”Ôser Marie”, l’exposition qui dévoile la Vierge comme vous ne l’avez jamais vue
Matrice, mémoire, mère, espace d’émancipation ou idéal inatteignable… Une trentaine d’artistes exposent leur Vierge Marie dans l’ancienne église Saint-Jacques à Namur.
- Publié le 18-07-2026 à 18h00

Il fallait ce lieu-là. Une église baroque désacralisée, saturée de silence, de lumière et de mémoire, pour accueillir une figure dont l’histoire excède depuis longtemps le seul territoire de la foi. Avec Ôser Marie, le collectif Place Ô Arts engage un dialogue avec l’une des images les plus puissantes, les plus reproduites et les plus chargées de l’Occident.
Le principe ? Une même statue de plâtre blanc a été confiée à chaque artiste. Même silhouette, même douceur figée, même disponibilité. De cette matrice commune naissent des œuvres singulières : la répétition du modèle ne produit pas l’uniformité, elle révèle au contraire tout ce que l’image mariale peut contenir de tensions, de projections, de blessures et de désirs.

Une icône rendue à l’instabilité
Mère, vierge, médiatrice, figure de compassion, corps sanctifié puis soustrait à lui-même… L’image de Marie concentre des siècles de dévotion et d’idéalisation. À travers elle, le féminin fut élevé, célébré, couronné, mais aussi neutralisé. La pureté mariale a longtemps servi de mesure impossible, opposant à la chair réelle des femmes un corps sans désir, une maternité sans trouble, une douleur transfigurée par l’obéissance. C’est précisément cette image d’Épinal que les artistes fissurent.
Peinte, gainée, mutilée, parée, hybridée, parfois alourdie de matières ou rendue à une fragilité presque organique, la Vierge cesse d’être un objet de vénération pour devenir un lieu d’interprétation. Certaines interventions frôlent le kitsch populaire, d’autres la relique ou le fétiche.
La Vierge cesse d’être un objet de vénération pour devenir un lieu d’interprétation.
Toutes les œuvres déplacent l’image, l’ouvrent à d’autres perspectives. Certaines paraissent avoir traversé l’exil, la violence, le deuil ou le vacarme du monde. D’autres semblent souveraines. La figure maternelle, telle que Jung l’avait pensée comme archétype, affleure par endroits, sans épuiser la lecture.
Ni sainte, ni soumise
Ôser Marie réussit son pari le plus délicat : ne pas réduire l’icône à un vestige. Et c’est dans cette ambivalence que tient toute l’intelligence de l’exposition. Sans se revendiquer religieuse, elle ne feint pas l’indifférence au sacré : elle en investit les strates, les survivances, les contradictions, les persistances symboliques…
Dans la nef désacralisée, Marie ne s’efface pas avec le culte : elle demeure une présence chargée d’histoire autour de laquelle se recompose une constellation faite de corps, de souffrance, de sacrifice et de rédemption. L’art reprend alors la main sur ce que la religion avait codifié, non pour profaner à bon compte, mais pour réintroduire du trouble là où l’iconographie avait installé de l’évidence.
Ce trouble est presque politique. Réinvestir Marie aujourd’hui, c’est interroger la fabrication des modèles féminins, la glorification de la douleur maternelle, l’usage social de la douceur, la domestication symbolique des corps. C’est aussi reconnaître, dans cette figure, une puissance de soin, de résistance et de transformation.
Dans cette généreuse sélection d’œuvres et d’artistes, Manon Bara occupe une place forte. La Bruxelloise réactive la Madone en figure puissante, blessée, guerrière. Ses peintures laquées sur bois, ses petites Vierges et son grand Christ prolongent une pratique où sacré, collectif, performance et engagement féministe se mêlent dans une intensité débordante.
Un chœur de 32 artistes
L’exposition réunit trente-deux artistes, dont vingt-six issus de la région namuroise : Anne Anciaux, Florence Beauloye, Anne Bouvy, Valérie Decock, Christiane Dorval, Éric Gérard, René Gratia, Michel Hanique, Claude Hardenne, Christine Keyeux, Catherine Laboureur, Françoise Laporte, Charles Lemaire, Anne-Marie Lepage, Nadine Lessire, Cécile Mertens, Charlotte Michaux, Jacques Moisse, Phil Piqx, Luc Poncelet, Sh’iel Poppy, Éric Seidoff, Alexandra Servais, Caroline Servais, Valérie Tulkens et Vinciane Wéry. S’y joignent Manon Bara et Sacrées Paillettes, venues de Bruxelles, Djizeusss et Alain Letroye, de Liège, Ladislas de Monge, de France, ainsi qu’Ahouansou Simplice, du Bénin.
Toutes les œuvres réunies font ainsi de Marie une présence instable, traversée par le monde contemporain. Marie n’y est ni adorée ni destituée. Elle y est mise en mouvement.
Où ? Galerie Saint-Jacques, rue Saint-Jacques 28, 5000 – Namur www.placeoarts.be
Quand ? Jusqu’au 12 septembre, les jeudis, vendredis et samedis de 14 h à 18 h.