Éric Boschman : "La malbouffe, c'est une tragédie encore plus grande que l'alcool"
Le sommelier-humoriste sort deux livres et poursuit ses spectacles. Outre les conseils qu'il vous prodigue pour trouver de bonnes bouteilles de vin abordables, il partage aussi des avis (plutôt justes) sur les habitudes alimentaires des Belges.
- Publié le 23-10-2026 à 10h00

Depuis qu'il a remporté le prix de meilleur sommelier de Belgique, en 1988, Éric Boschman s'est donné pour mission de démocratiser l'art du vin et de la gastronomie, sans prétention. "La notion de "bon" ou "pas bon" est subjective, même s'il y a un aspect technique, justifie le chroniqueur de Moustique. Je dirais que 90 % des vins sont bien faits même si certains sont inintéressants… On peut donc en trouver en grandes surfaces." Le passionné écrit autant à propos d'institutions historiques (Les 100 ans du Comme chez Soi, chez Lamiroy) que sur son expertise première (Belgique, terre de vin(s) sort en novembre chez Racine).

Il aime aussi faire rire le public (ses dates sur eric-boschman.be). Le soir de notre rencontre, il joue d'ailleurs " Ça Va Saigner", un show dans lequel il pointe nos incohérences quotidiennes, notamment en termes de malbouffe. "Et la malbouffe, c'est une tragédie encore plus grande que l'alcool", prévient-il.
Vous dites que le "marché ne veut plus mâcher" à cause, notamment, de l'industrie de la malbouffe.
ÉRIC BOSCHMAN – Les chiffres de consommation de viande ne varient pratiquement pas. Par contre, on est passé de la viande en morceaux à la viande hachée. Ma théorie est qu'à force de vendre du bœuf médiocre en grande distribution, on cuisine mal. Les gens bouffent de la viande sèche, dure. On a enlevé le gras, parce qu'on nous a dit que le gras, c'est mal. Or on en a besoin pour le cerveau notamment. Et puis, si on veut du goût, il faut un peu de gras. Le fait qu'on ne mâche pas, c'est parce que ce n'est pas agréable. À l'inverse, un burger, c'est juteux. Tu t'en fous partout, c'est régressif et ça plaît. C'est aussi le sucre, le sel nitrité, toutes les crasses qu'on nous fait bouffer. Ces produits sont conçus pour provoquer de la récompense, de la satisfaction, de l'envie. De la même manière qu'il faut éduquer par rapport aux ravages de l'alcool, il faut enseigner le rapport au plaisir. Je ne suis pas contre la malbouffe à condition qu'on travaille des produits de qualité. Je suis contre un burger où on fait moitié soja, moitié fibre de bambou, et on dit aux gens "mangez, c'est du bœuf". Ben non…
Les Belges cuisinent moins qu'avant ?
On n'a jamais autant parlé de bouffe à la télé, sur les réseaux sociaux, et les gens n'ont jamais eu autant de complexes. Je suis vent debout par rapport à des émissions comme Top Chef. Ça ne parle jamais de plaisir, mais de compétition. Ce n'est pas une compétition, la bouffe, c'est un partage. Quand tu fais à manger chez toi, tu peux faire à manger juste pour te nourrir. Mais tu peux aussi transformer ce moment en moment de partage avec tes proches. Tu poses ton téléphone, tu te concentres sur la patate et la salade que tu es en train de faire. Il ne faut pas forcément faire un truc génial. La cuisine, ce n'est pas des recettes. C'est instinctif.
Est-ce qu'il faut de l'argent pour bien manger ?
Non, mais il faut une chose malheureusement corollaire à l'argent : le temps et l'éducation.
"Bruxelles est la capitale gastronomique. À Liège, ça bouillonne. Namur bouge très bien. Charleroi, c'est compliqué…"
Le Nutri-Score… Ça aide vraiment ?
Le problème du Nutri-Score, c'est que ça fait plaisir à l'industrie. Le fromage de Herve, par exemple, c'est un Nutri-Score D. Si tu achètes des mûres au mois de janvier dans des pots en plastique, c'est Nutri-Score A. Elles ont poussé sous serre et ont été importées en avion. Au niveau environnemental, ça ne vaut rien. Au niveau nutritionnel, ça ne vaut rien. Elles sont pleines de flotte. Mais si tu achètes des mûres en Nutri-Score A, tu te donnes bonne conscience. Et ton fromage qui est fait avec du lait de chez nous, qui est quand même un produit assez intéressant au niveau nutritionnel, ça fait culpabiliser. En fait, c'est l'abus qui est mauvais. L'application Yuka est un poil plus intéressante. Mais de nouveau, ça s'adresse à qui ? À des jeunes plutôt formés… pas aux victimes de la fracture numérique.
Des études montrent que les jeunes boivent moins d'alcool. C'est une bonne chose ?
Ce n'est pas tout à fait vrai. En tout cas, c'est plus compliqué que ça. Les jeunes n'ont jamais bu beaucoup de vin. Ce qu'il se passe, c'est que la consommation d'alcool augmente en général à l'âge du premier enfant. Tu perds ta liberté, ta vie est foutue… Si ma fille lit ça, je suis mort ! Plus sérieusement, c'est juste que c'est le cœur de la carrière, et il y a les enfants dont il faut s'occuper. Donc le soir, les gens veulent décompresser, et un verre, ça aide. Or, on fait tout plus tard, donc on boit du vin plus tard. Par ailleurs, une distinction est à faire entre urbains et non-urbains. Les urbains boivent beaucoup moins d'alcool. Ils sont au matcha, au flat white, ils ne savent pas ce qu'ils boivent, mais ils sont heureux. Et ils boivent du sans-alcool au resto. En Wallonie, en dehors des villes, les gamins, ils picolent plus. C'est parfois tragique. La prohibition que notre merveilleux ministre de la Santé est en train d'essayer de mettre au point, le retour de l'hygiénisme, c'est une aberration. Pour moi, l'alcool, c'est une éducation.
Vous sélectionnez des restaurants dans les dossiers régionaux du Moustique. Dans quelle ville mange-t-on le mieux en Belgique ?
Je ne suis pas bruxellois, mais je trouve que Bruxelles est trop souvent oubliée des grands guides qui nous font croire qu'Anvers et Gand sont les capitales gastronomiques du pays. Je pense que Bruxelles est de loin la capitale gastronomique du pays parce qu'il y a une offre pléthorique. Sinon, à Liège, ça bouillonne. Namur bouge très bien. Sur Charleroi, c'est plus compliqué…
La présence de bons restos dépend de la santé socio-économique d'une ville ?
À Charleroi, il y a un redressement économique indéniable, notamment autour de l'aéroport, ce qui explique pourquoi les restaurants sont périphériques, pour des repas d'affaires. Donc effectivement, on doit tenir compte d'une certaine sociologie et le centre-ville de Charleroi étant ce qu'il est… Quand ils auront fini de reconstruire, il y aura certainement un renouveau.
C'est quoi, un bon resto ?
Quand je vais au resto, j'essaie le plus souvent de prendre un plat classique. Ça permet de bien évaluer. Cela étant dit, un restaurant, c'est un spectacle. Personne ne va au restaurant pour manger. Quand tu as faim, tu manges une tartine. Tu vas au restaurant avec des potes, avec ta famille, avec la personne que tu aimes. Imaginons que tu ailles avec la personne que tu aimes au resto, tu t'engueules dans la bagnole avant, tu n'aimeras pas le resto, l'accueil, le serveur, le plat. Si tu t'es envoyé en l'air juste avant, on peut te servir des asperges en boîte et de la mayonnaise en tube, tu vas trouver ça bon. Ça dépend de notre état d'esprit à ce moment-là. Si tu vas cinq fois dans un resto, tu manges cinq fois différemment, même si le plat est identique.
Belgique, terre de vin(s)
Margaux Balemans, Éric Boschman, Laurent Brandajs
Racine, 240p.
Sortir le 08/12/2026

Les 100 ans du Comme chez Soi
Éric Boschman (illustrations : François Schuiten)
Lamiroy, 256p.
