"L'Europe n'est plus la même aujourd'hui"
Les Grecs ont envoyé, jeudi soir, leur plan de mesures pour éviter le "Grexit". S'il doit permettre à la Grèce d'éviter le pire, il n'en laissera pas moins des traces.

- Publié le 11-07-2015 à 06h00

La Grèce a tenu parole. Jeudi soir, elle a envoyé à ses créanciers ses nouvelles propositions pour échapper au "Grexit". Treize pages qui reprennent en grande partie (voir ci-contre) des mesures pourtant rejetées dimanche dans les urnes par les Grecs.
Bruno Colmant, lundi dernier, vous réagissiez dans nos pages au "Oxi" grec, en annonçant que la zone euro allait "devoir moduler ses règles, adapter sa politique budgétaire et monétaire". Aujourd'hui, il apparaît que c'est plutôt la Grèce qui a dû revoir sa politique…
Pas tout à fait, car la Grèce va obtenir (si un accord est trouvé, NDLR) un financement du Mécanisme européen de stabilité financière, un paquet de 35 milliards d'euros. Donc c'est quand même la preuve que les Européens ont modulé leur politique.
Pourtant, à la lecture des mesures, on a l'impression que le gouvernement grec accepte finalement ce que la population grecque a refusé dans les urnes dimanche dernier…
Sans doute que ce qui manquait (avant le référendum, NDLR), c'était une contrepartie à l'accord de la Grèce. Au moment du vote, il n'était pas question qu'on donne 35 milliards pour aider la Grèce à redémarrer son économie. Je trouve ce deal positif parce qu'ils prennent des mesures mais ils reçoivent de l'argent. Je pense que l'Europe a quand même réalisé que de simples mesures de contraction budgétaire n'étaient pas possibles.
La question du poids de la dette reste toujours d'actualité…
Je ne serais pas étonné qu'on rééchelonne la dette grecque. C'est une exigence de la Grèce d'avoir un rabattement sur la dette. Les Allemands n'en ont pas voulu mais, une des solutions, c'était qu'on rééchelonne la dette, qu'on enlève les échéances et qu'on en fasse une dette perpétuelle.
Et vous pensez qu'ils vont accepter?
C'est la seule solution. Cette dette est tellement importante qu'elle mange toutes les marges budgétaires dégagées. Ils ne peuvent pas redémarrer l'économie grecque sans baisser le taux d'intérêt ou effacer de la dette.
Comment pensez-vous que va réagir la population, qui a rejeté l'austérité dimanche dernier?
Si le système bancaire redémarre, et ils ont eu un choc bancaire terrible pendant une semaine, je crois que ce sera plus facile à faire passer auprès de la population grecque. Ce qui préoccupe les Grecs maintenant, c'est que le système bancaire est bloqué. Maintenant, rien ne dit qu'à un horizon d'un an ou deux, ça ne va pas renforcer les mouvements de gauche. Je pense que structurellement, il y a eu un mouvement politique. Et de manière générale, je crois qu'il reste un problème avec les pays du sud qui sont trop durement touchés avec l'austérité.
Vu de Belgique, il reste une impression de gâchis, qu'on aurait pu éviter toute cette incertitude à un pays dont l'économie redémarrait…
C'est un gâchis complet qui laissera des traces sociopolitiques. La confiance dans le secteur bancaire va être réduite. C'est une société qui va probablement être débancarisée durant plusieurs années. Ça va laisser un goût d'amertume de ne pas avoir été écouté à temps. Je pense que c'est aussi l'illustration que la gestion de crise en termes institutionnels a été mal faite au niveau européen. Ce n'est quand même pas normal d'en arriver à de telles extrémités pour trouver une solution qu'avec un peu de sagesse on aurait pu trouver. Je crois que ça va laisser des traces longues et profondes. L'Europe n'est plus la même aujourd'hui qu'il y a une semaine.


Entre confiance et méfiance, l'Europe balance
À la tête du camp des conciliants, le président français François Hollande a jugé les dernières propositions d'Athènes "sérieuses" et "crédibles".
De nombreuses rumeurs font état d'un soutien actif de la France, très engagée en faveur d'un compromis, dans la préparation des mesures. Le Premier ministre Manuel Valls a jugé pour sa part "équilibrée et positive" la position des Grecs.
Le gouvernement allemand a montré qu'il ne voulait pas être bousculé, indiquant "ne pas pouvoir juger du contenu " des propositions à ce stade, et " attendre que les institutions (BCE, UE, FMI) communiquent leur avis", avant l'Eurogroupe.
Peter Kazimir, le ministre des Finances de la Slovaquie, autre pays très dur vis-à-vis de la Grèce, a, quant à lui, concédé " un progrès". La présidente lituanienne Dalia Grybauskaite était toujours rétive, jugeant que les propositions grecques devraient encore " être sérieusement corrigées ".
Athènes doit obtenir à la fois le feu vert des créanciers mais aussi des Grecs et de l'aile gauche de Syriza, le propre parti du Premier ministre Alexis Tsipras.
Cinq membres de la plateforme de gauche du parti, dont trois députés, ont d'ores et déjà estimé vendredi que le gouvernement ne devait pas céder au " chantage" des créanciers.
Mais Tsipras devrait pouvoir compter sur l'appui des grands partis d'opposition, qu'il a abondamment consultés cette semaine.
Si la Grèce et ses partenaires européens s'entendent dimanche, lors d'un sommet extraordinaire des 28 pays de l'Union européenne, sur un troisième plan d'aide à Athènes, tout ne sera pas joué: plusieurs parlements de la zone euro devront encore se prononcer.
L'embarrassante dette de 1953
La question revient avec insistance dans les débats autour de la dette grecque. Le Premier grec, Alexis Tsipras a remis la polémique sur la table dans son discours au parlement européen.
Pourquoi l'Allemagne se montre-t-elle aussi inflexible sur la question de la réduction de la dette grecque alors qu'elle a elle-même bénéficié en 1953 d'un effacement d'une partie de ses créances?
" En 1953, les peuples européens ont montré à la conférence de Londres ce qu'était la solidarité européenne, a rappelé Tsipras à Strasbourg. 60% de la dette de l'Allemagne a été effacée. Ce fut la manifestation la plus significative de solidarité de l'Histoire."
"Ce parallèle prête à confusion, ne faisons pas cette erreur, a réagi l'inflexible ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble. Les circonstances étaient totalement différentes."
Un avis partagé par l'économiste (Solvay Business School, UCL) Bruno Colmant. "La dette allemande annulée en 1953 était essentiellement une dette qui était héritée de la Première Guerre mondiale. Après le traité de Versailles, les Français ont exigé un paiement global de 132 milliards de francs or qui n'a pas pu être honoré. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, on n'a pas imposé de dommages de guerre à l'Allemagne car tout avait été détruit."
Aujourd'hui, poursuit l'économiste, "ce n'est pas la même nature. La dette publique grecque est née d'une gestion épouvantable des finances publiques tandis que la dette allemande a été le résultat d'un fait de guerre. On ne peut pas comparer."