I.
Introduction générale au mercantilisme
Le mercantilisme est une doctrine économique apparue en Europe entre le XVIe et le
XVIIIe siècle, période marquée par de profondes transformations politiques,
économiques et sociales. Ce courant de pensée repose sur une idée centrale : la
richesse d’un pays dépend de la quantité de métaux précieux (or et argent) qu’il
possède, et donc de sa capacité à exporter plus qu’il n’importe, afin d'accumuler ces
richesses.
♦ Définition du mercantilisme
Le mercantilisme peut être défini comme une politique économique interventionniste,
dans laquelle l’État joue un rôle dominant pour favoriser le développement
économique de la nation. L’objectif principal est d’accroître la puissance de l’État par
l’enrichissement national, principalement à travers le commerce extérieur, en veillant
à ce que la balance commerciale reste toujours excédentaire (plus d’exportations que
d’importations).
♦ Contexte historique de son apparition (XVIe - XVIIIe siècle)
Le mercantilisme est né dans un contexte particulier :
Les grandes découvertes (Christophe Colomb, Vasco de Gama, etc.) ont permis aux
puissances européennes d’explorer de nouveaux territoires et de développer le
commerce international.
Cette période correspond également à la naissance des États modernes : les rois
cherchent à centraliser le pouvoir et à contrôler les richesses.
Le déclin du féodalisme et la montée du capitalisme marchand créent un besoin de
nouvelles théories économiques adaptées à un monde en pleine expansion
commerciale.
♦ Liens avec les grandes découvertes et l’émergence des États-nations
Les grandes découvertes ont permis aux pays européens, comme l’Espagne, le
Portugal, la France et l’Angleterre, de coloniser de vastes territoires riches en
ressources. Cela a renforcé l’idée que la richesse vient de l’extérieur, notamment par
le commerce maritime et les colonies.
Dans le même temps, les États-nations se construisent autour de monarques puissants,
qui utilisent la politique mercantiliste pour renforcer leur autorité, financer leurs
armées, et affirmer leur domination sur la scène internationale.
Ainsi, le mercantilisme s’inscrit dans une dynamique historique où l’économie
devient un outil au service de la puissance politique, posant les bases des premiers
grands débats économiques modernes.
II. LES PRINCIPES FONDAMENTAUX DU MERCANTILISME
Le mercantilisme est une doctrine économique dominante entre le XVIe et le XVIIIe
siècle en Europe. Il repose sur l’idée que la richesse d’un pays dépend directement de
la quantité de métaux précieux (notamment l’or et l’argent) qu’il possède. Selon cette
pensée, l’État joue un rôle central pour renforcer la puissance économique de la nation
en intervenant activement dans les échanges commerciaux. Cette doctrine a orienté les
politiques économiques de nombreuses puissances européennes, notamment la
France, l’Angleterre et l’Espagne.
1. L’enrichissement par l’accumulation de métaux précieux
Au cœur du mercantilisme se trouve l’idée que l’accumulation de métaux précieux est
le principal objectif économique. Ces métaux étaient considérés comme la seule
véritable richesse, car ils permettaient de financer les armées, les guerres, les
constructions royales et les dépenses de l’État. Ainsi, tout devait être fait pour
favoriser l’entrée d’or et d’argent dans le royaume, et limiter leur sortie.
Exemple concret : L’Espagne, après la conquête de l’Amérique latine, a exploité
massivement les mines d’argent du Pérou et du Mexique (comme à Potosí), ce qui a
permis au royaume espagnol d’importer d’énormes quantités de métaux précieux en
Europe et de financer sa puissance militaire pendant plusieurs décennies.
Les pays qui ne disposaient pas de colonies riches en métaux devaient, eux, stimuler
les exportations de biens (comme les textiles, les armes, les vins...) pour obtenir ces
métaux en échange.
2. La balance commerciale excédentaire
Un autre pilier du mercantilisme est la balance commerciale excédentaire, c’est-à-dire
que la valeur des exportations doit toujours être supérieure à celle des importations.
Cela permet d’attirer de l’or et de l’argent provenant de l’étranger. Les gouvernements
ont donc adopté des mesures protectionnistes, comme l’instauration de droits de
douane élevés sur les produits importés, ou encore l’interdiction de certains produits
étrangers.
Exemple concret : Sous le règne de Louis XIV, son ministre Jean-Baptiste Colbert a
appliqué une politique mercantiliste stricte. Il a soutenu les manufactures françaises,
subventionné la production locale, et interdit l’importation de certains produits de
luxe étrangers, afin de réduire les sorties d’argent du pays. Grâce à cette stratégie, la
France a pu développer des industries nationales comme la soie, les miroirs ou les
armes.
Par ailleurs, les pays cherchaient à exporter vers les colonies, qui étaient souvent
obligées d’acheter exclusivement les produits de la métropole, assurant ainsi un
marché captif favorable à la balance commerciale.
3. Le rôle central de l’État dans l’économie
Le mercantilisme considère que l’économie ne peut fonctionner correctement sans
une intervention active et constante de l’État. Celui-ci a pour mission de réguler la
production, le commerce, les prix, les salaires, et d’encourager le développement
économique par des lois et des politiques précises.
Exemple concret : En Angleterre, l’État a créé la Compagnie des Indes orientales
(East India Company), un monopole commercial sous contrôle royal, qui avait le droit
exclusif de commercer avec certaines régions d’Asie. Cela permettait au royaume de
contrôler les flux commerciaux, de fixer les prix, et d’accroître les profits au profit de
l’État.
En France, Colbert a également mis en place un système de manufactures royales, où
l’État subventionnait directement des entreprises stratégiques, comme la manufacture
des Gobelins pour les tapisseries, ou la verrerie de Saint-Gobain.
Dans la logique mercantiliste, plus l’État est fort économiquement, plus il peut
dominer militairement et politiquement sur la scène internationale.
III. Les grands auteurs et courants mercantilistes
Le mercantilisme n’a pas été formalisé par un seul penseur, mais plusieurs auteurs
influents ont contribué à son développement, chacun selon les réalités économiques
de son pays.
✓ Jean Bodin (France)
Philosophe et juriste français du XVIe siècle, Jean Bodin est l’un des premiers à
défendre l’idée que la richesse d’une nation repose sur l’abondance de métaux
précieux. Il souligne aussi l’importance de la population active et du travail productif
pour enrichir l’État.
Exemple : Il considérait que l’or et l’argent entraient en France grâce à une balance
commerciale positive.
✓ Thomas Mun (Angleterre)
Économiste anglais du XVIIe siècle, il défend l’idée selon laquelle un pays doit
exporter plus qu’il n’importe pour accumuler des richesses. Dans son ouvrage
England’s Treasure by Forraign Trade, il affirme que le commerce extérieur est la
principale source de richesse d’un pays.
Citation célèbre : « Les exportations doivent toujours dépasser les importations. »
✓ Jean-Baptiste Colbert (France)
Ministre de Louis XIV, Colbert est le représentant principal du mercantilisme d’État.
Il a mis en place des politiques industrielles et commerciales fortes : subventions aux
industries françaises, création de manufactures royales, contrôle strict des
importations.
Exemple : La politique dite du "Colbertisme", qui favorise la production nationale et
limite les importations par des taxes douanières élevées.
♦ Mercantilisme anglais vs. français:
✓ Anglais : Plus axé sur le commerce maritime (compagnies commerciales comme la
East India Company), avec une certaine flexibilité.
✓ Français : Très étatiste, fortement centralisé autour du roi, avec une volonté
d’industrialiser le pays par la force publique.
IV. Les conséquences et les limites du mercantilisme:
Le mercantilisme a eu des conséquences majeures sur l’économie, la politique et la
société entre le XVIe et le XVIIIe siècle. Toutefois, il a aussi révélé certaines limites
et effets pervers sur le long terme. Cette doctrine a profondément influencé la manière
dont les États ont envisagé la richesse, le pouvoir, et les relations économiques
internationales.
♦ Conséquences positives du mercantilisme
1. Développement du commerce international
L’une des conséquences les plus importantes du mercantilisme est l’expansion des
échanges commerciaux entre l’Europe, l’Afrique, l’Asie et les Amériques. Les États
ont favorisé les exportations, créant ainsi de puissantes flottes marchandes et des
compagnies commerciales (comme la Compagnie des Indes orientales en Angleterre
ou en France).
⮕ Exemple : Le commerce triangulaire entre l’Europe, l’Afrique et les colonies
américaines s’est intensifié, entraînant une croissance rapide des ports comme
Bordeaux, Amsterdam ou Londres.
2. Renforcement des États-nations
Le mercantilisme a contribué à centraliser le pouvoir entre les mains des rois ou des
gouvernements forts, en renforçant leurs ressources économiques. Grâce à
l’accumulation de richesses, les États pouvaient mieux financer leurs administrations,
bâtir des armées régulières, et affirmer leur souveraineté.
⮕ Exemple : Sous Louis XIV, Colbert utilise le mercantilisme pour moderniser
l’économie française et renforcer l’autorité du roi sur les provinces.
3. Développement industriel et modernisation
Le mercantilisme a encouragé la production nationale et la création d’industries
locales. Des manufactures d’État ont vu le jour dans les domaines du textile, de
l’armement, du verre, ou encore de la tapisserie. Cela a jeté les bases d’un capitalisme
préindustriel.
⮕ Exemple : En France, Colbert a soutenu la manufacture des Gobelins pour produire
des tapisseries luxueuses, symboles de prestige et de puissance nationale
♦Limites et critiques du mercantilisme
1. L’inflation liée à l’afflux de métaux précieux
L’arrivée massive d’or et d’argent venus des colonies (surtout d’Amérique latine) a
entraîné une augmentation des prix généralisée. Cette inflation a affaibli le pouvoir
d’achat de la population et a entraîné des tensions sociales.
⮕ Exemple : L’Espagne, pourtant très riche en or au XVIe siècle, a souffert d’une
forte inflation qui a nui à son économie intérieure.
2. Déséquilibres commerciaux et tensions internationales
La recherche obsessionnelle d’un excédent commercial a provoqué des déséquilibres
économiques entre les pays. Chaque nation voulait exporter plus qu’elle n’importait,
ce qui n’était pas viable à long terme. Cela a créé des tensions diplomatiques et des
conflits militaires.
⮕ Exemple : Les guerres anglo-hollandaises au XVIIe siècle ont été motivées en
partie par la rivalité commerciale sur les routes maritimes.
3. Ignorance des besoins internes de la population
Le mercantilisme se focalise sur la richesse de l’État, et non sur le bien-être de la
population. Les politiques économiques ne tenaient pas toujours compte des besoins
des classes populaires. En conséquence, certains produits essentiels restaient
inaccessibles ou trop chers pour les citoyens ordinaires.
4. Blocage du libre-échange et de l’innovation
En voulant trop protéger l’économie nationale, le mercantilisme freinait la
concurrence et l’innovation. Les droits de douane élevés et le monopole d’État sur
certaines productions ont découragé les entrepreneurs et freiné la modernisation de
certains secteurs.
V. L’héritage du mercantilisme dans la pensée économique moderne:
Bien que le mercantilisme ait été critiqué à partir du XVIIIe siècle par les penseurs
libéraux comme Adam Smith, ses idées n’ont pas totalement disparu. Certaines de ses
logiques fondamentales se retrouvent encore aujourd’hui dans les politiques
économiques modernes.
♦ Influence sur les politiques protectionnistes moderne
Plusieurs États, même au XXIe siècle, appliquent des mesures protectionnistes
proches du mercantilisme :
✓ Limitation des importations
✓ Promotion des produits locaux
✓ Subventions aux industries stratégiques
✓ Défense de la souveraineté économique
⮕ Exemple : En 2018, les États-Unis ont instauré des droits de douane sur l’acier et
l’aluminium importés afin de protéger leur industrie nationale. Cette décision s’inscrit
dans une logique néo-mercantiliste, où l’intérêt national prime sur le libre-échange.
⮕ Autre exemple : La Chine met en œuvre une politique économique orientée vers
les excédents commerciaux et le contrôle de certains secteurs clés (technologie,
énergie…), avec un fort soutien de l’État.
♦ Comparaison avec le libéralisme économique
✓ Le mercantilisme et le libéralisme sont deux doctrines opposées.
• Le mercantilisme considère que la richesse d’un pays vient de l’accumulation de
métaux précieux et d’une balance commerciale excédentaire. Il prône un rôle fort de
l’État, des exportations massives, et un protectionnisme économique.
-Exemple : Colbert en France soutenait les industries nationales tout en limitant les
importations.
• Le libéralisme, avec Adam Smith comme figure principale, considère que la richesse
vient de la production et du travail. Il prône la liberté des échanges, la concurrence, et
limite l’intervention de l’État dans l’économie.
- Exemple : au XIXe siècle, l’Angleterre a supprimé plusieurs taxes douanières pour
favoriser le libre-échange.
En résumé, le mercantilisme défend un État fort et protectionniste, tandis que le
libéralisme prône un marché libre et autonome, où la richesse profite à l’ensemble de
la société.
♦ Conclusion générale :
Le mercantilisme, une pensée ancienne toujours d’actualité ?
Le mercantilisme, bien qu’ancré dans le contexte historique des XVIe au XVIIIe
siècles, continue de susciter un vif intérêt dans le débat économique contemporain.
Cette doctrine, autrefois centrée sur l’accumulation de métaux précieux, le contrôle du
commerce extérieur, et la puissance de l’État, a laissé un héritage durable dans la
manière dont les pays conçoivent aujourd’hui leur politique économique et
commerciale.
Dans un monde marqué par la mondialisation, les crises économiques, les tensions
géopolitiques et les préoccupations environnementales, de nombreux États tendent à
réaffirmer leur souveraineté économique, à protéger leur industrie nationale, et à
réduire leur dépendance vis-à-vis de l’extérieur. Ces mesures rappellent fortement les
principes mercantilistes, même si elles sont aujourd’hui adaptées à un environnement
plus complexe et interconnecté.
Par exemple, la tendance actuelle à la relocalisation industrielle, les politiques de
réindustrialisation verte, ou encore les restrictions à l’importation de produits
stratégiques témoignent d’un retour à des stratégies économiques d’inspiration
mercantiliste. De même, la guerre commerciale entre les grandes puissances
économiques, notamment entre les États-Unis et la Chine, révèle une volonté de
contrôler les flux de richesses et de sécuriser des secteurs clés.
Cependant, il convient de ne pas idéaliser le mercantilisme. Ses limites, bien
identifiées par les économistes classiques, demeurent : risques d’inflation, tensions
commerciales, repli sur soi économique, ou encore déséquilibres durables dans les
échanges internationaux. De plus, à l’ère du numérique et de l’économie mondialisée,
il est difficile d’appliquer certaines recettes du passé sans tenir compte des nouvelles
réalités.
Ainsi, le mercantilisme ne doit pas être perçu comme un modèle à suivre
aveuglément, mais plutôt comme une grille de lecture historique, utile pour
comprendre l’évolution des politiques économiques et les dynamiques de pouvoir
entre les nations. Sa résurgence dans certaines décisions politiques contemporaines
invite à repenser l’équilibre entre ouverture commerciale et protection stratégique,
entre croissance économique et souveraineté nationale.
En définitive, le mercantilisme est bien plus qu’un simple courant du passé : il est une
source de réflexion sur les choix économiques que les États doivent faire pour
concilier compétitivité, autonomie et justice sociale. Son étude reste donc essentielle
pour comprendre les tensions économiques actuelles, et pour anticiper les futurs
modèles de développement.