Choisir un prénom, la galère des parents : "Kévin, est certainement un des prénoms qui a la vie la plus dure"
Alors qu'Olivia et Noah restent les prénoms les plus donnés en 2025, quelle sera leur évolution dans les prochaines années ? Entendra-t-on de nouveau résonner des Claudine, Martine ou Gilbert d'ici quelque temps ? Et finalement que dit un prénom de la personne qui le porte ? Baptiste Coulmont, professeur de sociologie à Paris répond à toutes ces questions.

- Publié le 17-10-2026 à 15h02
- Mis à jour le 19-10-2026 à 07h07

À chaque génération, ses prénoms. Alors qu'il y a cinquante ans, les Valérie, Julie, Frédéric, Sébastien et Nathalie faisaient la loi, aujourd'hui, on ne jure plus que par des prénoms "anciens" comme Émile, Gaspard, Louise ou Clémence. Une question de cycle ? Pas vraiment à en croire Baptiste Coulmont, professeur en sociologie à l'École normale supérieure Paris-Saclay. "Aujourd'hui, le choix du prénom appartient à l'espace de la mode, explique-t-il. On assiste à des phénomènes d'engouement puis d'abandon, tout comme pour les vêtements. Et dans le même esprit, on parvient à faire du neuf avec du vieux."
Mais contrairement aux siècles passés, le prénom est désormais choisi parce que les parents le trouvent joli. "Au XIXe et jusqu'au début du XXe siècle, le prénom était souvent un 'héritage' d'un parrain ou d'une marraine, voire d'un grand-père ou d'une grand-mère, poursuit Baptiste Coulmont. Les prénoms étaient déjà à l'époque des 'vieux' prénoms. On pense à tort que la mode est aux 'anciens' prénoms, or, c'était déjà le cas pour nos arrière-grands-parents car souvent, on attendait que la personne soit morte pour réattribuer son prénom à un nouveau-né."
En matière de prénom, on assiste donc à des cycles. Après les Jules et Hortense, peut-être verra-t-on refleurir quelques Claudy et Monique ! "C'était déjà le cas dans les années 50 quand il y a eu un nombre invraisemblable de Nicolas ou Anne, par exemple : des prénoms surprenants à l'époque et qui venaient tout droit de la période romantique du XIXe."
On peut vivre mal son prénom
Choisi par d'autres, le prénom ne convient pas toujours à celui qui le porte : héritage lourd à assumer, idées farfelues, orthographe originale… Nombre sont ceux qui n'aiment pas leur prénom.
Ceux-là trouvent généralement un "petit nom" de remplacement, souvent adopté par les proches au quotidien. Combien d'Alain sont devenus des "Pilou" et des Leopold, se font depuis toujours appeler "Paulo". Mais lorsque l'administration s'en mêle, le prénom détesté revient en pleine figure.
"On peut très mal vivre son prénom pour tout un tas de raisons, constate Baptiste Coulmont. En France, on comptabilise environ une dizaine de milliers de changements officiels de prénom chaque année, malgré les démarches compliquées. Parfois, c'est une façon de régler ses comptes avec sa famille. Ça peut aussi venir d'un changement de lieu de vie ou de relation mais on ne se réveille pas un beau matin avec l'envie de changer de prénom. C'est quelque chose qui se mûrit, qui prend du temps."
La dure vie des Kévin
Souvent, un prénom vous précède. C'est celui qui figure sur un CV, une demande de stage, la plaque à l'extérieur d'un bureau d'avocat ou d'un cabinet dentaire ou sur l'enseigne d'un restaurant. C'est à travers lui que les autres vont se créer une image de vous avant même d'avoir fait connaissance. Un avocat se prénommant Logan saura-t-il défendre au mieux vos intérêts? Une stagiaire prénommée Paulette est-elle vraiment taillée pour le job? Pour le sociologue, le prénom a une "fonction connotative plus ou moins stable et plus ou moins partagée. Il sert à identifier un individu: on peut souvent savoir si c'est un homme ou une femme, deviner ses origines, peut-être évaluer son âge, encore que c'est de moins en moins évident. Et puis, il actionne tout un tas de stéréotypes véhiculés par la culture et la classe sociale à laquelle on appartient".
Les films, les œuvres littéraires, la musique mais aussi les sketches d'humoristes... Tout cela véhiculent des a priori et des stéréotypes sur les prénoms. "Si on pense à Kévin, par exemple, c'est certainement un des prénoms qui a la vie la plus dure du moins auprès d'une certaine catégorie d'âge. Il y a eu des blagues d'humoristes notamment qui ont modifié l'image que l'on a des gens qui portent ce prénom. Mais étonnamment, si je pose la question auprès de mes étudiants, ces stéréotypes ne les touchent quasiment pas: pour eux, Kévin c'est le prénom d'un 'daron', un prénom de vieux!"
Le reflet d'une classe et non plus d'une caste
Le sociologue observe également que le choix du prénom correspond aussi à l'appartenance à une classe sociale: "Dans le choix d'un prénom, il n'y a plus d'interdit: on ne vit pas dans une société de caste mais dans une société de classe. Les ouvriers ne vivent pas dans le même monde que les personnes ayant fait des études longues, ils ne choisiront donc pas le même genre de prénoms. Mais cela ne veut pas dire que l'on choisit un prénom pour montrer que l'on appartient à telle ou telle classe sociale, cela dépend plutôt de ce que l'on a appris auparavant". Un phénomène culturel, donc.
Baptiste Coulmont fait aussi remarquer que le prénom est le fruit d'un consensus dans un couple. "Cependant, on remarque que c'est souvent celui qui possède le plus de ressources financières qui parviendra à imposer son point de vue. C'est souvent plus difficile à déterminer dans un couple plus homogène; quand on a un notaire et un médecin, par exemple."
Et puis, derrière un prénom, il y a souvent "une jolie petite histoire" que les parents aiment raconter. "En général, tout le monde s'en fiche complètement mais ça accompagne les présentations: 'on a choisi Théa parce que...', 'C'est le choix de mon mari parce que moi, je n'aimais pas trop', 'On a hésité entre ça et ça'..."
Pas si anodin, le prénom. Qu'on l'aime ou qu'on le subisse, il raconte déjà plein de choses bien avant que l'on ait même ouvert la bouche.
