Il pourrait y avoir 10 fois plus de rues scolaires à Bruxelles: "C'est possible, Paris a piétonnisé et végétalisé 200 rues"

Les chiffres le montrent : la pollution au NO2 diminue de 23 % dans les rues scolaires. Pourtant, Bruxelles ne compte que 43 de ces dispositifs qui piétonnisent temporairement l'accès motorisé aux écoles. Les Chercheurs d'Air pensent qu'on pourrait monter à 400. Et publient les critères qui pavent la voie.

Les rues scolaires, un des axes d'action de l'ASBL Les Chercheurs d'Air à Bruxelles.
Selon l'ASBL Les Chercheurs d'Air, Bruxelles pourrait compter 10 fois plus de rues scolaires, soit près de 430 de ces dispositifs qui piétonnisent les abords d'écoles. ©EdA - Julien Rensonnet

Un petit vélo descend la rue de la Rhétorique à Saint-Gilles. Son conducteur n'arrive même pas à hauteur des pneus de voitures garées en bordure. Pourtant, il pédale en plein milieu de la route, sous les yeux souriants de sa maman, qui transporte sa sœur dans son cargo.

Depuis la rentrée de septembre 2023, la rue qui dessert l'école Peter Pan est devenue une rue scolaire. S'y trouvent aussi un athénée et une crèche. Chaque matin, les gardiens de la paix en bloquent l'accès aux voitures de 8h10 à 8h40, et chaque soir de 15h20 à 15h50. Un luxe pour les parents, dans le quartier englué de la Barrière de Saint-Gilles. "Il a fallu 5 ans pour y parvenir. Les gens ont peur du changement", concède Dorothée Bernier, maman à l'origine du dispositif. "Mais l'école a été super soutenante et la Commune a fini par nous suivre". Ce n'est pas une première à Saint-Gilles, qui a lancé sa première rue Scolaire rue de la Source en 2019 avant d'en ajouter 5 autres.

Les rues scolaires, un des axes d'action de l'ASBL Les Chercheurs d'Air à Bruxelles.
La rue de la Rhétorique fait partie des 6 rues scolaires de Saint-Gilles. ©EdA - Julien Rensonnet
Les rues scolaires, un des axes d'action de l'ASBL Les Chercheurs d'Air à Bruxelles.
Dorothée Bernier, du collectif "La Ville aux Enfants". ©EdA - Julien Rensonnet
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Cette rue scolaire, c'est hyper cool. Les gardiens de la paix sont très sympas et rajoutent de la vie sur le chemin de l'école. Il y a moins de bruit et de pollution.

"C'est hyper cool. Les gardiens de la paix sont très sympas et rajoutent de la vie sur le chemin de l'école. Il y a moins de bruit et de pollution", se réjouit Dorothée Bernier, qui anime le collectif citoyen La Ville aux Enfants pour réclamer "une ville plus sûre, plus seine, plus amusante". L'école, proactive, discute aussi mobilité : le cours de néerlandais rêve la ville idéale des élèves et affiche ses résultats dans les couloirs. La prof de citoyenneté pédale dans le même sens. De quoi constater que "la part modale de la voiture est très faible, moins de 10 %", note Dorothée Bernier. Qui refuse toute stigmatisation : "certains parents n'ont pas d'autre choix que la voiture et je ne voudrais pas être à leur place".

"Ne pas ouvrir la fenêtre"

La rue scolaire est un des axes de travail majeur de l'ASBL Les Chercheurs d'Air, qui milite pour l'air pur à Bruxelles. "Le comité pour les droits de l'enfant des Nations Unies fait clairement le lien entre un environnement sain et la possibilité pour les enfants de profiter de leurs droits : ne pas être malade, aller à l'école, faire du sport", insiste Justine Di Prima, chargée de campagnes. "En Inde, en Chine, les enfants sont interdits d'école lors des pics de pollution. Chez nous, on conseille de ne pas ouvrir la fenêtre. On ne sort plus pour la gym. Ou on installe des filtres. Des emplâtres sur une jambe de bois ! Où est le choix des enfants là-dedans ? Et dans leur mobilité ? Il faudrait plutôt lutter contre la source de cette pollution", peste la spécialiste. "À ce titre, on a été très surpris de voir s'ouvrir deux nouvelles écoles au Ceria, à deux pas du ring".

Pour Bruxelles et la Belgique, Les Chercheurs d'Air pensent qu'il faut "faire davantage". À commencer par généraliser ces rues scolaires. L'association cite les chiffres londoniens de 2021 selon lesquels la pollution au NO2 baisse de 23 % dans les rues scolaires. Aussi publie-t-elle ce lundi 13 novembre 2023 un rapport qui éclaire les critères à suivre pour "décupler le nombre de rues scolaires à Bruxelles". Aujourd'hui, 43 des 629 écoles maternelles et primaires de Bruxelles en bénéficient. Soit 7 %. On pourrait donc grimper à plus de 400. "C'est possible dans de nombreux endroits", souligne Pierre Dornier, directeur. "Ce qui s'y oppose, c'est la présence d'un commissariat ou de rails de trams. Et dans le cas d'une rue impossible à bloquer, d'autres options existent. Comme la restriction aux seuls véhicules électriques, le covoiturage exclusif, le péage, la réduction du trafic via bande de bus…" C'est ce dernier choix qui préside par exemple au réaménagement de la rue de l'Hôtel des Monnaies, à Saint-Gilles, que voisinent plusieurs établissements scolaires.

Les rues scolaires, un des axes d'action de l'ASBL Les Chercheurs d'Air à Bruxelles.
La rue de la Clé, dans le centre de Bruxelles, est dotée d'un dispositif rétractable devant l'école maternelle La Clef des Champs. ©EdA - Julien Rensonnet
Les rues scolaires, un des axes d'action de l'ASBL Les Chercheurs d'Air à Bruxelles.
Pierre Dornier et Justine Di Prima, de l'ASBL "Les Chercheurs d'Air". ©EdA - Julien Rensonnet
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Nous, on veut faire rêver: plutôt que de multiplier les petits piétonniers matinaux avec une barrière et un gardien de la paix, on préfère que les autorités choisissent une rue emblématique et réalisent un projet abouti qui prouve que ça marche et brise la résistance aux changements.

"Nous essayons de montrer que la rue scolaire est nécessaire pour la santé des enfants, mais aussi la sécurité routière et le lien social puisque ce sont des zones de rencontre", pose Justine Di Prima. Dorothée Bernier opine devant Peter Pan : "pour la fête de l'école, le vendredi 30 juin 2022, on a déjà bloqué la rue. Il y avait des centaines de personnes. Même les ados de l'athénée voisin ont profité des animations. Preuve qu'il y a de l'espace !" La rue de la Braie, dans le Pentagone bruxellois, dispose, elle, d'un piétonnier. "C'est une réussite bruxelloise, mais cette rue trop minérale reste loin des avancées parisiennes où plus de 200 rues ont été piétonnisées et végétalisées", modère Justine Di Prima. "Ça marche : les habitants les fréquentent aussi le week-end. Nous, on veut faire rêver : plutôt que de multiplier les petits piétonniers matinaux avec une barrière et un gardien de la paix, on préfère que les autorités choisissent une rue emblématique et réalisent un projet abouti qui prouve que ça marche et brise la résistance aux changements". C'est l'ambition de Dorothée Bernier désormais : "que la rue scolaire soit pérennisée en piétonnier".

Les rues scolaires, un des axes d'action de l'ASBL Les Chercheurs d'Air à Bruxelles.
La rue de la Braie, dans le Pentagone, a été piétonnisée. Les enfants peuvent y jouer lors des garderies après-scolaires. ©EdA - Julien Rensonnet

Polluants : aucune école sous le seuil OMS

Pour appuyer leur demande, Les Chercheurs d'Air ont mesuré la qualité de l'air dans 70 cours d'écoles sur 12 mois. "Certaines subissent des concentrations en polluants 3 fois supérieures aux recommandations OMS", alerte Justine Di Prima. "C'est le cas aux Tournesols, rue Saint-François à Saint-Josse. Ou à La Nouvelle Vague, le long du canal à Molenbeek. Et ça pourrait être pire ailleurs : on n'a pas mesuré toutes les écoles !" Le lien est immédiat avec les grands axes : "à Bruxelles, 63 % du dioxyde d'azote (NO2) est émis par le trafic routier. Les établissements les plus touchés sont donc sans surprise ceux proches de la Petite Ceinture et d'autres larges artères. Entre Pentagone et Ring, c'est un peu mieux", étalonne Pierre Dornier. Notons-le : aucune école mesurée ne se situe sous le seuil de 10mgNO2/m2 recommandé par l'OMS depuis 2021. "Nous voulons donc que les seuils d'alerte des pics de pollution soient déclenchés plus tôt et pas après 2 ou 3 jours de bons gros pics comme aujourd'hui. Que ces seuils soient ramenés aux recommandations OMS et donc déclenchés plus souvent", suggère Pierre Dornier. Qui envisage aussi des mesures contraignantes concrètes pour limiter le trafic : "la circulation alternée, les transports en commun gratuits, l'incitation au covoiturage, le péage sur certaines voiries… Ça serait pas suffisant, mais déjà mieux". Plus généralement, Les Chercheurs d'Air plaident pour une réflexion sur les "50.000 trajets quotidiens en camionnette pour les livraisons à domicile", des infrastructures cyclables adaptées aux vélos-cargos, l'électrification des flottes de bus ou taxis "pour laquelle Bruxelles est très en retard sur Oslo, Helsinki, Milan ou Cologne".

Les rues scolaires, un des axes d'action de l'ASBL Les Chercheurs d'Air à Bruxelles.
Justine Di Prima et Pierre Dornier, de l'ASBL "Les Chercheurs d'Air". ©EdA - Julien Rensonnet
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Nous voulons que les seuils d'alerte des pics de pollution soit déclenchés plus tôt et pas après 2 ou 3 jours de bons gros pics comme aujourd'hui. Que ces seuils soient ramenés aux recommandations OMS et donc déclenchés plus souvent.

"Il n'y a pas de volonté de la Commune"

Reste à convaincre les sceptiques. Et à surmonter les clivages sur la voiture, exacerbés dans la capitale depuis la mise en place du plan Good Move. Alexandre Lardeur en fait l'expérience à Evere. Ce papa lutte "depuis 2 ou 3 ans" pour une rue scolaire devant l'école primaire Clair-Vivre, 800 élèves avenue Notre-Dame. "L'accès est minuscule. Mais d'après les autorités, ce n'est pas envisageable. Il n'y a aucune volonté de la Commune. Alors que l'école se vante d'un taux de 70 % d'enfants venant à pied, à vélo ou en transport en commun". L'infrastructure ne semble pourtant pas insurmontable : "Il y a ce 'magnifique' kiss&ride qu'on pourrait transformer facilement". Car l'étroitesse de l'espace engendre des conflits entre piétons et cyclistes. "De plus en plus de parents utilisent des vélos-cargos. Plus larges, ils empiètent sur le trottoir. Mais personne ne questionne les 10 malheureuses voitures sur le kiss&ride". Alexandre Lardeur l'assure : des parkings sont utilisables à proximité. Le militant pense que la frilosité des autorités s'explique par "la peur de se mettre à dos l'électorat attaché à la voiture".

Des parents qui demandent de la securisation . Carrefour au croisement de l’avenue Notre-Dame, des rues du Tilleul, Richard Vandevelde et de la Chaussee de Haecht  a proximite de l’ecole communale Clair-Vivre
Des parents de l'École Clair-Vivre, à Evere, ont organisé des actions pour la sécurisation des abords de l'établissement. ©Bernard Demoulin
Des parents qui demandent de la securisation . Carrefour au croisement de l’avenue Notre-Dame, des rues du Tilleul, Richard Vandevelde et de la Chaussee de Haecht  a proximite de l’ecole communale Clair-Vivre
Alexandre Lardeur, papa de l'école Clair-Vivre. ©Bernard Demoulin
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De plus en plus de parents utilisent des vélos-cargos. Plus larges, ils empiètent sur le trottoir. Mais personne ne questionne les 10 malheureuses voitures sur le kiss& ride.

Les Chercheurs d'Air sont conscients de ce phénomène, et reconnaissent certaines difficultés "à Saint-Josse et Evere", qui n'ont jamais répondu à leurs requêtes. Alors que "13 rues scolaires devaient être instaurées en 2023", les experts assurent que "la demande citoyenne en rues scolaires s'entend sur toutes les communes, quel que soit le niveau socio-économique. Autant à Molenbeek et Anderlecht qu'Ixelles et Saint-Gilles. Les communes ne doivent pas céder à la tentation d'écouter ceux qui crient le plus fort. Schaerbeek l'a fait en relançant des consultations avec un panel représentatif pour le plan de mobilité de la Cage aux Ours. Et puis, les rues scolaires, la santé des enfants, c'est moins clivant que le plan Good Move". Si l'association souligne "une claire amélioration" avec la LEZ et les premières mailles apaisées, elle regrette "la lenteur à suivre l'avis des experts sanitaires". Et alerte : "en cas de changement politique, il ne faut pas revenir en arrière !"

Les rues scolaires, un des axes d'action de l'ASBL Les Chercheurs d'Air à Bruxelles.
Les parents de l'école Peter Pan à Saint-Gilles espèrent voir la rue de la Rhétorique devenir un piétonnier permanent. ©EdA - Julien Rensonnet

Pic de pollution ? Pic aussi aux urgences et chez le généraliste

On le sait désormais : la pollution de l'air est un plus gros risque pour notre santé que l'alcool ou le tabac. Une récente étude de l'université de Chicago vient encore de le prouver. Lors des pics de pollution, bronchites et AVC augmentent. Concernant les enfants, des chiffres des Hôpitaux de Paris remontant à 2016 font état d'une hausse des consultations aux urgences pédiatriques pour crises d'asthme lors des pics de pollution. En France toujours, l'INSEE a montré en 2019 que les grèves des transports en commun, la hausse du trafic automobile et la pollution en découlant font grimper les admissions aux urgences "pour pathologies respiratoires". En Belgique, les Mutualités Libres alertent sur la corrélation entre pics de concentration de black carbon, NO2 et ozone et l'augmentation des consultations chez les généralistes des malades chroniques comme l'hypertension et la dépression. Dans le même temps, cette étude menée par la KUL observe une hausse des incapacités de travail.

"On constate des crises chez les patients asthmatiques ou bronchitiques chroniques lors des pics de pollution", confirme Patricia Palacios, généraliste et spécialiste de la pollution de l'air pour la Société scientifique de Médecine Générale (SSMG). "Sur le long terme, l'impact point de vue cardiovasculaires est plus élevé que point de vue pulmonaire. De nombreuses études montrent que le risque d'infarctus et insuffisance cardiaque chronique augmente chez les enfants qui grandissent dans des villes très polluées, en particules fines et NO2".

Les rues scolaires, un des axes d'action de l'ASBL Les Chercheurs d'Air à Bruxelles.
Rue Wayez à Anderlecht, ce parvis d'école intègre des éléments de mobilier urbain qui sécurisent l'établissement, favorisent le jeu et la rencontre et éloignent le trafic. Mais ce n'est pas une rue scolaire à proprement parler. ©EdA - Julien Rensonnet

Crises d'asthme, risques d'AVC, et à long terme cancers du poumon ou du sein : les études s'accumulent qui marquent la corrélation entre pollution atmosphérique et maladies", ne peut qu'observer Justine Di Prima, chargée de projets chez Les Chercheurs d'Air. "L'impact n'est pas uniquement social et sanitaire, mais également économique. Qu'attendons-nous pour agir ?"

Des formations sur l'impact de l'environnement sur la santé

Pour un médecin, difficile d'impacter la qualité de l'air par le comportement des patients. "Ce n'est pas comme en alimentation ou cosmétique où on peut changer les habitudes. La pollution de l'air ne dépend pas des conseils d'un médecin. Mais on sensibilise, on explique le risque, sans faire peur car ce n'est pas le but". Sans non plus se prononcer contre la voiture ou pour le vélo, "ce n'est pas le rôle du médecin". Pour autant, la SSMG organise des formations aux généralistes, sages femmes, kinés et autres paramédicaux concernant "l'impact de l'environnement sur la santé". Dans son ancienne maison médicale de Molenbeek, la généraliste a aussi effectué des mesures avec des mamans du quartier, "qui étaient très intéressées sur la question". Or, "avec une info juste et claire, un citoyen peut devenir acteur du changement".

Les rues scolaires, un des axes d'action de l'ASBL Les Chercheurs d'Air à Bruxelles.
Selon la généraliste Patricia Palacios, spécialiste de la pollution de l'air, "le risque d'infarctus et insuffisance cardiaque chronique augmente chez les enfants qui grandissent dans des villes très polluées, en particules fines et NO2". ©EdA - Julien Rensonnet
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Ce n'est pas comme en alimentation ou cosmétique où on peut changer les habitudes. La pollution de l'air ne dépend pas des conseils d'un médecin. Mais on sensibilise, on explique le risque, sans faire peur car ce n'est pas le but.

Patricia Palacios s'avoue "inquiète". La qualité de l'air a été "un des moteurs" de son déménagement hors de Bruxelles. "Je voulais offrir un air sain à mes deux garçons". En même temps, le médecin rassure : "on peut se permettre d'être optimiste car la ville cyclable se développe. Les chiffres montrent une nette amélioration depuis les années 60. Et même depuis le début des années 2000".

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