Retour du débat sur l'abattage rituel à Bruxelles... bientôt sans abattoir
Bruxelles se dirige vers une mort naturelle de l'abattage sans étourdissement. En cause : la disparition de l'unique abattoir. "Aujourd'hui, personne dans la majorité ne veut remettre une pièce dans ce dossier de l'abattage rituel."

- Publié le 28-02-2026 à 07h32
- Mis à jour le 28-02-2026 à 08h51

Cela avait été annoncé en 2023 : la SA Abattoir, qui gère les sites des abattoirs d'Anderlecht, arrêtera ses activités d'abattage fin 2028 à l'expiration de son permis d'environnement. La société se concentrera sur ses activités de transformations alimentaires et sur "le plus grand marché de Belgique" (les vendredis, samedis, et dimanches). Ses autres activités, comme le Food Met qui regroupe différents professionnels (bouchers, poissonniers…), seront aussi maintenues.
"Nous voulons conserver l'orientation 'alimentation' de ce site", assure la CEO de la SA Abattoir, Elke Tiebout. La poursuite de l'abattage en lui-même nécessiterait de lourds investissements dans un contexte où les petits acteurs peinent à concurrencer les gros.
"Ils pourront retrouver du travail"
Concernant la fin de l'activité d'abattage, une trentaine d'emplois directs, liés au sous-traitant qui gère la chaîne d'abattage, sont menacés. "La plupart d'entre eux sont directement employés par l'exploitant, mais certaines personnes sont également engagées par l'intermédiaire d'agences d'intérim." On compte également "une centaine de personnes travaillant sur le site d'Abattoir chez les découpeurs", mais tous ces postes ne seraient pas voués à disparaître. La CEO n'est d'ailleurs pas très inquiète pour l'emploi. "Ce savoir-faire est très recherché. Ils pourront retrouver du travail chez des grossistes ou des bouchers. Ce profil est très demandé."

Outre les lourds investissements pour une mise aux normes et la localisation complexe en plein cœur de la ville, l'activité d'abattage était aussi en sursis au niveau réglementaire. La Flandre et la Wallonie ont en effet interdit l'abattage sans étourdissement préalable mais pas Bruxelles. L'abattoir d'Anderlecht est donc le dernier de Belgique à réaliser l'abattage dit "rituel sans étourdissement" (kasher et hallal) et c'est d'ailleurs la majorité de son activité.
Un dossier qui avait empoisonné la majorité Vervoort
Lors de la précédente législature, le dossier avait envenimé la coalition Vervoort. Au sein de la majorité, certains voulaient interdire l'abattage sans étourdissement (Groen et Défi), tandis que d'autres voulaient continuer à l'autoriser. Le PS, qui avait notamment voté contre l'abattage rituel en Wallonie, s'était fait le porte-voix des défenseurs du maintien, avec une partie d'Ecolo.
En raison d'un désaccord au sein du gouvernement, la balle avait été renvoyée au Parlement. Hormis Groen, le PTB et la N-VA, aucun groupe parlementaire n'avait voté unanimement la même chose. Résultat final du vote, après une longue joute entre PS (majoritairement contre l'étourdissement) et MR (contre) : l'abattage rituel reste possible à Bruxelles.
Aujourd'hui, le Bien-être animal est entre les mains de Groen et la ministre Elke Van den Brandt. On connaît la position des écologistes flamands, favorables à l'obligation d'étourdissement. Mais cette fois, PS et MR sont ensemble dans la majorité. De quoi raviver les tensions, d'autant plus que la ministre entend laisser faire le parlement sur cette question.
"Il faut agir maintenant et pas attendre 2028"
Actuellement, deux textes circulent dans les arcanes du Parlement bruxellois. Le premier est porté par la N-VA qui a profité du chaos des négociations pour un gouvernement pour déposer un code du bien-être animal. Le texte reprend l'obligation d'étourdissement dans les mêmes termes que dans la réglementation flamande. Une réglementation déjà confirmée au niveau européen. "Donc on est sûr en termes de sécurité juridique", développe la N-VA.

Défi et Groen, eux, ont repris les travaux passés sur le code du bien-être animal rejeté lors de la précédente mandature à cause de la question de l'abattage, mais ont retiré le passage sur l'étourdissement. Des amendements s'ajouteront fatalement lors de la discussion sur ce texte.
Mais Défi nous explique vouloir davantage axer sur l'abattage en lui-même et non la pratique d'abattage : "La question d'avoir un abattoir en pleine ville qui, en plus, n'est pas rentable face aux géants du secteur, se pose. L'idée serait d'interdire l'abattage tout court en Région bruxelloise après 2028 pour laisser le temps au secteur économique de se préparer."
Loyauté ou conviction ?
Du côté de la SA Abattoir, on espère que les parlementaires laisseront l'activité d'abattage rituel mourir d'elle-même à Bruxelles fin 2028 sans imposer de nouvelles pratiques d'ici là. Mais ce n'est pas la volonté de la N-VA, qui évoque l'abattage de 30 000 bêtes par an. "Il faut agir maintenant et pas attendre 2028."
Les textes devaient être mis à l'agenda de la commission Environnement prochainement. Mais ça, c'était le deal avant que l'accord de majorité pour le gouvernement bruxellois n'arrive. Aujourd'hui, la nouvelle majorité va-t-elle d'elle-même prendre le risque de se fracturer entre PS et MR ? Sur ce point, rien de sûr. La commission Environnement du parlement est maîtresse de son agenda. Si une majorité décide de ne pas parler d'un texte, le texte n'est pas débattu. Dans les rangs du MR, on oscille entre loyauté avec les partenaires de majorité pour ne pas froisser le PS, et la question du bien-être animal, fer de lance de certains libéraux.
La déclaration de politique régionale ne mentionne d'ailleurs pas un mot sur la question, au grand dam de certains. De quoi laisser planer le flou.
"Découper le code du bien-être animal"
En attendant, les autres mesures du Code du bien-être animal sont aussi bloquées (interdiction du commerce de colliers électriques, financement des refuges, client mystère afin de démanteler les réseaux de trafiquants d'animaux, plan de gestion des chiens destiné à repenser l'utilisation de l'espace public, coordination entre acteurs…)
"Sans mauvais jeux de mots, on risque de devoir découper le code du bien-être animal pour faire passer certaines mesures en excluant la question de l'étourdissement", nous glisse un proche de la majorité. "Aujourd'hui, personne dans la majorité ne veut remettre une pièce dans ce dossier de l'abattage rituel et le résultat serait dans tous les cas incertain. Pas sûr qu'une majorité soit possible autour de l'obligation d'étourdissement."
D'autant plus que le débat se posera vraisemblablement pour seulement quelques années. En 2023, la Région nous annonçait le lancement d'une étude entre Hub Brussels, Perspective et la Société d'aménagement urbain pour identifier un site qui pourrait accueillir un nouvel abattoir en Région bruxelloise. Mais trois ans plus tard, aucune trace d'une étude finalisée. On évoque seulement des échanges entre administration et cabinettards. Un site à Haren avait été envisagé mais rien de concret encore.
Citydev devait potentiellement l'acheter pour développer un abattoir en partenariat avec la Ville de Bruxelles qui semblait demandeuse avant les élections. Aujourd'hui, ce point ne figure pas dans l'accord de majorité ni à la ville (où le MR siège aussi) ni à la Région. Chez Citydev, on explique que "le projet n'a pas connu une actualité urgente ces dernières semaines". Selon l'organisme, "la Ville soutient toujours la recherche d'une alternative à la fermeture de l'abattoir d'Anderlecht."
"Mettre de l'argent public pour attirer un acteur privé dont la rentabilité sera dès le début mise en difficulté semble illusoire"
Même si un site était identifié, difficile de croire qu'il pourrait attirer des acteurs du secteur : " Lancer un abattoir à partir de rien aujourd'hui, c'est quasiment impossible", dans un contexte où les gros acteurs tendent à monopoliser le marché, nous explique la CEO. Et d'autant plus avec l'insécurité législative sur l'abattage.
"Mettre de l'argent public pour attirer un acteur privé dont la rentabilité sera dès le début mise en difficulté semble illusoire en période de disette budgétaire," nous glisse un parlementaire.
De plus, la demande n'est pas là. La CEO d'Abattoir évoque des" rumeurs" d'investisseurs qui seraient intéressés par Bruxelles, "mais jamais rien de concret". Hub Brussels (qui accompagne les entreprises), n'a jamais reçu de manifestation d'intérêt pour ce secteur.
Dans tous les cas, il n'y aura donc probablement plus d'abattage sans étourdissement à Bruxelles et donc en Belgique après 2028, faute d'abattoir. Reste à voir si les parlementaires l'interdiront pour les années suivantes.