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Le Marché Du Travail Introduction

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INTRODUCTION GÉNÉRALE

Le travail est l’un des rares marchés1 qui ont quasiment toujours
donné lieu à une intervention publique spécifique, lourde et récurrente
depuis l’Antiquité. Déjà, dans le Code d’Hammourabi (17 à 18 siècles
avant notre ère), il est l’un des seuls marchés faisant l’objet de tarifs
affichés. Sous Rome, différentes règles régissaient le travail salarié,
préfigurant les corporations du Moyen âge européen. Ces dernières, qui
ont fonctionné pendant sept siècles, édictaient, pour chaque corps de
métier, un ensemble de règles qui, aujourd’hui, peuvent être rattachées
aux différentes branches du droit que sont : le droit de la concurrence, le
droit de la consommation et le droit du travail2. S’agissant des relations
de travail, des droits et des devoirs s’appliquaient à chaque partie, l’une
envers l’autre : aux maîtres (les employeurs) et aux ouvriers (les
employés).
À la fin du XVIIIe siècle, les premiers pays industriels libéralisent
totalement leur marché du travail, tirant un trait sur cette très longue
histoire d’encadrement juridique. Les corporations sont supprimées (en
France avec la loi d’Allarde en mars 1791) ou bien vidées de leur contenu
(au Royaume-Uni). Or, la grande surprise de cette libéralisation est que
ce marché du travail, – qui semblait satisfaire a priori aux conditions
d’une concurrence pure et parfaite, telles que les définit la théorie
économique –, se révèle très conflictuel. Les « actes d’insubordination »
des employés se multiplient : ils quittent sans préavis leurs employeurs,
certains veulent prendre la place du patron. Surtout, surgissent un peu

1 Avec, selon nous, les marchés des denrées agricoles de base, les marchés des droits

d’usage ou de propriété du bien de nature qu’est la terre, enfin la production et le


commerce de l’argent, c’est-à-dire les marchés monétaires et financiers d’aujourd’hui.
2 Martin Saint-Léon E., Histoire des corporations de métiers, depuis leur origine jusqu’à leur

suppression en 1791, suivie d’une étude sur l’évolution de l’idée corporative au XIXe siècle et sur les
syndicats professionnels, 3e édition, Alcan, Paris, 1922. Coornaert E., Les corporations en France
avant 1789, 2e éd., Éditions ouvrières, Paris, 1968. Levasseur E., Histoire des classes ouvrières
et de l’industrie en France avant 1789, 2 vol., Arthur Rousseau éditeur, Paris, 1900 et 1901.
partout des coalitions3, c’est-à-dire ce que l’on appellera plus tard
« grèves » et « syndicats ». Dans un premier temps, le législateur interdit
ces actes d’insubordination. En particulier, les coalitions sont déclarées
illicites car considérées comme des entraves à la libre concurrence sur le
marché du travail (en France avec la loi Le Chapelier en juin 1791). Puis
il durcit leur répression dans le code civil et le code pénal. Pourtant, en
dépit de ces interdits et de cette répression, des grèves continuent
d’éclater et peuvent même dégénérer en affrontements, émeutes, voire
insurrections quand les forces de l’ordre interviennent pour faire
respecter le droit. L’histoire du marché du travail est parsemée
d’épisodes violents et tragiques dans tous les pays industriels, ce qui
n’est vraiment pas banal pour un marché4.
Les revendications sont récurrentes pour hausser les salaires mais
aussi pour réduire la durée du travail5. Durant le XIXe siècle et début du
XXe, c’est-à-dire avant que s’instaure un droit du travail efficace, la
réduction de cette durée est avancée pour trois raisons majeures par le
Mouvement ouvrier6, et elle donne lieu à des actions bien spécifiques,
conduites en des périodes bien précises, même si celles-ci peuvent se
chevaucher :
- Disposer davantage de temps libre pour se reposer, pour avoir une
meilleure vie de famille, pour s’instruire, se cultiver et être des
citoyens actifs dans la cité ; cet objectif émancipateur est aussi un
contre-feu idéologique contre les critiques qui assimilent la réduction
de la durée du travail à une incitation à la paresse ; on le retrouve en
toute circonstance ;
- Augmenter les salaires – c’est-à-dire « travailler moins pour gagner
plus » – et régulariser le cycle économique dit de Juglar7 ; cet objectif
donne lieu à des grèves offensives pendant les phases d’expansion de
ce cycle majeur ;
- Combattre le chômage – c’est-à-dire « travailler moins pour travailler
tous » – car la productivité du travail est jugée s’accroître en certaines
périodes plus rapidement que la consommation ; il convient donc de

3 Kaplan S. L., La fin des corporations, Fayard, Paris, 2001.


4 Fohlen C. et Bédarida F., L’ère des révolutions, Tome III d’Histoire générale du travail (sous la
dir. Parias L.-H.), 2e éd. mise à jour, Nouvelle Librairie de France, Paris, 2000. Braudel F. et
Labrousse E. (sous la dir.), Histoire économique et sociale de la France, T. 3 et 4, PUF, Paris,
1976, 1979, 1980.
5 Perrot M., Les ouvriers en grève : France 1871-1890, 2 t., Mouton, Paris, 1973. Fridenson P. et

Reynaud B. (sous la dir.), La France et le temps de travail (1814-2004), Odile Jacob, Paris, 2004.
Cross G., A quest for time. The reduction of work in Britain and France, 1840-1940, University of
California Press, Berkeley, 1989.
6 Sous le vocable « Mouvement ouvrier », nous intégrons ici et dans le reste de l’ouvrage le

syndicalisme salarié.
7 Ce cycle est décrit plus loin dans le chapitre 1, § 2.1.
mettre en adéquation l’efficacité productive du travail de la
population avec son désir de consommation ; cet objectif,
contrairement au précédent, donne rarement lieu à des grèves, même
défensives, mais beaucoup plus à des campagnes revendicatives qui
culminent lors des phases de croissance ralentie des fluctuations de
longue période dites de Kondratieff8.
Parallèlement, émerge au XIXe siècle une série de courants
idéologiques, critiquant le libéralisme économique pour les uns, le
libéralisme économique et politique pour les autres, et qui entendent
résoudre cette « Question sociale ». Cela va des différents courants
socialistes et anarchistes, jusqu’au néo-corporatisme de la branche
conservatrice du catholicisme social, en passant par des courants
intermédiaires – tels la social-démocratie, le solidarisme d’un Léon
Bourgeois, ou la démocratie chrétienne – ne remettant en cause ni la
propriété privée des moyens de production, ni les grands principes
libéraux, mais jugent nécessaire de protéger les travailleurs. Les deux
grandes tragédies du XXe siècle – le communisme et le fascisme (dans ses
différentes formes) – ne sont pas tombées du ciel. Elles découlent en
dernière analyse de cette problématique conflictuelle du marché du
travail9.
Finalement, dans tous les pays démocratiques, le législateur prend
conscience du caractère totalement contre-productif des interdits sur les
coalitions et s’oblige à édifier un droit du travail afin – dit-il – de pacifier
les relations de travail. Ce droit, notons-le, ne concerne pas le travail
indépendant, ni le travail domestique (pour soi), mais uniquement le
travail dépendant nous disent les juristes, c’est-à-dire salarié10. Il repose
sur quatre grands piliers que l’on retrouve généralement dans tous les
pays développés et démocratiques :
- Une limitation de la durée du travail – abaissée à plusieurs reprises –
pour les enfants, les femmes, puis l’ensemble des salariés ; il s’agit là

8 Cf. les campagnes en faveur de la journée de travail de 10 heures dans les décennies 1830-
40, de la journée de 8 heures dans les décennies 1880-90, de la semaine de 40 heures dans
les années 1930 et, enfin, d’une nouvelle réduction du temps de travail dans les années
1980-90 se traduisant en France par, successivement, la semaine de 39 heures, puis de
35 heures. Ces fluctuations de longue période, dites de Kondratieff, sont décrites dans le
chapitre 1, § 2.2.
9 Cf. entre autres ouvrages : Prélot M. et Lescuyer G., Histoire des idées politiques, 13e éd.,

Dalloz, Paris, 1997.


10 Aubin G. et Bouveresse J., Introduction historique au droit du travail, PUF, Paris, 1995. Le

Crom J.-P. (sous la dir.), Deux siècles de droit du travail: l'histoire par les lois, Éditions de
l'Atelier, Paris, 1998. Le Goff J., Du silence à la parole : Une histoire du droit du travail des années
1830 à nos jours, Presses universitaires de Rennes, 2004. Le Goff J., Droit du travail et société,
t. 1 : les relations individuelles de travail, t 2 : les relations collectives de travail, Presses
universitaires de Rennes, 2001 et 2002. Auzero G. et Dockès E., Droit du travail, 30e éd.,
Dalloz, Paris, 2016. Rivero J. et Savatier J., Droit du travail, PUF, Paris, 1993.
de la première entorse historique à un libéralisme économique alors
absolu ce qui n’est pas anodin, ni fortuit ;
- La reconnaissance du droit de coalition, c’est-à-dire le droit de se
syndiquer et de faire grève, y compris pour hausser les salaires11 ;
- La reconnaissance et la promotion de la négociation collective des
conditions de travail et de rémunération avec les conventions
collectives ;
- l’instauration d’un salaire minimum garanti pour l’ensemble de
l’économie, ou bien de minima salariaux inclus dans les conventions
collectives de banches.
Ainsi, le travail est l’un des très rares marchés où l’offre des acteurs
est limitée par la loi. Le seul, où les comportements de monopole (les
coalitions) sont légaux. Le seul dont les conflits (les grèves) en sont
tellement consubstantiels qu’ils donnent lieu à un recensement par les
statistiques officielles et, de ce fait, à des comparaisons internationales.
Tout cela, encore une fois, est, ni banal, ni anodin pour un marché !
Or, ni la microéconomie standard, ni la nouvelle microéconomie ne
valident ce droit du travail tel qu’il s’est bâti : la limitation de la durée
du travail est considérée comme une limitation incongrue et
malthusienne de l’offre de facteur, en l’occurrence de travail ; les
coalitions constituent des ententes monopolistiques non optimales pour
la société ; les conventions collectives sont assimilables à des monopoles
bilatéraux, là également non optimaux ; enfin les salaires minima
entravent le libre ajustement entre l’offre et la demande de travail et
donc sont générateurs de chômage12.
Dès lors, deux hypothèses sont envisageables. Soit on considère que
la théorie dit « vrai » et donc les acteurs sociaux et politiques (salariés,
syndicalistes, décideurs) se tromperaient depuis deux siècles en ayant
édifié et accepté ce droit du travail, ce qui n’est guère crédible. Soit, à
l’inverse, on considère que s’il y a eu toutes ces revendications et cette
intervention publique à l’égard de laquelle tous les acteurs se sont
accommodés depuis deux siècles, y compris les employeurs, c’est qu’il y
a bien des raisons mais qu’en l’état, la théorie n’est pas capable d’en
rendre compte. Précisons à ce propos que la première hypothèse de

11Ce droit peut être limité pour certaines catégories de travailleurs tels les fonctionnaires.
12 Borjas G. D., Labor Economics, 4th ed., McGraw-Hill, Boston, 2008. Cahuc P. and
Zylberberg A., Labor Economics, MIT Press, Cambridge (Mass.), London, 2004. Ehrenberg R.
and Smith R. S., Modern Labor Economics, 9th ed., Addison Wesley, Boston, 2006. Gazier B.,
Economie du travail et de l’emploi, 2e éd., Dalloz, Paris, 1992. Perrot A., Les nouvelles théories du
marché du travail, La Découverte, Paris, 1995. Redor D., Économie du travail et de l'emploi,
Montchrestien, Paris, 1999. Smith S., Labour Economics, 2sd ed., Routledge, London, 2003.
Tremblay D.-G., Économie du travail : les réalités et les approches théoriques, 4e éd., Éditions
Saint-Martin / Télé-Université, Montréal, 2004. Etc.
toute la science économique est celle de rationalité des acteurs. Cette
hypothèse ne consiste pas à postuler que ces derniers auraient la science
infuse et ne se tromperaient jamais ; évidemment, ils peuvent se tromper
mais on exclut qu’ils puissent le faire indéfiniment sur la base d’une
expérimentation concrète ; on postule simplement qu’ils sont capables
de tirer des enseignements des erreurs qu’ils peuvent éventuellement
commettre. Ainsi, s’agissant de la représentation du marché du travail,
la microéconomie se trouve-t-elle en contradiction avec sa première
hypothèse de base.

L’objet de cet ouvrage est donc, en premier lieu, de comprendre :


- Pourquoi le marché « libre » du travail, tel qu’il avait été institué à la
fin du XVIIIe siècle, s’est révélé aussi conflictuel avec des
revendications récurrentes pour augmenter les salaires mais aussi
pour abaisser la durée du travail ?
- Pourquoi le législateur en est venu à accepter les comportements de
monopole des acteurs (les coalitions) et à bâtir un droit spécifique
pour le travail salarié en commençant, précisément, par une
limitation de sa durée ?

DEUX HYPOTHESES CENTRALES

Pour répondre à ces questions, rendre compte de ces faits


d’observation et, in fine, résoudre les contradictions entre ces faits et la
théorie, nous introduirons deux hypothèses centrales dans le corpus
économique dominant, c’est-à-dire dans le modèle néoclassique de base
(ou standard).

1. L’offre de travail des salariés n’est pas autonome vis-à-vis de la


demande mais subordonnée peu ou prou à celle-ci
Le travail n’est pas un marché comme les autres pour les raisons
développées par les juristes chargés historiquement d’arbitrer les conflits
du travail13. Ceux-ci ont pris conscience depuis plus d’un siècle que le
grand principe de « l’autonomie de la volonté » qui est à la base de la
doctrine juridique des contrats ne pouvait pas s’appliquer aux salariés
s’agissant de la relation qui les lie aux employeurs. Les premiers sont en
situation d’infériorité de rapport de force à l’égard des seconds et cela,
en raison d’une asymétrie dans les dotations en facteurs de production
possédés. En effet, les salariés ne possèdent généralement que leur force
de travail (i.e. leur capacité physique et intellectuelle de travail) à louer à

13De tous les praticiens des sciences économiques et sociales, les juristes sont sans conteste
ceux qui ont été (et restent) les plus confrontés à la réalité concrète du marché du travail.
un employeur pour vivre. En revanche, les employeurs possèdent, non
seulement leur propre force de travail qu’ils emploient à gérer et diriger
leurs entreprises, mais également le capital (matériel et immatériel) de
production, ce qui leur confère une autonomie économique. Une autonomie
qu’ont également les travailleurs indépendants mais pas les travailleurs
dépendants (i.e. les salariés)14. Il en résulte une situation de dépendance
économique des salariés15. Ceux-ci sont le plus souvent confrontés au
dilemme suivant : soit accepter les exigences de l’employeur en termes
de durée du travail, de cadence, de salaire, etc. ; soit aller voir ailleurs
s’ils ne trouvent pas mieux avec le risque de se retrouver, in fine, sans
travail, sans revenu et en grande difficulté. Cela signifie que :
- Les salariés ne sont absolument pas en mesure d’optimiser
spontanément et individuellement leurs choix en matière de fourniture
de travail comme le postule le corpus théorique dominant ; a
contrario,
- Les demandeurs de travail, c’est-à-dire les employeurs, sont en
mesure de peser, au gré de leurs intérêts et du rapport de force dont
ils disposent, sur la quantité de travail fournie par les salariés, c’est-à-
dire sur sa durée et sur son intensité.
Aussi, toute la spécificité du marché du travail, qui le rend unique et
le distingue de tous les autres marchés (y compris ceux qui sont
problématiques), est que l’offre n’y est pas autonome vis-à-vis de la demande
mais subordonnée peu ou prou à celle-ci. Concrètement, cela a pour
conséquence qu’on ne peut pas représenter l’offre de travail par une
courbe qui, par construction, présuppose une optimisation spontanée des
choix des agents économiques. Dès lors, cela nous conduira à réexaminer
entièrement le mécanisme d’équilibre (et de déséquilibre) de ce marché
du travail. En particulier, on verra qu’en l’absence de dispositif
permettant de compenser l’infériorité de rapport de force des salariés, les
chefs d’entreprises sont en état de peser en courte période sur le partage
de la valeur ajoutée entre salaires et profits. Soulignons d’emblée que ce
raisonnement n’a rien à voir avec les nouvelles approches

14 L’autonomie économique, au sens du Droit du travail, présuppose deux conditions :


1) D’une part, posséder des capacités physiques et intellectuelles de travail. Celui qui ne les
possède pas est nécessairement en situation de dépendance à l’égard d’un tiers, c’est-à-
dire, pour celui qui ne possède pas ou plus ses capacités intellectuelles, sous tutelle ou
curatelle.
2) D’autre part, posséder un capital matériel et / ou immatériel de production. Dans
certains cas, ce capital peut se limiter à du capital humain connu et reconnu permettant à
l’individu qui le possède de vendre ses prestations de service directement à une clientèle.
15 Cette notion de dépendance économique se retrouve aussi en Droit commercial et en Droit

pénal mais sous des acceptions différentes : il s’agit de la part d’entreprises, soit d’abus de
position dominante (monopole, entente ou cartel), soit de comportements abusifs à l’égard
de clients ou de fournisseurs ne disposant pas de solution de rechange.
microéconomiques qui ont renouvelé la théorie du marché du travail au
cours des trente dernières années et que l’on examinera le moment venu
[cf. chapitre 2, § 4.].

2. Le progrès technique exerce sur la dynamique économique deux


impacts fondamentalement différents
Le progrès technique, initié par les entreprises, exerce deux impacts
fondamentalement différents sur la dynamique économique qu’il
convient impérativement de distinguer :
- D’une part, il y a le progrès technique qui prend la forme
d’innovations dans les processus de production, dont l’impact relève de la
théorie de la production et de l’offre. Ces innovations contribuent à
accroître la productivité des facteurs (du travail en particulier) et, in
fine, à accroître les revenus unitaires16 des ménages. Cela est
parfaitement connu et traité dans tous les manuels de
microéconomie.
- D’autre part, il y a aussi le progrès technique qui prend la forme
d’innovations dans les biens de consommation, dont l’impact relève de la
théorie de la consommation et de la demande. Ces innovations
modifient – on le démontrera – l’arbitrage des ménages entre
consommation et épargne ; c’est-à-dire, elles contribuent à accroître
leur propension à consommer (i.e. leur désir de consommer) et, in
fine, à dynamiser leur consommation. Car, quand le revenu
augmente, rien n’oblige les ménages à le dépenser en consommation,
ils peuvent aussi le mettre en réserve, c’est-à-dire l’épargner sachant
que l’épargne est également très utile : elle leur offre de l’opportunité
et de la sécurité, c’est-à-dire de pouvoir satisfaire à des dépenses
imprévues, de coup de cœur ou de coup dur.
Or, ce second aspect du progrès technique est totalement ignoré de la
microéconomie. Pourtant, les implications sont considérables. D’une
part, si les facteurs de production n’ont pas un caractère limitant
prononcé (c’est le cas aujourd’hui du facteur travail dans les pays
développés), on montrera que ce qui crée de la croissance économique
dans la durée, ce sont les innovations dans les biens de consommation et
les décisions politiques d’accroître la production (et consommation) de
biens publics ; et non les innovations dans les processus de production.
Autrement dit, ce ne sont pas les gains de productivité et de pouvoir
d’achat qui créent de la croissance sur longue période. D’autre part, il
n’y a aucune raison pour que les deux dynamiques (productivité du
travail d’un côté et consommation de l’autre) évoluent au même rythme

16 Par revenu unitaire, r, on entend l’ensemble des revenus (du travail, du capital, etc.)

générés par unité de temps.


dans le temps. Ce n’est pas parce que les entreprises seraient capables de
doubler la productivité des facteurs et donc les revenus distribués aux
ménages que ceux-ci voudront doubler de consommation. Pour
comprendre cela, imaginons ce que serait le Produit intérieur brut (PIB)
de nos pays développés et le volume de travail requis si nous n’avions
strictement à consommer que les biens qui existaient au début du XIXe
siècle mais réalisés avec l’efficacité productive d’aujourd’hui. C’est-à-
dire sans automobile, ni avion ou chemin de fer (pour voyageurs), ni
bicyclette, de même, sans électroménager, sans smartphone ou tablette,
ni télévision, ni radio, etc., mais avec les robots et les machines
d’aujourd’hui pour produire…

Nous verrons que ces deux raisonnements permettent de résoudre


plusieurs controverses théoriques :
- Pourquoi les préférences des consommateurs ne sont pas stables dans
le temps ;
- Pourquoi la fonction de consommation du (ou des) ménage(s) selon
le revenu est concave à très court terme mais linéaire à long terme ;
- Pourquoi les taux de salaires réels ne baissent pas lors des récessions
(ou dépressions) économiques alors que le chômage augmente et
cela, y compris en des périodes où les coalitions étaient interdites et le
droit du travail inexistant ;
- Pourquoi la loi de Say – qui stipule que la production engendre ses
propres débouchés rendant impossibles les crises économiques – est
critiquable et comment l’amender.
Surtout, ces deux raisonnements permettent de rendre compte de
faits majeurs dont les théories dominantes du marché du travail étaient
incapables jusque là :
- Pourquoi le marché du travail a été si conflictuel historiquement,
avec des revendications récurrentes sur les salaires mais aussi sur la
durée du travail : la fameuse « Question sociale » du XIXe siècle ;
- Pourquoi un droit spécifique pour le travail salarié s’est édifié dans
tous les pays démocratiques afin, nous disent les historiens et les
juristes, de protéger les travailleurs et de pacifier les relations de
travail ;
- Pourquoi l’activité économique a été aussi fluctuante depuis deux
siècles, d’une part avec des crises cycliques se répétant tous les 8-9
ans (les cycles dits de Juglar), d’autre part avec des périodes d’une ou
plusieurs décennies de croissance vive, puis de croissance lente (les
fluctuations dites de Kondratieff).
Notons dès à présent l'originalité de ces deux hypothèses, non pas au
niveau des idées premières, mais dans la façon dont celles-ci sont
construites et développées.
La première se trouve – on le verra – ébauchée chez A. Smith, puis
développée par S. de Sismondi et bien sûr par K. Marx. En revanche, elle
n’a jamais été intégrée dans le corpus néoclassique. Certes, on trouve
parfois dans certains modèles théoriques la mention d’une subordination
des salariés à l’égard des employeurs mais ce n’est pas du tout pour
envisager une situation où l’employeur serait capable de peser sur le
volume de travail fourni par le salarié (à taux de salaire inchangé)17.
La seconde hypothèse a été entraperçue par le pionnier de l’analyse
économique de la consommation, Ernst Engel, à la fin du XIXe siècle. De
nos jours, elle peut être avancée dans certains modèles
macroéconomiques mais n’a pas fait l’objet de développements
microéconomiques comme nous le ferons. Cependant, la problématique
qui est en arrière-plan de cette seconde hypothèse, à savoir que la
consommation peut ne pas suivre l’évolution des revenus unitaires, elle
se trouve posée depuis Malthus en 1820. S’inscrivant en faux vis-à-vis de
la loi de Say, Malthus considère que les crises sont possibles en raison
d’une absence de « vouloir d’achat » du public et donc d’un excès
d’épargne.

PLAN DE L'OUVRAGE

Le premier chapitre développe de façon synthétique, en s’appuyant sur


les travaux des juristes et des historiens, les éléments suivants : la prise
de conscience du caractère foncièrement déséquilibré de la relation
contractuelle qui lie les salariés à leurs employeurs ; les revendications
récurrentes du Mouvement ouvrier (i.e. du syndicalisme salarié) sur les
salaires et sur la durée du travail (objectifs visés, formes et circonstances
des actions revendicatives) ; l’histoire de l’intervention publique sur le
marché du travail afin de protéger les travailleurs et l’état actuel de cette
législation. Ce chapitre présente également un certain nombre de faits
économiques en lien avec les revendications salariales à savoir :
l’évolution divergente des salaires et des profits durant les fluctuations
cycliques de l’économie ; le constat que les salaires globaux sont,
tendanciellement, d’autant plus élevés dans une branche de l’économie

17 Ajoutons également que notre hypothèse n’a rien à voir avec d’autres hypothèses

d’imperfection du marché du travail qui ont pu être avancées comme l’asymétrie


d'information ou bien les situations de monopsone ou d'oligopsone. De même, notre hypothèse
ne doit pas être confondue avec les indivisibilités qui peuvent régir la demande de travail,
c’est-à-dire avec le fait que les processus de production peuvent conduire les entreprises à
imposer des horaires et des durées de travail communs (donc rigides) à tous les salariés.
que la durée du travail y est faible ; ou encore l’évolution irrégulière de
la durée du travail sur longue période (en regard de l’évolution de la
productivité du travail). Ces éléments seront examinés principalement
pour le XIXe siècle et le début du XXe. C'est-à-dire une période où le
marché du travail fonctionnait de la façon la plus « pure » au regard des
critères qui définissent une concurrence pure et parfaite : les coalitions
étaient interdites ou, tout au plus, tolérées et la protection juridique des
salariés inexistante ou peu efficace. Bref, un marché parfaitement
« flexible » pour reprendre un terme très à la mode aujourd’hui18. Enfin,
ce regard juridique et historique portera principalement sur la France,
avec ouverture sur les autres pays industriels.
Le deuxième chapitre présente le modèle néoclassique de base du
marché du travail et, de façon concise, les nouvelles approches
microéconomiques qui ont renouvelé la théorie du marché du travail au
cours des dernières décennies. On soulignera les contradictions entre ce
corpus théorique et les faits d’observation. En particulier, on montrera
l’incapacité de ce corpus à rendre compte : de la conflictualité du marché
du travail historiquement ; des revendications récurrentes des salariés ;
de l’intervention publique à laquelle ce marché a donné lieu.
Le troisième chapitre s’applique à justifier, à partir des fondamentaux
microéconomiques, notre première hypothèse à savoir que la situation de
dépendance économique des salariés a pour conséquence que leur offre
de travail n’est pas autonome vis-à-vis de la demande des employeurs
mais subordonnée en partie à celle-ci. On étudiera comment un tel
marché peut fonctionner et quels équilibres (ou déséquilibres) il peut en
résulter à court terme et à long terme. Pour cela, on examinera très
attentivement l’interdépendance (la réciprocité) qui lie la demande de
travail des entreprises à leur offre de biens. On montrera alors que, lors
des contractions de l’activité économique, il est tout à fait logique que le
taux de salaire réel s’élève, bien que le chômage s’accroisse, confirmant
ainsi les observations des historiens faites à des périodes (le XIXe siècle)
où l’intervention publique sur le marché du travail était inexistante ou
inefficace et les coalitions interdites.
Le quatrième chapitre s’applique à justifier, toujours à partir des
fondamentaux microéconomiques, notre seconde hypothèse sur les deux
impacts du progrès technique sur la dynamique économique. Ce progrès

18 Aujourd’hui, quand on raisonne le marché du travail, on oublie généralement que celui-

ci est largement « artificiel » en ce sens qu’il est totalement encadré par un droit spécifique
qui empêche d’en connaître la vraie nature et d’en comprendre l’essence. Aussi, certains
économistes, ignorants de l’histoire, sont-ils conduits à considérer qu’en l’absence de cet
encadrement juridique, non seulement ce marché ne serait pas plus conflictuel, mais au
contraire plus harmonieux !
accroît, non seulement la productivité des facteurs (en particulier du
travail), mais aussi la propension à consommer des ménages par les
innovations qu’il met en œuvre dans le domaine des biens de
consommation. Pour ce faire, nous partirons des analyses de Keynes qui,
rejetant l’hypothèse néoclassique d’optimisation des choix de salariés en
matière d’offre de travail (mais pour d’autres raisons que nous),
recherchait la détermination du volume de l’emploi dans les
comportements de consommation des ménages et d’investissement des
entreprises. Ainsi, nous montrerons que la dynamique de la
consommation (et, partant, de la demande globale) peut très bien ne pas
suivre celle de la productivité des facteurs (et donc des revenus
unitaires), en longue période.
Le cinquième chapitre tire les enseignements des deux précédents
quant à l'origine du chômage et aux moyens de le combattre.
Parallèlement, nous interpréterons l'accroissement des inégalités sociales
à partir du dernier quart du XXe siècle.
Enfin, le sixième chapitre revisite de façon critique la théorie
néoclassique et les grandes hétérodoxies que furent Marx, Keynes et
Schumpeter. Nous montrerons que l’introduction de nos deux
hypothèses centrales permet d'articuler de façon cohérente ces quatre
grandes approches. Bref, ces deux hypothèses ouvrent la voie à une large
synthèse théorique.

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