À Bruxelles, le plan Good Move n'avance plus
Manifs virant au vandalisme, conseils communaux chahutés et crispations politiques fragilisent le plan de mobilité régional bruxellois. Voire le renvoient dans les cordes.


- Publié le 27-10-2022 à 08h55
- Mis à jour le 27-10-2022 à 10h07

Panneaux de circulation peinturlurés, démontés et entassés comme un butin de guerre, plots et barrières descellés, blocs de béton dégagés, haut-parleurs dégainés… À Schaerbeek, la colère s'empare des rues depuis l'implémentation du plan Good Move. Sa nouvelle maille, qui redessine la circulation dans le quartier excessivement dense de la "Cage aux Ours", aura tenu… moins de 24 h. Et dire que l'ambition est "d'apaiser"… Alors que ce plan régional cristallise oppositions politiques et sociologiques à Bruxelles, on en décrypte les principaux enjeux.
+ ÉDITO | Good Move: et ceux qui ne crient pas fort ?
1. Plan Good Move ?
Le plan Good Move n'est pas le plan de l'actuelle ministre de la Mobilité bruxelloise Elke Van den Brandt (Groen), vouée aux gémonies par tous ceux qui s'opposent au dispositif. Ce plan est né en 2019, sous la précédente législature. Le ministre-président Rudi Vervoort (PS) et son ministre de la Mobilité Pascal Smet (Vooruit) avancent alors leur mesure phare: un puzzle régional en 50 quartiers. Ambition: y limiter la vitesse à 30 km/h et en éjecter le trafic de transit pour mieux partager l'espace public. Good Move se veut aussi plus global: démolition du viaduc Herrmann-Debroux, réaménagement des grands axes (A12, E40, Lambermont, Charles Quint, Louise…), prolongements du métro et du tram vers le nord et autoroutes cyclables complètent l'offre. La majorité de l'époque, où siègent aussi cdH et DéFI, ne se cache pas: "Il faut réduire la pression automobile dans la ville même." En chiffres, la cible, c'est -24% de déplacement en voiture individuelle, +11% de transport public et +300% de trajets à vélo. Van den Brandt s'inscrit dans la continuité. Cet automne, elle l'a répété à nos confrères de la DH: "Le statu quo n'est pas une option. Il y a urgence climatique. La qualité de vie, la pollution, la sécurité routière. Mais aussi l'économie. Les embouteillages coûtent 4 à 8 milliards d'euros. Ils étaient là avant Good Move. Si on ne fait rien, ils resteront là pour toujours."
2. Des mailles ?
Le rythme annoncé de Good Move: 5 mailles "apaisées" par an pour atteindre les 50 d'ici 2030. Pour ces zones de territoire prédéfinies, les Communes rentrent leurs appels à projet pour chaque "vague". Un bureau d'étude indépendant planche sur un scénario. Des comptages sont effectués, des consultations citoyennes se tiennent. Ensuite, les élus amendent ou pas et valident en conseil communal. La mise en œuvre comprend des fonds régionaux. Elle peut se faire en plusieurs "micro-mailles". Ça implique signalisation, peinture et mobilier urbain pour filtrer le trafic, supprimer des places de parking ou améliorer l'espace public.
3. Où en est-on ?
Les mailles initiales ont été lancées en 2022. La première à Schaerbeek au printemps. Anderlecht a suivi à Cureghem: fiasco. Après des conseils communaux chahutés, la Commune a fait marche arrière: elle recommencera de zéro. Idem à Jette et ce mardi à Schaerbeek pour une nouvelle micro-maille. À Woluwe-Saint-Lambert, on coince au niveau de l'étude "qui ne tient pas compte des réalités de terrain". Mais à la Ville de Bruxelles, où 60 points du Pentagone ont été modifiés mi-août, ou à Ixelles autour de Flagey et des étangs, on tient le cap. À Saint-Gilles, la majorité PS-Écolo marche sur des œufs: elle a rebaptisé le plan "Cool Move". Sous-texte: rien ne presse d'ici les communales de 2024. Idem à Evere, où le bourgmestre PS botte en touche. Au niveau régional, l'opposition MR et PTB jubile. Ses reproches les plus fréquents: "Mauvaise com, consultations lacunaires." Van den Brandt les accuse de "jeter de l'huile sur le feu".
4. Impact sur le Wallon ?
Navetteurs et touristes d'un jour sont-ils impactés par Good Move ? Oui et non. Concernant les mailles communales, l'impact est négligeable: les grands axes restent privilégiés pour le trafic entrant. Si vous êtes visiteur occasionnel à Schaerbeek ou Ixelles, un filtre automobile ou un nouveau sens unique est indolore. L'accès au Pentagone bruxellois, redéfini par des boucles qui réorientent vers la Petite Ceinture, pourrait impacter vos courses de fin d'année si vous souhaitez vous garer au plus près de la Grand-Place. Mais la multimodalité, c'est tout l'esprit de Good Move. Songez donc aux alternatives: parking en amont et métro ou tram pour les derniers kilomètres. Elles existaient avant le plan. Les embouteillages aussi.

"Même si c'est encore très loin, tout le monde songe au scrutin de 2024"
Le changement fait peur. L'implémentation du plan de mobilité à Bruxelles n'en est qu'une énième illustration. Et si ce changement s'accompagne en plus d'enjeux politiques, la situation peut rapidement tourner au vinaigre, comme mardi à Schaerbeek. "Quand vous lancez ce genre de plan, il y a une phase de transition qui est toujours extrêmement difficile et qui génère plus de problèmes que d'avantages, analyse Pascal Delwit, politologue à l'ULB. C'est une phase de transition de quelques semaines. Et objectivement, il y a actuellement une situation où la transition est difficile."
L'ambition, c'est d'essayer d'inciter à un usage plus rationnel de la voiture
Difficile mais nécessaire, estime-t-il. "Le plan Good Move s'inscrit dans une tentative de refonte de la mobilité en Région Bruxelles-Capitale. Il vise à essayer d'y diminuer l'emprise très forte de la voiture." La faute aux Bruxellois qui restent scotchés à la voiture et, surtout des navetteurs wallons et flamands. "Ça génère des problèmes de congestion, de circulation, de bruit, de pollution ou de parking. L'ambition, c'est d'essayer d'inciter à un usage plus rationnel de la voiture, de créer des dynamiques de mobilité alternatives."
Mais cette ambition ne plaît pas à tout le monde et particulièrement à deux partis qu'a priori tout oppose: le MR et le PTB. "Le MR parce qu'une bonne partie de son électorat est un électorat vieillissant des communes les plus aisées du Sud-Est de Bruxelles. Celui-ci fait usage de la voiture et n'aime pas être trop contraint", décrypte le politologue. Et le PTB parce qu'une "partie de son électorat, des classes populaires, plutôt issu des communes du nord-ouest de Bruxelles, voit encore dans la voiture un élément de situation sociale. Ils n'aiment pas trop cette dynamique où on essaye d'en appeler à un usage plus rationnel de la voiture. "
La posture pro voiture du MR
Le choix du MR n'est pas sans risque, selon Pascal Delwit: "À mes yeux, une des raisons de la défaite très forte du MR aux élections communales à Bruxelles en 2018, c'est d'avoir assumé une posture pro voiture". Or une frange de son électorat aspire aussi à une meilleure qualité de vie à Bruxelles.
La question est de savoir qui sera le premier parti de la région
L'opposition n'est toutefois pas la seule à mettre des bâtons dans les roues du plan surtout porté par les écologistes. Dans les rangs du gouvernement (PS, Écolo et DéFI côté francophone ; Open-VLD, Groen et Vooruit côté flamand), on hésite à se mouiller, avec 2024 en ligne de mire. "Même si c'est encore très loin, tout le monde y songe, fait remarquer Pascal Delwit. La question est de savoir qui sera le premier parti de la région. Mais aussi la question des alliances aux communales qui interviennent dans la foulée des élections régionales et fédérales. Il y a la question des partenaires éventuels et j'ai rarement rencontré ça."
Les scénarios sont nombreux: "Écarter Écolo au profit du MR ; écarter DéFi au profit du MR ; des choses qu'on n'imagine pas trop pour l'instant comme PS-MR-Écolo, scénario qui circule dans certains cénacles. Il y a plus d'incertitudes qu'à l'accoutumée. Il faut se rappeler que 2018 ont été des élections communales qui ont quand même beaucoup changé le paysage politique bruxellois dans les majorités aujourd'hui."
Le MR a laissé beaucoup de plumes – "il n'a plus que deux bourgmestres, c'est vraiment très peu" – et voudra se réinstaller, malgré ses divisions. "Mais il y a beaucoup d'inquiétudes partout. C'est un peu le contexte dans lequel tout ça se passe."
Le pari risqué du PS
Le PS aussi calcule. "De nombreuses sections socialistes des communes du Sud-Est sont plutôt favorables alors que celles du Nord-Ouest/Est sont plutôt défavorables à Good Move. Mais à force de ne pas choisir, le risque, c'est de perdre des deux côtés plutôt que de passer entre les gouttes."
D'autant que, s'il est attaqué de toutes parts en ce moment, le camp écologiste pourrait bien, en 2024, tirer son épingle du jeu. "Les verts sont ciblés, un peu seuls à se défendre mais je pense que ce n'est pas une mauvaise chose pour eux. Quand on vit à Bruxelles et qu'on prend le temps de parler, on voit bien qu'il y a des attentes pour une mobilité moins bruyante, moins polluante. Je pense que ce n'est pas mauvais pour Écolo-Groen."
D'une certaine manière, ils remplissent le mandat que les électeurs leur ont donné
Et d'ajouter: "D'une certaine manière, ils remplissent le mandat que les électeurs leur ont donné. Or, q uand on circule à Bruxelles, on voit bien que les choses changent, que la mobilité change, que le bruit diminue et il y a peu de monde pour s'en plaindre. Bien sûr, il y a des plaintes sur les travaux que ça génère. C'est tout sauf agréable, mais s'il n'y a plus d'inconvénients dans les six ou sept mois qui précèdent l'élection, je pense qu'Écolo et Groen pourraient en tirer parti."
Reste à voir ce qu'il adviendra du plan d'ici 2024. "Je pense qu'il ne sera pas pleinement abouti. Peut-être pour des bonnes raisons au demeurant. De manière générale, les bourgmestres (qui doivent adapter le plan à leur commune, NDLR) y vont prudemment. Mais ils savent aussi qu'il y a des attentes. Les bourgmestres devraient être conscients que revenir au statu quo aura aussi un coût électoral pour eux. Donc je crois qu'on va dans une situation d'entre deux, c'est-à-dire qu'on va avancer mais peut-être pas aussi loin que l'espéraient certaines communes ou Écolo-Groen par exemple."