantités invraisemblables de forteresses blindées étaient
sorties du sous-sol, traversant l’épaisse couche de sable rouge.
C’était inimaginable. Des demi-sphères métalliques faites en
plaques de métal MA, épaisses de plusieurs mètres, protégées par des
cloches énergétiques qui ne pourraient être détruites qu’en faisant
sauter la planète tout entière.
Chacune de ces demi-sphères avait le diamètre d’une ville de sept
à huit mille habitants, et elles envoyaient des colonnes d’énergie
comme jamais encore il ne nous avait été donné d’en voir.
On ne nous attaquait pas, bien sûr, mais les Hypnos comprirent
que d’autres qu’eux possédaient également des armes efficaces.
Le Tornto et notre croiseur touchèrent le sol si doucement que
nous nous en apercevions à peine. Mais les Hypnos, eux, étaient à la
fête !
Une trentaine de fortifications entouraient leurs vaisseaux d’une
résille de rayons rouges, les obligeant à tourner comme des toupies. Je
pensai avec compassion à leurs équipages.
Ils tournaient si vite que nous ne pouvions distinguer le moindre
détail, de véritables tourbillons métalliques.
Snofer me dit :
— Pour l’instant, les Extraterrestres ne courent aucun danger.
Leurs absorbeurs sont assez puissants pour neutraliser les effets
giratoires.
Les installations martiennes sont capables de déterminer la limite
de leur action. Je suppose qu’ils seront tout juste un peu plus
puissants que les absorbeurs des Extraterrestres. Nous allons pouvoir
ramasser des Hypnos inconscients à la pelle.
— Je l’espère bien. Attention ! Nous quitterons notre croiseur
suivant le plan établi quel que soit l’état des Hypnos lorsqu’ils se
seront posés. Tout le monde en place.
— Ah ! mon Dieu ! cria Kenonewe en observant la suite des
événements.
Des gouffres inconnus jusqu’alors s’étaient ouverts, des dunes se
déplaçaient sous la pression des tours-sas sortant de terre. Des milliers
de robots de combat en sortirent comme je l’aurais souhaité il y a
encore quelques jours, mais sans savoir comment les mettre en
marche.
Ils accélérèrent l’allure rapide. Quelques-uns même s’élevèrent et
volèrent au-dessus du spatioport.
Aux endroits où ils se posaient, le métal changeait de couleur. Des
cercles rouges apparurent. Leur diamètre était d’un kilomètre environ.
Des rayons énergétiques roses sortaient du sol.
La rotation des navires Hypnos ralentissait. Les vaisseaux étaient
guidés vers le centre du spatioport par des rayons les enveloppant
comme une résille. Une manœuvre d’atterrissage fut entamée et nous
coupa le souffle.
Je compris soudain.
Dans les documents martiens déchiffrés, on parlait d’une nouvelle
arme : « L’attraction rotative ». Il s’agissait d’un émetteur de rayons
gravitationnels, « suçant » les corps solides pour les attirer, quel que
fût le matériel qui les composait.
La coloration des radiations énergétiques devint bleu pâle.
Une cloche énergétique se forma au-dessus de chacun des deux
vaisseaux étrangers.
Ce processus avait demandé une quinzaine de minutes. La
positronique martienne avait définitivement chamboulé tous nos
plans.
— Annibal, dis-moi ce qui se passe dans la ville.
— Notre état de santé est parfait, si c’est ce que tu désires savoir.
Nous avons fort heureusement pu échapper aux robots. Scheuning
estime qu’une vingtaine de mille se sont réveillés. Ils semblent avoir
reçu l’ordre de verrouiller les deux aires d’atterrissage. Je me demande
seulement par quelle astuce nous parviendrons à faire sortir les
Hypnos.
« Remarque que les manœuvres du cerveau sont dictés par la
logique. Il empêche l’adversaire d’agir, en premier lieu. Les robots
n’ont pas attaqué nos hommes.
« Beschter pense que le cerveau a reconnu que nous sommes
habilités à commander. Il pense que toi et moi avons empêché la
destruction de l’équipe terrienne sur Mars. Ça t’en bouche un coin ! »
— Je te crois !
— Ne t’en étonne pas trop. Souviens-toi de notre mission sur la
Lune voici trois ans, nom de code « Diagnostic négatif ». On a
augmenté nos quotients intellectuels au cours d’une expérience
hasardeuse. Moi, j’en suis à 51,3 unités New Orbton contre 37,4 avant
l’expérience et toi, tu en es à 52,4 contre 38,2. Il avait fallu procéder à
cette augmentation du quotient intellectuel pour pouvoir commander
au cerveau central de Luna. Il ne reconnaissait personne ayant moins
de cinquante unités. Tu piges ?
— Comment se fait-il que nous n’y ayons pas pensé avant ?
— Beschter pense que nous sommes reconnus ici pour les mêmes
raisons. Les Hypnos sont inconscients. L’effet de la rotation. En
principe, nous sommes fixés. Ces messieurs ont eu une démonstration
de notre puissance.
— De notre prétendue puissance. Avant de leur permettre de
repartir, je tiens à leur montrer nos films truqués. De plus, nous
devons leur faire comprendre que nous ne sommes que tolérés dans ce
système solaire. Ce n’est pas la puissance de Sa Béatitude Tumadjin
Khan qui importe, mais ils doivent croire à la puissance infiniment
supérieure de la Terre et des planètes associées.
— Tiens, une nouvelle… Le général Reling accompagné du patron
des services secrets de la fédération des Etats de l’Est est à bord du
1418, faisant route vers Mars. Le Vieux et Gorsskij sont décidés à
remettre notre plan légèrement perturbé sur la bonne voie. Ils vont
jouer le rôle de deux ambassadeurs, chargés d’apporter à Tumadjin
Khan un ultimatum du gouvernement de la Terre et prétendre que les
asdics de la Terre ont enregistré la prise des deux spationefs Hypnos.
— C’est une bonne idée, mais dis à Kinny Edwards que le patron
doit attendre mon appel avant de se poser. Il faut d’abord que je
dépiaute ce sac de nœuds. As-tu d’autres informations pour moi ?
— Beaucoup, mais sans importance. Faut-il faire attendre le
commando de démolition ?
— Gardez-vous bien de détruire le moindre relais. Nos problèmes
actuels sont amplement suffisants.
J’interrompis la communication, me concentrant sur le contenu
mental des Hypnos. Ils étaient effectivement sans connaissance,
Annibal n’avait rien exagéré.
— Prêts à sortir, monsieur ? Les hommes ont déjà débarqué, me
dit Naru Kenonewe.
— Quel est le comportement des robots ?
— Comme si nous n’existions pas.
Nous sautâmes dans le champ antigravitationnel pour nous
rendre sur le spatioport.
Tout y était en effervescence, comme si les Martiens disparus
étaient revenus à la vie.
Les robots de combat formaient une armada d’acier. Chaque
spationef était entouré d’une dizaine de milliers de ces machines de
guerre.
Les équipages des croiseurs martiens avaient pris leur place
assignée par le plan. Une parade splendide, en vérité. Je montai à bord
de mon véhicule d’apparat, debout à côté du conducteur, et les passai
en revue.
Nous étions immédiatement suivis par la garde des cyclopes
montés sur des estafettes.
— Formidable, quel aspect impressionnant, il ne manque plus que
les Hypnos ! s’écria Annibal. Tiens, tiens, le patron de l’expédition est
en train de se faire passer un savon, pour avoir entraîné ses vaisseaux
dans notre système solaire, sans prendre des précautions suffisantes.
Ils ne connaissent pas l’arme utilisée par le cerveau martien. Cela les a
saisis, ils ont peur, très peur. Ils détruisent tous leurs documents
secrets. Ils attendent que tu leur adresses la parole. À quoi te sert donc
ton émetteur vidéo ?
— A émettre et capter, à condition toutefois que cela serve à
quelque chose. Est-ce que nos savants savent par quel moyen nous
pouvons faire traverser la cloche énergétique par les Hypnos ?
— Que veux-tu dire ?
J’interrompis cette conversation télépathique, donnant l’ordre de
me conduire le plus rapidement possible à la centrale sous-martienne.
Il fallait bien que quelque chose se passe. Car si nous détruisions les
relais martiens, quelles seraient les suites ?… J’en avais les jambes
coupées.
Un son strident me fit sursauter.
— Ah ! non, pas ça !
Un des petits forts martiens avait ouvert le feu sur un astronef
hypno. L’écran énergétique avait été endommagé. Une partie de la
superstructure était incandescente. Le trou de l’impact était
considérable. Je ne pouvais pas me rendre compte des dommages
réels.
De toute manière, une grande partie de l’énergie était restée à
l’intérieur de l’habitacle. Je n’avais pas besoin d’un dessin pour savoir
ce que cela signifiait.
Mon vidéo portatif grésilla. Le capitaine Jim Dogendal voulut me
parler.
— Les adversaires ont tenté d’émettre un message. Le fort a ouvert
le feu au même instant. Les Hypnos se taisent à présent. Ils ont
compris la leçon. Mais cela m’a appris à quelle vitesse invraisemblable
travaillent les instruments de détection martiens. Pas même une
milliseconde entre le début de l’émission et le premier tir !
Le cerveau commandant Tophtar commençait à m’angoisser.
Nous ne pourrions jamais le neutraliser. A la première tentative, il
nous transformerait en énergie pure.
J’étais si las que je gardais les yeux ouverts à grand-peine. Que se
passerait-il maintenant ?
CHAPITRE VII
Dans le courant de ces dernières heures, les Hypnos nous avaient
lancé trois appels. Le premier exigeait une entrevue pour s’expliquer ;
au deuxième, ils avaient formulé une demande polie, et au troisième,
ils avaient supplié qu’on la leur accorde.
Ce n’était pas sans raison que leur comportement avait changé du
tout au tout. Ils se sentaient mal en point. Une grande fatigue physique
les éprouvait. Notre contrôle télépathique nous assura de la véracité de
leurs dires.
S’il s’était agi d’êtres humains, nous aurions conclu à des brûlures
par radiations. Mais nous savions que les cloches n’étaient pas
radioactives. Qu’est-ce qui les rendait malades ?
J’étais au désespoir. Tout était prêt pour recevoir les étrangers
dans la ville sous-martienne.
Les artistes, soldats et acteurs étaient à leur place. Dès l’apparition
des étrangers, le big show commencerait. Mais comment les faire
venir, puisque nous ne savions pas comment faire disparaître les
cloches énergétiques.
Une heure auparavant, nous avions envoyé trois ingénieurs
expérimentés au centre de commande électronique, apparu seulement
au moment du réveil du cerveau.
La salle circulaire, au plafond en coupole, contenait entre autres
dispositifs un translateur, permettant de dialoguer avec le cerveau.
Les techniciens étaient à l’affût de clignotants inconnus signalant
des commutateurs que l’on pourrait éventuellement actionner.
Les deux robots de combat les avaient laissés entrer, et il semblait
que les deux ingénieurs avaient examiné « au pifomètre », les divers
tableaux de commande. La surface au sol de la salle avait environ trois
cents mètres de diamètre, pour une hauteur sous plafond d’une
centaine de mètres. La centrale se trouvait dans le dernier souterrain
de Tophtar, c’est-à-dire à quatre mille mètres de profondeur.
Il y faisait chaud, sans chauffage. Les hommes avaient pu circuler
sans incident jusqu’au moment où Smoky Holferon, dénommé
« Truffe de chien » en raison de son don aigu de trouver des traces
imperceptibles, avait prétendu que « ce » tableau de commande était
le bon. Celui-ci et pas un autre !
Il avait tout juste avancé la main. Une fraction de seconde plus
tard, les deux ingénieurs avaient cessé de vivre. L’automate avait tiré.
Cet incident nous fit comprendre la situation.
— C’est fichu, dit le professeur Scheuning. Franchement, je suis au
bout de mon rouleau, Teichburg aussi. A quoi bon vous raconter des
sornettes ? Il ne reste plus d’autre solution que de détruire les
croiseurs Hypnos, pour éviter l’anéantissement du genre humain.
— Comment comptez-vous vous y prendre ?
— Vous appelez les Hypnos et vous leur demandez sous un
prétexte crédible d’envoyer un message vers leur monde d’origine. Les
forts ouvriront le feu…
— Non, professeur, pour moi ce n’est pas une solution.
Je regardai les écrans des hyper-détecteurs martiens reflétant les
deux croiseurs toujours emprisonnés sous leurs cloches. Les membres
de leurs équipages étaient au dernier dessous, ils se demandaient
désespérément pour quelle raison ce souverain mystérieux refusait
soudain de les recevoir.
En me mettant à l’écoute de leurs cerveaux, je pus entendre les
hypothèses les plus invraisemblables. Pour la première fois, j’entendis
la définition « Terra ». Un savant mathématicien des Hypnos s’était
souvenu de mes paroles, à savoir que Terra ne faisait pas partie de mes
domaines, que Mars était une simple zone neutre et que les Terriens
étaient extrêmement vigilants. Les Hypnos pensaient donc que je
devais attendre la réaction de Terra.
Quelqu’un appela. Un bruit monstrueux se fit entendre. Les
croiseurs Hypnos tentaient de décoller de toute la force de leurs
réacteurs.
Les énormes engins tremblaient, supportant des pressions
inouïes, comme s’ils accéléraient à hyper-vitesse dans l’espace. Rien ne
se passait ; les cloches demeuraient immuables, maintenant ces géants
au sol.
Les Hypnos cessèrent brusquement toute manœuvre, ils avaient
compris l’inutilité de leurs efforts.
— Les forts rentrent !
Annibal, cantonné dans le fond de la salle, semblait dormir. Moi,
je savais avec quelle intensité il était à l’écoute des pensées Hypnos.
— Leur ultime tentative leur a démontré notre supériorité
technique ! Oh ! je suis inquiet… Quelqu’un demande à parler au chef
de l’expédition… Un genre de commissaire politique… Les humains
n’en ont donc pas l’exclusivité… Le commissaire veut le sabordage des
astronefs. Il craint que nous puissions déceler leur origine.
— Pourtant, ils ont détruit tous leurs documents de navigation.
— Il l’exige et le chef refuse. Pour combien de temps encore ? La
situation est critique. Que faire ?
Les savants et techniciens se perdaient en discussions stériles.
Je n’imaginais pas être plus futé que les autres, mais j’avais un
avantage sur eux : celui de l’entraînement C.E.S.S. subi pendant des
dizaines d’années.
Je pensai à notre mission « Diagnostic négatif ». Là également, un
cerveau positronique s’était activé tout seul. Bien moins puissant que
Tophtar, il aurait presque provoqué l’anéantissement de la Terre.
A mon grand étonnement, les croiseurs Hypnos furent soulevés
par des appareils martiens et reposés quelques kilomètres plus loin.
De toute évidence, le cerveau jugeait leur présence au-dessus des
cratères de métal en fusion peu recommandable. Les robots de
surveillance suivirent le mouvement et les entourèrent de nouveau.
— Ecoutez bien, vous tous, dis-je. Il n’y a qu’un seul moyen pour
éclaircir la situation. Docteur Beschter, vous avez prétendu que cette
base martienne ne peut être occupée par des humains qu’en raison du
sur-stockage des capacités intellectuelles subies par le colonel Utan et
moi-même dans les appareils martiens. Est-ce exact ?
— Que voulez-vous dire ? J’espère que vous ne songez pas à vous
rendre en personne au centre de programmation pour…
— Si. C’est ce que je vais faire de ce pas et personne ne m’en
empêchera.
— Si vous tenez à vous faire changer en un petit tas de cendres…
— Renoncez à me faire changer d’idées, docteur. Je n’ai nulle
intention de faire du piano sur des boutons inconnus. Je veux une
communication verbale et personnelle avec le cerveau positronique. Il
y a un moyen pour dominer cet automate et je le trouverai !
— Et pourquoi ce cerveau, sachant que deux hommes ayant un
quotient intellectuel de plus de cinquante unités New Orbton se
trouvent ici, n’a-t-il pas pris l’initiative ?
Le professeur Teichburg se fit entendre.
— Si votre théorie concernant le quotient intellectuel est exacte et
si celui du colonel Utan et du général Konnat est suffisant pour nous
permettre de demeurer sur la planète Mars, le général Konnat a des
chances… Un appareil électronique ou positronique ne doit pas
nécessairement quémander des ordres.
— Messieurs, le temps presse. Le colonel Utan restera ici.
— Pas question, la Perche !
— C’est un ordre, petit ! Si jamais je me volatilise, il restera un
homme ici, disposant de plus de cinquante unités New Orbton. Je
demande toutefois un volontaire pour m’accompagner. Je suppose
qu’il n’a rien à craindre, s’il se tient à côté de moi, et si le cerveau me
reconnaît comme commandant suprême, ces petits détails n’auront
plus la moindre importance. Alors qui ?
Le professeur Josua Aich, spécialiste en ultraphysique martienne,
avança. Ses cheveux blancs sortaient de dessous son casque Antitron.
— J’y crois, moi, à votre théorie. Essayons. Je pourrai peut-être
vous donner des conseils valables au moment décisif.
J’étais content. Non seulement Aich comprenait davantage les
armes et appareils énergétiques martiens que tous les assistants
réunis, mais encore il était l’un des rares humains au courant de mes
facultés télépathiques.
En cas de danger, il lui suffirait de penser aux gestes à accomplir,
je les lirais dans son cerveau.
Les Hypnos s’inquiétaient de plus en plus. Un de leurs médecins
fit remarquer notre immunité contre toute influence suggestive, disant
que nous possédions à coup sûr des facultés paramentales… Je
pensais, effrayé, à la superbombe que le commandant de leur croiseur
anéanti avait laissé sur Mars.
Annibal, pâle, n’objectait plus rien. Je l’appelai mentalement.
— Ouvre toutes tes facultés de perception, petit. Je ne peux pas
m’occuper des pensées Hypnos, Si la situation à bord du croiseur
s’aggrave, entre en communication avec le commandant. Fais-le
patienter, tout en lui faisant comprendre combien Tumadjin Khan est
puissant.
— Depuis quand me prends-tu pour un demeuré ? Allons, file…
*
* *
Tophtar semblait encore plus mystérieuse et angoissante à quatre
mille mètres de profondeur qu’en surface.
Un calme effrayant. Pas de robots d’entretien, aucun bruit de
machine. La poussière millénaire n’avait pas été enlevée.
Une cloison métallique s’élevait. On pouvait la longer pendant des
kilomètres et des kilomètres. Les parties essentielles du cerveau s’y
trouvaient à l’abri.
Nous nous tenions dans l’antichambre, le champ antigravitation
conduisant à la surface, dans notre dos. L’éclairage, le climatiseur et
les mécanismes d’aération fonctionnaient.
Après un dernier signe de la main vers les officiers et savants nous
ayant escortés jusque-là, nous avançâmes vers les portes blindées
rondes, seul accès connu vers la salle de programmation.
— J’ai peur, me dit Aich. Et vous ?
— Tout autant que vous, professeur.
Il appuya sur un bouton et la porte s’ouvrit avec un léger
sifflement. Un sas éclairé se trouvait devant nous. Les cloisons
recelaient des armes mortelles. Les robots promus à la garde
n’apparaissaient pas encore. Ils se tenaient derrière l’autre porte.
J’y entrai le premier et les instruments se mirent en marche. Une
quantité de lentilles appartenant à un système optique nous
inondèrent de rayons lumineux colorés. Aich murmura :
— Identification. Donnez du temps à l’appareil pour mesurer vos
fréquences cervicales. Cela sera peut-être favorable.
Les lumières s’éteignirent. Nous avancions, mais la porte
intérieure ne s’ouvrit qu’une fois la porte blindée refermée.
De la pièce qui s’étendait sous nos yeux, l’on avait accès à la
véritable salle de programmation.
Les deux robots de combat munis de quatre bras se tenaient de
part et d’autre du passage. Je n’en tins pas compte. Il me semblait
opportun de ne pas montrer mon appréhension.
Les machines nous laissèrent passer tout comme les ingénieurs
qui nous avaient précédés.
Je me programmai sur les pensées d’Aich, comme nous en étions
convenus d’avance.
— Comment comptez-vous parler au robot ? Ou bien avez-vous
renoncé à donner des ordres acoustiques ? Vous pouvez appuyer sur
un nombre de boutons suffisant.
— Seulement si la machine refuse de réagir.
Nous entrâmes dans la salle dans laquelle nos ingénieurs avaient
trouvé la mort.
— J’appellerai le robot Newton. De toute façon, notre langage sera
traduit.
— Eh bien, allons-y !
Un chant électronique mystérieux remplissait la salle immense
que nous traversions. Des écrans énormes en tapissaient les parois.
C’était peut-être d’ici que les ultimes combats entre les Martiens et les
Denebiens avaient été commandés. Peut-être l’amiral Saghon, dernier
commandant en chef des forces martiennes, s’était-il tenu ici,
ordonnant que l’on évacuât les derniers survivants.
Il régnait une sorte de scintillement dans la salle, des cascades
lumineuses dévalaient le long des parois, des millions de petits
voyants s’allumaient et s’éteignaient sans cesse.
Des robots d’entretien allaient d’un point à l’autre, munis d’outils
micromécaniques.
Dans le fond de la salle, des marches conduisaient à une espèce
d’estrade, fermée par une grille brillante d’un rouge sombre ; deux
énormes robots en gardaient l’entrée.
Plusieurs coupoles métalliques sortaient de la paroi semi-
circulaire formant le fond de l’estrade. Celle du milieu était équipée
d’écrans, systèmes de champs et ouvertures des haut-parleurs. A
gauche, trois pupitres de programmation.
— Si vous passez, c’est gagné, me transmit Aich. Essayez sans plus
tarder. Si notre théorie tient, vous avez été reconnu comme apte à
commander.
Je m’avançai résolument vers l’estrade, faisant taire mes
appréhensions. Trois fauteuils tournants attendaient devant la coupole
murale centrale. Il n’y avait aucun doute, c’est de là que les dirigeants
martiens donnaient des ordres. Mais à quoi donc servaient les
pupitres ? Probablement à introduire une longue suite de programmes
codés.
Il me semblait avoir fait un pas en avant.
Je m’arrêtai entre les deux robots gardiens.
« Vite, dites quelque chose », pensa Aich.
— Je me nomme Thor Konnat, je suis général, originaire de Terra,
troisième planète de notre système solaire.
Je voulais m’en tenir aux faits réels.
L’automate était informé, de cela j’en étais sûr.
— Je viens sur ordre de l’amiral Saghon dont le testament m’a
enjoint de me poser sur Mars, de réparer les machines mises au repos
et de défendre notre système solaire contre des attaquants venant
d’ailleurs. C’est ce qui a été fait. J’exige l’obéissance de Newton, des
instructions techniques et la libération des commandes automatiques.
Réponds, Newton !
La machine était muette. Etait-elle seulement capable d’une
réponse acoustique ? N’avait-elle pas compris ?
Oui, elle avait compris. On me donna même mon titre. Nos
conversations avaient non seulement été enregistrées, mais comprises.
— Newton pour général Thor Konnat, Octobre trois comme Terre.
Il me fallut un court moment pour me ressaisir.
La machine ne se perdait pas en discours préliminaires.
— Quels projets de défense devront être accomplis sur ordre du
commandant en chef ?
Je réfléchis intensément. Les armes des deux robots étaient
toujours dirigées sur ma personne. Plus d’hésitation. Il fallait que je
me jette à l’eau.
— Les habitants de la troisième planète ont traduit le sens du legs
laissé par l’amiral Saghon. Nous avons désigné le plan de défense
martien par « Contre-offensive Copernicus ». Nous ne pouvions le
déchiffrer plus clairement.
« Bien, pensa Aich. Il faut prendre des risques. Mais tenez-vous-
en à la vérité. »
— Je considère que vous n’avez pas posé de questions concernant
les plans de défense, répondit la machine. Votre quotient intellectuel
correspond à celui d’un officier supérieur, investi de fonctions de
commandement de la flotte. Qui vous a nommé ?
Je me doutais de la réponse que l’appareil attendait de moi.
— J’ai été choisi par le poste de stockage d’intellect de la ville
lunaire de Zonta et nommé en même temps qu’un autre des officiers
de la troisième planète solaire. Nous avons pu déchiffrer le legs de tes
constructeurs. Sais-tu que, selon notre système de datation, tu as été
hors service pendant plus de cent cinquante mille ans ?
— Oui.
— Sais-tu encore que la panne dans tes connexions centrales a été
réparée par nos soins ?
— Oui.
— Peux-tu établir un contact radio avec les installations de Zonta ?
Y a-t-il une liaison de transmetteur avec la Lune de la troisième
planète ?
— Réponses négatives aux deux questions. La liaison est rompue.
Je jubilais et ne tins plus compte des pensées d’Aich.
— Puis-je passer le barrage des robots ? Les ordres laissés par
l’amiral Saghon disent que le potentiel technique de Mars doit être
pleinement utilisé dans le cas où des non-humanoïdes étrangers
tenteraient de pénétrer dans notre système solaire. Le cas se présente.
Nous avons déjoué la première attaque par nos propres moyens.
— Comment ?
— Nous n’avons pas trouvé assez vite la panne dans tes relais.
Nous sommes les descendants de tes constructeurs. Notre technique
n’est pas au même niveau que celle de Mars. Il nous faut du temps. Je
suppose que les instructions du commandant suprême concernant
l’entrée récente de l’adversaire viennent d’être suivies.
— Oui. Il y a onze programmes de défense au total. J’ai choisi le
numéro cinq et agi en conséquence. Vous ne m’avez pas donné
d’ordres, général. Vous pouvez passer.
— Fais vite, m’appela Annibal. Les Hypnos sont persuadés que
nous les avons soumis à des radiations inconnues, ils préparent leur
autodestruction. Je vais leur parler.
Cette nouvelle empêchait ma joie d’éclater. Le robot avait réagi
merveilleusement. Je me rendis sans hésiter vers la coupole centrale et
m’assis dans un fauteuil.
— Le plan cinq devrait correspondre à notre « Contre-offensive
Copernicus ». Pour nous, ces étrangers sont des Hypnos. Par
suggestion, ils déconnectent le centre directeur individuel de la
volonté.
— Je l’ignorais. Vous devriez détruire les Hypnos. Tout est en
place pour le faire.
— Surtout pas. Si nous détruisons les croiseurs Hypnos, nous
devons nous attendre à une attaque massive. Ils doivent rentrer chez
eux et parler de notre puissance. Attention, veuillez mettre en
mémoire et analyser les données suivantes.
Je donnai une description détaillée de toutes nos mesures de
défense.
— Notre manœuvre d’intoxication n’a des chances de succès qu’à
condition que tu cesses immédiatement de faire jouer le plan cinq. Les
circonstances exigent une reprogrammation partielle. Tes
constructeurs ne sont plus. La situation est changée. Réponds,
Newton.
— Newton pour général Thor Konnat, Terra. Votre plan, compte
tenu du degré de votre technologie, promet un succès. J’efface le plan
de défense cinq. J’établis les relais pour les ordres circonstanciels.
Je parlai durant une dizaine de minutes. Le robot confirma et
lorsque je me levai de mon fauteuil, la réponse du robot me démontra
son parfait fonctionnement.
— Attention proposition : utilisez les moyens de transport et de
télécommunications martiens. Je corrigerai les relais erronés et vous
indiquerai la manière correcte de les utiliser. Concentrez-vous sur le
bourdonnement et les marques rouge-blanc-jaune.
Je sortis de là complètement lessivé. Les officiers m’attendaient
devant la porte et Annibal me prévint :
— Le robot s’active. Les champs énergétiques s’éteignent. Au
centre de détection et des télécommunications, une nouvelle paroi
disparaît dans le sol. Une nouvelle salle devient visible. Est-ce la
station de commande manuelle ?
— Oui, mais ne touchez encore à rien. Quel est le comportement
des Hypnos ?
— Le patron de l’expédition annule l’ordre d’autodestruction. Le
commissaire politique s’en va. La Perche, je crois bien que nous avons
réussi.
— Faites partir le programme. Que le cirque commence ! Faites
avancer artistes et acteurs, alertez la garde. Surtout, gardez-vous de
commettre la moindre faute !
Je m’adressai à Aich.
— Pensez-vous que nous pourrons nous fier à l’ordinateur ? A
mon goût, il n’a pas demandé des précisions suffisantes concernant
notre origine. Comment se fait-il qu’il nous accepte, nous ?
— Vous vous trompez. L’enquête a été bien plus approfondie que
vous n’imaginez. Votre quotient intellectuel super-élevé ne pouvait
être obtenu que par le procédé martien de stockage. Donc le centre des
commandes lunaires vous a reconnu et ce centre est précisément
l’ultime poste de commandement de l’état-major martien.
« Puis, j’en suis certain, les mémoires du robot contiennent de
nombreuses données sur l’humanité. Celle dont le développement
commençait voici cent quatre-vingt mille ans…
« Il y a ici des installations téléphotographiques tellement
perfectionnées qu’elles prennent des vues au millionième de toutes les
planètes du système solaire. Le robot sait qui nous sommes. Nous
sommes des amis. Nous n’avons jamais attaqué Mars. Pourquoi
l’amiral Saghon n’a-t-il jamais utilisé la Terre comme base ? Je vous
dis que, voyant la destruction de son peuple inéluctable, il ne voulut
pas sacrifier la race humaine à peine sortie de sa gangue. Il nous avait
choisis pour successeurs, dans un avenir très très lointain. »
— Vous venez de dire ce qui me préoccupe depuis des jours et des
jours. Nous n’avons pas estimé le robot à sa juste valeur. Il se pourrait
bien qu’il ait un programme aux suites incommensurables stocké dans
sa mémoire.
Sur l’écran de mon vidéo-bracelet, le visage du grand acteur Roy
Talun, faisant actuellement figure d’amiral, apparut.
— Amiral Prolof. Les écrans énergétiques ont disparu. Je me mets
en route. Il y a des véhicules curieux dans les hangars. Au dire des
techniciens, ils se propulsent sur des champs de réversion travaillant
sur le principe de nos aéroglisseurs. Faut-il que je m’en serve ? Ils ont
un chauffeur-robot.
— Allez-y, gardez votre calme !
Talun sourit. Le programme venait d’entrer dans sa phase
décisive.
CHAPITRE VIII
Je n’avais encore jamais constaté avec une telle acuité
l’imperfection des images télévisées. Voir sur un écran n’est en rien
comparable à la confrontation directe avec un événement.
Quarante-cinq mille humains avaient pu observer les Hypnos sur
l’écran. Tous les membres de l’équipe martienne savaient ce qui les
attendait. Mais maintenant que les Extraterrestres rabattaient leurs
casques transparents sur leurs épaules, que les organes combinés
multicolores étaient clairement perceptibles, le choc psychique, craint
par les spécialistes, se fit sentir.
Les deux Panoli s’affolèrent. Alfredo, assis dans la partie
supérieure du monstre artificiel moolo, responsable des manettes
commandant les mouvements, actionna celles qu’il ne fallait pas
toucher.
Les bras de l’horrible chose décrivaient de larges moulinets. Les
pattes en acier allégé revêtu de matière plastique frappaient les
marches en marbre conduisant à l’estrade supportant mon bureau. Un
coin des marches sauta, les griffes labourèrent les bois précieux.
Les têtes-boules bleues de Bawala V prirent la fuite en glapissant.
Le monstre se redressa en feulant et en fouettant l’air de son énorme
queue.
Les Hypnos demeurèrent figés sur place, je perçus des ondes de
peur, remarquant également l’effort des Extraterrestres pour obtenir
un contrôle psychique du monstre. Ils ne réussirent pas, car les deux
Panoli, ne faisant pas exception à la règle, portaient des casques
Antitron.
Les quarante cyclopes formant ma garde personnelle se saisirent
de leurs pistolets laser. Les ordres hurlés par Petronko dépassaient en
intensité les feulements du moolo.
Les deux artistes se contrôlaient de nouveau. Le moolo se posa sur
ses quatre bras, feula une dernière fois puis s’accroupit devant mon
bureau.
Les Lilliputiens gémissaient. Les cyclopes s’étaient tus. Sachant
que les Hypnos connaissaient la signification du rire propre à
l’homme, je riais comme si je m’amusais royalement des facéties de
mon monstre préféré.
Pour ne pas troubler le déroulement du spectacle, je tapais à
grands coups de cravache sur les nains. Leurs masques rembourrés les
empêchaient de sentir quoi que ce soit mais, en artistes consciencieux,
ils s’enfuirent en criant.
Don Esteban de Fereira reprit son rôle de bouffon, effectuant des
cabrioles destinées à égayer le puissant Tumadjin Khan.
Le colonel Petronko passait en revue ses cyclopes, revêtus de leurs
uniformes d’apparat et des casques Antitron.
Certain d’avoir été bien étudié par les Hypnos, il fit un signe. Les
voiles arachnéens, spéciaux, tombant du rebord des casques, les
enveloppaient tous. L’éclairage surgi en même temps donnait
l’impression qu’ils avaient mis en marche leurs boucliers énergétiques
individuels.
Boris Petronko tomba à genoux, rampa vers moi et m’assura du
dévouement inconditionnel de ma garde.
Cinq cyclopes se postèrent devant le moolo qui feulait et lançait
des coups de patte dans leur direction.
C’était le moment de ma grande scène du 1. Je me levai,
contournai mon bureau, posant mon pied sur l’échine du monstre.
L’horrible bête s’allongea en gémissant, léchant l’autre botte.
A mes côtés se tenaient les plus hauts dignitaires des populations
galactiques que j’avais « soumises ». Annibal « Trantor of Talagan »
était somptueusement vêtu.
Les Hypnos s’étaient arrêtés à une trentaine de mètres. La
délégation se composait du chef de l’expédition, des commandants des
deux croiseurs, du commissaire politique et de cinq savants.
Roy Talun, l’amiral Prolof, avait magnifiquement tenu son rôle. Il
n’avait pas cillé lors de l’accès de fureur du moolo. Son escorte se
composait de dix robots de combat et de dix soldats de la flotte en
uniforme normal. L’amiral n’avait pas revêtu son uniforme de gala.
Je retournai à ma place, non sans avoir jeté quelques friandises
aux têtes-boules. Ils se chamaillaient pour s’en saisir et je fis mine de
trouver cela divertissant.
La scène changea du tout au tout lorsqu’on annonça l’arrivée des
deux représentants des mondes « Méthane-Hydrogène-
Ammoniaque » que j’avais soumis.
Les portes latérales glissèrent sur leurs gonds, laissant passer
deux containers transparents avançant sur des coussins magnétiques.
Les engins se propulsaient rapidement, faisant bondir les têtes-boules,
et s’arrêtèrent pile devant moi.
Deux êtres immondes, non humanoïdes, m’adressaient la parole
par les translateurs. Les gaz asphyxiants et empoisonnés tournaient en
volutes autour des choses hideuses. Nos acteurs portaient des
appareils respiratoires sous leur déguisement. Oui, nous avions tout
prévu dans les moindres détails.
— Seraient-ce les étrangers, Votre Béatitude ? me demanda l’un
des monstres à quatre bras.
Ses sept yeux au bout de pédoncules téléguidés étaient fixés sur les
Hypnos.
— Oui. Comment te portes-tu, Orgsk ?
— Je serai content de rentrer à bord de mon navire amiral. Eh
bien, commençons. Les étrangers sont des respirateurs d’oxygène,
n’est-ce pas ?
— Certainement.
Je fis un signe amical en direction du second monstre OxA2Hy qui
avait un aspect presque humanoïde.
— Attention !
L’appel d’Annibal me parvint.
— Les Hypnos attaquent.
Je m’en aperçus, voyant mes courtisans sursauter.
J’établis sur-le-champ mon barrage mental, en laissant tout juste
passer les quelques ondes nécessaires pour connaître les plans de
l’adversaire.
Leur intention était de nous obliger à abandonner les armes et à
quitter la salle. Les ondes s’intensifiaient rapidement et j’acquis la
certitude que tout l’équipage resté à bord de leur spationef formait un
seul bloc suggestif pour appuyer la puissance de la délégation.
Un véritable ouragan psi s’abattit sur nous. Quelques-uns de nos
hommes pâlirent, d’autres s’agitaient. Les casques Antitron
absorbaient toujours les ondes de choc, mais, de-ci, de-là, l’une ou
l’autre bribe semblait passer.
Je m’arrêtai sur place, me retournant en direction des Hypnos.
Leurs organes centraux semblaient briller d’un feu intérieur. Je me
sentais menacé.
Sans hésiter, je m’emparai de mon arme.
Le rayon thermoquant, fin comme un fil de soie, produisit durant
une micro-seconde un éclair lumineux intense. Il frappa le sol dallé à
un mètre du chef de l’expédition et y laissa un trou incandescent.
Un tintement soutenu sortit les Hypnos de leur concentration
mentale. Les robots d’armes dirigeaient leurs canons sur eux.
Un scintillement sortait des champs protecteurs. Le rouge sombre
très soutenu, en se mêlant à l’éclairage normal, produisait une
luminosité étrange sur les plaques pectorales du blindage des cyclopes.
J’en avais des sueurs d’angoisse, je n’avais pas pensé aux
détecteurs ultra-sensibles des robots.
— Vous tenez à mourir en héros ? Cessez immédiatement ce jeu.
Cela ne sert à rien. Nous n’avons ni l’intention de déposer nos armes,
ni celle de quitter la salle.
Les Hypnos cessèrent sur-le-champ.
Je rengainai mon arme et les robots se mirent au repos.
M’asseyant dans mon fauteuil, j’observai Annibal concentré sur le
contenu mental des Hypnos.
— Ça va, la Perche ! Ils paniquent. Ils sont certains d’avoir perdu
la bataille.
Les étrangers ne communiquaient plus entre eux. Ils craignaient
nos installations de traduction simultanée. Chacun d’eux devait
digérer tout seul le fruit amer de la défaite et le commissaire politique
songeait sérieusement au suicide et au sabordage.
Je fis signe à Prolof. Le général Reling devrait se poser d’ici une
heure environ avec le 1418 ; Kinny lui avait transmis tous les
renseignements qu’Annibal lui avait donnés.
Prolof se dirigea vers moi, salua et me fit un rapport court et
précis. Les officiers Hypnos avaient accepté ma proposition
concernant une entrevue.
Puis il retourna vers les étrangers et leur dit d’un ton froid et
impersonnel de s’aligner devant mon estrade.
J’observais les Extraterrestres. Leurs jambes puissantes à deux
articulations, deux fois plus longues que leurs troncs, disaient
clairement leurs origines. C’étaient des reptiles intelligents, ayant,
dans leur patrie galactique, pris le pas sur les autres espèces vivantes.
Leur démarche balancée provenait de leurs doubles articulations.
A côté de leurs jambes puissantes, les quatre bras semblaient minces,
presque atrophiés.
Les Hypnos s’arrêtèrent à trois mètres du moolo, ils gelaient
littéralement. Les parties visibles de leur épiderme étaient bleues,
presque de la consistance du cuir. Par endroits, apparaissait une sorte
de craquellement, comme un durcissement.
Ces êtres, je m’en étais aperçu à notre première rencontre,
provenaient d’un monde chaud. Ou bien leur planète tournait autour
d’un grand soleil, ou bien c’était une partie des mondes intérieurs
d’une étoile fixe jaune.
— Ils émettent une sécrétion épidermique, me dit Annibal. Leur
commandant en est fort inquiet. Tiens, découverte intéressante, ils se
protègent du froid par une couche cornée, cela les rend très malhabiles
à se mouvoir.
Je daignai enfin parler aux Hypnos, après avoir consulté ma
montre.
Deux d’entre eux étaient munis de translateurs. Tant mieux, car je
ne savais pas si le cerveau central avait connecté les appareils
martiens.
— Il m’a fallu vous faire patienter. Raisons majeures d’Etat. Je
quitterai cette base spatiale aussitôt que mes négociations avec les
gouvernements de Terra et de l’Union Galactique seront terminées.
D’ici là, je vous conseillerai de prendre une décision.
Les Hypnos écoutaient mes paroles transmises par le translateur.
— Nous vous demandons des informations plus précises.
Je me mis à l’écoute de leurs pensées. La panique s’était estompée.
Ils n’étaient plus que des curieux, avides d’apprendre. C’étaient des
politiques intelligents, des êtres circonspects, soumis à un règlement
draconien. Il ne fallait pas mésestimer leur faiblesse provisoire.
Nous n’avions qu’un bluff monstre à leur offrir. Même le cerveau
électronique de Tophtar n’y changeait rien. Dans l’espace, nous
l’avions vu, il n’avait pas le moindre pouvoir.
— Nous vous informons volontiers. Votre première expédition
dans ce secteur galactique aurait irrémédiablement été anéantie si, par
hasard, l’un de mes croiseurs ne l’avait interceptée.
« L’amiral Prolof a obligé vos vaisseaux à se poser.
Malheureusement, le commandant n’a rien voulu entendre, il a essayé
de s’enfuir et un navire de patrouille de ma flotte spatiale l’a abattu,
ayant mal interprété mes ordres. Vous vous demandez pourquoi vous
seriez morts à l’heure actuelle, si vous étiez tombés aux mains des
Terriens ? »
— Exactement.
— Vous devez parler à Tumadjin Khan en l’appelant « Votre
Béatitude » ! dit Annibal d’un ton rogue.
— C’est bien cela, Votre Béatitude, dit le chef de l’expédition.
— Vous ne semblez pas vous rendre compte de la puissance de
l’Union Galactique. Même moi, régnant sur le second Empire, je me
garderais bien de dépasser les limites de l’Union. Soyez heureux que
j’aie interprété correctement l’appel au secours de votre croiseur
détruit ! Je vous attendais. Mais je vous croyais plus prudents. A
moins que vous ne vous imaginiez que personne ne pourrait vous
vaincre. Peut-être en raison de votre puissance de suggestion ?
Des ondes d’irritation me parvenaient. Ils n’avaient pas escompté
que j’en parle ouvertement et avec un dédain aussi manifeste.
Cela m’incita à rire.
— Vous semblez étonnés. Des êtres semblables à vous, nous les
avons vaincus depuis plus de deux mille ans. Nous sommes immunisés
contre vos pouvoirs et les Terriens sont encore bien plus forts que
nous. Je conçois que cela vous soit pénible à entendre. Nous avons
connu des hauts et des bas au cours de l’histoire de nos conquêtes
galactiques. Nous croyions trouver des êtres primitifs au premier stade
de leur développement et avons rencontré un peuple puissant. Par
chance, ils n’avaient pas la puissance de Terra ! Et maintenant, dites-
moi d’où vous venez.
— Non, cria le commissaire politique.
Je jetai un regard ennuyé à la ronde et les vingt représentants des
peuples galactiques éclatèrent de rire.
Le chef de l’expédition maîtrisait péniblement sa rage et le
commissaire politique se fit copieusement insulter.
— A votre guise. C’est curieux, les étrangers tentent toujours de
cacher leur planète d’origine. Mais nous avons des instruments qui
nous permettent de mesurer et de suivre vos déplacements. Vous êtes
venus avec des hyper-propulseurs. Vous auriez été plus habiles en
surgissant de l’hyperespace sans ce bruit barbare.
— Le coup a porté, dit Annibal. Profite de leur confusion
momentanée, moi, j’écoute leurs pensées.
— Je vois que vous ne soupçonnez pas le stade de développement
de notre technique. Vous croyez avoir assemblé un empire invincible.
D’autres l’ont cru avant vous. Je suis le descendant de colons terriens.
Mes aïeux ont commencé voici deux mille ans à conquérir un empire
galactique. Nous avons évité jusqu’ici tout conflit sérieux avec Terra.
La quatrième planète, celle où vous êtes en cet instant, est la cellule-
mère du second Empire. Je m’en sers comme base commerciale et
poste avancé, et j’ai donné à sa place une autre planète de notre
système solaire aux Terriens. Nous devons renouveler ces conventions.
C’est la raison de ma présence. Je vous le dis franchement, un
éclatement entre l’Union Galactique et le second Empire me semble
presque inévitable. Question militaire et de politique intergalactique.
Je vous offre une alliance.
— L’offre, Votre Béatitude, demande réflexion. Nous ne sommes
pas autorisés à prendre de telles décisions, dit leur chef.
— C’est certain. Je ne vous crois pas investis des pouvoirs
plénipotentiaires de votre peuple. Soyez mes invités. Regardez autour
de vous et préparez votre départ vers votre patrie. Informez votre
gouvernement de ce que vous avez vécu et observé. Mais dans votre
intérêt, je vous mets en garde contre toute tentative d’alliance avec la
Terre.
— Quelle sorte d’alliance désire Votre Béatitude ?
Je me mis à l’écoute des Extraterrestres. Ils ne songeaient pas le
moins du monde à une alliance. Ils voulaient simplement obtenir le
maximum de renseignements.
— Je vous l’ai dit. Un conflit avec Terra semble inévitable. Mon
empire s’étend sur dix mille planètes. Beaucoup de peuples dont vous
voyez les représentants se sont joints à mon empire. L’Union
Galactique n’a jamais désiré collaborer avec d’autres intelligences. Les
nouvelles planètes découvertes par les Terriens leur servent de
résidence ou bien ils emmènent leurs populations en esclavage. Pas
d’autodétermination planétaire, c’est la devise des Terriens ! Ces
contradictions conduiront à une guerre. Vous serez anéantis par les
forces de l’Union dès qu’elles vous localiseront. Vous n’êtes pas des
humanoïdes. Vous avez tout avantage à faire partie de la famille des
peuples autonomes du second Empire. Cela vous conserverait
certaines libertés.
— Nous vous en remercions.
Je sentis l’ironie de la réponse. Il était grand temps d’interrompre
l’entretien. Le colonel Inchinger comprit mon signe discret. Il
s’agissait de faire démarrer le premier programme truqué.
Les haut-parleurs beuglèrent, les écrans s’éclairèrent. Le bruit des
bordées tirées par l’armement des croiseurs surpassa tous les autres.
Sur un écran géant le capitaine Dogendal me présentait ses respects.
— L’amiral Umirga vous appelle à la suite des ordres donnés par
Votre Béatitude. Il dit que la cent quatrième flotte passe à l’attaque.
Katabt VI résiste farouchement. Il demande les ordres de Votre
Béatitude.
— Etablissez un hypercontact télé avec l’amiral Umirga. Et dites-
lui, en attendant, de détruire la sixième planète du soleil Katabt. Je ne
tolère aucune révolution dans mon empire. Dites à la cent quatrième
d’attaquer. Le monde de Katabt doit être chassé de son orbite.
Qu’Umirga fasse le nécessaire pour que cette planète soit engloutie par
son soleil.
— J’ai compris, Votre Béatitude.
Je passai rapidement devant les Hypnos, les priant de me suivre.
Lorsque nous entrâmes dans le centre de détection et de
télévision, la première partie du film truqué venait de démarrer. Tout
avait l’air plus vrai que nature et, maintenant, enfin, son public y était.
On voyait sur les écrans une flotte composée d’innombrables
unités, des vues partielles des postes de commandement. Dans l’une,
on reconnaissait l’amiral Umirga, Dogendal lui parlait. Les techniciens
des studios réalisaient de véritables prodiges, les dialogues se
déroulaient normalement.
Les dimensions d’un navire amiral d’Umirga, d’un diamètre de
trois mille mètres, à côté duquel les croiseurs Hypnos ressemblaient à
des billes, impressionnèrent fortement ces derniers.
Un bourdonnement étourdissant composé des salves tirées par les
canons énergétiques, les ordres humains, les annonces faites par les
voix impersonnelles des robots, emplissait la salle ; sur les écrans des
soleils atomiques naissaient là où auparavant les prises de vues en
zoom avaient localisé une planète.
Enfin, nous assistâmes à la destruction de Katabt VI. Coupée en
morceaux par les explosions des super-bombes, la planète, mue par
des rayons rotatifs puissants, se propulsait vers son soleil. Les
dernières nefs de combat de l’ennemi furent transformées en nuées
atomiques incandescentes.
Seuls les écrans portant les symboles des quatre cents mondes
amis et alliés de Tumadjin Khan demeuraient éclairés.
Je tirai sur ma cape en bâillant, puis regardai les Hypnos
surveillés par les robots de combat.
— Ces messieurs sont ahuris, me communiqua Annibal. Le
commandant a même pensé en chiffrant. La cent quatrième flotte lui
apparaît gigantesque et il se demande si cette désignation est un fait
du hasard ou bien si nous disposons réellement de cent quatre flottes
spatiales similaires. A toi de lui en boucher un coin. Ils ne calculent
pas dans cet ordre de grandeur. Je reste à l’écoute.
— Avez-vous observé la rapidité de la destruction de Katabt VI ?
Puis, me tournant vers l’amiral Prolof :
— Faites effacer les données sur Katabt VI dans les mémoires des
ordinateurs. Les planètes de ce système restées intactes peuvent être
visitées par tous les peuples autorisés du second Empire. La somme
provenant de la vente du butin devra être versée pour quatre-vingt-dix
pour cent à la caisse de l’empire.
— Quel menteur superbe.
Annibal riait.
— Nos invités croient chacune de tes paroles.
Je quittai la centrale.
Les représentants d’un peuple dont un seul petit croiseur spatial
aurait suffi à nous anéantir s’empressèrent de suivre le très puissant
Tumadjin Khan.
Je me programmai sur le mental des Hypnos. Nous avions atteint
le but fixé. Ils avaient compris que je ressentais crainte et respect pour
l’Union Galactique et se demandaient quelle était la puissance des
Terriens, puisque ma propre flotte comptait plus de trois mille navires
de guerre. Je profitai de la situation.
— Amiral Prolof, quel est le lieu de stationnement de la cent
douzième flotte ?
— Dans le système Toba, Votre Béatitude.
— Que l’amiral Euchten en prenne deux mille unités et se rende
vers Katabt. Il me semble plus prudent de surveiller de près les
marchands libres. Je ne désire pas que les escroqueries sur le tribut
obligatoire se reproduisent.
Les Hypnos savaient à présent qu’une cent douzième flotte
existait. Mes rapides calculs m’apprirent qu’à trois mille unités par
flotte, je disposais pour les Hypnos de l’armada vertigineuse de trois
cent soixante mille navires de combat.
— De combien de navires de guerre dispose votre peuple ? Je
présume que le premier mois du conflit avec l’Union nous coûtera une
cinquantaine de mille de ces engins. Quelles sont vos possibilités,
concernant les stocks ? Construisez-vous les navires en chaîne en
grande série ou bien en êtes-vous restés au vieux procédé d’un plan
par unité ? Allons, parlez, ne faites pas état de vos secrets ridicules.
Pouvez-vous mettre immédiatement cent mille unités lourdes et semi-
lourdes à ma disposition ?
Les Hypnos étaient dans la confusion et le désarroi.
— Votre Béatitude, c’est que nous ignorons nos capacités de
construction, fut le mensonge proféré.
— Il me semble que votre peuple a des idées extrêmement
surfaites en ce qui concerne sa puissance. Filez, je ne veux plus vous
voir. Non, attendez que j’en aie terminé avec la réception de la
délégation terrienne. Huang-Tai, occupez-vous de mes invités.
Expliquez-leur que toute tentative de décollage prématuré signifierait
leur destruction immédiate. Faites-les patienter dans mon bureau.
Une fois les Hypnos partis, je retournai au centre radio et m’affalai
dans un fauteuil en poussant un soupir de soulagement.
— Vous alors, dit Scheuning, vous avez des nerfs d’acier !
Comment réagissent-ils ?
— Comme prévu, répondit Annibal. Le 1418 arrive. Mais dites,
général, après votre complet remaniement des dialogues prévus, il
serait opportun de nous donner de nouvelles instructions. Comment
cette comédie va-t-elle se poursuivre ?
— Laissez-moi dormir, juste une petite demi-heure !
— Pas question ! Les Hypnos sont préoccupés par ta demande de
cent mille navires spatiaux. C’est un chiffre énorme et une fois sortis
de leur abrutissement… Je dois immédiatement informer le patron de
ta folie des grandeurs, pour qu’il puisse entrer dans le jeu, sans
bavures.
— Ça va, tu le retiens, tu l’informes et tu le pries de venir tout droit
dans l’arène.
— Dans l’arène ? questionna le docteur Anne Burner, ma
prétendue épouse. Est-ce dans un but déterminé ?
— Evidemment ! Tumadjin Khan doit se remettre de la
destruction de Katabt VI. Ses motifs humanitaires ont été mis en
doute. Sa nature veut qu’il réfléchisse à ce grave problème pendant
que des jeux de combat se déroulent dans l’arène. Que les Hypnos me
prennent pour un homme à la limite de la folie. Ces individus ont de
tout temps été les plus dangereux.
CHAPITRE IX
Les meilleurs artistes de la Terre, les plus célèbres, donnaient la
représentation la plus importante de leur vie. Le succès ou le rejet par
les neuf Extraterrestres constituait un point important de notre
système de défense.
Pour l’instant, ils ne semblaient pas s’ennuyer. Ils n’éprouvaient
pas la moindre répulsion à regarder le spectacle terrifiant qui se
déroulait sous leurs yeux. Il nous avait fallu des trésors d’ingéniosité
de truquages et de répétitions pour le monter.
Des dizaines de milliers de spectateurs se pressaient sur les rangs.
Les acteurs se surpassaient et la foule surexcitée hurlait son
approbation.
Les soldats des navires de combat se pressaient au voisinage des
portes d’accès. Le bourreau de Tumadjin Khan était interprété par Alf
Trontmeyer. Le régisseur pouvait, de cette manière, surveiller les tirs.
Nous avions fabriqué un tel nombre de fauves que l’on ne pouvait plus
savoir très exactement lequel était propulsé par un être humain et
lequel était téléguidé.
Le moolo passait sa fureur sur les têtes-boules tombées en
disgrâce. Les cyclopes luttaient avec des copies de robots de combat
dont les « armes énergétiques » étaient constituées de projecteurs
spéciaux pourvus d’un système d’optique, produisant un faisceau
ressemblant aux rayons mortels.
De temps en temps, un cyclope s’effondrait en rugissant. Si l’un
des géants frappait un point bien déterminé sur sa cuirasse pectorale,
une charge thermique s’allumait et brûlait en développant de fortes
valeurs thermiques. Le problème le plus ardu à résoudre pour nos
techniciens, était celui de sauvegarder la personne des « cyclopes en
feu ».
Les Hypnos étaient fascinés par le spectacle. L’horreur des scènes
de combat les emplissait de joie, comme nous l’avions prévu.
Moi, j’avais l’air ennuyé de quelqu’un pour qui ce genre de
représentation est monnaie courante.
Les écrans placés à tous les coins de l’arène s’allumaient
périodiquement, montrant les amiraux de la flotte qui demandaient
mes instructions. C’était à chaque fois une occasion pour interrompre
les jeux un court instant.
Un autre film truqué nous montra une armée de débarquement de
l’espace. Les soldats revêtus de combinaisons antigravitation sortaient
des navires spatiaux, se posant sur une planète inconnue et réduisant
à néant la résistance des originaires primitifs.
Le troisième film montrait la capitale de ma planète-mère. On y
fêtait le succès de la bataille de Katabt VI dans un déploiement de luxe
effréné.
Mon adjoint me salua gaiement à une distance de onze mille
années-lumière.
— En votre honneur, Votre Béatitude, à votre gloire !
La dernière attraction prévue était un véritable grizzli importé
d’Amérique du Nord. L’animal avait reçu une bonne dose de calmants,
mais son dompteur jouait quand même avec sa propre vie.
Au moment le plus dangereux, deux tireurs d’élite cachés lui
envoyèrent des charges anesthésiantes. Le médicament contenu dans
les seringues endormit l’animal sur-le-champ. Le dompteur s’empara
d’une épée et creva une poche de sang que nous avions dissimulée sur
le cou du grizzli. Le sable rougit.
Trontmeyer fit un signe convenu et Dogendal réagit aussitôt. Les
écrans s’éclairèrent et les haut-parleurs crachèrent un message.
— Attention — Exception III — Stoppez les jeux ! Je me réfère aux
ordres de Sa Béatitude.
— Que se passe-t-il ?
— Un croiseur-navette des Terriens vient de se poser, Votre
Béatitude. Le grand amiral Reling, commandant suprême de la flotte
de l’Union, exige une entrevue urgente avec Votre Béatitude.
Je tapai du poing en jurant comme un charretier. Les Hypnos
mirent leurs translateurs en route.
— Qui ? Le grand amiral Reling en personne ?
— Il quitte son croiseur à l’instant même, Votre Béatitude.
— A-t-il remarqué les deux croiseurs étrangers ?
Dogendal tomba à genoux, pâle et défait.
— J’ose à peine le dire, Votre Béatitude, mais le Suprême Grand
Commandeur ne s’est posé sur Mars qu’à cause d’eux. La
communication radio m’a informé d’un ultimatum. Ils ont détecté nos
visiteurs et parlent d’une rupture de traité. Le grand amiral disait que
nous n’étions pas autorisés à faire pénétrer des inconnus
extraterrestres dans la zone de souveraineté terrienne.
— La quatrième planète est considérée comme zone extra-
territoriale. C’est moi qui commande, ici. Qu’a-t-il dit d’autre ?
— Plus rien à moi, Votre Béatitude. Le grand amiral passe par le
sas. Faut-il que je le fasse intercepter ?
Je pris un contact mental avec les Hypnos. Ils tremblaient
intérieurement. Ils avaient parfaitement compris le danger qui les
menaçait.
Je devins soudainement très calme. Le docteur Anne Burner,
couchée à mes côtés sur le lit de repos, semblait vouloir me lancer un
avertissement.
Je regardais les Hypnos.
— Nous vous en prions, Votre Béatitude, permettez-nous de
repartir sur-le-champ. Nous ne voulons pas vous créer le moindre
désagrément.
— C’est là que vous faites erreur. Si vous décollez maintenant, je
ne vous donne pas même une minute de survie.
— C’est que nous estimons plus prudent de ne pas être connus de
Terra avant le moment opportun.
— Vous parlez de la proposition d’alliance ?
— Exactement cela. Je vais de ce pas transmettre votre
proposition à mon gouvernement.
Cela m’amusait. De bons diplomates. Mais l’important, c’était la
peur qu’ils éprouvaient.
Anne Burner souriait et j’appelai Dogendal.
— Le grand amiral est-il venu seul ?
C’était le mot de passe. Notre ultime film truqué (la phase finale,
comme nous disions) devait être projeté dès maintenant.
— Que non, Votre Béatitude ! L’espace grouille littéralement des
grands croiseurs de combat terriens.
— Connectez vos détecteurs visuels sur mes écrans, vite.
Le programme se déroula. Je levai la tête vers le plafond en
matière plastique. L’impression produite était celle d’une vue directe
sur l’espace.
Des milliers de navires sidéraux, beaucoup d’entre eux
appartenant au type « 3000 mètres », entouraient Mars sur leurs
orbites. L’impression optique était que la quatrième planète était
vouée à la destruction.
— C’est la panique totale, jubilait Annibal. Ils sont atterrés
moralement. Fais attention, ils méditent un coup fourré.
La scène changea, montrant des plans de détail des croiseurs, des
tourelles d’armement, des canons énergétiques braqués sur la planète
rouge. Un navire gigogne, porte-chasseurs, apparut enfin. Des
centaines d’engins brillants sortaient du sas ventral. On voyait
clairement les flammes des réacteurs. Nous tenions absolument à faire
une démonstration de la vitesse inouïe de ces chasseurs. Un éclair, et
les appareils avaient disparu dans l’espace.
— Les chasseurs forment un cercle extérieur de défense, dit une
voix robot. La vague des chasseurs atteint l’orbite de Pluton. La cloche
de défense se forme. Terminé.
Les Hypnos, à mon avis, en avaient assez vu.
— Comment pensez-vous percer ce système de défense ? Je vous
ai bien mis en garde contre Terra. Seuls des inconscients tels que vous
osent pénétrer dans un système solaire fortifié sans prendre la
moindre précaution. Vous voyez bien que vous ne vous en tirerez qu’en
négociant !
Les Hypnos acquiescèrent. En même temps, un événement
imprévu survint. Le cerveau-robot de Tophtar se fit entendre par des
haut-parleurs.
— Newton s’adresse à Sa Béatitude !
Chapeau, le robot me donnait même mon titre ! Et il s’était rendu
compte d’une faille dans notre système. Nous y avions bien pensé,
mais sans avoir les moyens techniques pour la pallier.
Il était évident que les appareils de détection radar, asdic et sonar
des deux navires Hypnos n’arrêtaient pas de fonctionner. Et nous
avions raconté à leurs délégués que plus de cinq mille navires de
combat entouraient Mars !
Les neuf délégués ne se rendaient pas compte de l’imposture mais
les appareils… Ils constateraient sans peine que l’espace autour de
Mars ne contenait pas plus de croiseurs spatiaux qu’il n’en avait
contenu voici une heure.
Le cerveau avait agi. Il disposait des moyens que nous voulions
simplement faire entendre.
— J’ai établi un système d’absorption des détections par ondes,
Votre Béatitude, je connais le secteur à protéger. Terminé.
Le chef de l’expédition, littéralement mort de peur, se fit entendre
de nouveau.
— Que Votre Béatitude soit assurée de tout le soutien du
Gouvernement d’Orgh. Nous vous demandons asile.
— Je veux bien vous croire. Je recevrai le commandant suprême
dans l’arène.
— Est-il nécessaire qu’il nous voie ?
— C’est préférable. Vous prétendrez être les ambassadeurs d’un
peuple faisant partie du second Empire depuis une année. Compris ?
— Oui, Votre Béatitude !
Reling, informé des derniers événements, fit son entrée.
Ma loge descendit jusqu’à l’arène. La garde cyclopéenne prit place.
— Allez vous placer parmi les chefs des Etats alliés, vite. Faites
comme si vous étiez des nôtres. Prévenez les équipages de vos
vaisseaux. Qu’ils se tiennent tranquilles. Pas de faux pas si vous tenez
à rester en vie ! Ce n’est pas une plaisanterie !
— Nous avons déjà informé nos adjoints par radio.
Nous le savions d’ailleurs. Les fanfares résonnaient. Le suprême
grand commandeur de la flotte de l’Union avait droit aux plus grands
honneurs.
— Nos appareils de détection ne fonctionnent pas ; qu’est-ce qui se
passe ? me demanda un Hypno. Votre Béatitude, nous ne pouvons pas
déceler la flotte terrienne ! Les ondes sont réfléchies tout près de nos
croiseurs.
Ah ! le brave cerveau-robot ! Il nous avait tirés d’un bien mauvais
pas.
— Ne vous en occupez pas. Nous avons placé un écran
antidétection au-dessus de vos navires. Pour votre sécurité. Mais cela
immobilise aussi vos appareils !
— Nous remercions sincèrement Votre Béatitude !
— C’est fou ce qu’ils sont devenu polis, ricana Annibal
mentalement.
Reling, flanqué de deux officiers supérieurs, fit son entrée. Cinq
robots laqués de noir avec des anneaux pectoraux rouges le suivaient.
Le général et son escorte avaient revêtu les uniformes bleu nuit du
C.E.S.S. mais les signes avaient été changés. Un soleil doré ornait sa
poitrine et ses épaulettes étaient assez grandes pour couvrir la moitié
de ses biceps.
Leurs casques Antitron étaient d’un modèle différent et, sous le
renflement comportant une installation radio-vidéo complète, leurs
visages paraissaient durs et renfermés.
Je me levai pour aller à leur rencontre.
CHAPITRE X
— Merci. Je ne tiens nullement à m’asseoir sur un siège
conservant la chaleur corporelle d’un Extraterrestre non humain. Aux
faits, Tumadjin Khan !
Le patron, solide comme un roc, produisait une incroyable
impression de force.
Il ne jugeait pas utile de me donner mon titre, soulignant par là
son rang élevé, sans me provoquer directement.
Son escorte avait les yeux fixés sur les Hypnos qui ne se sentaient
pas à l’aise au milieu de mes alliés.
Je pris un air décontracté. Un sourire pouvait beaucoup dire. Tout
ce qui importait, c’était de faire comprendre l’énorme puissance de
Terra, seul but de toute notre « Contre-offensive Copernicus ».
— En quoi puis-je vous être utile, monsieur ? Votre arrivée nous a
quelque peu surpris. Oui, elle me rappelle une certaine clause du pacte
conclu avec l’Union. Veuillez pardonner ma question, monsieur,
seriez-vous le Gouvernement de l’Union ?
Reling pâlit.
— Ne soyez pas insolent, Tumadjin. Vous ne me parlerez pas sur
ce ton-là. Je me demande si je dois relire cette clause avant ou après
l’attaque !
— Quelle amabilité, amiral ! Je n’aimerais pas être à votre place si
vous choisissez la seconde possibilité.
Annibal me communiqua que le patron venait seulement de
surmonter le choc provoqué par la vue des étrangers. Il fallait que je
fasse bien attention. Reling ferait briller toutes les ressources de son
esprit. Je n’aurais pas aimé être son ennemi.
— Cela, j’y réfléchirai un jour ! Vous êtes dans la zone
gouvernementale de Terra. Ici, c’est moi qui commande et personne
d’autre. Il me semble, Tumadjin, que votre mémoire présente des
lacunes. Faut-il que je vous remémore ma manière de résoudre ce
genre de peccadilles ?
Mes courtisans riaient, serviles.
— Cinq mille trois cents unités de combat dont dix-huit cents du
type géant entourent Mars. Je vous mets en garde, Tumadjin. Le
désert martien a été généreusement mis à votre disposition. Mais nous
ne vous avons pas permis de laisser pénétrer dans notre système
solaire des étrangers qui ne font pas partie du second Empire.
— Je ne saisis pas…
— Mais si, vous saisissez ! Vous vous êtes réunis ici avec les
représentants d’un groupe inconnu. Qui sont ces monstres ? D’où
viennent-ils ?
J’observais les Hypnos tremblants au milieu de mes
collaborateurs déguisés.
— De qui voulez-vous parler ?
Reling longea la rangée des neuf délégués.
— Inconnus, non enregistrés. Prévenez l’amiral Buschkin. Etat
d’alerte avancé. J’y mettrai bon ordre ! Qui sont ces inconnus ?
— Vous aussi pouvez vous tromper, monsieur, dis-je en souriant
suavement. Cela ne fait qu’un an à peine que les Orghs sont membres
du second Empire. Je ne suis nullement obligé de présenter mes
nouveaux partenaires à l’Union.
— Vous l’êtes moralement. Nous avons toléré vos désirs
d’expansion, et ce contre mon avis.
— Mais, amiral, cela ne se dit pas tout haut !
Reling changea de couleur. Il n’oubliait pas qu’il était mon
supérieur. Notre entretien avait la forme d’un petit duel oratoire.
Annibal s’amusait comme un fou, il était à l’écoute des pensées de
Reling.
— Terra est grande et puissante, dit le petit en soupirant. Quelle
est sa puissance, Terrien ?
— Vous vous en apercevrez en temps voulu. A dater de
maintenant, j’interdis à tous les non-humanoïdes de mettre le pied sur
une seule étoile contrôlée par l’Union. Et Mars en fait partie !
« N’osez plus parler d’exterritorialité, Tumadjin. Les
représentants de l’Union vont se poser ici dans quelques heures. Je ne
crois pas à une reconduction du pacte. Préparez-vous à évacuer cette
base. Mais ceci n’est qu’un détail. »
Que voulait le patron au juste ?
— Il veut faire savoir aux Hypnos qu’à l’avenir ce n’est pas la peine
de te chercher ici, me communiqua Annibal. Pour éviter l’arrivée de
nouvelles unités de l’adversaire.
— Merci, petit, il n’est pas totalement débile !
— Nous verrons, amiral. Etant donné que vous estimez que ces
points importants pour l’Union et le second Empire sont des
peccadilles, me direz-vous ce que vous pensez être important ?
— Je vous ordonne de faire déguerpir vos alliés dans les douze
heures à venir. Seuls des humains ont l’autorisation de demeurer sur
Mars. Passé ce délai, s’il reste encore des Extraterrestres, je ferai
ouvrir le feu !
— Il me semble vous avoir déjà entendu !
— C’est pour pallier votre mémoire défaillante. Mais venons-en à
la seconde partie de l’ultimatum.
— C’est ainsi que vous le nommez ?
— J’admire votre rapidité à saisir les choses, Tumadjin ! Vous me
remettrez les deux navires étrangers aux fins d’examens. Leurs
équipages ont des impulsions parapsychiques. D’où viennent-ils ?
— De quel droit demandez-vous cela ? Mes amis, je les choisis
avec ou sans votre consentement.
Nous nous provoquions du regard. Les Hypnos croyaient que nous
marchandions leur existence.
— J’exige la remise des navires et des équipages.
— Il n’en est pas question, monsieur le grand amiral. Si vous
tentez d’obtenir cela par la force, en contrevenant aux termes du pacte,
nous prendrons des contre-mesures. Prolof, faites appel aux
commandants de toutes mes flottes spatiales. Ils interrompront
immédiatement leur mission. Les positions de concentration, suivant
le plan Drevelot, devront être rejointes sur-le-champ. Attendre les
ordres !
Prolof disparut.
— Je n’oublierai jamais cet ordre, Tumadjin. Vous refusez donc de
me livrer ces créatures ?
— Pour une fois, vous pensez juste.
Sur un signe de Reling, ses officiers dirigèrent les faisceaux des
petits boîtiers, à mon avis des lampes de poche camouflées, sur les
Hypnos.
— Vous n’êtes pas opposé à une détermination individuelle ?
— Mais non, amiral !
— Eh ! ça suffit, arrêtez ! Les Hypnos vont avoir une attaque, me
transmit Annibal.
Je toussotai en regardant Annibal. Reling comprit qu’il devait en
rester là. Je dis d’un ton presque poli :
— Amiral, je remplirai une de vos conditions. Mes alliés partiront
dans les douze heures. Je reste et attendrai votre délégation
gouvernementale.
— Vous ne voulez pas me les remettre ?
— Non. Les Orghs sont mes alliés. Que vous les ayez enregistrés ou
non. Je vous ferai remarquer qu’il existe encore d’autres peuples
inconnus de vous.
— J’aimerais savoir alors pour quelle raison vous avez détruit un
navire de vos alliés.
— Une erreur. Les Orghs se sont servis de symboles périmés pour
se faire reconnaître.
— Je ne suis pas en mesure de prouver le contraire. Mais ils
partiront dans les douze heures.
— Ce sera fait. Veuillez retirer vos escadres.
— Je ne vous surveillerai pas davantage. Il existe d’autres moyens.
Nous nous reverrons !
— Vous croyez ?
— Certainement. Je fais partie de la délégation gouvernementale.
Il disparut en fanfare.
Les Hypnos me fixaient de leurs organes combinés devenus ternes
et mats. Je me mis dans une rage artificielle en avançant vers le chef
de l’expédition.
— Vous rendez-vous compte de ce que vous avez fait ? Reling
connaît la situation aussi bien que moi. Il a fallu que je vous protège de
manière peu protocolaire. Jamais je n’aurais demandé à Prolof de
rassembler mes flottes, sans cela. Qu’avez-vous à me dire ?
— Nous sommes désolés, Votre Béatitude.
— Ah ! vous êtes désolés. Que croyez-vous qui serait arrivé si je
m’étais laissé avoir par le commandant suprême des Terriens ? Ne
revenez plus jamais dans le système solaire terrien sans vous
annoncer. Vous avez votre place dans le second Empire, non ailleurs.
Sinon, je ne pourrai plus rien pour vous.
— Nous avons compris, Votre Béatitude. Nous relaterons les faits
au gouvernement d’Orgh. Voulez-vous nous donner la position de
votre galaxie ?
J’éclatai de rire.
— Nous viendrons vous voir, Orgh ! Nous, avant les Terriens.
Nous avons fini d’analyser votre courbe de transition. Les Terriens
aussi. Si je n’arrive pas avant les Terriens, vous légitimant comme allié
en postant une escadre de protection, ils vous anéantiront. Il se
pourrait que l’on doive vous faire attendre quelque peu en raison de la
situation actuelle. Une guerre semble inévitable. Dites à votre
gouvernement de préparer cent mille navires. Et maintenant,
retournez à vos croiseurs et préparez-vous à décoller aussitôt que les
unités de la Terre auront disparu.
Le mot de passe pour Dogendal.
— L’amiral Reling monte maintenant à bord de son croiseur
navette. Les unités lourdes de la flotte accélèrent. Je connecte.
Le film truqué montra le départ des cinq mille navires, faisant
route vers la Terre. Dix minutes plus tard, le secteur cosmique de Mars
était vide. Cela indiqua aux astronautes chevronnés venus du fond des
galaxies avec quelle accélération pharamineuse les Terriens
travaillaient.
L’ultime effet fut le départ du 1418 ; Reling n’était pas à bord, cela
s’entend !
Les hommes de la division martienne accompagnèrent les Orghs à
l’extérieur de l’arène.
— Les jeux sont terminés, dit Roy Talun, alias amiral Prolof. Mais
qui sait, peut-être n’en est-ce que le début.
Je demandai aux notables de me suivre jusqu’au centre des
télécommunications et priai Trontmeyer de tout faire mettre en place.
— Je remercie tous les participants, hommes et femmes, de leur
collaboration précieuse, efficace et sans faille.
Dès mon arrivée au centre, j’appelai les commandants du Bapura
et du Tornto.
Les colonels Naru Kenonewe et Stephan Tronsskij me dirent que
leurs croiseurs étaient prêts à décoller.
— Vous croyez-vous capables de faire décoller encore une fois ces
deux géants ? J’aimerais vous voir escorter les Hypnos.
— Cela fonctionne de mieux en mieux, dit Kenonewe. Et avec
l’aide du cerveau-robot…
Teichburg me rejoignit.
— Qu’en pensez-vous, professeur ?
— Il faut essayer, dit une voix derrière mon dos.
Le général Reling entrait par la porte du sas blindé. Je le saluai au
garde-à-vous.
— Vous êtes bien poli, à présent, Tumadjin ! C’était fameux, mon
ami, dit-il en me tendant la main. Utan me dit que l’impression sur les
Hypnos était de taille. Est-ce vrai ?
— Il est resté en dessous de la vérité ! Notre but est atteint à cent
pour cent. Nous les avions convaincus de la puissance terrienne, mais
nous avons utilisé des facteurs très supérieurs à ceux prévus.
— Je doute que nous ayons atteint le but, Konnat. Comment vont-
ils réagir maintenant ? Et ils ne sont pas encore rentrés chez eux. Les
dangers d’un vol dans l’hyperespace…
Teichburg s’en mêla.
— Deux possibilités se présentent. Ou bien les Orghs se retirent
pour toujours dans leurs paramètres ou bien ils armeront à outrance
pour contrer un danger non existant en réalité.
— Il fallait bien leur parler de la puissance de notre flotte pour
renforcer l’impression. Et puis, qu’est-ce que cela peut bien faire, un
navire de combat ou vingt mille…
— Vous pensez que cela n’a aucune importance que la Terre soit
anéantie par un seul croiseur ou par vingt mille ? me demanda
Beschter.
— Il fallait donc en parler, dit le docteur Anne Burner. L’idée de ne
jamais être assez puissants pour résister à Terra ou au second Empire
germera chez les Orghs. Ils ne reviendront pas de sitôt.
« Mais il ne faut pas en rester là. Vous avez fait croire à une guerre
inévitable. Je vous conseillerai donc de faire sauter quelques bombes
atomiques surpuissantes dans l’espace. Puis vous mettrez l’hyper
émetteur martien en route pour leur permettre d’attraper quelques
vagues ondes réelles. »
J’avais le vertige en pensant à ce qu’il restait à faire.
Dogendal et ses téléobjectifs observaient les Orghs qui
embarquaient. Aich me dit :
— Les rayons rouges d’attraction sont encore là. Je crois,
monsieur, que vous devrez vous rendre au dernier sous-sol et parler à
Newton.
*
* *
Nous étions une vingtaine d’hommes dans la salle de
programmation. Je m’étais assis dans le fauteuil devant la coupole du
milieu.
— Newton pour le général Thor Konnat. Nous avons analysé vos
questions. Le facteur X du comportement futur des Orghs ne se trouve
pas ici, mais dans leur patrie. Nous ne connaissons pas l’effet du
rapport du chef de l’expédition. Il n’y a pas d’effet optique. Il y a lieu
de démontrer la force de Terra. Attention, proposition. Il faut trouver
le système solaire des Orghs. Il faut les leurrer davantage si nous
voulons une retraite définitive. Il faut en premier lieu démontrer
l’immunité des Terriens contre leur force suggestive.
— Comment faire ? demandai-je.
— Je vais mesurer les transitions des Orghs, et calculer le point de
chute.
— Quoi, c’est vraiment faisable ?
— C’est faisable. Je vais effacer la programmation de mes
constructeurs. J’y suis autorisé. Je suis à votre disposition. Je conseille
une visite prochaine dans le système Orgh. N’oubliez pas que vous
avez promis d’établir le premier contact. Cela signifie que vous devez
directement vous rendre sur leur planète mère. Aucun problème. Je
vous mettrai les moyens de transport adéquats à disposition.
Je priai le cerveau de retirer les faisceaux d’attraction pour
permettre aux Orghs de décoller.
— Oui.
Dans ma tête un véritable tourbillon s’agitait.
Nous mîmes un certain temps pour nous rendre au centre de
détection. Les rayons roses avaient disparu, les machines des deux
croiseurs Porcupa tournaient.
Les Hypnos demandèrent l’autorisation de décoller. Je m’emparai
du micro.
Reling se tenait en dehors du champ de la caméra.
— Allez-y et bon voyage. Je vous donnerai bientôt de mes
nouvelles. Je viendrai peut-être moi-même.
— Nous préparerons une réception digne de Votre Béatitude.
— Je n’en attends pas moins de vous. Allez vite en première
transition pour éviter une rencontre avec les navires de Terra. Pas
d’émission radio, pas de radar. Je sais comment venir à vous. C’est
loin, mais je viendrai.
La communication fut interrompue.
Reling me dit d’un air irrité :
— Comment osez-vous affirmer cela ? Le connaissez-vous, le
monde d’origine de ces monstres ?
— Non, mais je sens que c’est loin.
— Qu’importe ce que vous sentez !
— Ne dites pas cela, c’est loin !
Le bruit des deux navires Hypnos et des croiseurs qui décollaient
noya la réponse de Reling.
C’était déjà une grande victoire.
J’étais épuisé au-delà de toute expression.
— Allez vous reposer, monsieur, dit Boris à voix basse. Il est grand
temps. Les jeux sont faits.
L’étaient-ils ? Qui le saurait…
FIN