EL 9-> rIMBAUD, cahiers de douais, Le
Dormeur du Val
Extrait étudié :
LE DORMEUR DU VAL
C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
INTRODUCTION :
Durant l’été 1870, la France est en guerre contre la Prusse, et l’armée prussienne envahit le territoire.
Arthur Rimbaud, un jeune poète âgé de seize ans, est un témoin du conflit puisqu’il vit à Charleville, où le
conflit fait rage. À cette époque, Rimbaud vit une vie marquée par la quête de liberté et les fugues
successives, au cours desquelles il compose des poèmes qui seront réunis dans les Cahiers de Douai. Le
sonnet « Le dormeur du val » fait partie de ce recueil : il décrit un jeune soldat apparemment endormi, au
milieu d’une nature printanière et idyllique ; mais, dans le dernier vers, le lecteur découvre que le soldat
est en réalité mort, tué par balle, victime de la guerre.
Problématique :
En quoi ce poème dénonce-t-il de façon original les atrocités de la guerre en évoquant le cadre
paisible dans lequel est le soldat ?
Mouvements : Dans un premier temps, nous verrons la description d’une nature paisible dans le
premier quatrain puis, dans un second temps, nous analyserons le repos du soldat dans le
deuxième quatrain et le premier tercet, et enfin, nous verrons une chute surprenante dans le
dernier tercet.
Mouvement 1 → la description d’une nature paisible
Citation Procédé(s) Analyse
désigne apparemment un
personnage endormi,
mais peut aussi se lire
comme l’association des
deux verbes : « dort /
meurt », annonçant déjà la
« dormeur » prolepse (anticipation)
révélation finale. (prolepse
: ) le jeu de mots n’est
compréhensible qu’à la
deuxième lecture, quand
le lecteur connaît déjà la
vérité sur le soldat.
« verdure », « rivière », « Décrit le cadre dans lequel
chante », « soleil », « luit », « le soldat apparait, évoque
champs lexical du printemps
montagne fière », « herbes », l’idée de renaissance et de
« mousse », « rayons ». retour à la vie.
« chante une rivière » (vers accentuent l’impression
1), la « montagne fière » personnifications que la nature est idyllique
(vers 3). et vivante
cette nature idyllique est
tout de même ambiguë :
« trou de verdure » métaphore dès le vers 1, la métaphore
peut aussi évoquer une
tombe à ciel ouvert.
Rythme la strophe
Donne l’impression que
« des haillons / d’argent » dans ce décor qui évoque
(vers 2-3) le retour à la vie, il y a un
rejets intrus, quelque chose ou
« de la montagne fière, / luit
quelqu’un qui est rejeté,
» (vers 3-4).
qui ne s’intègre pas dans
cette nature vivante et
printanière
TRANSITION : Mouvement 1 → Mouvement 2
Une sensation de bonheur et de quiétude se dégage donc de ce premier quatrain bucolique où
le soldat se repose.
Mouvement 2 → le repos du soldat
Citation Procédés Analyse
L’intrus évoqué
précédemment est bien sûr
le jeune soldat qui apparaît.
Sa posture évoque la paix, la
Champs lexical du corps
« bouche ouverte, tête nue » quiétude que peut éprouver
humain
une personne endormie
dans ce cadre. Mais peut
avoir une connotation
morbide (cadavre).
« Un soldat jeune / bouche Il accentue cette sensation
rythme ternaire
ouverte / tête nue » de tranquillité et d’harmonie.
“ il est étendu “ ; ” Pâle dans
Annonce déja la fin tragique
son lit vert “ ; Description
du soldat
” bouche ouverte “
comme si l’hypothèse du
sommeil du soldat était petit à
dort vers 7 rejet
petit écartée pour laisser place
à l’annonce finale.
La nature apparait comme
un refuge pour le soldat. Un
" dans son lit vert ” et “ la
personnification de la nature halo de lumière illumine ce
lumière pleut ”
soldat qui communie avec la
nature.
Plus nous progressons dans
le poème, plus les références
à la paix et à la sérénité de la
nature s’effacent, et plus les
ambiguïtés sur la position du
« les pieds dans les glaïeuls »
/ soldat s’accentuent.
(vers 9)
Contraste avec les deux
premiers mouvements.
→ Fleurs qu’on trouve sur les
tombes.
« Souriant comme / sourirait
Atténue le sourire du soldat
un enfant malade » (vers 9- comparaison
10) et son coté joyeux
Adresse direct à la nature.
« Nature, berce-le
Personnification de la nature Déclaration très vite ternie
chaudement » vers 11
par la révélation, “il a froid”
Peut évoquer le froid de la
mort, renforçant
“chaudement [...] froid” antithèse
l’impression déjà laissée au
vers 8 par l’adjectif « pâle ».
TRANSITION : Mouvement 2 → Mouvement 3
Un véritable halo de lumière baigne ce soldat qui communie passivement avec la nature dasn
son repos afin d’accéder à la chute étonnante du poème.
Mouvement 3 → une chute surprenante
Citation Procédés Analyse
« les parfums ne font pas Laisse entendre que le soldat
Négation total
frissonner sa narine » vers 12 ne respire pas.
Ces sonorités contrastent
avec la sensation de
vers 12 Assonances en “f” et “s”
quiétude et de fluidité des
premiers vers.
« il dort dans le sommeil, la Revenir à l’idée d’un sommeil
/
main sur sa poitrine » paisible
Pas le sommeil du soldat
mais sa poitrine qui est
“tranquille” début du vers 14 rejet
tranquille. Suggérant que
son cœur ne bat plus.
Ainsi, lorsque la révélation
finale survient dans le
dernier vers, désignant la
« il a deux trous rouges au blessure par balle. Les «
Euphémisme
côté droit » deux trous rouges »
répondent ainsi au « trou de
verdure » du premier vers, et
en explicitent le sens réel.
BILAN DU MOUVEMENT :
Dans le dernier tercet, le poème prépare la chute finale en laissant de moins en moins de doute sur
la situation réelle du soldat.
CONCLUSION :
Le sonnet « Le Dormeur du val » instaure des contrastes frappants : entre le mouvement de la nature et
l’immobilité du soldat, entre les couleurs, entre le chaud et le froid, entre la vie et la mort.
Il est construit selon une progression dramatique qui conduit le lecteur à passer d’une nature idyllique à
une nature conçue comme le dernier lit d’un soldat tué à la guerre. Peu à peu, Arthur Rimbaud instaure
des ambiguïtés et pousse le lecteur à se poser des questions: le soldat dort-il paisiblement ? Ou est-il
mort ? Son immobilité est-elle le signe d’un repos mérité ou de sa mort ?
Ce n’est qu’au dernier tercet que le lecteur comprend la tragédie dont il est témoin depuis le début. Dans
d’autres poèmes des Cahiers de Douai Rimbaud dénoncent avec virulence la guerre franco-prussienne,
comme par exemple dans « Le Mal» qui met e avant la révolte contre la guerre.