"Il y a des gamins de 14 ans avec des armes de guerre à Bruxelles"
Après plusieurs fusillades dans leur commune, habitants, parents et associations se sont rassemblés dimanche à Saint-Gilles pour dénoncer l'emprise du crime organisé. Au-delà de la demande de sécurité, les participants appellent à une réponse mêlant police, justice, prévention et travail social.

- Publié le 30-08-2026 à 17h44
- Mis à jour le 31-08-2026 à 08h35

La colère prend le pas sur l'exaspération et la peur, à Saint-Gilles, après les multiples coups de feu ces derniers jours, en lien avec le trafic de drogue qui gangrène la commune bruxelloise.
Dimanche, plusieurs associations et collectifs locaux ont appelé les habitants à occuper la rue, lors d'un rassemblement contre les fusillades et "l'emprise croissante des organisations criminelles". Ces derniers étaient au rendez-vous.
Dans la foule, plusieurs parents racontent une inquiétude devenue quotidienne. L'un d'eux explique être exaspéré par les détonations et regretter que la crèche de son enfant ait dû fermer une de ses entrées "à cause de dealers".
Une mère juge le bourgmestre Jean Spinette (PS) "un peu démuni", tout en reconnaissant que ses compétences ne suffisent pas à régler seul le problème.
"Il faut une réaction rapide, coup de poing, car on arrive à des situations dramatiques qui se passent en plein jour maintenant"
Une autre participante pointe une responsabilité plus largement partagée. "Si tout le monde dit que ce n'est pas moi, ça va être compliqué." Elle demande un renforcement policier, mais pas uniquement. "À un moment, il faut agir dans l'urgence et pas se voiler la face, mais c'est aussi un problème qu'il faut régler en amont."
Une autre réagit : "Il faut une réaction rapide, coup de poing, car on arrive à des situations dramatiques qui se passent en plein jour maintenant. Il faut que le gouvernement fédéral réagisse. Il faut une réaction policière pour que les gens se sentent en sécurité maintenant, mais il faut éradiquer le problème en profondeur […]. J'ai peur de sortir mon enfant dans la rue après 20 h 30", lance-t-elle.

"Des anticorps sociaux"
Pour Marcella Militello, présidente de l'association Basta, qui prenait la parole sur la place Bethléem, les fusillades constituent la partie la plus visible d'un phénomène beaucoup plus profond. Les organisations criminelles, avertit-elle, ne cherchent pas seulement à contrôler la vente de drogue mais aussi à s'installer durablement dans les quartiers, en réinvestissant l'argent criminel dans l'économie légale et en développant progressivement un "contrôle social" qui, une fois en place, sera vraiment problématique, à l'instar des mafias dans certains pays.
"Il faut arrêter de banaliser cela", insiste-t-elle. À ses yeux, également, la réponse doit être "holistique" : davantage de moyens policiers et judiciaires, certes, mais aussi du travail social, de la prévention, de la santé et du soutien au tissu associatif. Elle salue l'annonce de renforts policiers tout en rappelant la nécessité de disposer d'enquêteurs formés aux mécanismes financiers et économiques du crime organisé.
"Il y a des gamins de 14 ans avec des armes de guerre dans leurs mains, à Bruxelles."
Car les réseaux disposent, souligne-t-elle, d'une main-d'œuvre particulièrement vulnérable et facilement remplaçable. Le recrutement de mineurs inquiète particulièrement les associations.

"Il y a des gamins de 14 ans avec des armes de guerre dans leurs mains, à Bruxelles", regrette profondément la présidente, qui appelle à renforcer les structures capables d'empêcher cette entrée dans l'économie criminelle.

La juge Anne Gruwez en soutien
Dans la foule, on repère la juge Anne Gruwez. Elle nous répond. Elle met elle aussi en garde contre l'illusion d'une solution exclusivement policière.
"Envoyer des policiers non formés est inutile. Ils risquent leur vie, comme le policier qui a été trucidé gare du Nord, qui venait de Liège. C'est dangereux. Il faut des policiers qui connaissent le quartier."
La répression est nécessaire, explique-t-elle, mais elle ne peut suffire. Chacun doit également contribuer à isoler socialement les trafiquants, estime-t-elle, en refusant de banaliser leur présence. "Envoyer des policiers non formés est inutile. Ils risquent leur vie, comme le policier qui a été trucidé gare du Nord, qui venait de Liège. C'est dangereux. Il faut des policiers qui connaissent le quartier. Il faut la mobilisation des citoyens. Même les jeunes filles qui aiment les bad boys doivent boycotter et ne plus fréquenter les dealers, par exemple, lâche-t-elle avec une pointe d'humour. Tout le monde doit s'attaquer au problème."
"Même les jeunes filles qui aiment les bad boys doivent boycotter et ne plus fréquenter les dealers par exemple."
Enfin, Marcella Militello compare cette mobilisation aux défenses d'un organisme : face à la progression d'une "culture mafieuse", dit-elle, il faut stimuler les "anticorps sociaux" du quartier. Pour "éviter que cela s'installe ici en Belgique", comme cela l'est dans d'autres pays. En espérant, conclut-elle, que les ministres entendent le message "et cessent de couper les budgets des associations qui luttent contre tout cela".
"Je vais moi-même confronter des dealers, sans gilet pare-balles"
Trois questions à Jean Spinette, bourgmestre de Saint-Gilles (PS), présent lors du rassemblement.
Des habitants ont le sentiment que chacun renvoie la responsabilité vers un autre niveau de pouvoir. Que répondez-vous ? Êtes-vous démunis ?
Depuis trois ans, nous agissons avec les compétences dont nous disposons : police administrative, contrôles, arrestations. Mais si l'on ne s'attaque qu'aux personnes présentes sur les points de deal sans remonter jusqu'à ceux qui organisent les réseaux, cela recommence. Je compare cela aux orties : si vous les coupez sans retirer les racines, elles repoussent. Ce que je demande, c'est de la solidarité entre le niveau communal, régional et fédéral.
"Qu'aurait-on voulu que je fasse ? Du karaté face aux dealers ? Je me bats quotidiennement et sévèrement contre ces dealers."
Le président du MR, Georges-Louis Bouchez, vous a vivement critiqué après la diffusion d'une vidéo dans laquelle on vous voit interpeller "gentiment" des dealers en rue. Que lui répondez-vous ?
Cela fait trois ans que je vais moi-même confronter des dealers, sans gilet pare-balles, au point que ma famille, mes collaborateurs et la police me demandent d'arrêter parce que je peux me faire tuer. Cette vidéo a été sortie de son contexte et relayée politiquement. Qu'aurait-on voulu que je fasse ? Du karaté face aux dealers ? Je me bats quotidiennement et sévèrement contre ces dealers. Je rappelle que Bruxelles, c'est la Belgique. Quand des armes automatiques sont utilisées, quand des voitures brûlent et qu'il y a des morts, les ministres fédéraux doivent nous aider. Je demande de la loyauté institutionnelle, pas des jeux politiques.

Faut-il davantage de répression ou davantage de prévention, ou les deux ?
Il faut tout. Il faut de la répression, mais aussi de l'accompagnement social, des soins pour les personnes dépendantes, de la prévention et du travail avec les jeunes. Toute la chaîne doit fonctionner solidairement. Nous sommes face à des organisations mafieuses qui ont des bases locales mais fonctionnent selon un modèle international. Une commune ou une zone de police ne peut pas régler cela seule. Il faut agir sur ceux qui tiennent les réseaux, sur leur argent, mais aussi sur les personnes vulnérables qu'ils utilisent. Si on ne travaille que sur les conséquences et pas sur les causes, le phénomène reviendra.