De son enfance carolo et en Flandre au "Grand Cactus" et son 1er spectacle, Damien Gillard se confie: "Fabrizio, c'est moi. Et moi, je suis Fabrizio"
Cette année 2026 aura été celle de son grand saut sur les planches de l'humour: Damien Gillard est en tournée en Belgique ainsi que chez nos voisins français avec son spectacle "Rude". L'humoriste révélé dans l'émission TV "Le Grand Cactus" sur la RTBF retrace avec nous son parcours. Interview.
- Publié le 20-10-2026 à 14h53

"Mes couilles-ti", "vieille coumère", "Boyard"... Autant d'expressions typiques de son personnage Fabrizio, qui ont contribué à développer sa notoriété. En cette année 2026, Damien Gillard a lancé son premier one man show: "Rude", où cet artiste discret et multifacette (comédien, musicien, imitateur, doubleur notamment de Robert De Niro ou encore de Shia Laboeuf) se raconte lui-même. Un spectacle qui aura mis du temps à voir le jour, mais que le public semble avoir attendu : des premières représentations affichant rapidement complet, poussant l'artiste à ajouter de nouvelles dates à sa tournée, dont une troisième au Dôme de Charleroi.
Vous vous attendiez à un tel démarrage ?
"Mais non, c'est impossible. Je me souviens, le premier jour où j'ai posté la photo de la tournée. Je suis encore dans mon lit, puis je regarde et je me dis : "Mais tout est bloqué, on ne sait pas réserver." Je pensais que c'était un problème technique et j'appelle Vincent Taloche, mon producteur. Je dis : 'Mais les gens ne savent pas réserver, en fait.' Il me dit : 'Écoute, tu ne te rends pas compte, tu n'as jamais connu ça. Ils sont tous sur liste d'attente.' Je n'arrive pas à gérer l'information parce que je suis plus tout jeune et, du coup, connaître ça à mon âge, c'est super cool parce que tu as de la distance et tu ne te prends plus la tête. C'est grâce au Cactus et à cette visibilité. L'attente était là. Donc c'est sympa de connaître une fois ça."
Pourquoi "Rude" ?
"Si tu avais vécu dans les années 80, un peu 90, à Charleroi, ta petite enfance… Il y a des choses hyper marrantes. Tu as des super souvenirs et puis tu vois des choses que tu ne verras jamais autre part. Et c'est rude. Mais ce qu'il y a de formidable à Charleroi, c'est cet humour qu'on a là-bas. C'est un humour de vannes, un humour maghrébin que j'adore… On va te choper un surnom. Tu n'as pas intérêt à prendre mal ton surnom parce qu'on ne va pas te lâcher (rires). Et puis, toutes ces infrastructures, ces gens, tout ce milieu social, le marché de Charleroi, les activités… Quand tu rencontres plus tard d'autres gens qui n'ont pas vécu ça, tu te dis: 'J'ai pas eu du tout la même enfance, moi, en fait.'"
Vous la regrettez, cette enfance ?
"Pas du tout. Il y avait une mixité sociale hyper forte. J'étais avec des fils d'avocats et de médecins et puis des… on ne les appelait pas encore comme ça, mais des barakis. Il n'y avait pas de jugement. C'était tout le monde ensemble. 'Débrouillez-vous, vous êtes à Charleroi, vous allez devoir survivre pendant au moins vingt ans ici.'"
"Mon frère et moi, on fait encore des cauchemars"
Dans "Rude", vous racontez aussi vos années chez les scouts. Quel genre de scout étiez-vous ?
"Quand j'étais louveteau, j'étais un petit garçon gentil, sage, qui ne faisait pas trop de vagues. Et puis éclaireur, pionnier, chef… Oh là, chef, j'étais un animal. (Sourire) Il y a des choses qu'aujourd'hui, par exemple, on ne pourrait plus faire."
Votre plus grosse connerie ?
"Ohlala… Complètement ivre à une veillée avec des enfants de 8 ans. Voilà, ça, ce n'est pas top top ! Ce n'était pas à chaque fois, mais ça nous est déjà arrivé, oui. (Sourire)"
C'est à vous que l'on doit les chansons d'Hugues Aufray aux feux de camp ?
"Eh ben non ! (Sourire) Parce qu'à l'époque, je ne jouais pas encore de la guitare. Mais j'animais souvent. Mon quali, c'était Souslik, un petit écureuil super comédien, façon italienne. C'est moi qui m'occupais des sketchs, des veillées et tout ça. Excellente période !"
À l'adolescence, vos parents vous envoient deux ans en internat en Flandre pour apprendre le néerlandais. Vous en êtes ressorti bilingue ?
"Je l'étais en tout cas. Avec deux ans en internat, tu n'as pas d'autre choix. Je ne pratique plus tellement. De temps en temps, en studio, je parle flamand, mais je comprends tout."
Cette immersion a-t-elle changé votre regard de Carolo sur les Flamands ?
"Je le raconte dans le spectacle : il y en avait un qui avait un lion flamand comme unique décoration dans sa chambre. C'était vrai. Et j'ai dû le mettre à l'aise avec moi au début. Il me détestait, il ne me parlait pas, il me disait : "Vuile Waal." Et en deux ans, à la fin, bah, il a compris que j'avais du sang humain qui coulait dans mes veines. Mais il y avait des nationalistes. C'était quelque chose. C'était rude, de nouveau, ce truc."
Vous n'en avez jamais voulu à vos parents de vous avoir envoyé dans cet internat ?
"Non, mais mon frère, c'était plus compliqué. C'était encore plus dur parce qu'on était dans deux ailes différentes et lui, il dormait encore dans les alcôves. C'est vraiment des chambres avec des séparations, des petits rideaux et des choses comme ça. C'est comme dans des films d'horreur de pensionnat, quoi. Les gens ne lui parlaient pas beaucoup. Il traînait tout seul dans la cour. Je le voyais quand j'étais dans mon aile, mon frère tout seul avec son manteau."
Vous vous êtes intégré plus facilement que lui ?
"Un tout petit peu plus facilement. Mais ce n'est pas une chouette période. On aurait dû arrêter après un an, je pense. C'est pas mal, hein, de vouloir aller jusqu'au bout des choses avec mes parents et tout. Mais peut-être qu'on aurait dû interrompre après un an parce qu'on en rêve encore souvent, mon frère et moi. On fait des cauchemars."
Il s'est passé quelque chose de particulier ?
"Rien de particulier, mais c'est trop dur. C'était des jésuites, on devait étudier à des heures précises. C'était vraiment une vie d'internat, avec des messes et des choses comme ça. Toujours baigné de religion. Enfin, c'est atroce."

Sur scène, vous donnez l'impression de n'avoir peur de rien. Dans la vie, vous êtes comment ?
"Je longe les murs."
Encore aujourd'hui ?
"Oui, oui. J'aime regarder les gens. J'observe. C'est Jean-Pierre Marielle qui disait ça. Je me promène, je me balade, je regarde. Je fais mon métier, en fait. Je me mets dans un petit coin, tu ne vas pas me voir, je vais te regarder, puis je vais aller chercher ce qu'il y a chez toi. Et puis c'est ça que je fais."
Comment un garçon introverti décide-t-il de devenir comédien ?
"C'est toute la dichotomie de ce métier. C'est pas vraiment introverti, mais plutôt discret. Mais tu vas voler des choses. Tu regardes plutôt que tu parles. Et après, comme tu as volé plein de choses, tu les ressors dans ton métier."
Vous parlez finalement assez peu de vos histoires d'amour dans "Rude". C'était volontaire?
"Je dis quand même que j'ai embrassé une fille. (Sourire) Mais non, je crois que je n'ai pas eu grand-chose, en fait. Je suis resté un vieux puceau jusqu'à 19 ans. Je crois qu'on m'a dépucelé à l'IAD. Donc, pas très intéressant. (Rires)"
Damien Gillard adolescent n'était donc pas un séducteur ?
"Non, pas du tout. En plus, j'avais 14 ans, j'en faisais 11. Je n'avais pas du tout, du tout de succès. Les filles ne me voyaient même pas."
Aujourd'hui, beaucoup de spectateurs vous découvrent avec "Le Grand Cactus", Fabrizio et maintenant "Rude". Pourtant, cela fait bien plus de vingt ans que vous faites ce métier… À l'époque des "Virtuoses", vous imaginiez avoir un jour la carrière que vous avez aujourd'hui?
"Trente ans même ! Non, tu ne t'attends pas du tout. Surtout que mon père était comédien, donc moi, j'ai vu l'angoisse de savoir quelle pièce on va te proposer pour l'année d'après et tout ça. J'ai vécu ça de l'intérieur. C'est très angoissant et anxiogène ce métier, parce que tu dépends aussi du bon vouloir des autres. J'étais comédien de troupe dans de grands théâtres, au Rideau, au Théâtre des Galeries, au Théâtre du Parc, mais les gens ne venaient pas pour ce que je faisais, ils venaient parce qu'ils avaient un abonnement. Ça m'a un peu lassé à un moment."
Au point d'arrêter ?
"J'ai arrêté, oui. J'ai fait vingt ans et puis j'ai arrêté. J'ai fait beaucoup de voix. Environ dix ans de doublage. Je me suis vraiment bien amusé. Encore maintenant, je fais beaucoup de voix off."
Jusqu'à prêter votre voix à Robert De Niro…
"De Niro, c'est un vieux film de De Palma. On a ressorti un truc DVD. Tu fais: 'Bon, tu vois, personne ne va regarder ce film, et certainement pas en VF.' Ça, vraiment, personne. Ils étaient obligés d'avoir une VF. Et puis tu as De Niro à l'écran et tu commences à le faire… Je me suis bien amusé."
"Fabrizio, c'est moi. Et moi, je suis Fabrizio"
Et puis arrive "Le Grand Cactus". Comment vous retrouvez-vous dans l'émission ?
"Je regardais Le Grand Cactus à la télévision, je trouvais ça marrant. C'est ma compagne qui m'a dit : 'Mais tu n'enverrais pas un message à Jérôme?'. J'ai envoyé un message et je crois qu'il m'a répondu tout de suite. Et quinze jours après, j'étais dans l'émission."
Jérôme de Warzée écrit une grosse partie des textes. Jusqu'où pouvez-vous y apporter votre patte ?
"Il est très ouvert. Même le jour même, on est capables de changer des choses. Mais il faut rendre à César ce qui appartient à César. C'est lui et son équipe d'auteurs, surtout lui principalement, qui remplit ses feuilles A4."
Vous avez une grande liberté dans ce que vous faites ?
"Ouais, on doit parfois faire un petit peu attention à ce qu'on fait, mais ça fait partie des risques. (Rires) Et c'est pas pour rien que ça s'appelle Le Cactus. On doit être sur le fil. S'il n'y a pas cette forme de prise de risque le rire ne vient pas."
Comment Fabrizio est-il né ?
"Jérôme voulait faire l'arnaqueur de Tinder. C'était une série sur Netflix avec un gars qui parlait normalement et qui arnaquait. Et c'est moi qui devais faire ça parce que, physiquement, ça marchait bien. Je me suis dit : 'Mais si on le foutait… si on le mettait à Charleroi?' Et donc il m'a donné tout le texte, j'ai changé, j'ai adapté. Mais c'était pas du tout prévu à la base. Ça s'est fait en quatre, cinq jours."
À l'origine, il ne devait donc apparaître qu'une seule fois ?
"Bien sûr. Puis en plus, on sait d'expérience que si tu fais un personnage qui n'existe pas dans la vraie vie, ça a peu de chances de fonctionner. Tu vas le faire sur le plateau, puis sur les réseaux, les gens vont s'en foutre un peu. Mais c'est vrai que déjà, en répète, on entendait des gens s'esclaffer, et là, on a senti qu'il y avait quelque chose. Et quand on l'a mis sur les réseaux, là après, c'était dingue."
Fabrizio a depuis pris une place énorme dans votre carrière. Pourtant, dans "Rude", vous avez choisi de ne lui donner que peu de place…
"Bah ça, c'est un an de palabres, de réflexion. Qu'est-ce qu'on va faire avec ça ? Il y a des gens qui me disaient : 'Tu dois le mettre tout le temps. Les gens viennent pour ça.' Je crois que 1h50 de Fabrizio, c'est fatigant parce que 'mes couilles'ti' et tout… C'est longuet, à mon avis, sur la longueur. Je fais un peu la genèse du personnage. J'explique un peu, mais sans le dire, d'où il vient. Et en fait, Fabrizio, c'est moi. Et moi, je suis Fabrizio. C'est mon enfance."
Vous poussez parfois très loin vos imitations. Certaines personnalités l'ont mal pris ?
"Oui, oui, j'en ai eu. Vexés, ils ne vont pas vraiment le dire parce qu'ils n'ont pas intérêt, mais tu sens qu'ils bouillent après."
À l'inverse, certains le prennent très bien…
Christophe Willem, sur le plateau… Après il disait : 'Oh là là, mais comment tu m'as eu!' Donc ça, c'est très, très chouette, tu te dis que tu as quand même réussi à faire ce que tu voulais faire et de le faire devant la personne c'est fantastique."
Après trente ans à jouer les autres, avez-vous hésité à vous raconter, vous ?
"J'étais même pas sûr, au départ, d'avoir cette forme-là de spectacle. Je pensais faire une galerie de personnages avec la musique en filigrane. Et puis, des proches, et même des gens du métier m'ont dit que je racontais tellement de conneries sur mon enfance, de Charleroi, qu'ils étaient chaque fois mort de rire. L'histoire des tartines rôties dans le spectacle… Toutes ces choses-là, c'était vrai ! Et je me dis qu'il y avait peut-être moyen de mettre ça sur scène, mais sans que ça fasse non plus trop stand-up. Il fallait trouver une théâtralité et partir de l'intime, de l'infiniment petit, et que ça parle quand même à tout le monde. Parce qu'on a tous eu un peu cette enfance-là, je pense. On n'est pas tous nés avec une cuillère en argent dans la bouche, mais souvent on a tous ce genre d'anecdotes, à l'école, les scouts, tout ça."
Vos parents sont venus voir le spectacle ?
(Sourire) "Ma mère était à la première. Elle m'a fait toute une liste après de ce qui était faux : 'J'ai jamais dit ça!' Alors parfois, je poussais un peu les curseurs, mais c'est 80 % de vrai."
Vos parents ont-ils compris, avec le recul, que cette période en Flandre avait été particulièrement difficile pour vous ?
"On a souvent parlé de tout ça. Ils m'ont même dit qu'ils auraient peut-être dû nous retirer après un an. Mais nous, comme on était des bons petits soldats, on n'a pas dit non plus: 'Stop, maintenant.' Aujourd'hui, tu fais même six mois ou trois mois là-bas, tu fais : 'Non, j'y retourne plus, hein.' Je vais pas à la messe le mercredi matin avant le déjeuner. C'est bon, quoi. Fous-moi la paix. (Sourire)"
Finalement, êtes-vous heureux que "Rude" permette au public qui connaissait surtout Fabrizio de découvrir davantage Damien Gillard ?
"Je sens que ça touche plein de gens. Et plein de gens se retrouvent dans des souvenirs comme ça. Et puis, si tout avait été joli, on n'aurait rien à raconter."