Opinion | Cet édito n'a pas été écrit par l'IA
Le débat sur l'écriture par l'IA du roman à succès de Thélyson Orélien marque le caractère historique du livre pour la littérature. Mais il devrait surtout nous alerter sur le risque de voir tout un pan de notre production culturelle passer dans les rets d'entreprises ultracapitalistes extractivistes, qui assèchent la Terre pour leur profit.

- Publié le 01-10-2026 à 17h38
- Mis à jour le 03-10-2026 à 22h23

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Le roman du Québécois Thélyson Orélien a-t-il été écrit par l'IA? La question me fait gamberger. Le public aussi d'ailleurs, qui se rue toujours plus sur "C'était ça ou mourir". Déjà, je comprends peu qu'un écrivain, quelqu'un qui aspire à faire œuvre littéraire, puisse songer à engager des machines pour écrire à sa place. Surtout sans le dire. Pourquoi faire mine d'écrire alors? Pour la gloire? Pour le pognon? Je suis journaliste et écrire fait partie de mon métier. Je n'utilise pas l'IA pour rédiger. Je ne prétends pas au Pulitzer ni au Goncourt, mais j'aime écrire et je ne laisse pas ce plaisir à des ordinateurs. Au contraire de certains députés.
Une vision de l'auteur très récente
Le vertige de voir l'IA remplacer la plume des écrivains, cependant, me semble très contemporain. Le concept d'auteur et celui, corollaire, de propriété intellectuelle, sont récents dans l'histoire de l'humanité. Pendant des millénaires, seul le texte importait. Dans l'Antiquité, sur tous les continents, on se transmettait les grands mythes oralement et chaque poète y ajoutait son chapitre. On construit le récit sur ce qui est déjà "écrit". Le texte est d'ailleurs farci de moyens mnémotechniques pour être mémorisé plus facilement, et donc approprié. Cette conception du "roman" s'est poursuivie jusqu'à la Renaissance. Au Moyen Âge, un écrivain n'est pas un auteur, mais "celui qui écrit". Un scribe. Un copiste. Et il faut attendre les Lumières, et même le XIXe siècle, pour voir l'écrivain porté aux nues et voir son nom attester de la validité d'une œuvre. En poussant un peu, puisque l'IA puise dans tout le corpus littéraire préexistant, on peut donc dire qu'en user pour "écrire" marque un retour aux origines de la littérature. Quand on brodait quelques vers en plus sur le savoir préexistant.
Doit-on encore se reposer sur un aréopage de vieux lecteurs occidentaux tels que ceux qui composent les jurys littéraires pour consacrer ou non un livre comme "de bon goût"?
Par ailleurs, on sait qu'un roman ne s'écrit pas tout seul. Quand bien même l'image romantique d'un écrivain suant sur son bureau dans sa retraite ascétique garde-t-elle son aura. Déjà, il ne peut pas faire fi de ses lectures passées. Et plus prosaïquement, il s'aide de dictionnaires, de correcteurs orthographiques, se documente. Après quoi intervient son entourage, ses premiers lecteurs, son éditeur. Qui peut sabrer dans le texte, caviarder des passages entiers, exiger une réécriture. Et combien d'auteurs et d'autrices choisissent réellement le titre de leur roman? Je me pose aussi cette question: doit-on encore se reposer sur un aréopage de vieux lecteurs occidentaux tels que ceux qui composent les jurys littéraires pour consacrer ou non un livre comme "de bon goût"? Ce validisme est exaspérant. Et dépassé. Si la technologie nous le permet, pourquoi devrait-on refuser de créer, clef sur porte, des bouquins conformes à nos attentes? Ou à celles du grand public?
Que disait Baudelaire?
Bon. Voilà pour la littérature. Un art "noble". Un autre art "noble" s'il en est, c'est la peinture. Pourtant, nos grands maîtres flamands tant adulés reproduisaient leurs toiles en atelier. Ce sont des assistants qui les peignaient. La pratique reste d'ailleurs courante dans le manga et l'animation, et dans la peinture toujours, où le concept prime sur sa réalisation physique.

Un des grands défenseurs de la peinture nous aide un peu plus tard à décaler notre regard quant à l'indignation qui se répand ces jours-ci envers l'IA. En 1859, Baudelaire écrit ainsi que "toute la question, si vous exigez que je vous confère le titre d'artiste ou d'amateur des beaux-arts, est donc de savoir par quels procédés vous voulez créer ou sentir l'étonnement (…). Or notre public (…) veut être étonné par des moyens étrangers à l'art, et ses artistes obéissants (…) veulent le frapper, le surprendre, le stupéfier par des stratagèmes indignes". Le poète se fait mordant: "Dans ces jours déplorables, une industrie nouvelle se produisit (…) À partir de ce moment, la société immonde se rua (…)". Mais sur quoi glose donc Baudelaire? On y vient: il juge que "l'industrie photographique est le refuge de tous les peintres manqués, trop mal doués ou trop paresseux" et que l'admiration du public porte "le caractère de l'aveuglement et de l'imbécilité", tout ceci dans "une si stupide conspiration, dans laquelle on trouve, comme dans toutes les autres, les méchants et les dupes". Et de conclure en déplorant que "les progrès mal appliqués de la photographie ont beaucoup contribué, comme d'ailleurs tous les progrès purement matériels, à l'appauvrissement du génie artistique".
Dans ces jours déplorables, une industrie nouvelle se produisit (…) À partir de ce moment, la société immonde se rua (…)
Voilà un discours qui pourrait parfaitement s'appliquer à la polémique actuelle, non? Ça fait pas mal relativiser nos haros. Serait-on réactionnaire face à cette IA littéraire? Qui oserait prétendre en 2026 que Robert Doisneau, Henri Cartier-Bresson, Vivian Maier ou Cindy Sherman ne sont pas des artistes? En 2050, on se moquera peut-être de nos réserves quant au précurseur Thélyson Orélien.
Quel coût climatique et éthique?
Mais évidemment, dans ce débat, d'autres éléments m'inquiètent beaucoup plus. Il y a d'abord cette rage subite alors que d'autres secteurs artistiques tissent tranquillement la toile de l'IA. À commencer par la musique. Dans ses playlists, Spotify entrelarde toujours plus les morceaux créés par l'humain d'ersatz pondus par les robots. Avec à terme l'ambition de diminuer le coût des droits d'auteurs.
Il y a le coût climatique présumé d'une telle pratique aussi. Jusqu'ici, pour écrire, il fallait un cahier et un crayon. Plus réalistement, un écran et un clavier. Lire et écrire sont des loisirs parmi les moins énergivores au monde. Selon l'ADEME, il faut ainsi lire plus de 50 livres neuf pour que notre impact CO2 soit plus lourd que celui... d'une liseuse. On reste loin d'un GP de Formule 1, d'un trail au Mont Blanc ou même de la production d'un jeu vidéo. Va-t-on désormais pomper dans nos ressources pour écrire le prochain Goncourt?
Pour le savoir, je me suis basé sur une moyenne de 0,15g de CO2 émis par interaction avec l'IA, ce qui correspond plus ou moins aux données actuelles renseignées par les modèles Claude, ChatGPT et Gemini. En estimant que l'écriture d'un roman exigerait 10.000 échanges, on atteindrait 1,5kg de CO2 par livre. C'est la moitié des émissions exigées pour imprimer et mettre en vente un seul exemplaire d'un livre (on estime le poids CO2 d'un bouquin à 3,3kg émis). N'ayant jamais écrit de roman avec l'IA, je n'ai aucune idée du nombre de prompts nécessaire pour atteindre un résultat potable sur quelque 272 pages, soit l'épaisseur de "C'était ça ou mourir". Mais l'impact reste, convenons-en, totalement marginal. Quid de l'eau nécessaire? Sur base des mêmes 10.000 échanges, on oscille entre 25 et 30 litres, qui interviennent pour produire l'électricité et refroidir les serveurs. Là encore, on est largement sous les ponctions d'un livre physique, estimées selon les qualités de papier, de 800 à 1000 litres. Bref: la Terre ne va pas cramer davantage si tout d'un coup, les 461 romans de la rentrée littéraire étaient écrits par l'IA.
Les livres comme les armes de guerre?

Mais le plus dangereux selon moi, c'est tout simplement de faire reposer tout un pan de la créativité humaine sur des entreprises extractivistes ultra-capitalistes. Pan qui jusqu'ici, y échappe encore (même si certains éditeurs font partie de grands groupes médiatiques aux mains de familles milliardaires). Les pourvoyeurs d'IA sont des pilleurs de tombes d'écrivains disparus ou de PDF d'auteurs bien vivants, qui recèlent leur butin au coût d'un abonnement mensuel. On a déjà donné les clefs de nos cinémas domestiques à Netflix et consorts, et voué nos écouteurs à Spotify. Est-il raisonnable d'aller plus loin?
Ces IA qui peuvent composer un roman si beau et si complexe qu'il bluffe les lecteurs les plus aguerris des jurys littéraires produisent aussi des armes de guerre, des systèmes de surveillance liberticides, des deepfakes, des modèles économiques rapaces. Et même, sans s'en cacher, des "risques existentiels pour l'humanité". Sous le couvert du progrès technologique, leurs propriétaires font peser sur l'humanité leurs besoins toujours plus gourmands en ressources naturelles, jouant du chantage à l'emploi pour implanter partout leurs énergivores datacenters, engloutissant des tombereaux d'eau pour les refroidir et exigeant de relancer des usines dépassées au gaz ou au charbon pour les alimenter. Ça se passe en Belgique. Mais ces géants envisagent jusqu'à l'espace comme réceptacle pour leurs centres de données. Une étude récente estime qu'il manque... 4200 milliards de dollars pour satisfaire les besoins de l'IA prévus d'ici 2030.
Alors qu'une grande part de la littérature aspire à grandir l'humain, lui donner des raisons d'espérer, décrypter ce qui le mène à sa fin, peut-on l'écrire en enrichissant ceux contre qui elle s'élève?