Une série canadienne sur l'homosexualité dans le sport masculin cartonne : "C'est un univers peu perméable aux évolutions de la société"
"Heated Rivalry" est une série canadienne traitant d'un tabou : l'homosexualité dans le sport masculin. Adaptée de la saga littéraire "Game Changer" de Rachel Reid est à voir en Belgique dès ce vendredi 6 février 2026 sur HBO Max.
- Publié le 02-02-2026 à 12h10

La série est un véritable phénomène au Canada. Sortie le 28 novembre 2025, elle arrive sur HBO Max en Belgique ce vendredi 6 février 2026. "Heated Rivalry" évoque une histoire d'amour torride entre deux hockeyeurs stars, rivaux sur la glace et amants en secret hors caméra. Shane Hollander (Hudson Williams), qui joue pour l'équipe canadienne, tombe amoureux d'Ilya Rozanov (Connor Storrie), membre de l'équipe russe.
Rivaux ultra-médiatisés, les deux hommes vont garder leur histoire secrète par peur d'être mis à l'écart dans un univers où l'homosexualité reste encore très taboue. "Tu es un bon joueur à regarder", dit Shane Hollander à Ilya Rozanov à l'ouverture du premier épisode, alors que la finale de l'International Prospect Cup qui oppose leurs deux nations va avoir lieu.
La peur de mettre en péril sa carrière en dévoilant son homosexualité
La fiction s'attaque frontalement à l'un des grands tabous du sport de haut niveau : l'homosexualité masculine dans les sports collectifs. Sous ses scènes torrides et son esthétique très codifiée, la série raconte surtout une peur bien réelle : celle de ne pas pouvoir aimer librement sans mettre en péril une carrière, un vestiaire, une image publique.

Si le public féminin s'est massivement emparé du phénomène, l'écho dépasse largement le simple succès de plateforme. Heated Rivalry agit comme un révélateur, mettant en lumière une culture sportive encore marquée par la virilité, le silence et la norme hétérosexuelle.
Le mouvement sportif se distingue par son conservatisme : On l'a vu sur toutes les questions homme-femme, lutte contre le racisme, homophobie, etc"
"Le mouvement sportif se distingue par son conservatisme"
Alors pourquoi l'homosexualité reste-t-elle si difficile à assumer dans le sport masculin d'élite, et en particulier dans les sports collectifs ? Pour Jean-Michel De Waele, sociologue du sport à l'ULB, la réponse tient d'abord à une construction symbolique tenace : le sport masculin reste fortement lié à la virilité, avec un fond de masculinisme très présent dans ces milieux.
"Le mouvement sportif, rappelle-t-il, se distingue par son conservatisme : On l'a vu sur toutes les questions homme-femme, lutte contre le racisme, homophobie… le milieu sportif est généralement en retard de plusieurs guerres."
Cette résistance au changement traverse tous les niveaux. Si certains clubs affichent des positions progressistes, beaucoup de joueurs et une partie du public gardent des visions très conservatrices.
Les sportifs craignent autant les réactions du public que celles de leurs coéquipiers
"C'est un univers peu perméable aux évolutions de la société," constate le chercheur, soulignant combien il reste difficile d'y moderniser les mentalités et remettre en cause les tabous installés.
Le tabou le plus difficile à traiter est celui lié à l'homosexualité dans le foot. J'ai pu constater le silence des autorités et une forme d'autocensure des principaux intéressés"
Il faut dire que la culture du vestiaire cristallise également ces tensions. "Il y a ce rapport au corps, à la nudité, et cette espèce de fantasme de la virilité, qui est absurde mais qui persiste," explique De Waele. Dans cet espace clos où la proximité physique est permanente, le silence pèse lourd. Les sportifs craignent autant les réactions du public – moqueries, hostilité – que celles de leurs coéquipiers.
"On peut craindre qu'un certain nombre de sportifs, que ce soit au hockey, au foot ou au rugby, réagissent négativement."
"Le tabou le plus difficile à traiter est celui de l'homosexualité dans le foot"
D'ailleurs, le constat est sans appel : les coming out dans le sport de haut niveau masculin restent (très) peu nombreux. Et face à ce repli identitaire qui traverse nos sociétés, "le mouvement sportif et les clubs ne font absolument rien, ne s'emparent pas de cette question", souligne-t-il.
Face à ce phénomène, Pierre Rondeau a voulu aller au-delà des impressions. Dans Les Tabous du foot, l'économiste du sport et codirecteur de l'Observatoire sport et société à la Fondation Jean-Jaurès s'est appuyé sur des études scientifiques pour démontrer que le football se protège derrière des non-dits plutôt que de traiter ses vrais problèmes.
Et le constat est sans appel : "Sans aucun doute, le tabou le plus difficile à traiter est celui lié à l'homosexualité dans le foot, confirme-t-il. J'ai pu constater le silence des autorités et une forme d'autocensure des principaux intéressés."
Très peu de recherches sur le sujet
Ce silence institutionnel finit d'ailleurs par créer un cercle vicieux. Dans un sport "très hétéronormé", les homosexuels sont contraints de se cacher face aux insultes homophobes qui résonnent dans les vestiaires, devant les écrans et dans les tribunes.
L'économiste a donc voulu documenter cette réalité par des données, mais s'est heurté à un vide alarmant : "Il y a très peu de recherches sur le sujet, peu de témoignages. Les joueurs attendent la fin de leur carrière pour se déclarer, quand ils osent le faire."
Le cas d'Olivier Rouyer, footballeur français qui a attendu dix-huit ans après la fin de sa carrière pour faire son coming out, illustre cette autocontrainte. "Personne ne lui a mis la pression, mais il s'est autocensuré, laissant croire que ça lui porterait préjudice auprès du club, des sponsors, des supporters."
"On doit être noté sur sa performance de footballeur, pas sur son orientation sexuelle"
Pour Pierre Rondeau, la responsabilité est claire : c'est d'abord aux instances de lutter contre l'homophobie autant que contre le racisme. "On doit être noté sur sa performance de footballeur, pas sur son orientation sexuelle", insiste-t-il.
Mais tant que l'ensemble de la communauté footballistique intègre que ce sport est hétéronormé, le tabou persiste. Un contraste frappant avec le football féminin, où l'homosexualité est bien mieux acceptée.
"Je pense qu'il y a plus d'ouverture d'esprit chez les femmes"
Quoi qu'il arrive, cette différence de traitement interroge. "Je pense qu'il y a plus d'ouverture d'esprit chez les femmes, observe De Waele. Des athlètes extraordinaires comme Martina Navratilova ou Amélie Mauresmo ont eu le courage de briser le silence, ouvrant une voie plus praticable pour les générations suivantes."
Toutefois, même dans le sport féminin, les préjugés persistent : "il y a cette espèce de culture populaire totalement beauf avec des moqueries, comme si toutes les femmes pros étaient lesbiennes, ce qui est évidemment absurde et idiot."
"Tout est bon pour isoler et nourrir les moqueries, les attaques"
De manière générale, si des progrès ont été réalisés, le sujet reste brûlant. Tous les milieux sont très loin d'avoir accepté le mariage pour tous ou l'homosexualité. Et les instances se contentent trop souvent de campagnes de communication de façade plus que d'actes forts pour sanctionner les abus et libérer la parole des athlètes.
D'ailleurs, dans le sport de haut niveau, cette intolérance trouve un terrain fertile : "Tout est bon pour isoler et nourrir les moqueries, les attaques : que ce soit la couleur de peau, la religion… Et si on vient avec la sexualité en plus, ça va encore plus alimenter les insultes", note Rondeau. Un climat hostile qui explique, en creux, pourquoi le silence reste si souvent la stratégie de survie.
