Hébergement d'urgence : "On doit déjà choisir entre une mère avec son nourrisson qui vient de naître et une mère avec un enfant victime de violences conjugales"
La perte de 1 000 places d'hébergement à Bruxelles laisse craindre un drame social. Reportage au centre du Samusocial d'Evere, dédié aux familles.

- Publié le 18-08-2026 à 18h21
- Mis à jour le 18-08-2026 à 20h15

Elengi* n'est pas en forme. Elle n'a rien mangé depuis une journée entière. La fillette de 7 ans scolarisée à Laeken s'installe puis s'assoupit aux côtés de sa mère Mwana* qui a accepté de nous raconter leur histoire.
Nous sommes à Evere dans un centre du Samusocial dédié aux familles. Il existe aussi des centres pour personnes isolées et pour mineurs étrangers non accompagnés (MENA). Ici, 320 personnes sont accueillies. Chaque jour, le centre propose quatre assistants sociaux, deux infirmiers, deux psychologues (dont un spécialiste de la petite enfance), six éducateurs et le personnel polyvalent.
Mwana y est arrivée en septembre dernier, une semaine après la rentrée. Britannique d'origine congolaise, elle est arrivée en Belgique il y a dix ans pour rejoindre l'homme qui deviendra le père de sa fille. Lui a sa nationalité belge. Mwana trouve un emploi dans le secteur du ménage avant de perdre son droit de travail. Puis les choses se gâtent avec le père. Elle se retrouve à la porte. "Ça a commencé à ne plus marcher et à partir à gauche, à droite," explique-t-elle sobrement.

Le CPAS lui recommande alors de contacter le Samusocial où elle obtient une place pour elle et sa fille. "Pour des démarches, j'ai dû m'absenter. Je devais seulement partir une journée mais, sur place, on m'explique que je dois attendre 3 jours. Ce n'était pas à Bruxelles. Je savais qu'en partant plus d'une nuit du centre, je ne retrouverai pas ma place… Mais il me fallait ces papiers."
"On a été dans des endroits vraiment sales"
Ça n'a pas manqué. À son retour, sa place était prise. Et elle n'aura pas autant de chance qu'à son premier appel en septembre. S'ensuit un mois de déambulation à dormir par-ci par-là. "On a été dans des endroits vraiment sales. Même avec des souris. La petite avait peur et ne voulait pas y retourner les soirs. Mais on n'avait pas le choix."
Mwana appelle tous les jours pour espérer être tirée au sort sur la liste journalière de demande auprès du Samusocial. "On me disait à chaque fois que c'était refusé faute de place." Elle aura une place au bout d'un mois et vient de réintégrer le centre everois il y a quelques jours.
Des refus, Jimmy Vandael, le responsable du centre, en voit tous les jours. Lui qui est entré au Samusocial par les maraudes il y a 18 ans avant de faire 12 ans auprès du public isolé, s'occupe maintenant de familles. "Les violences sont différentes. À Poincaré (centre pour personnes isolées), par exemple, il y a des problèmes psy ou de consommation. Ici, avec les familles, il y a d'autres violences comme des placements d'enfants. Deux policiers, évidemment peu outillés pour ce type de cas, arrivent et expliquent qu'ils doivent exécuter un ordre et prendre l'enfant. Nous, on essaie d'accompagner au mieux."
"Le petit de 5 ans est mort sous les coups de l'homme"
Dans son centre, les profils les plus courants restent les victimes de violences conjugales. "Mais c'est parfois difficile à quantifier. Des personnes victimes de violences conjugales qui sont ici par regroupement familial ne dénoncent pas forcément ces violences. Le conjoint a un moyen de pression : sans lui et sa nationalité, les victimes perdent leur travail, leurs papiers, leur couverture médicale…"
"On essaie toujours de garder 4 à 5 places d'urgence mais ce n'est pas toujours possible, poursuit le responsable. Un jour, on a eu six appels de l'hôpital pour des mères sans solution qui venaient d'accoucher. On n'a pas pu prendre tout le monde. Une fois, on a eu aussi un appel pour une mère et son enfant qui devaient sortir d'un hôpital. Le petit était encore trépané avec des agrafes dans le crâne… On est le sparadrap sur une fracture. Un cas avait aussi vraiment affecté les équipes il y a quelques années. Une mère dans un centre avait finalement fait le choix de retourner chez son conjoint. Le petit de 5 ans est mort sous les coups de l'homme."
"On est la poubelle du système social"
"On est le dernier rempart avant la rue, résume Jimmy. En étant un peu cash, on est la poubelle du système social."
Alors, quand on lui parle de réduction de places d'hébergement, le responsable prédit la catastrophe : "Aujourd'hui, on doit déjà choisir entre une mère avec son nourrisson qui vient de naître et une mère avec un enfant victime de violences conjugales. Si votre enfant à six mois et un jour vous êtes moins prioritaire qu'une famille avec un enfant qui a encore moins de six mois. Est-ce que les besoins sont si différents ? C'est ça le plus difficile : essayer d'assurer l'équité de traitement. Alors avec encore moins de places…"
En juillet, la ministre fédérale en charge de l'Asile et de la Migration, Anneleen Van Bossuyt (N-VA), a annoncé que 1 000 de 2 000 places d'hébergement du "Brussels Deal" seraient fermées. Pour 266, c'est déjà effectif (dont 135 places MENA, une décision prise, selon le fédéral, sur la base d'une évaluation des taux d'occupation actuels et des besoins futurs). 734 suppressions suivront en septembre.
Ce "Brussels Deal" avait été conclu entre le fédéral et la Région. Le fédéral ne sachant pas suivre le rythme de traitement des demandes d'asile, les demandeurs que la Belgique a l'obligation d'héberger ne pouvaient pas libérer assez rapidement les places dans les centres Fedasil (33 000 places) qui se retrouvaient donc saturés. Une "conséquence d'une politique d'asile trop laxiste par le passé", juge-t-on du côté d'Anneleen Van Bossuyt.

Ceux qui attendaient hors de ce réseau Fedasil se sont retournés vers le réseau d'hébergement d'urgence (sans-abri, victimes de violences intrafamiliales). En parallèle, le fédéral ne pouvant plus suivre la cadence, les hommes isolés demandeurs d'asile ont été renvoyés sur une liste d'attente, augmentant ainsi les besoins d'hébergement d'urgence. Le "deal" devait alors soulager ce secteur qui prenait le relais face à la saturation du réseau Fedasil.
Selon l'administration, la liste d'attente pour les hommes est passée de plus de 4 000 hommes isolés à l'été 2024 à 770 aujourd'hui. Et ils attendent très majoritairement à Bruxelles.
"Le Brussels Deal a toujours été conçu comme une solution temporaire"
Du côté du cabinet de la ministre Van Bossuyt, on assure que "le Brussels Deal a toujours été conçu comme une solution temporaire. Et, puisque la liste d'attente diminue grâce à la politique claire menée par le gouvernement actuel, il est donc justifié de réduire la capacité d'accueil".
Pour 2026, cette réduction devrait générer une économie d'environ 10 millions d'euros. "Rien n'empêche le gouvernement bruxellois de maintenir ces structures d'accueil," précise le cabinet.
"Le gouvernement fédéral assume ses responsabilités envers les demandeurs d'asile qui ont droit à un accueil, martèle la ministre fédérale. Dans le même temps, nous ne pouvons pas prendre en charge de manière structurelle l'ensemble de l'accueil des sans-abri à Bruxelles. Nous reconnaissons que la migration a un impact considérable sur Bruxelles et souhaitons donc collaborer de manière constructive. Nous sommes en concertation avec le gouvernement bruxellois afin d'examiner comment mieux orienter certains profils spécifiques vers un accompagnement adapté et, dans la mesure du possible, vers un retour durable." Un "Brussels Deal 2.0" est en effet en cours de négociation.

Ce mardi, BelRefugees (Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés) le Samusocial, les fédérations AMA et BICO (accueil, accompagnement et hébergement de personnes sans-abri et en difficulté) et les organisations syndicales du secteur se sont mobilisés lors d'une manifestation pour protester contre les suppressions de places à Bruxelles. En juillet, à l'annonce de la mesure, ils indiquaient que parmi les 299 familles en demande d'hébergement, 244 ont obtenu un refus (c'est-à-dire plus de 4 familles sur 5), soit une hausse de 83,5 % par rapport au mois précédent. Parmi ces familles, on comptait 238 enfants, dont 65 bébés (moins de deux ans) et 15 nourrissons (moins de 6 mois).
Mwana, elle, doit encore finaliser quelques démarches pour la carte nationale de sa fille. Après cela, elle s'occupera de trouver une adresse de référence, porte d'entrée vers la vie active. "Après, ça, j'aimerais avoir ma maison."

*prénoms d'emprunt