Manifestations en Europe : comment expliquer un "ensauvagement de la contestation" ?
Des centaines de milliers de personnes ont manifesté dans plusieurs pays d'Europe ces derniers jours. Pourquoi et comment la violence s'est-elle immiscée dans la contestation ? Décryptage.

- Publié le 19-10-2026 à 17h29
- Mis à jour le 20-10-2026 à 11h23

La colère gronde. Dans plusieurs pays d'Europe et au sein de larges franges de la population, le ras-le-bol s'est mué en véritable mouvement de contestation sociale. Ce week-end a été particulièrement animé, notamment en France. Des centaines de milliers de personnes ont défilé dans les rues de plusieurs grandes villes, aussi bien dans l'Hexagone que dans les départements d'outre-mer. Des manifestations de taille qui ont, à certains endroits, dégénéré en scènes de chaos. Le Premier ministre français, Sébastien Lecornu, a d'ailleurs annoncé ce lundi qu'il avait demandé la mise en place d'un "certain nombre de couvre-feux".
Un apaisement illusoire ?
En Belgique aussi, les manifestations se succèdent. Certains craignent dès lors un embrasement de la situation. Et la prolifération de scènes de violences. Le gouvernement fédéral œuvre d'ailleurs d'ores et déjà à la création d'une "gendarmerie 2.0". Pour le sociologue et professeur à l'Université de Liège Bruno Frère, cette approche risque de ne faire qu'accentuer la spirale de la violence. "Je ne vois pas comment on pourrait aller vers un apaisement si on continue à progresser vers des gouvernements aux formes aussi autoritaires", dénonce-t-il.
"Cette violence policière, cette violence institutionnelle attise forcément la réponse des manifestants.
Selon lui, la situation en France en est d'ailleurs la démonstration. "Depuis une vingtaine d'années, les violences policières se sont considérablement accrues en France", observe-t-il. "Il y a régulièrement des blessés, parfois des morts. Et ces violences ne cessent de s'accentuer. On a encore vu ce samedi un orchestre qui jouait pacifiquement de la musique place de la République être gazé. Dans des cas plus extrêmes encore, on a vu également des yeux crevés, des mains perdues… Cette violence policière, cette violence institutionnelle attise forcément la réponse des manifestants."
"Ensauvagement de la contestation"
La violence institutionnelle que mentionne Bruno Frère est donc, comme l'huile qu'on jette sur le feu, une incitation à "l'ensauvagement de la contestation sociale, qui, comme l'a analysé le philosophe Axel Honneth, se produit quand les canaux de transmission démocratiques sont rompus par le pouvoir politique en place". Ces canaux, ce sont, entre autres, les syndicats ou le monde associatif, précise le sociologue. "Dans des pays socio-démocrates comme la Belgique, ces canaux existaient et formaient le lien entre la rue et le pouvoir. À partir du moment où on s'en prend à ces canaux en attaquant les budgets des associations, des maisons de jeunes, de l'éducation permanente… On enlève aux jeunes et à la population ce qui leur permettait tant bien que mal de s'exprimer."
Le politologue et directeur du CRISP, le centre de recherche et d'information socio-politiques, Jean Faniel, estime d'ailleurs que "l'importance du mouvement syndical" en Belgique est l'une des raisons qui expliquent la moindre violence en Belgique, comparativement à la France. "Les syndicats sont un peu les fers de lance de la contestation en Belgique. Ils sont plus structurés, plus représentatifs et plus forts qu'en France", souligne-t-il, preuve à l'appui : "Il y a plus d'affiliés aux syndicats en Belgique qu'en France alors que la population est six fois plus importante de l'autre côté de la frontière", poursuit-il. Si ces canaux sont affaiblis, on se retrouve dès lors face à une contestation moins encadrée, et avec des interlocuteurs plus difficilement identifiables.
Une violence minoritaire
De quoi faire craindre un embrasement ? Peut-être. Mais le sociologue Bruno Frère rappelle avant tout que "la violence comme unique canal d'expression ne concerne qu'une infime partie du mouvement". Et ce, aussi bien en France qu'en Belgique. Sur les 550 000 à 800 000 manifestants en France, l'immense majorité était pacifique, et opposée aux casseurs. "Lors des manifestations à Bruxelles et à Liège, 95 % des jeunes ont des revendications pacifiques. La violence, c'est une partie minuscule de la contestation, mais elle remplit tout l'espace public", regrette-t-il.
"Les jeunes savent que la société qu'on est en train de leur vendre est une société extrêmement dure."
C'est la raison pour laquelle il plaide pour plus de dialogue, avec une jeunesse qui "s'inquiète pour son avenir pour de très bonnes raisons. Ils savent qu'ils vont vivre moins bien que leurs parents. Ils savent qu'ils n'auront plus ou très peu de sécurité sociale et de retraite. Ils savent également que le fossé entre les précarisés et les plus riches s'est creusé de manière colossale. Ils savent donc que la société qu'on est en train de leur vendre est une société extrêmement dure. Et c'est sans parler du réchauffement climatique", insiste Bruno Frère.
Plusieurs droits sociaux sont ainsi menacés, explique-t-il. Des droits qui ont, pour beaucoup, été acquis "par des luttes qui ont été, en partie, violentes : les ouvriers qui manifestaient pour l'existence des syndicats susceptibles de les protéger au travail ont commencé par être tabassés avant de répondre en brûlant des usines. Historiquement, on voit bien que, malheureusement, quand il n'y a pas de violence, le pouvoir peut ignorer les revendications. Sauf précisément dans les formes de sociétés démocratiques avec des corps intermédiaires et canaux de transmission, dont on semble s'éloigner", conclut-il.
