DOSSIER | Dépression chez les footballeurs professionnels: "Il faut casser le tabou des troubles mentaux"
Le stress, l'anxiété voire la dépression ont augmenté chez les footballeurs depuis la crise du coronavirus. Analyse d'un phénomène bien réel mais encore tabou.
- Publié le 30-01-2021 à 07h00

Vincent Gouttebarge, vous êtes un ancien joueur pro devenu médecin en chef de la FIFPro, le syndicat mondial des joueurs professionnels. Les troubles mentaux sont-ils tabous dans le milieu du ballon rond?
Globalement, oui. C'est le cas dans le sport en général et particulièrement dans le football, qui reste un milieu relativement macho et conservateur. Mais on remarque depuis 5-6 ans que les joueurs se sentent plus libres d'en parler, de raconter leur expérience, même si cela se fait le plus souvent après leur carrière. Pendant, beaucoup craignent que cela abîme leur image, empêche un éventuel nouveau contrat ou un transfert.
Quels sont les principaux facteurs de risques à l'origine de ces troubles?

Ils sont de diverses natures, privées et/ou professionnelles: une relation affective qui se dégrade, la perte d'un être cher, une baisse de performance sportive, une grave blessure, un conflit avec l'entraîneur… Dans la plupart des cas, on observe que les troubles résultent d'une combinaison de facteurs.
La professionnalisation et la starification du métier, aussi?
C'est évident. Les médias et les réseaux sociaux démultiplient la pression sur les épaules des athlètes. Surtout chez les footballeurs qui disputent les compétitions européennes et qui sont internationaux; et dont les performances sont sans cesse décortiquées.
Vous avez été joueur professionnel (à Auxerre, et en D2 hollandaise) avant de devenir médecin à l'université d'Amsterdam. Avez-vous connu ou vu pareils maux à l'époque?
Non, mais on en parlait nettement moins, surtout dans les années nonante. Je me souviens par contre d'un équipier dont la consommation d'alcool était assez extrême. Une autre problématique sous-estimée.
Existe-t-il un profil "type"?
Pas vraiment. Cela peut concerner tous types de footballeur, quel que soit son statut. Comme dans le reste de la population, on remarque que la tranche d'âge des 20 à 30 ans est plus touchée, ce qui est logique pour un footballeur. Mais il ne faut pas négliger l'après-carrière.
Quand tout s'arrête…
Exactement. En décembre dernier, on a d'ailleurs signé un protocole d'accord avec la FIFA qui prévoit un check-up mental et psychologique aux joueurs qui mettent un terme à leur carrière.
Ne faudrait-il pas obliger la présence d'un psychologue dans l'encadrement des équipes professionnelles?
À la FIFPro, on le préconise, évidemment. Selon moi, plus qu'une obligation, cela relève de la logique. Peut-être pas à temps plein, mais les joueurs devraient pouvoir trouver un soutien au club, rapidement et à tout moment. Les clubs ont compris l'utilité de développer leur staff médical, de l'aspect diététique… Pourquoi pas des professionnels de la santé mentale?
Quelles sont les pistes pour vaincre ces troubles?
Il faut d'abord en prendre conscience. Casser le tabou. Accepter que les troubles mentaux soient aussi réels, néfastes et guérissables qu'un problème physique. Personnellement, je suis partisan d'un examen psychologique en présaison, au même titre que les traditionnels tests physiques… Il vaut toujours mieux prévenir que guérir. Il faut aussi être bien entouré, pour pouvoir en parler en toute confiance.
Au-delà des proches et du club, les agents n'ont-ils aussi un rôle majeur à jouer? Sont-ils suffisamment formés et armés pour épauler leurs clients?
C'est difficile de répondre objectivement à cette question. Il y a des agents plus humains et d'autres plus commerciaux, mais il ne faut pas les mettre tous dans le même sac.

Si les causes qui peuvent provoquer le mal-être sont nombreuses et diverses (lire par ailleurs), la crise sanitaire les a accrues. Selon la FIFPro, deux fois plus de joueurs souffrent de symptômes d'anxiété et de dépression depuis la crise du coronavirus en mars 2020. Jeunes doués qui peinent à percer, talents en pleine ascension, trentenaires en fin de parcours: les névroses n'ont pas d'âge.
Et si le fait de reconnaître et d'évoquer ses troubles mentaux est vivement recommandé pour les surpasser, peu l'acceptent ouvertement dans le microcosme du ballon rond. "Je ne préfère pas revenir là-dessus. J'ai vécu des périodes très difficiles (NDLR: blessures, retards de paiement et démotivation) mais j'en suis sorti. Et elles m'ont rendu plus fort", nous répond anonymement un joueur de D1A qui a aussi connu l'étranger.
Un autre évoque l'argent: "Les gens pensent que, parce qu'on est footballeur professionnel, notre après-carrière est assurée. Mais combien de joueurs en Belgique ne devront plus travailler par la suite? Très peu."
En Pro League, les smicards sont plus nombreux que les millionnaires. "Plusieurs fois, je me suis posé la question de l'après. Cela m'a beaucoup contrarié, tracassé. À part jouer au football, qu'est-ce que je sais faire? Qu'est-ce que je veux faire? Je gagne bien ma vie, mais beaucoup de gens estiment qu'on n'a pas le droit de se plaindre parce qu'on vit de notre passion."
Privés de droit à l'erreur, interdit de lassitude
Une passion que certains vivent constamment éloignés de leurs proches, scrutés par la presse, parfois incendiaires ou intrusives, et les réseaux sociaux. Les déferlements de critiques ou de haine ne sont pas rares. Un comble, à l'heure où il est de bon ton de partager son intimité et ses émotions avec sa "communauté".
Cela illustre un certain manque de compréhension, voire de compassion pour ces footeux privés de droit à l'erreur, interdit de lassitude. "Il faut arrêter de croire que, parce qu'ils sont connus et gagnent bien leur vie, les footballeurs sont forcément tous heureux, prévient un agent. Même si, pour beaucoup, le chèque qui tombe tous les mois fait oublier bien des galères".
Un joueur de D1A confie: "D'une certaine manière, on est des privilégiés. On a choisi de jouer au football par passion, mais aujourd'hui, c'est devenu plus qu'un métier à temps plein. Et il ne faut pas croire qu'on vit dans un conte de fée. C'est un milieu crasseux. Ceux qui ne prennent pas assez de recul peuvent craquer."
Aide au club ou consultation privée
Selon l'enquête de la FIFPro, 75% des joueurs interrogés estiment avoir "accès à des ressources et à un soutien psychologiques suffisants". Ce chiffre grimpe à 82% en Belgique. "Pourtant, les clubs n'ont pas d'obligation légale en matière d'encadrement et de bien-être au travail, déplore Sporta, le syndicat des joueurs chez nous. Mais comme n'importe quel employeur, les clubs ont tout intérêt à ce que leurs employés se sentent bien pour être performants."
En Allemagne, seulement 15% des clubs de la D1 à la D3 disposeraient d'un réel encadrement psychologique professionnel. La Ligue, comme en Angleterre, a par contre ouvert une ligne d'écoute gratuite et anonyme.
En Belgique comme ailleurs, certains joueurs décident de consulter à titre privé. "Ceux qui viennent me voir le font discrètement, explique Manuel Dupuis, psychologue du sport et coach mental. La plupart sont blessés ou jouent très peu, et craignent d'être mal vus. Ces longues périodes d'inactivité leur laissent beaucoup de temps libre pour se poser un tas de questions. Cela peut provoquer un cercle vicieux pour les plus vulnérables, et, dans les cas extrêmes, pousser à diverses consommations. Mais il existe des remèdes et des exercices pour surmonter ces épreuves".
À condition d'être bien entouré et d'accepter sa pathologie.