D'incroyables et inédites collections du Moyen Âge à nos jours : le Musée ducal de Bouillon change de nom après 75 ans d'existence
À l'occasion de son 75e anniversaire, le Musée ducal de Bouillon change de nom et devient "La Collection – Un bouillon d'art, d'histoire et de culture". Un repositionnement mûrement réfléchi, destiné à mieux refléter la richesse de ses collections et à ouvrir davantage l'institution sur la ville et ses habitants.
- Publié le 05-09-2026 à 20h00
Sibylle Legrand est la conservatrice de ce qui fut pendant 75 ans le Musée ducal de Bouillon avant de devenir, voici quelques semaines, La Collection. Forte de plus de 25 ans d'expérience, la conservatrice, qui a le statut d'employée communale à la Ville de Bouillon et qui gère ce site réparti sur deux maisons très anciennes avec une toute petite équipe, explique en quoi ce nom est plus qu'un changement cosmétique. C'est une révolution douce tout en restant dans l'esprit de ses fondateurs. Entretien.
Mme Legrand, pourquoi avoir changé de nom après 75 ans ?

Le changement n'a rien de spontané. Il est le fruit d'une réflexion entamée il y a plusieurs années, notamment à la faveur du Bouillon City Pass. Nous nous sommes rendu compte que beaucoup de visiteurs ne comprenaient pas clairement ce que recouvrait l'appellation "musée ducal". Quand on entre dans un musée des beaux-arts ou d'histoire naturelle, on sait immédiatement ce que l'on va découvrir. Ici, les visiteurs s'interrogeaient : "Qu'est-ce qu'on peut voir exactement ?" Or, le musée raconte l'histoire de Bouillon à travers des collections extrêmement diversifiées, qui couvrent plusieurs siècles, jusqu'au XXe siècle. Le nom "musée ducal" renvoyait de manière trop réductrice au XVIIIe siècle, alors que l'institution n'a cessé de s'enrichir et d'évoluer. Il était donc temps de repositionner le musée, sans renier son histoire ni l'héritage de ses fondateurs.

Pourquoi avoir choisi de le rebaptiser "La Collection" ?
Le nouveau nom évoque la manière dont le musée s'est constitué : comme la maison d'un collectionneur passionné par l'histoire de Bouillon. Les œuvres sont présentées dans des bâtiments qui ressemblent presque à des maisons privées, ce qui donne au lieu une atmosphère très particulière. Nous avons planché sur diverses pistes et c'est finalement l'agence de communication bouillonnaise DBCréation qui a suggéré cette appellation et qui a travaillé sur notre nouveau logo.
Nous voulions préserver cette singularité. "La Collection" met en avant la richesse de l'ensemble, tout en conservant l'esprit d'un musée qui sera de plus en plus interactif avec le temps. Nous sommes une institution muséale et nous en sommes fiers.
Comment les premières collections ont-elles été constituées ?
À l'origine, il n'existait pas de collection. Les fondateurs ont sollicité les habitants pour recueillir des outils et des objets témoignant de la vie ardennaise. Le musée s'est construit autour du folklore, de l'ethnographie et de l'histoire de Bouillon. Progressivement, des collections consacrées au XVIIIe siècle, à l'imprimerie et Pierre Rousseau et au Moyen Âge ont été développées. Les fondateurs ont été bien inspirés de s'entourer d'experts. Ils avaient l'âme de collectionneurs, avec des coups de cœur esthétiques toujours accompagnés d'une recherche scientifique.
Une aventure née après la guerre
Qui sont les fondateurs du musée ?
L'histoire commence dans les années 1930, avec des passionnés de Bouillon, dont Clément Bodart. L'idée était de créer un musée consacré au territoire ardennais sur la base du Musée Gaumais. La guerre a interrompu le projet. M. Bodart a été assassiné en 1944. Sa fille Suzette, 21 ans, a repris le flambeau et réuni dix autres personnes, dont des industriels et des artistes. Elle a entraîné son époux, le docteur Fernand Clément. Ce couple a joué un rôle essentiel dans le développement artistique et scientifique du musée. Le Musée ducal est le troisième plus ancien de la province.
Des objets très rares et inédits comme ce kayak en métal des usines Camion
Que peut découvrir le visiteur aujourd'hui à La Collection ?
Il a le choix entre quatre parcours permanents qui racontent l'histoire de Bouillon en mettant en valeur les grandes périodes. Le parcours médiéval présente des œuvres témoignant de la vie quotidienne et des échanges entre l'Orient et l'Occident. Un coffret en os avec jeu d'échecs en est l'un des objets les plus emblématiques.
Le XVIIIe siècle est évoqué à travers l'imprimerie et Pierre Rousseau. En 2016, ses descendants ont offert cinq gilets lui ayant appartenu. C'est remarquable d'élégance et ce sont des pièces uniques.

La ferronnerie bouillonnaise est aussi mise à l'honneur grâce à un kayak particulièrement léger réalisé en métal alors qu'à l'époque toutes ces embarcations étaient lourdes car en bois.
Enfin, il y a le parcours du peintre Albert Raty, mais aussi du peintre Pierre Clouet.
Quelle est la part de l'époque médiévale dans le renouveau du musée ? Godefroid y est-il évoqué ?
Pas exclusivement. Le centre d'interprétation Bouillon médiéval Expérience (NdlR : nouveau nom de l'Archéoscope) se concentre davantage sur Godefroid de Bouillon et les premières croisades. Notre propos est plus large. Nous cherchons à montrer ce qu'était la civilisation médiévale, au-delà des images véhiculées par le cinéma, la bande dessinée ou les fêtes médiévales. Le Moyen Âge était une époque créative, inventive et raffinée. Les échanges avec l'Orient ont également joué un rôle considérable, et il était important de les présenter.
75 ans au compteur mais encore tourné vers l'avenir
Que propose le musée pour ses 75 ans ?

L'exposition anniversaire s'intitule "La Collection, une histoire en train de s'écrire. Le musée ducal en héritage, des origines à la transmission". Elle interroge l'identité du musée et revient sur les grandes étapes de son développement. Elle montre comment, en 75 ans, une poignée de passionnés a constitué un véritable joyau culturel, en saisissant les opportunités, en recherchant des soutiens et en faisant preuve d'une grande audace. Aujourd'hui, notre ambition est de poursuivre ce travail, avec des moyens limités mais une passion intacte. La Collection reste un lieu atypique, un petit bijou culturel au cœur des Ardennes, qui permet de regarder Bouillon autrement.

À côté de l'exposition temporaire, il y a aussi un parcours urbain très apprécié des habitants et qui est intitulé "Là où j'habite", la collection hors cadre. C'est un parcours immersif en ville avec des QRcode. On peut flâner dans les quartiers sur ce parcours jusqu'au 31 décembre 2027.
Un espace sera-t-il un jour dédié à l'ex-Diable rouge Philippe Albert ?
Pourquoi ne pas avoir déménagé dans un bâtiment plus moderne ?
Cette question ne s'est pas posée dans le cadre du repositionnement. Nous souhaitons marcher dans les pas des fondateurs : faire évoluer le musée, mais en préservant son âme. Les bâtiments actuels ont leurs défauts, mais ils possèdent aussi une atmosphère irremplaçable, avec leur parquet qui craque, leur odeur de cire et leur caractère presque domestique. Certains visiteurs pensent d'abord entrer dans une maison ancienne, avant de découvrir une présentation qui a évolué. Nous ne voulions pas faire table rase du passé ni créer un lieu aseptisé. Notre singularité réside précisément dans ce dialogue entre un écrin ancien, des collections de grande qualité et une médiation qui doit continuer à se moderniser.
Comment le musée va-t-il évoluer ?
Nous voulons rendre les collections plus accessibles et plus vivantes. Des QR codes seront progressivement installés afin de proposer des informations complémentaires, des vidéos et des documents d'archives. Deux parcours sont envisagés : l'un consacré à une dizaine d'objets emblématiques de l'histoire de Bouillon, l'autre à des œuvres particulièrement remarquables. Un nouveau site internet doit également voir le jour à partir de novembre prochain. Et puis, nous développons aussi des podcasts réalisés avec des habitants, des anciens ouvriers, des responsables associatifs et des personnes liées à l'histoire du musée. Nous les distillons petit à petit sur notre site. Ces témoignages constituent un véritable patrimoine vivant.
Des personnalités contemporaines de Bouillon comme l'ex-Diable rouge Philippe Albert pourraient-elles un jour entrer au musée ?
Pourquoi pas ? Il faudrait trouver le bon angle. L'objectif serait peut-être de créer à terme une collection consacrée à l'époque contemporaine de Bouillon, à ses associations, à ses personnalités et aux habitants qui ont contribué à son rayonnement. Philippe Albert fait partie de ces citoyens qui ont porté le nom de Bouillon bien au-delà de la région. Son parcours pourrait trouver sa place dans une exposition temporaire, au même titre que d'autres figures locales.
Le musée doit rester fidèle à son héritage, mais une collection n'a de sens que si elle peut se transmettre. L'héritage des fondateurs ne doit pas être mis sous cloche : il faut le faire vivre autrement.
"On souhaite développer un fonds de photos et on lance un appel à tout qui peut nous en fournir"
Les collections se sont formées au cours du temps via des acquisitions et aussi des dons. Recevez-vous encore des dons de pièces aujourd'hui ?

Oui. Nous recevons trois ou quatre dons importants par an. Il peut s'agir d'œuvres, d'objets ou de documents ayant appartenu à des familles ou à des personnalités liées à Bouillon. Dans le cadre du 75e anniversaire, nous avons notamment reçu le buste de l'industriel André Camion, réalisé par le sculpteur Roger Jacob, ainsi qu'une statue de saint Éloi provenant d'une famille de Corbion et qui doit encore être restaurée avant d'être présentée au public. Nous souhaitons également développer un fonds photographique consacré à Bouillon. Les collections privées contiennent certainement de nombreux clichés, plaques de verre, cartes postales et documents susceptibles d'enrichir la mémoire de la ville. Nous leur faisons un appel du pied. Tout qui possède ce type de document peut nous contacter.

Oser aborder le passé douloureux de la ville
Pensez-vous qu'un jour Bouillon sera capable d'affronter ses démons et de voir un espace consacré, pourquoi pas dans ce musée, à la Seconde Guerre mondiale ?
Cette période n'a jamais été abordée jusqu'ici, notamment par respect pour Suzette Bodart dont le papa a été assassiné par les nazis. Il ne fallait pas raviver des souvenirs traumatiques. Mais le temps passe et la question mérite d'être posée. Il faudra peut-être un jour avoir le courage d'aborder cette période sombre de manière objective, avec l'aide de spécialistes, lors d'une conférence ou d'une exposition temporaire. L'enjeu ne serait pas de raviver les blessures, mais de mieux comprendre cette époque et d'en tirer des enseignements pour aujourd'hui. Le musée peut contribuer à lever le voile sur ces fantômes et à transformer une mémoire douloureuse en réflexion collective.
Infos : Exposition temporaire, la collection, une histoire en train de s'écrire, le Musée Ducal en héritage : des origines à la transmission (1951-2026). Cela se passe à La Collection, bâtiment 1 (à côté de l'hôtel de Ville) jusqu'au 4 janvier 2027. Parcours urbain, Là où j'habite, jusqu'au 31 décembre 2027.
Facebook : La Collection Bouillon pour découvrir 5 podcasts mis en ligne ; Instagram : La Collection Bouillon ; Youtube : La Collection Bouillon pour visionner une vidéo projetée au BouillonCiné en juin dernier.