Mort du petit Pierre Longpré à Auvelais en 1963: toujours un mystère, 60 ans plus tard
Le 12 avril 1963 à Auvelais, Pierre Longpré, âgé de 17 mois, disparaissait de son landeau. Sa maman, Marie-José, criait à l'enlèvement. Le bébé a été retrouvé une semaine plus tard, mort dans la Sambre. La mère a été inculpée pour assassinat deux mois plus tard avant d'être acquittée en juin 1964.
- Publié le 11-08-2026 à 06h00
- Mis à jour le 11-08-2026 à 07h21

"Le p'tit n'est plus là", s'écriait, le vendredi 12 avril 1963 vers 16h30, Marie-José Longpré dans la rue Félix Protin d'Auvelais sur l'actuel territoire de Sambreville. Son fils Pierre, le sixième de la famille, avait disparu du landau. Elle l'avait laissé devant le magasin de vêtements pour enfants "L'Ange Bleu", au numéro 13, pour y faire ses emplettes avec son autre fils, Dominique.
Dans la foulée, elle demandait au gérant du commerce d'appeler la gendarmerie d'Auvelais. Elle donnait, de mémoire, le numéro de téléphone. Les gendarmes ont sécurisé dans la foulée le quartier à la recherche de l'enfant. En vain. Malgré un nombre incalculable d'interrogatoires au poste ou dans la rue, l'enquête restait au point mort.
Une semaine plus tard, le 19 avril 1963, premier rebondissement: un randonneur découvrait le corps d'un enfant dans la Sambre, entre Ham et Moustier. La famille identifiait le petit Pierre Longpré. Mais la maman, Marie-José, ne le reconnaissait pas au premier coup d'œil en raison de sa maigreur. L'autopsie a révélé que le petit garçon pesait 4.5 kg alors que sa mère le décrivait autour des 10 kg auprès des enquêteurs.
Cette découverte relançait l'instruction. Les gendarmes auvelaisiens multipliaient les interrogatoires de la maman, de la famille ainsi que de nombreux témoins.
Un timing improbable
De ceux-ci, quelque chose clochait: plusieurs personnes affirmaient avoir croisé Marie-José Longpré dans l'après-midi. Elle tenait par la main Dominique, son fils âgé de 5 ans, et poussait le landau en même temps. Mais pour certains témoins, celui-ci était vide. Seule une personne, une voisine, affirmait avoir vu l'enfant dans la poussette… D'autres habitants affirmaient l'avoir aperçue tôt ce matin-là, portant un sac rue de la Grippelotte, en direction de la Sambre. Comme l'ont écrit les auteurs René Haquin et Pierre Stéphany dans leur livre Les grands dossiers criminels en Belgique, "Elle allait, dit-elle, jeter au dépôt d'immondices qui se trouve là des bouteilles vides et des jouets inutiles." Mais pourquoi ce vendredi 12 avril alors que c'est le jour où passe le camion poubelle ? Sa réponse a toujours été identique: elle voulait les jeter au dépôt car ses enfants les récupéraient à chaque fois dans les poubelles…
Deux reconstitutions ont eu lieu pour vérifier les propos de Marie-José Longpré. La première dans la rue Félix Protin, devant le magasin "L'Ange Bleu". Puis une autre pour retracer son parcours à pied avec son fils Dominique et la poussette entre sa maison, rue Trésor, et le commerce. Les enquêteurs ont estimé qu'il était impossible de réaliser en si peu de temps ce trajet (33 minutes), d'autant qu'elle affirmait être rentrée chez elle après avoir croisé deux voisines. Pour se défendre, elle indiquait qu'à son retour à la maison, Pierre était réveillé de sa sieste, et qu'elle a repris son chemin vers L'Ange Bleu avec Dominique et Pierre dans la poussette, cette fois.
Les enquêteurs ont estimé, après reconstitution, que son récit était incohérent. C'est cet élément, notamment, qui a poussé le juge d'instruction Coméliau à inculper la maman de Pierre de meurtre avec préméditation le 6 juin 1963. C'est à la prison de Namur qu'elle a attendu l'ouverture de la Cour d'assises, le 18 mai 1964.
Absence de preuves
Durant près de trois semaines, Marie-José Longpré a été poussée dans ses retranchements par le juge et les avocats. Les experts, eux, étaient convaincus que Pierre était mort de noyade. Mais le professeur Van Breuseghem, invité par la défense, a remis en question ces différents exposés. En bref, il démontrait que les différentes expertises n'affirmaient pas avec exactitude la thèse de la noyade.
L'avocat de Marie-José Longpré, Me Dassonville, pointait d'ailleurs qu'un expert avait déclaré que la noyade était vraisemblable et que ses conclusions n'excluaient pas que le corps ait été jeté dans la Sambre à l'état de cadavre. La plaidoirie de Me Dassonville a semé le doute sur la culpabilité de sa cliente. Personne ne l'a, notamment, vue jeter le petit Pierre dans la Sambre. Tout au long des articles de presse ainsi que du récit de René Haquin et Pierre Stephany, un élément sautait aux yeux. Il manquait une preuve tangible, irréfutable. Me Dassonville a réussi à démontrer la fragilité de chaque témoignage, tout en insistant sur la personnalité irréprochable de la mère. C'est ce qui a poussé les jurés à déclarer non coupable Marie-José Longpré. Depuis lors, la mort de Pierre Longpré est restée sans suite. Un mystère, soixante ans plus tard.
Dans leur livre, René Haquin et Pierre Stephany concluait avec ceci: "On a raconté, légende invérifiable, qu'un habitant affirma sur son lit de mort avoir vu, ce vendredi 12 avril, au bas de la rue de la Grippelotte, Marie José Longpré jeter un paquet dans la Sambre. S'il se tut, alors que la justice cherchait des témoins, c'est parce que, ce matin-là, sur la rive d'en face, il était en galante conversation alors que tout le monde le croyait à l'usine. Fable ou réalité ?"
Des porcelets immergés dans la Sambre
Pour vérifier le trajet dans la Sambre de Pierre Longpré et analyser sa perte soudaine de poids, les enquêteurs ont lancé… deux porcelets morts dans la Sambre.
Marie-José Longpré a toujours tenu le même discours lors des interrogatoires et durant la cour d'assises : son sixième enfant, Pierre, pesait 9 à 10 kilos avant d'être enlevé. Mais lorsqu'il est retrouvé dans la Sambre par un promeneur, le 19 avril 1963, celui-ci est interpellé par la maigreur de l'enfant. Il ne pesait que 4,5 kg. "Les témoins du repêchage ont pu constater que le garçonnet avait les jambes et les cuisses d'une maigreur extrême. La tête et le thorax paraissaient démesurés par rapport aux membres inférieurs", peut-on lire dans nos archives. "Les enquêteurs l'ont pesé trois fois et n'en croyaient pas leur balance", ajoute le journaliste qui a suivi l'affaire.

Le poids de Pierre Longpré a interpellé les enquêteurs et scientifiques. C'était un des fils rouges de cette histoire judiciaire oubliée. Questionnée à ce propos par nos journalistes en avril 1963, Marie-José donnait se version scientifique des faits lors d'une conférence de presse qu'elle organisait quelques heures après un interrogatoire du juge d'instruction : "Pendant son séjour dans l'eau de la Sambre, qui contient des acides et des alcalins, il a pu perdre du poids." Cette déclaration a été contestée à de nombreuses reprises par les scientifiques. Ils ont d'ailleurs procédé à une expérience tout à fait courante à l'époque : ils ont immergé deux porcelets morts dans la Sambre durant 8 jours, la durée supposée de Pierre Longpré dans l'eau. Résultat : ils n'ont perdu que quelques centaines de grammes.
D'autres expertises ont également été menées et toutes ont abouti à la même conclusion : une perte de poids considérable ne pouvait résulter de l'immersion dans la Sambre. L'enquête a également démontré que le petit Pierre n'avait plus été vu par un médecin depuis décembre 1962, alors qu'il souffrait de la coqueluche. Son père, lui, a indiqué aux enquêteurs qu'il n'avait plus vu son fils depuis 15 jours en raison de son travail. Le représentant du ministère public, lors de la Cour d'assises, utilisait cette information dans son réquisitoire : "C'est parce qu'il (Pierre) est dans cet état (NDLR : la peau sur les os, incapable de marcher et de s'asseoir à son âge), qu'on l'a noyé." Un argument qui a été déconstruit par l'avocat de la défense, Me Dassonville : "Sur quoi se base-t-on pour dire que Mme Longpré aurait laissé mourir son enfant de faim ? Le 9 avril, un témoin a indiqué qu'il avait une belle figure rose."
Des mensonges? Pas de preuve irréfutable
Du premier jusqu'au dernier jour de la cour d'assises, aucun élément probant ne permettait d'établir, avec certitude, la culpabilité de Marie-José Longpré. Après sa remise en liberté, elle ne s'est plus fait connaître.
Un poids de 4,5 kg au moment où le corps est découvert, un trajet à pied avec un timing pour le moins interpellant, des témoins qui sont persuadés d'avoir vu la poussette vide sur le trajet de la mère et devant le magasin L'Ange Bleu, son aller-retour le matin des faits pour jeter des déchets dans un dépôt d'immondices alors que le camion poubelle passe le vendredi et le fait qu'elle connaissait par cœur le numéro de la gendarmerie. L'arrestation de Marie-José Longpré reposait sur un ensemble de présomptions ou d'éléments troublants. Mais jamais, durant l'enquête ou la Cour d'assises, il n'y a eu des éléments clairs et précis démontrant que la maman, âgée de 35 ans, avait commis l'irréparable. Le réquisitoire du parquet était cinglant et se basait sur des incohérences dans son récit, notamment sur le fait qu'elle s'est rendue à l'église de Tamines mais que personne ne l'avait aperçue ce vendredi 12 avril au matin. Pour le substitut du procureur du roi de l'époque, l'histoire était simple : Marie-José Longpré a menti sur toute la ligne, elle a joué la comédie. Mais les jurés, au bénéfice du doute, ont estimé qu'après trois semaines de procès, l'habitante de la rue du Trésor n'était pas coupable de ce crime.