"Je me suis scarifié pour montrer au juge qu'il avait du sang sur les mains"
Le Français Olivier Grondeau nous raconte l'enfer qu'il a vécu lors de sa détention arbitraire dans les geôles iraniennes. Il publie "Joseph dans la nuit", sélectionné dans la première sélection du Goncourt.
- Publié le 05-09-2026 à 11h45
- Mis à jour le 05-09-2026 à 12h29

Short, claquettes, sacoche en bandoulière. Olivier Grondeau a un petit côté touriste au moment d'arriver à La Libre ce jeudi. L'histoire qu'il est venu courageusement nous raconter, les bras croisés collés au buste, n'a rien d'une promenade de santé. C'est le contraire. Arrêté par le régime iranien le 12 octobre 2022 dans un petit hôtel de Chiraz, le Français qui voyageait en stop et sans téléphone a passé 887 jours en prison. Dans Joseph dans la nuit***, son beau récit intime publié à L'Iconoclaste qui figure dans la première sélection du Goncourt, il raconte à travers 72 chapitres, ses 72 jours de garde à vue sous l'autorité du ministère du Renseignement et notamment son arrestation, ses compagnons de cellule, ses geôliers, la façon dont il s'est échappé grâce à la poésie ou la pensée. Entretien.
Vous avez appris cette semaine que vous étiez sur la liste du Goncourt, c'est beau, non ?
Oui, c'est une joie immense. Je ne m'y attendais pas du tout. J'avais toujours l'impression qu'il y avait une case "témoignage" et une case "littérature" et que dans l'esprit de beaucoup, c'était l'un ou l'autre. Du coup, c'est beaucoup de soulagement de voir que ce n'est pas aussi catégorique. J'écrivais déjà de la fiction romanesque avant le voyage. Joseph dans la nuit, je l'ai écrit assez rapidement durant l'été 2025. Je savais tout ce qui m'importait de raconter.
Vous vous focalisez uniquement sur les 72 jours de garde à vue. Pourquoi ?
Je clos ce livre le jour où mon amie Ana (l'Espagnole Ana Baneira a passé 136 jours en détention, NdlR) et moi, on est transférés en prison. Dans un centre pénitentiaire officiel qui envoie une lettre à l'ambassade pour dire que j'y suis. À partir de là, les conditions sont très différentes. Il n'y a plus de bandeau sur les yeux, il y a des téléphones. C'est malgré tout une bouffée d'air. Il était important pour moi de consacrer un texte à la cellule de garde à vue car c'est une expérience, un mode de vie hyperspécifique. J'ai eu peur également en prison mais ce n'était pas la même peur. C'est aussi un moment où Cécile Kohler et Jacques Paris (libérés le 4 novembre 2025, NdlR) étaient encore otage en Iran. Cela faisait trois ans qu'ils vivaient dans ces conditions. Je voulais raconter la garde à vue pour montrer à tout le monde ce qu'ils étaient toujours en train de vivre.
Vous mettez en exergue cette phrase : "La cellule des chagrins sera un jour un jardin des roses, ne sois pas triste". Un vers du poète Hafez tiré de "Joseph égaré" ?
Oui c'est la première ligne. C'était un des rares vers que je connaissais en persan. Car ça parle de la route et il est cité par Nicolas Bouvier dans Usage du monde. "Même si l'abri de ta nuit est peu sûr et ton but encore lointain, sache qu'il n'existe pas de chemins sans terme. Ne sois pas triste." Dès qu'on vit une soirée morose quand on voyage en solitaire, cela devient très adapté. Traversant plusieurs fois l'Iran, j'avais décidé de trouver la version originale et je l'avais apprise. Je l'ai déclamée, un jour, à un de mes camarades de cellule. À partir de là, il a commencé à m'appeler Youssef, enfin Joseph. Ce poème reprend l'histoire du personnage biblique et coranique de Joseph qui est tombé au fond d'un puits jeté par ses frères. C'est une histoire d'injustice et d'emprisonnement et aussi un peu de naïveté, d'innocence…
Vous avez écrit des vers de Gérard de Nerval sur les murs de la cellule. Louis Arnaud, ex-otage en Iran, raconte l'avoir lu quand on l'a jeté dans la même cellule… Sauf qu'il pensait que c'était Cécile Kohler, agrégée de Lettres. Il sait que c'est vous ?
Oui, il le sait… (Rires)
Heureusement que vous disposiez de ces refuges poétiques ?
Je ne sais pas ce que j'aurais fait sans. C'était une manière de mettre un peu la peur sous le tapis. C'était un exercice de concentration en fait. Sur autre chose. Il y avait aussi Britney Spears dont je reconstituais la chanson "Everytime", le rythme et le clip. Comme "Marcia Baila" des Rita Mitsouko.

Vous vous repassez aussi mentalement toutes les séquences du "Seigneur des anneaux" sous la couverture…
Oui. Tout cela, c'était des subterfuges pour oublier la peur, l'angoisse. Pour me distraire et me distraire seul. Je ne pouvais pas trop partager d'histoires avec mes codétenus car il y avait la langue qui instaurait une barrière quand même. J'étais un peu en isolement tout en étant en cellule collective.
Parce que, lorsqu'un prisonnier parlait anglais, les gardiens le retiraient de votre cellule. Juste pour jouer avec vos nerfs ?
Oui, je ne sais même pas ce qui relevait de la consigne. En tout cas, c'est ce qui se passait.
Vous êtes donc arrêté le 12 octobre 2022 dans votre hôtel de Chiraz à l'heure du petit déjeuner, soit moins d'un mois après le décès de Mahsa Amini. Aviez-vous conscience du danger, de la possibilité d'être arrêté ?
Jamais je me suis dit que ceux qui m'avaient délivré un visa allaient ensuite m'arrêter. Je suis arrivé quelques jours après sa mort. Le contexte politique, soudain, a changé du tout au tout. C'était au moment des premières manifestations du mouvement "Femme, Vie, Liberté" et moi je n'assiste à rien. J'y assiste parce que je regarde un C'est dans l'air avec le wifi de l'auberge. Parfois, un Iranien me décrypte, par exemple, les klaxons des voitures, un nouveau code pour manifester son mécontentement, ou la chanson "Baraye" qui passe dans une voiture. Parce que trois jours plus tard, on me dit que c'est une chanson hypercontestataire dont la jeunesse iranienne s'est emparée. Tu es toujours un peu le dernier informé en fait.

Quand ces quatre hommes viennent vous arrêter sur le pas de votre porte, vous restez sidéré. Vous ne criez pas ?
Je suis en train de me brosser les dents. Il y a un petit lavabo à l'extérieur de la chambre. Je pense, au départ, que ce sont des touristes domestiques qui regardent si la chambre est prise, ou pas. Je suis un peu sec : je leur dis que ça ne se fait pas de regarder dans la chambre d'un autre. Ils étaient arrogants, impolis. Ils reviennent un quart d'heure plus tard avec le réceptionniste et, là, le domestique m'explique que ce sont des policiers qui veulent voir ma chambre. Je ne crie pas car j'ai peur de leur réaction. Si je hausse la voix pour prévenir les autres clients, cela fait suspect. J'ai peur en fait qu'ils aient un mouvement de violence ou que les clients ne me croient pas.
Pourquoi vous ?
Parce qu'il y avait un quota d'étrangers à arrêter. Ils disaient que les manifestations étaient manipulées de l'intérieur par des étrangers déguisés en touristes pour semer les graines de la contestation.
Vous êtes ensuite emmené dans une salle d'interrogatoire, puis assis face au mur sur une table, menotté à un tuyau. Pendant dix heures, les yeux bandés, votre ravisseur vous pose des questions absurdes comme le nom de votre lycée ?
Absurde… Le temps passe et ça fait peur. Ça veut dire qu'ils ont du temps à perdre, qu'ils n'ont pas envie d'expédier ce dossier qui ne contient rien et ils le voient bien. Ils savent qu'on ne fait pas cela à un touriste. Même dans une dictature, le touriste est traité différemment. Les puissances étrangères essaient de fermer les yeux tant que ça n'arrive pas à leurs ressortissants. Donc, c'est angoissant de voir qu'ils n'en ont rien à faire de me garder des heures.
Vous vous retrouvez ensuite enfermé dans une cellule de six mètres sur un mètre et demi. Vous resserrez la largeur de vos paragraphes de votre livre pour illustrer la promiscuité ?
Tout à fait. On est quatre. Les toilettes et la douche au bout. Une lucarne avec trois repas qui arrivent par jour. Le dentifrice le soir. Un bandeau sur les yeux dès qu'on sort dans la cour : trois fois par semaine, 15 minutes. Les lumières sont allumées 24 heures sur 24.
Vous arrivez à dormir malgré tout ?
Oui. Je fais des nuits de 12 heures en me forçant à me rendormir parce que plus on est inconscient mieux c'est. Certains veillent la nuit, car, de cette façon, ils dorment aux heures les plus angoissantes. En effet la nuit est plus douce. Personne n'est jamais tiré de sa cellule collective en pleine nuit pour un interrogatoire, en tout cas selon mon expérience. Du coup, c'est le répit. C'est paradoxal car on sait que pour le coup on ne va pas être libéré.
Dans cette cellule, certains sont là pour un "like" sur Instagram, un autre, sous Méthadone, pour des problèmes de drogue, un homme pour avoir pris la défense d'une femme qui se faisait tabasser par le régime… Tous les détenus sont mélangés ? Malgré la barrière de la langue, vous créez des liens.
Il y avait des étudiants, des profs aussi… Petit à petit, j'apprends des mots. On crée des liens superficiels du quotidien, autour du partage des repas. On en a besoin, et on se marre parce que l'un aime la mayo, l'autre le ketchup. Et puis, je commence à saisir des blagues, je peux raconter mon histoire. Ils commencent à faire preuve de compassion et à comprendre que moi non plus je n'ai rien à me reprocher.
Vous volez, à ce propos, un sachet de mayo. Une petite victoire sur le régime ?
Ça mettait du jeu dans le quotidien, de la fantaisie. C'était important et c'était une manière de communiquer. Une partie de mon humour passe par l'absurde. C'était une manière de faire sourire et d'être fidèle à ce que j'étais en dépit des conditions.
Sur France Culture, vous confiez à Sonia Kronlund qui vous avait appelé pendant votre détention, que la première chose que vous feriez libre, serait, de vous enfermer seul dans une pièce…
La promiscuité, c'est horrible. Tout le monde est gentil mais on ne peut plus voir ses codétenus au bout d'un moment. Si on a envie de dormir, on ne veut pas qu'il y ait des chuchotements, même si ça veut dire, dans le même temps, qu'ils font attention… J'ai été à deux doigts de demander mon transfert en cellule d'isolement alors que j'aurais souffert par tellement d'autres aspects. Je n'en pouvais plus. Même en prison.
Vous avez donc fini par être jugé. Le procès se tient par visio ?
Je ne suis jamais allé dans le bureau du juge. J'ai été condamné pour "l'intention de collecte d'informations à destination de puissances étrangères". Quand mon avocate a demandé : "Mais quelle collecte ? Quelles infos, dans quel courrier ?" Le juge a dit "intention". Parmi les éléments à charge figurait le fait que je n'avais donné aucun élément en dépit de leur travail d'enquête (rires). Ils n'ont vraiment aucune race. Ils ont même la flemme de dire explicitement que c'est une prise d'otage.
J'imagine que vous ne vous êtes pas infligé le visionnage de l'excellent film "Les Graines du figuier sauvage" de Mohammad Rasoulof qui dépeint le quotidien d'un juge d'instruction qui signe des arrêts de mort à la chaîne aussi par carriérisme. J'y ai pensé quand vous imaginez vos ravisseurs manger avec leur épouse, lire une histoire à leur fils avant de dormir. La banalité du mal ?
Mes geôliers étaient désinvoltes, ils pensent qu'ils font un métier comme un autre. Il y a cela dans tous les régimes autoritaires. Cette espèce de routine du crime, sous les apparences de la légalité, cadrée dans des horaires de bureau. Le crime prend facilement les atours d'une sorte de normalité administrative, bureaucratique, alors que c'est l'appareil répressif le plus dur. Cela donne à réfléchir sur nos propres systèmes politiques parce que ça fait comprendre que l'autoritarisme, quand on est dedans, il est très facile de ne pas le voir. C'est important d'avoir cela en tête vu le contexte politique européen.

Vous n'aviez pas le droit d'appeler vos proches en "garde à vue". Comment et à quel moment êtes-vous parvenu à les joindre ?
Grâce à un camarade de cellule en prison qui a appelé sa sœur. Cette dernière a collé un second téléphone avec lequel elle avait appelé ma mère. La qualité du son était affreuse mais cela fonctionnait. Pour moi, c'était Noël. C'est le 72e jour. Je ne le raconte pas dans le livre car je ne voulais pas finir sur ça et une note de happy end. D'autant que c'est loin d'être la fin. Mais c'est le premier coup de fil non-imaginaire que je passais dans la cour… (il mime un téléphone avec son pouce et son auriculaire, NdlR).
Sur France Culture, vous expliquez que vous aviez entamé une grève de la faim, que vous aviez commencé à vous scarifier les bras en prison. Pour rendre "visible cette violence psychologique" ?
Je me suis scarifié pour montrer au juge qu'il avait du sang sur les mains en dépit de tout ce qu'il pouvait me répondre. Ça aurait pu mener au pire. Cela montre que j'allais très mal pour penser que c'était la bonne solution.
Comment êtes-vous libéré ?
En une heure. On vient me chercher, on me dit : "Fais tes affaires, tu vas en section 209, en garde à vue". À la place, on me sort de la prison, on me redonne mon passeport et on roule sur le périphérique à Téhéran. Après, ce transfert aurait pu signifier plein de choses : l'arrivée dans une résidence surveillée non localisée, dans une autre prison de Téhéran, dans une autre ville… Finalement, on arrive à l'aéroport et devant un hangar, la voiture s'arrête. Deux agents me disent : "Bonjour Olivier, on est de l'ambassade de France. Tu es à Paris ce soir". À ce moment-là, je suis toujours comme un paquet de m…, je subis le scénario des autres. Même si c'est super.
Comment allez-vous aujourd'hui ?
Ça va, ça vient. Moins bien qu'après ma libération. Je vais continuer d'écrire des livres, mais qui n'ont rien à voir avec un témoignage. J'ai fait du stop cet été dans le sud de la France. J'aimerais bien voyager plus loin, en Europe peut-être.

