L'Europe de l'énergie s'étrangle dans le goulot du détroit d'Ormuz
Comme l'offensive russe en Ukraine en 2022, la guerre au Moyen-Orient révèle à nouveau la fragilité de l'Europe face à sa dépendance aux énergies fossiles.

- Publié le 03-03-2026 à 18h50

"Cela a un air de déjà-vu. Je me rappelle avoir eu exactement les mêmes conversations en 2021, et en février 2022 au moment de l'invasion de l'Ukraine par la Russie", s'est souvenu Jan Rosenow, professeur en politique énergétique et climatique à l'université d'Oxford, lors d'une conférence en ligne lundi. L'agitation sur les marchés du gaz et du pétrole, les gens qui se demandent s'il faut se précipiter à la pompe ou qui appellent, affolés, leur livreur de mazout, comme après l'invasion russe en Ukraine en 2022 tout cela semble en effet vouloir se répéter avec la guerre au Moyen-Orient. Un nouveau conflit qui expose à nouveau au grand jour le retard de l'Europe pour remplacer les énergies fossiles importées par le solaire et l'éolien sur leur territoire.
"Ce serait injuste de blâmer l'Europe pour ne pas avoir réussi à faire sa transition énergétique en trois ans, dit Francesco Contino, professeur à l'École Polytechnique de l'UCLouvain et spécialiste de la transition énergétique. Des progrès d'ordre géostratégique (ndlr : diversification des approvisionnements) ont été réalisés, mais ce n'est effectivement pas encore suffisant pour faire face à la situation dans le détroit d'Ormuz."
"Défossilisation" urgente
Si le conflit avec l'Iran s'enlise, cet étroit passage maritime du golfe persique par lequel transite plus de 20 % du commerce mondial de pétrole et la même proportion de gaz naturel liquéfié (GNL), pourrait conduire à une nouvelle crise énergétique.
L'Europe est certes plus résiliente qu'en 2022 et moins exposée que l'Asie, très dépendante des énergies fossiles importées des pays du Golfe. Mais si la crise dure, la concurrence avec les pays d'Asie pourrait faire grimper les prix, surtout pour le GNL, importé en masse par l'Europe pour remplacer le gaz russe.
Pour Pauline Heinrichs, spécialiste en diplomatie climatique au King's College de Londres, "historiquement les combustibles fossiles promettaient d'apporter une certaine forme de liberté, de démocratie, de croissance et, surtout, de sécurité". Cette nouvelle guerre nous "nous rappelle à la fois que cela est manifestement faux et, deuxièmement, que cela relève, sur la sécurité, de l'illusion".
Pour le professeur Francesco Contino, la situation actuelle nous montre d'ailleurs que, plus qu'une transition énergétique, c'est d'une "défossilisation à réaliser au plus vite" dont l'Europe à besoin.
L'Europe est dépendante à plus des deux tiers des énergies fossiles, principalement pour ses véhicules, son chauffage, ses usines… selon l'Agence internationale de l'énergie en 2023.
Mais imaginer remplacer toute cette énergie par du renouvelable est une illusion, dit le professeur de l'UCLouvain. Pas plus que l'efficacité énergétique seule ne pourra apporter la solution, ajoute-t-il. Dès lors, plutôt que de s'organiser dans la peur de manquer d'énergie, c'est un "shift individuel et organisationnel" qu'il faut réaliser, dit-il. C'est-à-dire penser une meilleure répartition des énergies adaptées à nos besoins réels pour notre bien-être, tandis que le politique doit organiser nos sociétés dans leur ensemble (mobilité, urbanisme, industrie, (télé) travail, priorités économiques, agriculture,…) pour qu'elles se libèrent des énergies fossiles.
Or, on est loin du compte. Seule la production d'électricité s'est nettement décarbonée ces dernières années en Europe, a récemment rappelé Ember, un think tank indépendant spécialisé dans l'analyse des systèmes électriques et de la transition vers les énergies bas carbone. Les énergies fossiles n'ont produit que 29 % du courant dans l'Union européenne l'an dernier, mais beaucoup trop d'autres secteurs restent trop dépendants des fossiles. Or, les ambitions européennes pour investir davantage dans les énergies renouvelables pour toute l'économie s'émoussent ces dernières années… Sans même parler des États-Unis qui ont enclenché la marche arrière.
Pourtant, même si les énergies renouvelables n'éliminent pas tous les risques géopolitiques, il existe une différence structurelle évidente, dit Hussein Dia, professeur en technologie des transports et durabilité à l'Université de technologie de Swinburne à Melbourne, en Australie, dans une carte blanche publiée dans The Conversation. "Les systèmes décentralisés sont plus difficiles à manipuler par le biais des goulets d'étranglement de l'approvisionnement", tel que celui du détroit d'Ormuz… Une fois installés, les panneaux solaires, eux, produisent de l'énergie localement. Pour l'expert australien aussi, l'urgence est à une réduction de la consommation de pétrole afin de renforcer la résilience face aux chocs et réduire l'influence d'autres nations.
"La Wallonie doit relancer la dynamique photovoltaïque"
Conseiller chez Edora, la fédération des énergies renouvelables, Eric Monami pose le constat : la Wallonie a du retard sur sa stratégie de décarbonation. La faute à une difficulté récurrente d'obtenir des permis pour l'éolien ("même si ça s'améliore") et au coup de frein sur le photovoltaïque (PV) depuis la fin du compteur qui tourne à l'envers début 2024. La Wallonie doit donc relancer la dynamique photovoltaïque, d'autant plus qu'il y a encore du potentiel en toitures et qu'on n'est nulle part en matière d'agrivoltaïsme, dit Eric Monami. Il y a des discussions au gouvernement wallon et au sein même du MR (parti de la ministre de l'Énergie Cécile Neven) où le sujet ne fait pas l'unanimité, dit l'expert. Mais d'autres pays parviennent à concilier rendement économique pour les agriculteurs, maintien de la production agricole et génération d'électricité. "Alors, pourquoi pas chez nous ?"
Pour respecter les objectifs fixés à l'horizon 2030, il faudrait installer 500 à 600 MW de PV par an. On en est loin aujourd'hui. "Mais en 2023, on a installé 875 MW, dont 750 en toiture. Donc c'est possible."
Au-delà du photovoltaïque, le problème de la décarbonation en Wallonie est qu'elle est actuellement "suspendue à la politique intersectorielle annoncée par la ministre Neven et dont on ne sait toujours rien".
Directives sur le PEB4 (performance énergétique des bâtiments), sur le renforcement du renouvelable dans tous les secteurs (mobilité, industrie,…), sur l'efficacité énergétique (réduire de 12 % en 2030 la consommation d'énergie : tout cela doit être intégré dans la législation wallonne et la ministre veut avancer de façon cohérente sur ces éléments. Ce qui n'est pas une mauvaise chose, sauf que ça tarde à venir, dit l'expert. Qui note que dans les faits, la Wallonie donne parfois l'impression de ne pas viser pleinement les objectifs qu'elles affiche. Le remaniement du calendrier d'interdiction des chaudières fossiles alors que l'UE a fixé le zéro CO2 dans le bâtiment pour 2050 n'en est qu'un exemple, note le conseiller de chez Edora. Outre l'urgence climatique, la situation en Ukraine et au Moyen-Orient montre pourtant que le mazout ou le gaz ne sont plus vraiment des options sûres au moment de monter le thermostat.
