Série "Les crimes de l'été" | L'exécution d'Anne-Françoise Maque: un pacte de silence pour garder un secret révélé six ans plus tard
Trois jeunes âgés de 16, 18 et 20 ans avaient violemment tué une de leurs voisines avant de sceller un pacte de silence autour de leur crime. Retour sur une affaire incroyable qui ne fût déterrée que six ans plus tard.

- Publié le 18-08-2026 à 10h05
- Mis à jour le 18-08-2026 à 12h57

C'est dans un petit bois derrière une voie ferrée que le squelette martyrisé d'Anne-Françoise Maque, une Nivelloise âgée de 45 ans, est déterré le 16 janvier 2012. La première chose que la pelleteuse met au jour est sa béquille. De la victime, il ne reste que des ossements laissant d'emblée apparaître d'importantes fractures.
Le meurtre d'Anne-Françoise Maque a quelque chose de glaçant. Cette Nivelloise, rongée par l'alcool, vivait avec son mari, dans un milieu socialement dégradé. Elle a disparu du jour au lendemain, au printemps 2006, sans que personne – pas même son mari, décédé cinq ans plus tard – ne se soit jamais inquiété de sa disparition. Il faudra près de huit ans, pour que l'on juge enfin ses meurtriers.
Six ans d'indifférence
C'est par une rumeur circulant avec persistance dans la cité sociale du Vert Chemin qu'en 2011, les policiers sont alertés de la disparition d'Anne-Françoise Maque. Elle aurait été tuée dans un bosquet longeant la voie ferrée Charleroi-Bruxelles… La police judiciaire fédérale ouvre une enquête serrée. Les fouilles ne donnent rien, mais un témoignage décisif parvient aux enquêteurs: une jeune fille du même quartier raconte que son ex-petit ami faisait des cauchemars au sujet du meurtre d'une dame. Des écoutes téléphoniques permettent aux enquêteurs d'identifier cinq jeunes, des habitués de la maison de la victime. Ils entretenaient de la sympathie pour son mari, mais beaucoup moins pour Anne-Françoise Maque, qui avait la réputation d'être désagréable et de ne pas avoir sa langue en poche. Elle avait d'ailleurs porté plainte contre eux à plusieurs reprises, ce qui les contrariait fortement.
À force d'interrogatoires, les aveux arrivent enfin: ils étaient trois et avaient scellé un pacte les obligeant à garder le silence ad vitam sur ce qu'ils avaient fait ce jour-là. Anne-Françoise Maque, elle, ne risquait plus de parler…
Mortelle randonnée
Ce jour de mai 2006, cinq jeunes de la cité convainquent donc la quadragénaire de marcher jusqu'à un petit bois, au-delà du chemin de fer. Appuyée sur sa béquille, elle se laisse emmener sur près de 2 km, sans broncher. En route, deux d'entre eux, inquiets de la tournure prise par les événements, prennent leurs jambes à leur cou. Les trois autres n'étaient pas des inconnus de la police. Pourtant très jeunes, Bryan (16 ans), Kevin (18 ans), et Johan (20 ans), étaient déjà connus pour faits de violences et de stupéfiants.
Ce qui s'est joué, une fois arrivés à la cabane de leur enfance, reste flou. Des mots moqueurs d'Anne-Françoise Maque, lancés à l'un des trois garçons - porteur d'un léger handicap – auraient fait office de déclencheur. Elle les aurait aussi provoqués d'un "Vous n'avez pas les c...!" Alors, l'un se souvient d'un coup de poing, l'autre d'un coup de pied, d'un pavé jeté sur sa tête, suivi d'une pluie de coups de rondin… Les deux plus âgés désigneront le mineur comme celui qui s'est acharné. "C'est bon, arrêtez, je suis morte", aurait finalement lâché la malheureuse dans un souffle.
Les trois s'accordent à jurer n'avoir pas voulu la tuer, mais ils reconnaissent être revenus, dès le lendemain, enterrer le corps dans le petit bois. C'est là, six ans plus tard, que l'on retrouvera la béquille et les ossements.
La Cour a jugé les gamins, pas les hommes
Huit ans après les faits, en septembre 2014, les trois hommes comparaîtront devant la cour d'assises de Nivelles. Chacun consent une petite part de vérité: Johan, l'aîné, admet avoir eu l'idée d'emmener la victime vers la cabane ; Kevin reconnaît la première gifle qui aurait déclenché la suite des coups ; Bryan, 16 ans à l'époque des faits, se dit innocent et avoir été le spectateur tétanisé d'une mise à mort.
À la demande des parties civiles, la cour descendra sur les lieux: la longue promenade jusqu'au bois – plus de 20 minutes pour une personne valide – devait tendre à prouver l'intention de tuer du trio. La préméditation, pourtant, ne sera pas retenue.
L'avocat général requerra jusqu'à 20 ans de réclusion. Mais la cour jugera les gamins de 2006, pas les hommes qu'ils étaient devenus. Les jurés moduleront les peines en réservant leur sévérité à l'aîné, Johan, tenu pour avoir été le meneur: 15 ans de réclusion. Kevin, le suiveur, 14 ans. Et Bryan, mineur au moment des faits, 12 ans, la peine la plus légère (lire ci-contre). Il affichait le parcours judiciaire le plus inquiétant mais ayant grandi sans père ni repères, le jury lui a accordé sa clémence.
Il aura fallu 8 ans pour rendre justice à cette femme qu'on avait oubliée de son vivant. Reste un petit bois un peu glauque où traînent quelques pauvres planches en guise de témoins, et une question que ni l'enquête ni le procès n'a jamais tranchée: Pourquoi Anne-Françoise Maque a-t-elle été si sauvagement exécutée ?

Me Mathieu : "Il est entré dans le box des accusés avec le pire palmarès"
Maître Christian Mathieu, du barreau de Charleroi, avait défendu Bryan devant la cour d'assises de Nivelles. Il n'a rien oublié de ce procès qui a changé le cours de sa carrière.
De tous les dossiers qu'il a plaidés, celui-là, Maître Christian Mathieu ne l'a jamais oublié. L'avocat carolo défendait Bryan, en 2014, aux assises de Nivelles. Le plus jeune des trois accusés du meurtre d'Anne-Françoise Maque était alors le seul à comparaître détenu, pour d'autres faits, commis après l'affaire Maque, ce qui fait dire à son conseil : "Il est entré dans le box des accusés avec le pire palmarès qu'il puisse avoir. Il devait prendre le plus, et c'est lui qui prendra le moins."
Entre l'avocat et son client, le courant ne passe pourtant pas d'emblée. "C'était super froid, le gamin me regardait par en dessous, il levait à peine les yeux." Puis, au fil de la détention préventive, une bascule : "Dix mois plus tard, je voyais un garçon qui avait totalement changé. Une métamorphose. J'ai rarement vu ça." De cette évolution naît un engagement que l'avocat formule sans détour à son client : "Quand je rentre dans un box d'assises, c'est un peu comme si c'était mon frère qui était derrière moi. " L'avocat se souvient : " Il m'a dit après ma plaidoirie : quel que soit le résultat, vous vous êtes battu comme si j'étais votre frère, et je vous en remercie. "
La stratégie de l'avocat tenait en un pari : se taire pendant que le juge d'instruction Vanderlinden, convaincu que son client était le meneur du trio, déroulait le récit de son enquête durant une très longue journée. "La parole d'un juge d'instruction, c'est l'évangile pour un jury. Le contester aurait fait mauvaise impression. Pourtant, il a vraiment accablé mon client, je trépignais." L'avocat attendra donc le moment de sa plaidoirie pour démonter le dossier. Verdict final : 12 ans pour Bryan, 14 et 15 ans pour les deux autres. La circonstance aggravante de préméditation est écartée pour les trois.
L'avocat ne se paie pas d'illusions pour autant sur ce que son client a fait, ou n'a pas fait, ce jour-là.
"Mon sentiment, c'est qu'il a participé. Ce qu'il a fait exactement ? Impossible à dire. Je n'ai jamais reçu la moindre confidence de sa part mais je pense qu'il savait très bien ce qu'il avait fait", assure l'avocat. Le mobile reste également, pour lui, une énigme frustrante. Il assure : "On ne saura jamais… "
Le dossier a laissé des traces chez ceux qui l'ont plaidé. Certains de ses confrères ont d'ailleurs abandonné le pénal suite à ce dernier. Pour Maître Mathieu, ce fut l'inverse. L'affaire a été un tremplin. Six mois après le verdict, il quittait le cabinet Mayence pour s'installer seul. "Ça m'a donné la confiance de me dire : j'existe autrement que dans le prisme d'un gros cabinet. " Aujourd'hui spécialisé en droit pénal financier, l'avocat garde de ce procès le souvenir de celui qui l'a lancé. Il n'est plus le conseil de Bryan depuis plusieurs années. D'après les annales judiciaires, ce dernier a encore fait parler de lui en 2020 pour des faits de menaces et outrages à policiers.

Quand toute la Cour d'assises se déplace
Fait rare, à la demande des parties civiles, et malgré l'existence d'une reconstitution réalisée pendant l'instruction, la cour d'assises de Nivelles s'était déplacée pour se rendre dans le petit bois où Anne-Françoise Maque avait été tuée, accompagnée des trois accusés, des jurés, des enquêteurs… Pour gagner la clairière et la cabane des accusés depuis le quartier du Vert chemin, il fallait suivre un chemin de terre, longer la voie ferrée, traverser les rails, et enfin grimper un talus jusqu'au bois : un parcours de près de 2 km estimé à 20 minutes pour un marcheur valide, 45 minutes pour une femme qui avançait avec une béquille et devait se demander où les 3 accusés l'emmenaient. Cette sortie aurait logiquement dû apporter du crédit à la thèse de la préméditation, plaidée par les parties civiles. Elle n'a pourtant pas été retenue par les jurés.
