Au milieu de Bruxelles coulait une rivière...

Couverte il y a plus de 150 ans, la Senne ressurgit de terre dans la capitale. Une nouvelle expérience pour les riverains en quête d’espaces naturels, mais aussi pour les poissons, enfin de retour.

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Senne

C’est une résurrection. Après avoir été cachée aux yeux (et aux narines) des Bruxellois pendant des décennies, la Senne, la mal-aimée, est doucement remise à ciel ouvert. Et cela n’a rien à voir avec une quelconque crise de jalousie suite à l’assainissement de la Seine pour les Jeux olympiques de Paris. Flash-back. Voie navigable au Moyen Âge, cette rivière qui prend sa source à Soignies, traverse toute la région bruxelloise, se jette dans la Dyle avant de rejoindre l’Escaut et la mer du Nord fait partie intégrante de l’ADN de la capitale. Comme de nombreuses grandes villes, Bruxelles s’est en effet développée sur les berges d’un cours d’eau.

Mais la Senne ne coule pas que des jours heureux. “C’est une rivière capricieuse, sinueuse et au faible débit”, résume Benjamin Thiébaux, le gestionnaire de ce projet au service Réseau hydrographique de Bruxelles Environnement. La navigation devient de plus en plus difficile et des péages sur la Senne finissent de dégoûter les bateliers. Après la construction du canal maritime qui relie Bruxelles à l’Escaut, la Senne tombe même en désuétude.

Sans vie il y a vingt ans, la Senne abrite désormais des anguilles, des carpes, des gardons...

Condamnée, mais pas encore enterrée. Jusqu’à la révolution industrielle qui lui passe littéralement dessus. Au XIXe siècle, ses eaux alimentent les machines à vapeur des usines implantées le long de ses berges et en récoltent les nombreux rejets. Sans compter la création du premier réseau d’égouts de la ville dès 1847 qui y déverse toute la matière organique. C’est l’âge d’or du tout-à-l’égout. Dans La Belgique déshabillée, féroce pamphlet contre sa terre d’accueil, Charles Baudelaire ne lui fait pas une fleur: “Le Faro (un type de bière - NDLR) est tiré de la grande latrine, la Senne; c’est une boisson extraite des excréments de la ville”. Le courant hygiéniste et les perspectives de promotion immobilière ne la rendront pas plus claire. Au contraire. Sous l’impulsion du bourgmestre Jules Anspach, le “Haussmann bruxellois”, la Senne est voûtée à partir de 1871, enfouie sous les nouveaux grands boulevards. Fin de l’histoire?

C’était compter, 130 ans plus tard, sans une joyeuse bande de zinneke nommée les “fous de la Senne”. Alors que 100 % des égouts de la ville se déversent encore dans la rivière au début des années 2000, les normes imposées quelques années auparavant par l’UE en matière d’épuration et de durabilité des cours d’eau commencent à porter leurs fruits, et ce collectif de citoyens fait le pari fou de remettre la Senne à ciel ouvert. Bruxelles Environnement emboîte le pas. “En 2004, poursuit Benjamin Thiébaux, on n’y recensait pas un seul poisson. Aujourd’hui, la Senne abrite une quinzaine d’espèces, dont des anguilles, carpes, perches ou gardons.” Une amélioration que l’on doit aux stations d’épuration de plus en plus efficaces, au curage de ses couches de polluants, mais aussi aux premières réhabilitations de la rivière.

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Un projet trop romantique

Un premier tronçon sort effectivement de l’ombre à Anderlecht en 2019 avec une passerelle et des pontons en bois. “Il y a quelques mois, je suis passé par là en rentrant d’une soirée. Il y avait une fête sur un ponton et on entendait les grenouilles 50 mètres plus loin. Chouette intégration!” Deux ans plus tard, 200 mètres supplémentaires refont surface à Neder-over-Heembeek. Sur les 15 km de son tracé bruxellois, un tiers voit donc désormais la lumière du jour. Mais le plus dur (et sans doute le plus beau) reste à faire. Le projet “Max-sur-Zenne” va en effet faire ressurgir la Senne sur quelque 800 mètres dans le centre de Bruxelles, à travers le Parc Maximilien. “Ce n’est évidemment pas comparable. Les premiers tracés sont excentrés au nord et au sud de la ville, la pression et les attentes des riverains ne sont pas les mêmes. Dans une zone très urbanisée, il faut aussi pouvoir concilier le besoin d’espaces verts et les enjeux environnementaux. Les premières versions du projet étaient d’ailleurs très - trop - romantiques. Elles accordaient beaucoup de place à la nature et très peu à l’homme. Aujourd’hui, on voudrait que la Senne devienne une véritable expérience pour les riverains.”

De l’eau sur six à huit mètres de largeur, une promenade, une piste cyclable, des lieux réservés aux habitats naturels et des espaces verts sur la rive: le futur spot a tout d’un petit paradis au cœur de la ville. Cependant, tous les riverains de la Région ne le voient pas forcément de cet œil-là. “La Senne a encore parfois mauvaise réputation auprès de certaines personnes âgées qui l’ont connue à ciel ouvert dans le nord de Bruxelles avant la mise en place des stations d’épuration.” Et puis, entre les riverains très aisés de la tour UP-Site, la classe moyenne supérieure logée le long du canal et le public plus précaire du Foyer Laekenois, les priorités ne sont pas les mêmes. “Certains ne comprennent pas comment on peut investir de l’argent dans la Senne et non pour rénover leur immeuble ou la plaine de jeux. Il faut donc leur expliquer que ce projet n’est qu’une petite partie d’un vaste réaménagement.”

Une bonne pression

Avec un budget estimé à 25 millions d’euros pour l’ensemble du projet de réaménagement de la zone (dont 12 millions pour la remise à ciel ouvert de la Senne), le chantier devrait débuter dans le courant de l’année prochaine et se poursuivre en 2026. On attendra tout de même un peu avant de sortir les maillots. La baignade y sera d’ailleurs interdite. “L’homme a évidemment un impact sur la nature, sur les zones de frayères où se reproduisent les espèces, par exemple, et cette pression serait trop forte sur une rivière aussi fragile. En termes de qualité de l’eau, ensuite, les normes pour la baignade sont bien plus strictes que celles imposées aux espaces naturels.”

Si la Seine doit être propre à la baignade grand public l’été prochain, au terme d’un investissement d’1,4 milliard d’euros, il faudra donc encore patienter avant de plonger dans la Senne. D’autant que la nature de ces deux cours d’eau n’est pas du tout la même. À titre de comparaison, la Seine à Paris affiche un débit moyen de 300 m3 par seconde et doit pouvoir absorber les eaux usées - traitées mais pas totalement dépolluées - de 12 millions d’habitants. À Bruxelles, la Senne coule à une vitesse de 4,5 m3 par seconde pour 2 millions d’habitants. “La pression exercée par ces polluants est donc beaucoup plus importante sur le cours d’eau bruxellois.” Benjamin Thiébaux n’en reste pas moins optimiste. “La station d’épuration au sud de Bruxelles a subi un important lifting et filtre aujourd’hui beaucoup plus de polluants, notamment une partie des PFAS. À sa sortie, l’eau est quasiment nickel. Je m’y baignerais d’ailleurs sans souci!”

Le danger de la gentrification

Le projet “Max-sur-Zenne” n’est qu’une pierre à l’édifice du vaste chantier de transformation du nord de Bruxelles.

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Le but de la Région est de transformer ce quartier connu pour sa gare et ses tours de bureaux en un quartier attractif, durable et socialement inclusif. Autant de projets sur lesquels se focalise le BRAL, ce mouvement urbain pour un Bruxelles durable. “Alors que le canal a plutôt une fonction économique, réagit Benjamin Delori du BRAL, le projet Max-sur-Zenne vise à renforcer un maillage bleu ludique et à augmenter la qualité paysagère de cet espace vert. C’est évidemment très positif et je trouve que Bruxelles Environnement a trouvé un bon équilibre entre les enjeux écologiques et récréatifs.” Atteindra-t-il pour autant son objectif de mixité sociale ou commettra-t-il les mêmes erreurs de gentrification que l’on déplore notamment à Ixelles ou le long du canal, laissés en grande partie aux mains d’investisseurs privés?

La Senne traversera le Parc Maximilien, dans le centre de Bruxelles

Rappelons à cet égard qu’on attend toujours le premier logement social du site de Tour & Taxis, vendu à des promoteurs privés il y a plus de vingt ans… “À la grande différence des autres PAD (Plans d’aménagement directeurs - NDLR) comme celui du Midi ou de la Porte de Ninove, ce PAD Maximilien-Vergote a un atout incroyable. Aux alentours du parc, de nombreux terrains et bâtiments appartiennent en effet aux pouvoirs publics. L’État a donc la maîtrise foncière et c’est évidemment un puissant levier de développement urbain abordable qui permettra de ne pas éjecter la population ancrée dans le quartier, mais aussi d’offrir des loyers modérés aux 3.000 nouveaux habitants prévus par ce PAD. Alors, soyons ambitieux et créons là un vrai quartier mixte en palliant aussi la pénurie d’équipements collectifs. Je rappelle que plus de 50.000 foyers sont toujours en attente d’un logement social à Bruxelles. Ce qui représente près de 10 % de la population de la ville.”

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