"Le directeur de mon père me violait tous les mercredis" : à 67 ans, Jean raconte les viols qui ont brisé son enfance
Victime de viols étant enfant, Jean, aujourd'hui retraité, brise le dernier tabou.
- Publié le 01-07-2026 à 11h48

"Comment vivre ? Je me sens détruit à l'intérieur. Rien n'a cicatrisé. J'ai la haine".
Jean vient de fêter 67 ans. Son témoignage est glaçant. Il ramène à son enfance, marquée par des viols à répétition, en milieu familial, sous le signe du silence. "J'avais 7-8 ans. Le patron de mon père me violait tous les mercredis après-midi." Le témoignage est précieux, peu d'hommes s'étant exprimé sur le sujet.
Réalisée en Brabant wallon, l'interview, à visage découvert, marque sa volonté de sortir du silence.
L'épouse, qui assiste à l'entretien, s'associe à la démarche. C'est la première fois. Son mari portait cela en lui. "Enfin, dit-elle, mon mari parle. Enfin."
Jean est né en avril 1959 et a grandi au sein d'une famille de cinq frères et sœurs, dont il est le cadet. Les parents, d'anciens coloniaux, "très cathos et bien-pensants", sont rentrés en 1960 du Congo où comme bien d'autres, ils ont tout laissé. De retour en Belgique, son père a longtemps cherché du travail. Il a finalement trouvé chez Glaverbel, chaussée de La Hulpe à Watermael-Boitsfort.
Et c'est dans sa Ford Taunus, un mercredi après-midi, que l'enfance de Jean, brutalement, a pris fin.
La banquette
Soixante ans après, c'est comme si c'était hier. La Taunus, dit-il, était rouge. Les constructeurs ne le font plus aujourd'hui mais à l'époque, les Taunus étaient équipées d'une banquette à l'avant.
Jean se souvient de ce jour où son père l'attendait avec un inconnu à la sortie de l'école Saint-Joseph, à Boitsfort.
Jean apprendrait plus tard que l'homme était un directeur chez Glaverbel. Son père faisait asseoir son fils entre son patron et lui. "Et c'est comme ça que tout a commencé. Mon père conduisait tandis que le type mettait sa main dans mon froc et prenait ma quéquette".
Jean est alors en deuxième année du primaire et son père laissait cet homme agir tout le temps du trajet. Ce fut la première fois.
La famille habitait avenue Dobra à Overijse et l'écolier allait connaître ce que personne n'ose imaginer. Son père faisait entrer le directeur à la maison et celui-ci emmenait Jean aux toilettes. C'est devenu l'habitude du mercredi après-midi. Dans ses souvenirs, elle a continué "deux à trois ans". Le directeur, dit-il, "avait porte ouverte chez nous. Mon père me livrait à lui. Ma mère savait, mes frères et sœurs aussi. Le type faisait comme il voulait. J'étais violé le mercredi après l'école et parfois le week-end".
Le témoignage est précis, détaillé, d'une intensité émotionnelle rare. "C'étaient des viols complets. Cela se passait dans les toilettes du rez-de-chaussée. Il y en a eu des dizaines et des dizaines. Il faisait son affaire puis s'en allait".
Dans ses souvenirs toujours, Jean estime que les faits ont duré jusqu'à ses 9 ans, "en 4e ou 5e primaire".
Ce temps-là
Si la famille est un refuge, la sienne était l'enfer. Par crainte de perdre son emploi, son père participait aux horreurs, et sa mère, soumise, ne prenait pas sa défense.
On doit s'interroger sur le fait que l'enfant n'a trouvé personne à l'école ni ailleurs à qui se confier. La question de la pédophilie était largement taboue. On n'en parlait pas. Les signaux passaient inaperçus.
Il a fallu l'affaire Dutroux, trente ans plus tard, pour ouvrir les yeux.
La police ? Il n'aurait jamais osé. Alors Jean s'est tu et comme combien, il a souffert en silence.
#MeToo
Sa prise de parole est courageuse. À sa façon, elle s'inscrit dans le mouvement de société #MeToo.
Jean a grandi dans un climat familial oppressant. Puis un jour le manège a cessé. Le directeur a renoncé à "ses" mercredis. Et l'on n'en a jamais reparlé. C'était l'omerta, et ça l'est resté. Bien des années plus tard, Jean raconte avoir croisé son père "par hasard dans un Aldi, ce fut la dernière fois, peu avant sa mort. Je l'ai fixé du regard. Il a baissé les yeux, de honte".
Et quand il fit la rencontre de celle qui deviendra son épouse, Jean s'est confié pour la première fois. "Je devais avoir ce courage de prévenir qu'il n'y aurait pas beaucoup d'affection avec moi. Parce que personne ne peut donner ce qu'il n'a pas reçu". Il n'a jamais pu dire "papa". Il n'a pas eu d'enfant.
Police
De nos jours, le directeur valserait en correctionnelle, et les parents seraient avec lui sur le banc. En France, ce serait la cour d'assises.
Devenu adulte, leur fils a songé s'adresser à la justice. Mais à la fin des années 1970, les faits remontaient à plusieurs années, les règles en matière de prescription n'étaient pas celles d'aujourd'hui et les preuves matérielles étaient inexistantes.
Jean s'est rattrapé autrement : en faisant carrière à la police, dans un service de prévention. Sa plus grande fierté professionnelle, il la tire d'avoir contribué à l'arrestation d'un pédophile notoire à la fin des années 1990, et d'avoir pu sortir de ses griffes une adolescente victime des viols répétés d'un beau-père. Ce violeur, dont la presse a parlé jadis, en a pris pour huit ans ferme.
Monastère
Le directeur de son père a fini ses jours dans un monastère. Plus qu'à cet homme, Jean réserve sa haine à son père, mort à 86 ans, et à sa mère incapable de le protéger. Il n'y a jamais eu de réconciliation. Ni avec eux, ni avec les frères et sœurs avec lesquels il a coupé les ponts, et dont il ne veut plus entendre parler.
