"Il y a des risques pour les citoyens" : Julien Moinil fait le point sur les 69 fusillades depuis le début de l'année et réclame des moyens
À Bruxelles, le parquet dresse un bilan de 69 fusillades en 2026 et alerte sur des représailles entre réseaux criminels, avec un risque de nouveaux tirs.
- Publié le 28-08-2026 à 12h31
- Mis à jour le 28-08-2026 à 15h31
Une soixantaine de fusillades ont éclaté à Bruxelles depuis le début de l'année, dont sept en cinq jours seulement. Une recrudescence de la violence liée au narcotrafic qui gangrène la capitale.
Ce vendredi, les autorités dressent un bilan dramatique. "Il y a un an et demi, nous vous avions donné rendez-vous ici, suite à la fusillade de Clemenceau où deux jeunes à l'arme de guerre sont sortis du métro. Depuis, il y a plus de 150 fusillades, on ne peut pas dire que la situation se tarisse et j'ai la désagréable impression de me répéter", débute le procureur du Roi de Bruxelles, Julien Moinil.
"Je suis un procureur inquiet pour les citoyens, comme je vous le disais l'année dernière, tout le monde peut recevoir une balle, c'est une vérité. Le 11 avril 2026, lors d'une fusillade rue Linné à Saint-Josse-ten-Noode, un père de famille, inconnu de la justice, a fini paraplégique. Le 27 juillet, un jeune de 20 ans totalement inconnu de mon office a pris une balle dans l'épaule. Il y a une urgence à laquelle la Justice seule ne peut pas répondre", dit-il.
"On peut parler d'une nouvelle vague mais on a touché un point sensible puisqu'un commissariat a été ciblé. Je me mets à la place des policiers qui quittent chaque matin leur famille pour faire leur métier et nous protéger. Elle a commencé le 20 août à Saint-Gilles, une fusillade qui heureusement n'a pas fait de blessés. La seconde au commissariat Démosthène. Les auteurs sont cagoulés, gantés et on va retrouver douze douilles d'Ak47. Une enquête balistique est en cours pour faire le lien avec d'autres fusillades. Il y a une priorité sur ce dossier car c'est une attaque directe contre l'État", détaille Julen Moinil.
Puis il y a eu la fusillade de rue Monténégro à Saint-Gilles avec un blessé à la jambe. "Un suspect né en 2009 a été arrêté. Il s'agit d'un ressortissant guinéen déjà condamné par défaut à un an de prison pour un vol commis au préjudice d'un commerçant bruxellois. Il est sans titre de séjour en Belgique, j'insiste là-dessus car ça a son importance."
"Le 23 août suivant, il y a eu un jet de cocktail Molotov puis le même jour, une séquence de tirs vers la Porte de Hal où on retrouvera 27 douilles. Deux suspects seront retrouvés, ainsi que deux kalachnikovs en lien avec cette fusillade. Le premier suspect est né en 2005, le second est mineur est déjà bien connu de mon office. Nous allons tracer un réquisitoire de dessaisissement dans son chef", détaille encore le procureur du Roi. Enfin les derniers événements à Saint-Gilles au cours desquels, il y a eu des arrestations, des saisies et des blessés.
"Plus de 100 tireurs ont été arrêtés depuis. Il ne faut pas laisser croire aux citoyens que rien ne se passe, il y a des arrestations, nous menons les enquêtes."
"Cette vague de violence, particulièrement à Saint-Gilles et Forest, concerne un conflit entre deux structures criminelles actives dans le trafic de stupéfiants. Concernant les tirs sur le commissariat, il est encore trop tôt pour en parler. Ces structures ont un différend et se trouvent dans un système de représailles. Ces violences ne vont pas se calmer, il y a des risques de nouvelles fusillades et oui, il y a des risques pour les citoyens. L'enjeu est énorme. Quand je demande des moyens, c'est qu'il y a une raison", martèle Julien Moinil.
Selon le bilan dressé par le parquet de Bruxelles, il y a eu 69 fusillades en 2026. 93 tireurs et commanditaires majeurs sont sous mandat d'arrêt. 14 mineurs arrêtés dont 10 se trouvent en IPPJ.
"Le tribunal de 1re instance fait un travail exceptionnel bien qu'il n'a pas reçu les moyens demandés. Il y a eu deux condamnations à 13 ans, deux de quinze, trois de dix ans… plus de dix jugements qui ont déjà été rendus", souligne Julien Moinil. Aux fusillades s'ajoutent également la problématique des explosions, 22 au total cette année.
203 millions d'euros saisis
"Il n'y a aucun dossier de fusillade qui est laissé de côté. Tout est investigué. Deux procès d'ampleur vont s'ouvrir devant le TPI, le procès du hotpsot de Matongé avec plus de 40 prévenus et celui du Peterbos avec 45 prévenus. Le parquet continue son travail avec fermeté contre la violence", précise-t-il.
Le parquet de Bruxelles a ouvert une section spécialisée dans le recouvrement d'avoirs criminels.
"Nous avons saisi 203 millions d'euros depuis janvier 2025, nous avons fermé 350 commerces liés à la vente de stupéfiants. Dès qu'on retrouve de la drogue, on ferme l'endroit. 3 500 véhicules de luxe saisis. Plusieurs milliers de consommateurs récréatifs ont été sanctionnés. Nous travaillons d'arrache-pied sans les moyens supplémentaires que j'avais demandés."
"La Commissaire aux drogues a raison, il n'y a pas que le pouvoir régalien qui va régler le problème de la drogue. Il y a un aspect de santé mentale, de prévention qui n'est pas le rôle du parquet. Par contre, au niveau pénal, je suis confronté à de nombreux problèmes", ajoute le procureur dans cette conférence fleuve.
Le problème des prisons
"Le 18 juillet 2026, une victime est abattue de quatre balles dans le dos. Le commanditaire se trouvait à la prison de Haren. J'avais demandé au parlement que pour les têtes de réseaux, qu'un brouillage soit installé dans leur quartier pour neutraliser les contacts avec leur réseau criminel. Ce suspect avait été déjà condamné pour tentative d'assassinat mais malgré cela, la justice lui a accordé des congés pénitentiaires où il a pu avoir d'autres contacts avec son réseau."
"L'important n'est pas tant d'empêcher l'arrivée des GSM en prison mais de faire que ceux-ci ne puissent pas fonctionner à l'intérieur. Cela me semble être une demande basique. Ces personnes sont dangereuses, sans foi ni loi, prêtes à commanditer la mort de quelqu'un pour quelques milliers d'euros. La sécurisation des prisons n'est pas une demande mais une exigence", appuie-t-il.
Une main-d'œuvre sans-papiers
"J'ai lu l'accord de gouvernement qui prévoit le renforcement dans l'exécution des peines de prison. Nous sommes actuellement dans une situation illogique. On a des personnes qui sont sans papier qui font des années de prison tandis que des dirigeants profitent d'aménagement de peine. Il faut inverser cette logique pour rendre la prison dissuasive. C'est fondamental si l'on veut que la justice soit crédible. À quoi bon poursuivre si les condamnés sont libres.", assure-t-il.
"Le troisième point que je voulais aborder concerne les personnes en séjour illégal qui commettent des infractions, pas les autres. Un exemple récent, vingt personnes ont été arrêtées dans le cadre d'un trafic de stupéfiants et mises à disposition de l'Office des étrangers, qui les a tous relaxés. Quelqu'un qui n'a pas de titre de séjour et qui vend de la cocaïne doit quitter le pays. C'est une aubaine pour les dirigeants criminels qui trouvent de la main-d'œuvre à bon prix et en nombre. Il y a des auteurs qui ont cinq ou dix ordres de quitter le territoire (OQT) et qui sont toujours là", soupire le procureur du Roi.
"L'agression au coup de marteau dans le métro. Les suspects avaient reçu des OQT deux semaines auparavant. Il ne faut pas attendre qu'ils commettent l'irréparable avant d'agir", donne-t-il encore comme exemple.
La problématique des mineurs
"On a beaucoup de mineurs, pas que des Belges mais aussi des Français qui sont recrutés via les réseaux sociaux. Mais aussi dû aux alliances entre réseaux criminels français et belges. Déjà qu'on n'a pas de place en IPPJ pour les Belges, on ne sait pas faire un travail avec ces jeunes Français. Les organisations criminelles le savent et en profitent, "vous ne risquez rien, venez" disent-elles", affirme Julien Moinil.
Ces mineurs viennent majoritairement de Lille et Valenciennes, dans le nord de la France et de Marseille dans le Sud. "Ce sont des proies facilement manipulables et remplaçables rapidement grâce aux réseaux sociaux."
"Le secteur de l'aide à la Jeunesse est particulièrement en crises. On a 150 mineurs qui sont en attente d'être placé en IPPJ. Parmi les tireurs interceptés, plus de 90 % ont eu un dossier en Jeunesse. Il est important d'investir dans ce secteur essentiel", réaffirme-t-il.
Le procureur du Roi demande une nouvelle fois à ce que le cadre d'enquêteurs de la PJF soit rempli pour lutter au mieux contre ces organisations criminelles.
"Au niveau de la Justice, le cadre n'est toujours pas complet non plus. Si un condamné interjette appel, il faut deux ans au bas mot avant que le dossier ne soit à nouveau traité. Il faut renforcer tous les cadres des parquets, des TPI et de la cour d'appel", lance-t-il.
Assuétude et problèmes sociaux
"Nous avons eu un CORES mercredi et ma demande unique a été de bien vouloir m'aider pour les consommateurs, qui sont dans des situations sociales dramatiques, qui errent et souffrent d'addiction, soient pris en charge. Ces personnes n'ont rien à faire en prison. La drogue entraîne une délinquance. Il y a des ASBL qui font très bien leur travail, il faut les soutenir", dit-il.
La coopération internationale est le dernier point abordé lors de cette conférence de presse : "les dirigeants sont soit en prison, soit à l'étranger. On en a intercepté un récemment en Thaïlande, il y en a aussi beaucoup au Maroc. On continue notre collaboration avec les autorités marocaines, il y a une vision commune. J'en appelle à renforcer encore ces liens", conclut Julien Moinil.
