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03 - Obésité, Goût Et Consommation

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03 - Obésité, Goût Et Consommation

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OBÉSITÉ, GOÛTS ET CONSOMMATION

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Intégration des normes d'alimentation et appartenance sociale
Faustine Régnier et Ana Masullo

Editions Technip & Ophrys | « Revue française de sociologie »


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2009/4 Vol. 50 | pages 747 à 773


ISSN 0035-2969
ISBN 9782708012363
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-1-2009-4-page-747.htm
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Revue française de sociologie

Mendras, 1988). La seconde thèse souligne à l’inverse le maintien des écarts


de consommation, pour démentir l’hypothèse d’une disparition des classes. À
partir d’une analyse des enquêtes Budget des ménages entre 1985 et 1995,
Chauvel (1999) met en évidence la permanence des différences de structure
de la consommation opposant cadres et ouvriers. Portant plus spécifiquement

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sur l’alimentation, les travaux de C. et Ch. Grignon soulignent que l’industria-
lisation, l’urbanisation et l’élévation du niveau de vie n’ont pas conduit à un
nivellement des consommations (Grignon, 1999).
Dans le cadre de cette controverse, nous adoptons l’angle plus particulier,
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et encore peu examiné, des goûts alimentaires et des normes d’alimentation et


de corpulence qui les accompagnent (1). En nous fondant sur un corpus de
85 entretiens semi-directifs portant sur les goûts et préférences alimentaires
au quotidien des individus, et en nous inscrivant dans la démarche de
Halbwachs sur la consommation, nous nous demandons dans quelle mesure
les formes d’intégration des normes permettent de révéler la structure sociale.
À partir de la mise en évidence de quatre formes de réception des normes,
l’article s’attache aux facteurs hiérarchiques d’intégration des prescriptions,
avant d’analyser les clivages intermédiaires qui permettent d’appréhender
plus en détail la complexité sociale.

L’appartenance sociale révélée par la consommation alimentaire ?

Inscription théorique

Peut-on repérer une forme d’uniformisation des goûts à travers la diffusion


des normes nutritionnelles ? Ou bien la capacité à intégrer des normes pres-
criptives en matière d’alimentation permet-elle – comme le suggère Halbwachs
dans ses analyses des classes sociales (Les classes sociales, [1930-1942]
2008) et de la consommation dans la classe ouvrière (La classe ouvrière et les
niveaux de vie, [1912] 1970 ; L’évolution des besoins dans les classes
ouvrières, 1933) – de révéler des appartenances sociales ? De la même façon
si, comme l’a montré Halbwachs, les consommations alimentaires ne sont pas
exclusivement déterminées par le revenu, dans quelle mesure la dimension
économique contraint-elle, aujourd’hui, l’adhésion aux normes et leur mise en
œuvre ? Par exemple, le développement de l’obésité dans les catégories popu-
laires provient-il des contraintes financières, d’un désintérêt à l’égard des

(1) On entend ici, par normes, les règles et moins gras, moins sucré, moins salé »). En cas
prescriptions en matière d’alimentation et de de non-suivi, la sanction réside dans la désap-
corpulence. Toutes ne sont pas également probation de celui qui ne respecte pas la norme.
impératives. Certaines sont plus contraignantes Pour ce qui concerne la corpulence, la norme
que d’autres, ainsi celles qui relèvent d’une est plus implicite : il s’agit de la minceur,
prescription médicale. D’autres sont des règles critère de l’excellence corporelle (voir Darmon
générales énoncées, par exemple, dans le cadre et Détrez, 2004 ; Vigarello, 2004).
des campagnes de santé publique (« Mangez

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plus anciennes, qui prennent comme postulat le lien entre l’alimentation et


l’état de santé des individus. Sont mentionnées les injonctions à consommer
au moins « 5 fruits et légumes par jour », à ne manger ni trop gras ni trop
sucré, à éviter les graisses animales, à varier les huiles, à éviter le grignotage
et pratiquer régulièrement une activité physique. D’autres normes plus parti-

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culières sont évoquées, celles qui portent par exemple sur le calendrier de la
diversification alimentaire de l’enfant, ou celles qui s’apparentent aux pres-
criptions médicales dans le cadre d’un régime amaigrissant ou d’une patho-
logie particulière (diabète, cholestérol).
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La méthodologie a été celle d’une enquête par entretien, menée dans un


échantillon diversifié de 85 individus, essentiellement des femmes –
75 femmes, âgées de 21 à 64 ans –, celles à qui sont principalement confiées
les tâches relevant de l’alimentation (courses et préparation des repas), en
particulier lorsqu’il s’agit de l’alimentation des enfants (Brousse, 1999) (3).
L’enquête a été conçue dans une optique comparative. Nous avons travaillé
sur un échantillon contrasté représentant la diversité des catégories de la
société salariale, des classes moyennes supérieures aux catégories populaires,
en incluant les populations précaires. Au sein de chaque groupe social, nous
avons recherché des individus de toutes corpulences (maigres, de corpulence
« normale », obèses [4]), ainsi que des individus spécifiquement exposés à
des normes en matière d’alimentation (5).
Les entretiens semi-directifs ont été d’une durée moyenne d’une heure.
Tous ont été enregistrés et retranscrits. Le corpus de 800 pages de texte a été

(3) Le groupe de dix hommes, analysé par banlieue (n = 8), province (n = 15) et de cadres
ailleurs, vient confirmer les résultats obtenus sociosanitaires diversifiés : certains sont suivis
avec les femmes. Nous possédons pour chaque médialement (n = 9), d’autres sont issus de la
individu, outre sa situation familiale, son poids, population générale (n = 5), certains participent
son poids idéal et sa taille, sa profession et celle à des actions sociales de prévention (n = 3), les
de son conjoint, son niveau de diplôme. derniers proviennent de Roubaix (n = 9), ville
(4) Le critère employé est celui de l’indice Epode (« Ensemble prévenons l’obésité des
de masse corporelle (IMC), le plus couramment enfants »), programme de prévention de
utilisé. Fondé sur le rapport du poids en kilos l’obésité infantile, lancé en 2004 en France,
sur la taille au carré, il fournit des classes de dans lequel certaines familles – non toutes –
corpulence : maigreur (IMC < 18,5), corpu- ont reçu une information en matière d’alimen-
lence « normale » (18,5 ⱕ IMC < 25), surpoids tation. Une partie de l’échantillon (n = 19) a
(25 ⱕ IMC < 30), obésité (IMC > 30). L’IMC plus particulièrement reçu une prescription
constitue pour le sociologue un outil alimentaire ou des informations en matière de
performant pour contrôler l’effet des diffé- contrôle du poids dans le cadre d’une prise en
rences de taille, liées notamment à l’apparte- charge ou d’une prévention de l’obésité : au
nance sociale, aux générations, au genre. sein du Service de nutrition de l’Hôtel Dieu de
(5) La stratégie de sélection relève d’un Paris, auprès de personnes en excès de poids
choix d’échantillon contrasté, qui ne veut pas sans pathologie lourde, et dans le cadre des
atteindre une représentativité de la population ateliers éducatifs « Manger mieux, bouger plus.
nationale en matière de corpulence (32 % Des plaisirs qui s’apprennent » dans le Val-de-
d’obèses vs 12 % dans la population française). Marne, proposés à des jeunes de 11 à 14 ans en
Les individus, quelle que soit leur corpulence, excès de poids. La diversité de provenance des
proviennent de groupes sociaux et de lieux de différents entretiens permet d’affirmer que les
recueil de l’information diversifiés (voir Annexe). résultats ne découlent pas de choix de groupes
En particulier, les personnes obèses (n = 26) ou de contextes spécifiques.
proviennent de lieux différents : Paris (n = 3),

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Constat : la variabilité des formes de réception des normes

L’analyse de contenu et l’analyse statistique du corpus font apparaître


quatre groupes qui diffèrent dans la réception des normes prescriptives en

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matière d’alimentation.

FIGURE I. – Quatre formes de réception des normes d’alimentation et de corpulence


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Le premier groupe rassemble les membres de l’enquête appartenant aux


catégories aisées : cadres, membres des professions intellectuelles supé-
rieures, ainsi que la majorité des membres des professions intermédiaires de
l’enquête. Les membres de ce groupe témoignent d’une attention aux normes
prescriptives en matière d’alimentation et de contrôle du poids – connues et
mentionnées –, de leur bonne compréhension et d’une mise en pratique aisée,
ainsi que d’une forte aptitude à se les approprier au terme d’une expérimenta-
tion réussie. Ils ont intégré les normes, qui n’apparaissent pas à leurs yeux
comme des principes extérieurs. Ils sont à la recherche d’un équilibre alimen-
taire quotidien, dans un souci de santé : l’alimentation participe d’une véri-
table hygiène de vie, règles et principes généraux régulant les pratiques.
Au sein de cette catégorie qui témoigne d’une forte homogénéité,
semblable à celle observée pour la corpulence (Régnier, 2006), des distinc-
tions peuvent cependant être établies en fonction du souci que les individus
accordent au contrôle du poids et à la minceur. Certains ont, ou ont connu, des
problèmes d’excès de poids : ils témoignent du vif souci d’allier la cuisine à
la diététique et de toujours maîtriser les plaisirs culinaires dans un souci aussi

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Rmistes de l’enquête). Ce sont des femmes dont l’intégration relève presque


exclusivement de leur groupe d’appartenance – leur sociabilité est centrée sur
la vie familiale – et dont le foyer est en situation d’équilibre financier
fragile (9). Les recommandations nutritionnelles sont connues – par les
médias, les services médicaux ou sociaux – et spontanément mentionnées.

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Mais, dans le même temps, ces femmes disent ne pouvoir s’y conformer et
expriment à leur égard une forme de distance : les normes leur sont étran-
gères. Elles affichent une prise de position critique face aux institutions char-
gées de les diffuser : le milieu médical (avec qui les relations sont
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conflictuelles), l’institution scolaire (vis-à-vis de laquelle les parents expri-


ment une forte méfiance), et les médias, notamment la télévision, perçue
comme une sphère qui pourrait les manipuler et dont elles ne sont pas totale-
ment dupes. Certaines témoignent enfin d’une forte culpabilité liée au fait de
n’être pas conformes à la norme, qui les conduit plus avant à adopter cette
posture critique.
Le quatrième groupe rassemble les individus les plus précaires de
l’enquête, femmes inactives ou au chômage comme les précédentes, mais qui
s’en distinguent par une plus forte précarité, par des charges plus lourdes liées
à la maternité, et exclusivement centrées sur une intégration familiale. Les
normes en matière d’alimentation, voire de corpulence, ne sont pas mention-
nées. Interrogées sur leurs goûts, ces femmes n’évoquent pas leurs préfé-
rences propres, mais mentionnent les obligations qui sont les leurs, en
particulier celles liées à l’approvisionnement et à la préparation des repas, et
leur souci de se conformer aux goûts des enfants. Dans ces milieux particuliè-
rement défavorisés, en effet, le souci quotidien est d’avoir de quoi nourrir les
enfants, et les repas sont préparés en fonction de leurs préférences, façon
d’atténuer les difficultés quotidiennes et, parfois, de limiter les risques de
gâchis. La temporalité propre à la vie enfantine (« école »D, « goûter »D,
« maison »D, « déjeuner »D, qui indiquent quelles sont les priorités ;
« cantine »D, qui constitue dans certains foyers le seul repas complet de
l’enfant) structure la vie familiale et les pratiques alimentaires. Dans ce
contexte, la conformité aux normes nutritionnelles ne fait pas partie des
préoccupations premières, qui relèvent de la gestion d’une forme de pénurie,
du poids des tâches domestiques et d’une faible intégration sociale.

Hiérarchie sociale et intégration des normes

En matière d’alimentation, le contexte est celui d’une médiatisation des


liens entre alimentation et santé, et plus spécifiquement encore de l’obésité,
dont les discours sur le développement « épidémique » viennent occulter la
dimension sociale du phénomène. Les travaux français et internationaux sur
l’obésité viennent en effet souligner que, toutes choses égales par ailleurs,

(9) En témoigne la significativité des termes « argent »D, « euros »D, « cher »D, mais aussi la
peur de la « faim »D, qui émaillent les entretiens de ce groupe.

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modes de cuisson, des lieux d’approvisionnements : elle engage donc une


modification de l’économie familiale et le bouleversement d’un équilibre
budgétaire fragile (Régnier, 2009).
Les difficultés dans l’application des normes ne sauraient cependant être

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réduites à cette dimension économique. Comme le souligne Halbwachs
([1912] 1970), loin d’être liée uniquement au montant des revenus, voire au
prix des biens, la consommation relève d’une dimension sociale : quelle est
alors la part des goûts, des styles de vie et des représentations collectives en
matière d’alimentation ?
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Qu’est-ce que « bien manger » ?

Interrogés sur leurs goûts au quotidien, les individus de catégorie aisée


établissent immédiatement une relation entre ce qu’ils déclarent aimer
manger, la santé et la ligne, souci de santé et souci de minceur étant souvent
mêlés, en particulier chez les femmes (Remaury, 2000). Appétences et impé-
ratifs diététiques sont concordants : les individus ont du goût pour ce qu’ils
considèrent être bon pour la santé. Les principes diététiques modèlent les
pratiques alimentaires quotidiennes, contraintes par un système de prescrip-
tions et d’interdits au nom d’impératifs de minceur et de santé. Ainsi, dans la
plupart des entretiens menés dans les catégories aisées, les substantifs
« règles » et « principes », les expressions à connotation temporelle « réguliè-
rement » ou « en général » sont significatifs d’un point de vue statistique, de
même que la locution verbale « faire attention », support d’un véritable ethos,
où la diététique relève de l’hygiène de vie et du régime quotidien au sens
large. Le goût de ce qui est perçu comme bon pour la santé apparaît chez
certains comme un goût spontané, ce qui constitue sans doute la forme la plus
aboutie de l’intégration de la norme. D’autres individus disent explicitement
que leurs goûts sont modelés par un souci de santé, de minceur et de conformité
aux recommandations en vigueur, alors que par appétence ils préfèreraient des
aliments qu’ils considèrent comme moins favorables à la santé (11).
À l’inverse, en milieu modeste, les individus déclarent avoir le goût des
choses bonnes parce qu’elles sont bonnes au goût, et non parce qu’elles sont
bonnes pour la santé, ni même favorables à la minceur. Le lien entre alimenta-
tion et santé n’est jamais immédiatement établi, sauf quand il s’agit des
enfants ou dans les cas d’une maladie avérée. Non que les recommandations
nutritionnelles soient ignorées : elles sont connues et mentionnées, mais elles
influent peu sur les pratiques. Quant à la minceur, il s’agit plutôt d’une ques-
tion d’« esthétique »D.

(11) Témoigne de cette attitude la première force à en manger parce que je sais que c’est
phrase de l’entretien mené avec Claire à propos sain pour la santé. » (Claire, obèse, cadre,
de ses goûts au quotidien : « En fait, je mange mariée, 1 enfant).
assez varié, j’aime beaucoup les légumes, je me

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« Bien nourrir son enfant » : un révélateur du système des goûts

De la même façon, « bien nourrir son enfant » ne revêt pas, en milieux


modeste ou aisé, le même contenu. À l’inculcation de principes dans les caté-

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gories aisées s’oppose une valorisation de l’abondance et de l’exercice d’une
forme de choix dans les catégories modestes. Cette opposition illustre un
rapport différent au temps et à la dimension éducative, renvoyant aux défini-
tions sociales de l’enfance (Boltanski, 1969, p. 124 ; Chamboredon et Prévot,
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1973). Dans les catégories aisées, bien nourrir son enfant relève d’une
démarche éducative et d’une « conception “pédagogique” » (Gojard, 2000,
p. 482), structurée par un ensemble de règles et de principes vigoureusement
affirmés. Les mères, qui disposent des conditions sociales nécessaires
(revenus, temps disponible, niveau de scolarisation élevé), s’investissent
fortement dans ce qu’elles conçoivent comme une éducation alimentaire, pour
elles une priorité, et s’y donnent précocement un rôle. De même que l’avenir
scolaire commence à se jouer dès la maternelle (Caille et Rosenwald, 2006),
de même les habitudes alimentaires et la corpulence, véritable marqueur
social, sont des enjeux dès la petite enfance. Les appétences se modèlent, les
goûts se forment, et la corpulence doit être l’objet d’une vigilance précoce.
L’objectif est d’apprendre rapidement aux enfants à manger « de tout », et
très particulièrement à apprécier des aliments conçus comme « sains ». La
fierté maternelle réside dans ce qu’ils ont le goût d’une alimentation conforme
aux recommandations nutritionnelles en vigueur, signe de distinction sociale
et gage de succès de leur éducation :
« Toujours des fruits en dessert, ça aussi, c’est une fierté. Enfin, c’est pas fait pour être
fier, mais maintenant je suis fière du résultat quoi, mais mes enfants, si tu leur mets un
fruit et une Danette à côté, ils prennent le fruit, y’a pas photo quoi, je trouve ça très très
bien. » (Laura, corpulence normale, cadre, mariée, 2 enfants).

Dans les catégories modestes, la priorité est qu’ils mangent, et qu’ils


mangent ce qui leur plaît : l’honneur tient au fait de pouvoir nourrir ses
enfants soi-même. Le goût des aliments à prétention diététique comme les
légumes, perçus comme austères par les mères, leur viendra peut-être plus
tard, avec le temps, mais ne constitue pas un enjeu. Opulence alimentaire et
satisfaction des préférences enfantines – qui s’observent par exemple dans le
fait que plusieurs mères vont jusqu’à proposer quatre plats différents à table –
sont objet de fierté, car ils sont à la fois réaction à la peur du manque et signe
d’abondance, persistance de très anciennes représentations s’expliquant par
« la peur fondamentale de manquer » (Loux et Morel, 1976). Cette peur, on la
retrouve exprimée dans beaucoup d’entretiens, par exemple chez Fatima. Pour
elle, immigrée de deuxième génération, l’abondance alimentaire témoigne
également de la capacité parentale à tenir son rang et à nourrir correctement
les enfants, malgré les contraintes financières ; elle constitue l’assurance de
ne pas déchoir, en donnant autant que ce que l’on a reçu étant jeune, dans des
conditions difficiles. Fatima veut que ses filles « ne soient pas frustrées d’un
manque. Malgré que je n’aie pas manqué de nourriture. J’ai manqué de vête-
ments, mais je n’ai pas manqué de nourriture. […] Oui, oui, j’ai peur de

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Le modèle est celui de la maladie, qui surgit brutalement, parfois sur le


mode de la maladie contagieuse (13). L’alimentation peut soigner, certes,
mais sur le mode du remède, ou du régime, pris non pas dans son acception
large (l’hygiène de vie), mais dans une acception étroite : le régime strict et
limité dans le temps. Dès lors, puisqu’il s’agit d’appliquer un remède, les

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recommandations nutritionnelles ne valent que pour celui qui est malade –
obésité, diabète, cholestérol, hypertension –, qui est alors « au régime » par
élimination ou contrôle de l’ingestion de certains aliments, mais ces recom-
mandations ne modifient pas l’ensemble de l’alimentation familiale. Ainsi, le
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fils d’Irina, ouvrière, est obèse, mais lui seul suit ce qu’elle appelle son
« régime » et, depuis neuf ans que l’enfant est suivi, rien n’a changé dans les
pratiques des autres membres de la famille.
Enfin, la diffusion de la norme ne préjuge pas de l’usage qui en est fait.
Dans tous les groupes sociaux, on reconnaît par exemple que la consomma-
tion de Coca-Cola doit être limitée. Mais ce contrôle limite sa consommation
à deux verres quotidiens dans une famille d’employés (quantité qui constitue
l’exception dans une famille de cadres) et cette vigilance ne concerne pas la
catégorie plus large des boissons sucrées.

Repères normatifs en matière de corpulence

Si la minceur constitue aujourd’hui la norme dominante de l’excellence


corporelle, ce souci de contrôle du poids n’est pas également partagé par tous
les groupes sociaux : l’intérêt porté à la minceur croît avec la hiérarchie
sociale. Ainsi, les femmes cadres et membres des professions intermédiaires,
moins touchées par l’obésité, dotées d’une corpulence inférieure à celle des
catégories populaires, ont également une vision plus contraignante de la
corpulence à atteindre, se pèsent et pratiquent une activité sportive plus régu-
lièrement (Régnier, 2006).
À l’inverse, en milieu modeste, beaucoup de femmes en surpoids ou obèses
sont certes bien conscientes de ce fait, et perçoivent clairement leur distance
par rapport à la norme (conçue ici dans un sens normatif) de la minceur, véhi-
culée par les médias, et particulièrement la télévision. Mais, dans le même
temps, nombre de ces femmes se trouvent également, comme le soulignait
Schwartz, dans une situation de « normalité de fait dans leur groupe, qui ne
les met pas fondamentalement en cause » (1990, p. 484). Conformes à la
tendance largement partagée d’une corpulence moyenne de leur groupe
d’appartenance plus élevée que dans les catégories aisées et d’une prévalence
de l’obésité très supérieure, ces femmes en surpoids ou obèses sont conformes
à la norme, prise ici dans son acception statistique et descriptive
(Canguilhem, [1943] 1966), de leur groupe d’appartenance.

(13) Dont témoigne Clara, employée : « Mais après, vers une quarantaine d’années, j’ai attrapé
le cholestérol en mangeant trop de beurre. »

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d’un corps solide : « “Marco, il est en pleine croissance, euh… il a pas fini de
grandir, donc laissez-le manger ce qu’il veut”. […] Arrivé à un certain âge, si
je vois que vers 17 ans là là, ben oui je ferai quelque chose. », explique
Sylvie, employée.

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En outre, un enfant est considéré comme « gros » bien après la limite que
se fixent les mères des catégories aisées (17), et la question du surpoids
enfantin ne se pose pas à 5 ou 6 ans – en catégorie populaire, il est normal
qu’à cet âge-là l’enfant présente des rondeurs –, mais vers 16 ou 17 ans.
Ainsi, la mère de Keltoum, jeune adolescente obèse, ne s’est longtemps pas
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inquiétée du poids de sa fille (« On est une famille qui aime manger […] Je
sais pas, moi, j’ai toujours vu mes filles manger. Ça m’inquiéterait, moi, du
jour au lendemain si elles ont décidé de plus vraiment manger. »). Elle se
réjouit cependant que sa fille, désormais adolescente, suive le programme
« Manger mieux, bouger plus » :
« Parce qu’elle commence à grandir, bientôt elle va avoir ses règles, ah oui, bientôt
elle va avoir, bientôt tu vas devenir femme, tu vois là tu t’habilles comme un garçon, plus
tard tu voudras t’habiller. » (Maman de Keltoum, obèse, au foyer, mari employé,
4 enfants).
Le temps de la prime enfance et de l’enfance, ce temps où les contraintes
sur les enfants sont faibles, est plus long qu’en catégorie aisée et constitue une
période à part, et dès lors il conduit à une réaction plus tardive à l’excès de
poids qu’en milieu aisé. L’obésité, pourtant installée depuis de nombreuses
années, n’est bien souvent découverte qu’à l’adolescence, à l’heure où le
regard des autres peut devenir gênant et où l’enfant subit les moqueries de ses
pairs, ou lorsque apparaissent les complications médicales qui lui sont asso-
ciées (diabète, hypertension).

Clivages intermédiaires et conflits de normes

En dépit de cette polarisation entre catégories aisées et catégories


modestes, dont rendent compte ces différents facteurs, peut-on dire pour
autant que les classes sociales forment des groupes homogènes face aux
normes ?

Facteurs transversaux d’hétérogénéité

L’analyse de l’enquête a permis de noter l’existence d’éléments de tension


sociale qui ne relèvent pas de cette dimension hiérarchique (Tableau I). Tout
d’abord, l’importance de l’intégration sociale, qui favorise l’attention aux
normes et à leur mise en œuvre, en particulier celles qui portent sur la

(17) Quand une mère de milieu aisé s’inquiète pour deux kilos de trop, il s’agit de six ou sept
en milieu modeste (on note la même différence pour le corps des femmes, voir Régnier, 2006).

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Le souci d’intégration sociale éclaire en effet la volonté de conformité aux


normes d’alimentation et de corpulence chez les individus en trajectoire
d’ascension sociale, ou chez ceux qui redoutent une forme de déclassement.
Jacques se félicite ainsi du physique de ses enfants, dont il admire la sveltesse
et l’athlétisme ; il se montre très exigeant à l’endroit de sa propre corpulence

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et condamne, avec une forme d’écœurement, les enfants obèses qu’il croise
dans son quartier. Fils d’ouvriers espagnols, il est désormais enseignant dans
un lycée prestigieux et habite dans un quartier de Paris qu’il considère comme
« populaire ». Par leur corps, ses enfants inscrivent physiquement la distance
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avec les autres habitants de son quartier. La réaction de Jacques vise à rétablir
une distance avec les membres des catégories populaires, dont il est encore
proche par ses origines et par la proximité géographique : la mise à distance
est d’autant plus forte que l’on est proche de ceux que l’on veut mettre à
distance (Schnapper, 1991). Dans ses propos, comme dans ceux d’autres
enquêtés, s’expriment un rejet violent, une répulsion à l’égard des obèses-
« prolo », expression peut-être d’un « racisme de classe » (Grignon, 1991) :
« [Dans] des populations on va dire relativement élevées d’un point de vue social, les
enfants en général sont pas gros, et plus on descend en catégorie, plus ils grossissent. Là
ça se voit assez nettement. En fonction un peu des communautés ça change, s’ils viennent
de l’Espagne, des Maghrébins, des Chinois, d’Afrique noire, c’est pas du tout les mêmes
euh… » (Jacques, corpulence normale, enseignant, en couple, 2 enfants).
À travers la corpulence est lue la position sociale : l’obésité vient agir
comme un marqueur social, perçu comme tel par les individus, qui établissent
dans leur discours un lien immédiat entre obésité et pauvreté (19). Il s’agit
alors de se démarquer des obèses : l’obèse, c’est toujours l’autre.
L’intensité de la sociabilité favorise également la diffusion des normes
parce qu’elle permet à tous les relais de jouer leur rôle d’intermédiaire entre
les individus et les messages : ce sont ces guides d’opinion (Katz et Lazarsfeld,
1964 ; Katz, 1957) qui se chargent d’assurer la diffusion des messages en
matière alimentaire, permettant aux individus de s’en emparer et de leur
donner du sens (Peretti-Wattel, 2001), dans un contexte de profusion de
recommandations parfois peu explicites (Régnier, 2009). Amis, collègues de
travail, animateurs sociaux sont influents, en particulier quand ils sont perçus
comme des experts, voire comme des idéaux, et qu’ils sont proches des indi-
vidus, d’un point de vue social, tout en occupant une position légèrement
supérieure. En position « d’intermédiaires culturels », ils favorisent la diffu-
sion des normes (Bourdelais et Faure, 2005, p. 22).
Un autre facteur de différenciation intraclasse relève de la structure fami-
liale. L’arrivée d’un enfant rend attentif aux prescriptions et constitue dans de
très nombreux cas le facteur principal qui déclenche l’attention aux normes.
La plupart des parents se montrent également plus attentifs à l’égard de leur
propre alimentation, face à la responsabilité que représente l’élevage d’un
enfant : le regard se fait à plus long terme et favorise une attitude préventive.

(19) Le logiciel Hyperbase contient une mesure l’attirance que le mot-pôle exerce sur
fonction qui fait le décompte des mots situés eux : le terme le plus étroitement relié à
dans le même paragraphe que le mot-pôle et « obésité » est celui de « pauvreté ».

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Les seconds témoignent d’une forme de réaction populaire à un objectif de


normalisation des conduites alimentaires et de gouvernement des corps
(Fassin et Memmi, 2004), réaction à l’égard des entrepreneurs de morale et au
verdict nutritionnel qui les blâment – c’est ainsi qu’ils le vivent – à l’occa-
sion, par exemple, du dépistage du surpoids d’un enfant. Ils ont élaboré un

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discours critique de résistance à l’égard des normes d’alimentation et de
corpulence qu’ils connaissent, mais qu’ils ne peuvent appliquer du fait à la
fois des contraintes financières auxquelles ils sont soumis, de leurs goûts
alimentaires et de leur style de vie, qui ne correspondent pas aux normes en
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vigueur. Leur discours montre une forte opposition entre le champ de la


connaissance (« connaître »D, « savoir »D, « télévision »D, qui constitue une
source importante d’information) et un sentiment d’obligation de conformité
aux normes (« devoir »D) (20). Leur position relève d’une forme de défense
face à une autorité, une défense également de leurs goûts, ce qui constitue
aussi bien une forme de négociation avec les difficultés quotidiennes qu’une
manière d’affirmer son rang et son identité. On peut y voir une forme de résis-
tance originale au processus de domination qui s’impose à eux, la preuve
aussi d’une capacité critique tant à l’égard des entrepreneurs de morale qu’à
l’égard de l’industrie agroalimentaire :
« On a un gosse qu’est costaud, on a un gosse qu’est costaud ! Il aura le temps de mai-
grir, hein ? On va pas commencer à persécuter nos gosses parce qu’ils ont cinq ou six kilos
en trop, hein. Mais maintenant il faut que tout le monde soit aux normes. Alors dans les
écoles y’a plus de goûter, y’a plus ci, y’a plus ça... Y’a de l’abus, hein. » (Julie, corpu-
lence normale, au foyer, mari ouvrier, 12 enfants).

Diffusion des normes et autonomie des goûts populaires

Les membres des catégories aisées restent les récipiendaires des normes
qu’ils édictent : la coïncidence est forte entre le contenu des normes, leurs
pratiques quotidiennes et leurs représentations en matière de santé et de
corpulence. Les individus sont familiers à la fois de la visée nutritionnelle qui
sous-tend les normes et de la valence positive accordée aux modes d’alimen-
tation promus. En milieu modeste, à l’inverse, il y a une forte distance entre
les normes, les pratiques quotidiennes d’alimentation et d’entretien du corps,
et les représentations collectives qui leur sont associées. De là des résistances
et des rejets plus fréquents des recommandations, perçues comme une imposi-
tion extérieure. Certaines femmes ressentent l’intervention des entrepreneurs
de morale comme une remise en cause de leur capacité à être de bonnes mères
et une irruption violente dans leur vie privée, comme un jugement sur
l’hygiène de vie familiale et une tentative d’imposer un contrôle sur leur
corps ou celui de leurs enfants. De « conseils », les recommandations devien-
nent alors « consignes ».

(20) Monique, chômeuse de longue durée, estime par exemple ne pas manger « assez de fruits
par rapport à ce qu’on doit manger. Soi-disant cinq fruits par jour, tout ça ».

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Inversement, les choix alimentaires dans les catégories modestes ne sont


pas le seul reflet des contraintes économiques, mais dépendent bien « d’atti-
tudes, d’habitudes, de rapport aux pratiques, de “stratégies”, de choix – bref
de “goûts” » (Grignon et Passeron, 1989, p. 47), qui ne se définissent pas
seulement en termes de manque, d’imitation ou de nécessité. Ces goûts, qui

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témoignent d’une forme de réelle autonomie, sont éloignés des normes de
santé publique. Les pratiques alimentaires en milieu modeste sont issues
d’une forme de « liberté » du point de vue de la contrainte morale. En effet,
face au cumul de contraintes économiques et sociales – contraintes d’argent et
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de temps disponible, sentiment de précarité, absence de reconnaissance


sociale – l’alimentation en est venue à constituer, pour les membres de ces
classes, un domaine de liberté (dans un espace peut-être résiduel), où ils ont la
possibilité d’exprimer leur refus à l’égard d’un surcroît de contraintes, par
exemple celles imposées par les impératifs diététiques.
Ce sentiment de liberté et cette résistance sont illustrés par les repas fami-
liaux. Le repas du soir – au foyer, « lieu de protection et d’investissement
familial » (Paugam, 1993, p. 234) – constitue en effet en milieu modeste une
rupture avec le reste de la journée : temps et lieu du regroupement de la
famille, mais aussi de la reconstitution d’une forme de vie sociale et d’une
identité collective (Halbwachs, [1912] 1970). Il ne saurait dès lors être le
théâtre d’autres formes de contraintes, celles notamment d’une vision hygié-
niste ou morale de l’alimentation :
« Je ne sais pas comment les gens peuvent faire des légumes tous les jours. Moi je
peux vous faire des légumes, mais enfin bon ! C’est pas terrible quoi. Vous appréciez pas,
quoi ! Moi je trouve que le moment de passer à table, c’est un moment tranquille, convi-
vial. Et comme mon mari, je ne le vois pas de la journée, je le vois que le soir, je me vois
pas lui servir des légumes ! Des haricots verts à l’eau ! Non, c’est pas motivant ! C’est pas
agréable, c’est pas bon. » (Mme Dupont, en surpoids, employée, mariée, 1 enfant).
Ce qui compte aujourd’hui encore pour les femmes, ce sont « les goûts et les
préférences [du père de famille] » (Halbwachs, [1905-1945] 1972, pp. 444-445),
ou ceux des enfants, avec qui les parents souhaitent ne pas entrer en conflit à
l’occasion des repas.
La consommation alimentaire, qui permet de participer à la société de
consommation et de s’y intégrer, prend même en milieu populaire une dimen-
sion ostentatoire, autrefois l’apanage des catégories aisées (Veblen, 1899) : il
s’agit de montrer que l’on s’occupe bien de ses enfants et de le donner à voir à
autrui. D’où l’importance, dans le domaine de l’alimentation comme dans
celui du vêtement, de la marque (22), et l’existence de pratiques de consom-
mation qui semblent aberrantes – multiplicité des postes de télévision au sein
d’un même foyer, des produits de marque de l’industrie vestimentaire ou
agroalimentaire – aux yeux des services médicaux ou sociaux qui repèrent les
enfants en excès de poids.

(22) « Je leur achète des marques qu’ils chacun mange ce qu’il a envie. », explique avec
veulent […] ils ont toujours deux ou trois fierté Soria, fille d’immigrés algériens, en
paquets de céréales dans le placard, donc voilà ascension sociale.

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Revue française de sociologie

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