Scission du DNF: "Il ne faudra qu'une seule réunion du gouvernement pour tout casser"
La proposition de scission du Département de la Nature et des Forêts suscite des réactions presque chaque jour. Cette fois, ce sont deux anciens "IG", des inspecteurs généraux, qui s'expriment en leur nom après toute une carrière dans la maison.

- Publié le 13-07-2026 à 15h04
- Mis à jour le 13-07-2026 à 16h44

La réforme du Département de la Nature et des Forêts, le DNF, sera-t-elle validée ce jeudi par le gouvernement wallon ? La rumeur a couru en fin de semaine dernière, donnant des sueurs froides aux agents de terrain et à tous les échelons hiérarchiques au sein du département. Chacun redoute de voir la scission des missions Nature et Forêts adoptée par l'exécutif régional sans la moindre concertation.
La ministre MR Anne-Catherine Dalcq, en charge du dossier, était interrogée ce lundi matin en commission du Parlement wallon. Elle n'a pas confirmé que le point serait à l'ordre du jour du prochain gouvernement. "Les projets des directeurs généraux des différents SPW (NDLR : le cadre global dans lequel s'inscrit le projet de scission du DNF) évoluent encore. Et l'évolution du cadre organique du SPW sera soumise au gouvernement à la fin de l'été", a-t-elle répondu aux députés Freddy Mockel (Ecolo) et Melissa Hanus (PS).
Après une série de réactions en provenance du terrain, dont une note d'analyse étoffée signée par l'ensemble du DNF, ce sont deux anciens inspecteurs généraux du DNF, Philippe Blerot et Jean-Pierre Scohy, qui font à leur tour entendre leur voix. Ils s'insurgent "contre la volonté du Directeur général de l'Agriculture, des Ressources naturelles et de l'Environnement de vouloir casser en mille morceaux le DNF".
Le gouvernement wallon avait en effet demandé aux différentes directions générales de l'administration wallonne de lui faire remonter leurs propositions dans le cadre d'une rationalisation des postes à mandat et de la nouvelle approche des top managers.
"Chacun va vouloir protéger son pré fleuri"
Les deux inspecteurs généraux, aujourd'hui retraités, ont fait toute leur carrière dans ce département. Ce qu'ils entendent, ce qu'ils lisent à propos de ce projet de restructuration en profondeur, les a suffisamment choqués pour qu'ils prennent la parole.
"Ce projet éclate le DNF en 6 morceaux, pour spécialiser les agents en forêt, nature, chasse, pêche, missions de police, espaces verts", recontextualisent Philippe Blerot et Jean-Pierre Scohy.

Cet éclatement des missions générera par la force des choses des silos. Soit la fin d'une approche "à 360°" qui a mis du temps à se forger, rappellent-ils. "Nous sommes parvenus en de nombreuses années à avoir des agents généralistes chargés de peser le pour et le contre entre tous les usages du patrimoine naturel, qu'ils soient économique, écologique ou social."
Penser qu'une organisation par "spécialisations" va améliorer les choses, c'est se fourrer le doigt dans l'œil, disent en substance les deux ingénieurs des Eaux et Forêts. "Chacun va vouloir protéger son pré fleuri par rapport aux autres usages sans avoir de vue d'ensemble, ce qui pénalisera d'autant plus l'intérêt général", considèrent les deux anciens "IG".
Back to 1973
C'est un peu comme si les médecins généralistes disparaissaient du paysage des soins de santé, au bénéfice des seuls spécialistes, comparent-ils.
"L'être humain est un écosystème à part entière et tous les organes sont reliés entre eux et nécessitent une vision holistique que seul le généraliste possède". C'est la même chose avec le patrimoine naturel, selon Philippe Blerot et Jean-Pierre Scohy.
C'est revenir en arrière, avant l'adoption de la loi sur la conservation de la nature de 1973, où les agents n'avaient qu'un seul regard : celui de la production forestière
Dans ce cas, les généralistes seraient représentés par "les cantonnements et les triages qui ont la responsabilité d'un territoire qu'ils connaissent très bien". Quant aux spécialistes, ils sont déjà là : "Ce sont les agents Natura 2000, l'Unité anti-braconnage, les directions normatives de la centrale, forêt, chasse-pêche, nature et espaces verts ainsi que par le Département d'Étude du Milieu Naturel et Agricole (NDLR : le DEMNA), qui est également éclaté dans ce large projet de restructuration", poursuivent les deux fonctionnaires retraités.
Le projet de refonte tel qu'il est proposé par la direction générale du SPW ARNE, "c'est revenir en arrière, avant l'adoption de la loi sur la conservation de la nature de 1973, où les agents n'avaient qu'un seul regard : celui de la production forestière".

"Il a fallu quelques décennies pour forger une autre administration avec un regard à 360°. Il ne faudra qu'une seule réunion du gouvernement pour casser ce qu'il a fallu autant de temps pour la construire. Qu'il nous soit permis d'espérer en la sagesse du gouvernement pour bloquer ce projet et exiger une large concertation préalable."
Comme celle organisée fin des années 90, racontent Philippe Blerot et Jean-Pierre Scohy. À l'époque, l'analyse et la concertation avaient pris 2 ans pour tout revoir en profondeur au DNF "avec tous les niveaux et avec tous les agents".
"Pas de décision obscure pendant la trêve estivale"
En commission de l'Agriculture, de la Nature et de la Ruralité, la ministre Anne-Catherine Dalcq a résumé la situation, comme il y a 15 jours : le projet de refonte porté par le Directeur Général du SPW ARNE (l'administration dans laquelle est logé le DNF) porte "sur des orientations de réorganisation du management et de la structure des départements". À ce stade, indique la ministre, "les modalités concrètes de mise en œuvre ne sont pas connues. La répartition des missions, l'affectation des agents, l'organisation des services ne sont pas précisés".

Le document de la "Mue" qui a circulé précise pourtant bien la scission "assumée" entre Nature et Forêts et la manière dont les compétences seront dispatchées vers d'autres directions au sein du SPW ARNE.
Elle a demandé des précisions auprès du DG "sur les modalités de mise en œuvre et les impacts concrets de cette proposition", répond encore la ministre.
Vu les "nombreuses réactions et interrogations", cette proposition est "amenée à évoluer dans les prochains jours, voir les prochaines semaines".
Elle nuance : il y a "une nécessité de faire évoluer l'administration et la fonction publique". Ce qui, au passage, n'est d'ailleurs pas contesté au DNF. Les deux anciens inspecteurs généraux le redisent eux-mêmes : "On peut faire évoluer le management", du moment que "l'esprit généraliste" est préservé.
La ministre rappelle donc que, oui, une évolution est attendue. "Mais j'ai fixé des balises claires : l'expertise de terrain doit être maintenue, ainsi que la proximité avec les acteurs de terrain, notamment pour le suivi et la préservation de notre nature. Toute évolution doit améliorer et renforcer la transversalité et l'exécution des missions au bénéfice des usagers."
On attend un vrai leadership de votre part dans ce dossier et ne prenez pas de décision obscure pendant la trêve estivale
Le 29 juin, elle a reçu un courrier de la Fédération des agents forestiers et de l'Amicale des chefs de cantonnement.
"J'entends les réflexions et l'insécurité que tout cela génère. Une rencontre sera organisée dans les prochains jours. Je privilégie toujours le dialogue, la concertation avec les acteurs concernés et une communication transparente".
Anne-Catherine Dalcq insiste : "L'adhésion des agents et la motivation sont un facteur essentiel de réussite."
La députée PS Melissa Hanus lui demande de ne pas se précipiter pour prendre une décision : "On attend un vrai leadership de votre part dans ce dossier et ne prenez pas de décision obscure pendant la trêve estivale".
La ministre MR annonce que tous les chantiers menés par les directeurs généraux dans les différentes sections de l'administration wallonne ne sont pas encore terminés. "L'évolution du cadre organique du SPW sera soumise au gouvernement à la fin de l'été", conclut-elle.