"Depuis que je suis maman, tout a explosé": quand la parentalité révèle les blessures familiales
Les chercheurs parlent de trauma transgénérationnel: une transmission inconsciente de la souffrance à travers les générations. Entre épigénétique, mémoire familiale et travail thérapeutique, cette approche interroge notre rapport à l'héritage psychique.
- Publié le 11-11-2025 à 10h18

"Depuis que je suis maman, tout a explosé." Pour Manon, comme pour bien d'autres, l'expérience de la parentalité a servi de révélateur. C'est là, dans le chaos émotionnel du post-partum, qu'elle comprend que certaines de ses blessures ne viennent pas que d'elle. Peur du conflit, hypersensibilité, difficulté à poser des limites… Et si ces douleurs avaient des racines plus anciennes ? Dans les non-dits familiaux, les silences transgénérationnels, les histoires tues mais encore vivantes dans les corps.
Ce que l'on appelle trauma transgénérationnel désigne une souffrance psychique transmise inconsciemment d'une génération à l'autre. "Les traumatismes transgénérationnels constituent les blessures émotionnelles portées par des personnes qui n'ont pas vécu elles-mêmes les événements traumatiques", explique Hélène Dellucci, docteure en psychologie. C'est par exemple la peur panique d'être enfermée, héritée d'un grand-père prisonnier de guerre ; ou une tendance à l'autosabotage, répétée génération après génération sans qu'on comprenne pourquoi.
La mémoire des corps et des lignées
Pour certains, cette transmission semble même biologique. Les travaux de la neuroscientifique Rachel Yehuda sur les enfants de survivants de la Shoah montrent des altérations similaires de leur ADN, en particulier du gène FKBP5 associé à l'anxiété. L'épigénétique, cette science qui étudie la manière dont les gènes sont activés ou inhibés par l'environnement, offre un début de réponse.
Ces découvertes nourrissent l'idée d'un inconscient biologique, où les souffrances anciennes s'impriment malgré nous. Si la notion de trauma transgénérationnel reste débattue dans certains cercles scientifiques, elle n'en résonne pas moins profondément dans l'expérience de nombreux patients, pour qui elle met enfin des mots sur une douleur diffuse. Une forme de reconnaissance, essentielle à la guérison.
Des récits pour faire sens
D'autres courants complètent l'approche scientifique sur la question. Certains ressentent le besoin de sens, de narration, même quand toutes les informations ne sont pas facilement accessibles. Léa, par exemple, a fait appel à un coach particulier dans le Namurois. En manipulant des figurines représentant sa famille, elle prend conscience de la place qu'elle donne à chacun."Depuis qu'on a été sur la tombe de mon grand-père, que je ne connaissais pas, nos rapports avec mon père se sont enfin apaisés."
Nicole, qui accompagne depuis des années les personnes en quête de réponses en région liégeoise, abonde: "On n'arrive pas au monde vierge de mémoire. Ces mémoires inconscientes passent dans la famille." Elle observe, par exemple, des liens entre traumatismes de guerre et troubles alimentaires actuels, entre fausses couches oubliées et angoisses profondes autour de la maternité.
Cette quête de compréhension ne va pas sans peine."J'ai dû affronter du rejet familial", témoigne Manon. Le travail thérapeutique est souvent solitaire, long et inconfortable. Pourtant, il agit. "Je suis le maillon de ma famille qui brise enfin les chaînes", dit-elle avec fierté. La transmission n'est pas une fatalité: elle peut aussi devenir un espace de transformation.
Des approches multiples, une quête personnelle
Parmi ceux qui explorent ces transmissions invisibles, Catherine Berte, docteure en sciences et psychanalyste corporelle, propose une lecture singulière du transgénérationnel: non comme une fatalité, mais comme une invitation à comprendre notre place dans la lignée. Dans son ouvrage À quoi je sers ? Le transgénérationnel en psychanalyse corporelle, elle invite chacun à faire de ses héritages familiaux un levier de transformation personnelle. "Il est temps que la société bouge", affirme Catherine Berte. Et si rencontrer les histoires du passé, c'était enfin écrire la sienne autrement ?